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La revue › 3e série n° 9

Lutte nationale et révolution en Euzkadi

Quatrième Internationale, 3e série n° 9 · juillet-août-septembre 1982 · p. 67-81 · 6 913 mots

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Nous publions des extraits d'un texte que la direction des marxistes révolutionnaires basques, organisés dans la LCR. section de la TVe

Internationale, a adopté pour la l'organisation.

BASQUE ET LA REVOLUTION SOCIALISTE L'imbrication de la lutte contre l'oppression nationale basque et d'une stratégie révolutionnaire pour le socialisme se base sur les considérations suivantes : a) la souveraineté nationale, le droit du peuple basque à décider de sa réalité nationale se heurte aux tendances qui prédominent à l'étape actuelle du capitalisme. Au-delà du conflit sans solution entre la souveraineté nationale et le régime discussion qui prépare le congrès de imposé par la Réforme politique(1), Il existe aussi une contradiction insurmontable entre capitalisme tardif et pleine souveraineté des nationalités soumises à un état capitaliste occidental. La conquête d'une telle souveraineté n'est possible que dans le cadre d'une crise de l'Etat capitaliste. L'autodétermination est, fondamentalement, une revendication démocratique mais, contrairement à ce qui a pu se passer à d'autres époques historiques, sa réalisation en Europe capitaliste et dans l'Etat espagnol apparaît comme très liée à la révolution socialiste. b) Justement à cause de cela, et plus généralement à cause de la dynamique sociale que la conquête de la pleine souveraineté et de l'autodétermination déclencherait, ces objectifs ne peuvent pas être atteints sous l'hégémonie d'un parti nationaliste bourgeois tel que le PNV (Parti nationaliste basque). Seule une direction politique socialiste révolutionnaire, qui inscrive l'autodétermination dans son programme d'ensemble contre le capitalisme et son Etat, peut lutter jusqu'au bout pour la souveraineté nationale. Cela implique également l'exclusion de toute politique de front national avec la bourgeoisie nationaliste et ses partis. c) Les questions nationales, et en l'occurrence la question basque, sont un facteur-clé de la lutte des classes dans le cadre de l'Etat espagnol, aussi bien pour la droite que pour les travailleurs. Si la classe ouvrière de l'Etat dans son ensemble n'inclut pas dans son programme et son action la défense du droit d'Euzkadi et des autres nationalités à se séparer et ne s'oppose pas de la manière la plus résolue à tout attentat centraliste, les éléments de division et désorganisation du prolétariat au niveau de l'Etat s'accentueront, et la révolution socialiste sera impossible.

Euzkadi représente un cadre spécifique de la lutte des classes. Cette spécificité découle de la définition politique propre à chaque classe, définition qui est liée aux attitudes face à la question nationale. L'expression politique de ces classes — qui acquiert le plus souvent une forme interclassiste -se concrétise par des mouvements, des partis et des groupes de pression où s'affirme l'hégémonie du mouvement nationaliste à prédominance bourgeoise. L'institutionnalisation elle-même est la conséquence de ce fait qui renforce davantage la spécificité du cadre basque. Il est inutile d'avoir recours à des concepts non scientifiques comme «formation sociale basque» pour expliquer ce caractère spécifique. Les formes de la lutte des classes donnent des indications en ellesmêmes évidentes.

Cette spécificité a été présentée par les partis nationalistes radicaux comme «autonome», dans le sens où elle serait indépendante des vicissitudes des classes travailleuses et des peuples de l'Etat espagnol. Les voies de formation des avantgardes, les formes et les contenus que prendra vraisemblablement le processus révolutionnaire, le processus de construction du parti révolutionnaire, le type de conflits entre les classes sont spécifiques, différents, comme les dix dernières années l'ont démontré.

Toutefois, la spécificité très marquée du cadre basque n'obscurcit pas le trait prédominant du cadre de l'Etat, considéré comme une réalité géopolitique d'ensemble. Du point de vue général, ce qui détermine - dans le cadre d'une nationalité opprimée non «tiersmondiste» - le cadre de la lutte des classes est justement le cadre du pouvoir bourgeois, avec ses institutions et ses appareils de domination d'un côté, et de l'autre — sous l'angle d'une perspective de classe —, les systèmes organisationnels et politiques les plus efficaces pour lutter contre ce pouvoir avec des chances de succès. Dans ce sens, l'unification révolutionnaire de la classe ouvrière, à savoir son homogénéisation sur le terrain d'une lutte victorieuse contre la bourgeoisie pour le pouvoir, est une condition pour développer un processus révolutionnaire socialiste, et cela pèse, dès maintenant, sur la forme de construction des appareils de la classe ouvrière et la formation des instruments les plus actifs de celleci (partis et syndicats). Sous un angle plus concret, la neutralisation de l'appareil bourgeois au niveau de l'Etat, le dépassement politique du réformisme ouvrier et la conquête à la cause révolutionnaire de toute ia classe ouvrière de l'Etat espagnol, ne sont pas réalisables s'il n'y a pas d'instruments homogènes en état de contrecarrer l'hégémonie actuelle du réformisme ouvrier sur le même terrain.

L'histoire des dernières années de la dictature et la forme de réalisation de la Réforme démontre très clairement les limites d'une lutte menée par un mouvement national, isolé de l'ensemble du mouvement qui reste sous l'hégémonie des directions collaborationnistes.

Le respect rigoureux et le soutien enthousiaste aux mouvements les plus avancés — qui ne doivent pas subordonner leur action à l'évolution des masses ailleurs - doivent se combiner au développement d'instruments qui puissent élargir l'action révolutionnaire et neutraliser les obstacles. Les réponses spécifiques aux problèmes spécifiques de la lutte pour le pouvoir, sur les terrains de l'action, de l'organisation et de la construction du parti ne peuvent pas faire l'économie de la définition d'une stratégie et d'une tactique globale, ainsi que d'instruments communs à toutes les nationalités et régions de l'Etat espagnol.

Les conclusions qu'il faut tirer sur le rôle de la lutte contre l'oppression nationale basque dans notre stratégie révolutionnaire pour le socialisme, doivent être basées sur les critères suivants : 1. L'autodétermination, à savoir le droit à la séparation exercé librement par tous les habitants de Euzkadi-Herria (Patrie basque), constitue la base à partir de laquelle on peut mettre tin a l'oppression nationale du peuple basque. Toute alternative laissant de côté ce principe démocratique ne pourra que perpétuer l'oppression. 2. L'exercice de l'autodétermination implique la possibilité du peuple basque de décider préalablement, donc de jouir de sa souveraineté nationale dans tous les domaines. La méfiance historique créée par le centralisme dans des larges couches de notre peuple - de même que chez d'autres peuples — quant à la possibilité qu'une révolution socialiste et la classe ouvrière assurent une solution au problème de l'oppression nationale, exige qu'une stratégie révolutionnaire et prolétarienne donne au concept de souveraineté un contenu plus ample que le simple exercice de l'autodétermination, à savoir : a) En premier lieu, l'autodétermination ne doit pas être conçue comme un fait unique et définitif, mais comme un problème qui pourra être reposé chaque fois qu'Euzkadi le désire majoritairement. b) En deuxième lieu, on ne doit pas poser comme condition de la souveraineté la conquête socialiste du pouvoir, mais il taut considèrer la souveraineté comme une revendication centrale face à l'Etat capitaliste lui-même. Un programme socialiste révolutionnaire doit donc inclure la défense d'Euzkadi face aux institutions de l'Etat central, l'institu- tionnalisation d'Euzkadi comme nation, son autogouvernement total, un Parlement constituant libre, le choix par les institutions basques des compétences qu'Euzkadi est disposé à partager avec l'Etat central (qui ne doit pas avoir le droit de décider des compétences des parlements et des gouvernements nationaux). c) Tout en se basant sur ces principes incontestables, le programme socialiste n'est pas neutre par rapport à la question de savoir sous quelle forme les nationalités détermineront leurs rapports. Nous sommes en faveur d'une solution qui, tout en respectant la pleine souveraineté, comporte une libre option des peuples et des nationalités de l'Etat espagnol en faveur de leur union, sur une base d'égalité, dans un régime fédéral. La Fédération libre des républiques constitue, dans notre programme, une revendication visant à : - opposer une alternative au régime actuel de la Réforme politique et, plus généralement, à tout système qui ne comporte pas la pleine souveraineté de toutes les nationalités ; - indiquer le modèle préférable pour le développement d'une société socialiste ; - rechercher le maximum d'unité entre les travailleurs de tous les peuples dans leur lutte pour l'objectif central qui est la destruction de l'Etat capitaliste, pour la révolution socialiste. d) Seule la révolution socialiste peut assurer la liberté complète de tous les peuples, en éliminant l'oppression exercée par une nation sur les autres. La révolution socialiste est, avant tout, une révolution internationaliste qui peut commencer dans le cadre d'un Etat capitaliste, mais pour surmonter ensuite les frontières nationales artificielles. La défense des Etats-Unis Socialistes d'Europe est l'objectif que nous opposons à la forme capitaliste de structuration des Etats nationaux, cause de l'oppression de nombreux peuples et nationalités. La réunification de Euzkadi-Herria et sa pleine souveraineté sont des revendications de l'étape actuelle et préfigurent en même temps le modèle de société socialiste pour laquelle nous luttons : une Fédération internationale de peuples libres dans le cadre d'un socialisme démocratique. e) La tâche centrale des socialistes révolutionnaires basques est de combiner l'aspiration à la souveraineté nationale de milliers de travailleurs et de la petite bourgeoisie d'Euzkadi et la lutte pour la révolution socialiste au niveau de l'Etat. Puisque nous sommes convaincus qu'il est impossible de faire progresser la société sans détruire l'Etat capitaliste et que toute conquête de souveraineté sous le capitalisme sera toujours précaire, nous concevons la révolution socialiste comme moteur et comme but de notre stratégie. Cela nécessite l'unité de la classe ouvrière de tout l'Etat espagnol contre le capital et son Etat : non seulement la solidarité et la coordination, mais l'organisation commune contre l'ennemi commun centralisé. C'est en partant de tels critères que nous affirmons la nécessité de fédérer, dans le cadre de l'Etat, les organisations syndicales et les autres organisations sectorielles. De même, nous affirmons que la bataille pour la construction d'une direction et d'un parti révolutionnaire est une tâche qui doit être abordée en commun au niveau de l'Etat dans son ensemble.

Dans le cadre d'une telle stratégie globale, il est nécessaire de construire des partis nationaux intégrés dans le parti de l'Etat espagnol, des partis qui soient capables de se lier aux processus différenciés de chaque nationalité, de réaliser une politique d'alliance avec les mouvements nationalistes radicaux dans le but de diriger le mouvement national dans un processus révolutionnaire ouvert, et de s'insérer dans les processus de formation de l'avantgarde ; des partis liés, en dernière analyse, aux spécificités de la classe travailleuse de chaque nationalité.

Si les centres de décision en ce qui concerne le programme, la stratégie et la tactique d'ensemble relèvent de l'appareil de centralisation dont se dotent les révolutionnaires de l'Etat dans la perspective de la construction du parti révolutionnaire, ce n'est pas moins important de traduire ce programme, cette stratégie et cette tactique d'ensemble dans la réalité multiple des différentes nationalités. Qui plus est, le parachèvement de la construction de partis des révolutionnaires à l'échelle des nationalités ne pourra qu'être réalisé sur le terrain de l'Etat dans son ensemble. LE CAMP DE LA BOURGEOISIE La question basque n'a pas une nature différente de celle des autres questions nationales. Il s'agit avant tout d'une question démocratique, déterminée par la domination centraliste uniformisante, qui a des racines dans les spécificités de la révolution bourgeoise dans l'Etat espagnol et, en particulier, dans la faiblesse et le conservatisme de la bourgeoisie espagnole. Cette imposition, essentiellement antidémocratique, qui a traditionnellement impliqué l'emploi de méthodes de répression, a acquis des formes propres, qui ont provoqué un refus collectif à la suite de la guerre civile, et la centralisation brutale de l'ère du franquisme, y compris sur le terrain de la culture et de la langue. Aujourd'hui, les limites posées au pouvoir des institutions autonomes, le climat de déchirement permanent, l'existence d'un fort bastion social favorable à la rupture qui est susceptible d'influencer le reste de la communauté, l'existence de l'ETA, la profondeur de la crise économique, l'instabilité fondamentale du monde politique basque, l'approche et les attitudes différentes des classes qui s'opposent dans la société, ont fait que la question nationale basque n'est pas qu'une lutte pour les droits démocratiques. Elle imprègne toute la vie sociale et constitue un facteur décisif du processus révolutionnaire, du rapport de forces entre les classes et de la formation de la force motrice de la révolution.

En Euzkadi se trouvent concentrées toutes les classes typiques d'une société fortement industrialisée. Chaque classe prône sa solution propre de la question nationale, même si dans la réalité concrète les réponses sont déterminées par les options immédiates des directions majoritaires. En tout cas, les particularités du nationalisme causent des déformations dans le comportement des classes sociales, du fait que le nationalisme acquiert un caractère interclassiste dans toutes ses variantes.

La grande bourgeoisie basque est une fraction non différenciée du grand capital espagnol, dont les intérêts débordent le cadre basque par le truchement de l'industrie et de la banque. Ses liens avec le capital multinational, avec les grandes banques, avec l'Etat et son secteur économique n'ont pas empêché à certains secteurs — grandes entreprises sidérurgiques, mécaniques, chimie, secteur énergétique et services - de miser sur les institutions autonomes et l'autonomisme, dans l'espoir d'en tirer des avantages du point de vue des impôts, des investissements, commerce etc. En d'autres termes, ces secteurs veulent exploiter les mesures adoptées pour stimuler une concentration et une centralisation du capital, qui ont pour conséquence d'amener le nationalisme bourgeois à se subordonner progressivement au grand capital. La politique du PNV(Parti nationaliste basque), qui construit lentement une administration autonome typique d'un gouvernement bourgeois et se préoccupe en même temps de ne pas aller à l'encontre des intérêts de l'Etat dans son ensemble, correspond à une telle option. La diminution du poids spécifique de l'UCD et la formation d'une droite traditionnelle autour de l'AP(Alliance populaire), pourtant très loin de pouvoir concurrencer le PNV, peuvent favoriser une polarisation de la grande bourgeoisie autour de la droite traditionnelle et de la droite nationaliste.

La bourgeoisie moyenne et la majorité de la petite bourgeoisie traditionnelle et nouvelle ont misé avec force sur l'autonomie. Le caractère populiste du PNV avait nourri l'espoir que l'exercice partiel du pouvoir par celui-ci aiderait, à l'heure de la crise économique, à la ré-industrialisation de l'économie basque et assurerait un soutien institutionnel à l'initiative privée. Les choix de l'administration autonome qui, à défaut de ressources, lance des projets qui ne correspondent généralement pas aux intérêts d'une bonne partie de la vieille industrie basque, petite et même moyenne, créeront inévitablement des contradictions. a) Dans les conditions actuelles du capitalisme on ne peut pas parler d'une «bourgeoisie nationale» comme d'une bourgeoisie indépendante, avec des intérêts homogènes face au grand capital. La moyenne bourgeoisie basque elle-même a des liens de dépendance par rapport au grand capital et des intérêts en dehors du marché intérieur basque. L'ébauche d'autonomie relative qui comporte un exercice partiel du pouvoir n'est pas en contradiction avec les axes centraux de la politique du grand capital (possibilités de réduire les effectifs et contrôle des salaires, réduction des dépenses publiques, de la sécurité sociale et des contributions patronales, aide aux entreprises dans des buts de restructuration), même s'il y a un effort d'utiliser les nouvelles institutions pour offrir une aide substantielle à cette fraction de la bourgeoisie face au grand capital. b) La question de savoir si l'administration autonome réalise une politique keynesienne ou néolibérale est mal posée. Il n'y a pas d'espace pour une politique économique réellement autonome, distincte de celle de l'Etat central. La politique financière et monétaire est décidée centralement. La politique industrielle — au-delà des limites spécifiques du régime d'autonomie — est également déterminée par le néolibéralisme de l'Etat central, qui n'hésite pas à intervenir dans les restructurations sectorielles sous forme d'aide au capital. Les grands secteurs, décisifs pour l'économie basque, échappent dans une large mesure au cadre et aux moyens de financement et d'aide à la reconversion fixés par l'administration basque. La thèse selon laquelle la bourgeoisie nationaliste basque serait une classe homogène ou avec une tendance à l'homogénéisation, durant une crise économique structurelle qui ne peut être exploitée que par le grand capital (sauf si la classe ouvrière réussit à imposer une solution favorable aux travailleurs), et qu'elle aurait sa propre stratégie, ne correspond nullement à la réalité. c) Par ailleurs, le PNV, avec son idéologie, recherche un équilibre entre les fractions de la bourgeoisie moyenne et petite et les secteurs du grand capital qui ont des intérêts en Euzkadi. La prédominance du facteur politique dans une société aussi polarisée qu'est la société basque, permet une pression politique relativement autonome de cette bourgeoisie nationaliste, dans les limites que nous avons indiquées. Ces limites apparaissent clairement aussi en ce qui concerne le modèle économique et social et les liens avec l'impérialisme et ses options majeures (nucléaire, OTAN, CEE). On peut donc parler d'une bourgeoisie nationaliste autonomiste, dont les fractions hégémoniques sur le terrain des décisions - qui ne vont pas toujours dans le même sens -sont un secteur du grand capital d'un côté et la moyenne bourgeoisie de l'autre. Cela se traduit par les liens du PNV avec les banques, le secteur énergétique, la sidérurgie et l'industrie mécanique, la chimie et les institutions patronales. Cela se traduit aussi par son appui final à la Réforme d'une part, et par certains conflits interbourgeois d'autre part. A l'heure des décisions, surtout sur le terrain économique, les conflits ne se produisent pas seulement entre ce secteur du grand capital et la moyenne bourgeoisie ou entre la bourgeoisie nationaliste dans son ensemble et le grand capital traditionnel, mais aussi au sein des secteurs de la moyenne bourgeoisie impliqués dans les processus d'accumulation régionaux. Il est curieux que ce soient justement ces derniers conflits qui menacent l'unité du PNV et le projet global du gouvernement à l'égard de l'ensemble de la bourgeoisie.

Les contradictions entre ces secteurs bourgeois et la petite bourgeoisie ne se sont pas manifestées jusqu'ici sur une large échelle (l'exclusion du «sabinisme» radical mise à part)(2). Dans la mesure où le gouvernement favorise ouvertement les intérêts de la bourgeoisie, des secteurs petits bourgeois désespérés pourront dans le futur être tentés de prendre leurs distances du PNV.

A l'étape actuelle, la bourgeoisie nationaliste exerce son hégémonie sur la majorité du mouvement national. L'attitude intelligente du PNV, qui combine ses efforts en faveur des intérêts de la bourgeoisie nationaliste avec un populisme qui se traduit y compris par des mobilisations, a permis jusqu'ici à la bourgeoisie nationaliste d'avoir une base sociale active. Les conditions créées par la tentative de coup d'Etat du 23 février ont accru le poids de cette bourgeoisie au niveau populaire, bien que sa marge de manœuvre soit devenue plus étroite. On ne peut pas comprendre l'évolution de la politique du PNV si on ne tient pas compte de la pression de la base nationaliste sur une direction qui est l'expression des sentiments anticentralistes majoritaires. Si les intérêts de classe sont à la base de l'attitude du PNV à propos de Lemoniz, de l'OTAN, de Nervacero(3) etc., son rôle de direction majoritaire du mouvement nationaliste détermine des attitudes comme l'absence temporaire des parlementaires nationalistes du Parlement central, la politique face à l'ETA, l'affrontement à propos de la LOAPA(4), ne fût-ce que pour obtenir une renégociation. Les liens de plus en plus étroits avec les réponses centrales du grand capital ne doivent pas faire oublier les marges de manœuvres dont le PNV dispose et sa nécessité vitale de maintenir sa base sociale.

LE CAMP OUVRIER

ET POPULAIRE La classe travailleuse est profondément divisée, aussi bien structurellement et politiquement qu'idéologiquement. Le mouvement ouvrier lui-même reflète cette situation. Il existe en effet un courant nationaliste modéré, un courant nationaliste radical, deux courants réformistes traditionnels et un secteur avec un poids relatif de la gauche révolutionnaire.

La division idéologique est un héritage historique qui affaiblit l'action de la classe ouvrière, mais sa division profonde dans l'affrontement pratique avec le capital est beaucoup plus grave. La responsabilité en incombe non pas au «nationalisme» mais aux directions «pactistes» qui bloquent les initiatives de lutte.

Le poids spécifique du mouvement ouvrier dans la société basque est limité, bien que sociologiquement 80% de la population appar- tienne à la classe ouvrière. Cela est dû en premier lieu à l'influence du réformisme, en deuxième lieu à celle du nationalisme bourgeois, et seulement en troisième lieu à celle du nationalisme radical. Le réformisme et le nationalisme bourgeois se sont efforcés de subordonner la classe ouvrière à leur stratégie de collaboration de classe, d'où les défaites, l'épuisement des structures organisationnelles et le désenchantement généralisé de la classe la plus nombreuse du pays. Le nationalisme radical - dans le cadre de son option visant à la formation d'un «bloc dirigeant» - a débouché sur une conception qui n'attribue au mouvement ouvrier qu'un rôle subordonné par rapport à la ligne d'action de l'avant-garde armée.

La classe ouvrière est déçue de ses directions et du processus politique qui se développe. Pour sa part, la gauche révolutionnaire ne réussit pas à s'adresser au mouvement ouvrier dans son ensemble, justement au moment où la seule possibilité de relancer l'action des avantgardes serait de la lier à l'action unitaire des gros bataillons du mouvement ouvrier, sur la base d'objectifs défensifs élémentaires.

Le choix le plus dangereux est celui qu'a fait maintenant le PSOE. Celui-ci, par son «néo-lerrouxisme» (5), tente de traduire dans la réalité son idée des deux communautés. Une telle politique pourra être profitable du point de vue électoral, mais elle est désastreuse dans la mesure où non seulement elle oppose le mouvement ouvrier au mouvement nationaliste, mais dans la mesure où elle élimine également toute possibilité pour le mouvement ouvrier de diriger la lutte nationale en partant de ses propres positions.

Le réformisme ouvrier est en crise. Le mouvement syndical, démobilisé par ses directions, n'a d'incidence sociale immédiate qu'au niveau de l'activité superstructurelle de certains appareils de négociation. La scission du PCE-EPK est un autre reflet de cette crise qui est davantage accentuée par des exclusions des CCOO et de l'UGT, symptôme de la faiblesse des directions. La gauche révolutionnaire n'a pas réussi à accroître son influence dans la dernière période. Les exclusions et l'abandon des syndicats n'ont pas comporté un renforcement d'autres regroupements, sauf en Navarre et dans quelques entreprises importantes. La présence de la gauche révolutionnaires dans les syndicats majoritaires n'a pas non plus amené à une croissance de son influence organisationnelle, tout en ayant permis une croissance de son influence à la base.

Face à l'attitude chauvine et réformiste des organisations ouvrières majoritaires et à la politique du PNV, Herri Batasuna (HB) a reflété l'apparition massive d'un mouvement nationaliste révolutionnaire issu de la convergence de plusieurs facteurs : - la radicalisation politique d'un secteur important de la petite bourgeoisie basque qui, ayant rompu avec le PNV, s'est regroupée autour d'une option démocratique-révolutionnaire sur la question nationale, et de l'affrontement avec l'Etat central ; - T'influence populaire de l'ETA - déjà pendant la lutte contre la dictature - était apparue comme un phénomène social beaucoup plus ample que les forces organisées par l'ETA elle-même. Dans la période de transition, celle-ci a pu devenir un élément catalyseur du refus de la Réforme politique ; - la convergence de larges secteurs de jeunes et de couches de la classe ouvrière elle-même, dont les aspirations sociales et politiques se sont heurtées ouvertement et directement à la politique du réformisme ouvrier et se sont exprimées, par contre, et se dans l'affrontement global de HB avec la Réforme.

HB est justement caractérisée par la combinaison de la radicalisation politique de la petite bourgeoisie et d'une radicalisation sociale très large, allant du simple refus de la répression à l'opposition à la société capitaliste en tant que telle. La reconnaissance de l'ETA(m) comme direction politique est, par ailleurs, un élément supplémentaire qu'il faut considérer pour voir clairement le cadre d'ensemble.

La stratégie de ce courant est le reflet de la situation que nous avons décrite. Le programme de HB — y compris de ses secteurs d'avant-garde les plus organisés, ceux du KAS(6) - se place fondamentalement dans un cadre classique pour une petite bourgeoisie révolutionnaire : la démocratie radicale. Toute une série de traits de sa stratégie politique (le modèle de révolution, la subordination à une direction armée par rapport à laquelle le mouvement n'a qu'un rôle d'appoint, la définition d'une stratégie sous l'angle de la libération nationale, une sous-estimation de toute perspective de front unique de toute la classe ouvrière, etc.) sont également des éléments qui réflètent le poids politique de la petite bourgeoisie dans l'orientation de ce courant. Mais en même temps, HB et le KAS lui-même ne pourraient plus exprimer la radicalisation anticapitaliste comme ils l'expriment aujourd'hui, s'ils ne maintenaient pas le drapeau du socialisme comme élément de leur identité (même si le contenu est parfois confus) et s'ils ne prenaient pas parfois une attitude d'opposition ouverte aux attaques déclenchées par le système capitaliste (crise économique, chômage, blocage des salaires, droits des femmes, besoin des jeunes, santé, éducation nationale, etc.).

L'absence d'une définition programmatique est en elle-même une caractéristique propre de ce courant et reflète les différentes pressions sociales et politiques qu'il subit en son propre sein. Dans ce contexte, l'évolution des pressions dans le sens d'une radicalisation anticapitaliste — de telles pressions sont assez fortes dans HB - est fondamentale. C'est pourquoi il est préoccupant qu'au sein du KAS et de HB il existe une tendance a s'adapter à la bureaucratie soviétique, aux idées du «socialisme réel» et à la conception «campiste» (bloc impérialiste opposé au bloc socialiste). D'innombrables exemples historiques démontrent qu'une telle adaptation mène au suicide de courants révolutionnaires.

En tout cas chez le KAS il y a des éléments d'un projet stratégique misant sur le développement d'un embryon d'armée populaire — TETA — avec le soutien logistique du mouvement des masses. En d'autres termes, ce serait l'équivalent de la stratégie de «guerre populaire prolongée», qu'ont prônée des mouvements de libération nationale dans des pays sous-développés. Ce projet stratégique - dont l'aspect le plus positif est l'affirmation de la violence révolutionnaire — s'adapte mal aux traits structurels d'un pays capitaliste industrialisé, au combat contre un régime de démocratie bourgeoise bien que suis generis, et dans le cadre d'une lutte pour le pouvoir qui ne peut se développer avec succès qu'à l'échelle de l'Etat espagnol et exige la réalisation de l'unité de la classe ouvrière dans son ensemble et sa lutte révolutionnaire, même si à des rythmes différents. L'émergence d'un contre-pouvoir militaire ne peut se réaliser que dans le cadre de l'expérience du mouvement. des masses et à condition de mener préalablement un travail de neutralisation antigolpe au sein de l'armée.

Le caractère ambigu et changeant de la stratégie du nationalisme révolutionnaire est surtout lié à son attitude politique concrète au cours des dernières années. C'est, en dernière analyse, cette attitude qui lui a permis d'établir des liens avec de larges secteurs de la jeunesse, de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière.

Il faut avant tout souligner la grande valeur et la force d'attraction sur les secteurs les plus radicalisés, d'une politique qui a été caractérisée par une opposition systématique et intransigeante sur les thèmes centraux de la période de transition jusqu'au 23 février. Le deuxième courant politique d'Euzkadi a opposé un non systématique à l'appareil d'Etat franquiste, à la Constitution, aux Pactes, au Statut sous le contrôle central, à la répression et aux attaques contre les différents mouvements sociaux.

Le deuxième élément de l'alternative et de la pratique politique de l'aile la plus radicale du nationalisme révolutionnaire découle de l'appréciation que cette aile donne sur la nature du régime actuel. Son point de départ, à savoir son opposition totale au régime, est énorme- ment positif. Mais en même temps, elle s'est réfusée à reconnaître que, par rapport à l'époque de la dictature, il existe maintenant des conquêtes démocratiques des masses et que, y compris pour lutter contre le Réforme, il est nécessaire de s'appuyer sur ces conquêtes et les défendre. HB et KAS ont commis une erreur tactique en s'opposant à toute utilisation des institutions, abandonnant le terrain de la lutte contre les agressions centralistes au Statut autonome, et en négligeant la menace de golpe et la lutte contre cette menace. Qui plus est, cette attitude a eu comme conséquence de couper tout lien avec la volonté de lutte démocratique, anticentraliste et antigolpe qui existe dans des secteurs ouvriers y compris du PNV et, par conséquent, de favoriser les manœuvres d'encerclement de HB esquissées par le pouvoir en accord avec les forces politiques de l'opposition.

Dans ce contexte l'«alternative» représentée par le KAS contient sur le plan programmatique les éléments centraux d'un projet de rupture démocratique avec le régime de la Réforme politique. Mais sa concrétisation sur le terrain politique - liée à une orientation de lutte armée qui rend impossible tout réponse unitaire au golpisme -la stérilise du point de vue opérationnel et la réduit de plus en plus à une affirmation pure et simple de l'identité du courant qui ne peut exercer aucune attraction sur d'autres secteurs.

La conclusion qui en découle est que pour comprendre la nature, l'évolution et les perspectives de ce courant nationaliste radical, il faut partir du rôle joué par l'ETA et de ses rapports avec le KAS.

LA POLITIQUE DE L'ETA L'ETA est l'expression d'une lutte contre l'oppression nationale inspirée par une volonté révolutionnaire de rupture avec les positions du PNV et la direction reconnue d'une partie importante du mouvement nationaliste radical qui dispose d'une très large influence de masse. En deuxième lieu, la responsabilité principale de la limitation des libertés et du danger de coup d'Etat incombe au gouvernement de l'UCD et, à un autre niveau, à la politique menée par les partis réformistes. En troisième lieu, les critiques qu'il faut adresser à l'ETA doivent se formuler du point de vue de ceux qui luttent d'une façon intransigeante pour la révolution et contre l'oppression nationale et l'Etat bourgeois. Cela a plusieurs conséquences pratiques : a) il faut considérer que la tâche fondamentale qui est à la base de l'activité de l'ETA, est de lutter pour l'autodétermination contre l'oppression nationale ; b) il faut s'opposer radicalement à la ligne de «défense de l'Etat face au terrorisme» et à tout «front de la paix», etc. ; c) il faut défendre les militants de l'ETA contre la répression ; d) il faut rejeter tout pacifisme et affirmer la nécessité d'organiser la violence révolutionnaire de masse, et rechercher des solutions positives dans cette direction ; e) pour combattre le chauvinisme et favoriser l'unité de la classe ouvrière à l'échelle de l'Etat, il faut mettre l'accent sur la dénonciation de la répression contre le peuple basque et la dénonciation de la politique des réformistes, et la nécessité de défendre le droit à l'autodétermination.

Dans le cadre de ces critères, la question se pose de savoir non pas si la lutte de l'ETA est légitime, mais si elle est utile à l'avancement de la conscience, de l'organisation et de la mobilisation des travailleurs.

L'activité de l'ETA doit être analysée dans un contexte politique caractérisé schématiquement par une position défensive du mouvement de masse, par une offensive réactionnaire de la bourgeoisie et une menace de coup d'Etat, par l'accentuation de la ligne droitière du PSOE et du PCE, par la faiblesse et l'isolement relatif des positions révolutionnaires. C'est dans ce contexte que l'activité armée de l'ETA a des effets négatifs — concrets à court terme — sur la situation du mouvement des masses.

En fait, les attentats de l'ETA : - offrent au gouvernement un prétexte pour accentuer ses mesures de répression dans des conditions très défavorables au mouvement et aux organisations révolutionnaires ; - offrent un prétexte à ceux qui font de l'agitation en faveur d'un coup d'Etat, aussi bien dans l'armée qu'en dehors de celle-ci, et qui ripostent à chaque escalade de l'ETA par une nouvelle escalade de déclarations, de revendications, de pressions sur le gouvernement, et de pas en avant en direction d'une solution militaire ; - donnent des arguments pour une campagne systématique d'intoxication des travailleurs sur deux terrains complémentaires : l'identification de terrorisme et de golpisme, et donc la dénonciation comme «déstabilisantes» des revendications et des méthodes de lutte qui réfusent le consensus, et l'organisation-face aux actions de l'ETA - de manifestations contre le terrorisme, pour la défense de constitution, etc., qui provoquent des régressions dans le niveau de conscience des masses ; - rendent plus difficile la tâche d'organiser la solidarité avec Euzkadi et élargissent le fossé avec le reste de l'Etat espagnol ; ils accentuent également la division entre la classe ouvrière basque et le reste de la classe ouvrière; finalement, ils accentuent la division au sein de la classe ouvrière basque, et entre celle-ci et d'autres secteurs populaires.

Il ne s'agit pas d'une volonté subjective de l'ETA, laquelle ne saurait être considérée responsable de la limitation des libertés, ni du golpisme, ni des campagnes d'intoxication. Mais, du moint de vue objectif, les actions de l'ETA sont exploitées avec succès par la bourgeoisie, les partisans d'un coup d'Etat et les réformistes. Tout cela est une réalité concrète et de surcroît prévisible. Ainsi, les actions de lETA ont des effets négatifs pour les travailleurs, même si nous, les révolutionnaires, nous luttons contre le courant.

De plus, la pratique de l'ETA n'a rien en commun avec les moyens d'organiser efficacement la violence des masses. Notre position est la suivante : - puisque notre objectif est d'organiser la violence des masses, en partant des secteurs les plus avancés, il est nécessaire que ceux-ci considèrent les actions réalisées comme nécessaires et utiles pour leurs revendications, leur mobilisation et leur organisation. A l'étape actuelle, cela signifie que ces actions doivent être en rapport avec des tâches d'autodéfense (en Euzkadi il existe une grande expérience sur ce terrain). - puisque nous sommes pour une violence organisée des masses - et non seulement une violence en faveur des masses - il est nécessaire que les actions minoritaires à réaliser comportent des méthodes, et des formes de lutte et d'organisation susceptibles d'être généralisées par les organisations de masse. Il est nécessaire aussi que de telles actions soient entreprises par des organisations à vocation unitaire (par exemple, un syndicat, un comité antifasciste, etc.). Sur ce terrain aussi notre pays a fait des expériences très positives. - une organisation révolutionnaire doit opérer comme avant-garde sur ce terrain par la propagande, l'agitation et l'impulsion d'actions telles que nous les avons indiquées antérieurement. Il ne s'agit pas d'imposer une fausse option entre l'activité armée de l'ETA d'un côté et le pacifisme et le parlementarisme de l'autre. Il s'agit d'affirmer une alternative, dont aujourd'hui le niveau technique est évidemment bas, mais qui peut s'appuyer sur des expériences récentes très riches et permet d'avancer vers l'objectif fixé.

Les actions armées de l'ETA, par contre, n'aident pas à organiser la violence des masses ; elles la remplacent. Cela n'est pas l'effet du hasard ou de nécessités techniques ; cela découle de ses conceptions et de ses objectifs fondamentaux. Il s'agit, en effet, d'actions qui n'ont aucun rapport direct avec aucune organisation de masse, ne permettent pas leur participation — ne fût-ce que pour des raisons techniques — ni la généralisation de leur part; elles ne correspondent pas à des besoins exprimés par de telles organisations, mais à une logique politique de groupe clandestin, et se basent sur une théorisation du partage des fonctions entre l'ETA et le mouvement des masses.

L'ensemble de ces facteurs meséduque profondément le mouvement des masses : a) parce qu'il amène les masses à faire confiance à d'autres sur un terrain-clé comme celui de la violence et non à compter sur ellesmêmes et leurs organisations (bien que pour tout un secteur des masses l'ETA ait représenté un stimulant à la mobilisation, du fait qu'elle n'est pas un groupe de conspirateurs ni un groupe minoritaire) ; b) parce qu'il freine également l'organisation de l'avant-garde ouvrière dans un parti révolutionnaire de masse (le noyau armé «occupe» objectivement sa place).

LA GAUCHE BASQUE

E.E. (Euskadiko Esquerra, la gauche basque) représente un courant particulier. La prédominance de l'action au niveau parlementaire et de l'appareil constitutionnel au détriment de l'action des masses et de l'organisation d'un parti militant renforce considérablement cette orientation. L'absorption d'une aile du PCE-EPK accentue ces caractéristiques, ce qui rend encore moins probable une transformation révolutionnaire du nouveau parti. La possibilité qu'un courant de résistance à la transformation définitive de EE se développe autour de Nueva Izquierda n'apparaît pas si l'on juge sur la base des thèses pour le congrès de EE-IPS(7).

On peut prévoir une influence accrue de EE, qui pourra exercer une force d'attraction sur ceux qui ont abandonné la politique active au cours des dernières années et sont à la recherche d'un parti qui ait un poids électoral, une vie militante limitée et un crédit nationaliste. Il ne faut toutefois pas croire que le nouveau parti reflète un renforcement du poids de la classe ouvrière et de son mouvement, ou un renforcement de la résistance à la crise et à la bourgeoisie centrale et basque au sein de la classe ouvrière. En effet, le nouveau parti adopte l'idée erronée et inapplicable de la «solution négociée» et conçoit la lutte de la classe ouvrière dans un cadre revendicatif étroit.

Le nouveau parti ne pourra pas non plus surmonter la division historique entre mouvement ouvrier et mouvement nationale ni la dichotomie entre nationalisme et socialisme. Il ne faut pas oublier que le PSOE ne participe pas au processus et que le PCE garde des bastions ouvriers qui lui sont fidèles. Le nouveau parti ne pourra que véhiculer certaines idées de l'eurocommunisme et du réformisme ouvrier dans des courants sans orientation politique. Ce sera un fruit tardif, à l'heure de la crise, de l'eurocommunisme en général.

La stratégie de EE a deux traits essentiels : d'un côté, la stratégie gradualiste et démocratique de transition au socialisme, et de l'autre, la définition d'Euzkadi comme cadre autonome de la lutte des classes. Son originalité réside justement dans la combinaison de ces deux éléments. La démocratie - qui est identifiée avec les institutions de la démocratie bourgeoise — est assumée comme méthode et comme but de la lutte de la classe ouvrière, ce qui amène à subordonner l'orientation du parti aux nécessités de l'action parlementaire et institutionnelle, dans la perspective d'une transformation graduelle.

Le maintien de certains traits du passé qui visent à sauvegarder le caractère national et la base sociale traditionnelle de l'organisation comporte, toutefois, une distorsion dans la stratégie de EE. L'amnistie, l'anticentralisme, l'«indépendantisme» formel sont des éléments incompatibles avec l'Etat bourgeois à l'époque du capitalisme tardif.

Le gradualisme de EE se base sur Pillusion que le PNV et le Statut autonome amèneraient à un système fédéral. Pendant toute une étape - qui sera sans aucun doute très longue — l'axe central sera l'alliance avec la bourgeoisie nationaliste sur le terrain des solutions politiques. Cette théorie sans fondements pourra servir à justifier la politique de EE, mais elle n'aidera pas à créer un pôle ouvrier face à l'ensemble de la bourgeoisie ni à favoriser l'avancement vers le socialisme. La tentative d'additionner des traits propres au nationalisme radical et des traits propres au réformisme ouvrier mène à des incohérences sérieuses qui peuvent être difficilement masquées par la combinaison traditionnelle de programme maximum et de programme minimum.

Le bilan de la politique menée par EE dans les deux dernières années est fondamentalement négatif. L'effort positif de s'approcher de la classe travailleuse a été fait par une politique réformiste et nationaliste dont le résultat a été, par exemple, une adaptation complète à la direction de ELA-STV(8) lors de la grève du 23 novembre contre les restructurations, la plus importante de ces dernières années. L'appui à cette véritable instance de collaboration de classe que représente le Consejo de Relaciones Laborales (Conseil des rapports de travail) révèle clairement que EE-IPS s'est engagé sur le terrain du pacte social.

D'autre part, son appui à la solution du Statut autonome a représenté un pont vers une légitimation de la ligne de la bourgeoisie nationaliste, la division des secteurs radicalisés et l'introduction de la Réforme en Euzkadi. Son attitude par rapport à la violence l'a finalement amené à subordonner l'amnistie à l'arrêt des actions de l'ETA, et à participer à des manifestations qui, en pratique, réalisaient ce «front de la paix» qui était refusé en principe. Les interventions au niveau parlementaire - parfois positives — ont eu comme conséquence de paralyser le parti et les secteurs qui le suivent face aux mobilisations. Si on y ajoute la déstructuration du parti et l'émergence d'une bureaucratie naissante, l'aboutissement est clair : l'électoralisme et l'intégration progressive dans les appareils d'Etat autonomes et le souci défaitiste d'éviter la «déstabilisation». Les événements du 23 février, face auxquels, EE a réagi dans une logique de démobilisation, n'ont pas été l'occasion de lancer une nouvelle ligne. L'apparition d'une ligne critique au sein de l'ancienne EE envers de telles attitudes est, toutefois, un élément positif.

Notes :

(1) La Réforme politique est le régime institutionnel mis sur pied après la fin du franquisme.

(2) Sabino Arana est le fondateur du PNV.

(3) Lemoniz est une centrale nucléaire contre laquelle le mouvement basque se mobilise. Nervacero est une usine métallurgique où s'est développée une lutte assez radicale.

(4) LOAPA signifie Ley orgánica de administración de los procesos autonómicos

(Loi organique d'administration des processus autonomes).

(5) Lerroux a été un dirigeant républicain bourgeois qui dans les années 1930 a organisé le secteur des travailleurs immigrés en Catalogne.

(6) Coordination patriotique socialiste, front qui regroupe les organisations en accord avec les orientations de l'ETA.

(7) IPS signifie Izquierda por el socialismo, gauche pour le socialisme.

(8) Il s'agit du syndicat sous influence nationaliste.

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