Parmi les changements les plus importants qui se sont produits dans les dernières années en Amérique latine il faut souligner l'intervention de plus en plus active et le poids croissant de la social-démocratie européenne dans la vie politique du continent. La Conférence des Dirigeants politiques d'Europe et d'Amérique latine pour la Solidarité Démocratique Internationale, qui fut réalisée en mai 1976 avec la participation des dirigeants les plus importants des partis sociaux-démocrates et socialistes européens et de nombreux partis latino-américains de type social-démocrate, travailliste ou populiste marque le début d'une nouvelle étape d'activité politique : l'Internationale socialiste, dont Willy Brandt était devenu président en novembre de la même année, et qui était auparavant un club fermé de la socialdémocratie européenne, se transforme en un centre d'action avec un rôle actif dans le « Tiers Monde » et notamment en Amérique latine.
Le soutien à la révolution sandiniste au Nicaragua, l'intervention avec succès pour assurer la victoire électorale d'un parti se réclamant de l'Internationale socialiste en République dominicaine en 1978, l'affrontement actuel avec l'impérialisme nord-américain à propos du Salvador ne sont que quelques exemples de l'activité de l'Internationale socialiste dans les développements politiques de la région. La déclaration programmatique de Santo Domingo lors de la première conférence régionale de l'Internationale socialiste pour l'Amérique latine et la Caraïbe (mai 1980) exprime dans la forme la plus claire les intentions des partis « socialistes, travaillistes et anti-impérialistes » de la région : ils s'efforcent de « construire un vigoureux mouvement de solidarité avec les forces populaires des pays du Monde en alliance avec les organisations démocratiques et progressistes des pays développés » (Nuva Sociedad, n° 47, marzo-abril 1980, P. 167). Il ne s'agit pas seulement d'une autoproclamation propagandiste : dans son discours au deuxième congrès du PC cubain en décembre 1980, Fidel Castro explique que « l'Amérique latine s'est transformée dans l'une des scènes permanentes de la social-démocratie » et estime que dans la situation présente « la participation socialedémocrate et la social-démocratisation de vieux partis bourgeois et oligarchiques d'Amérique latine est un élément positif. Elles élargissent les forces et le terrain de lutte contre la domination de l'impérialisme nord-américain ».
Pour apprécier ce changement du panorama politique d'Amérique latine il faut rappeler quelle était la situation dans les années 1960. L'Internationale socialiste était quasi inexistante au niveau latinoaméricain, ses partis, dans leur majorité, n'étaient que des sectes, qui se distinguaient surtout par leur anticomunisme inconditionnel, qui les amena souvent à collaborer avec l'impérialisme. La gauche latinoaméricaine, qui à l'époque s'efforçait d'impulser la lutte anti-impérialiste sur la base du modèleidéalisé - de la révolution cubaine, n'avait pas beaucoup de sympathie pour une social-démocratie européenne, souvent complice de l'impérialisme (par exemple, lors de la guerre du Vietnam). La social-démocratie apparaissait comme un agent de l'impérialisme, comme une tendance politique fondamentalement contre-révolutionnaire et d'aucune façon comme une force indépendante ou un soutien possible aux forces progressistes d'Amérique latine.
Maintenant, l'image a changé radicalement. Il faut saisir les traits nouveaux de l'offensive de la socialdémocratie internationale. Puisqu'il n'y a pas dans le continent une social-démocratie classique (avec l'exception possible de quelques minipartis argentins qui se réclament de l'héritage du socialisme de la Ile Internationale), on a cherché la collaboration avec des forces politiques plus hétérogènes, souvent d'origine populiste, qui représentent des tendances réformistes essentiellement bourgeoises ou petites bourgeoises : par exemple, l'Apra au Pérou, l'Acción Democrática au Venezuela, le PLN au Costa Rica. La nouveauté dans la politique de l'Internationale socialiste ne réside pas seulement dans l'effort de coordonner les activités de partis « réformistes » si différents, qui, étant donné la « modération » et le flou de leur idéologie, apparaissent comme des partenaires acceptables du projet également flou d'un « socialisme démocratique » qui laisse intactes les structures capitalistes. La nouveauté réside surtout dans l'effort conscient pour obtenir la collaboration de forces politiques nouvelles qui ne peuvent être caractérisées aucunement comme sociales-démocrates dans la mesures où elles ont des objectifs programmatiques carrément socialistes et une pratique politique basée sur la lutte des masses. C'est le cas du MIR bolivien, mais aussi du FSLN nicaraguayen et du MNR salvadorien qui participe au FDR. Il faut mentionner aussi le PT brésilien, parti qui est expression du mouvement ouvrier et qui est très apprécié par l'Internationale socialiste, bien qu'il n'ait pas assisté à ses congrès, comme on a pu le constater lors du tour de Lula en Europe au commencement de cette année.
Pour réaliser une telle collaboration la social-démocratie devait renoncer à des principes qu'elle avait
L'AMERIQUE LATINE considérés pendant des décennies comme intouchables : 1) Son anticommunisme traditionnel qui exclut toute forme de collaboration avec des partis communistes (« principe » toujours en vigueur en Allemange fédérale). L'Internationale socialiste accepte aujourd'hui que certains de ses membres (par exemple, le MNR salvadorien) ou des sympathisants (le MNRI et le MIR de Bolivie) opèrent dans des coalitions avec le parti communiste de leur pays ; 2) Le rejet de la lutte armée comme chemin vers le pouvoir. Dans des cas spécifiques on accepte la lutte armée pour renverser des régimes dictatoriaux ou repressifs (exemple Nicaragua et Le Salvador) ; 3) L'hostilité envers tout ce qui irait au delà d'une démocratie purement représentative et comporterait une démocratie à la base des mobilisations des masses en dehors de la légalité existante.
En Amérique latine la socialdémocratie européenne accepte désormais des méthodes de lutte qu'elle rejette dans ses propres pays. Cela mérite d'être souligné, notamment dans le cas de la social-démocratie allemande, traditionnellement inspirée par un anticommunisme orthodoxe. Il s'agit, par ailleurs, du parti qui a le plus grand poids dans l'Internationale socialiste non seulement à cause du prestige de son président Willy Brandt, de son rôle comme parti de gouvernement dans la deuxième puissance capitaliste et de sa contribution financière (selon James Petras, il paie le 60 % des frais de l'Internationale, voir article dans Le Monde diplomatique de juin 1980), mais également du fait qu'il est probablement le seul parti qui dispose de son propre appareil
- un appareil très efficient - pour mener sa politique extérieure. On ne saurait sousestimer le rôle de la Fondation Friedrich Ebert, qui a plus de représentants permanents dans les différents pays d'Amérique latine que l'Internationale socialiste ou que tous les autres partis sociaux-démocrates européens. Les fondations politiques, liées aux partis représentés au Parlement, sont des institutions sui generis dans la politique de l'Allemagne fédérale (a côté de la fondation Ebert, qui est sociale-démocrate, il y a la fondation Adenauer qui est démocrate-chrétienne, la fondation Naumann qui est libérale et la fondation Seidee - très droitière -qui est liée au parti social-chrétien bavarois). Elles reçoivent toutes de l'Etat la quasi totalité de leurs fonds, mais elles apparaissent comme des entités indépendantes par rapport aussi bien à leurs partis qu'à leur base qui ne connaissent pas en détail leurs activités et à plus forte raison ne peuvent pas les contrôler. La fondation Ebert, la plus importante de ces institutions,a un poids spécial parce que la socialdémocratie est au gouvernement (elle ne perderait pas, toutefois, ses fonds dans l'éventualité de l'installation d'une nouvelle coalition). Elle est en même temps une expression politique du courant socialdémocrate ( à ce titre elle joue parfois le rôle d'exécutant de l'Internationale socialiste) et une partie complémentaire de l'appareil d'Etat, non seulement parce qu'elle est financiée par des fonds officiels, mais aussi parce qu'elle joue le rôle d'un service parallèle à l'extérieur, notamment là où les représentants diplomatiques sont inefficaces ou ne peuvent pas agir. En dernière analyse, la fondation Ebert est le reflet le plus clair de l'étatisation de la social-démocratie allemande.
Ses activités en Amérique latine sont multiples. Elles consistent, dans une proportion importante, dans la promotion de recherches scientifiques sur la réalité économique, sociale et politique des différents pays (réalisées par des boursiers allemands et des chercheurs latino-américains). Les résultats sont en partie publiés, en partie considérés comme information réservée pour la Fondation, qui la transmet à l'Etat, son bailleur de fonds. La Fondation organise des seminaires pour des experts sur les matières les plus différentes (allant de la réforme agraire aux mass media) des cours de formation pour des cadres des syndicats et des cooperatives et elle soutient aussi directement certains partis politiques, par exemple à l'occasion de leurs campagnes électorales.
La social-démocratie allemande a démontré que par des interventions bien calculées on peut changer la physionomie politique de tout un pays. Elle a remporté un grand succès dans la péninsule ibérique avant et après la chute des dictatures en Espagne et au Portugal. Le PS portugais a été fondé dans l'exil dans une école de la Fondation Ebert en Allemagne, et a pu se développer grâce à un appui financier massif et grâce à la collaboration d'experts allemands. Il a mené avec succès sa campagne contre le parti communiste et la gauche radicale et il a finalement formé un gouvernement qui, loin de commencer à construire une société socialiste, s'est efforcé de détruire les conquêtes fondamentales de la révolution de 1974. En Espagne aussi le PSOE a reçu l'aide de la social-démocratie et, ce qui est probablement encore plus important, le soutien des syndicats allemands pour la construction de l'UGT. De cette façon on a détruit la possibilité de la création d'une seule centrale syndicale. Aujourd'hui les représentants des partis socialistes en Espagne et au Portugal - y compris Felipe Gonzalez et Maric Soares - jouent un rôle très important dans la diplomatie de parti, qui accompagne l'offensive de L'internationale socialiste en Amérique latine. Il faut maintenant examiner les explications qui furent données jusqu'ici sur l'offensive de l'Internationale socialiste en Amérique latine et le rôle prépondérant de la social-démocratie allemande dans ce cadre. Il y a quelques années beaucoup d'observateurs croyaient encore qu'il y avait une espèce de division du travail avec l'impérialisme nord-américain : la socialdémocratie pouvait intervenir et chercher des alliés dans des cercles modérément anti-impérialistes, où les Etats-Unis étaient trop discrédités, surtout après la faillite totale de l'Alliance pour le Progrès et leur soutien au coup contre le gouvernement de Salvador Allende. On ne saurait nier que, sur la base commune de l'anticommunisme, des formes de collaboration secrètes entre les Etats-Unis et la socialdémocratie européenne ont existé dans le passé. Mais, au fur et à mesure que la concurrence interimpérialiste devient plus aigüe, des conflits de plus en plus nets surgissent. Déjà en 1975 l'Allemagne et le Brésil ont conclu un traité sur l'énergie nucléaire en s'opposant ouvertement à la volonté des EtatsUnis. Aujourd'hui il serait absurde d'interpréter l'affrontement entre les Etats-Unis et l'Internationale
L'AMERIQUE LATINE socialiste sur le Salvador comme un espère de division du travail.
Les interprétations qui établissent un lien entre l'offensive politique de la social-démocratie et l'expansion du capital allemand par des investissements directs en Amérique latine sont plus sérieuses. Il y incontestablement une coïncidence dans le temps : la social-démocratie est au gouvernement depuis 1966 (comme force majoritaire depuis 1969) et c'est depuis lors qu'on constate une forte augmentation des investissements allemands dans certains pays d'Amérique latine (en premier le Brésil, ensuite l'Argentine et le Mexique). Les multinationales allemandes ont réussi à bâtir de véritables empires économiques dans les pays les plus dévelopés de la région, surtout dans l'industrie automobile, électronique, chimique et métallurgique. Volkswagen do Brasil, qui jusqu'à une date récente produisait plus que la moitié des voitures au Brésil, est un symbole de l'expansion du capital allemand.
De tout cela on a voulu tirer la conclusion que, dans ses activités au sein de l'Internationale socialiste aussi, la social-démocratie allemande n'est qu'un agent du capital de son pays. Elle lui déblayerait le terrain, en créant les conditions politiques et sociales pour l'installation de ses multinationales. Toutefois, si nous analysons les faits de plus près, il nous paraît difficile d'admettre l'existence d'un lien si direct qui supprimerait la spécificité de la social-démocratie elle-même.
En premier lieu, il n'est pas vrai que l'activité de l'Internationale socialiste se développe surtout dans les pays où le capital allemand est concentré. Les interventions politiques de l'Internationale socialiste ont eu lieu dans des région ou des pays où l'intérêt direct du capital allemand est faible, voire inexistant. C'est la cas du Chili, où la socialdémocratie a condamné le coup de Pinochet et donné un appui considérable à ses victimes. C'est le cas aussi de la Bolivie où l'Internationale socialiste a soutenu la coalition progressiste UDP qui a gagné les élections de l'année passée (pendant un certain temps le régime de Garcio Meza a été condamné même officiellement par l'Allemagne fédérale). C'est en réalité l'absence — et non la présence — du capital allemand (qui est toujours prêt à accepter des régimes répressifs lorsqu'il s'agit de sauvegarder ses propres intérêts) qui permet à la social-démocratie d'agir selon les principes progammatiques de l'Internationale socialiste, à savoir de soutenir la démocratie pluraliste, l'organisation de la classe ouvrière, et des mouvements de libération qui veulent renverser des régimes dictatoriaux ou répressifs. On peut le constater en Amérique centrale aussi : le capital allemand ou européen n'a pas d'intérêts substantiels au Nicaragua et au Salvador, et personne ne saurait sérieusement prétendre que l'appui donné à la révolution sandiniste ou au FDR salvadorien a pour but de préparer le terrain au développement des multinationales allemandes.
Qu'est-ce qu'il se passe dans les pays où le capital allemand a des intérêts importants ? Ce n'est pas par hasard si, jusqu'ici, l'Internationale socialiste n'a pas eu d'activités d'envergure en faveur de la démocratie et des droits syndicaux en Argentine ou au Brésil. Les multinationales européennes exploitent autant que les multinationales nord-américaines les condi- tions politiques et sociales qu'assurent les régimes militaires de ces pays. En cas de grèves, les entreprises allemandes ne sont pas moins dures que les entreprises nord-américaines et n'hésitent pas non plus à demander le soutien de l'Etat militaire. Le soutien de la social-démocratie et de ses syndicats à des syndicats indépendants (par exemple, lors des grèves dans l'industrie automobile au Brésil) n'est pas très efficace et il arrive tardivement. Il n'y a pas non plus de pression du gouvernement allemand pour la défense des libertés politiques et syndicales dans ces pays.
Il est possible que les représentants les plus lucides du grand capital allemand préfèrent un régime politique moins répressif en Argentine ou au Brésil, une forme plus institutionalisée de la lutte de classes qui puisse garantir une stabilité à long terme, et qu'ils accepteraient même des syndicats libres pour négocier des contrats collectifs d'une façon régulière et éviter des grèves incontrôlables. Il y a, peut-étre, des dirigeants des multinationales au Brésil ou en Argentine qui rêvent d'une collaboration entre capital et travail dans le cadre d'un modèle allemand. Mais un tel modèle est inapplicable en Amérique latine. Il y a déjà l'expérience très concrète des ouvriers syndicalisés des industries les plus modernes (par exemple, l'industrie automobile de Cordoba en Argentine dans le passé et les ouvriers de Sao Bernardo maintenant au Brésil), à savoir de secteurs privilégiés, qui pourtant ont développé un syndicalisme militant, révolutionnaire, susceptible de s'unir à un mouvement d'opposition plus large dont les buts pourraient inclure des restrictions très fortes à l'activité des multinationales, si non leur élimination. C'est pourquoi un projet social-démocrate qui comporte des concessions à la classe ouvrière et des garanties de liberté d'organisation, semble très peu compatible avec les intérêts des multinationales qui, même si elles n'ont pas recours à une surexploitation de la forme de travail, ont besoin d'un Etat fort et répressif qui soit garant de stabilité politique.
Il n'est donc pas si facile d'établir un lien direct entre l'offensive poltique social-démocrate et les intérêts spécifiques du grand capital allemand dans certains pays. Il peut arriver que la fondation Ebert joue un rôle de médiation en faveur des investissements allemands, comme ce fut le cas au Venezuela pendant le gouvernement de l'Action démocrática. Mais il ne s'agit pas d'un cas typique. Il est certain qu'on utilise les informations données par la Fondation Ebert pour analyser si le climat est favorable ou non aux investissements dans des différentes régions du monde, et que la Fondation organise des réunions économiques annuelles à Hambourg avec la participation de représentants des multinationales et de représentants de l'Etat. Toutefois, un fait comme le soutien de la social-démocratie à la révolution sandiniste n'est pas l'expression directe d'intérêts économiques. Il s'insère, certes, dans une stratégie d'ensemble : l'Allemagne fédérale doit démontrer au monde qu'elle n'est pas simplement un agent de l'impérialisme nordaméricain, et qu'elle est prête à appuyer des mouvements nationalistes et des forces qui veulent s'assurer une libération partielle par rapport aux Etats-Unis en diversifiant leur dépendance. Une poli-
L'AMERIQUE LATINE tique indépendante de l'Etat allemand et de son parti gouvernemental, comme celle qui s'exprime par l'affrontement avec les EtatsUnis sur l'Amérique centrale, indique aux nationalistes (de droite et de gauche) que les Allemands sont prêts à les aider à surmonter la dépendance unilatérale des EtatsUnis.
C'est dans ce contexte qu'il faut juger le fameux dialogue nord-sud. La social-démocratie prétend d'affirmer une compatibilité des intérêts des nations riches et des nations pauvres par la création d'un nouvel ordre économique mondial, de même qu'elle assume le rôle de conciliatrice entre le capital et le travail en proclamant que les intérêts de l'un et de l'autre sont compatibles. Il s'agit beaucoup plus d'un effort d'élaborer une idéologie de cooperation internationale que d'une politique concrète imposant des conditions et des limites aux multinationales. Toutefois, cette idéologie joue un rôle important dans la mesure où elle peut créer l'illusion que l'Allemagne fédérale est un allié potentiel des pays du Tiers Monde pour une politique indépendante.
L'Internationale socialiste n'a pas un projet social-démocrate pour les pays d'Amérique et elle ne peut pas l'avoir. Lorsque des partis qui lui sont proches furent au gouvernement — par exemple, L'Actión Democrática au Venezuela, le PLN au Costa Rica et le Parti de Manley en Jamaïque - elle n'eut aucune poltique à long terme pouvant concilier les intérêts du capital national et international avec les intérêts des masses popolaires. Malgré ces échecs la social-démocratie jouit d'un prestige considérable et elle exerce une attraction sur une partie importante de la gauche latino-américaine. Pourquoi ? 1) La social-démocratie profite d'un vide politique qui existe en Amérique latine à la suite de la faillite des projets prétendument révolutionnaires se basant sur la généralisation de la lutte de guérillas dans tous les pays du continent. Aujourd'hui les luttes de résistance des classes populaires prennent des formes différentes en Amérique centrale ou dans le Cône sud et l'idée d'une révolution latino-américaine par des chemins identiques n'est qu'une mystification d'une gauche révolutionnaire assez traditionnelle. L'absence d'une stratégie révolutionnaire d'ensemble permet à la social-démocratie, justement à cause de son pragmatisme, de s'efforcer de collaborer - selon les cas - soit avec des forces politiques ouvertement réformistes soit avec des révolutionnaires qui proclament la lutte armée. 2) La social-démocratie est incontestablement opportuniste - aussi dans le sens qu'elle exploite les occasions que lui offrent des vides politiques —. Mais cela n'implique pas qu'elle n'a aucun principe, comme c'est le cas de la Démocratie Chrétienne qui soutient les régimes les plus divers, y compris des dictatures militaires sanglantes (Chili, El Salvador). La socialdémocratie a certains principes qui sont partagés par la gauche démocratique : le pluralisme politique, la liberté d'organisation syndicale, le rejet de la violence d'en haut contre les adversaires politiques etc. Elle a donné un appui considérable aux victimes des coups d'Etat réactionnaires au Chili, en Argentine et en Bolivie, et les forces démocratiques de beaucoup de pays latino-américains savent qu'elles peuvent compter sur l'appui des sociauxdémocrates européens dans le cas d'une nouvelle vague contrerévolutionnaire. Etant donné l'opportunisme des partis communistes pro Moscou qui ne condamnent même pas la dictature militaire argentine, on comprend que des révolutionnaires deviennent réalistes. Les expériences amères de la dernière décennie ont amené la gauche latino-américaine à apprécier davantage la démocratie, qui n'est jamais purement formelle, mais toujours le résultat de luttes des opprimés qu'il faut soutenir. Sous cet angle il y a une convergence objective avec une social-démocratie qui applique ses propres principes. En échange de son aide, la socialdémocratie ne demande pas immédiatement une adhésion inconditionnelle à une ligne politique rigide, comme le font les partis communistes pro-sovétiques ou pro-chinois. Des organisations très différentes peuvent se réclamer d'un socialisme démocratique que personne ne peut définir. L'adhésion à l'Internationale socialiste offre l'occasion à toutes les forces politiques qui, au fond, ne veulent pas changer le système capitaliste dépendant, de se donner une image anti-impérialiste. Les forces révolutionnaires qui cherchent la collaboration avec la social-démocratie ont aussi l'intérêt de « diversifier la dépendance », la seule alternative étant une dépendance exclusive du soi-disant camp socialiste avec perte, au moins partielle, de leur indépendance. L'appui de l'Internationale socialiste aux sandinistes et au FDR salvadorien semble démontrer que personne n'est obligé à renoncer à ses principes pour être aidé par la social-démocratie.
Face à l'intervention de plus en plus ouverte des Etats-Unis dans leur émisphère, non se saurait nier que l'offensive sociale-démocrate à des aspects positifs dans la situation actuelle, indépendamment des raisons qui l'inspirent. Personne n'a le droit de critiquer les révolutionnaires latino-américains lorsqu'ils cherchent l'appui de la social-démocratie dans leur lutte contre un ennemi direct, agressif et outrecuidant. Il faut, toutefois, être conscient des conséquences possibles d'une collaboration avec la social-démocratie sur la vie politique des organisations révolutionnaires, aussi bien que des limites inévitables de la solidarité de la social-démocratie européenne.
Or, il n'y a aucune possibilité de transférer dans les pays latinoaméricains le contenu de la politique sociale-démocrate en Europe. Mais on peut prétendre d'imposer en Amérique latine les formes de vie politique propres des organisations sociales-démocrates en allant à l'encontre des exigences des nouvelles organisations latino-américains (par exemple du PT brésilien, qui s'efforce de se structurer sous forme d'une démocratie à la base, avec contrôle des élus jusqu'aux niveaux les plus élevés de direction). Il ne faut pas ignorer que la social-démocratie s'inspire de normes et de principes de la démocratie représentative bourgeoise : la base du parti n'a aucune possibilité réelle de contrôler les décisions des dirigeants et les possibilités qu'à une opposition interne de gagner la majorité sur ses positions, sont extrêmement reduites. Dans la vie intérieure d'un parti social-démocrate il y a des phénomènes analogues à ceux qui se produisent dans les partis de type stalinien, qui partagent la même
L'AMERIQUE LATINE hostilité vers les actions spontanéistes de la base.
L'effet objectif de l'intervention sociale-démocrate, indépendamment du contenu politique, est le renforcement des leaders par rapport à leur base. Ces leaders passent d'un colloque de la Fondation Ebert à l'autre, et rapidement ils deviennent indispensables à cause du prestige internationale qu'ils ont acquis dans des voyages innombrables organisés par l'Internationale socialiste. Les experts de la fondation Ebert offrent leur aide pour organiser des campagnes électorales selon le modèle des pays avancés, à savoir par des moyens publicitaires qui relèguent les militants à un rôle d'appoint. Peu à peu on impose un style de vie politique incompatible avec une démocratie intérieure, tout en n'introduisant aucun changement programmatique. La social-démocratisatio: des partis populistes implique un degré plus élevé de professionnalisme politique, une indépendance plus grande de la part d'un seul leader, moins de mobilisations de masses.
Dans la gauche latino-américaine il y a une tendance à sous-estimer l'importance des formes de lutte politique et à centrer les débats sur les contenus programmatiques. Pourtant, l'imposition d'un style particulier dans la vie quotidienne d'une organisation est plus décisive pour son développement que toutes ses proclamations programmatiques. Cela vaut pour toutes les tendances militaristes qui se développent dans les organisations de guerilla. Cela vaut aussi dans le cas de liens étroits avec la socialdémocratie. Si on veut l'appui de L'Internationale socialiste, ces tiens ne peuvent pas être évités, mais il faut être conscient de ce qu'il impliquent, et renforcer le contrôle sur des leaders qui pourraient s'éloigner de leur base.
Finalement, ce serait fatal pour la gauche latino-américaine d'ignorer le rôle de la social-démocratie dans les pays européens et nourrir ainsi des illusions sur la stabilité de sa solidarité avec les forces progressistes d'Amérique latine. Alors qu'elle appuie les luttes des révolutionnaires en Amérique centrale, dans son propre pays la socialdémocratie allemande s'est avérée incapable de mener une politique tant soit peu réformiste. La déclaration de Santo Domingo affirme que les partis sociaux-démocrates européens « ont joué un rôle de tout premier plan dans la conquête d'un niveau de vie plus élevé pour les masses travailleuses de leurs peuples ». Mais à l'étape actuelle le gouvernement social-démocrate libéral allemand impose des sacrifices sans précédent aux masses, en réduisant les salaires réels et en coupant l'aide de l'Etat aux chômeurs dont le nombre ne cesse de croître. Au moment de la crise du capitalisme mondial il n'y a pas une riposte à la prétendue révolution capitaliste lancée d'une forme assez cohérente par les gouvernements Thatcher et Reagan.
L'essence de la social-démocratie réside dans la recherche d'une voie intermédiaire aussi bien dans la politique intérieure que dans la politique internationale. Son affrontement actuel avec l'impérialisme nord-américain en Amérique centrale est plus le résultat de l'attitud~ aggressive et intransigeante du gouvernement des EtatsUnis que d'une offensive socialedémocrate. Malheureusement, l'appui aux forces révolutionnaires salvadoriennes n'est aucunement l'expression d'un mouvement de solidarité stimulé par la socialdémocratie et il se concrétise surtout au niveau d'une diplomatie semi-secrète au sein de l'Internationale socialiste, que le public allemand ne connaît presque pas. Il y a toujours le danger que la socialdémocratie abandonne ses positions actuelles pour éviter une aggravation de son conflit avec les EtatsUnis, dont elle considère nécessaire l'alliance face à ce qu'elle caractérise, selon une logique anticommuniste persistante, la menace de l'Union Soviétique. L'affrontement direct avec l'Allemagne orientale, la condition de l'Allemagne fédérale comme pays de frontière entre les deux blocs, sont des facteurs qui pèsent plus que le destin d'un petit parti frère engagé dans une alliance de forces révolutionnaires contre l'impérialisme.
Il y a, toutefois, des éléments qui jouent à l'encontre d'une révision drastique de la politique actuelle de la social-démocratie en Amérique latine, de l'adoptation d'une politique plus réaliste et d'un rapprochement des positions des EtatsUnis.
Premièrement, il est clair qu'un abandon des révolutionnaires du Salvador marquerait la fin de toute l'offensive de la social-démocratie en Amérique latine. Aucun des partis qui cherchent maintenant la collaboration avec l'Internationale socialiste, ne serait plus disposé à avoir confiance dans la socialdémocratie. Deuxièmement, l'unité des forces révolutionnaires au Nicaragua et au Salvador empêche un changement de politique sous prétexte que le communisme internationale aurait conquis l'hégémonie dans les mouvements de libération. Troisièmement, il faut considérer la situation intérieure d'un pays comme l'Allemagne. Il existe un fort mouvement antiimpérialiste de la jeunesse, indépendant de la social-démocratie, mais capable de réaliser des mobilisations et des manifestations qui ont un impact sur la politique socialedémocrate (par exemple, en février 1980 il y a eu à Frankfort une manifestation de 20 000 personnes contre l'intervention des Etats-Unis au Salvador). Il y a des membres très connus de la social-démocratie qui ont signé un appel pour récolter des fonds pour l'armement du mouvement révolutionnaire salvadorien. En d'autres termes, il y a une gauche indépendante, avec une attitude anti-impérialiste conséquente, qui a potentiellement une influence telle à empêcher à la social-démocratie de changer sa position officielle d'aujourd'hui.
Klaus Meschkat