III. Le sionisme entre la fondation de l'Etat d'Israël
Get la guerre A. LES BASES DE L'EXISTENCE
DE L'ETAT D'ISRAEL L'expérience a montré que beaucoup des militants du mouvement ouvrier ne comprennent pas vraiment le caractère de l'Etat d'Israël qui est à la fois la conséquence et la cause du conflit qui l'oppose à son environnement géographique. Comme l'explique l'ancien président de l'Organisation Sioniste Mondiale : « La crainte des Arabes se résume en un élément central : Israël reste à tout jamais un corps étranger dans la région.» (1) C'est cette particularité que nous tenterons d'analyser dans ce chapitre.
de Juin 1967
1) LA GRANDE VAGUE
D'IMMIGRATION APRES
LA SECONDE GUERRE
MONDIALE L'existence d'Israël est le résultat de toute une série de facteurs ; l'histoire tragique des Juifs dans le monde n'est pas le moins important. A la recherche d'un refuge où ils ne seraient plus persécutés voire massacrés, fuyant la Bessarabie et l'Ukraine traversées par des terribles pogromes, les lois anti-juives de Pologne, et les massacres hitlériens en Allemagne et dans toute l'Europe centrale - plusieurs centaines de milliers de Juifs parvinrent en Palestine. Immédiatement après la Deuxième Guerre mondiale, l'immigration juive en Palestine connaît un accroissement substantiel, la plupart des rescapés de la terreur hitlérienne ne trouvant pas d'endroit où refaire leur vie. Après la création de l'état d'Israël, vont venir les vagues d'immigration des pays arabes, auxquelles nous consacrons plus loin un chapitre particulier.
De 1947 à 1956 la population juive en Palestine a triplé, non pas à cause d'un nouvel impact des idéaux sionistes sur les communautés juives, mais comme conséquence directe de la répression anti-sémite, des centaines de milliers de Juifs s'étaient retrouvés sans famille, sans patrie, sans rien. Le sionisme a pu réaliser son objectif - la création d'un état juif en Palestine - en exploitant une situation sans précédent : la destruction des communautés juives d'Europe centrale et orientale par la plus sanguinaire vague d'antisémitisme des temps modernes. Les immigrants juifs qui ont permis la création de l'état juif, n'ont pas été des agents de telle ou telle puissance impérialiste, mais des parias rejetés par la société impérialiste décadente.
C'est là la première différence entre le colonialisme sioniste et la colonisation en Afrique du Sud ou en Rhodésie. La seconde différence est, comme nous l'avons vu, que la colonisation sioniste n'a pas eu pour objectif d'exploiter la main d'œuvre autochtone, mais de détruire complètement les structures sociales antérieures, voire les conditions d'existence de la composante palestinienne sous son pouvoir. Il ne s'agit pas de discuter si un type de colonialisme est plus barbare que l'autre, mais de définir le cadre d'une certaine réalité objective — dont, d'une part, l'existence de centaines de milliers de réfugiés palestiniens, victimes directes du sionisme, et, d'autre part, l'existence d'un prolétariat juif qui crée l'essentiel de la plus-value accumulée par la bourgeoisie sioniste. Ces deux facteurs sont centraux pour comprendre la dynamique de la lutte de classe dans et contre l'état sioniste.
Et c'est là la troisième différence entre l'état sioniste et les colonies «classiques» : la société sioniste, tout en étant une colonie, a une structure sociale beaucoup plus proche de celle des états capitalistes développés que des régimes colonialistes, et des rapports de classe presque identiques à ceux des états capitalistes traditionnels.
La création de l'état d'Israël va changer du tout au tout les relations entre le mouvement sioniste mondial, les Juifs et la question juive d'un côté, et la colonie juive en Palestine de l'autre. Si jusqu'en 1948, la formation d'une colonie juive en Palestine devait servir la cause des Juifs dans le monde en tant que solution de la question juive, à partir de la création de l'état d'Israël, ce sont la sécurité de cet état, son développement économique et son expansion territoriale qui deviennent le but du mouvement sioniste et des communautés juives. Si, originelement, les institutions sionistes en Palestine étaient une composante du mouvement sioniste mondial, à partir de la création de l'état d'Israël. le mouvement sioniste devient un appendice de l'état d'Israël, dont le but est de défendre et renforcer ce dernier - politiquement et surtout financièrement - et de mobiliser les communautés juives à travers le monde au service et sous les ordres de l'état juif (ce qui ne se passe pas sans problèmes). 2) L'EXPULSION DES ARABES
PALESTINIENS DE LEUR
PATRIE L'argument selon lequel la Palestine serait la patrie historique des Juifs n'est que fantaisie qui n'a rien à voir avec les faits réels de l'histoire. Les Juifs qui vivent aujourd'hui en Palestine sont un corps étranger, importé de l'extérieur de l'Orient Arabe. C'est en pleine harmonie - tantôt involontaire, tantôt planifiée - que le mouvement sioniste (la Hagana en particulier), la réaction arabe palestinienne (surtout les cercles autour du Mufti de Jérusalem, 'Haj Amin el Husseini) et les autorités mandataires britanniques ont poussé les Arabes de Palestine hors de leur patrie. Le résultat combiné de l'action de ces trois facteurs sera le transfert de l'immense majorité de la propriété, des terres et des maisons des Palestiniens aux mains des Juifs, et l'existence de 700 à 900.000 réfugiés palestiniens dans des camps se trouvant dans les pays arabes voisins et dans la bande de Gaza.
Les affrontements sanglants entre Juifs et Arabes ne commencent pas avec la partition. Paradoxalement, c'est autour de la guerre de 1948 que la participation active des masses palestiniennes aux événements politiques est la plus limitée. Exploitant la grande confusion et la panique que la réaction arabe et les autorités britanniques avaient sciemment exacerbées, les Israéliens vont provoquer l'exode de centaines de milliers d'Arabes par la violence, le meurtre et la destruction systématique de leurs villages. Les Kiboutsim «socialistes» se sont trouvés aux avant-postes d'opérations visant à pousser les Arabes à l'exode, pour s'approprier leurs champs et leurs vergers. Quand un délégué du Hachomer Hatsair à la Knesseth Provisoire s'est plaint des opérations d'expulsion, il s'est entendu répondre qu'il devrait commencer par interdire de tels actes à ses camarades de Galilée Supérieure, qui avaient largement pris part à ces opérations. C'est le Palma'h, unité d'élite de la Hagana dirigée principalement par la gauche sioniste et des Kiboutsnikim, qui organisera pour l'essentiel l'expulsion des Palestiniens en Galilée et dans le Neguev, et même les massacres contre la population paysanne.
Le racisme congénital du nouvel état va engendrer des concepts et des lois monstrueux : la population palestinienne ne sera pas seulement expulsée dans sa grande majorité ; ses droits les plus naturels et les plus élémentaires vont être supprimés par la «loi du retour» et la «loi sur la nationalité». Selon ces lois un Palestinien peut être «présent-absent» (sic), c'est-à-dire résider en Israël, avoir la citoyenneté israélienne, mais être privé de tous ses biens, expulsé de ses terres et de son village parce qu'il se trouvait ailleurs un certain jour de 1948. Toujours selon ces lois, un Arabe, pour qui la Palestine a toujours été sa patrie et celle de ses pères, ne peut espérer rentrer dans son pays que dans des situations exceptionnelles, alors que toute personne venant d'Amérique, d'Inde ou du Japon qui n'a jamais mis les pieds ancêtres, — mais peut prouver que en Palestine - ni lui, ni ses sa mère est juive, ou au moins l'a été, peut, s'il le veut, s'installer immédiatement en Israël et recevoir la nationalité israélienne. Avec de telles lois, l'ONU a eu pour une fois raison lorsqu'il a condamné l'état sioniste comme raciste.
Ben Gurion, fondateur de l'état juif et son premier chef de gouvernement a exprimé très clairement ce que les sionistes entendaient par état juif : « Israël n'est pas uniquement un état dont la majorité de la population est juive ; c'est l'état de tous les Juifs, où qu'ils se trouvent, qui ont le droit de s'y installer, du fait même d'être Juifs. Ce droit est enraciné dans l'histoire qui n'a jamais séparé le peuple de sa patrie ».
Une telle mystification de l'histoire est fréquente dans les mouvements réactionnaires. Toutes les formations sionistes, y compris celles de gauche, s'y réfèrent et s'en servent pour justifier les crimes d'hier et les conquêtes de demain.
Il est erroné de croire qu'avec l'acte de formation de l'état d'Israël, s'achève le rôle historique du sionisme. Les conditions ont bien évidemment changé, mais la nature de l'état juif, ses caractéristiques et ses objectifs restent fondamentalement les mêmes. Sa politique peut être plus modéree ou plus agressIve — tout dépend de la situation objective, mais le monstre implanté par le sionisme dans l'Orient arabe ne peut pas changer de nature sous peine de disparaître. L'état d'Israël ne peut pas mettre fin à l'agression permanente contre le peuple palestinien, pas plus qu'il ne peut briser son alliance avec les régimes impérialistes et réactionnaires. Celles-ci sont l'essence même de l'état sioniste, sa condition d'existence. D'où l'état de guerre permanente qui oppose l'état juif au peuple palestinien d'une part et au monde arabe de l'autre.
Afin de mettre fin à cette situation conflictuelle, deux conditions doivent être remplies : a) Israël doit cesser d'être dans l'Orient Arabe un corps étranger, qui reste lié aux «Juifs du monde» et retuse de s'intégrer à la région à laquelle il appartient, ce qui signifie aussi qu'il doit mettre fin à la dépendance politique, militaire et économique par rapport à l'impérialisme ; b) il doit permettre aux Palestiniens de jouir de l'ensemble de leurs droits, et avant tout le droit de constituer dans leur patrie — avec les Juifs qui s'y trouvent — le système politique qu'ils choisiront. Ces deux conditions signifient la fin du sionisme et de l'état juif.
3) LA DEPENDANCE PAR RAPPORT A L'IMPERIALISME « Israêl devra être une espèce de chien de garde. Il n'y a pas lieu de craindre qu'il mette en œuvre une politique agressive contre les états arabes si celle-ci est clairement contraire aux désirs de l'Amérique et de la Grande-Bretagne ; par contre, si les puissances occidentales choisissent une fois, pour telle ou telle raison de fermer un oeil, on peut être certain qu'Israël sera capable de punir comme il se doit un ou plusieurs de ses états voisins dont l'impolitesse envers l'Occident dépasserait les limites de ce qui est autorisé. » (2)
C'est tout un programme que définit ici, la veille du nouvel an juif en 1951, le rédacteur en chef du quotidien le plus sérieux d'Israël, et par ailleurs considéré comme libéral. Un programme qui a été appliqué dans ses moindres détails, sauf peut-être récemment en ce qui concerne la «retenue» de l'état sioniste dans la mesure où les puissances occidentales exigent une politique moins agressive.
Servir l'impérialisme contre la révolution arabe est une nécessité vitale pour l'état d'Israël. L'absence de base pour une économie indépendante, la guerre - froide ou chaude - avec le monde arabe, le développement du mouvement antiimpérialiste arabe dans une région stratégiquement et économiquement capitale pour l'impérialisme, le niveau de vie bien plus élevé de l'état sioniste par rapport aux pays arabes, l'existence de plus d'un million de refugiés - tout ceci exclut Israël du monde arabe et pousse l'état juif à servir l'impérialisme dans une guerre à mort contre le mouvement de libération des masses arabes. Tout cela pousse Israël à s'opposer, au moins autant que l'impérialisme, à l'union du monde arabe et à son émancipation économique, politique et sociale.
L'offensive des armées syrienne, égyptienne et jordanienne au lendemain de la création de l'état d'Israël n'a été en aucun cas un phénomène nouveau ; elle a été la poursuite de l'opposition arabe à la constitution d'un état juif tel que l'avait décidé l'assemblée générale des Nations Unies le 29 novembre 1947. L'offensive arabe était un acte progressiste, visant à empêcher la main-mise sioniste sur la Palestine, même si les régimes qui se trouvaient à cette époque à la tête des états arabes étaient à la solde des Britanniques qui pensaient regagner par l'intermédiaire des états arabes une présence en Palestine. Nasser et le Ba'ath syrien dévoileront plus tard les objectifs des gouvernements arabes en 194749 ; mais objectivement cette guerre était une guerre juste et sa cause progressiste.
Dans une situation d'isolement politique et économique total par rapport à son environnement, Israël doit s'appuyer sur une ou plusieurs puissances impérialistes, afin d'obtenir le soutien économique et militaire sans lequel l'Etat juif cesserait d'exister. Les alliés privilégiés d'Israël ont plusieurs fois changé au cours des ans.
Pendant les années 1950 et 1960, Israël sera très proche de la France (soutien militaire) et de la République Fédérale Allemande (soutien économique, mais aussi militaire). Pendant la guerre d'Algérie les armes françaises - principalement les Mystères et les Mirages - vont equiper armée sioniste, certes, financée par Washington avec qui la direction sioniste maintient des relations privilégiées depuis la fin des années 1940. Autre exemple des relations particulières entre l'état d'Israël et l'impérialisme européen, le cas de Frantz Joseph Strauss : celui-ci a été invité pendant les années 1950 par Ben Gurion et Peres comme hôte de l'état d'Israël, afin d'organiser des relations militaires qui devaient renforcer d'un côté le potentiel militaire de l'état juif, et de l'autre, permettre de réarmer l'Allemagne Fédérale et de développer une industrie nucléaire (le ministre de la défense israélien et le chef d'état major l'avaient à cette époque accompagné dans une visite à la centrale atomique de Dimona dans le Néguev).
Mais même s'il ne faut pas négliger l'importance de l'aide des bourgeoisies européennes à l'état d'Israël, et aujourd'hui des relations privilégiées avec l'Afrique du Sud, c'est en dernière analyse l'impérialisme américain qui, vu son rôle central dans la domination de l'Orient Arabe, a été d'une façon permanente le véritable patron et pourvoyeur de fonds et d'armes de l'état sioniste. B. LA QUESTION NATIONALE
DANS LE CADRE DU
PROBLEME PALESTINIEN A. Said et M. Machover écrivent : «Il est vrai que les Juifs qui habitent aujourd'hui Israël y ont été dans leur grande majorité amenés sous l'influence du sionisme et de sa direction, et - comme communauté — ont réprimé et continuent à réprimer les Palestiniens. Mais il est impossible d'ignorer le fait évident que cette population constitue une entité nationale (distincte des Juifs du monde d'une part et des Arabes de Palestine de l'autre) avec sa propre langue et sa vie économique et culturelle. » (3)
Cette affirmation n'est correcte que dans la mesure où l'on y ajoute quelques précisions. S'il est vrai que pendant plusieurs dizaines d'années s'est constitué un certain patrimoine commun, sous forme de langue, de culture et de système économique, unissant des Juifs venus de cultures tout à fait différentes, ce n'est que d'une façon très limitée que la «culture hébraïque» parvient à colmater l'enorme fossé qui sépare la culture occidentale des Ashkenazim (4) et celle des Juifs orientaux et Nord-africains qui est dans une large mesure arabe.
Le concept d'«entité nationale» juive-israélienne doit donc être manié avec prudence : nous sommes ici en présence d'un processus qui est loin d'être achevé. On ne peut même pas être sûr que ce processus soit mené avec succès jusqu'à sa fin, les contradictions qui le caractérisent pouvant ouvrir d'autres dynamiques.
Toutefois, après avoir fait cette mise au point, nous pouvons affirmer avec Said et Machover qu'il existe une entité nationale juiveisraélienne, produit conscient d'une politique d'«intégration des immigrés» (Mizoug Galouyot) qui se poursuit jusqu'à nos jours. Non seulement la langue, le territoire, et dans une certaine mesure, la culture, mais surtout la conscience d'appartenir et de vouloir appartenir à une même entité - telles sont les caractéristiques qui permettent de définir une nationalité juiveisraélienne. C'est la raison pour laquelle nous nous opposons à la perspective défendue par la majorité des courants de l'OLP qui aspirent à «une Palestine laïque et démocratique avec une égalité de droits entre musulmans, chrétiens et juifs». Ce slogan ne reconnaît pas l'existence d'une entité nationale juive en Palestine, elle ne reconnaît qu'un courant religieux parmi d'autres.
Du point de vue internationaliste, toute solution progressiste de la question de la Palestine passe par la reconnaissance du droit à l'autodétermination nationale du peuple arabe-palestinien, le droit des refugiés de réintégrer leur patrie et d'intégrer cette dernière dans un cadre fédéral pan-arabe. C'est dans ce contexte que se pose la question nationale juive-israélienne.
Le principe d'égalité fait partie inégrante de toute solution révolutionnaire. Une Palestine libérée de l'emprise sioniste se doit de reconnaître l'égalité entre Juifs et Arabes, non pas seulement comme individus, mais comme entités nationales. La Palestine est devenue une entité bi-nationale ; comme telle elle doit reconnaître le droit de l'entité juive à une autonomie nationale.
Les particularités de la question nationale en Palestine - que ce soit celle des Juifs-Israéliens ou celle des Arabes-Palestiniens - ne peuvent pas être affrontées par des formules générales ou des principes abstraits comme, par exemple, celui «du droit à l'autodétermination nationale». En ce sens l'affirmation de Johnny Bunzl — qui soutient le droit à l'autodétermination de la nation juive-israélienne — et selon laquelle «les classiques du marxisme ont exprimé antérieurement d'une façon très claire quelle doit être la stratégie dans de telles circonstances» (5) nous semble fausse et dangereusement simpliste. Lénine a développé le principe du droit à l'autodétermination dans le cas très précis et, en fait, très commun, de peuples opprimés se trouvant sous domination étrangère. Dans une telle situation la revendication du droit à l'autodétermination est à la fois un slogan mobilisateur des masses de la nation opprimée et une perspective visant à affaiblir le pouvoir occupant. Elle laisse au peuple opprimé, et à lui seul, le droit de décider s'il veut continuer à vivre dans un cadre unitaire ou si, au contraire, il préfère établir un état national indépendant.
Telle est, avec toutes ses particularités, la situation du peuple arabe palestinien qui se trouve à moitié sous occupation israélienne et à moitié dispersé dans divers états arabes, ce qui fait la particularité de la revendication de l'autodétermination en ce qui concerne les Palestiniens. Le droit à l'autodétermination des Arabes-Palestiniens c'est le droit de décider s'ils préfèrent continuer à vivre comme réfugiés dans les divers états arabes, constituer un état indépendant dans certaines parties de la Palestine ou se réapproprier l'ensemble de la patrie palestinienne afin d'y constituer un état indépendant. C'est au peuple palestinien de décider. L'existence de l'OLP et ses actions ne laissent planer aucun doute : le peuple palestinien revendique le droit de former un état indépendant dans l'ensemble de sa patrie historique (6). Le fait que le colonialisme sioniste a séparé le peuple palestinien d'une partie de sa terre rend l'application de la formule léniniste plus difficile : il ne s'agit pas d'un peuple qui a annexé à son propre territoire une terre et une population étrangères, mais d'un peuple qui s'est approprié une partie d'un territoire annexé et s'y est établi en expulsant la population locale. Cette particularité ne saurait en aucun cas supprimer le droit à l'autodétermination de la nation opprimée, d'autant plus que la situation est loin d'être statique, et la dynamique expansionniste du sionisme réduit sans arrêt les territoires où les Palestiniens restent majoritaires. Si on voulait appliquer mécaniquement les principes léninistes, on devrait réduire encore davantage — et pourquoi pas, tendanciellement à zéro — le droit à l'autodétermination du peuple palestinien !
Qu'en est-il alors des droits nationaux des Juifs-Israéliens ? Défendre, aujourd'hui, le droit à l'autodétermination des Juifs israéliens, est soit réactionnaire, soit absurde : réactionnaire car cela revient à reconnaître la légitimité du colonialisme sioniste ; absurde dans la mesure où une telle défense serait présentée comme une revendication, alors que les Juifs sont en état non seulement de réaliser leur autodétermination, mais aussi de refuser celle des Palestiniens.
«Il ne s'agit pas du droit à l'autodétermination des Juifs-Israéliens dans le contexte actuel. Ce que nous discutons ici c'est le droit à l'autodétermination dans le cadre de la révolution socialiste...». (7) En d'autres termes, Machover et Said défendent le droit à l'autodétermination des Juifs Israéliens une fois le sionisme défait et l'état juif détruit. Mais ils ajoutent : «Le droit à l'autodétermination des Juifs Israéliens ne saurait limiter le droit au retour des Palestiniens. Mais même après le retour des Palestiniens et leur rétablissement en Palestine, il restera encore des territoires entiers où les Juifs seront majoritaires. Dans ces territoires, ils auront droit à l'autodétermination. » (8)
Si les mots ont un sens, la reconnaissance du droit à l'autodétermination des Juifs comporte donc inévitablement une limite au droit à l'autodétermination des Palestiniens, au moins en ce qui concerne « les territoires où les Juifs seraient majoritaires ». Cela reviendrait soit à obliger des centaines de milliers de Palestiniens à vivre comme minorité (nationale ?) dans un état juif (et quelques milliers de Juifs à vivre comme minorité dans un état arabe), soit à des transferts des populations en fonction d'un rapport de force créé sur le terrain...par l'agression sioniste antérieure.
Machover et Said semblent penser que la garantie du droit à l'autodétermination de la population juive facilitera leur passage à la lutte anti-sioniste. Il n'y a rien de moins évident : pourquoi renonce- raient-ils à une autodétermination dont ils jouissent dans la perspective d'une autodétermination dans un futur lointain et mal défini ? Les Juifs renonceront à l'état juif quand le prix qu'ils auront à payer pour son existence sera plus élevé que ce qu'il croient y gagner et que l'alternative que le mouvement national palestinien propose n'est pas pire que Massada.
Ceci ne signifie pas que la reconnaissance des droits nationaux des Juifs Israéliens ne doit pas être inclue, dès aujourd'hui, dans les programmes de la révolution arabe et palestinienne. Au contraire, la libération du peuple arabe palestinien exige une attitude constructive et progressiste par rapport à la question nationale juive-israélienne; autrement, la libération de la Palestine continuera sous une autre forme.
Nous nous sommes longuement étendu sur cette question pour deux raisons. D'abord parce qu'il faut déjouer certaines manœuvres «asionistes» qui, en se servant du slogan de droit des Juifs à l'autodétermination, visent en fait à justifier l'existence de l'état juif et à imposer aux Palestiniens de renoncer à leurs droits légitimes. La seconde raison concerne plus spécifiquement les Palestiniens. En effet, derrière le slogan de «libération de la Palestine» se cache trop souvent une illusion simpliste : la Palestine a été arabe, les sionistes ont expulsé les Palestiniens, les Palestiniens reviennent et récupèrent leur patrie, leurs terres, leurs villages. Mais cette Palestine-là n'existe plus ! Elle a été bouleversée, détruite, effacée par le sionisme qui ne s'est pas contenté d'occuper la Palestine, mais y a construit une société tout à fait nouvelle, sur les ruines de la société, de l'économie, de l'écologie antérieures.
La libération de la Palestine, doit être une reconstruction de la Palestine. Elle exige une révolution agraire permettant aux Palestiniens qui le désirent de récupérer leurs terres sans pour autant faire régresser l'agriculture actuelle et réduire ceux qui la travaillent à la misère. Elle exige une planification économique et humaine permettant aux réfugiés de se libérer socialement sans expulser des millions de Juifs. Elle impose aussi de concevoir la Palestine libérée comme une entité bi-nationale. Cela aussi fait partie des changements structurels que le colonialisme a provoqués. Toute tentative de les ignorer serait non seulement réactionnaire, mais aussi vouée à l'échec.
C. LES PARTICULARITES DE
L'ECONOMIE ISRAELIENNE L'examen du déficit de la balance des paiements suffit pour comprendre la spécificité de l'économie israélienne. En 1949, le revenu des exportations ne couvrait que 11,62% des dépenses pour les produits et services importés. Le reste était couvert par des collectes au sein des communautés juives (Shnor) et des dons et prêts du gouvernement américain. Au cours des années le déficit a pu être réduit : en 1957 les exportations couvraient deja 32,59% des importations et en 1965 51,29%. (9) Ces chiffres sont en fait en dessous de la réalité ; une partie des importations destinées à l'armement n'y sont pas considérées.
Aucun pays ne connaît, proportionnellement, un tel déficit de sa balance des paiements et une telle dette extérieure : en 1972, près de 20% du budget était alloué au remboursement annuel de la dette extérieure qui pourtant provient souvent de prêts très avantageux.
Nous avons insisté sur la nécessité de capital extérieur pour la construction d'un secteur juif pendant les années 1920 et 1930. Cette nécessité augmentera encore après la création de l'état juif. Sans importation de capital dans des proportions sans précédent dans l'histoire du capitalisme, Israël n'aurait pu intégrer les centaines de milliers d'immigrés, développer une infrastructure moderne (ports, routes, compagnie d'aviation, compagnies maritimes), une industrie à technologie avancée capable dans certains secteurs de concurrencer les industries des pays impérialistes les plus développés (armement, électronique, aéronautique), un système d'éducation et de santé parmi les plus développés du monde. L'importation de capital n'a pas été uniquement nécessaire pour les premiers investissements, elle reste la condition sine-qua-non pour permettre à l'économie israélienne d'exister et à la société israélienne de se maintenir au niveau relativement élevé où elle se trouve.
Quelques chiffres suffisent pour illustrer cet état de fait : de 1948 à 1968 le déficit de la balance des paiements était de 7,5 milliards de dollars, c'est-à-dire plus de 2900 dollars par habitant juif d'Israël. En 1979, ce déficit fut de 1,5 milliard, la dette extérieure se chiffrant à 19,2 milliards de dollars. Plus de 68% de ce déficit a été couvert par des transferts unilateraux de capital, à savoir, en l'espace de 30 ans quelque 17,5 milliards de dollars, (soit environ 4000 dollars par tête juive), ce qui équivaut environ à l'ensemble des investissements faits entre 1948 et 1977. (cf. N. Halevi et R. Klinov-Malul, «Le développement économique d'Israël», Jérusalem, 1968)
En d'autres termes, le capitalisme israélien a été créé ex-nihilo. Il n'a pas de passé, pas de racines dans un mode de production pré-capitaliste. L'accumulation primitive s'est faite sur la base du capital importé (mais pas sous la forme d'investissements étrangers) et dans une moindre mesure par la spoliation des terres et des biens de la population palestinienne expulsée. L'essentiel des investissements continue jusqu'à aujourd'hui à se faire non sur la base de l'exploitation des ressources naturelles et de la force de travail local, mais sur la poursuite de l'importation de capital, sous forme de dons et de prêts à bon marché. En ce sens on peut parler d'«économie artificielle», d'économie subventionnée par l'impérialisme. Ce type de rapport entre les impérialismes et un jeune état est sans précédent ; il rappelle bien plus l'entretien d'une armée dont le but est de défendre des intérêts qui eux sont bien réels et bien plus importants que les sommes déboursées pour l'entretien de cette armée.
C'est ce qui explique pourquoi l'essentiel du capital et des forces productives ne se trouvent pas entre les mains de particuliers, mais d'institutions étatiques (y compris la Histadrout). En 1967, le secteur public representait 76% de l'économie israélienne ; depuis, le secteur privé s'est renforcé, mais il reste toujours encore secondaire et entièrement dépendant du secteur public et des subventions gouver- nementales. La gauche sioniste a. toujours vu dans cette propriété collective des moyens de production l'une des preuves du «socialisme israélien». Le rédacteur en chef de New Outlook et ex-membre du Comité Central du Mapam écrivait en 1958 : «..une étude prouverait facilement que l'essentiel des entreprises de base se trouvent aux mains du secteur public....Pendant les 9 années d'existence de l'état d'Israël, la Collecte Juive Unie et le Fonds d'Etablissement qui ensemble constituent l'institution financière centrale de l'Organisation Sioniste Mondiale, ont investi environ 800 millions de dollars dans l'immigration, l'établissement des immigrants et leur installation.» (10)
En fait la Collecte Juive est une institution américaine et le Fonds d'Etablissement son représentant en Israël. Le «capital national», dont se vantent les sionistes de gauche, a une forte odeur américaine, et il ne dépend que de la Maison Blanche d'y mettre fin (les dons à Israël sont, pour l'instant, déduits des impôts sur le revenu, ce qui est une forme particulière de soutien financier de la part de l'impérialisme américain). Comme le disait un des dirigeants israéliens lors d'une campagne électorale : la base économique du marché israélien se trouve aux USA.
L'existence d'un capital venant de l'extérieur et à la disposition du gouvernement israélien explique non seulement les dimensions du développement de la société et de l'économie israéliennes, mais aussi les déformations de ces dernières en termes de rentabilité capitaliste. Rien ne justifiait d'un point de vue capitaliste d'ouvrir des usines à Dimona ou à Bet-Shean, où les infrastructures sont des plus limitées et la productivité du travail très basse. Mais les nécessités de la colonisation juive exigeaient de donner un emploi aux nouveaux immigrants. Pour cela le gouvernement a été prêt à verser de très fortes subventions à des entrepreneurs privés, israéliens et étrangers, afin qu'ils acceptent d'investir. Ces investissements se font sans risque aucun, l'état s'engageant à garantir un certain profit ou, le cas échéant, à racheter à un prix «très honnête» les entreprises en «déficit». Le prix des marchandises israéliennes sur le marché intérieur et extérieur est sans commune mesure avec leur coût réel, les subventions gouvernementales — provenant de l'importation de capital — permettant de réduire d'une façon drastique le prix des marchandises.
Prenons l'exemple de l'agriculture, et plus particulièrement des Kiboutsim. L'exploitation intensive de la terre et le «défrichement des déserts» n'ont été possibles que par un système d'irrigation artificiel dont les coûts se chiffrent en milliards de dollars. A ce prix-là on n'a pas besoin du «génie juif» pour irriger le Néguev ; même le désert arabique peut se couvrir de vergers de Jaffa. A long terme, d'ailleurs, les conséquences écologiques de cette exploitation intensive des ressources en terre et en eau sont catastrophiques, non seulement pour la Palestine mais pour l'ensemble du croissant fertile. Mais au-delà des questions écologiques, la question qui nous intéresse ici n'est pas le prix réel de l'orange de Jaffa sur le marché de Tel Aviv ou de Bruxelles, c'est le niveau de vie de celui qui le cultive ; l'un et l'autre sont subventionnés par le gouvernement israélien qui, en dernière analyse ne sert que d'intermédiaire entre les gouvernements impérialistes et la population israélienne, toutes classes confondues.
Le fait que l'économie israélienne soit entièrement subventionnée a des nombreuses conséquences économiques et sociales. Tout d'abord cela développe une mentalité parasitaire aussi bien au sein de la bourgeoisie qu'au sein des couches populaires. Mentalité qui engendre la corruption comme partie intégrante du système ; ensuite non seulement cela rend utopique tout espoir d'indépendance économique, mais au contraire, cela lie le niveau de vie général - y compris celui de la classe ouvrière-au rôle politique de l'état sioniste, en échange duquel les puissances impérialistes acceptent de le subventionner. Et finalement, cela limite au minimum les investissements productifs de capital étranger (et provoque une fuite de capitaux locaux soit à l'étranger, soit vers des spéculations immobilières, boursières etc.). Car, comme le disait l'ancien président de la Confédération sioniste américaine peu de temps après la création de l'état d'Israël : « La raison principale de ma visite actuelle en Israël est de voir sur place les possibilités d'investissement, et d'expliquer au public israélien et à son gouvernement quelles sont les conditions qui puissent permettre un flux d'argent américain vers Israël. Car il faut faire la différence entre la sympathie pour Israël qui s'exprime sous forme de dons, et la participation réelle à la construction du pays par l'investissement de capital. Avant qu'un sujet américain accepte d'investir dans un pays étranger, il examine d'abord si la situation économique et les conditions sociales garantissent une sécurité et des gains suffisants à son capital. »
Pour ce qui est de la sécurité, les capitalistes américains, juifs
You non, peuvent être rassurés. Par contre quant aux profits, ils ont beaucoup plus intérêt à investir aux Philippines ou en Corée où le bas niveau de vie des travailleurs et les formes extrêmes d'exploitation leur garantissent un taux de profit bien plus élevé que dans l'état d'Israël.
Tout comme au niveau politique, l'indépendance économique de l'état d'Israël est une utopie. L'économie d'Israël a de tout temps été
Get l'Etat Le quotidien libéral israélien (Ha-arets) a récemment publié une lettre envoyée de Londres par un certain dr. Cadouri qui, au nom d'«un groupe d'Israéliens» exprime son opinion sur la question des rapports Ashkenazim-Sepharadim (11) et proteste énergiquement contre le traitement infligé à la population orientale d'Israël. Il écrit entre autres : « L'attitude par rapport à la communauté juiveorientale ne se limite pas à l'indifférence envers la culture et la tradition de ce judaïsme; ce dont il s'agit ici, c'est de répression culturelle... Les positions de Ben Gurion et ne peut qu'être subventionnée par l'impérialisme en échange de services rendus. Le jour où ce dernier ne voudra plus ou ne pourra plus payer, l'économie israélienne s'écroulera faute de la transfusion permanente qui la fait vivre, le niveau de vie général retombera très rapidement et sera proche de celui des pays arabes voisins, et tout le «génie juif» ne parviendra pas à empêcher aux travailleurs juifs de rejeter le sionisme comme utopie qu'il ne sert à rien de tenter de maintenir à flot. d'Israël et de Jabotinsky expriment fidèlement les positions de la minorité ashkenaz qui domine l'Etat. C'est ainsi que ceux qui sont venus de Russie tsariste sont allés sur le chemin de leurs maîtres qui avaient lancé la russification des peuples de l'empire russe, et une fois arrivés en Palestine, ils ont commencé à «Ashkenatiser» le judaïsme oriental » (12) Et Cadouri conclut sa lettre en exigeant « le droit à l'expression démocratique culturelle complète pour la majorité, c'est-à-dire la communauté juive sépharade et le peuple arabe palestinien ».
IV. La place des Juifs orientaux dans le sionisme
IV. La place des Juifs orientaux dans le sionisme
Il ne s'agit ici que d'une lettre publiée dans le courrier des lecteurs. Mais son contenu soulève un problème réel et reflète une opinion souvent exprimée par l'intelligentsia orientale en Israël. C'est pourquoi c'est en polémiquant avec le Dr. Cadouri que nous aimerions exprimer notre position sur la place réservée aux Juifs orientaux dans le sionisme et l'état d'Israël.
La négation de la culture juiveorientale en Israël est un fait. L'histoire juive que l'on enseigne dans les écoles, la culture juive, la littérature, est uniquement ou presque celle du judaïsme européen; la culture israélienne moderne plonge ses racines presque exclusivement dans l'histoire et la tradition du judaïsme Ashkenaz ; fait significatif, même si secondaire, la nourriture à l'armée, qui pourtant est composée en majorité de soldats d'origine orientale, est occidentale..
Il y a pire. Les populations orientales sont, encore aujourd'hui, considérées comme les «hôtes» des pionniers ashkenaz qui, dans leur projet de bâtir une société occidentale, considèrent la culture, les traditions et le mode de vie des communautés sépharades comme quelque chose d'étranger qu'il s'agit d'effacer.
Il ne s'agit donc pas de discuter la réalité d'une discrimination envers la population orientale, mais d'analyser, dans leur dynamique, les rapports réciproques entre le sionisme et les judaïsmes orientaux, afin de comprendre la nature et les causes réelles de la discrimination et de la frustration des Juifs orientaux.
Selon les recherches de Arthur Rupin, les Juifs Ashkenaz représentaient en 1930 91,8% de l'ensemble des Juifs dans le monde. Le Congrès Juif Mondial estime qu'en 1963, il n'en représentaient plus que 83-84%. Il est vraisemblable que depuis, le pourcentage des Juifs occidentaux ait encore diminué. Ceux qui représentent une minorité dans le judaïsme mondial sont donc en Israël la majorité (les Juifs orientaux représentent environ 55% de la population israélienne).
Une majorité orientale en Israël n'est pas sans poser des problèmes. En effet, le sionisme est le produit, politique, social et culturel, du judaïsme Ashkenaz d'Europe Orientale. Les Juifs du monde arabe n'ont eu aucun rôle dans la création du mouvement sioniste, et un rôle tout à fait secondaire dans les phases ultérieures du sionisme. Lorsque Ben Gurion proclame la création de l'état d'Israël, les Juifs originaires du monde arabe ne représentent que moins de 10% des 650.000 Juifs de Palestine. Parmi les 452.148 immigrants arrivés en Palestine pendant le mandat britannique, 377.487 (87,8%) viennent d'Europe, 40.776 (9,5%) d'Amérique, 1,8% d'Asie et 0,9% d'Afrique. Ces chiffres n'ont pas besoin de commentaires. Si l'on ajoute le fait qu'entre 1922 et 1933, n'ont été vendus parmi les Juifs d'Asie et d'Afrique que 30.000 Shekels (le shekel était la cotisation qui permettait d'élire des délégués aux congrès sionistes), alors qu'en Europe on en a vendu plus d'un million, il n'y a plus aucun doute quant à l'origine «ashkenaz» du sionisme. Les Juifs orientaux n'ont presque pas pris part au mouvement sioniste et à la colonisation de la Palestine avant la création de l'état d'Israël. Si le Dr. Cadouri a entièrement raison quand il affirme que les conceptions de Ben Gurion et de
Jabotinski (et nous ajouterons du mouvement sioniste dans son ensemble) reflètent leur mentalité Ashkenaz, il se trompe par contre quand il dit « qu'une fois venus en Palestine ils ont commencé à «ashkenatiser» les orientaux», pour la simple raison qu'il n'y avait pas d'Orientaux à «ashkenatiser», exception faite des Juifs-orientauxpalestiniens, vivant à Safed, Hébron, Jérusalem, etc. depuis de nombreuses générations avant le sionisme et n'ayant rien à voir avec la mouvement sioniste, de même que les communautés juives occidentales orthodoxes qui s'étaient établies en Palestine au cours des siècles pour des motifs exclusivement religieux. « L'attachement des Juifs orientaux à la Palestine était essentiellement religieux et messianique ; il s'exprimait dans les prières, et parfois par l'immigration, individuelle ou en groupes, pour mourir en Palestine et s'y faire enterrer ». (13) Ce type de rapport n'a rien à voir avec le sionisme et le projet politique de créer un état juif.
Le sionisme fut à son origine une idéologie et un mouvement visant à pousser les Juifs d'Europe à émigrer en Palestine afin d'y bâtir un état juif, capable d'«être une rempart de la culture et de la civilisation contre la barbarie asiatique» (Herzl). Dans le projet sioniste il n'y avait aucune place pour les Juifs orientaux - très mal connus par le judaïsme européen à cette époque - et ceux-ci sont restés étrangers, à des rares exceptions près au mouvement sioniste.
La situation changea du tout au tout après la création de l'état d'Israël. a) après la création de l'état d'Israël, l'objectif numéro un ne sera plus «résoudre la question juive», mais de renforcer l'état juif ; pour cela tous les Juifs sont bons, même les Juifs orientaux. b) le conflit entre Israël et les pays arabes va rendre intenable la situation des Juifs dans ces pays. Dans certains cas les Juifs se sentirent obligés de fuir leur pays d'origine et d'émigrer en Israël, dans la majorité des cas ils furent littéralement transférés en Israël (parfois de force) grâce à la collaboration et la communion d'intérêt entre le jeune état juif et les régimes réactionnaires arabes. c) par conséquent, l'état juif sera composé en majorité de communautés ethniques qui n'ont pas pris part à la colonisation sioniste, qui ne l'ont pas voulue et qui n'ont pas été prises en considération dans l'idéologie et la pratique sioniste jusqu'à 1948.
En d'autres termes, les Juifs orientaux n'ont pas été des sujets actifs du sionisme, mais des vietimes de la collaboration entre le sionisme et la réaction arabe. Victimes du sionisme qui, en créant en état juif au sein de l'Orient arabe contre la volonté de la population locale, ont engendré un fort sentiment anti-juif parmi les masses arabes ; victimes du sionisme qui n'a pas lésiné sur les moyens pour faire expulser les communautés juives des pays arabes, on les oblige à s'enfuir (y compris en mettant des bombes dans les synagogues et institutions juives et en promettant aux dirigeants arabes corrompus les biens des Juifs qui quitteraient le pays); victimes du sionisme car ils étaient poussés à émigrer dans une société européenne, qui leur était socialement et culturellement étrangère. Victimes de la réaction arabe qui souvent n'a pas hésité à ren- forcer l'état juif en fomentant une vague d'anti-sémitisme pour détourner les masses du mécontentement énorme que la défaite de 1948-49 avait provoqué, et pour s'approprier les biens des Juifs qui émigreraient en Israël (comme ça a été particulièrement le cas de la grande, riche et développée communauté juive d'Irak). Sans l'appui actif de la réaction arabe, la propagande et les provocations sionistes auraient été incapables de pousser la majorité des Juifs des pays arabes à quitter leurs pays.
Pour le sionisme tout élément non européen - non seulement arabe mais aussi juif oriental - est une entité étrangère. Ben Gurion mettra sans arrêt en garde contre le danger de «levantinisation», non pas par haine des Juifs orientaux - bien que de nombreux dirigeants sionistes aient hais les Juifs orientaux en tant que tels, comme par exemple le poète national H.N. Bialik, connu entre autres pour avoir déclaré : «je hais les Arabes parce qu'ils me rappellent les Juifs orientaux» - mais parce que l'état sioniste ne peut être qu'Européen, s'il ne veut pas se faire assimiler par le monde arabe et disparaître. La nécessité de main d'œuvre et de chair à canon a poussé les sionistes à faire venir plusieurs centaines de milliers d'orientaux, mais avec l'idée de les «européaniser», ou, au moins, de les marginaliser dans la société israélienne. Un échec dans ce domaine serait catastrophique pour le sionisme, car il signifierait la perte de ce qui rend Israël indispensable pour les puissances impérialistes.
Le «rassemblement des dispersés» (kibouts Galouyot) et l'intégration des communautés (Mizoug Calouyot) sont deux objectifs inscrits dans le programme sioniste. Ils ne sont réalisables ensemble que dans la mesure où «intégration» signifie assimilation à la culture et au mode de vie occidentaux. Les sionistes ne sont pas, dans leur ensemble, intéressés à sur-exploiter particulièrement les Juifs orientaux (bien qu'il faille noter que la dynamique du capitalisme israélien et les lois du profit poussent en cette direction, de même qu'elles poussent en direction de l'exploitation de la main d'œuvre arabe, ce qui est contradictoire avec un des objectifs fondamentaux du sionisme). Ils sont encore moins intéressés à maintenir les Juifs orientaux dans leur culture propre afin de les discriminer. Ce qu'ils voudraient, c'est qu'il «s'élèvent» au niveau de la culture européenne et deviennent alors des «bons et véritables Juifs» (Golda Meir).
Le problème est précisément que cet objectif est irréalisable pour un pays dont les priorités sont dictées, d'une part par un état de guerre permanent, et, d'autre part par la logique du profit capitaliste et de la réussite individuelle. L'état israélien est absolument incapable de débloquer les budgets qui permettraient d'intégrer pleinement les Juifs orientaux dans la société européenne israélienne. La comparaison que fait le Dr. Cadouri avec l'attitude des colons blancs envers les indigènes, n'est pas valable (elle l'est par contre dans le rapport de l'ensemble des Juifs d'Israël avec les Palestiniens). Face au monde arabe, les sionistes seraient intéressés à «ashkenatiser» les Juifs orientaux, malheureusement pour eux ils en sont incapables.
C'est dans ce contexte que se développe le sentiment d'oppression éthnique, social, économique et culturel. Etouffant la culture originelle des Juifs orientaux, détruisant leur mode de vie, exprimant ouvertement leur mépris pour les «primitifs», la minorité ashkenaz reste incapable de permettre un «développement» que par ailleurs elle préconise. Il ne subsiste donc que la discrimination, l'oppression, le mépris, qui engendrent de plus en plus la frustration, la haine et le sentiment d'être complètement étrangers à la société sioniste.
Les intellectuels orientaux radicalisés refusent de plus en plus la perspective d'assimilation à la société ashkenaz. Certains, comme le Dr. Cadouri semble l'indiquer dans la conclusion de sa lettre, revendiquent une autonomie dans le cadre de la société israélienne, tout en envisageant un rapprochement avec les Arabes de Palestine dont ils affirment se sentir plus proches que des Juifs occidentaux. C'est une possibilité. A condition toutefois qu'une rupture politique accompagne cette prise de conscience ethnico-culturelle. Car si les Juifs orientaux ne sont pas et ne seront pas assimilés, sur un pied d'égalité, dans la société sioniste occidentale, le processus de désarabisation ou de déculturation n'est pas sérieusement entamé non plus. L'union nationale contre les Arabes a quand même réussi à créer un fossé très large entres les Juifs orientaux et leurs pays d'origine (et la réaction arabe n'a rien fait pour empêcher ce processus, au contraire). Une réappropriation par les Juifs orientaux de leur identité originelle n'est possible que dans le cadre d'une rupture avec le sionisme et une ouverture vers le monde arabe ; faute de quoi le fossé qui s'élargit entre les fils des pionniers européens et les fils des immigrés des pays arabes, ne séparera pas deux cultures, deux communautés avec leurs identités propres, mais une masse frustrée et aliénée et une classe dirigeante (et une aristocratie ouvrière). Cela ne fera que renforcer le caractère «occidental» de l'état juif en réduisant de plus en plus les dernières chances d'intégration dans le monde arabe, qui sont aussi les seules chances pour la nation juive-israélienne de vivre en paix et en sécurité.
Plus proches par leur histoire et leur culture du monde arabe, et étrangers au sionisme, les Juifs orientaux peuvent devenir la brèche dans l'union nationale et le pont entre les Juifs d'Israël et le monde arabe. C'est seulement à cette condition que les Juifs orientaux pourront mettre fin à l'oppression, à l'aliénation et à la discrimination dont ils sont l'objet. Dans le cadre de l'état juif les victimes juives du sionisme n'ont pas plus de chance de s'émanciper que ses victimes arabes. La libération des uns sera la condition de la possibilité de liberté pour les autres.
V. 1967-1973 Apogée et déclin du sionisme
Jusqu'à la guerre de Juin '67, l'Etat d'Israël connaît globalement un renforcement politique, militaire et économique. Les centaines de milliers d'immigrés sont progressivement intégrés, l'armée se structure, l'infrastructure économique se renforce substantiellement. Pourtant, la baisse de l'importation de capital - due essentiellement à l'arrêt du paiement des réparations allemandes - et le calme relatif aux frontières vont entraîner un début de crise sur le plan aussi bien économique que moral, qui va, au sein même de l'état juif, être perçue comme le début du déclin de l'état sioniste. La guerre de Juin '67 va mettre un terme — provisoire, on le verra — à ces sentiments défaitistes.
A. JUIN '67 — APOGEE DU
SIONISME Si à l'étranger la fable du pauvre David israélien face au Goliath arabe a eu, en mai 1967, un impact énorme sur l'opinion publique, personne, au sein de l'establishment politique et militaire israélien, n'a douté un instant de la victoire. Cette guerre, l'état d'Israël la voulait plus que tout, et il s'y préparait depuis de nombreuses années. Ayant reçu le feu vert de la part du président Johnson, Israël a su, au cours des deux mois qui précédèrent l'ouverture des hostilités, manœuvrer avec beaucoup d'intelligence les divers régimes arabes afin de les pousser à créer une situation ne laissant d'autre alternative que la guerre. (14)
La victoire écrasante de l'armée sioniste contre l'ensemble des armées arabes consacrera l'hégémonie militaire de l'état juif dans l'orient arabe, et le confirmera dans son rôle de chien de garde des intérêts impérialistes contre les menaces de la révolution arabe. Elle rappellera également à tous ceux qui avaient tendance à l'oublier, la nature colonialiste et expansioniste de l'état sioniste : grâce à la guerre, l'état d'Israël occupa l'ensemble de la Palestine, avec le Sinaï et le plateau syrien en supplément. Si au début, on parlait encore des territoires occupés comme d'une monnaie d'échange, l'annexion de Jérusalem et la mise sur pied de colonies de plus en plus nombreuses, confirmaient que les sionistes n'avaient pas changé leur programme originel : mettre petit à petit la main sur l'ensemble de la Palestine et y étendre la souveraineté de l'état juif. La guerre de Juin '67 change radicalement la réalité de l'état d'Israël. De petit état, assiégé et essayant, tant bien que mal, de développer une économie tant soit peu viable, Israël était devenu une puissance politique, dotée de territoires occupés peuplés de plus d'1,5 millions d'habitants, d'une armée dont le rôle au sein de la société allait croître proportionnellement à son renforcement numérique et technologique. Sur le plan économique, aux nouveaux marchés que représentaient les territoires occupés - tant pour les marchandises que pour la main d'œuvre bon marché — s'ajoutait un renouveau dans l'importation de capital, aussi bien de la part des communautés juives que de l'impérialisme américain, bien décidé à renforcer son atout majeur au Moyen Orient. Les budgets militaires illimités (qui représentent plus de 50% du budget total) ne vont pas seulement changer qualitativement l'armée sioniste, mais entraînent aussi un enrichissement général de l'économie et de la population israéliennes : la construction de centaines de kilomètres de lignes de défenses sur les frontières de l'«empire», la nécessité de nourrir des centaines de milliers de soldats d'active et de réserve, la certitude qu'Israël peut, à terme, devenir indépendante en ce qui concerne son armement - tout ceci va créer de nouvelles industries, des emplois, des super-profits. En l'espace de 10 ans Israël va devenir, avec l'aide des Américains, un des grands producteurs d'armement (avions, missiles, tanks, transmissions) et le troisième exportateur d'armes au sein du monde capitaliste. L'industrie aéronautique emploie, à elle seule, plus de 20.000 ouvriers, ce qui pour Israël est énorme. Grâce au développement de l'industrie de guerre, toute une série d'industries de pointe, comme l'électronique et la chimie vont donner l'illusion qu'Israël était en train de devenir une puissance industrielle, et que la prospérité qui caractérise l'après '67 est un facteur désormais permanent de la société israélienne.
Si la bourgeoisie se renforce et les «millionaires de la ligne Bar-Lev» viennent étaler leur nouvelle richesse dans les villas de Savion et dans les restaurants de luxe, parallèlement, la classe ouvrière se renforce aussi et son niveau de vie progresse. «Jamais notre situation n'a été meilleure», tel est le slogan repris sans arrêt dans la presse et dans la rue.
En harmonie avec la nouvelle réalité de l'état sioniste, l'idéologie dominante va progressivement changer elle aussi. Si, sous la direction du mouvement sioniste ouvrier, Israël a tenté pendant les 20 premières années de son existence de présenter une façade progressiste et développer des contacts avec les forces démocratiques et les pays du «tiers monde», la guerre de Juin '67, l'occupation et l'illusion d'être une grande puissance vont bouleverser cette idéologie et mettre fin à plusieurs décades de mascarade hypocrite. Le nationalisme, le mysticisme religieux vont se développer avec une rapidité foudroyante sur le fumier de l'occupation dont les dirigeants sionistes tentent de moins en moins de conserver la façade «libérale». L'entrée de Menahem Beguin au gouvernement d'Union Nationale en mai 1967 symbolisera la nouvelle légitimité accordée aux théories du Grand Israël et de l'annexion de l'ensemble de la Palestine à l'état juif ; elle marquera le début de la fin de l'idéologie sioniste socialiste et le renforcement spectaculaire de la place des formations religieuses et sionistes extrémistes dans l'arène politique israélienne.
Un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre. On pourrait ajouter que, plus un peuple en opprime un autre, moins il saurait être libre. Car occupation signifie résistance et résistance répression. La jeunesse israélienne née — ou arrivée en Israël - dans les années qui ont suivi la création de l'état d'Israël, va être confrontée au double phénomène de la lutte du peuple palestinien et de la répression. Leur conception du monde, leurs concepts idéologiques et moraux seront avant tout déterminés par la pratique quotidienne de la répression, des punitions collectives, des dispersions de manifestations lycéennes, des plastiquages de maisons, des expulsions d'activistes et des mille et une opérations de «maintien de l'ordre» dans les territoires occupés. Il n'est donc pas étonnant que leur conception de la démocratie et leur mépris pour les valeurs libérales qui étaient encore très fortes chez leurs pères — du moins ceux originaires d'Europe — aient un impact direct sur la capacité de riposte face aux recrudescences d'attaques anti-démocratiques et anti-ouvrières au sein même de la population juive.
Comme le remarquait une résolution de l'Organisation Socialiste Israélienne (Matspen) : «..Le sionisme, considéré avant la guerre comme définitivement enterré, est ressuscité. L'idéologie sioniste ne peut plus simplement être décrite comme un anachronisme insignifiant. Il sert de base aux discussions concernant l'annexion des territoires occupés et leur colonisation par des Juifs, la 'menace' que réprésente une population arabe pour le caractère juif d'Israël (la 'question démographique) etc. Sur cet arrière-fond se développe un état d'esprit fasciste-chauvin, suivant un modèle classique qui n'est pas l'apanage d'une nation particulière. Des expressions comme la supériorité de la nation', 'nos valeurs historiques sacrées', "la guerre éternelle' et le sang sacré' etc. deviennent de plus en plus courantes. Elles sont mises en valeur par écrit et oralement. à la radio et à la télévision, dans la presse et dans les écoles, à l'armée et dans les mouvements de jeunesse. En outre, on parle de plus en plus de la nécessité d'un pouvoir fort et du maintien de l'union sacrée... ...Le débat qui a lieu dans le camp sioniste peut créer la fausse impression qu'il existe en son sein des lignes politiques opposées. Mais une lecture attentive de leurs positions prouvera facilement que tous soutiennent le principe sioniste des 'droits sacrés' des Juifs à travers le monde sur l'ensemble de la Palestine...Il faut mentionner le fait que les cercles de gauche et les intellectuels de gauche qui, avant la guerre s'étaient joints à la lutte contre le gouvernement militaire (en vigueur contre les Arabes d'Israël jusqu'en 1965), ont été depuis lors entraînés par la vague de chauvinisme qui a balayé le pays...» (15)
Sur la répression anti-palestinienne et l'agression systématique contre les pays arabes, le racisme et le nationalisme vont se greffer la corruption et la disparition définitive de l'«esprit pionnier» des premiers jours du sionisme. Les grandes sommes d'argent que l'état investit dans l'appareil militaire, dans l'établissement de colonies juives dans les territoires occupés et dans la mise en place d'une nouvelle infrastructure industrielle vont renforcer le sentiment général que l'argent existe à profusion et qu'il n'y a qu'à se servir. Les kiboutsim et les dirigeants du mouvement sioniste ouvrier ne seront pas les derniers à jeter aux orties les vieilles idéologies égalitaires et plus ou moins ascétiques et à faire leur le slogan «enrichissons-nous». (16)
Rapidement, la société israélienne va se laisser prendre au piège de sa propre idéologie : rien ne semble impossible, pas même attaquer l'Union Soviétique ou faire régner l'ordre des monts de Turquie jusqu'au Maroc (général Ariel Sharon, futur ministre de la défense), devenir une puissance industrielle comparable au Japon, imposer à Washington - qui petit à petit voudrait voir un assouplissement de la politique israélienne — la reconnaissance de l'annexion des territoires occupés. L'arrogance des généraux israéliens — ils n'hésitent pas en 1972 à abattre un avion lybien provoquant la mort de plus de 70 civils — ne fait que réfléter le sentiment de l'ensemble de la population comme quoi tout est possible et tout est légitime. Les mises en garde de quelques rares personnalités sionistes, comme le président du Congrès Juif Mondial, Nahum Goldmann, sont considérées au mieux comme des radotages de Juifsà-mentalité-de-la-diaspora, au pire comme une trahison. Seuls au sein de la population juive, quelques dizaines de militants de Matspen dénoncent l'occupation et tentent de préparer les masses juives au réveil qui sera aussi dur que les rêves précédents ont été roses.
B. LE TREMBLEMENT DE
TERRE D'OCTOBRE '73 — LE
DEBUT DU DECLIN DU
SIONISME L'attaque égyptienne du 5 octobre 1973 va être un réveil dur et coûteux pour la population de l'état juif, et un coup dont la direction sioniste traditionnelle ne se remettra jamais. La traversée du Canal de Suez, la chute de l'«infranchissable» ligne Bar-Lev, la libération en deux jours du plateau du Golan et l'évacuation de la plupart des implantations censées servir de bouclier à l'état d'Israël, les milliers de morts et l'arrêt presque total de l'économie israélienne pendant plusieurs semaines vont ramener les Israéliens à la réalité, et même les succès militaires de la dernière phase de la guerre ne parviendront pas à effacer les traces profondes que les premiers jours du conflit ont laissées dans la conscience collective de la population juive. Il n'a pas fallu longtemps pour réaliser que sans un soutien militaire et économique massif et rapide des USA, l'état d'Israël était acculé à un armistice honteux et à une défaite politique sans précédent. Le «troisième empire juif» avait les pieds d'argile et la puissance économique et l'invulnérabilité militaire n'étaient qu'illusion. L'utilisation par les états arabes de l'embargo pétrolier va accentuer l'isolement international dans lequel se trouve Israël, et par là sa dépendance vis-à-vis des USA et des intérêts de Washington.
C'est un véritable traumatisme que va provoquer la guerre d'octobre dans la société israélienne. L'immigration va se réduire à sa plus simple expression et des milliers de jeunes et de moins jeunes vont tenter de continuer leur vie sous des cieux plus sereins, particulièrement aux Etats Unis, ou résident aujourd'hui plus d'un demi-million(sic) de citoyens israéliens. Un sentiment d'insécurité et d'impasse, devenu général va, pour la première fois, remettre en ques- tion toute une série de certitudes antérieures et de «vaches sacrées», y compris par rapport aux problèmes de «sécurité» et à l'armée israéTienne. Pour la première fois aussi sont remis en question non seulement quelques politiciens de second ordre, mais aussi l'ensemble de la direction centrale de l'état juil, y compris le haut commandement militaire, qui jusqu'en 1973 semblait immunisé contre toute critique.
La chute du gouvernement travailliste, en 1977, sera le produit direct de la crise sociale globale ouverte par la défaite politique d'octobre 1973. Elle marque la fin d'une époque, l'échec total d'une politique et le début d'un réveil et d'une remise en question auprès de larges masses d'un système qui s'avère incapable de garantir les objectifs que le sionisme s'était promis de réaliser, et avant tout la sécurité pour les habitants de l'état juif. (17)
Au sentiment d'impasse, à la crise de direction et de perspective et à la grave crise économique, s'était ajouté au cours des années qui ont précédé la guerre d'octobre 1973, un problème qui plus que tout autre symbolise la profondeur de la crise de l'état sioniste : le mouvement national palestinien.
« La lutte du mouvement national palestinien a été la raison principale de la crise qui frappe aujourd'hui l'état d'Israël. Après la défaite des armées arabes en Juin '67, le mouvement national palestinien est devenu le fer de lance de la lutte anti-impérialiste...La lutte du peuple arabe palestinien a provoqué l'isolement presque total de l'état d'Israël. L'apparition de Yasser Arafat à l'ONU et les résolutions dénonçant la politique sioniste ont laissé Israël dans la compagnie limitée et peu reluisante de la Rodhésie et de l'Afrique du Sud. La lutte palestinienne a accéléré la radicalisation des masses arabes. La révolte de la jeunesse de Cisjordanie contre l'occupation et la lutte de la population palestinienne vivant en Israël même ont réduit en poussière l'image démocratique qu'Israël a tenté de se donner pendant de nombreuses années ». (18)
Ce qui s'est avéré après la guerre d'octobre "73 c'est qu'Israël est incapable de trouver une solution à la question palestinienne qui, tant qu'elle existe, empêche toute stabilisation de l'Orient arabe. Il ne peut trouver ni une solution militaire, comme le prouvent les échecs de l'opération Litani et de la pacification des territoires occupés, ni une solution politique comme le confirme l'impasse des négociations sur le statut d'«autonomie» défini par les accords de Camp David. Ni l'impérialisme américain, soumis aux pressions des régimes arabes qui lui sont dévoués, ni la population israélienne elle-même ne sont prêts à supporter pour toujours une guerre de libération qui menace sans arrêt et la stabilité des régimes arabes réactionnaires et la sécurité de la population juive d'Israël.
Israël ne peut reconnaître le fait national palestinien ni ouvrir des pourparlers avec le mouvement national palestinien : celui-ci est l'expression de la négation même du sionisme, et, indépendamment des objectifs politiques de telle ou telle direction palestinienne, c'est une lutte à mort qui oppose le sionisme et le fait national palestinien. L'incapacité de liquider la question palestinienne est l'expression la plus claire du déclin du sionisme qui, confronté à son ennemi mortel, a connu au cours des cinq dernières années des échecs de plus en plus cinglants. L'impasse du gouvernement israélien dans les territoires occupés illustre la déroute du régime sioniste dans sa lutte d'extermination politique du peuple palestinien : « La situation en Cisjordanie est de plus en plus grave, et nul n'a besoin d'imagination exagérée pour prédire que les derniers événements dans les territoires occupés annoncent le début d'une révolte populaire. Les derniers incidents ont été, certes, provoqués par les folies des colons juifs à Ramallah. Malheureusement leurs racines sont beaucoup plus profondes. Quiconque veut empêcher la poursuite de la dégénérescence — qui risque, que Dieu nous en préserve, de nous précipiter dans une situation sans issue comme c'est le cas aujourd'hui en Irlande du Nord -doit s'en prendre à ces racines.
Ces racines se trouvent dans la situation elle-même, dans la logique infernale d'une occupation militaire dans laquelle l'oppression entraîne le terrorisme, le terrorisme une oppression encore plus forte et ainsi de suite, et qui pousse occupant et occupé à agir contre tout bon sens et l'expérience historique... Pendant des années nous avons espéré échapper à ce déterminisme, dont des pays bien plus grands et bien plus forts n'ont pu s'échapper... mais la réalité nous poursuit malgré nous et nous devons en payer le prix.
La réalité que nous n'avons pas réussi à changer — ni par des discours, ni par des colonies, ni par des arguments juridiques — c'est qu'en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza un peuple tente de dominer un autre contre son gré... Nous nous sommes embourbés dans cette situation malgré nous en 1967; mais il faut avouer que nombreux parmi nous ont été ceux qui se sont pris à aimer cette situation, à avoir Tillusion qu'elle pourrait se poursuivre indéfiniment. Cette illusion se désagrège de jour en jour ». (19)
Cette citation, tirée de l'éditorial d'un quotidien reflète le point de vue de la grande bourgeoisie sioniste, confirme que la politique de «main de fer» de la nouvelle direction sioniste n'a pas été plus efficace que celle d'«occupation libérale» de ses prédécesseurs ; justement pour cette raison le succès qu'ont représenté pour Beguin les accords de Camp David n'a pas dépassé les limites d'un accord bilatéral égypto-israélien. L'isolement de l'état sioniste n'a donc fait qu'augmenter au cours des quatre années de gouvernement Beguin, ainsi que la tension avec les divers régimes arabes. Par conséquent, le malaise qui a atteint la société israélienne se renforce, vu l'incapacité qu'a le pouvoir de convaincre que la situation politique est en voie de s'améliorer.
Quant à la situation économique, elle frise la banqueroute. 1100% d'inflation en quatre ans, une croissance quasiment nulle, un chômage qui, sans être massif, touche gravement les villes d'immigrés et un déficit de la balance des paiements qui fait que la dette extérieure atteint aujourd'hui plus de 19 milliards de dollars — la période de croissance et de développement rapide de l'infrastructure et du niveau de vie est décidément bien derrière nous. Les tensions sociales apparues au cours des trois dernières années sont en ce sens différentes de celles qui ont traversé l'état juif au cours des périodes précédentes : elles se greffent sur une situation politique éminemment défavorable qui empêche toute illusion quant à un retournement de la situation économique comme cela avait été le cas en 1967, et alors que les deux grandes formations politiques - le mouvement travailliste et le Likoud - ont fait toutes les deux la démonstration pratique de leur incapacité à trouver une issue à la crise socio-politique.
C. LES MASSES JUIVES A UN
TOURNANT La force de l'état sioniste, son existence même, dépendent avant tout de la stabilité de l'Union Sacrée face à l'ennemi arabe. Seulement l'identification de l'immense majorité des Juifs d'Israël avec l'état juif et la certitude que tôt ou tard l'état juif sera source non seulement de sécurité, mais aussi de paix et de prospérité, sont seules capables d'unifier les diverses vagues d'immigration juive en Palestine derrière la bourgeoisie sioniste et contre la révolution arabe.
Mais sur ce plan précisément les choses ont changé par rapport à 1967. L'arrogance, la foi en l'avenir, la confiance dans la direction sioniste ont fait place à la confusion, la perte des illusions et un phénomène généralisé de remise en question. Les succès militaires n'entraînent plus l'enthousiasme, et les menaces extérieures loin de ressouder le peuple d'Israël, accentuent encore la crainte du futur. A ce changement radical dans la conscience collective des mases israéliennes, il faut ajouter un changement structurel : la classe ouvrière s'est renforcée numériquement et les unités de production ont, relativement, grandi ; une nouvelle génération d'Israéliens vient peu à peu à remplacer les vieux immigrants, éduqués dans une idéologie qui impliquait Texploitation, la discrimination et l'illusion qu'avec le temps les choses allaient s'améliorer.
C'est cette nouvelle génération qui a mis fin au règne travailliste, en exprimant très clairement qu'elle se sentait complètement étrangère à la société sioniste occidentale, mise sur pied par les pionniers du mouvement sioniste ouvrier. C'est cette nouvelle génération qui se retrouve derrière les explosions populaires dans les bidonvilles et les villes d'immigrants. C'est toujours elle qui affirme de plus en plus ouvertement son refus de payer le prix des colonisations luxueuses alors qu'eux-mêmes vivent encore dans des HLM surpeuplées. Un nouvel Israël apparaît petit à petit sur la scène politique et les élections actuelles donnent l'occasion de mesurer l'ampleur de son mécontentement. La crise du sionisme c'est, plus que toute autre chose, l'incapacité d'intégrer au projet sioniste cette nouvelle génération de Juifs, orientaux pour la plupart, qui se sentent de plus en plus les laissés pour compte d'un mouvement dont ils n'ont jamais réellement fait partie.
Cet état d'esprit nouveau peut être le début d'une rupture dans l'Union Sacrée sioniste. A une double condition : premièrement que ce sentiment de rejet qui est encore diffus et peu conceptualisé commence à s'exprimer politiquement, c'est-à-dire avant tout organisationnellement. En effet, le handicap le plus grave auquel sont confrontées les masses populaires juives est l'absence d'organisations de masses populaires, indépendantes de l'état sioniste et de ses partis. Sans syndicats, sans partis ouvriers, sans mouvements populaires autonomes, les travailleurs israéliens ne pourront pas développer leurs réponses propres à la crise de l'état sioniste et resteront, en dernière analyse, prisonniers des choix que proposent les divers partis de la bourgeoisie sioniste. L'expression politique consciente du mécontentement général exige l'organisation indépendante des travailleurs et sur ce plan tout, ou presque, est à faire.
La deuxième condition est la capacité des travailleurs juifs de lier leur propre émancipation à l'émancipation du peuple arabe palestinien. Des revendications telles que «des fonds pour les quartiers populaires et pas pour les colonies» qui ont eu au cours des dernières années un écho dépassant largement les cercles radicaux, montrent que loin d'être une utopie, le hen entre les besoins immédiats des masses juives et ceux du peuple arabe palestinien découle directement de la réalité de la lutte de classes. Ce lien s'approfondit au fur et à mesure que la crise de l'état sioniste s'exacerbe.
Il existe une relation dialectique entre les deux conditions décrites plus haut : en s'organisant indépendamment de leur bourgeoisie et des structures de l'état sioniste comme la Histadrout, les travailleurs juifs deviennent conscients des véritables choix politiques qu'exigent la réalité de l'état sioniste. Vice-versa : plus la crise du sionisme s'exacerbe et la question nationale palestinienne s'impose, plus les travailleurs juifs sont poussés à donner leurs propres réponses aux problèmes que cette crise soulève. C'est bien pourquoi l'émancipation des masses juives d'Israël est le résultat combiné de la lutte des travailleurs juifs contre la bourgeoisie sioniste et de la lutte de libération nationale palestinienne.
A moins d'un tournant radical dans les rapports de force à l'échelle mondiale, la crise du sionisme est irréversible. Comme tout mouvement colonial au 20c siècle le sionisme s'est avéré être un anachronisme passager. La question qui reste ouverte est la place que prendront les masses juives d'Israël dans le processus de désintégration de l'état sioniste. Pour la bourgeoisie sioniste, le choix est simple : sionisme ou holocauste. Mais le choix réel que l'histoire offre aux travailleurs juifs est autre : c'est l'intégration à la lutte d'émancipation et au mouvement anti-impérialiste arabe afin de pouvoir vivre en paix et en sécurité dans l'Orient arabe ou la lutte à mort contre ce mouvement au prix d'une nouvelle tragédie juive. La situation est aujourd'hui favorable pour aller de l'avant vers la première alternative. Le mouvement national palestinien et les faibles forces anti-sionistes en Israël se doivent de saisir cette occasion. Le temps presse.
CONCLUSION :
Thèses sur le sionisme 1. L'idéologie sioniste est la tentative de résoudre la question juive par l'immigration en Palestine et la constitution d'une société juive qui permettrait la normalisation sociale des Juifs. 2. Le sionisme était l'idéologie et le mouvement d'une petite minorité de la jeunesse juive petite-bourgeoise d'Europe de l'Est, confrontée à une exacerbation de l'anti-sémitisme dans l'empire tsariste en crise, à la fin du 19c siècle. Dans leur grande majorité, les Juifs se sont opposés au sionisme ou y ont été indifférents jusqu'à la montée de Hitler au pouvoir en Allemagne. La bourgeoisie juive d'Europe occidentale et centrale rejetait le sionisme et choisissait de s'assimiler dans la société capitaliste et la classe bourgeoisie. La classe ouvrière juive d'Europe de l'Est concevait l'émancipation des Juifs dans le cadre de l'émancipation de la classe ouvrière et participait activement à ses organisations et ses luttes de classe. L'essentiel de la petite bourgeoisie rejetait, pour des raisons sociales ou religieuses, la solution sioniste. La marginalité du sionisme apparaît clairement si l'on considère que sur les deux millions de Juifs qui émigrèrent de l'empire tsariste entre 1882 et 1914, afin de fuir l'antisémitisme et la misère, seuls quelques milliers choisirent de rejoindre la Palestine. 3. La colonisation de la Palestine et la création d'une société et d'un état juifs indépendants impliquaient nécessairement: a) l'expulsion de la population arabe indigène ; b) une alliance permanente avec l'impérialisme qui seul était capable de donner au mouvement sioniste le soutien politique, financier et militaire nécessaire à la réalisation de ses objectifs ; c) la création d'une société européenne, étrangère au monde arabe qui l'entourait et en conflit permanent avec lui. Ce caractère «occidental» de l'état juif est à la source du conflit inéluctable entre l'état juif et sa population d'origine orientale. 4. Le sionisme est un colonialisme de type unique et particulier. Si, comme tous les autres colonialismes, il a spolié la population indigène de son pouvoir politique et économique, ce ne fut pas pour l'exploiter dans son propre intérêt, mais pour l'expulser de sa terre et de sa patrie, afin de bâtir, sur les de sa ruines de la société palestinienne antérieure une société juive, de haut en bas. Le sionisme s'est bâti politiquement et économiquement, à côté de la société arabe indigène, réduisant petit à petit les dimensions de la Palestine arabe, grâce à sa supériorité technologique et militaire et au soutien de l'impérialisme. 5. En 1914, il y avait en Palestine 85.000 Juifs, dont environ 30.000 Juifs orientaux, vivant en Palestine depuis de nombreuses générations, et environ 15.000 Juifs orthodoxes d'origine occidentale, venus en Terre Sainte pour des raisons religieuses n'ayant rien à voir avec le sionisme. Jusqu'en 1933, la communauté juive en Palestine va augmenter jusqu'à 175.000, ce qui, comparé à une société palestinienne de plus d'un million de personnes, restait largement insuffisant pour constituer un état juif. Avec la prise du pouvoir par les Nazis en Allemagne, la situation de la colonie juive en Palestine va changer qualitativement. De 1933 à 1940, 235.000 Juifs vont rejoindre la Palestine, emmenant avec eux un capital non négligeable, des connaissances technologiques avancées et un niveau culturel que ne connaissait pas la colonie juive avant 1933. C'est la crise du capitalisme en décomposition et l'incapacité des directions traîtres du mouvement ouvrier à trouver une issue révolutionnaire à cette crise qui donneront au mouvement sioniste les moyens humains et matériels nécessaires à la création de l'état juif. 6. Le refus des puissances impérialistes d'offrir une nouvelle patrie aux 250.000 rescapés de l'holocauste nazi, et l'incapacité du régime stalinien à proposer une alternative crédible et libératrice à ces centaines de milliers de Juifs déracinés, vont pousser ces derniers à trouver refuge en Palestine, et donner au mouvement sioniste un soutien international qui va permettre à Ben Gurion de proclamer, le 14 Mai 1948, la création de l'état juif en Palestine. Cette «solution» à la tragédie des rescapés du judaïsme d'Europe orientale et centrale va engendrer une tragédie non moins réelle : l'expulsion de plus d'un million d'Arabes Palestiniens de leur patrie, la destruction de leurs villages et la création d'un peuple de réfugiés aspirant à récuperer sa patrie volée. 7. La création de L'Etat d'Israël va provoquer un bouleversement dans les relations entre les Juifs du monde et la question juive d'une part, et l'état d'Israël et le sionisme de l'autre. Si jusqu'en 1948, le sionisme œuvre à la création d'un état juif afin de «résoudre» la question juive et d'offrir un refuge aux Juifs persécutés par l'antisémitisme, à partir de 1948, les Juifs vont être appelés par le mouvement sioniste à se mettre au service de l'état juif et à le renforcer politiquement et financièrement. Au lieu d'immigrer en Israël pour se sauver de l'antisémitisme, les Juifs sont appelés à immigrer en Israël pour sauver l'état juif. C'est ce qui explique l'attitude pour le moins ambiguë des dirigeants sionistes face à l'antisémitisme qu'ils considèrent comme un moindre mal, comparé au «danger» d'assimilation. 8. De 1948 à 1967, le sionisme va connaître une période ascendante de renforcement numérique (de 650.000 Juifs à près de 2,5 millions), économique et militaire. La guerre de Juin '67 consacrera l'état d'Israël comme puissance militaire absolue dans l'Orient Arabe et comme un atout irremplaçable de l'impérialisme américain dans sa lutte contre le mouvement de libération des masses arabes. L'occupation des territoires palestiniens restés hors de la souveraineté sioniste après 1948 va permettre de parachever la main-mise sur l'ensemble de la Palestine historique, et une conjoncture économique exceptionnelle va enclencher un réel développement industriel et une prospérité pour l'ensemble des couches de la société israélienne. 9. Mais l'apogée de l'état juif sera aussi le début de son déclin. L'apparition sur la scène politique régionale et internationale du mouvement national palestinien, un changement progressif du rapport de forces à l'avantage des états arabes, et l'influence destructrice de l'occupation sur la société israélienne vont ouvrir une crise sociale globale, dont la guerre d'Octobre 1973 ne sera que le signe annonciateur. La crise économique grave, l'isolement international, l'incapacité de résoudre - militairement ou politiquement — la question palestinienne, la grave crise de direction et de perspectives - sont les différentes facettes de la crise du sionisme que rien ne semble pouvoir entraver. Même la victoire diplomatique réelle que représente le traité de paix signé avec le plus grand état arabe et la légitimité qu'il donne au colonialisme sioniste, n'ont pas été capables de donner un second souffle à l'état juif, et d'empêcher le désarroi, la démoralisation, l'émigration (plus d'un demi-million de Juifs au cours des 10 dernières années) qui touchent de plus en plus profondément les masses juives d'Israël. 10. La colonisation sioniste a engendré une classe ouvrière juiveisraélienne qui, tant que le sionisme pouvait lui garantir la sécurité et un progrès permanent de niveau de vie, était prête à se battre et à faire des sacrifices pour maintenir l'état juif. face au monde arabe hostile. Mais plus la crise du sionisme s'exacerbe Notes : (1) New Outlook, Juin-Août 1959 plus il devient évident que le prix que les travailleurs juifs ont à payer en termes de vies humaines, de niveau de vie, de qualité de vie, devient exorbitant ; et tout semble montrer que l'avenir sera pire encore. C'est parce que le sionisme, loin d'avoir créé un refuge pour les Juifs persécutés, apparaît de plus en plus comme un piège meurtrier pour ceux qu'il était censé sauver, que l'on peut affirmer qu'il existe une base objective à la rupture de l'union sacrée en Israël et à la collaboration entre les ouvriers juifsisraéliens et le mouvement national palestinien dans la lutte contre le sionisme. Les Palestiniens ont à y gagner une nouvelle patrie, les Juifs la paix et la sécurité.
(2) Gershon Shoken, « La prostituée des villes portuaires », Haaretz, 30/9/1951
(3) A. Saïd, M. Machover, « Lutte Palestinienne et Révolution en Proche-Orient »,
Matspen n° 49, août 1969
Ashkenazim sont les Juifs d'origine occidentale ; Sepharadim sont les Juifs originaires des états arabes et des pays méditerranéens et balkaniques.
(5)
Johny Bunzl, « Palestine et le Léninisme », inédit, 1972.
(6)
Notre objet n'est pas de discuter ici la question, tactique, d'un état palestinien dans les territoires occupés en Juin 1967 et de la place d'une telle perspective dans la lutte nationale palestinienne.
(7) A. Saïd et M. Machover, « La Révolution Arabe et la Question Nationale dans l'Orient Arabe », Matspen n° 65, Juin 1972.
(8)
Ibid.
Tous les chiffres sont tirés de l'annuaire statistique officiel, et des rapports
(9)
annuels de la Banque d'Israël.
(10) « New Outlook », Janvier 1958.
(11) Le terme Ashkenaz (Ashkenazim au pluriel) indique l'ensemble des Juifs du monde occidental, le terme Sepharade, les Juifs du monde musulman des
Balkans et du Bassin méditerranéen. Pourtant, nous utiliserons ce terme pour décrire uniquement les Juifs originaires du monde musulman.
(12) Ha-arets, 28/4/80.
(13) « Sionisme », Encyclopedia Judaïca.
(14) Sur les provocations israéliennes et les «aveux» des dirigeants sionistes à ce sujet, cf. « Le troisième round », déclaration de l'Organisation Socialiste
Israélienne, Matspen n° 36, Septembre 1967.
(15) « A bas l'occupation », déclaration de l'Organisation Socialiste Israélienne,
1 janvier 1969, publié dans « The other Israël », Tel Aviv, 1969.
(16) Voir à ce sujet « La dégénérescence de la société israélienne », Matspen n° 69, mai 1973.
(17) Cf. Michel Warchawski, « Les 100 premiers jours du gouvernement Begin »,
Inprecor n° 15, 27/10/77.
(18) « La crise du sionisme », résolution du 5º Congrès de la LCR, Cahiers Rouges n° 24, Jérusalem, 1979.
(19) « L'occupation maudie », Ha-arets, 28/4/80.