Quelle est l'orientation politique de Tony Benn ? Il est plus que qui que ce soit dans l'aile gauche du parti travailliste identifié à la «stratégie économique de rechange ». Mais le SER jouit de l'appui de presque tout le monde au sein du Labour, de la confédération syndicale TUC à Denis Healy. Pourquoi Tony Benn apparaît-il comme quelqu'un de différent ? Sa caractéristique principale est l'importance qu'il attache à la démocratie politique.
Son évolution à gauche a commencé en 1968. Il a réagi aux évènement de mai '68 en France, au Printemps de Prague et aux échecs du gouvernement Wilson de l'époque - dans lequel il occupait le poste de Ministre de la Technologie - avec l'argument que la démocratie parlementaire contemporaine était inadéquate; « Le danger », disait-il, « c'est qu'elle conserve l'arrogance de l'absolutisme éclairé et cherche à attribuer au député élu une parcelle de droit divin, jadis réservé aux Rois, Au pire, elle maintient le citoyen éloigné des centres de décisions, en cherchant à la convaincre que l'urne dans laquelle il dépose son bulletin de vote constitue le dernier mot en matière de participation. Aussi attrayant que soit ce concept, il ne peut plus fonctionner. On est arrivé au bout du rouleau ; il faut repenser toute cette affaire » (1).
Pour Benn, l'aliénation à l'égard du parlement a deux causes : d'abord le consensus d'après-guerre sur la politique de « l'Etat du bien-être » (Welfare state) censée aboutir au plein emploi, à l'élévation constante du niveau de vie et à des avantages sociaux accrus. Cette politique acceptée conjointement par les conservateurs et les travaillistes, s'est effondrée.
Des gouvernements conservateurs ont attaqué directement des droits syndicaux essentiels. Des gouvernements travaillistes se sont inclinés devant les intérêts capitalistes et se sont abstenus de réaliser des réfor- mes. De ce fait, les masses laborieuses et leurs familles, c'est-à-dire la grande majorité des électeurs, n'avaient plus le moyen d'obtenir un gouvernement conforme à leurs préoccupations. Elles étaient délibérément frustrées du droit de contrôler leurs « gouvernements élus ».
La deuxième racine, était la montée inacceptable de « centres incontrôlables du pouvoir». Des institutions comme la haute administration des ministères et la Chambre des Lords n'étaient pas élues et elles étaient soustraites au contrôle populaire. L'économie était contrôlée en pratique par des multinationales et des banquiers qui utilisaient l'argument de la « nécessité économique » comme excuse pour imposer des mesures antiouvrières à des gouvernements élus. A partir de l'année 1980, Benn en était arrivé à proclamer publiquement un des « secrets » du gouvernement le mieux protégé par le consensus : le véritable pourvoir ne réside pas dans la Chambre des Communes. Il se situe dans les sommets de l'administration, à White hall. Le premier ministre et le cabinet contrôlent la Chambre et le parti majoritaire, au lieu d'être contrôlés par eux. D'importants centres de pouvoir se situent en outre dans les services de sécurité et d'espionnage, chez les « nouveaux clercs » des mass-média et auprès des barons des multinationales.
Tony Benn a donc recherché une stratégie politique qui permettrait au Parlement et au peuple de se retourner contre ces usurpateurs, grâce à une pression populaire venant de la base. Il a cherché par quelles voies l'action directe pouvait obtenir des changements politiques sans révolution violente.
Cela entraîne des conséquences immédiates pour la stratégie vers le socialisme. Il estima que le pouvoir des grands trusts devait être mis en question par les syndicats qui dévaient remplir un nouveau rôle politique, en se battant pour le pouvoir sur les lieux de travail.
De là, les idées du document du Labour sur la stratégie industrielle de 1973. Ce document réclame la création d'une société publique holding — le National Enterprise Board — qui servirait aussi d'agence pour des accords de planification tripartites. Ceux-ci subordonneraient l'industrie privée aux besoins publies et sociaux, en utilisant à la fois la carotte et le bâton. Elle serait amenée à discuter de ses projets d'investissements avec le gouvernement et les syndicats, mais en obtenant en échange de concessions « stratégiques » des promesses de paix sociale.
Ces propositions restent en-deçà de la nationalisation pure et simple, défendue par la tendance traditionnelle de la gauche travailliste, autour de Tribune. Mais pour Benn, de tels accords font partie de sa stratégie vers le socialisme par un transfert graduel de pouvoir aux travailleurs à l'entreprise. Benn défendit en outre l'idée que les prérogatives principales de l'actionnaire — décider de l'emploi du capital - seraient dorénavant exercées conjointement par les capitalistes, le gouvernement et les syndicats.
« Les syndicats ne devraient pas se limiter à des négociations salariales, mais s'occuper de plus en plus de la question des entreprises ». En d'autres termes, la Stratégie Economique de Rechange est pour Benn une stratégie de transition vers le socialisme par la conquête gra- duelle et pacifique du contrôle des entreprises par les syndicats. Elle fait partie d'une lutte pour la démocratisation de la société en général (le parallèle avec certains aspects de la stratégie eurocommuniste est manifeste).
Un des résultats de cette option de Benn, fut son attitude à l'égard des grandes luttes ouvrières contre le cabinet Heath au cours de la période 1970-1974. Contrairement à presque tous les autres dirigeants travaillistes il légitima ces luttes malgré leur caractère extra-parlementaire. Il fut fortement critiqué au sein du Labour parce qu'il appuya la « grève active » aux chantiers navals de l'UCS de Glasgow, et participa bras-dessus bras-dessous avec des délégués d'usines communistes à une manifestation dans cette ville. Il écrivit un article dans le quotidien Daily Mirror pour appuyer les cinq dockers qui avaient été emprissonés parce qu'ils avaient violé la législation antigrève de Heath en 1972. Alors que d'autres prirent leur distance à l'égard de l'action directe ouvrière, il lui accorda un appui enthousiaste, la considérant comme un « réveil de base », qui devait conduire à « une renaissance de notre confiance nationale en nousmêmes ».
Toute cette attitude lui donne une place spéciale dans l'histoire d'après-guerre du Labour : celle d'un parlementaire jouissant d'un rapport actif avec les syndicats. A l'opposé, Bevan, vers la fin des années "40, avait tourné le dos au problème que Benn assume franchement en 1972 : quel doit être le comportement d'un député travailliste devant l'action syndicale, surtout une action syndicale qui provoque un conflit entre les syndicats d'une part, l'Etat et le gouvernement d'autre part ?
Benn se prononça en faveur de l'action de masse syndicale et populaire, y compris jusq'à la confrontation avec la loi et l'Etat. Cela fait partie de sa stratégie qui cherche à attribuer aux syndicats un rôle politique permanent et nouveau dans la direction politique du pays.
Simultanément, il veut cependant limiter de manière décisive l'action populaire. Il plaide la cause de la « souveraineté du peuple sur le parlement ». Mais il n'a jamais réussi à démontrer concrètement comment cela devrait être réalisé. Les travailleurs dont les droits sont piétinés par des gouvernements qui se comportent comme des « despotes élus », n'ont le droit de changer cette situation que par la pression électorale ou morale. Ils n'ont pas le droit de dicter ou d'imposer leur volonté en renversant le gouvernement élu, car ce serait la subversion de la démocratie parlementaire — et ce malgré le fait reconnu que l'establishment n'hésite pas à forcer la main au parlement par tous les artifices extraparlementaires imaginables. La vision que Benn a du « changement » s'appuye avant tout sur le changement de la manière dont les parlementaires eux-mêmes agissent, pour qu'ils deviennent plus sensibles à la pression de la base.
« Historiquement, quand la pression démocratique d'en bas fut suffisamment forte, le système a fonctionné, parce que les gens d'en haut l'ont acceptée... Le changement démocratique commence avec une lutte en bas et s'achève avec une victoire parlementaire pacifique en haut. Voilà ce que j'appelle une démocratie populaire » (2).
Mais qu'est-ce qui arrive lorsque le parlement refuse d'accepter la pression populaire, et se laisse imposer ses décisions par les hauts fonctionnaires, les forces de sécurité, la confédération patronale ou le Fonds Monétaire International ? Que faut-il faire quand il s'avère que le Parlement est l'instrument de l'Etat et non du peuple ? Alors il faut résister, comme les travailleurs le firent sous le cabinet Heath, — mais sans aller trop loin. Benn se prononça en faveur de la résistance passive contre des lois injustes. Mais malgré cette auto-limitation volontaire, Benn resta pratiquement la seule figure politique centrale des années '70 qui plaida en faveur du droit des masses populaires à défier, d'une manière ou d'une autre, le pouvoir incontrôlable de l'Etat.
DEMOCRATIE PLEBEIENNE
ET RADICALE ET DEMOCRATIE PARLEMENTAIREBOURGEOISE De quelle tradition se réclame cette philosophie ? D'après Benn, elle est le produit d'une « école britannique du socialisme », unique en monde :
« Ce (socialisme démocratique) est un produit bien britannique, qui a été lentement façonné à travers les âges. Il plonge des racines profondes dans notre histoire, et a été nourri par la Bible, les enseignements du Christ, les Jacqueries, les Levellers (3), Tom Paine, les Chartistes, Robert Owen, les époux Webb, Bernard Shaw (4), des Fabiens, des libéraux, des radicaux et, à l'occasion, des marxistes » (5).
Voilà un comité de rédaction impressionnant ! Mais quelques figures ne trouvent pas place sur cette liste, et leur absence est fort significative : Eleanor Marx, James Connolly, John MacLean, Sylvia Pankhurst, Tom Mann (6), — figures qui jouèrent un rôle-clé au cours d'un des demi-siècles les plus explosifs de la lutte pour la démocratie, au moment de l'émergence du mouvement ouvrier politique dans les îles britanniques.
En faisant ce choix, Benn exprime trois de ses hypothèses de base concernant la tradition dont il se réclame : elle est britannique (en réalité anglaise) et unique ; elle est pacifique et constitutionnelle ; et elle est ininterrompue de 1381 à 1981.
Aucune de ces hypothèses ne résistent à l'examen. Sous le couvert d'assumer les traditions du début du mouvement ouvrier britannique, Benn doit en fait rompre avec cent années d'histoire ouvrière, au cours desquelles son héritage socialiste initial fut pratiquement excommunié par la direction . officielle du mouvement ouvrier, avant tout par le Parti travailliste lui-même. Cet héritage a été transmis soit par de petites sectes, soit par des syndicalistes de base, soit par des Irlandais, des Ecossais ou des féministes. Ce furent les plus opprimés socialement qui ont maintenu les traditions démocratiques du socialistes ; et ce furent presque tous des socialistes révolutionnaires.
La tradition à laquelle Benn se réfère, celle de la démocratie radicale prolétarienne ou plébéienne, n'est pas non plus typiquement britannique. Au contraire : elle date d'une époque où toutes les classes opprimés d'Europe et du Nouveau Monde se considéraient engagées dans une lutte d'émancipation commune contre les vieilles tyrannies. Benn se revendique d'une époque qui vit un agitateur comme Tom
Paine se sentir également chez soi en Grande-Bretagne, en France et en Amérique, et qui jouit de la sympathie des pauvres et des dépossédés dans chacun de ces pays.
Et finalement, ces traditions ne furent point pacifiques et constitutionnelles ; il fallut employer des moyens révolutionnaires pour conquérir la démocratie. Gouvernants et gouvernés considéraient tous les deux l'appel en faveur de la démocratie comme un appel aux armes. Les grands libérateurs de cette époque, du chef Leveler Libourne à Tom Paine et à Karl Marx, furent tous des révolutionnaires. Les Américains ont même inscrit dans leur Constitution (la Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis) le droit à l'insurrection.
La continuité logique de cette tradition, ce fut l'appui plein et entier que Marx accorda à la Commune de Paris et la théorie, formulée par Lénine, de la démocratie soviétique. Celle-ci proclame que tous les organes de gouvernement, y compris l'Etat, doivent rendre des comptes aux masses; qu'il faut impliquer les travailleurs directement dans la gestion de la société et de l'économie, en assurant que les fonctionnaires proviennent des rangs du mouvement ouvrier, sont élus. sont revocables par leurs électeurs, et ne sont rétribués qu'au salaire d'un ouvrier moyennement qualifié.
La « tradition officielle » du Parti travailliste date des années 1870. Elle se fonde sur l'adoptation, par de larges secteurs du mouvement ouvrier britannique, de la stratégie libérale qui consiste à utiliser l'Etat bourgeois en vue de gagner des concessions matérielles, disponibles du fait de la suprématie coloniale de la Grande-Bretagne. En échange, il s'agissait de supprimer la tradition de la lutte contre l'Etat, dans le pays même et à l'étranger.
L'idée s'imposa que le Parlement et les conseils municipaux sont les seuls canaux d'action politique. L'idée de l'action directe, de la mobilisation de masse employées pour arracher des conquêtes politiques, fut absente du vocabulaire du Parti travailliste. Elle ne réapparaît qu'aujourd'hui, à travers Tony Benn. Seul parmi les partis socialistes d'Europe, le Labour Party fut un parti parlementaire dès sa fondation. Depuis lors, il n'a pas cessé d'être un exemple pur de crétinisme parlementaire. Il a toujours considéré que les victoires et les défaites du mouvement ouvrier étaient presqu'exclusivement mesurables en termes de lois, et jamais comme résultats de luttes de masse.
Le point culminant logique de toute cette tradition, ce fut le gouvernement travailliste de 1945. Il réalisa un programme élaboré par le libéral Beveridge, discuté à l'avance en détail avec les conservateurs. Ce programme consista en une expansion considérable du secteur nationalisé de l'économie, l'emploi massif de techniques keynesiennes d'intervention de l'Etat en vue d'éviter les pires écarts du cycle économique. Tout cela correspond parfaitement à la stratégie d'une transition très lente et graduelle vers le socialisme, réalisée à l'aide de l'Etat.
DE BEVON A BENN L'aile Bevan du parti travailliste ne représenta que l'aile gauche de cette même stratégie. Elle était en faveur de plus de nationalisations, de plus d'avantages sociaux à plus bas coûts, accordés par l'Etat. Elle voulut construire le socialisme en rachetant l'economie aux capitalistes, morceau par morceau.
Cette tradition a pénétré tout le mouvement ouvrier britannique jusqu'aux os. Même des organisations comme le courant regroupé autour du journal The Militant, qui se considérère comme socialiste révolutionnaire, a élevé au niveau d'un axiome la thèse selon laquelle plus vous réclamez des nationalisations, plus vous êtes à gauche. Leur stratégie vers le socialisme est fondée sur la nécessité de faire adopter par le Parlement une Loi (Enabling Act) légalisant le droit pour un gouvernement travailliste de nationaliser tout ce qu'il veut. La bourgeoisie se lèverait alors pour déposer le gouvernement légal. Les travailleurs devraient se mobiliser pour le défendre, accouchant ainsi d'un gouvernement révolutionnaire.
Toute cette conception ignore le fait que comme le prouve l'action de la confédération patronale en 1974, il y a des moyens bien plus efficaces que la subversion armée de la part de la bourgeoisie pour paralyser un gouvernement qui lui déplaît. Si l'Etat et la bourgeoisie cessent de collaborer avec lui, il s'en suit un chaos économique qui rend le gouvernement impuissant. Cette impuissance ne peut être surmontée que si le gouvernement change de relais pour réaliser ses objectifs. Il doit s'appuyer sur l'action directe des travailleurs, les incitant à ouvrir les livres de compte, à occuper les usines, à organiser la production sous leur contrôle, et à établir des coordinations locales, régionales et nationales qui organisent la planification sous le contrôle direct des représentants élus des masses.
Une stratégie socialiste devrait aussi tenir compte du fait que confronté au chaos économique, un gouvernement travailliste soit refuserait de prendre de telles mesures, soit connaîtrait une scission, perdant du même fait sa majorité parlementaire. Une stratégie socialiste efficace consisterait par conséquent à préparer les syndicats et les masses à s'opposer au sabotage économique, en prenant en main les entreprises dans tous les cas, quelle que soit la majorité parlementaire, et à exiger qu'un nouveau gouvernement s'appuie sur la démocratie nouvelle issue des masses, et non sur la « majorité » illégitime et manipulée qui apparaîtrait brusquement au sein de la Chambre des Communes. Mais une telle orientation n'a jamais joué un rôle quelconque au sein du Parti travailliste, que ce soit dans son aile gauche ou son aile droite.
Il est vrai que le contrôle ouvrier jouit d'une tradition certaine au sein du Labour, mais seulement en tant qu'appendice de la revendication des nationalisations. Même si Benn ne propose pas un véritable controle ouvrier, Il a en tout cas effectué une véritable rupture avec la vieille tradition réformiste en réintroduisant, ne fût-ce que partiellement, l'idée qu'on puisse se battre pour des objectifs politiques sur les lieux de travail.
Pourquoi la tradition bevaniste a-t-elle commencé à décliner ? Pourquoi Bevan lui-même, avant sa mort, a-t-il quitté le camp bevaniste ? Pourquoi l'ancien bevaniste Michael Foot est-il aujourd'hui le ch f élu de tout le parti travailliste ? La cause réside dans le fait que la base matérielle pour des concessions à long terme en faveur de la classe ouvrière, financées par l'Etat, s'est évanouie avec la fin de l'ère de prospérité d'après-guerre et - pour la Grande-Bretagne - avec l'effrondement des revenus provenant de l'Empire.
On ne se rend généralement pas compte jusqu'à quel point les réformes travaillistes de 1945 ont été financées avec les profits de l'Empire. Comme le dit une étude consacrée à ce sujet : « Malgré des affirmations largement répandues et qui font autorité, la Grande-Bretagne n'est point sortie de la Deuxième Guerre Mondiale en ayant liquidé ses avoirs étrangers à long terme ... Keynes estima qu'elle avait tout juste liquidé un milliard de ceux-ci, sur un total de 3 milliards de livres, et qu'elle liquida en plus 500 millions de livres dans l'immédiat après-guerre... Bientôt s'effectuèrent des investissements étrangers d'une ampleur sans précédent dans l'histoire de la Grande Bretagne. Fin 1967, les avoirs britanniques à long-terme à l'étranger s'élevèrent à 12,6 milliards de livres, dont 11,6 milliards en mains privées » (7)
Voilà ce qui donna naissance à l'énorme secteur bancaire dans les îles britanniques, employant jusqu'à 1,2 million de personnes, et au rôle mondial militaire et financier de l'impérialisme britannique. Mais le fiasco de l'aventure de Suez en novembre 1956 fut l'annonce de la fin. Derrière la politique de la Grande-Bretagne en tant que puissance nucléaire, il y avait simplement la tentative de s'associer plus étroitement à l'impérialisme américain.
Lorsque Bevan rompit soudainement avec l'idée du désarmement nucléaire unilatéral, il le fit parce qu'il comprit clairement que sans son rôle de grande puissance, la
Grande-Bretagne ne pouvait plus financer le programme social qu'il avait en vue. Vingt ans plus tard, Michael Foot a clairement dit qu'il veut éliminer le désarmement nucléaire unilatéral (pourtant adopté par une large majorité au congrès du parti) du futur manifeste électoral. Et son premier acte lorsqu'il devint leader du parti fut celui d'exprimer un accord nauséabond avec la politique de Mme Thatcher en Irlande. Il est le dernier d'une longue série de chefs travaillistes qui ont appris que le prix du « pouvoir », c'est l'appui du Foreign Office et du Ministère de la Défense. Mais tout le problème est là : aujourd'hui, cet échange n'a plus beaucoup de contenu.
La renaissance d'une tradition radicale-démocratique dans la classe ouvrière britannique reflète la découverte, à un niveau plus élevé de la politique en Grande-Bretagne, qu'il n'y a plus de place pour une stratégie de concessions matérielles obtenues à travers les finances publiques.
La réaction de Benn, à cette situation nouvelle qu'il découvrit lorsqu'il fut ministre de la Technologie en 1966, ce fut de rechercher un autre modèie pour financer des concessions matérielles, un modèle dans lequel la force de l'économie nationale financerait le progrès social, force à laquelle le mouvement ouvrier donnerait sa contribution en étant impliqué plus étroitement dans la gestion de la production, répondant à cela par plus de créativité et plus de productivité. Il avait er vue les modèles allemands et japonais. Mais la bourgeoisie britannique n'est pas prête à s'engager dans un tel cours avant d'avoir brisé d'abord la force de la classe ouvrière. Benn s'est donc heurté à une énorme résistance, — ce à quoi il répond en cherchant à mobiliser les travailleurs comme une force de pression extra-parlementaire en vue de briser cette résistance.
Il s'associe ainsi à la tradition révolutionnaire de trois manières : en ramenant sur le devant de la scène la tradition démocratique du socialisme ; en défendant une stratégie socialiste fondée sur le contrôle et la gestion de l'économie par les travailleurs eux-mêmes ;
Men approuvant l'emploi de l'action directe de masse à des fins politiques. Mais il recule devant la conclusion logique de sa propre argumentation, parce qu'il ne peut pas accepter le fait que la démocratie pleine et entière, le contrôle ouvrier et le pouvoir des masses populaires, ne peuvent être réalisés que par une révolution socialiste.
L'apparition d'un dirigeant de la gauche travailliste du type de Benn a des racines matérielles profondes dans la société britannique. Cela se reflète dans la nature de ceux qui l'appuient. Une nouvelle couche de dirigeants travaillistes est en train d'émerger qui défendent les mêmes idées de démocratie, d'action populaire et de lutte pour le contrôle sur les centres de décision. La tentative de dirigeants locaux comme Ted Knight et Ken Livingstone (8) de rechercher les moyens d'affronter le gouvernement et de s'appuyer à cette fin, au besoin, sur des grèves, reflète l'impossibilité croissante d'utiliser les conseils. municipaux conquis au moyen du suffrage universel pour arracher des concessions matérielles.
Encore plus significatif est l'appui très large que Benn trouve au sein des syndicats. Lorsqu'il présenta la première fois sa candidature au poste de vice-dirigeant du parti, sa campagne fut considérée comme simple geste symbolique. Aujourd'hui, presse, radio et télévision se demandent avec angoisse s'il peut gagner, et ce qu'il faut faire au cas où il gagne. Cela démontre qu'une couche large de syndicalistes est amenée à remettre en question la politique travailliste traditionnelle, et qu'elle se tourne vers Tony Benn en tant qu'incarnation la plus proche de ses propres préoccupations. Benn fournit ainsi un point de ralliement pour tous ceux qui évoluent vers des idées révolutionnaires. Les socialistes révolutionnaires ont deux tâches à accomplir : lutter aux côtés de ces travailleurs sur chaque question qui permet de faire avancer cette lutte ; critiquer les idées de Benn de manière claire et incisive. LES CONTRADICTIONS DE LA
STATEGIE DE BENN sur quoi cette critique doit-elle être centrée ? Tout d'abord, nous devons constater qu'il recherche une politique étrangère encore acceptable pour le capital. Il réclame une politique de défense non-nucléaire au sein de l'OTAN. Il demande le retrait des troupes britanniques d'Irlande, et leur remplacement par des troupes de l'ONU.
Il demande que la GrandeBretagne se retire du Marché Commun. mais afin de gagner de l'appui pour cette proposition au sein de la bourgeoisie, il combine cette proposition avec celle d'une reconstructien nationale de l'économie, au sein de laquelle le marché et la concurrence, et le Capital lui-même, continueraient à jouer un rôle.
En d'autres termes : Benn suppose que parce qu'il avance des réformes raisonnables qui pourraient être à l'avantage de tous, les capitalistes pourraient être amenés à les accepter pacifiquement s'ils se trouvent confrontés avec un gouvernement suffisamment énergique.
Mais l'application de telles réformes dans les conditions d'une classe ouvrière non défaite et d'une classe dominante accrochée à ses investissements etrangers aurait un effet tout-à-fait différent. Elle rendrait impossible un redressement des profits capitalistes, sinon sur une très longue période. Elle élèverait les aspirations ouvrières au point où celles-ci ne pourraient être réalisées sans que des coups décisifs ne soient portés au capital. Elle terrifierait le capital et l'amènerait à un exode dans la panique, ce qui conduirait à une crise terrible et inflationniste de la balance des payements.
Voilà pourquoi les propositions avancées par Tony Benn en 1974, lorsqu'il fut ministre, avaient déclenché une opposition si violente de la part de la bourgeoisie. La classe dominante avait peur, non pas tellement de ce que Cenn pourrait faire lui-même, mais de ce que pourraient faire les travailleurs qui le suivent, lorsqu'ils se rendraient compte de la résistance que les capitalistes opposeraient aux réformes travaillistes.
Voilà où se trouve la faiblesse centrale de sa stratégie. Il considère que toutes les réformes qu'il propose pourraient être tôt ou tard acceptées par les capitalistes, — peut-être après un peu de lutte et de pression. Mais ils finiront par devenir raisonables. Il recherche donc un nouveau consensus — dans ses propres termes : « un nouvel accord constitutionnel ». Mais cette stratégie laisserait dans les mains des capitalistes les armes qui lui infligeraient une défaite. Elle permettrait à la bourgeoisie de faire « chanter » le gouvernement en menaçant de lui retirer sa collaboration.
Pour la même raison, la gestion tripartite est une violation flagrante des exigeances démocratiques des travailleurs, car elle ne permet guère d'incarner la souveraineté du travail dans les entreprises. La proposition de Benn d'accorder aux syndicats le droit à une information pleine et entière et tout ce qui se passe au sein des firmes capitalistes est évidemment très importante. Mais elle ne signifie pas que de ce fait, les travailleurs exerceraient un véritable contrôle sur l'économie. Un tiers seulement des membres des conseils d'administration seraient des représentants des travailleurs. Le deuxième tiers représenterait les actionnaires, le troisième les pouvoirs publics.
En outre, puisque la stratégie de Benn implique qu'on négocie le contrôle ouvrier au lieu de l'arracher par la lutte, elle ouvre largement la porte pour que la bureaucratie syndicale s'intercale entre les pr priétaires et les travailleurs. Au sein du Conseil National de l'Entreprise et du « Comité Bullock pour la démocratie industrielle », ce furent les dirigeants syndicaux qui étaient le plus portés à limiter l'ampleur du contrôle réel exercé par leurs membres. Pour que les syndicalistes puissent redevenir maîtres des syndicats, il faut défendre une orientation qui empêche que les représentants des travailleurs ne puissent agir comme des « arbitres » entre le Capital et le Travail, et utiliser ce rôle d'arbitre pour imposer les exigences des patrons à leurs propres membres.
L'approche de Benn le rend inapte à comprendre et, a fortiori à résoudre, la question de la force. Parce qu'il cherche à tout prix à éviter un affrontement révolutionnaire, il est incapable de préciser qui devra réaliser sa politique. La loi la plus simple et la plus efficace qu'un gouvernement ouvrier devrait prendre pour permettre le contrôle sur l'industrie, ce serait une loi donnant aux travailleurs de chaque entreprise et de chaque branche d'industrie le droit d'y prendre toutes les mesures nécessaires pour permettre au gouvernement de réaliser son programme social. Mais pour pouvoir être appliquée effectivement, une telle loi en réclamerait une autre qui désignerait les seuls représentants élus des travailleurs comme agents du gouvernement dans tous ses rapports avec l'industrie. Ces deux lois impliqueraient la destruction de fait de tous les droits de propriété privée de la part des classes possédantes, et une dissolution de l'administration gouvernementale telle qu'elle existe aujourd'hui.
Le meilleur moyen pour préparer la classe ouvrière à devenir capable d'agir de la sorte comme appui du gouvernement ouvrier, ce serait s'orienter dès maintenant vers un appui de l'action ouvrière sous toutes ses formes. Une lutte active dès maintenant contre les fusées Cruise, en faveur de la semaine des 35 heures, pour un programme actif de dépenses publiques, contre le Marché Commun, pour l'appui à toutes les revendications démocratiques des Irlandais, des femmes, des noirs, créerait les meilleures conditions pour obtenir gain de cause en ces matières, unifierait la classe ouvrière politiquement et la prépa- rerait à l'exercice du pouvoir.
Mais Benn ferme la porte à une telle orientation en disant qu'il ne faut pas « jouer des muscles industriels pour renverser le gouvernement ». C'est lorsqu'il s'agit de préciser le rôle du parlement qu'apparaît la plus grande faiblesse de Benn. Il argumente en faveur de la souveraineté du peuple sur le Parlement, mais refuse de réaliser la seule mesure qui permettrait d'arriver à cette fin : la création d'un appareil d'Etat démocratique dans les mains des masses populaires.
Il s'appuye sur deux thèses fausses. D'abord, il estime que du fait des traditions parlementaires de la Grande-Bretagne, la classe dominante permettrait que se réalise le socialisme à travers l'utilisation du Parlement. Ensuite, il estime que du fait de la foi de la classe ouvrière dans le parlement et dans la démocratie parlementaire, elle ne s'engagerait pas dans l'action révolutionnaire et n'aurait pas besoin de le faire.
Tout cela n'est ni juste du point de vue historique ni correct du point de vue stratégique. Benn confond systématiquement l'emploi de la violence minoritaire avec l'emploi de la force. Des formes d'action comme des piquets massifs de grève ou l'occupation des entreprises sont fort coërcitives mais peuvent être totalement distinctes de l'emploi de la force contre les personnes, - à condition d'entraîner un si grand nombre de participants que ceux qui y sont opposés, et avant tout la police, hésitent à utiliser la violence contre eux. Benn iduntifie l'action révolutionnaire avec des formules absurdes comme « la création d'un mouvement de guerilla à Morecambe » (langage emprunté à la bourgeoisie et à ses mass media, soit dit en passant). mais il ignore le fait qu'au cours de toutes les révolutions qui se sont déroulées dans l'histoire, les facteurs décisifs ont été l'armement des masses populaires, leur nombre et leur refus résolu d'accepter des compromis. Ce qui rend leur action révolutionnaire, c'est le fait que les masses imposent leur autorité à la place de celle du gouvernement. Pour ce faire, elles doivent mettre en place un nouveau gouvernement, et se débarrasser de l'ancien.
Si on examine notamment ce qui est arrivé effectivement au cours de la révolution anglaise du 17e siècle, on constate qu'elle aboutissait à une guerre civile conduite par deux armées rivales. Ceux qui se battaient pour le pouvoir du parlement ne demandaient pas un roi disposé au compromis, un roi plus démocratique ou « plus ouvert » ; ils réclamaient la mort du roi.
Si Benn voulait vraiment reprendre la tradition de la révolution anglaise, y compris celle des Levellers, il devrait demander que le prochain gouvernement travailliste établisse une milice parlementaire afin d'écraser la résistance des « centres de pouvoir incontrôlables » comme Whitehall, l'armée et la police bourgeoises, la confédération patronale et les banques. Le Labour devrait s'engager à dissoudre ces organes non élus dès qu'ils lanceraient leur défi au Parlement, - comme ils le firent en 1974. Il devrait arrêter comme traîtres violant la loi tous ceux qui refuseraient de reconnaître la caractère constitutionnel des décrets du gouvernement démocratiquement élu, —exactement comme le fit le Parlement au cours de la révolution anglaise. Ce processus « autoritaire » n'impliquerait pas plus de violence que les Etats bourgeois d'aujourd'hui n'en employent contre les travailleurs. Le problème à résoudre n'est pas celui de la violence, mais bien celui de l'autorité, des lois, de la constitution, de l'appareil d'Etat : quels intérêts de classe servent-ils ? Qui les compose ? Sur qui s'appuyent-ils ?
Pareille orientation représenterait au moins la continuité de la tradition dont Benn se réclame. Mais en elle-même, elle ne constituerait pas encore une stratégie adéquate vers le socialisme. Car elle part de l'hypothèse qu'il faut, en tout cas et avant tout, gagner une majorité parlementaire. Une stratégie qui combine des revendications fort radicales avec l'exigence de disposer dans tous les cas d'une majorité au Parlement laisserait la classe cuvrière à la merci d'une changement du système électoral.
La contradiction de cette stratégie éclate lorsqu'on se rappelle que Benn lui-même reconnait que le pouvoir réel ne se situe pas au Parlement. La bourgeoisie peut utiliser ses centres réels de pouvoir - incontrôlables, comme Benn les définit correctement - afin de s'assurer qu'une majorité parlementare en faveur d'un changement réel n'émerge jamais, — au besoin en scissionnant le parti travailliste, comme elle est en train de le faire maintenant.
En fait, il y eut un moment récent pendant lequel la classe ouvrière gagna de reelles concessions : entre février et octobre 1974, lorsque le cabinet Wilson minoritaire au parlemem, était au pouvoir. Ce gouvernement abolit le contrôle sur les salaires, permit un accroissement des salaires de 16 %, accrut les dépenses de services publics de 3 milliards de livres, imposa le bloca- ge des prix et des loyers etc. Ce gouvernement minoritaire put faire tout cela parce que la classe ouvrière venait justement de démontrer sa force immense en chassant du pouvoir par l'action directe (la grève des mineurs) le gouvernement heath, majoritaire au parlement. La clé de ce que le Labour réalisa par la voie parlementaire se trouve en dehors du parlement. Les dernières réformes réalisées furent le sousproduit de l'action de masse directe extraparlementaire.
Ce que les travailleurs rencontrent en dehors du parlement, ce ne sont pas des parlementaires « raisonnables ». C'est le patronat et l'appareil répressif. Lorsqu'ils ont combattu la Loi sur les Relations Industrielles du gouvernement Heath, lorsqu'ils ont combattu les licenciements au moyen d'occupations des usines, ce sont à ces forces qu'ils se sont heurtés. Une stratégie socialiste doit partir du principe qu'une lutte pour l'extension des droits démocratiques, pour le droit des travailleurs de contrôler l'économie, se heurterait à la répression de ces « agences incontrôlables » que Benn lui-même a identifiées ; il faut organiser la résistance contre ces « agences ». Une telle stratégie doit s'appuyer sur une ligne politique qui permette aux travailleurs dès maintenant de faire l'expérience de la puissance de leur propre organisation, non seulement du point de vue défensif mais encore comme force principale pour imposer un changement décisif. Voilà pourquoi une lutte pour le contrôle ouvrier, pour un plan ouvrier de redressement de l'économie, doit occuper une place de choix dans une telle stratégie.
Nous ne pouvons nous satisfaire d'une stratégie qui ne vise qu'à accorder des pouvoirs partiels aux masses populaires. Nous devons proclamer que le pouvoir populaire n'est possible que si les « agences incontrôlables » sont dissoutes et remplacées par des organismes véritablement démocratiques des masses laborieuses et de leurs familles. Et nous devons ajouter qu'aucune stratégie ne peut réussir si elle commence par appuyer ces « agences incontrôlables » contre le peuple en lutte, ou par une tentative de les utiliser afin de faire voter des lois.
Le rôle des parlementaires doit être au contraire celui d'être les champions des masses contre l'Etat et d'aider à la naissance d'un Etat ouvrier réellement démocratique.
A cette fin, il faut combiner l'action parlementaire et l'action de masse. A cette fin, il faut organiser une aile gauche dans le Labour et dans les syndicats, prête à combattre sans réticences la richesse et les gens en place, et clairement dédiée à la création d'une économie socialiste, démocratiquement planifiée. Pareille organisation socialiste révolutionnaire pourra compter dans ses rangs des milliers de travailleurs qui, aujourd'hui, en se tournant vers Benn, commencent en réalité à tourner le dos à une tradition du parti travailliste, qui est depuis longtemps dépassée par les événements.
NOTES (1) Tony Benn, Speeches, éd. Yoan Bodington, Spokesman 1974, p. 221. 4'4 Tony Benn, Speeches, p. 275. (3) Les Levellers furent l'aile gauche de la révolution anglaise de 1649. (4) Tom Paine fut l'un des principaux théoriciens de la révolution américaine de
1776. Robert Owen fut le premier et principal socialiste utopique anglais, fondateur des coopératives de production. Les époux Webbe furent parmi les principaux théoriciens sociaux-démocrates du Labour. Bernard Show, un des plus grands auteurs dramatiques britanniques, fut l'inspirateur de la Fabian
Society, groupe de pression gradualiste et ultra réformiste au sein du Labour. (5) Tony Benn, Arguments for socialism, Penguin 1979, p. 146. (6) Eleanor Marx, la fille aînée de Karl Marx, joua un rôle important dans l'organisation syndicale des travailleurs et travailleuses non-qualifiés de /'East
End de Londres. James Connoly fut le dirigeant socialiste révolutionnaire le plus important en Irlande fusillé lors de l'insurrection irlandaise de Pâques
1916. John MacLean fut un dirigeant révolutionnaire des travailleurs de
Glasgow (Ecosse), emprisonné pendant la Première Guerre Mondiale pour son opposition à la guerre. Tom Mann fut un dirigeant syndicaliste révolutionnaire,
Sylvia Pankhurst une dirigeante d'abord féministe, puis comuniste vers la même époque. (7) Phillips et maddock, The Grewth of British Economy, McMillan, p. 39. (8) Ted Knight est le dirigeant travailliste de gauche d'un quartier de Lonares, Ken
Ken Livingstone, le président travailliste de gauche du Conseil Municipal de Londres.