Suite de l'article : « L'Eurocommunisme dans l'impasse », paru dans
Quatrième Internationale, n° 6, octobre-novembre-décembre 1981.
DES PARTIS STALINIENS OU
DES PARTIS
SOCIAUX-DEMOCRATES ? Indépendamment des caractérisations qu'en donnent leurs dirigeants, comment peut-on définir aujourd'hui les partis eurocommunistes ?
Rappelons le point de départ. Tous ces partis furent des partis staliniens au sens strict du terme. Ils eurent un fonctionnement bureaucratique sur la base d'un centralisme qui n'avait rien de démocratique, sous la domination d'un appareil écrasant. Ils adoptèrent systématiquement des pratiques manipulatoires à l'égard des syndicats et des autres organisations de masse. Ils furent monolithiques du point de vue idéologique. Leur politique ne pouvait pas faire abstraction des nécessités des mouvements de masse dans lesquels ils s'étaient intégrés ; elle était influencée aussi par des exigences spécifiques d'appareils nationaux. Mais, en dernière analyse, elle était déterminée surtout par les besoins de la politique de l'URSS tels que les interprétait sa caste dominante. Un demi-siècle après les analyses de Trotsky, il n'est pas inutile de rappeler que justement cette subordination est le trait essentiel du stalinisme (32). Il est impossible de contester que des changements radicaux ont commencé à se produire à tous les niveaux, surtout en partant du XX* congrès du PCUS. On pourrait noter, à la limite, que la stratégie réformiste — gradualiste — des eurocommunistes a son origine dans le VII° congrès de l'Internationale communiste, réalisé en plein essor du stalinisme. Nous avons souligné nous-mêmes qu'une continuité existe effectivement. Mais, indépendamment du fait que les développements qui ont suivi sont de taille, le ressort essentiel n'est plus celui de 1935-1936. A l'époque, des facteurs nationaux (la nécessité de l'unité du mouvement ouvrier face au fascisme et aux menaces réactionnaires) ont incontestablement joué, en France notamment. Mais le tournant a été ment d'orientation de la bureaucratie du Kremlin. Cela est confirmé par le fait que trois ans plus tard, les PC ont opéré brusquement un nouveau tournant à la suite du pacte Hitler-Staline, même au prix de pertes extrêmement lourdes, et n'ont adopté la politique d'unité nationale qu'après l'attaque nazie contre l'URSS. Leur stratégie actuelle a été suivie — dans ses lignes essentielles — pendant des décennies, avec des oscillations partielles après 1947 et dans la première partie des années 1950. Elle a connu une évolution ultérieure, fondamentalement linéaire, depuis le XX• congrès (1956). C'est en réalité depuis lors que le facteur d'intégration dans les mécanismes de la société capitaliste et de la démocratie bourgeoise a commencé à peser sur la politique des PC plus que les exigences de la politique de l'URSS et de sa caste dominante. Cela est d'autant plus vrai qu'à l'étape actuelle où il est plus vital que jamais pour les PC de contrecarrer l'influence socialdémocrate et de consolider leurs rapports avec les masses. Notre analyse a démontré que justement de telles préoccupations sont à la base de leurs choix et de leurs tournants les plus significatifs des dernières années.
Comme nous l'avons vu, une ambition capitale de l'eurocommunisme est d'apparaître comme une alternative crédible à l'échelle continentale. Mais il en est empêché justement par son intégration programmatique et pratique dans les mécanismes de la démocratie bourgeoise dans la mesure où, dans ce cadre, chaque parti est conditionné par une situation nationale spécifique et les nécessités de sa propre bourgeoisie (avec laquelle, ne l'oublions pas, soit il collabore soit il espère pouvoir collaborer). Par conséquent, les partis eurocommunistes ont été et sont divisés sur des questions comme l'élargissement du Marché commun et l'attitude face à l'OTAN. Au moment où nous écrivons, le PCF appuie sans réserve l'action des vignerons du Midi contre les exportateurs de vin italiens et le quotidien du PCI fait des commentaires allant dans la direction opposée ! Il ne s'agit pas d'épisodes secondaires. C'est la conséquence d'un double choix stratégique ; concevoir la transition au socialisme dans le cadre national et projeter toute une étape intermédiaire de collaboration avec des couches et des partis de la classe dominante.
En deuxième lieu, les difficultés les plus graves que les eurocommunistes, notamment le PCE et le PCI, ont connu dans leurs rapports avec les masses, ne sont pas le résultat d'un conflit entre les besoins et les sentiments de celles-ci et la subordination des PC aux exigences du Kremlin, mais de la contradiction entre des attitudes découlant du « compromis historique » ou de la collaboration nationale et la nécessité pour les masses de briser ce cadre de collaboration de classe pour défendre leurs intérêts les plus élémentaires face à la crise et repousser toute régression autoritaire de la démocratie bourgeoise.
Justement parce qu'ils ont subi une transformation profonde par rapport à l'époque de l'apogée du stalinisme, les PC ont connu et connaissent par ailleurs des changements considérables dans leur fonctionnement et leur organisation. Il y a un fait qui crève les yeux : ils ne sont plus des partis monolithiques. Mais quelles sont les racines des différenciations qui se produisent ? Ce ne sont pas les mêmes qui provoquaient des clivages dans le parti bolchevique avant la stalinisation ou dans d'autres partis avant la bureaucratisation de l'Internationale communiste. Dans un parti révolutionnaire, les divergences peuvent être même profondes, mais l'homogénéisation fondamentale est assurée par l'acceptation commune d'une stratégie révolutionnaire de conquête du pouvoir. Si, par contre, on avance une stratégie de transition graduelle et on met l'accent sur le pluralisme, non seulement politique mais aussi économique et social, il est logique que le parti s'efforce d'accroître son influence par toutes sortes de concessions sectorielles qu'il est difficile de subordonner à un projet d'ensemble, surtout lorsque ce projet n'apparaît pas crédible à court ou moyen terme. Les différenciations deviennent alors inévitables et ont tendance à se cristalliser comme un élément structurel du mode de fonctionnement du parti. Des glissements et de véritables déforma- tions localistes deviennent aussi inévitables (33).
En d'autres termes, la logique de fonctionnement et de développement du parti tend à devenir similaire à celle des partis sociauxdémocrates.
De tout ce que nous venons de dire, faut-il tirer la conclusion que le processus de social-démocratisation a réalisé le saut qualitatif, et que désormais partis eurocommunistes et partis sociaux-démocrates appartiennent à la même catégorie de partis ouvriers ?
A l'étape actuelle, notre réponse reste négative. Les caractérisations avancées par les dirigeants eurocommunistes ne sont pas que de la propagande dans un but apologétique : elles correspondent à des éléments réels. La conception du parti continue à ne pas être la même et cela a des implications pratiques du point de vue du fonctionnement et de la conception qu'ont les militants de ce que représente leur organisation. Une différence assez radicale subsiste entre PSI et PCI, PSF et PCF, PSOE et PCE. Mais c'est surtout l'attitude face à un événement historique capital qu'est la révolution d'octobre et envers les Etats ouvriers qui reste différente de celle des partis sociaux-démocrates. Contrairement à ceux-ci, ils estiment toujours que, dans le rapport de forces à l'échelle mondiale, l'existence de l'URSS et des autres Etats ouvriers représente, malgré tout, un élément qui joue en faveur du mouvement ouvrier. Dans ce sens, au-delà des divergences, il y a une convergence de fond entre les trois partis. Les commentaires et les prises de position sur les événements polonais, par ailleurs, confirement que les eurocommunistes ne cessent de considérer les bureaucrates au pouvoir comme des interlocuteurs valables et de miser sur le POUP pour les changements qu'ils souhaitent dans leur propre intérêt (34).
Les partis eurocommunistes ne sont-ils donc ni staliniens ni sociaux-démocrates, sans être pour autant — cela va de soi — révolutionnaires ?
N'en déplaise à ceux qui exigent toujours les classifications péremptoires, c'est notre avis. Ces partis représentent dans ce sens un phénomène nouveau qui reflète en dernière analyse une situation mondiale dans laquelle le capitalisme, frappé par une crise grave, ne peut pas obtenir, sur le terrain de l'intégration du mouvement ouvrier ce qu'il a pu réaliser à l'âge d'or de la social-démocratie ; et dans laquelle les Etats ouvriers, à cause de leur dégénérescence bureaucratique, ne peuvent pas exercer la force d'attraction qu'a exercée l'URSS des années vingt et trente (35).
En tout cas, l'eurocommunisme est condamné à se heurter à une contradiction fondamentale : dans la mesure où une stratégie réformiste - gradualiste - apparaît acceptable à de larges masses, dans la mesure où des marges peuvent se créer pour sa concrétisation (des conquêtes partielles économiques et politiques ne remettant pas en question les mécanismes essentiels du système), les partis sociauxdémocrates ou socialistes apparaissent plus crédibles comme instruments pour une telle stratégie aussi bien pour des raisons historiques et pour leur intégration plus systématique dans le cadre de la démocratie bourgeoise que pour leur influence plus grande (sauf en Italie) (36). C'est la leçon di Portugal, de l'Espagne et maintenant de la France.
La victoire de Mitterrand pose et va poser à l'eurocommunisme des problèmes cruciaux. Le PCF ne pouvait pas ne pas le comprendre : c'est pourquoi il a fait son tournant. Carrillo l'a compris lui aussi : il a salué les événements français, mais il a précisé en même temps que la situation en Espagne était très différente (entretien avec Le Monde du 24 juillet). Comme d'habitude, le PCI est celui qui est allé le plus loin dans l'analyse et l'exploitation de la nouvelle situation en France (il a publié un supplément à Rinascita et il a envoyé à Paris une délégation pour rencontrer la « gauche française »).
On pourrait noter que le PCI glisse d'une façon cavalière sur le fait que Mitterrand s'est placé dans l'opposition par rapport aux forces hégémoniques de la Ve république, alors que lui, il a prôné le compromis historique avec la DC, ou que l'un des axes du programme de Mitterrand réside dans des nationalisations importantes, alors que son XVe congrès a laissé tomber toute revendication en la matière. Toujours est-il que le projet stratégique de Mitterrand n'est pas fondamentalement différent de celui du PCI et, en général, des partis eurocommunistes. Voilà le problème.
Ce projet est celui d'un gouvernement et d'un bloc politique auquel le PCF participe, mais qui est entièrement sous l'hégémonie du PS. Cela aggrave la contradiction que nous avons indiquée : au moment où une stratégie réformistegradualiste est en train d'être expérimentée, les PC n'apparaissent pas comme les meilleurs garants de sa réalisation. La difficulté ne sera pas surmontée par des expédients tels que celui utlisé par le PCI qui caractérise le « socialisme français comme non traditionnellement social-démocrate» (Rinascita, n°30, 1981).
En réalité, le destin de l'eurocommunisme - pas seulement en France — risque d'être déterminé largement par l'expérience Mitterrand. Dans le cas d'un succès même temporaire, la social-démocratie en sortirait incontestablement renforcée. L'idée que les sociaux-démocrates sont mieux placés pour réaliser un projet de « renouveau démocratique » et de transformation réformiste ne pourrait qu'avoir une audience plus large. Le PCI seul pourrait espérer profiter d'un rapport de force plus favorable ;mais lui aussi, il devrait sans doute faire face à des tendances centrifuges, voire liquidatrices.
Un échec pourrait non seulement impliquer la responsabilité du PCF lui-même, mais remettre aussi en question le projet eurocommuniste dans son ensemble. Dans ce cas aussi, les partis communistes d'Europe capitaliste pourraient difficilement éviter une crise d'envergure. UNE BATAILLE NECESSAIRE La perspective d'une crise de l'eurocommunisme ne saurait être simplement saluée par les révolutionnaires. Ils ne peuvent faire abstraction de la dynamique qu'elle pourra déclencher.
Il ne faut pas attendre grand chose des tendances ou des courants qui se sont esquissés jusqu'à maintenant. En France, le groupe le plus significatif, qui est organisé autour de l'ancien secrétaire de la Fédération de Paris, Fiszbin, récemment exclu du Comité fédéral, a mené une bataille avec une perspective
« d'italianisation » du PCF en critiquant l'orientation suivie par Marchais depuis 1977 et ses méthodes, mais en se réclamant du XXII° congrès. En Italie, les différenciations se placent sur un terrain encore plus limité et elles sont éminemment tactiques (comment combiner le « compromis historique » avec l'unité avec les socialistes.; comment préciser le contenu de l'alternative démocratique, etc.). Qui plus est, l'aile « gauche », traditionnellement représentée par Ingrao, s'est efforcée de développer d'une façon plus conséquente le projet eurocommuniste. Une opposition au groupe dirigeant n'a été amorcée que par un vieux leader comme Terracini, pratiquement sans influence réelle, sans compter quelques nostalgiques du stalinisme ou « amis » de l'URSS (une opposition du type de celle des « prosoviétiques » catalans est apparue à la base sur la question d'Afghanistan).
Des oppositions de cette nature représentent un danger pour la direction dans la mesure où elles peuvent stimuler des tendances centrifuges, entamer l'unité des appareils, augmenter la passivité parmi les membres du parti. Cela s'est déjà produit — nous l'avons vu -dans le PCE, déchiré par des tendances multiples. L'inconvénient est que les tendances espagnoles sont elles aussi incapables de représenter une véritable alternative. Les « renovadores » veulent pousser plus loin la logique de l'eurocommunisme de Carrillo : ce n'est pas par hasard qu'ils ne sont pas allés plus loin que l'abstention sur les problèmes d'orientation politique. On peut dire la même chose pour les fédéralistes, avant tout ceux du EPK (37). Quant aux « prosoviétiques », leurs conceptions stratégiques se réfèrent à celles du VIIe congrès du Komintern.
Le problème crucial est de savoir si des oppositions surgiront, qui soient capables de rassembler, en leur donnant une perspective claire, des militants de base, surtout ouvriers, qui ne partagent pas la politique des directions et qui sont souvent actifs dans les luttes syndicales. Jusqu'ici, ces derniers se sont plutôt limités à des critiques ponctuelles sans s'en prendre aux racines de l'eurocommunisme (38). Le danger existe que des forces valables restent neutralisées et que des phénomènes de démobilisation s'en suivent.
C'est une tâche primordiale des marxistes révolutionnaires d'éviter que cela arrive. Ils pourront contrecarrer ces tendances négatives et ouvrir une perspective nouvelle pour la construction du parti révolutionnaire dans la mesure où ils mènent un combat théorique systématique contre les mystifications de l'eurocommunisme, ils donnent des contenurs concrets à la stratégie révolutionnaire pour le pouvoir, ils sont parmi les protagonistes des luttes qui se développent et se développeront dans une phase qui reste caractérisée par de durs affrontements contre la classe exploiteuse qui, pour imposer sa stabilisation, s'efforce d'arracher les conquêtes ouvrières des dernières quinze années et d'infliger au prolétariat et aux couches opprimées des échecs majeurs.
10 août 1981
LIVIO MAITAN
L'eurocommunisme dans l'impasse (II)
Les trois mois qui se sont écoulés depuis que nous avons écrit notre article, il y a eu des développements nouveaux qui méritent d'être mentionnés, mêmes s'ils ne modifient pas nos conclusions.
LE PROJET POUR
LE CONGRES DU PCF Le 13 octobre l'Humanité a publié le projet de résolution pour le XXIVe congrès du PCF. Aussi bien l'approche du texte que le Comité central a adopté, comme d'habitude, à l'unanimité, que la mesure d'exclusion décidée au moment même de l'ouverture de la discussion contre Henri Fiszbin et d'autres militants de Rencontres communistes, indiquent sans aucune ambiguité que Marchais et compagnie n'ont aucune intention de changer quoi que ce soit. Leur texte est une expression classique de la volonté conservatrice d'une direction qui a dû opérer un tournant après la défaite électorale et ne peut pas éviter de faire des autocritiques significatives, tout en s'efforçant d'effacer les traces du passé et en ne renonçant pas à la prétension d'avoir toujours défendu une ligne correcte et conséquente.
Il suffit de souligner que l'autocritique fait allusion surtout à des retards que le parti aurait enrégistrés dans la période 1958-1976 (« Notre parti a bien trop tardé à s'engager dans l'exploration des voies pour aller au socialisme qui conviennent à la France d'aujourd'hui... Nous n'avons pas su dire assez tôt et assez clair : c'est le socialisme qu'il faut à la France et voilà quel socialisme original nous proposons »). En ce qui concerne notamment le Programme commun l'erreur commise résiderait dans le fait d'avoir sous-estimé l'importance primordiale de l'intervention des travailleurs, importance d'autant plus grande qu'avancer vers le socialisme suppose leur participation à tous les niveaux de responsabilité et d'avoir accepté que le programme « efface la différence entre les deux partis ». On renoue, donc. avec les motifs du XXIITe congrès. Qui plus est, à propos de la politique menée entre 1977 et mai 1981, qui a pesé si lourdement sur la défaite électorale, reflet d'un recul plus généralisé, non seulement il n'y a pas d'autocritique, mais, au contraire, il y a un jugement positif avec référence explicite au XXIII° congrès (« nous avons eu raison de ne pas capituler »). Une allusion autocritique concerne l'intervention sur les problèmes des travailleurs immigrés, qui n'est pas, toutefois, remise en question dans son orientation de fond.
A propos de la transition au socialisme le texte reprend l'idée d'une construction du socialisme dans le cadre de l'état national qu'il exprime avec des accents empreints de messianisme chauvin. Quelques citations suffisent : «La France a des ressources naturelles et humaines, un potentiel économique, scientifique et culturel, un rayonnement international comme peu de pays en connaissent » ; « nous concevons la marche au socialisme et le socialisme lui-même dans notre pays, comme le développement continu de la nation française suivant son chemin propre, avec ses traits spécifiques fondamentaux, irréductibles à ceux d'autres pays et à plus forte raison à tout modèle » ; « conscient des responsabilités internationales de la France, nous avons pris position en faveur d'une Europe des travailleurs, donné l'exemple de l'initiative pour un nouvel ordre international. La fecondité de cette démarche est inépuisable comme la personnalité française elle-même ». On aurait envie de se boucher le nez...
En ce qui concerne les questions internationales et notamment l'attitude face à l'URSS et aux autres états ouvriers bureaucratisés le texte n'introduit rien de nouveau par rapport aux prises de position des dernières années. Il faut remarquer, par ailleurs, que, sauf erreur, l'expression eurocommunisme ne revient pas une seule fois (dans une conférence de presse au Portugal, deux semaines après la publication du projet, Marchais a déclaré, selon le compte-rendu de l'Humanité, que l'eurocommunisme n'était plus à la mode. Une explication un peu courte...).
Après une défaite électorale si grave et l'entrée dans le gouvernement Mitterrand-Marchais dans une position subordonnée, le texte ne pouvait pas ignorer le problème de l'identité du parti. L'approche est fondamentalement autoproclamatoire ; « Sans lui (le PCF), sans sa fidélité révolutionnaire au Congrès de Tours, sans ce que les combat, les sacrifices et les recherches de plusieurs générations de communistes ont fait de lui, la voie démocratique au socialisme serait impensable pour notre pays. La raison d'être historique du parti révolutionnaire de la classe ouvrière, loin de décliner, est plus actuelle que jamais. A ceux qui feignent de se demander à quoi sert le PCF, nous pouvons répondre en toute assurance : il sert à ce que, dans ce grand pays qu'est la France, s'entrouve concrètement la perspective de l'avancée vers le socialisme » ; «Il ne peut y avoir d'avancée vers le socialisme sans que le parti communiste - parti révolutionnaire de lutte et de gouvernement - joue en parmanence son rôle irremplaçable ».
L'inconsistance de telles affirmations - qui oscillent entre la tautologie et la pétition de principe — ressort d'autant plus que le texte esquive la question cruciale : comment le PCF pourra-t-il jouer le rôle qu'il s'attribue, dans un contexte où le parti socialiste est devenu hégémonique ? Cela peut sembler absurde, mais c'est un fait que le texte parle très peu du PS et surtout en se référant à la période du Programme commun et reprenant les thèmes du XXIIIè congrès. Pas un mot sur ce que le PS représente aujourd'hui, sa dynamique, ses contradictions. On glisse également de la façon la plus désinvolte sur les problèmes qui se posent et vont se poser à la classe ouvrière dans ses rapports avec le gouvernement Mitterrand-Mauroy.
II va de soi que dans un tel contexte des affirmations abstraitement justes et qu'il est difficile de trouver dans des textes récents du PCI ou du PCE («Toutes les mutations des dernières décennies se résument en cette donnée majeure : le capialisme a fait son temps, le socialisme est à l'ordre du jour»; «chaque communiste doit en avoir la claire conscience : pour la première fois en France, le socialisme est à l'ordre du jour, non comme une perspective lointaine et dès lors abstraite, mais comme la réponse concrète qu'appellent les problèmes pressants de notre société »). sont vidées de tout contenu en se réduisant à des proclamations rhétoriques.
DES DIFFERENTIATIONS
DANS LE PCI Dans les derniers mois des différentiations plus nettes se sont esquissées au sein du groupe dirigeant du PCI, essentiellement sur les problèmes mentionnés dans notre article. C'est surtout Giorgio Napolitano qui s'est efforcé d'apparaître comme le porte-parole de ceux qui mettent l'accent sur la nécessité de rétablir des meilleurs rapports avec les socialistes et d'affronter sous cet angle les problèmes posés par la reconstruction d'une coalition si conflictuelle, soit-elle, entre le PSI et la DC. En effet, alors que certains estiment nécessaire de combattre résolument l'orientation actuelle de la direction socialiste et consolider le parti et son influence en réaffirmant son identité par rapport à tous les autres partis, d'autres entrevoient dans une telle approche un glissement vers un propagandisme sectaire avec un risque d'isolement, au moins partiel.
Au Comité central du mois d'octobre, par ailleurs, appréciations différentes ont été portées aussi sur les problèmes internationaux. Le rapporteur Ledda n'a pas hésité a avancer des critiques et a poser des questions sur la politique de l'URSS et sur la responsabilité de celle-ci dans l'accroissement des tensions à l'échelle mondiale. Cossutta a été le porte-parole de ceux qui n'acceptent pas une telle approche, dont l'aboutissement logique serait une attitude d'équidistance, en disant entre autres : « Lorsque il était juste de le faire, nous avons critiqué des décisions, des comportements, des mœurs de l'URSS. Mais en même temps nous devons être capables de reconnaître sans complexes des attitudes positives prises par l'URSS, comme, par exemple, son attitude récente sur le problème de l'équilibre dans l'armement en Europe. Nous devons être capable de défendre notre autonomie aussi par rapport aux pressions et aux flatteries des forces intérieures et internationales qui voudraient nous amener à choisir un camp qui n'est pas ni peut être le nôtre ». Nous n'avancerons pas ici des hypothèses, plus ou moins fondées, sur les positions respectives des embres du groupe dirigeants, d'autant plus qu'en dépit de proclamations réitérées, le PCI n'a pas encore pris l'habitude d'informer l'opinion publique ouvrière et ses propres membres sur les termes réels des débats qui ont lieu dans ses instances les plus élevées (il se limite à publier des compte-rendus assez sommaires sur les décisions ou les synthèses finales). Il n'y a pas de doute, en tout cas, que certaines critiques visent Berlinguer lui-même.
Au cours des dernières années Berlinguer est apparu comme particulièrement sensible aux dangers auquels est exposé son parti à cause d'une politique dont il a été lui-même l'un des principaux artisans. Assez fréquemment et surtout dans des occasions solennelles, il a réaffirmé avec force l'identité du parti. Dans son discours au Festival de l'Unità à Turin, de même que trois ans auparavant à Gênes, il l'a fait devant des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes. Il n'a même pas hésité à avoir recours à une série de citations de Marx, ce qui est plutôt inhabituel chez un dirigeant eurocommuniste. Il est revenu, ensuite, sur le problème des rapports avec la socialdémocratie, en rectifiant, partiellement, ce qu'il avait dit dans l'entrevue publiée par La republica fin juillet : « Certains ont posé la question de savoir si la différence entre nous et les grands partis sociaux-démocrates réside entière*tent dans le fait que nous avançons le thème de l'alliance de la classe ouvrière et la grande masse des marginalisés et des exclus. Evidemment, la différence n'est pas seulement là. En effet, dans notre approche, une telle différence n'est pas du tout marginale ... Pour nous, les communistes, la classe ouvrière acquiert toute son autonomie idéale et joue son rôle dirigeant de force qui veut créer une nouvelle société, lorsque, en ne se plaçant pas exclusivement sur le terrain syndical, elle assume, à l'échelle aussi bien internationale que nationale, toutes les aspirations de liberté, de justice et de progrès de toutes les masses qui sont opprimées ou exclues dans le système capitaliste ».
De même que le PCF, le PCI a publié au mois d'octobre un texte pour une échéance interne, à savoir pour les congrès régionaux qu'il est en train de préparer. Ce texte, proposé unanimement par le groupe dirigeant, reprend essentiellement les thèmes habituels. La situation italienne est caractérisée comme une situation de « ce crise non seulement de tel ou de tel autre gouvernement, mais surtout d'un système politique et de pouvoir qui dure depuis trente années ». On propose encore une fois un projet de rationalisation réformiste ne remettant aucunement en question les mecanismes fondamentaux du système (entre autres, on se préoccupe d'offrir « des perspectives qui soient reconnues comme correctes, rationnelles et de progrès non seulement aux travailleurs et aux jeunes, mais aussi aux couches des entreprises »).
Le texte revient sur l'expérience de « solidarité démocratique », à savoir l'unite nationale, en reconnaissant en des termes assez généraux que des erreurs ont été commises, mais en réaffirmant l'inspiration fondamentale d'une telle politique. Il confirme l'orientation actuelle d'« alternative démocratique » qui doit être « avant tout une alternative au système de pouvoir de la Démocratie chrétienne »
et qui « n'est pas un slogan de propagande, dépourvu d'effets aussi longtemps qu'elle ne se traduise pas dans une majorité gouvernementale », mais « une politique concrète qui mobilise des forces, les oriente, a un impact y compris si on est à l'opposition, ne s'oppose pas d'une façon stérile aux autres partis, mais tend à favoriser le développement dans leur sein de processus de renouveau ». On fait remarquer encore une fois, par ailleurs, qu'il est positif que le gouvernement soit dirigé par un président qui n'est pas démocrate chrétien. En même temps on juge négativement la perspective d'une collaboration à long terme entre la DC et le PSI dont on conteste qu'elle puisse aboutir à un « nouveau réformisme ». On y oppose une « alternative démocratique » dont « la convergence et l'unité de la gauche représentent le noyau fondamental ».
Les auteurs du texte eux-mêmes semblent se rendre compte de son manque de précision, voir de son inconsistance, puisqu'ils écrivent : « les tâches qui sont devant nous, sont très difficiles y compris parce que il faut parcourir des chemins inexplorés ». Malheureusement pour eux, loin d'être inexplorés, ces chemins ont été parcourus traditionnellement par les partis sociaux-démocrates et pris depuis assez longtemps par le PCI lui-même. Nous n'avons pas besoin de rappeler avec quels résultats.
Peu après les thèses pour les congrès régionaux, le PCI a publié un autre texte qu'il présente comme « contribution pour une Charte de la paix et du développement » (L'Unità, 8 novembre). Il s'agit d'un document ambitieux, dans la mesure où tout en reprenant des idées et des orientations assez connues, il s'efforce de synthétiser les conceptions d'ensemble du parti sur les problèmes fondamentaux qui se posent à notre époque à l'échelle mondiale.
Il commence en constatant les phénomènes dramatiques de sousdéveloppement qui marquent une si grande partie du monde, l'accentuation du gap entre les pays industrialisés et les pays sousdéveloppés, le poids croissant d'armements colossaux qui absorbent des ressources énormes, l'aggravation et la prolifération des conflits et des tensions à l'échelle mondiale. Il explique que « le sous-développement est historiquement le produit du capitalisme impérialiste, d'une domination coloniale prolongée, suivie d'une présence néocoloniale massive et durable » et que « le déséquilibre qui condamne une partie si grande de l'humanité au sous-développement ne cesse d'avoir sa cause principale dans le système capitaliste et dans les mécanismes du marché mondiale... ».
Si, sur la base d'une telle analyse l'URSS n'est pas mise sur le même plan que les Etats-Unis, on parle, toutefois, généralement, de transformations de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique latine, « dans un terrain de lutte entre les grandes puissances et les blocs militaires opposés » et on explique que l'URSS aussi a ses « responsabilités » car elle adopte une « politique de puissance », dont l'intervention en Afghanistan est « l'expression la plus grave ».
Pour résoudre tous ces problèmes il faut, d'après le texte introduire « une réforme de l'ordre économique mondial » « permettant d'élaborer et de définir une orientation systématique d'ensemble dans le cadre de laquelle puissent être affrontés les problèmes des matières premières, des ressources énergétiques, de la production industrielle, du transfert de technologie, des produits alimentaires, du commerce mondial aussi bien que les questions monétaires et financières ». Ce projet serait lié à « la possibilité d'harmoniser le potentiel productif des pays industrialisés avec l'exigence d'une nouvelle division internationale du travail basée sur le dépassement du sous-développement » « C'est la tâche de la communauté mondiale d'assurer les conditions d'une croissance globale et harmonieuse des zones de sous-développement qui puisse satisfaire les besoins fondamentaux des peuples... et se base sur une évaluation réelle des ressources et des vocations de chaque pays, pour en faire découler sa spécialisation sur le marché mondial ».
Comment pourra-t-on atteindre de tels objectifs ?
Le texte déclare explicitement que I'« instrument principal » pour réaliser une telle réforme doit être la « négociation ». Un rôle de premier plan doit être joué par l'Europe occidentale qui dispose des « moyens économiques, technologiques, politiques et culturels » nécessaires. Dans ce but il faut révitaliser la CEE (à l'actif de celle-ci les savants théoriciens du PCI inscrivent encore une fois la convention de Lomé dont ils semblent ignorer la logique nucléaire). Plus généralement, on doit utiliser les organisations internationales comme l'ONU et «ses agences» et en créer éventuellement des nouvelles au niveau régional.
Il ne s'agit, en réalité, que d'une projection à l'échelle mondiale de la méthode et des conceptions générales du PCI. De même qu'il prône une transition graduelle - très graduelle ! - au socialisme, il conçoit comme « inévitablement graduel et long » « le processus de construction d'une nouvel ordre économique international ». Ce qu'il ne réussit pas à éviter, c'est une contradiction criante entre les prémisses et les conclusions. D'un côté il explique que le sousdéveloppement etc. est le produit du capitalisme impérialiste, de l'autre il « oublie » cette cause fondamentale lorsqu'il indique les solutions. En fait, il propose un nouvel ordre et une série de choix économiques coordonnés rationnellement qui présupposeraient une planification à l'échelle mondiale, tout en restant dans le cadre du mode de production capitaliste ! En d'autres termes, il semble souhaiter une espèce de compromis historique mondial. « Des forces politiques bourgeoises occidentales ellesmêmes - lit-on dans le texte -démontrent qu'elles comprennent la nécessité d'une coopération internationale pour la paix et le développement : le dilemme suprème du monde contemporain entre survie et guerre atomique qui est posé devant tout le monde ».
Encore une fois, les « théoriciens » et les politiciens du PCI semblent croire, ou veulent faire croire aux autres, que si les problèmes ne sont pas affrontés et résolus, cela dépend de l'incompréhension, l'insensibilité, la myopie des gens et non de la logique intrinsèque d'intérêts et de mécanismes fondamentaux de plus en plus gros de contradictions déchirantes à l'échelle planétaire.
LE PCE DECHIRE Sur la crise du PCE la presse internationale a donné toute une série d'informations que nous n'allons pas reprendre ici. Comme il était facile de prévoir, après le Xe congrès, loin de s'atténuer, les forces centrifuges se sont accentuées et multipliées. En Euskadi elles se sont traduites par une rupture ouverte non seulement politique, mais aussi organisationnelle.
Le casus belli a été le processus d'unification de l'EPK avec EIAEE qui, amorcé depuis un certain temps, s'est accéléré à partir du mois de septembre (un projet d'accord politique et programmatique pour l'unification a été adopté le 2 octobre). Roberto Lertxundi a expliqué dans les termes suivants le sens de l'opération : « Nous sommes confrontés à une situation qui n'existe pas ailleurs en Espagne ni, peut-être, dans d'autre pays d'Europe , une organisation qui est née du camp de l'ETA, du camp nationaliste et dont les dirigeants furent les dirigeants historiques du procès de Burgos et, qui plus est, ont joui à un moment donne des sympathies populaires face à la répression franquiste, cette organisation, par un processus d'évolution très rapide affirme la nécessité d'articuler la voie au socialisme par une politique de masse, démocratique, par la formation d'un parti de la classe ouvrière... C'est un phénomène nouveau. En dernière analyse, ce sont ces nécessités qui nous amènent à nous poser dans notre congrès la perspective d'une transformation et, donc, effectivement de la liquidation du parti qui a le plus contribué à créer une force politique nouvelle. Mais on ne doit pas en conclure que c'est le parti qu'on veut liquider. Il faut liquider pour contribuer à créer une force politique nouvelle, marxiste, unifiée, de masse. Voilà le sujet » (Intervention au CC du PCE du 22 octobre).
Les adversaires de Lertxundi en Euskadi et la majorité de la direction du PCE ont centré leur critique sur le projet d'accord qui d'après eux n'affirment pas certaines conditions fondamentales pour l'unification. Ces conditions sont indiquées dans une déclaration du Secrétariat du Comité central (7 octobre) : acceptation explicite de la stratégie eurocommuniste ; acceptation et défense du statut d'autonomie et rejet de la « notion indépendantiste comme objectif politique » ; condamnation sans ambiguité aucune de toute pratique terroriste ; « solution positive de l'articulation nécessaire avec le PCE » (le projet impliquant une rupture des rapports existants entre PCE et EPK) ; adoptation d'une attitude très claire d'appui à l'option syndicale représentée par les CCPP. On reproche, finalement, au projet d'éviter toute définition sur les problèmes internationaux. La réaction de la majorité du CC - indépendamment des différentiations tactiques et de toutes les manœuvres d'appareil — a été inspirée par la même logique qui avait inspiré l'attitude de Carrillo au X* congrès. La majorité a réagi en partant de l'idée que, au-delà du cas d'Euskadi, c'est la raison d'être du parti dans son ensemble qui était mise en question. Le débat du Comité central du 22 octobre fournit en la matière des indications éloquentes (nous ne disposons pas du compte-rendu du CC de novembre).
Par exemple, Juan Infante a dit, entre autres : « Avec beaucoup de camarades nous mettons en question une chose qui semble claire, à savoir la capacité des partis communistes d'être les promoteurs du changement politique qui doit transformer la société, ou, du moins, d'être les instruments fondamentaux qui la transforment » et il a cité les cas de la France et de la Grèce qui démontrent, selon lui, que les partis communistes « ont un espace politique limite et un protagonisme difficile » (sic !). De son côté, Pilar Brabo a affirmé « la nécessité d'une 'desvinculacion' (rupture des liens) beaucoup plus radicale avec ce qu'on appelle le socialisme réel » et elle a caractérisé comme eurocommuniste toute force « qui ne se situe pas dans la social-démocratie ni dans le socialisme réel ». Carrillo ne pouvait pas ignorer le sens de tels propos : « Si les partis communistes, concrètement en Euskadi et en Espagne ne sont plus un instrument adéquat — s'est-il écrié — de même que les camarades basques s'intègrent dans le processus de fusion avec EE, nous, nous n'avons d'autre choix que de fermer nos portes et de négocier à n'importe quel prix notre entrée dans le parti socialiste, qui, en termes relatifs, est beaucoup plus fort qu'Euskadiko Ezquerra ». Dans son rapport au CC de novembre, après avoir déploré le fait que le parti ne pouvait pas, à cause de sa situation intérieure, jouer le rôle qu'il devrait jouer dans la situation si critique du pays, il a réitéré : « Si nous faisons abstraction du parti communiste, de notre condition de communistes, de ce que nous, les communistes, nous représentons, à savoir non seulement une tradition, mais aussi une réalité qu'il faut projeter dans le futur, nous cessons d'être des eurocommunistes, nous sommes des eurosocialistes, des euro-nouvelle-gauche, des euroacrates, des europopulistes, mais non des eurocommunistes ».
Précisons, en passant, que Carrillo a confirmé l'orientation esquissée après le 23 février et approuvée par le Xe congrès sans cacher son pessimisme (il a même exprimé sa crainte qu'on n'arrive pas aux élection de 1983) « Aujourd'hui — a-t-il dit, entre autres, - la défense de la démocratie passe par la défense de la monarchie parlementaire ». Il s'est prononcé de nouveau pour l'entrée du PSOE au gouvernement, en s'engagent à « garantir une trève » à un gouvernement avec participation socialiste « sur la base d'un programme concerté ».
En fait, ce qui se passe dans le PCE est révélateur de la dynamique tendancielle de l'eurocommunisme. Cette dynamique se concrétise le plus nettement dans l'état espagnol parce que, d'un côté, le parti s'avère de plus en plus faible dans le rapport de force avec les socialistes (en Euskadi il est nettement minoritaire face aux courants nationalistes), de l'autre, même si les renovadores sont d'avis contraire, à plusieurs reprises le groupe carrilliste a pris ses distances par rapport à l'URSS d'une façon plus spectaculaire que d'autres partis communistes. En d'autres termes, les amarres historiques ont été dans une large mesures larguées, mais sans que cela ne soit compensé par un enracinement suffisamment profond dans la réalité nationale, plus concrètement dans les mécanismes de la démocratie bourgeoise. Par ailleurs, comme nous l'avons déjà expliqué dans notre article, si, dans un flou idéologique croissant, on adopte une stratégie qui ne se distingue pas qualitativement de celle des partis sociaux-démocrates ou socialistes, en prônant une transition graduelle au socialisme projetée dans un futur nébuleux, en fait une rationalisation réformiste des mécanismes du système, il est inévitable que les masses optent, surtout sur le terrain électoral, pour les partis qui, grâce à leur histoire et à leur intégration plus profonde dans le cadre national et international donné apparaîssent plus crédibles pour la réalisation d'un tel projet. Il est inévitable également que - surtout à la suite d'échecs sur ce terrain de la démocratie parlementaire qu'on privilégie - des secteurs croissants du parti lui-même s'interrogent sur la raison d'être du parti et s'efforcent de pousser à ses conséquences ultimes la logique de social-démocratisation qu'impliquent les conceptions eurocommunistes.
Est-il nécessaire d'ajouter que les résultats des élections grecques ont créé un problème supplémentaire aux partis eurocommunistes ? Certes, ils peuvent se féliciter du succès du PASOK, comme ils l'ont fait lors du succès de Mitterrand. Mais ils ne peuvent pas ignorer que la victoire du PASOK apparaît comme une nouvelle victoire socialiste y compris sur les partis communistes. De plus, alors que le PC qui partage leurs idées en est réduit aux dimension presque groupusculaires, la seule force qui, parmi les masses exploités, subsiste face au PASOK, c'est un PC qui reste strictement lié à la bureaucratie soviétique.
Nous ne soulevons pas ici la question de savoir s'il faut ou non s'attendre à un déclin irréversible des partis communistes des pays d'Europe capitaliste. Nous nous limitons à mettre en garde contre toute hypothèse trop simpliste. Il ne faut pas oublier, entre autres, que les partis sociaux-démocrates ou socialistes seront soumis à de rudes épreuves. Dans certains pays, d'ailleurs, ils sont en train de perdre des plumes ou ils les ont déjà perdues. La situation économique et politique mondiale n'est pas de nature à leur faciliter la tâche. Justement dans la mesure où les masses d'une série des pays les ont choisis en les considérant comme les instruments les plus fonctionnels ou les moins mauvais pour sortir des difficultés du chômage, de la vie chère etc. et réaliser un changement, il ne pourront pas ne pas payer le prix d'échecs qui, dans le cadre de leur stratégie et leurs orientations concrètes, sont inévitables. Cela ne va pas redorer automatiquement le blason des partis communistes, surtout de ceux qui se seront embarqués durablement dans la même galère. Objectivement, il existera des conditions beaucoup plus favorables que jamais dans le passé pour affirmer une stratégie qui ne soit ni socialdémocrate ni eurocommuniste et construire un parti révolutionnaire enraciné dans les masses. Mais si ces conditions ne sont pas exploitées à temps, quelles qu'en soient les raisons, on ne saurait exclure à priori une remontée de certains partis communistes, notamment de ceux qui auront pu maintenir des bases solides dans la classe ouvrière. 15 novembre 1981 Livio Maitan
(32) Certains prétendent que le trait typique d'un parti stalinien réside dans le fait qu'il défend le statu quo aussi bien nationalement qu'internationalement.
On pourrait dire, tout au plus, que la politique des PC impliquait le maintien du statu quo comme conséquence de leur subordination à la bureaucratie du Kremlin. Il est cependant trop simpliste de présenter même celle-ci comme partisane en toute circonstance du statu quo. La bureaucratie est opposée à tout bouleversement qui puisse miner, ne fût-ce que tendancieusement, sa domination. Mais dans une phase historique de crise du capitalisme à l'échelle mondiale, le problème qui se pose pour elle est comment s'adapter à des changements inévitables et comment exploiter même des bouleversements révolutionnaires pour renforcer ses positions stratégiques et son influence politique. Par ailleurs, les partis sociaux-démocrates seraient-ils moins favorables au statu quo ? Sur le plan international, n'ont-ils pas respecté, de même que les PC, le « compromis historique » planétaire de Yalta ? (33) On pourrait citer des exemples en ce qui concerne le PCI : le plus spectaculaire est celui des luttes sordides qui se sont développées depuis des années dans la Fédération de Bari et qui ont été dénoncées dans la presse du parti depuis une défaite dans des élections locales. Quant au PCE, déjà à l'époque du
IX* congrès surtout dans les Fédérations de Madrid et de Barcelone, des tensions se sont produites lors des élections des dirigeants, en fonction des intérêts ou « sensibilités » des différents secteurs. (34) Comme nous l'avons expliqué ailleurs, l'abandon du « modèle » du
« socialisme réel » permet aux eurocommunistes de ne pas prendre la responsabilité des crimes des directions des Etats bureaucratisés, mais ils perdent l'avantage de pouvoir faire référence à des exemples concrets. (35) Cuba est un cas exceptionnel que la Quatrième Internationale a analysé dans le dernier plénum de son Comité exécutif ; voir numéro spécial d'Inprecor. (36) Nous avons vu le commentaire angoissé de Rinascita sur le congrès du
PSOE. Au CC du PCI de juillet dernier, Terzi a admis que même en Italie le
PS apparaît comme « l'élément le plus dynamique pour débloquer la situation ». Au CC de janvier, Angiuli a explique que « beaucoup de camarades se posent la question de savoir si nous avons une stratégie et un parti capables de lutter pour une société socialiste ». (37) Dans une entrevue avec le Manifesto, pendant le X* congrès, le secrétaire du EPK. Lertxundi, a déclaré qu'il était pour la « troisième voie » et
« sans réserve » pour la politique de « concentration nationale » et qu'il n'avait avec Carrillo que des divergences tactiques. Dans son intervention au congrès, il avait dit la même chose (« nous sommes pleinement d'accord en ce qui concerne les fondements de l'eurocommunisme »), en limitant sa critique à des problèmes d'application de cette stratégie d'ensemble. (38) De tels militants ont participé, par exemple, en France au mouvement de l'Union dans les luttes. et en Italie. ils sont actifs, notamment dans les syndicats des métallos (voir l'article de Franco furgliatto, Quatrième Internationale N° 5).