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La revue › 3e série n° 8

Quelques notes sur la social-démocratie hier et aujourd'hui (extraits)

Livio Maitan · Quatrième Internationale, 3e série n° 8 · avril-mai-juin 1982 · p. 57-64 · 3 341 mots

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Il nous semble utile de rappeler brièvement quelle a été la trajectoire historique de cette social-démocratie qui dans les pays d'Europe capitaliste a vu le jour depuis plus d'un siècle (le parti social-démocrate allemand a été fondé en 1875).

UN APERÇU HISTORIQUE Nous pouvons indiquer, en schématisant, les étapes suivantes : 1) La phase allant jusqu'à 1914. Les partis sociaux-démocrates ou socialistes représentent la forme d'organisation politique prédominante du mouvement ouvrier. Déjà à l'époque s'opère progressivement leur transformation d'instruments de la lutte de la classe ouvrière avec comme perspective le renversement du système capitaliste, en des organisations, en dernière analyse, de conciliation et de collaboration de classe. Cela ne se reflète pas nettement dans leurs élaborations théoriques, qui, le plus souvent, confirment le but final de la construction d'une société socialiste. Mais cela est le résultat d'une pratique quotidienne réformiste qui implique, d'un côté, des luttes pour des objectifs partiels, de l'autre, la participation croissante à des campagnes électorales municipales et législatives. Dans la mesure où ces campagnes ont du succès, il en découle une intégration de plus en plus grande dans les institutions de la démocratie bourgeoise. La force principale de la social-démocratie réside dans ses organisations de masse (sections locales, sections syndicales, coopératives, organisations d'assurances contre la maladie etc.). Le renforcement progressif de ces organisations — dans le cadre de la pratique susmentionnée - va de pair avec l'émergence et la consolidation d'une bureaucratie de fonctionnaires permanents qui jouent un rôle déterminant dans la définition de l'orientation politique et encore plus dans son application. La pratique social-démocrate est conditionnée par cette bureaucratie mais aussi par des secteurs d'« aristocratie ouvrière », qui jouissent de conditions de vie relativement privilégiées par rapport au prolétariat dans son ensemble et sont le plus souvent organisés dans des syndicats corporatistes ; par des secteurs de l'intelligentsia petite bourgeoise qui domine dans les mass media et dans les différentes institutions liées au parti ou aux syndicats ; par les couches des élus dans les collectivités locales et au parlement qui sont souvent le rempart des tendances les plus droitières.

L'une des conséquences les plus spectaculaires de leur intégration dans les mécanismes de la société bourgeoise est l'attitude prise par les sociaux-démocrates (et dans une large mesure même théorisée) à propos de la question coloniale. A quelques exceptions partielles près, ils ne remettent pas en question la domination colonialiste et ils estiment que l'émancipation des peuples coloniaux sera un sousproduit de la victoire du socialisme dans les pays industrialisés. Une telle approche n'était, en dernière analyse, que le reflet du fait que, comme l'analysèrent notamment Rosa Luxemburg et Lénine, des concessions économiques pouvaient être arrachées aux classes dominantes dans les pays d'Europe et d'Amérique du Nord justement dans la mesure où ceux-ci jouissaient des sur-profits provenant de l'exploitation coloniale. 2) La crise provoquée par l'éclatement de la guerre mondiale et la victoire de la révolution d'Octobre. Ce qui avait mûri dans la phase précédente, monte brusquement à la surface, et les contradictions explosent dramatiquement. Les épreuves des années 1914-1919 démontrent sans possibilité d'équivoque que les social-démocraties sont liées aux classes dominantes qu'elles soutiennent dans leur guerre impérialiste, et que, lorsque des crises révolutionnaires éclatent, elles jouent un rôle capital pour éviter que la montée ouvrière ne débouche sur la prise du pouvoir, pour assurer la survivance du système, pour restaurer les mécanismes de la démocratie bourgeoise. C'est justement ce rôle joué par la socialdémocratie qui provoque la plus grande rupture dans toute l'histoire du mouvement ouvrier international avec la formation des partis communistes et la fondation de la Ille Internationale. 3) La période entre les deux guerres mondiales. La social-démocratie contribue - directement ou indirectement, au gouvernement ou dans l'opposition — à la stabilisation de l'après-guerre et des années 1920. Elle apparaît, en réalité, comme la force qui soutient le plus la démocratie bourgeoise. En effet, la démocratie bourgeoise lui fournit le cadre optimum pour mettre à profit sa qualité d'organisation qui défend les intérêts de la classe ouvrière ou de certaines couches de la classe ouvrière, sans remettre en question le régime capitaliste en tant que tel. Dans les années '30 les partis socialistes sont partie prenante des gouvernements de front populaire. L'expression classique de Léon Blum — « nous sommes les gérants loyaux du capital » — confirme qu'à cette occasion aussi ils ont joué, en dernière analyse, le rôle de défenseurs du système et de ses institutions politiques, en freinant et détournant la montée révolutionnaire des masses.

Donc, ni le rôle ni la composition des partis sociaux-démocrates n'enregistrent des changements substantiels. Toutefois, il faut noter que : a) notamment dans certains pays, ils n'ont plus d'emprise politique et

LA SOCIAL-DEMOCRATIE HIER ET AUJOURD'HUI syndicale sur des secteurs importants, voire cruciaux, de la classe ouvrière ; b) l'intégration dans la démocratie bourgeoise s'accentue par leurs prises de responsabilités gouvernementales ; c) leur évolution idéologique devient plus nette (abandon de toute perspective de renversement du capitalisme, acceptation plus explicite du cadre de l'Etat bourgeois, considéré comme «neutre» par rapport aux classes sociales etc.). 4) La phase de l'après-guerre et du boom économique prolongé. Dans les pays où n'existent pas de forts partis communistes, les partis sociaux-démocrates se renforcent considérablement et sur le terrain électoral, ils battent parfois leurs records historiques. En dernière analyse, cela reflète le renforcement structurel de la classe ouvrière et, plus généralement, l'augmentation très sensible des salariés dans la population active. Les partis sociaux-démocrates apparaissent comme des instruments utiles à la classe ouvrière pour obtenir et maintenir, dans le cadre du système, des conquêtes partielles que l'essor économique rend possibles. Ils apparaissent - aussi bien au gouvernement qu'à l'oppostion -comme les piliers du Welfare State et en même temps comme les promoteurs ou les garants des nouvelles formes d'exploitation des pays dits sous-développés (qu'on pense, par exemple, au rôle du gouvernement travailliste dans l'opération néocolonialiste en Inde et dans les véritables guerres en Malaisie ou au Kenya, au rôle des socialistes français pendant la guerre d'Algérie et dans l'expédition contre l'Egypte en 1956). C'est surtout pendant cette phase que des changements se produisent dans la composition sociale des membres et encore plus des électeurs des partis sociaux-démocrates. Les «nouvelles classes moyennes» et des couches de fonctionnaires et technocrates de l'appareil d'état et des institutions para-étatiques aussi bien que du secteur économique public en expansion acquièrent un poids croissant. Par conséquent, l'intégration dans les mécanismes de l'état et de l'économie bourgeoise devient plus profonde et plus systématique, indépendamment du fait que le parti se trouve au gouvernement ou dans l'opposition. Cela a comme résultat entre autres, surtout à certains moments, une distanciation de la direction et de l'appareil du parti par rapport aux organisations syndicales qui doivent se préoccuper de ne pas mettre trop en danger leurs rapports avec les masses.

Finalement, dans le parallèlogramme social-démocrate une triple différenciation s'opère : au niveau électoral le poids de la classe ouvrière reste prépondérant et tend même à augmenter (cela est encore plus vrai si on considère plus généralement les salariés) ; au niveau des adhérents les proportions sont sensiblement différentes avec un poids de plus en plus considérable d'éléments petits bourgeois des couches sus-mentionnées. Au niveau de la vie du parti ce phénomène s'accentue davantage et le résultat en est que la bureaucratie peut s'imposer, sauf dans des situations de crise politique et sociale, sans difficulté majeure. Sur le terrain idéologique l'évolution négative devient encore plus nette : dans certains cas, on élimine toute référence non seulement au marxisme, mais aussi à la nécessité de lutter pour une société socialiste. L'exemple le plus spectaculaire est celui du programme de Bad Godesberg, adopté en 1959 par la socialdémocratie allemande, qui implique l'acceptation de l'économie «libre» de marché comme une donnée permanente.

Finalement, à partir du moment où la crise de l'alliance établie pendant la deuxième guerre mondiale contre les puissances de l'Axe et le Japon a éclaté et où la «guerre froide» commence avec la formation de deux blocs militaires, la social-démocratie se prononce sans réserve pour l'intégration dans l'alliance atlantique sous l'hégémonie de l'impérialisme nord-américain (avec comme exception les partis de certains pays qui ont une politique extérieure «neutraliste»).

A partir de la deuxième moitié des années '60 surtout, des secteurs du mouvement ouvrier révolutionnaire et des intellectuels se réclamant du marxisme ont posé la question de savoir s'il fallait réviser l'analyse de la nature des partis sociaux-démocrates.

La définition de la nature de classe d'un parti n'est pas un problème facile à résoudre, dans la mesure où il faut considérer des facteurs différents, parfois contradictoires. Il faut, en réalité, combiner - et apprécier dans leur rapport réciproque —, fondamentalement trois critères : la composition et la base sociale, l'origine historique et la tradition idéologique, le rôle objectivement joué dans la lutte de classes dans un contexte donné.

Si nous étudions les analyses développées par Lénine après 1914 et par Trotsky dans la même période et au cours des deux décennies suivantes, nous constatons que trois caractérisations alternent et se combinent : les partis sociaux-démocrates sont définis partis ouvriers, partis petits bourgeois et partis bourgeois (ou ouvriers bourgeois). S'agit-il de caractérisations contradictoires ? Non, parce qu'elles se placent à des niveaux différents, ce qui les rend, au fond, complémentaires. Ils sont des partis ouvriers par leur composition et base sociale. Ils sont des partis petits bourgeois à cause de leur adhésion à des idées propres à la petite bourgeoisie (notamment en ce qui concerne la démocratie bourgeoise) que la bureaucratie adapte à ses nécessités propres. Ils sont des partis bourgeois dans la mesure où ils jouent le rôle de piliers du régime capitaliste, surtout dans les périodes de crise. La formule partis ouvriers bourgeois, tout en apparaissant contradictoire, est la plus efficace dans son caractère synthétique. Elle exprime, d'un côté, la réalité d'organisations qui jouissent dů soutien de la majorité de la classe ouvrière (cela non en vertu d'un art diabolique de la mystification, mais grâce à leur capacité - bien que relative - d'assurer et de défendre conjoncturellement des conquêtes aussi bien économiques et sociales que politiques du prolétariat), de l'autre le fait irréfutable qu'elles opèrent en acceptant le cadre de l'ordre bourgeois dont elles ont assuré la survivance à des échéances cruciales.

En d'autres termes, la trajectoire historique de la social-démocratie représente la concrétisation la plus claire de ce que les marxistes révolutionnaires appellent la dialectique des conquêtes partielles, à savoir la dynamique contradictoire qu'implique la réalisation d'objectifs partiels par la classe ouvrière.

LA SOCIAL-DEMOCRATIE HIER ET AUJOURD'HUI

En effet, d'un côté, cette réalisation est le résultat de la force acquise par le mouvement ouvrier et elle accroît cette force aussi bien objectivement

— puisque la classe ouvrière est moins à la merci des exploiteurs et peut se doter d'instruments plus efficaces — que subjectivement — puisque la classe ouvrière acquiert une confiance plus grande dans sa capacité de lutter et d'arracher de nouvelles conquêtes. De l'autre, du fait que la classe ouvrière n'est plus dans la condition où elle n'a à perdre que ses chaînes et où elle dispose de droits au sein des institutions, il existe une base objective à un conservatisme relatif, un terrain plus propice à des interprétations apologétiques de la démocratie bourgeoise, un obstacle à la prise de conscience de la nécessité de la lutte pour le renversement du système. La responsabilité historique des dirigeants et des théoriciens sociaux-démocrates a été de ne pas avoir œuvré pour surmonter cette contradiction, d'avoir, au contraire, contribué puissamment à mystifier la classe ouvrière, à étouffer ses aspirations révolutionnaires, à lui obscurcir le but de sa lutte.

L'INTERNATIONALE

SOCIALISTE, CUBA ET

EL SALVADOR Surtout dans la dernière décennie, il y a eu effectivement un élargissement de la sphère d'action de la social-démocratie, du regroupement international rebaptisé en 1951 Internationale socialiste. Celle-ci a pu enregistrer l'adhésion de partis ou mouvements comme le PS sénégalais de Léopold Senghor (1976), le PS indien (1976), le PRP turc d'Ecevit (1976) et en Amérique

Latine le parti travailliste des Barbades (1978), le PLN de Costa Rica

(1976), le PRD dominicain (1976)

etc. Or, on ne saurait ignorer que dans la plupart des cas il s'agit de partis bourgeois, relativement nouveaux ou traditionnels, parfois au pouvoir lors de leur adhésion et par la suite. L'exemple du PS sénégalais est le plus éloquent : c'est incontestablement le parti le plus représentatif de la bourgeoisie indigène, au pouvoir sans interruption depuis l'indépendance. En réalité, des cas pareils indiquent que la socialdémocratie a opéré comme pilier du néocolonialisme des deux côtés: dans le pays colonisateur où elle a eu un rôle important dans l'adoption des nouvelles formes d'exploitation et de domination, et dans le pays dominé, où elle a aidé les classes dominantes autochtones à canaliser le mouvement des masses et à stabiliser le nouveau régime.

Toujours est-il qu'en Amérique Latine l'Internationale socialiste a opéré un tournant en établissant des rapports avec des mouvements révolutionnaires, faisant des ouvertures à la direction cubaine, se différenciant ouvertement des orientations de l'administration nord-américaine.

Tout cela se produit dans un contexte où des dictatures féroces se sont installées dans le cône sud et où d'autres dictatures commencent à être ébranlées en Amérique centrale. Par ailleurs, à la suite d'une série de défaites des mouvements de guérilla et du mouvement ouvrier, les dirigeants cubains semblent avoir renoncé à la perspective d'une extension de la révolution à court et à moyen terme et être prêts à réaliser des convergences et des accords avec des mouvements nationalistes ou populistes et même avec des gouvernements représentatifs de la bourgeoisie «nationale» ou certains de ses secteurs.

La social-démocratie estime que l'occasion est propice pour s'affirmer comme une force capable d'intervenir à l'échelle mondiale et, en même temps, pour redorer son blason de défenseur de la «démocratie». Ses dirigeants les plus avisés se rendent compte que les dictatures seront inévitablement ébranlées et que, si les Etats-Unis et les pays d'Europe occidentale les auront soutenues ou seront restés passifs, ce sera aux mouvements révolutionnaires à prendre la relève et, en dernière instance, l'URSS pourra en profiter. Ils s'efforcent, donc, d'esquisser une alternative réformiste démocratique dont la socialdémocratie internationale pourrait aider la concrétisation. Dans une telle optique ils visent à exercer une influence politique et, dans certains cas, même organisationnelle sur des mouvements latino-américains.

Finalement, la social-démocratie - en particulier la social-démocratie allemande - se présente comme une force capable d'assurer aux pays et aux gouvernements qui le souhaitent, une diversification dans les rapports économiques, donc une atténuation de la dépendance écrasante des Etats-Unis. Dans ce sens, elle ne cesse d'être un instrument du néocolonialisme. Il serait toutefois erroné de considérer ce dernier élément comme le facteur déterminant d'une orientation qui ne peut être expliquée que sur la base d'une série des facteurs où priment les considérations plus strictement politiques.

Cela vaut surtout en ce qui concerne l'attitude social-démocrate face au Nicaragua et au Salvador. C'est la première fois que la social- démocratie se place du côté de mouvements révolutionnaires ouvriers et populaires et, à sa façon, les soutient avant qu'ils aient remporté la victoire. Ce serait absurde de penser qu'elle le fait surtout pour créer des conditions favorables à la pénétration dans ces pays du capital allemand, suédois ou français (entre autres, il n'y aurait pas beaucoup de capitalistes disposés à s'aventurer sur un terrain aussi miné !). En réalité, les dirigeants sociaux-démocrates font le raisonnement suivant : la politique menée par les Etats-Unis dans les années '60 à l'égard de Cuba a fait faillite, en provoquant une radicalisation de la révolution et de ses dirigeants, et en ne laissant a ceux-ci que le choix d'une alliance étroite avec l'Union Soviétique. En Amérique Centrale il faut changer d'approche : il faut rechercher la collaboration avec les forces qui luttent contre les régimes dictatoriaux, en leur offrant la perspective d'une société «pluraliste» au sens aussi bien social que politique, et d'une aide des pays industrialisés pour réaliser cette perspective. La social-démocratie serait sur ce terrain l'interlocuteur le plus crédible et elle se doit, donc, d'intervenir avec un rôle de protagoniste.

Un texte particulièrement instructif en la matière est le rapport de Pierre Schori sur la réunion de mars 1980 à Saint-Domingue et publié dans « Nueva sociedad ». Selon Schori on assisterait à un processus convergeant dans le sens que « la pensée et l'action réformistes se sont radicalisées _ par exemple, en Amérique Centrale et en Bolivie — alors que le message révolutionnaire, même dans son centre cubain, fait appel à la modération, à la collaboration, voire au pluralisme».

LA SOCIAL-DEMOCRATIE HIER ET AUJOURD'HUI

En effet, écrit notre auteur, « le révolutionnaire Fidel Castro semble avoir accepté le parlementarisme comme méthode y compris après la lutte de libération révolutionnaire. Sous cet angle, donc, Cuba est plus proche des conceptions socialesdémocrates que la gauche traditionnelle latino-américaine ». Et voilà, finalement, comment il explique son projet en ce qui concerne notamment le Salvador : « Il nous paraît regrettable et étrange que les Etats-Unis, au lieu de mettre en question et d'entraver l'engagement de la social-démocratie européenne, n'en profitent pas d'une façon positive. Nos objectifs ne sont pas extrémistes, ni même extrêmes....L'engagement social-démocrate pourrait être mis à profit pour adoucir les positions et renforcer davantage les garanties que cette victoire de l'opposition que nous considérons comme inévitable, amène effectivement au respect du pluralisme ».

Comme l'on voit, l'Internationale socialiste ne s'est pas convertie aux conceptions des révolutionnaires. Au contraire, elle intervient justement pour éviter que la crise actuelle en Amérique centrale ne débouche sur des révolutions socialistes et l'instauration d'autres états ouvriers. Elle prône des réformes — même radicales — pour empêcher la révolution.

Malheureusement pour elle, la prémisse de son approche est, pour le moins, douteuse. On peut discuter si une autre politique des Etats-Unis face à Cuba en 19591960 aurait pu éviter la radicalisation de la révolution et l'avènement de l'état ouvrier (pour notre part, nous ne sommes pas disposés à souscrire à une telle thèse). Mais, en tout cas, aujourd'hui au Nicaragua et au Salvador le problème se pose après l'émergence d'un état ouvrier à Cuba, après que la victoire de la révolution cubaine a prouvé aux larges masses latinoaméricaines qu'il était possible de renverser le capitalisme et d'entreprendre l'édification d'une société où leurs problèmes peuvent commencer à être résolus. Donc, la dynamique de la révolution peut être déterminée encore moins qu'elle ne le fut à Cuba par la politique de Washington ou d'autres gouvernements impérialistes. Par ailleurs, l'interprétation que Schori donne des orientations de la direction cubaine est peu fondée objectivement et elle nous semble relever du wishful thinking. Rien n'indique que celleci est prête à accepter le parlementarisme ni le pluralisme tel que le conçoit l'Internationale socialiste. Elle veut éviter un affrontement militaire direct avec les Etats-Unis, trouver de alliés, manœuvrer sur le terrain diplomatique : ce que personne ne saurait lui reprocher. Mais elle reste convaincue que l'extension de la révolution en Amérique Latine c'est la meilleure défense de l'état ouvrier cubain et, par conséquent, elle soutient la lutte des mouvements révolutionnaires, en particulier en Amérique Centrale.

La voie esquissée par Schori est, en dernière analyse, impraticable. S'il veut éviter de se trouver dans une situation encore plus difficile que la situation actuelle et risquer de provoquer des tensions avec des secteurs importants des masses et, donc, des phénomènes de démobilisation et démoralisation, le FSLN n'a d'autre choix que d'exproprier les anciennes classes dominantes, qui sabotent ou entravent le développement économique, en instaurant un état ouvrier. Au Salvador, si le Front de libération nationale renverse le régime en place, il y aura, probablement, un pluralisme d'organisations révolutionnaires, mais bien difficilement un pluralisme impliquant la survivance des forces politiques traditionnelles dans le cadre d'une économie «libre» de marché. En d'autres termes, au Salvador aussi l'instau-

23509899 ration d'un état ouvrier sera à l'ordre du jour. La seule alternative possible à de tels développements est le renversement violent du régime sandiniste par une intervention militaire et l'écrasement dans la terreur du mouvement ouvrier et révolutionnaire salvadorien.

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