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La revue › 3e série n° 5

Y a-t-il un « modèle de partis léninistes » en Afrique noire ?

Claude Gabriel · Quatrième Internationale, 3e série n° 5 · juillet-août-septembre 1981 · p. 71-78 · 3 723 mots

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DANS le numéro de décembre 1980 du Monde Diplomatique, Lilly Marcou analyse la Conférence. de Berlin d'octobre 1980 qui réunissait partis communistes et mouvements de libération. Elle note à ce propos que « La Conférence de Berlin a scellé l'union entre les P.C. et les mouvements de libération nationale: plus précisément elle a confirmé une ligne d'évolution importante qui est celle d'un certain nombre d'entre eux vers des partis de types léniniste version soviétique ».

Et Lilly Marcou en cite quelquesuns pour l'Afrique : le Mozambique, l'Ethiopie, l'Angola, la GuinéeBissau, le Cap Vert.

Si cette analyse s'avérait exacte, il faudrait faire le constat que, dans un certain nombre de pays, les puissances occidentales ont subi des défaites majeures au profit de l'U.R.S.S. Il faudrait surtout en conclure que, dans ces pays, les rapports de forces entre les classes ont été brutalement renversés et que l'U.R.S.S. capitalise aujourd'hui le renversement de la domination économique occidentale. En d'autres termes, si l'on suit justement le modèle léniniste, on doit supposer que l'arrivée au pouvoir des partis marxistes-léninistes signifie le renversement du capitalisme dans ces pays.

Mais Lilly Marcou ne va pas jusque là. Elle se contente de souligner « les lignes d'évolution pour les années à venir ».

Pourtant le coup d'Etat du 15 novembre dernier en Guinée-Bissau contredit singulièrement l'affirmation de Lilly Marcou selon laquelle « il s'agit bien des mouvements de libération nationale qui ont opté pour le modèle soviétique ». Comment expliquer l'écroulement en quelques heures de la section guinéenne du Parti africain de l'indépendance de la Guinée et du Cap Vert (P.A.I.G.C.), « parti de masse » selon le défunt régime ? Ce n'est pas le propre des « modèles soviétiques » que de s'effondrer et de disparaître en quelques heures sous l'effet d'une révolution de palais. N'a-t-on pas affaire à une structure du pouvoir classique en Afrique noire, celle des partis uniques structurés par les cadres militaires ou les fractions et les clientèles de la petite-bourgeoisie ?

Mais alors comment faut-il traiter cette question des rapports apparemment fraternels entre l'U.R.S.S., le « camp socialiste » et certaines directions de mouvements de libération ou de fractions militaires (Congo, Bénin et Madagascar) arrivées au pouvoir ?

Pour éviter tout impressionnisme, la meilleure méthode est d'observer la réalité concrète de ces pays, de leurs économies et de leurs rapports sociaux. C'est seulement ensuite qu'il sera possible d'interpréter les idéologies, les politiques étrangères et les structures du pouvoir.

DES ECONOMIES DOMINEES

PAR LES PUISSANCES

OCCIDENTALES Deux ans après l'Angola, le Mozambique a lancé des appels pressants aux pays occidentaux, avec l'espoir que les investissements ne se feraient pas seulement dans le domaine de la production de matières premières mais aussi dans les industries de transformation. En novembre 1979, Samora Machel réaffirmait : « Nous sommes ouverts au développement de relations économiques et commerciales avec tous les pays... Nous avons besoin de savoir-faire, de technologie et de soutien financier. Nous avons des ressources et de la force de travail » (1).

Est-ce que l'on peut identifier cette déclaration aux demandes du régime polonais par exemple d'une aide de l'Occident ? Est-ce que l'on peut dire que Samora Machel ne fait rien d'autre que d'en appeler, comme Fidel Castro, à une coopération avec les puissances capitalistes ? En d'autres termes, avons-nous affaire à une économie où les ressources essentielles sont étatisées, où le gros des forces productives n'est plus aux mains d'entrepreneurs privés mais qui, pour des raisons de conjoncture, demande une aide d'appoint aux pays impérialistes ?

Il n'en est rien. Au Mozambique comme en Angola, les nationalisations ont touché essentiellement le capital portugais. Ce sont les entreprises petites et moyennes des « pieds-noirs » qui ont été saisies par les nouveaux régimes, soit parce que les propriétaires avaient fui, soit parce que les sabotages ostensibles des patrons imposaient un tel recours. Mais l'essentiel des capitaux occidentaux, notamment dans la grande industrie, a été maintenu puis s'est accru.

En 1980, le nombre officiel d'entreprises nationalisées au Mozambique est de quarante-cinq, auquel il faut ajouter quelques autres qui ont un statut voisin. En 1977, le nombre de travailleurs d'entreprises d'Etat était de 21.664, soit 14% de la main-d'oeuvre ouvrière. Le nombre moyen de travailleurs par entreprise nationalisée était de 68, chiffre indiquant qu'il s'agit essentiellement de petites et moyennes entreprises. En réalité, ces pays ont une économie dépendante de l'Occident et surtout structurellement rattachée au marché occidental, aux investisseurs privés et aux politiques des multinationales.

En Angola, ce sont notamment le pétrole et le diamant qui détermi- nent une bonne part de la balance des paiements. Or, dans ces deux secteurs, les capitaux, les aides technologiques et les marchés sont notoirement maîtrisés par les pays capitalistes. Jose Eduardo dos Santos, alors ministre des Affaires étrangères d'Angola, déclarait en 1976 : « Un principe général est inscrit dans notre Constitution. Nous sommes prêts à respecter les intérêts des compagnies multinationales en Angola si elles aident au développement de notre pays et bénéficient à notre peuple. D'une manière générale, nous n'avons pas l'intention en ce moment de procéder à des nationalisations, excepté pour ces entreprises commerciales et industrielles étrangères qui ont été abandonnées par leurs propriétaires » (3).

Il faut donc en conclure que nous n'avons pas affaire à des économies où les rapports sociaux capitalistes ont été détruits. Objectivement, nous sommes en face d'économies néo-coloniales. Sans doute faut-il s'empresser de dire que ces économies ne sont pas similaires à celles du Sénégal ou du Zaïre. L'existence d'un secteur capitaliste d'Etat permet aux classes et couches sociales dirigeantes de trouver l'enracinement économique collectif qui leur manque de par l'inexistence d'une véritable classe possédante classique. Mais la structure du capital est une chose, l'existence bien réelle de ce capital en est une autre. Ces pays subissent la crise économique mondiale avec les mêmes effets que tous les pays de la périphérie et, par bien des aspects, les tentatives réformistes ou populistes de leurs dirigeants restent sans lendemain faute d'autonomie par rapport aux projets économiques généraux des puissances capitalistes.

Mais alors où s'exerce la « domination » soviétique ? Claude Cheysson, membre de la Commission de Bruxelles, remet parfaitement les choses à leur place. Il précisait en 1978 que la CEE « marchait très fort en Ethiopie et en Guinée, probablement parce que nous sommes - et de loin - les plus grands pourvoyeurs d'aide à ces pays... Quand il s'agit de l'aide au développement, l'U.R.S.S. et ses partenaires souffrent d'un handicap terrible : ils ne sont pas encore équipés pour participer vraiment au développement du Tiers Monde. Financièrement, le total de leur apport est limité, dit-on, à 500 millions de dollars par an, alors que les pays pétroliers apportent 5 milliards et l'OCDE 15 milliards » (4). A cette époque. la CEE accordait plus précisément 200 millions de dollars d'aide à l'Ethiopie dans le cadre de la Convention de Lomé et 11 millions hors convention, à titre particulier. Claude Cheysson est loin de croire, semblet-il, que pour les intérêts occidentaux l'Ethiopie soit passée dans le camp soviétique.

Et c'est bien pourquoi, comme le souligne Lilly Marcou, le délégué italien à la Conférence de Berlin « met l'accent sur la distinction entre impérialisme et politique de grande puissance, celle-ci étant pratiquée aussi par certains Etats socialistes ».

L'U.R.S.S. ne se contente évidemment pas de constituer un bloc diplomatique. Elle cherche aussi à obtenir des avantages économiques de son soutien aux pays « progressistes » dont il est question ici. Dans certains cas « l'échange inégal » peut même prendre l'allure d'un véritable pillage, comme cela est le cas pour les droits de pêche. Mais cela ne touche pas les structures mêmes de ces économies, tournées vers le marché occidental et structurées par les capitaux impérialistes. Faut-il rappeler que le « metical », la monnaie mozambicaine, par exemple, est aligné sur le dollar américain ?

Et, si le Département d'Etat ou le Quai d'Orsay parlent abondamment d'expansionnisme soviétique, c'est évidemment parce que pour les gouvernements la plus grande sécurité pour les investissements n'est pas dans ce genre de pays mais dans des Etats munis de régimes plus stables et plus alignés sur les capitales occidentales. Ces dernières voient d'ailleurs d'un mauvais œil l'aide que ces régimes apportent parfois à des mouvements de libération en Afrique australe. Mais les dirigeants les plus éclairés à l'Ouest ont pu profiter des pressions du Mozambique sur le ZAPU de M. Mugabe au moment des accords de Lancaster House ; ils ont pu bénéficier de l'oreille attentive de l'Angola pour amener le SWAPO namibien à suivre les désirs du « Groupe des 5 » (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, RFA et Canada), etc.

D'une manière générale, disons que les dirigeants occidentaux, les grandes banques et les multinationales n'ont pas la vision manichéenne du monde, des rapports EstOuest et des rapports de forces en Afrique - manichéisme que l'on trouve par contre dans certains communiqués officiels alarmistes ou certaines propagandes. Claude Cheysson ajoutait aussi à ce propos dans la même interview que « ramener tous les problèmes de l'Afrique à la déstabilisation ou au conflit EstOuest est une contre-vérité ».

Commissaire européen, Monsieur Cheysson est fort bien placé pour apprécier les intérêts que les pays eu- ropéens peuvent tirer d'un pays comme l'Angola où la stabilité, gagnée grâce au soutien soviétique et cubain, sert avant tout les investisseurs de la Communauté. C'est ainsi que Carlos Rocha, vicePremier ministre déclarait en juin 1978 qu'« au Cabinda, des techniciens italiens remettaient en marche l'usine de contreplaqué, tout en formant des Roumains à sa manutention, Roumains qui sont chargés de l'assistance technique à cette usine sophistiquée. A la raffinerie Pétrangol, des Cubains sont sous contrat de la société belge Pétrofina. Dans le textile, des Suisses et des Belges sont attendus... tandis que les assistants techniques socialistes planifient la gestion. A la Société Cellulose, une équipe de techniciens tchécoslovaques reprend l'usine, la technologie en est suédoise » (5). Nous voilà donc en face d'une forme singulière de coexistence pacifique, et tout cela ne nous semble pas relever d'un modèle léniniste de destruction de la propriété capitaliste.

Les quelques avantages économiques que peut tirer l'Union soviétique de son autorité dans certains pays ne déplacent pas le centre de gravité des économies concernées. Et c'est bien pourquoi le bioc diplomatique lui-même est sujet à de perpétuels changements et à des départs spectaculaires. Il en est pour l'économie comme pour le reste : chassez le naturel, il revient au galop. Le naturel du régime de Siad Barre en Somalie, par exemple, était d'être celui d'un groupe militaire nationaliste à la tête d'une société traditionnelle dominée par la petitebourgeoisie urbaine et quelques chefs de clans. En quelques jours, le régime « socialiste » et « ami» somalien est devenu réactionnaire et

฿ agent de l'impérialisme ! Mais qui peut croire que le régime de Mogadiscio et la société somalienne avaient fondamentalement changé de nature par la seule expulsion des techniciens et militaires soviétiques ?

Mais la politique de coexistence pacifique des chefs du Kremlin ne signifie pas non plus qu'au-delà du « camp socialiste », les puissances impérialistes peuvent faire ce qu'elles veulent. Les rapports entre Moscou et Washington demeurent d'autant plus conflictuels que les Etats-Unis ne renoncent pas à leur politique agressive envers les Etats ouvriers. Il en est ainsi de la course aux armements orchestrée par le lobby américain, du blocus de Cuba ou du chantage aux livraisons de blé. Dans le cadre de la coexistence pacifique, les Soviétiques tentent donc en permanence d'accroître leurs avantages diplomatiques et mêmes économiques. La crise de domination des Etats-Unis depuis la défaite du Vietnam leur offre d'ailleurs des marges de manœuvres plus amples que par le passé. Mais la guerre civile angolaise, ou la décomposition du régime impérial éthiopien, ou encore la victoire de Mugabe sont les fruits d'une poussée des luttes sociales et non ceux de « la main de Moscou ».

Dans ce cadre, le Kremlin peut effectivement tenter d'avancer ses propres cartes, apporter un soutien conditionnel à tel mouvement politique ou soutenir tel régime. Mais il le fait avec l'assurance que, d'une part, le conflit n'aboutira pas à une authentique révolution sociale et que, d'autre part, les Etats-Unis ne déclencheront pas une contre-offensive d'envergure. Tout cela n'est pas fait pour « exporter la révolution ». Bien souvent, au contraire, les Soviétiques ont joué un rôle de brise-lames des mouvements sociaux : en Angola, en aidant le MPLA à s'imposer face aux comités de quartiers du Poder Popular, en Ethiopie en aidant le DERG à combattre les mouvements érythréens.

Moscou ne cache d'ailleurs pas ce « paradoxe ». Au moment de la crise du Shaba au Zaïre, et alors que Paris et Washington y voyaient une fois encore des Cubains, l'Agence Tass écrivait que « si les derniers foyers de racisme et de colonialisme, le lourd et détestable héritage de la domination coloniale, qui continue à freiner le progrès des peuples africains et qui provoque une tension internationale, étaient plus rapidement éliminés, cela ne pourrait qu'être profitable à la détente » (5).

POURQUOI UN

«MODELE LENINISTE »

L'adoption du « modèle soviétique » est-il, dès lors, une simple mascarade de la part des régimes en question?

Faisons d'abord la part des choses. Ces fameux « léninismes » de Luanda ou de Brazzaville, ces fameux « partis marxistes-léninistes » n'ont rien à voir avec le léninisme de Lénine. Tout au plus, ces régimes appliquent chez eux un centralisme bureaucratique et répressif dont l'expression idéologique est un récitatif de quelques conceptions simples staliniennes. Mais, encore une fois, cela ne fait de ces régimes ni des Etats ouvriers, ni des directions révolutionnaires, ni des sociétés en transition vers le socialisme.

Le DERG éthiopien définissait bien cette contradiction entre la théorie et la pratique. « La raison fondamentale de l'exploitation de l'homme par l'homme, disait-il, est la propriété privée des moyens de production... L'élimination de l'exploitation par la propriété publique et le contrôle des principaux moyens de production est donc un des premiers objectifs du socialisme ethiopien » (7). C'est ainsi que la Junte militaire éthiopienne, tout comme les régimes d'Angola, du Mozambique, du Congo, du Bénin, fait mine de confondre nationalisation de certaines entreprises et rupture avec les rapports capitalistes de production. En substituant à la propriété privée individuelle une propriété collective d'une nouvelle classe dirigeante, les militaires éthiopiens laissent entendre qu'il n'y a plus de classe dominante exploiteuse. Mais comment peuvent-ils expliquer qu'en Ethiopie comme dans des pays à régime similaire nous assistions non pas à une extinction de l'accumulation privée mais à sa relance dans le commerce et les transports, à la différence y compris des pays de l'Est bureaucratisés ?

Deux facteurs s'avèrent déterminants pour comprendre ces « léninismes » officiels dans le cadre d'économies néo-coloniales : - Des processus révolutionnaires complexes ont abouti à des situations de double pouvoir temporaires entre la mobilisation et l'organisation des populations dans des comités et des équipes nationalistes. Ce fut le cas en Angola entre le MPLA et le Poder Popular ainsi qu'en Ethiopie entre le DERG et les Kabele. La reconstruction de l'Etat nécessite que l'on intègre, pour mieux les vider de leur substance subversive, ces structures populaires afin de préserver le pouvoir de couches sociales petites-bourgeoises et bureaucratiques. La phraséologie radicale, le mythe de « l'Etat du peuple tout entier », de « l'Etat populaire » est le ciment idéologique nécessaire pour récupérer les mouvements sociaux qui, à la base, prennent dangereusement le sens d'une auto-organisation avec armement de milices et occupation des usines. - La faiblesse des nouvelles classes dirigeantes, leur absence d'enracinement réel dans la production et pour certaines (Congo, Bénin) l'absence de toute légitimité dans une lutte de libéralisation, les rendent des plus vulnérables, versatiles et divisées. Ecartelées par le tribalisme, par l'affairisme à courte vue, le seul moyen qu'il leur reste objectivement pour pouvoir se constituer en classe dirigeante moderne, c'est de se doter d'un système rigide de hiérarchie, de reproduction et de représentation idéologique. Le plus souvent, ce sont les forces armées qui constituent l'ossature de cette construction. Le « modèle » stalinien vient remplir cette double fonction, en donnant une réponse de caporalisation des masses et en fournissant un tissu idéologique à la petite-bourgeoisie du pouvoir.

Le cas congolais est sans doute le plus « pur » dans ce domaine.

LE CAS DE LA REPUBLIQUE

POPULAIRE DU CONGO L'économie congolaise est une économie néo-coloniale classique. Elle est intégrée dans la Zone Franc. Le Code des investissements est fort avantageux pour les capitaux étrangers et est conçu sur le modèle traditionnel que l'on retrouva dans toute l'Afrique : exonération temporaire d'impôts pour les inves- tisseurs, réduction des taxes, liberté de transfert des capitaux. La France est le premier fournisseur du Congo qui reçoit d'elle la moitié de ses importations. L'Italie en seconde position ne fournit que 5,9% du total. Plus de 200 entreprises françaises travaillent dans ce pays et il y a environ 5.500 Français vivant sur place (8).

Certes, plusieurs entreprises sont aux mains de l'Etat. Mais la gabegie et la corruption font que le régime est contraint de les ouvrir peu à peu aux experts, techniciens et financiers européens. Mais surtout, l'économie congolaise est dépendante du pétrole où règnent l'ELF-ERAP française et l'AGIP italienne.

Dans cette économie pillée et dévastée, le sort des Congolais est peu enviable. L'agriculture est laissée pour compte et ce processus s'accentue avec l'accroissement de la rente pétrolière. Les impôts sont écrasants. la misère totale. Le SMIG est à 13.500 francs CFA (270FF) dans un pays où le coût de la vie est presque aussi élevé qu'en France. Les salaires n'ont pas été augmentés depuis sept ans alors que l'inflation est entre 20 et 25% par an. Les hommes d'affaires prospèrent à l'ombre du pouvoir dans l'immobilier, l'hôtellerie, le commerce et les transports.

Or, le Congo est une « République populaire ». On y chante officiellement l'Internationale, le drapeau national est rouge et le parti unique est « marxiste-léniniste ». Les cadres reçoivent une formation idéologique à Moscou, à Berlin ou à Prague.

Cependant, le poids économique du « camp socialiste » est dérisoire. L'U.R.S.S. a construit la maternité Blanche-Gomez et l'hôtel Cosmos. Cuba entretient quelques ranchs d'élevage et a monté une entreprise de promotion et de gestion immobilière, la SOFROSI, qui loue des maisons à.... 20.000 ou 30.000 francs CFA par mois.

Par contre, l'U.R.S.S. a largement équipé l'armée congolaise malgré la présence paradoxale sous l'uniforme congolais des coopérants militaires français. Il y a par ailleurs environ 1.500 soldats cubains à Pointe Noire, la seconde ville du pays.

Comment faut-il interpréter une telle situation ? Peut-on suivre Lilly Marcou et dire qu'il s'agit d'un « modele léniniste » ?

La faiblesse de la classe dirigeante congolaise, sorte de lumpen-petitebourgeoisie, lui impose cet espèce de centralisme bureaucratique incongru. La hiérarchie du parti, le Parti congolais du travail (PCT) est en quelque sorte l'échelle des priorités pour le partage du pactole, d'autant que l'essentiel du personnel politique est issu des régions du Nord et se reproduit suivant les clientèles tribales.

Dans la propagande officielle, c'est d'abord la lutte contre la « bourgeoisie bureaucratique » qui occupe les éditoriaux ou les discours. Mais cette lutte découvre en réalité la dénonciation de « l'autre » en l'occurence les fractions rivales encore présentes de ci de là, celles des partisans de Massemba-Debat ou de M. Yhombi, maintenant que c'est le groupe de Sasgou Nguesso qui est au pourvoir. Mais les quelques rares diatribes contre l'impérialisme se gardent bien de citer la France ou une quelconque puissance. Le flou artistique est de mise pour conserver le caractère le plus abstrait possible de la phraséologie officielle. La caporalisation de la population se fait à travers la JOC l'organisation de jeunesse, dont les militants se chargent dans les classes de dresser la liste de présence pour les bains de foule officiels. Et le syndicat CSC, Confédération syndicale congolaise, tente lui aussi d'instaurer dans les entreprises un climat de délation.

Pour les fêtes du Centenaire de Brazzaville, l'an dernier, le régime eut l'occasion de proclamer l'entente entre la France et le Congo. Jacques Chirac en était l'invité d'honneur ainsi que Pierre Mesmer, dernier gouverneur général sous la colonisation. On se serait cru à Dakar ou à Yaoundé...

Les Soviétiques ne s'y trompent pas. Si les dirigeants du PCT parlent des petits frères d'Union soviétique et d'ailleurs, ces derniers en retour en restent plus prudemment au titre de « parti d'avant-garde » ou de « parti révolutionnaire » pour le parti congolais, étant bien entendu que pour les dirigeants du Kremlin le terme de « parti frère » ne s'applique qu'aux partis communistes liés au PCUS.

Il faut donc éviter tout impressionisme et ne pas alimenter l'idée de régimes « léninistes » en Afrique noire. La Conférence de Berlin a rassemblé aux côtés des partis communistes, des mouvements de libération et des régimes dont les politiques ne sont pas de rompre avec le capitalisme. Pour des raisons historiques indiquées plus haut, ils peuvent certes avoir un double langage. Mais sans analyse des structures économiques et sociales de ces pays, il ne peut être question de saisir le pourquoi des idéologies et des propagandes.

De même que les théoriciens soviétiques nous parlent maintenant des « Etats d'orientation socialiste », ils nous parlaient en 1961 des « voies non-capitalistes ». RappeIons-nous la Guinée. Qu'en est-il aujourd'hui du « communisme » de Sekou Touré que beaucoup d'observateurs s'évertuaient à souligner à l'époque ?

Il est cependant important de souligner le rôle de l'Union soviétique dans ces pays et le soutien qu'elle apporte à des régimes répressifs et à des Etats néo-coloniaux. L'illusion qu'elle renforce d'un « progressisme » de ces directions, contribue à désorienter les populations et à les maintenir sous le joug conjugué des partis uniques et des multinationales.

Claude Gabriel

Notes :

(*) Auteur de « Angola : le tournant africain ? », éditions La Brèche, Paris, 1978.

(I) New African, novembre 1979.

(2) Jens Eric Torp, Industrial Planning and Development in Mozambique,

Scandinavian Institute of African Studies, Research Report n° 50.

(3) Cité par Tony Hodges dans African Development.

(4) Le Nouvel Observateur, 5 août 1978.

(5) Afrique-Asie, 16 juin 1978.

(6) Le Monde, 23 juin 1978.

(7) Declaration of Economic Policy of Socialist Ethiopia, 7 février 1975.

(8) Europe-Outremer, numéro 604.

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