Le 1 mai 1981, le camarade Juan Andrade est mort à Madrid. Andrade tut - avec Andres Nin, assassiné en 1937 par le G.P.Ou — une des figures les plus marquantes du marxisme et de la gauche du mouvement ouvrier dans l'Etat espagnol. Il entra dans la politique comme opposant à la Première Guerre mondiale dans les rangs de la jeunesse radicale, d'où il passa rapidement aux Jeunesses socialistes. Attiré par la Révolution d'Octobre, il milita en faveur de l'adhésion du P.S.O.E. (Parti socialiste ouvrier d'Espagne) à la III• Internationale. Devant les hésitations de ce parti, il fut membre fondateur, avec d'autres dirigeants des J.S. du Parti communiste espagnol en 1920. Celui-ci fut influencé par le cours ultra-gauche du « Bureau d'Amsterdam » (dit d'Europe occidentale) des P.C., dominé par Gorter-Pannekoek, Bordiga, Lukacz, Bela Kun et autres, ce qui retarda sa fusion avec la forte minorité du PSOE qui scissionna à son tour du PSOE en avril 1921 pour fonder le Parti communiste ouvrier espagnol.
Andrade fut rédacteur-en-chef de l'hebdomadaire officiel du PCE, La Antorcha, et collabora régulièrement à La Batalla, l'organe des Comités syndicalistes révolutionnaires (Maurin, Nin, Arlandis, Bonet) favorables à la IIIe Internationale au sein de la C.N.T. anarcho-syndicaliste. La C.N.T. était beaucoup plus importante que le PSOE (en 1919, la CNT comptait 750.000 membres contre 150.000 dans l'UGT dirigée par le PSOE et 50.000 au PSOE). C'est de cette époque que data son admiration pour André Nin, qui durera le reste de sa vie.
Juan Andrade fut un des premiers communistes espagnols à s'identifier avec la lutte de Léon Trotsky et de l'Opposition de Gauche contre la dégénérescence bureaucratique de l'URSS et de l'Internationale. Il récusa avec force la « bolchevisation » du P.C. par l'équipe Bullejos-Trilla, puis les exclusions bureaucratiques et le virage ultra-gauche de la « troisième période ». Lorsqu'il refusa de publier ces exclusions dans La Antorcha, il fut démis de ses fonctions en 1927. Il fonda la Agrupacion Comunista de Madrid qui, en 1930, participa à l'Opposition de Gauche espagnole fondée à Liège (Belgique)
la chute de la dictature. Il fut membre de son Comité exécutif et rédacteur-en-chef de sa revue Comunismo.
Jusqu'en 1933, son orientation fut généralement conforme à celle de Léon Trotsky et de l'Opposition de Gauche internationale. Mais il fut partisan, plus tôt que Trotsky, de la fondation d'un nouveau parti révolutionnaire et, récusant l'entrisme dans le PS proposé par Trotsky en 1934, rompit avec l'Opposition de Gauche, s'orientant vers la constitution d'un groupement avec le Bloc Ouvrier et Paysan de Maurin, ce qui donna naissance au P.O.U.M. (Parti ouvrier d'Unité marxiste). Cette formation fut centriste tant par son adhésion internationale au Bureau de Londres plutôt qu'au mouvement pour la IVe Internationale, que par son entrée dans le Front populaire en Espagne en février 1936.
Au sein de POUM, Andrade milita à l'aile gauche et s'efforça d'articuler la critique trotskyste de manière modérée. Il fut condamné au procès du POUM en 1938 pour le « crime » d'avoir milité en faveur de la dictature du prolétariat. Dans l'émigration, il reste attaché à l'idée d'un regroupement révolutionnaire rassemblant tous les militants indépendants du stalinisme et du réformisme. Rentré en Espagne en 1979, il ne put reprendre la vie militante vu son grand âge. Mais resta lucide jusqu'à la fin de sa vie, et maintint des contacts très fraternels avec nos camarades de la L.C.R., section de la IVe Internationale dans l'Etat espagnol.
Les divergeances profondes que nous avons eues avec lui, avant tout sur l'appréciation du rôle du POUM dans la période janvier 1936 - septembre 1936, puis lors des journées de mai 1937, ne nous empêchent pas de saluer en lui une des figures les plus remarquables du marxisme espagnol, fondateur du communisme et du trotskysme en Espagne. Nous garderons vivant son souvenir.