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La revue › 3e série n° 8

L'impérialisme japonais dans l'Est asiatique

Y. Sakai · Quatrième Internationale, 3e série n° 8 · avril-mai-juin 1982 · p. 11-28 · 7 895 mots

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1. La bourgeoisie japonaise sous la protection de l'impérialisme des Etats-Unis dans les années 1950-1960

Le cadre impérialiste et néo-colonial régional mis sur pied par l'impérialisme nord-américain dans l'Est asiatique pendant et après la guerre de Corée, et dans lequel le Japon de l'après-guerre était intégré, peut être synthétisé comme suit.

Dans les années 1950 et 1960 l'impérialisme USA encerclait politiquement et militairement P'URSS à l'échelle mondiale. Il ne reconnaissait pas politiquement la Chine et l'encerclait militairement dans l'ensemble de l'Est asiatique en maintenant en même temps Taiwan sous le régime du Kuomintang. Il était la force principale qui s'opposait au Vietnam du Nord et à la lutte de libération dans le Vietnam du Sud, en soutenant directement les régimes néocoloniaux et anticommunistes de la région. En tant que force essentielle opposée aux forces armées soviétiques en Extrême Orient, il menaçait la Corée du Nord, il soutenait sans réserve le régime contre-révolutionnaire sudcoréen et ainsi il assurait une protection politique et militaire totale à la bourgeoisie japonaise dans le Nord-est asiatique. Tout ce cadre était, donc, sous l'hégémonie absolue de l'impérialisme nord-américain. La bourgeoisie japonaise et son Etat ne jouaient aucun rôle politico-militaire autonome et acceptaient de bon gré la direction des Etats-Unis à l'échelle internationale.

Après la défaite dans la deuxième guerre mondiale, les vieilles forces armées impériales avaient été com- plètement désagrégées par les forces d'occupation des Etats-Unis. Ceuxci imposèrent une nouvelle constitution qui interdisait à l'Etat japonais de se donner tout «potentiel de guerre».

Entre la fin de la guerre mondiale et l'éclatement de la guerre de Corée, il n'exista aucune force militaire japonaise. A l'époque, le véritable pouvoir politique était représenté par l'armée d'occupation nord-américaine et son commandement. Avec l'éclatement de la guerre de Corée, le Japon devint la base militaire des forces armées des Etats-Unis, qui jouaient un rôle de loin prépondérant dans la guerre impérialiste contre la Corée du Nord et les volontaires chinois. En 1951, le Japon devint «indépendant» dans le cadre de l'impérialisme mondial et en même temps surgit une nouvelle force militaire japonaise dénommée « Forces d'auto-défense », composées de l'armée, de la marine et de l'aviation. Elle fut bâtie à partir de zéro. En pratique elle était une force de sécurité intérieure supplémentaire, alors que les forces armées des Etats-Unis restèrent la force contreinsurrectionnelle fondamentale au long des années 1960. Ces forces cessèrent de jouer ce rôle au Japon à partir de la révision en 1960 du traité de sécurité nippo-américain signé en 1951-1952.

Au début des années 1960, l'impérialisme nord-américain commença ses efforts pour mobiliser le potentiel de l'économie capitaliste japonaise, dont le processus de croissance venait de se déclencher, dans le but de renforcer ultérieurement sur le terrain économique le système impérialiste néo-colonial dans toute la région. Ce n'était qu'une concrétisation au niveau de l'Est asiatique de la politique d'ensemble menée sous l'administration Kennedy pour relancer les pays capitalistes avancés et le monde colonial. Toutefois, le potentiel international de l'économie japonaise restait limité. A l'opposé des principales économies impérialistes d'Europe occidentale, le capitalisme japonais ne développa pas au cours des années 1920 sa propre industrie lourde et industrie d'outillage, qui ne commença à être réellement mise sur pied que vers la fin de la décennie suivante. Par conséquent, bien que l'économie de l'aprèsguerre eut atteint le niveau le plus élevé du début des années 1940, en gros, dès la moitié des années 1950, le Japon était encore arriéré par rapport aux principales économies d'Europe occidentale. En 1955, la première place dans l'exportation japonaise appartenait à l'industrie du coton (252 millions de dollars), la deuxième à l'acier (167 millions), la troisième à la pêche (74 millions) et seulement la sixième aux constructions navales (52 millions) (c'est, plus ou moins, la structure des exportations d'un pays comme la Corée du sud vers la fin des années 1970). D'après certains calculs la productivité de l'industrie manufacturière aux Etats-Unis était en 1958-1959 2,7 fois plus élevée que celle du Japon.

Immédiatement après la révision du traité nippo-américain en 1960, un nouveau gouvernement du Parti libéral-démocrate s'installa. Son programme principal était : « une « politique de croissance élevée pour doubler le revenu national ». D'où l'effort de modernisation intensive et d'expansion intérieure de la bourgeoisie japonaise qui fut aidé considérablement par la politique économique expansionniste de l'ad- ministration Kennedy. Voilà les taux de croissance annuels du revenu national brut : 1956 = 6,2% 1957 = 7,8% 1958 = 6,0% 1959 = 11,2% 1960 = 12,5% 1961 = 13,5% 1962 = 6,4 % 1963 = 12,5% 1964 = 10,0% 1965 = 7,0% Ce processus de croissance était pendant cette période tourné vers l'intérieur. Cela se réflétait dans la balance des paiements. Dans la période 1962-1964 le déficit fut de 435 millions de dollars avec un surplus de 204 millions de la balance commerciale. Le Japon était un importateur de capitaux (capitaux à long terme + 249 millions).

Un changement se produisit en 1965 au moment où les relations avec la Corée du sud furent «normalisées» politiquement et économiquement par la conclusion d'un traité violemment contesté par les masses sud-coréennes. Ce traité n'était que l'aboutissement très tardif du processus de rétablissement de rapports politiques et économiques d'ensemble entre le Japon et les pays néo-coloniaux de l'Est asiatique depuis la guerre de Corée. En même temps il représentait le décollage néo-colonial de l'économie japonaise dans la région. En des termes économiques, la balance des paiements courante enrégistra un surplus de 932 millions de dollars et les exportations augmentèrent, globalement, de 8,33 milliards (surplus commercial 1,9 milliards) en 1965 à 18,7 milliards (surplus commercial 3,96 milliards) en 1970.

En 1965 le Japon devint également un exportateur de capitaux et il continua à l'être par la suite (balance du capital à long terme : 1965 = - 415 millions ; 1966 = - 808 ; 1967 = - 812 ; 1968 = - 239 ; 1969 = - 155 ; 1970 = - 1.591). A la fin des années '60 et au début des années '70 le total des investissements japonais outremer était de 3.087 millions, dont 750 en Asie (pour la plupart dans les pays néo-coloniaux de l'Est asiatique). Les investissements en Asie atteignirent en 1977 le palier de 3.087 millions sur un total d'investissements d'outremer de 12.666 millions. 1.568 millions furent investis dans différentes industries manufacturières (les trois composantes principales étaient : commerce, matières premières et industrie manufacturière).

Les investissements de capitaux japonais dans l'industrie manufacturière furent stimulés durant cette période par un facteur interne important. A la fin des années '60 le vaste réservoir de force de travail à bon marché provenant de l'économie rurale s'était épuisé. Entre 1965 et 1970 le salaire réel enregistra une hausse de 52,4% dans l'industrie manufacturière alors que dans les dix années entre 1955 et 1965 la hausse avait été de 50,8%. Le coût du travail s'était, donc, rapproché de celui des principaux pays d'Europe occidentale. Il s'en suivit une pénurie de force de travail jeune à bon marché, ce qui affecta notamment les industries petites et moyennes (rappelons qu'il existait un écart considérable en ce qui concerne les salaires, entre celles-ci et les grandes industries).

C'est dans ce contexte qu'eut lieu un transfert d'industries manufacturières petites et moyennes vers

Taiwan et la Corée du sud entre la fin des années 1960 et le début des années 1970 et que des grandes industries manufacturières laborintensive se deplacèrent vers tous les pays néo-coloniaux de l'Est asiatique (exemple typique l'industrie électronique). Il est significatif que cette expansion japonaise dans la région coïncida avec le décollage du processus d'industrialisation néocolonial notamment en Corée du Sud, Taiwan, Hong Kong et Singapour, alors que l'impérialisme nordaméricain développait son intervention militaire globale en Indochine.

Tout au long des années '60, les trois Forces d'autodéfense étaient construites très graduellement. Il s'agissait d'une accumulation primitive d'armement, destiné à être utilisé sous la contrôle direct des Etats-Unis. Le poids réel de ces Forces d'autodéfense était, toutefois, très limité y compris en tant que complément des forces armées nord-américaines dans le Nord-est asiatique. Pendant toute la décennie ces forces n'auraient pas pu être utilisées sérieusement à l'échelle internationale. Par conséquent le II. La défaite d'Indochine et

LE CHANGEMENT DE SITUATION DANS L'EST ASIATIQUE L'intervention militaire directe des Etats-Unis au Vietnam fut l'abou- cadre impérialiste et néo-colonial de l'Est asiatique fondamentalement sous le commandement de l'impérialisme nord-américain, continua à représenter le cadre politico-militaire fondamental du décollage de l'impérialisme japonais dans la région. L'orientation fondamentale de celui-ci entre la fin des années 1960 et le début des années 1970 fut de se baser, d'un côté, sur la force ou la force supposée de l'impérialisme nord-américain et de concentrer, de l'autre, les efforts japonais dans le renforcement, d'abord des forces productives nationales et, ensuite, dans l'expansion néo-colonialiste dans la région. La bourgeoisie japonaise et son gouvernement libéral-démocrate présenta une telle orientation comme une « séparation de la politique et de la politique économique ». C'était une sorte d'économisme. Dans une telle optique, il ne fit aucun effort sérieux pour renforcer les Forces d'autodéfense de manière à les rendre effectivement opérationnelles. Le budget militaire à l'époque ne correspondait qu'à environ 0,8% du produit national brut. les problèmes fondamentaux tissement inévitable de la crise du cadre néo-colonial dans la région face à l'essor de la lutte de libération dans le Vietnam du sud. L'Indochine devint l'épicentre d'un affrontement majeur entre l'impéde l'impérialisme japonais de l'impérialisme japonais rialisme nord-américain, avec son cadre régional, et les forces combinées de l'état ouvrier nord-vietnamien et les masses paysannes indochinoises, soutenues objectivement par l'URSS et la Chine.

Les offensives du Têt et du printemps 1972 menées par les forces de libération du Vietnam du sud furent un coup sévère porté à l'impérialisme et à sa base régionale tout entière. Par conséquent elle furent également un coup politique à la perspective de décollage de l'impérialisme japonais dans la région. Le vieux cadre impérialiste néo-colonial fut plongé dans une crise politique grave à la suite de l'affaiblissement de l'impérialisme des Etats-Unis en tant que force contrerévolutionnaire décisive à l'échelle internationale et à la nouvelle montée du mouvement des masses ouvrières et paysannes. L'impérialisme nord-américain fut oblige de preparer la désescalade de son intervention militaire directe en Indochine et un important repli dans la région, à renoncer à la politique de containment à l'égard de la Chine, menée pendant vingt années, et à tenter de pousser au premier plan de la lutte de classes régionale les forces dominantes locales. 1975 marqua la défaite finale des EtatsUnis en Indochine.

Dans la première moitié des années 1970, l'administration Nixon-Kissinger opéra des changements considérables dans la politique des Etats-Unis dans l'Est asiatique. L'administration Carter développa davantage les nouvelles orientations: 1) Les Etats-Unis reconnurent la République populaire de Chine et, exploitant le conflit sino-soviétique, ils utilisèrent la bureaucratie chinoise comme un élément important dans le nouveau cadre du statu quo régional. 2) Les forces militaires nord-américaines furent rétirées de toute la péninsule indochinoise, aussi bien que de la Thaïlande. La révolte populaire de Bangkok en 1973 et le mouvement de masses qui s'en suivit, jouèrent un rôle important dans la décision de se retirer de Thailande. Les bases militaires aux Philippines devenaient, par conséquent, le point avancé des forces armées nord-américaines dans le Sud-est asiatique. 3) L'administration Carter chercha a réduire l'engagement politicomilitaire direct dans la péninsule coréenne par un effort vain de diminuer la tension entre le Sud et le Nord, y compris avec l'aide des bureaucraties soviétique et chinoise. Cette politique n'eut aucun succès. Elle fut combattue notamment par la régime sud-coréen de Park Chunhee, dont la situation s'était détériorée à cause de la pression croissante des masses au long des années '70. 4) Les forces militaires des EtatsUnis ne cessèrent de représenter la force stratégique principale opposée aux états ouvriers dans la région. Toutefois, les Etats-Unis renoncèrent à leur position de commandement exclusif et de seul rempart contre-révolutionnaire dans la région en promouvant une alliance avec l'impérialisme japonais comme nouvel axe impérialiste dans la région, et en poussant la bourgeoisie japonaise et les forces néocoloniales locales au premier plan de la politique régionale. Les EtatsUnis commencèrent à exercer une pression sur la bourgeoisie japonaise et son gouvernement libéraldémocrate afin qu'ils accélèrent le renforcement des Forces d'autodéfense et leur intégration au niveau opérationnel dans un nouveau cadre militaire nord-américain, sudcoréen et japonais, dirigé, dans le Nord-est asiatique, contre la Corée du nord et l'Union Soviétique. 5) La bureaucratie chinoise fut introduite comme facteur important, qui contribuerait au nouveau statu quo régional dans l'intérêt du cadre impérialiste néo-colonial. Mais l'Union Soviétique, qui avait augmenté son potentiel militaire global et ses forces en Extrème Orient depuis la fin des années '60, s'allia au Vietnam contre la Chine en signant un traité d'«amitiécoopération». Ainsi la politique hostile de la bureaucratie chinoise à son égard amena le Vietnam à entraîner plus directement l'Union Soviétique dans la région, alors que la direction vietnamienne avait souhaité maintenir une position autonome par rapport aussi bien à Pékin qu'à Moscou. Grâce à l'alliance avec le Vietnam, l'URSS put établir une importante tête de pont en renforçant de cette manière ses positions maritimes entre l'Océan Indien et les bases navales du Pacifique dans l'Extrème Orient soviétique. 6) Dans ce contexte global de la région, la bourgeoisie japonaise et son état devaient faire face à des crises potentielles en Corée du sud, à Taiwan et dans le Sud-est asiatique, alors qu'il n'existait aucune garantie sur le degré de stabilité de la bureaucratie chinoise.

PROBLEMES

FONDAMENTAUX DE

Au début des années 1970, notamment après 1971-1972 (visite de Kissinger à Pékin et offensive viet- namienne en printemps 1972) il apparut, donc, évident que la perspective de décollage de l'impérialisme japonais à la fin des années '60 s'était considérablement affaiblie du fait que l'impérialisme nordaméricain était moins en condition qu'auparavant de jouer un rôle de force contre-révolutionnaire suprème et que le mouvement des masses ouvrières et paysannes connaissait un nouvel essor dans la région. Après la défaite finale en Indochine il devint également clair que la bourgeoisie japonaise et son Etat devraient tenter d'assumer un nouveau rôle actif, politique et militaire, dans le cadre impérialiste et néo-colonial qui changeait, en s'adaptant au retrait des Etats-Unis et à sa nouvelle politique dans l'Est asiatique. Il fallait, en d'autres termes, une nouvelle direction se donnant une orientation fondamentalement politique en opposition à l'orientation profondément économiste de la phase précédente.

Comme nous l'avons dit, sur le terrain politique et militaire, l'Etat japonais était, dans les années 1950 et 1960, totalement dépendant de l'impérialisme nord-américain dans l'Est asiatique. On pourrait dire que du point de vue international le Japon se trouvait dans une condition très spécifique de «demi-Etat». A cela correspondaient la nature également spécifique de la domination de classe de la grande bourgeoisie sur la classe ouvrière et les différentes couches petites bourgeoises et la nature de la démocratie bourgeoise parlementaire à la fin des années 1950 et tout au long des années 1960.

La domination de classe sur la classe ouvrière et les couches petites bourgeoises avait des traits économistes marqués : elle se basait, dans une très large mesure, sur une croissance économique rapide pendant toute la période. Le rôle des institutions démocratiques bourgeoises sous le gouvernement libéral-démocrate était également conçu dans une optique économiste. On pourrait affirmer carrément que le mécanisme global d'une économie capitaliste «florissante» sous la gestion d'ensemble de l'appareil bureaucratique de l'état et le mécanisme spécifique des entreprises privées et publiques étaient en euxmêmes la force essentielle permettant à la bourgeoisie d'exercer sa domination. Pendant toute cette période la police n'était pas forte non plus, et la police spéciale antiémeutes ne fut renforcée qualitativement qu'à la fin des années '60, surtout à la suite de l'explosion des mouvements de la jeunesse, et pendant la décennie suivante. La «constitution de paix» resta celle qui avait été proclamée pendant l'occupation en 1946 et les Forces d'autodéfense en voie de construction graduelle n'assumèrent aucun rôle politique dans le cadre du régime bourgeois démocratique : tout au long des années '60 elles furent, pour ainsi dire, politiquement bannies. Le Parti socialiste (parti ouvrier majoritaire, réformiste de gauche), le Parti communiste (parti de masse minoritaire) et la fédération syndicale Sohyo (réformiste de gauche), dont la base essentielle dans les années '60 était représentée par les ouvriers du secteur public, ne reconnaissent pas les Forces d'autodéfense qu'ils considéraient comme anti-constitutionnelles. Dans ce sens on pourrait parler d'un demi-Etat même sur le terrain de la politique intérieure. Il y avait, donc, un rapport spécifique de complémentarité entre l'abdication en faveur de l'impérialisme nord-américain sur le terrain politico-militaire international, et l'orientation économiste, basée sur le rôle essentiellement économiste joué par le régime parlementaire, dans la politique intérieure. Les rapports de classe réels ne garantissaient pas encore à l'Etat japonais une autonomie complète.

Il était nécessaire pour la bourgeoisie de surmonter toutes ces limitations du « demi-Etat », de recomposer et restructurer les rapports sociaux à un niveau politique radicalement nouveau. C'était la condition pour répondre aux besoins de la lutte de classes à l'échelle internationale du point de vue de l'impérialisme justement au moment où le système impérialiste international de l'après-guerre était désormais secoué par des nouvelles crises politiques et économiques. Il ne s'agissait donc pas uniquement de procéder à une remilitarisation vigoureuse et rapide, mais de réexaminer tous les problèmes sociaux qui se posaient à l'Etat japonais. Ce n'était pas du tout une tâche facile.

En fait, le Parti libéral-démocrate (PLD) et son gouvernement durent faire face à des crises successives au cours des années 1970 (à cause de la confusion existant dans le PLD et des crises provoquées par des situations critiques sur le terrain aussi bien intérieur qu'international). Cinq gouvernements PLD se succédèrent avec des différents premiers ministres. La question centrale pour le gouvernement et la grande bourgeoisie résidait dans les problèmes économiques. Sur ce terrain le capitalisme japonais avait enregistré des succès à l'échelle mondiale, surtout grâce à la faiblesse sérieuse du mouvement syndical.

III. Politique économique et militaire dans les années 1970

LES TENDANCES ECONOMIQUES Les conditions de développement économique subirent un changement depuis la fin des années '60. A partir de 1965 le capitalisme japonais avait commencé à pénétrer activement sur le marché mondial grâce aux forces productives qu'il avait développées par une croissance intensive. Les industries manufacturières principales commencèrent à considérer le marché mondial comme leur terrain d'activité direct. La dernière expansion spectaculaire des forces productives fondamentales entre la fin des années 1960 et 1973 fut justement inspirée par la volonté d'expansion sur le marché mondial, ce qui était désormais nécessaire du fait que l'économie du pays était entrée dans une phase nouvelle. En 1973 le hausse du prix du pétrole frappa l'économie impérialiste internationale déjà en difficulté. Entre 1973 et 1974, alors qu'on était à la veille de la défaite finale des Etats-Unis en Indochine, le dernier bond de l'économie japonaise se solda par un échec dramatique. La balance des paiements qui en 1972 avait atteint un surplus de 6,6 milliards de dollars, enregistra un déficit de 0,17 milliards en 1973 et de 4,7 milliards en 1974. Les prix de gros augmentèrent de 22,7% en 1973 et de 16,1% en 1974, les prix de détail, respectivement, de 23,5% et de 21,8%. Le produit national, qui avait réalisé en 1973 une croissance de 8,8%, diminua de 1,2% : c'était la première fois depuis les années '50. En 1975 le taux de croissance fut de 2,4%. La production manufacturière diminua de 3,9% en 1974 et de 11,4% en 1975. Les investissements de capitaux nets dans le secteur manufacturier furent en baisse de 1974 à 1978 : - 0,4 % en 1974 - 17,4 % en 1975 - 3 % en 1976 - 2,7 % en 1977 - 5,8 % en 1978 Il s'agissait d'une crise économique classique avec capacité de production excédentaire. La dépression continua de 1974-1975 jusqu'à 1977-1978 : 1975 marqua le point le plus bas. Dans une telle situation il était normal que la bourgeoisie et son gouvernement PDL concentrent tous leurs efforts pour régler leurs propres affaires, pendant que les Etats-Unis se trouvaient justement dans les années de leur défaite finale au Vietnam. Toutefois, les exportations japonaises n'arrêtèrent pas leur expansion rapide sous l'impulsion de la dépression elle-même. Cela fut le résultat d'une rationalisation intensive de l'industrie manufacturière et du déclin rapide du taux de croissance annuel des salaires dans la deuxième moitié des années '70. Les exportations augmentèrent de 36,3 milliards en 1973 à 54,5 milliards l'année suivante et à 95,6 milliards en 1978. En 1976 la balance des paiements internationale fut de nouveau active. La productivité du travail dans l'industrie manufactu- rière augmenta de 9,7% en 1976, de 4,5% en 1977 et de 8,1% en 1978. Le taux d'augmentation des salaires (au net) passa de 10,7% en 1973 et 5,8% en 1974 à 2,9% en 1975, -1,6% en 1976, 1% en 1977 et 1,9% en 1978 (en ce qui concerne le secteur manufacturier). Le mouvement syndical traditionnel capitula complètement face à la bourgeoisie et au gouvernement PLD durant toute cette période de dépression.

La crise économique fut surmontée, en gros, en 1978-1979. La production manufacturière atteignait l'index 134 en 1978 (1970 = 100 ; 1973 = 128) et les investissements nets de capitaux dans le même secteur marquaient en 1979 une progression de 21,5% par rapport à l'année précédente. La relance économique fut surtout le résultat de l'expansion spectaculaire des exportations et des dépenses gouvernementales qui amenèrent une augmentation très rapide du déficit public : + 11,3% en 1974 + 26,3% en 1975 + 29,9% en 1976 + 37,6% en 1977 + 39,6% en 1979. Dans les années 1978-1980 le pourcentage du Japon dans les exportations globales du monde capitaliste, qui était de 6,5% en 19681970, passa à 7,8%, alors que le pourcentage des Etats-Unis et de la CEE diminuaient de 15,6% et 39,5% respectivement en 1968 à 12% et 37% à la suite de l'augmentation du pourcentage des pays exportateurs de pétrole (de 5,1% à 14,2%). Le produit national brut enregistra une augmentation de 21,8% entre 1973 et 1978 et son pourcentage dans le produit global du monde capitaliste fut en 1978 de 13,26% (1970 = 8,99% ; 1975 =

10,01%). Le produit national japonais en 1979 fut l'équivalent de 41,46% du produit national des Etats-Unis.

Face à la deuxième hausse du prix du pétrole en 1979, l'économie capitaliste japonaise remporta également un succès grâce à sa compétitivité internationale. Elle surmonta le déficit de sa balance des paiements en 1981 aux dépens des Etats-Unis et de la CEE. «L'année passée — écrit le Financial Times du 26 janvier 1982 — le Japon a réalisé un surplus - commercial record de 10,3 milliards dans ses rapports avec la CEE, à savoir supérieur de 10% à celui de 1980... En ce qui concerne les Etats-Unis le surplus a plus que doublé au cours de la même année, en atteignant le niveau de 13,4 milliards. Dans le deuxième quadrimestre de 1981 le pourcentage du Japon dans les exportations mondiales de produits manufacturés fut égal à 19,6% (Etats Unis = 21,5% ; Allemagne fédérale = 13,3%) (Financial Times du 27 janvier 1982).

Le produit national net en 1980 et dans la période janvier-septembre 1981 augmenta respectivement de 4,2% et de 3,4%, dont 3,6% et 2,6% doivent être attribués au surplus de la balance des paiements. «L'année passée — écrit l'Economist du 6 février 1982 — la demande intérieure stagna et les 3/4 environ de la croissance du Japon fut déterminée par les exportations, alors que la plupart des pays industrialisés enregistraient un chômage record». Au Japon il y eut officiellement en 1980 1,18 millions de chômeurs, à savoir 2% d'une force de travail de 56 millions, et 2,9% de 40,37 millions de salariés.

Voilà l'arrière-fond concret des conflits inter-impérialistes actuels entre le Japon et les Etats-Unis et entre le Japon et la CEE.

LES INVESTISSEMENTS

EXTERIEURS ET LA «ZONE DE CO-PROSPERITE»

DE L'EST ASIATIQUE Les investissements extérieurs du Japon furent en 1970, globalement, de 3,56 milliards de dollars et en 1976 de 19,5 milliards. « Rien qu'en 1978 — écrit Business Week du 16 juin 1980 — les projets approuvés atteignèrent le niveau-record de 4,6 milliards et en 1979 il restèrent au même niveau malgré la chute du yen : on passe de 180 yens pour un dollar à la fin de 1978 à 250 yens pour un dollar en 1979». Pour sa part l'Economist (18 juillet 1981) indique qu'«environ 750.000 emplois ont été créés grâce aux 35 milliards environ que le Japon a investi à l'extérieur, d'abord dans le commerce, ensuite, avec un rythme de croissance rapide - maintenant 35% des investissements directs globaux - dans l'industrie manufacturière». Les investissements extérieurs du Japon furent en 1980 de 36,5 milliards, à peu près dix fois plus qu'en 1970. 16,8 milliards (46%) furent investis dans les pays capitalistes avancés et 19,7 milliards (54%) dans les pays «en voie de développement» (Asie 28,9%, Amérique Latine 16%, Moyen Orient 6,2%, Afrique 4%).

Comme nous l'avons déjà mentionné, les investissements dans l'Est asiatique en ce qui concerne l'industrie manufacturière avaient été inaugurés depuis la fin des années '60 par des entreprises petites et moyennes sous la pression de la pénurie de main d'œuvre bon marché. Les grandes entreprises labor-intensive se sont lancées dans les pays néo-coloniaux de la région au cours des années 1970. Les investissements en Asie ont atteint en 1980 9,83 milliards, dont 4,43 milliards dans le secteur manufacturier. Voilà le pourcentage du Japon dans les investissements extérieurs dans les différents pays de l'Est asiatique : - Corée du Sud 53,7% (fin 1980) - Taiwan 15,3% (1952-1979) - Hong Kong 17,1% (fin 1978) - Philippines 19,8% (fin 1979) - Singapour 22,7% (fin 1978) - Thaïlande 26,2% (moitié 1979), - Indonésie 34,1% (1977-1978). Le pourcentage du capital étranger dans les investissements industriels dans leur ensemble était de 30% en Corée du Sud (fin 1980), 13% à Taiwan (1952-1979), 70% à Singapour (fin 1978). Le capital japonais avait une position privilégiée dans les exportations industrielles, notamment dans l'industrie électronique. Sa pénétration se combina avec l'industrialisation néo-coloniale dans l'Est asiatique, en particulier en Corée du Sud, Taiwan, HongKong et Singapour.

Le taux de croissance par an du produit national brut dans ces quatre pays entre 1970 et 1979 fut le suivant : 10,3% en Corée du Sud, 8% à Taiwan, 9,4% à Hong Kong et 8,4% à Singapour, avec une très forte expansion des exportations surtout sur le marché des pays capitalistes développés. Globalement ces exportations furent en 1979 de 47,791 milliards de dollars, un peu moins de la moitié des exportations du Japon. Le pourcentage des exportations destinées aux pays capitalistes avancés était le suivant : 73% pour la Corée du Sud, 70% pour Taiwan, 68% pour Hong Kong et 44% pour Singapour

(1979). Dans l'année fiscale 1978 le Japon avait exporté vers les pays néo-coloniaux de l'Est asiatique pour 22,18 milliards de dollars et avait importé pour 15,70 milliards : le surplus de sa balance commerciale avait été de 6,50 milliards. Cela veut dire que le Japon réalisa un surplus commercial grâce aux exportations des quatre pays susmentionnés dans des pays capitalistes avancés et surtout aux EtatsUnis et dans la CEE. Le surplus commercial du Japon avec les pays coloniaux de l'Est asiatique fut de 3 milliards en 1975, de 2 milliards en 1976, de 3,6 milliards en 1977, de 7,5 milliards en 1978 et de 2,6 milliards en 1979.

Les économies en voie d'industrialisation jouèrent, donc, un rôle très spécifique, une sorte de rôle de sous-traitance, par rapport à l'intégration de l'économie japonaise dans le cadre de l'économie mondiale.

La bourgeoisie japonaise s'assura sa «zone de co-prospérité» dans l'Est asiatique tout au long des années '70. Mais en même temps des conflits surgirent entre le Japon et les pays sus-mentionnés, notamment la Corée du Sud, depuis la fin des années '70, à cause de la concurrence sur le terrain des chantiers navals, des grandes constructions et de l'acier, aussi bien sur le marché international que sur le marché japonais. LES FORCES D'AUTODEFENSE

DANS LES ANNEES *70 Dans les années '70 la construction de l'appareil militaire entra dans une nouvelle phase. Les Forces d'autodéfense augmentèrent constamment bien que graduellement, leur efficacité opérationnelle dans le cadre de l'appareil militaire nord-américain de l'Est asiatique. Les dépenses militaires restèrent au niveau de 0,8-0,9% du produit national brut entre 1970 et 1978 et elles furent de 0,92% et 0,96% respectivement en 1979 et 1980. Pendant les années 70 le taux d'augmentation par an fut de 8%, alors qu'il était de 2% pour les pays de l'OTAN et de -2% pour les Etats-Unis. A peu près 60% du budget militaire couvrait les frais du personnel, 24,6%-27,2% les frais pour la création et le maintien de l'équipement (période 1975-1979). Le pourcentage des activités industrielles liées à la défense restait inférieur à 4% de la production industrielle annuelle.

En 1971, la Force d'autodéfense aérienne assuma les tâches de défense aérienne dans l'archipel japonais et dans les zones avoisinantes, tâches qui avaient été accomplies auparavant par les Etats-Unis. Le IVe Plan de construction du système de défense (1972-1976) créa une base minimale, pour permettre aux Forces d'autodéfense de mener des opérations militaires conjointes avec les forces armées des EtatsUnis. En 1976 le gouvernement PLD approuva les principes du programme de construction d'un système de défense à parachever en 1987 et décida de maintenir le budget militaire annuel dans les limites de 1% du produit national brut.

Ces principes se basent sur deux piliers. La premier, c'est la reconnaissance de la centralité du traité de sécurité nippo-américain et le rôle stratégique des forces militaires des Etats-Unis, le deuxième implique une orientation de base pour développer les Forces d'autodéfense à un niveau permettant de «maintenir un système de surveillance efficace en temps de paix» et «de faire face à une agression lancée à l'échelle locale avec des armes conventionnelles». En d'autre termes, comme l'a écrit T. Sakanaka («Military Threats and Japan's Defense Capability», Asia Survey, July 1980), il s'agissait de créer des forces capables de résister jusqu'à l'intervention des forces nordaméricaines.

Dans la même année 1976, on mit sur pied une commission de coopération pour la défense nippo-américaine, composée d'officiers supérieurs des deux pays et on adopta des Guidelines pour la coopération militaire entre les Etats-Unis et le Japon (entraînement militaire et manœuvres en commun, coopération navale et, éventuellement, opérations militaires conjointes). Depuis lors les forces armées des deux pays ont effectivement commencé à réaliser des manœuvres en commun : en 1980 la Force d'autodéfense navale fut associée aux manœuvres communes des forces navales canadiennes, australiennes et néo-zélandaises dans l'Océan Pacifique. Ainsi, les forces japonaises furent définitivement intégrées au niveau opérationnel dans le système militaire nord-américain dirigé contre les forces armées de l'Union Soviétique. Elles se lièrent aux forces armées de la Corée du Sud, opposées aux forces de la Corée du Nord, à la fin des années '70. Toutefois, sous la pression croissante exercée par l'administration Reagan en faveur d'un système militaire japonais plus vigoureux, le Japan Economic Journal, porteparole de la bourgeoisie, a écrit: «C'est un fait que les Forces d'autodéfense pourraient difficile- ment faire face même aux invasions limitées qu'elles envisagent» (8 septembre 1981). LE ROLE REACTIONNAIRE

DE LA BUREAUCRATIE

CHINOISE La bureaucratie chinoise a joué un rôle extrêment réactionnaire en aidant le processus de reconstruction de tout le système impérialiste néo-colonial dans la région, alors que la bourgeoisie japonaise et son Etat n'étaient pas en condition d'apparaître comme une force impérialiste efficace, capable de compenser le retrait de l'impérialisme des Etats-Unis : - la victoire finale des peuples indochinois fut elle-même retardée jusqu'à 1975 surtout à cause de la trahison de la bureaucratie chinoise. Ce retard créa un élément important de conflit entre la direction vietnamienne et les Khmers rouges ; - la bureaucratie chinoise était opposée à la collaboration des trois états ouvriers indochinois après leur victoire. Elle poussa le régime de Pol Pot contre le Vietnam. Le Vietnam intervint militairement au Cambodge et, par la suite, la Chine envahit le Vietnam. Tous les projets originaux des Vietnamiens, aussi bien à l'intérieur qu'internationalement, firent faillite et les trois Etats ouvriers durent faire face à une situation intérieure et internationale extrêmement difficile. Le potentiel énorme que la victoire des peuples indochinois représentait pour les luttes dans tout le Sud-est asiatique, fut définitivement compromis à cause de la bureaucratie chinoise. - la politique antisoviétique de Pékin détermina un affaiblissement très sérieux des mouvements de masses régionaux dans leur rapport réciproque. Ces mouvements furent contenus dans le cadre de chaque pays et la politique de la Chine, favorable à l'ASEAN (Association des nations du Sud-est asiatique), aida les régimes néo-coloniaux à déclencher la répression contre les masses. - le soutien ouvert de la Chine à la présence militaire des Etats-Unis dans la région et à l'alliance impérialiste nippo-américaine porta un coup sévère au mouvement ouvrier japonais. L'opposition de la Chine à l'impérialisme nord-américain et à son système régional avait stimulé considérablement le mouvement de masse anti-impérialiste depuis la moitié des années '60. Dans les années "70, par contre, la Chine favorisa la formation d'un bloc pro-impérialiste et antisoviétique, composé du PLD, du Parti socialiste démocratique (social-démocrate de droite), du Parti buddhiste Komei (parti de la petite bourgeoisie urbaine) et du Parti socialiste à l'exclusion du PC. Par conséquent le mouvement anti-impérialiste des organisations ouvrières de masse connut un déclin très sensible.

On peut en conclure, donc, que le rôle réactionnaire de la bureaucratie chinoise compensa l'impréparation politique de l'impérialisme japonais dans la région tout au long des années '70.

LES GOUVERNEMENTS

DU PLD DE 1975 A 1980 Immédiatement après la défaite finale des Etats-Unis en Indochine, la bourgeoisie japonaise et le PLD étaient très alarmés de la situation régionale autour du Japon. 1975 fut l'année record de la dépression économique et en novembre les travailleurs du secteur public (cheminots, postiers, télécommunications, tabac) lancèrent une grève générale d'une semaine pour exiger la reconnaissance légale du droit de grève. A l'époque le premier ministre était T. Miki qui avait remplacé Tanaka accusé de malversations financières. Sa fraction était très petite et elle ne représentait aucun courant fondamental du PLD. Au début de 1979 le scandale Lockheed éclata et Miki autorisa l'arrestation de Tanaka. Le PLD et le gouvernement furent bouleversés par une crise chaotique, avec des divisions politiques profondes. Ce n'est qu'à la fin de 1976 que T. Fukuda fut nommé premier ministre après une lutte de fraction de plus de six mois.

Attaqué par le gouvernement et par la grande bourgeoisie, le mouvement syndical (notamment la centrale réformiste de gauche Sohyo), devint complètement passif après une épreuve de force significative dans le secteur public en automne 1975. Dans les années 1975-76 il y eut une vague de rationalisations dans l'industrie manufacturière. Malgré la profonde crise du PLD et de son gouvernement, le mouvement ouvrier ne put pas intervenir en 1976. Dans un tel contexte le courant majoritaire du PLD reprit confiance en lui-même et sur la base d'un accord entre trois fractions (Fukuda, Ohira et Tanaka) Fukuda, nouveau premier ministre, adopte en 1977 une ligne dure à la Thatcher, en lançant, entre autres, une campagne militariste.

Cette campagne visait à obtenir la pleine légitimité politique des Forces d'autodéfense, à accélérer la mise sur pied d'un appareil mili- taire, à faire passer une législation permettant l'utilisation opérationnelle des Forces d'autodéfense, l'adoption éventuelle de l'état d'urgence et la révision de la constitution de l'après-guerre qui interdisait au gouvernement japonais de faire la guerre. Toutes ces campagnes se combinaient à une vigoureuse campagne contre l'URSS et étaient dirigées essentiellement contre le Parti socialiste et le Sohyo aussi bien que contre le Parti communiste. Elles eurent beaucoup de succès face au PS et aux bureaucrates syndicaux. Quant au PC, qui venait d'améliorer ses rapports avec le PCUS à la fin de 1976, il fut isolé par la majorité du Sohyo et le PS. Un groupe de gauche pro-soviétique qui existait dans le PS, la «Société socialiste», capitula sous la pression des bureaucrates syndicaux et d'une campagne de la bourgeoisie en 1977. Le nouveau président du PS, imposé par les bureaucrates de Sohyo à la fin de cette année, modéra l'opposition du parti aux mesures de sécurité nippo-américaines et aux Forces d'autodéfense.

Toutefois, la ligne «dure» de Fukuda subit un échec face à la violente lutte contre l'ouverture du nouvel aéroport international de Tokyo en mars 1978. Son cabinet fut secoué par une crise politique. Même si l'aéroport fut finalement ouvert au mois de mai, le chef d'un autre des courants principaux du PLD, M. Ohira, prit la direction du gouvernement après une nouvelle lutte fractionnelle, dans la deuxième moitié de 1978. En même temps, il y eut des signes de mobilisation antimilitariste de la part de larges masses. La campagne militariste fut temporairement ralentie.

Ohira adopta une attitude prudente sur le problème militaire et face aux luttes sociales, esquissant une «approche globale de la sécurité», et une orientation soi-disant équilibrée sur le terrain économique, politique et militaire. Il estima que sa tâche principale était de réduire le déficit budgétaire colossal (39,6% du budget fiscal de l'année 1979), surtout en introduisant un impôt sur la consommation, et de créer une nouvelle structure financière, adaptée à une croissance économique plus lente, par une rationalisation accrue du secteur public.

Mais immédiatement apres l'avènement de Ohira au gouvernement, de nouvelles crises internationales successives se développèrent en 1979 et 1980. Ces crises et notamment la crise sud-coréenne divisèrent de nouveau ouvertement le PLD. A la suite d'une scission à l'intérieur du PLD en 1980, Ohira ne put pas maintenir la confiance du Parlement. Le Parlement fut dissous. Alors que Ohira mourait pendant la campagne électorale, le PLD remporta un grand succès politique et Suzuki fut le nouveau premier ministre.

LES CRISES

INTERNATIONALES ET L'IMPERIALISME JAPONAIS En 1979 éclata la révolution iranienne qui provoqua un affrontement avec l'impérialisme des EtatsUnis notamment à la suite de l'occupation de l'ambassade américaine à Téhéran. La guerre entre PIrak et l'Iran mit de nouveau en danger l'approvisionnement en pétrole. Dans la péninsule indochinoise, le Vietnam renversa le régime de Pol Pot et la Chine envahit le Vietnam.

La deuxième augmentation du prix du pétrole porta un coup décisif à la politique d'expansion industrielle de la dictature sudcoréenne. 1979 marqua le point le plus élevé des mouvements oppositionnels de masse et de luttes ouvrières explosives. A la fin de l'année Park Chun-fee fut assassiné par le chef de la police de sécurité. La crise atteignait son sommet lors des mouvements des ouvriers et des étudiants et de l'insurrection populaire de mai à Kwangju.

Immédiatement après l'assassinat de Park la VII flotte américaine fut envoyée dans les détroits de Corée, contre la Corée du Nord. Lors de l'occupation de l'ambassade à Téhéran des forces furent envoyées dans la mer d'Arabie. Des porteavions furent mobilisés dans les détroits de Corée au moment de l'insurrection de Kwangju. Il fut ainsi clair que les Etats-Unis ne pouvaient pas faire face à eux seuls à des crises simultanées ou successives du système impérialiste et que la VIle flotte n'était pas destinée seulement au Pacifique occidental.

Sous l'administration Carter les Etats-Unis commencèrent à faire pression pour un renforcement de la force navale japonaise contre la flotte soviétique. A l'occasion des crises internationales et étant donné la place que le Japon occupait déjà dans l'économie capitaliste mondiale en 1979-1980, la politique internationale japonaise fut intégrée complètement dans la politique impérialiste et la «division entre la politique et la politique économique» disparut. «Les événements d'Iran et d'Afghanistan — écrit International Herald Tribune (supplément sur le Japon de septembre 1980) - ont contribué à faire sortir le Japon d'un neutralisme prudent et ce pays semble désormais fermement engagé dans un soutien actif des positions occidentales». Dès le début le premier ministre japonais avait participé au sommet des puissances impérialistes, mais seulement au niveau économique. Maintenant la situation a changé. Le gouvernement japonais a commencé à agir comme une composante organique de l'impérialisme au niveau mondial. Il s'est aligné étroitement sur les Etats Unis à propos de l'Iran et de l'Afghanistan. Il a aidé économiquement la Turquie et politiquement l'OTAN, et appuyé la politique de Washington en Egypte et, plus généralement, au MoyenOrient. Dans le Sud-est asiatique il a soutenu sans réserve l'ASEAN contre le Vietnam dans l'affaire du Cambodge.

Entretemps l'administration Reagan a multiplié les pressions sur le Japon en lui demandant notamment, selon le Japan Economic Journal (1 septembre 1981), de moderniser sa défense aérienne et son armement en sous-marins, de se préparer d'une façon plus efficace à des situations d'alerte, de renforcer ses structures de commandement, de contrôle et de communications et de contribuer davantage aux frais de stationnement des troupes nordaméricaines sur son territoire.

Sur la nécessité de renforcer le système de défense du pays, il n'y avait pas, en général, de divergences dans le gouvernement et dans la bourgeoisie. Ceux-ci comprenaient très bien que la question du système militaire japonais se posait dans le cadre des conflits économiques inter-impérialistes croissants entre Etats-Unis et Japon (ce dernier jouissait d'un surplus commercial colossal dans ses rapports avec les Etats-Unis). Toutefois, aux propo- sitions concrètes de renforcement de l'armement avancées dans une réunion de mai 1981 à Honolulu, la réponse japonaise fut négative. Malgré l'augmentation du budget militaire, les demandes des EtatsUnis étaient considérées comme irréalistes.

Par ailleurs, alors que le gouvernement PLD s'était adapté rigoureusement à la politique nordaméricaine en 1979-1980 et avait salué son soutien ouvert au régime militaire sud-coréen, qui impliquait un changement par rapport à la politique hypocrite de Carter sur les «droits de l'homme», il a commencé à adopter une attitude plus favorable à l'Europe occidentale depuis le milieu de l'année passée (exemple : sa position sur la question des sanctions contre la Pologne et l'Union Soviétique). Le premier ministre actuel, Suzuki, est l'héritier politique de feu Ohira. Son gouvernement, donc, a des doutes sur la sagesse de la politique simpliste de «roll back» avancée par Reagan. Toutefois, il y a des problèmes politiques et économiques plus substantiels qui restent posés au gouvernement japonais. Les limitations politiques fondamentales héritées des années 1950 et 1960 n'ont pas encore été surmontées.

PROBLEMES ACTUELS

Comme nous l'avons déjà mentionné, l'économie japonaise est sortie de la dépression, en gros, en 1978-1979, avant tout grâce à l'expansion spectaculaire des exportations et grâce à des dépenses gouvernementales entraînant un déficit colossal, mais aussi grâce à une croissance relativement stable bien que ralentie, de la consommation privée finale (entre 1973 et

1978 le produit national brut augmenta de 21,8%, le surplus extérieur courant de 1341,5%, les dépenses gouvernementales globales de 34,8%, la consommation privée finale de 22,0%, les investissements dans la construction privée de 5%, les investissements de capital prive de 0,1%). Les investissements de capital dans le secteur manufacturier commencèrent à monter de nouveau en 1978 à la suite de l'expansion des exportations et de la compétitivité plus grande de l'industrie japonaise, soutenue par une rationalisation intensive-extensive et le déclin drastique des hausses de salaires annuelles.

Par conséquent, l'économie japonaise a surmonté avec succès les effets de la deuxième hausse de prix du pétrole, aux dépens des EtatsUnis et de la CEE.

Par ailleurs, il y a une contraction de la consommation privée finale et des dépenses gouvernementales (augmentation annuelle de la consommation privée finale : 5,6% en 1978, 5% en 1979, 0,8% en 1980, 1,8% en 1981 - chiffre provisoire ; augmentation annuelle de la formation du capital public : 15,8% en 1977, 14,5% en 1978, -1,5% en 1979, 0,7% en 1980, 3,7% en 1981 - chiffre provisoire, -3,1% en 1982 - selon des projections). La stagnation de la consommation privée finale est le résultat du «grand» succès de la politique de limitation des salaires, d'une rationalisation visant à économiser la main d'œuvre et de la stagnation du revenu des paysans qui produisent le riz (le prix d'achat du riz est décidé par le gouvernement chaque année). En ce qui concerne la stagnation-contraction des dépenses gouvernementales, elle est la conséquence du déficit public énorme accumulé en 1975-1978 pour soutenir l'économie. En 1979 le déficit du budget était l'équivalent d'un peu plus de 6% du produit national brut, le déficit public total de 30% environ du revenu national brut.

Les marges de manœuvre de la politique fiscale du gouvernement se sont extrêmement rétrécies, alors qu'augmentent les pressions économiques et politiques de la part des Etats-Unis et de la CEE, dans le but d'obtenir une hausse des dépenses militaires japonaises. En même temps, les régimes néo-coloniaux de l'Est asiatique demandent une aide économique et financière de plus en plus grande. Le régime militaire sud-coréen a demandé pour la période 1981-1985 un crédit gouvernemental de 6 milliards de dollars et un crédit commercial de 4 milliards. En 1980 le gouvernement de Tokyo a donné une aide de 250 millions de dollars (30 millions en tant que «don») à la Thaïlande, qui s'est trouvée le plus directement confrontée aux trois pays indochinois. Ces demandes vont augmenter à la prochaine étape.

Dans le contexte actuel de l'économie japonaise et mondiale, c'est une tâche stratégique de la bourgeoisie et de son gouvernement de recomposer-rationaliser tout son système de revenus et de dépenses gouvernementaux pour échapper au dilemme de la stagflation. Il y a des signes évidents de capacité de production excédentaire, même dans l'industrie automobile (d'après l'Economist, 13 février 1982 ; en 1982 la production sera de 11,3 millions de voitures avec une capacité de production qui a déjà atteint 13 millions et pourrait atteindre 16 millions). Dans ces conditions, les industriels pourraient chercher à surmonter leurs difficultés par la mise sur pied plus rapide et à une échelle plus grande d'un appareil militaire. Mais la maniabilité du budget gouvernemental est une précondition pour la concrétisation d'un tel choix.

La rationalisation capitaliste a été réalisée avec succès dans le secteur manufacturier depuis le milieu des années '70. Maintenant elle doit être introduite extensivement dans le secteur public (chemins de fer, postes, télécommunications, tabac) et dans les administrations locales. Ces deux secteurs ont été la base traditionnelle de la centrale syndicale réformiste de gauche Sohyo, du PS et du PC. Pour imposer rationalisation du budget le gouvernement doit frapper et détruire la base de masses de ces organisations. Bien que les bureaucrates de Sohyo aient adopté une attitude de capitulation caractérisée, la bataille ne fait que commencer.

Pour recomposer-rationaliser toute la structure de son budget, le gouvernement doit également «rationaliser» toutes les dépenses sociales des budgets centraux et locaux et attaquer les paysans, qui représentent la base électorale traditionnelle du PLD. Il doit augmenter l'impôt sur le revenu en accentuant l'expropriation des larges masses.

Le point central de la stratégie bourgeoise réside, en tout cas, dans le fait que la bourgeoisie et son gouvernement doivent œuvrer pour détruire la base de masse traditionnelle du Sohyo, du PS et du PC, qui, par ailleurs, avaient refusé depuis les années '50 de reconnaître le traité de sécurité nippo-américain et les Forces d'autodéfense. Les deux ou trois ans à venir seront décisifs pour cette bataille centrale entre le prolétariat et la bourgeoisie.

Dans cette bataille il faudra construire l'essentiel d'un courant classiste indépendant à l'échelle nationale, qui luttera pour le renversement de l'impérialisme japonais en

30.2 9a20052 50-

MOINE ehs 22011-10 203l

Sentan al liaison avec les forces du prolétariat nouvellement formé et les paysans opprimés de tout l'Est asiatique néo-colonial.

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