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La revue › 3e série n° 5

Forces et faiblesses de l'avant-garde ouvrière en Italie

Franco Turigliatto · Quatrième Internationale, 3e série n° 5 · juillet-août-septembre 1981 · p. 59-69 · 5 805 mots

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LA formation de l'avant-garde ouvrière en Italie au cours des quinze dernières années représente un phénomène assez stratifié dans la mesure où il a été déterminé par les vagues successives de mobilisations sociales et politiques qui ont marqué les différentes étapes de la radicalisation. Il y a des nuvriers et des cadres syndicaux qui ont parcouru toute la trajectoire de 1968 jusqu'à maintenant et d'autres qui se sont formés seulement dans les années qui ont suivi l'automne chaud. Cette différenciation existe sur le plan politique aussi : une partie de ces ouvriers et de ces cadres a constitué la base prolétarienne des organisations ultragauchistes ou centristes. Le secteur le plus nombreux s'est retrouvé dans le PCI ou sous son influence directe. Un contingent important a été représenté par des militants du rang des syndicats basés sur les conseils. Il va de soi qu'au long de ces années ont eu lieu dans la couche ouvrière d'avant-garde des transmigrations politiques. Dans la dernière période, la crise des organisations centristes a réduit la première composante à l'avantage de deux autres. A l'époque du gouvernement d'union nationale, de nombreux militants du PCI se sont engagés eux aussi dans des actions politiques, mais uniquement au niveau syndical.

Au-delà de toutes ces stratifications et différenciations, il faut toutefois souligner que cette avant-garde ouvrière a eu une dynamique ei une altitude iciauvement homogènes par rapport aux luttes ouvrières, au syndicat, à une série de questions politiques.

UNE CONDUITE

RELATIVEMENT HOMOGENE L'expérience politique commune faite par cette avant-garde peut être symbolisée dans le syndicat basé sur les conseils. Cela signifie que ces ouvriers avancés, y compris ceux qui appartiennent ou ont appartenu au PCI, ont trouvé un dénominateur commun grâce à la nature des luttes qu'ils ont menées, aux revendications avancées, aux formes organisation-

U9 60 nelles surgies dans les entreprises et, finalement, à leur militantisme syndical.

Nous avons déjà souligné à maintes reprises que pendant douze années, à partir de 1969, les syndicats ont joué en Italie un rôle politique direct, parfois de pointe et en opposition partielle aux partis réformistes eux-mêmes. Cela vaut notamment pour l'action menée à différentes occasions par la Fédération des travailleurs de la métallurgie (FLM). II suflit de rappeler à ce propos le rôle des centrales syndicales lors de la bataille pour les réformes en 1970, et le rôle de la FLM à l'occasion de la lutte des métallos - notamment à Turin en 1973, dans la grande mobilisation de décembre 1977 qui a eu un impact très fort sur la situation politique, et dans les luttes pour le renouvellement des contrats en 1979.

C'est pourquoi l'avant-garde ouvrière a pu concevoir son militantisme syndical aussi comme une action directement politique et, sous certains aspects, elle a pu croire qu'elle disposait d'un instrument -le syndicat des conseils - qui serait capable d'adopter une ligne politique alternative à celle des directions des partis réformistes. La question centrale qui se pose est donc la suivante : quel a été le comportement de cette couche d'avant-garde sur des problèmes crusionu tale mia la annotmintion A. • F 10- IN PURURFRUR U ULI COU rant classiste dans le syndicat et la formation du parti révolutionnaire ? Quel a été son comportement par rapport à la bureaucratie syndicale et à celle des partis réformistes ?

Notre réponse peut être résumée comme suit : 1. Cette avant-garde ouvrière a été le moteur de toutes les luttes dans les entreprises et notamment elle les a propulsées par des formes embryonnaires de contrôle ouvrier. Elle a démontré qu'elle était capable d'entraîner d'une façon permanente l'ensemble des travailleurs dans des batailles successives. La grande montée de 1969 a changé le rapport de forces dans les entreprises, en créant les conditions de ces initiatives de lutte qui ont nourri et soutenu le syndicat des conseils. 2. Cette avant-garde s'est avérée capable, à certaines occasions, de mobiliser des secteurs de masse avec des orientations allant au-delà des orientations fixées par les dirigeants, y compris ceux qui se plaçaient le plus à gauche. Cela s'est produit surtout sur le terrain des formes de lutte, mais parfois aussi par rapport aux contenus. Par exemple, aussi bien en 1969 que dix ans plus tard, la pression d'en bas a provoqué une radicalisation des objectifs avancés par le syndicat des métallos. 3. Cette avant-garde a utilisé une méthode d'action politique combinant d'une part le débordement partiel des orientations des directions, d'autre part une présence active dans les structures de base du syndicat et visant à exercer une pression politique sur le sommet. 4. Aucun secteur de cette avant-garde n'a jamais pris une initiative sérieuse et permanente pour s'organiser ou, plus simplement, établir des liens dans le but de mieux mener le combat dans le syndicat. La pression n'a été exercée que sous forme moléculaire et les initiatives d'actions coordonnées n'ont été que ponctuelles et, tout au plus, locales. L'expérience de cette avant-garde et, à plus forte raison, sa mémoire politique n'impliquent aucune tentative d'organiser une tendance syndicale, de mener un combat organisé, de s'opposer à la bureaucratie sur des questions précises. Aucun secteur, aucun représentant de cette couche ne s'est posé le problème politique de construire dans le syndicat une autre direction au niveau national et même pas au niveau local. L'idée que la méthode politique qu'on adoptait était bonne et efficace semblait confirmée par le fait que pendant des années elle avait été payante: les conquêtes partielles s'accumulaient et pouvaient être mainte-

L'AVANT-GARDE OUVRIERE ITALIENNE nues par la suite. L'avant-garde pouvait donc juger qu'elle exerçait une certaine influence sur les directions bureaucratiques.

Ce fut surtout la grande expérience de 1969 qui confirma à ses yeux la validité de sa méthode : après une première étape de débordement, la bureaucratie avait accepté les nouveaux objectifs avancés par la base et tout cela avait comporté un renouveau profond du syndicat et un changement du climat politique dans les entreprises. Par après, il y a eu l'expérience de 1973, la lutte contre le gouvernement centriste d'Andreotti, la manifestation de la FLM à Rome en 1977, à l'époque de l'union nationale, le débat et la lutte pour les contrats en 1979. Tout cela semblait confirmer que la démarche adoptée pouvait assurer la défense des positions conquises à l'intérieur des entreprises. 5. Sur le terrain politique - non seulement sur celui de la stratégie, mais aussi sur celui des revendications syndicales centrales -, cette avant-garde est restée prisonnière des conceptions générales des partis réformistes et de la bureaucratie, ne füt-ce que dans l'interprétation fumeuse, vaguement de gauche, que la gauche syndicale a donné des orientations des Confédérations (au début des années 70, la lutte pour les réformes, ensuite la demande d'investissement dans le Midi et le nouveau «modèle» de production, finalement la «nouvelle qualité du travail», sans trop de précisions).

Des cinq points que nous avons énumérés, on peut donc tirer la conclusion qu'aucun secteur d'avant-garde - n'a réussi à proposer une stratégie alternative d'ensemble (1); - n'a été capable, à des échéances cruciales, de se différencier réellement sur un objectif syndical central et de mener bataille sur la base de cet objectif.

Il semble que même des expériences partielles faites pendant la lutte pour le contrat des métallos en 1972-73 ont été rapidement oubliées par ceux-là mêmes qui y avaient participé et, en dernière analyse, elles ne sont restées que dans la mémoire des militants marxistes révolutionnaires (2). Dans la Fédération des travailleurs de la chimie il y a eu aussi des combats significatifs avec des différenciations assez nettes : à plusieurs reprises, des conseils dans leur totalité et des assemblées dans leur majorité ont repoussé les propositions des directions. Même dans des assemblées nationales de délégués, pourtant convoquées de façon à assurer une prédominance écrasante des appareils, il y a eu sur des points spécifiques des voix d'opposition. Mais il n'y a jamais eu de lien conscient entre les différents épisodes, il n'y a pas eu de continuité politique entre les différentes initiatives ponctuelles. L'opportunisme des centristes du PDUP, qui ont un poids dans le syndicat de la chimie, et l'absence des marxistes révolutionnaires dans ce secteur, ont représenté, en l'occurrence, un obstacle supplémentaire.

Le tournant de 1976-77 - marqué par la participation du PCI à la politique d'union nationale et l'acceptation, en principe, de la politique d'austérité par les directions syndicales, y compris par la gauche, bien qu'avec des "distinguos" subtils - a rendu plus difficile l'action "classique" de l'avant-garde ouvrière, mais elle n'a pas déterminé pour autant un changement radical d'attitude.

Certes, les ouvriers avancés se sont opposés, dans la pratique, à la politique d'austérité (que, pourtant, certains militants du PCI acceptaient sur le terrain idéologique). Ce n'est pas par hasard qu'aussi bien les patrons que les bureaucrates ont dû expliquer à plusieurs reprises que dans les entreprises l'austérité n'était pas passée. Mais le résultat a été que la nouvelle orientation des directions syndicales a poussé l'avant-garde ouvrière à se retrancher encore plus sur le seul terrain de l'entreprise, qu'elle considérait comme le plus favorable pour résister à l'austérité.

Tout cela a incontestablement stimulé des réflexions sur les choix politiques et même au niveau stratégique, mais les processus de maturation politique ne pouvaient qu'être longs et complexes, notamment à cause de l'obstacle majeur représenté par l'absence d'une organisation marxiste révolutionnaire capable de développer, dès le début, son activité dans le mouvement de masses, d'intervenir par ses cellules dans les entreprises, d'organiser une action systématique dans les syndicats.

LE TOURNANT FIAT

La lutte de l'automne 1980 chez FIAT a constitué sous plusieurs angles un fait nouveau. Il est vrai que pendant une étape de cette lutte le mécanisme traditionnel du rapport entre les cadres de base et les directions du syndicat a pu fonctionner. Toutefois, la poussée des travailleurs, nourrie par les cadres d'avant-garde, a permis de réaliser une mobilisation de masse, telle qu'on n'en avait plus vue depuis 1969. Les usines ont été bloquées, en allant bien au-delà de ce qu'auraient voulu les Confédérations ( même la direction de la FLM, pourtant obligée d'avaliser les initiatives des ouvriers).

La force du mouvement de masses et l'attitude politique de l'avant-garde face aux prétentions du patron de FIAT conditionnaient inévitablement la FLM turinoise et même la FLM nationale sur le terrain des contenus aussi. Après une première phase, où la FLM s'était déclarée prête à discuter sur la mobilité de la main-d'œuvre et donc, automatiquement, sur les listes de proscription, les assemblées ouvrières et le Conseil ouvrier général de FIAT - appelé «consiglione» (gros conseil)imposaient le refus aussi bien des licenciements que toute forme de mobilité et de chômage technique à zéro heures. La FLM était même obligée de se préparer pour une occupation éventuelle des usines.

Il y avait cependant des éléments nouveaux qui se précisaient de plus en plus nettement. Tout d'abord, l'attaque patronale avait acquis une qualité nouvelle dans la mesure où elle avait carrément le but de désagréger le mouvement ouvrier, et de chasser une partie de la main-d'œuvre et des secteurs importants de l'avant-garde. Cette détermination des patrons était stimulée davantage par l'attitude de capitulation de la part des directions syndicales. En deuxième lieu, par la nature de l'attaque elle-même, la défense de l'acquis dans l'entreprise et dans les ateliers, à savoir la défense du poste de travail et des structures organisationnelles de la classe ouvrière, était strictement liée aux orientations générales des syndicats, au choix qu'ils avaient faits en matière d'austérité et à leur acceptation des restructurations réclamées par les patrons et de la logique de la concurrence capitaliste. En d'autres termes, la défense de l'acquis, de même que la défense de l'emploi et du syndicat basé sur les conseils, entrait ouvertement en contradiction avec la ligne syndicale officielle. La nature même de l'attaque patronale excluait la possibilité de médiations.

Ce n'est pas par hasard que le mécanisme «débordement-pression» opérait dans un contexte caractérisé par une attitude très prudente de l'avantgarde, une méfiance totale envers les Confédérations, une défiance envers la direction de la FLM telle qu'on n'en avait jamais connue auparavant (sinon peut-être en 1974, au moment de la "grève des sifflés" (3)). Les gens se ren-

L'AVANT-GARDE OUVRIERE ITALIENNE daient de plus en plus compte que les revendications avancées jusqu'alors n'étaient plus suffisantes: notamment l'objectif de la réduction d'horaire sans réduction de salaire était désormais acceptée par des couches de plus en plus larges. Mais ni les cadres syndicaux de base ni les conseils n'étaient préparés à faire face à la nouvelle situation, à savoir à prendre en main non seulement la direction, dans la pratique, de la lutte au niveau de l'entreprise - ce qu'ils faisaient déjà -, mais également la direction politique du combat.

La réunion du «Consiglione», devenue fameuse, où les dirigeants syndicaux se sont heurtés à une opposition massive des délégués présents et ont dû battre en retraite le plus rapidement possible, a mis en lumière de la façon la plus éclatante la rupture qui s'était produite entre l'avant-garde et les conseils d'un côté, et l'appareil bureaucratique de l'autre. Mais, en même temps, elle a mis en lumière que ni avant-garde ni conseils n'étaient en état de prendre en main immédiatement la direction de la lutte à cause du caractère partiel de leurs expériences passées et de leur pratique politique antérieure. Ainsi, à ce moment crucial, la pression n'avait aucun effet sur la direction de la FLM, et la gauche syndicale turinoise ellemême, apeurée, se repliait sous le coup des dirigeants des Confédérations. Tous les points de référence traditionnels, tous les paramètres traditionnels d'action politique sautaient. L'opposition aux directions éclatait avec fureur, mais elle ne se traduisait que dans des initiatives atelier par atelier, sans aucune action coordonnée des différents conseils et ateliers, susceptible de relancer la lutte selon les exigences exprimées par les ouvriers. La conclusion était inévitable : après la colère, le désarroi, voire la démoralisation.

LA DYNAMIQUE ACTUELLE

L'avant-garde ouvrière dont nous parIons s'est donc avérée incapable d'aller au-delà d'une orientation et d'une pratique au niveau de l'entreprise ou de l'atelier. En général, elle a préféré ne pas se mesurer avec des problèmes politiques d'ensemble puisqu'elle était convaincue de pouvoir résoudre sur ce terrain des questions qui exigeaient, par contre, des réponses politiques globales. En fait, elle avait buté sur cet obstacle à partir de 1971-72, lors des luttes pour les contrats d'entreprise. Déjà à l'époque, elle s'était retranchée à l'intérieur des usines, en laissant le terrain libre, du point de vue politique, aux différentes composantes de la bureaucratie. Sous cet angle, il est juste de parler de dépolitisation relative de cette couche ouvrière. Voilà l'origine de toutes les difficultés qu'elle a eues à mesure que la politique d'ensemble des bureaucrates a commencé, dans le contexte déterminé par une crise très profonde et des restructurations industrielles déchirantes, à produire tous ses effets néfastes aussi et surtout à l'intérieur des entreprises.

Ces secteurs de l'avant-garde qui, à des époques diverses, se sont rapprochés des formations d'extrême-gauche, n'ont pas trouvé, sur ce terrain, un projet stratégique qui se différencie de ce qu'était leur pratique quotidienne. C'est pourquoi, soit ils se sont démoralisés, soit ils se sont repliés sur une activité purement syndicale.

En ce qui concerne les militants du PCI, une remarque supplémentaire s'impose: les militants ouvriers qui adhéraient au PCI le faisaient parce qu'ils cherchaient un projet global permettant de changer les choses non seulement dans l'entreprise, mais aussi sur le terrain des rapports sociaux et économiques globaux. Cette démarche - qui impliquait aussi la définition d'une perspective au niveau gouvernemental - avait un côté positif, mais elle a été détournée et exploitée d'une façon négative à cause des conceptions réformistes du PCI. Il serait erroné de croire que les militants ont donné leur adhésion complète aux idées du compromis historique. Le compromis historique est toujours resté quelque chose d'assez vague et fumeux pour les militants du rang. Mais ce qu'ils voulaient, c'était que les luttes ouvrières débouchent sur le terrain politique général par l'accession du PCI au gouvernement, ce qui, d'après eux, aurait assuré la réalisation d'une politique plus favorable aux travailleurs sur tous les terrains.

Ce n'est pas par hasard que, lorsque le projet général du compromis historique s'est traduit dans les termes concrets de la politique d'unité nationale et d'austérité, cette couche d'avant-garde - composée de militants du PCI, du moins dans les secteurs critiques les plus liés à l'expérience des luttes dans les entreprises - s'est sensiblement éloignée des initiatives du parti, en renonçant même à mener bataille en son sein. Elle s'est cantonnée dans une activité syndicale, en nourrissant le large courant de la gauche syndicale, notamment dans la FLM et dans la Fédération des métallos CGIL (FIOM).

Ce n'est pas par hasard que la direction du PCI a eu peur d'une telle dynamique, susceptible de radicaliser et de renforcer certains secteurs syndicaux et de les transformer dans un point de référence politique de gauche pour la classe ouvrière. Elle a craint que, tôt ou tard, la dialectique interne du syndicat se transfère, bien que par des médiations, au sein du parti lui-même. D'où sa décision de s'opposer presque frontalement aux luttes de 1979, son attaque au syndicat de Turin et à la FLM, et, finalement, son attitude honteuse lors du licenciement des 61 (4).

En même temps, la direction du PCI a commencé à opérer des réajustements tactiques successifs. Elle a pris ses distances par rapport à la majorité parlementaire en passant d'abord à une «opposition constructive», ensuite à une opposition «dure». Elle a, finalement,

«tourné» après le tremblement de terre de fin 1980, dans le but de rétablir ses liens avec la base et de regagner le terrain qu'elle avait perdu. Cela lui permettait d'obtenir des avantages à court terme, mais évidemment pas de surmonter ses contradictions fondamentales.

Ce n'est pas le but de cet article d'analyser la cause de la crise actuelle du PCI. Nous nous limitons donc à souligner trois points.

Les militants du PCI, de même que tous les autres travailleurs, subissent des attaques patronales très dures. Ils sont poussés à y répondre par des formes de lutte dures, inspirées par leurs expériences passées et par la nécessité de défendre ces marges d'action politique et organisationnelles dans les entreprises qui constituent leur principal acquis politique. Ils constatent que les travailleurs sont encore forts et qu'il est donc possible de riposter avec succès. En même temps, la persistance de la crise du régime les pousse à s'interroger sur le débouché politique des luttes, alors que la perspective du compromis historique a disparu. L'orientation que propose la direction du parti leur apparaît tout à fait abstraite et dépourvue de toute perspective réelle.

Tous ces phénomènes, pris dans leur ensemble, stimulent chez les cadres de base du PCI une recherche confuse de clarification politique et stratégique. Cette exigence est plus forte dans cette composante de l'avant-garde que dans d'autres, parce qu'elle est plus habituée à poser les problèmes aussi dans des termes politiques et organisationnels (elle comprend surtout l'importance vitale de cet instrument qu'est le parti, même si pour elle le parti reste le PCI). C'est en particulier pour ressouder ses rangs parmi les militants ouvriers que la direction du PCI, dans l'effort de contrecarrer sa crise, joue à nouveau depuis un certain temps la carte du patriotisme du parti, voire du sectarisme tout court, ce qui pourrait être, dans l'immédiat, partiellement payant.

L'AVANT-GARDE OUVRIERE ITALIENNE

Les ressorts de la réflexion de la base ouvrière du PCI opèrent également dans les autres couches de l'avant-garde.

Ce qui s'est passé après les événements de chez FIAT parmi des cadres syndicaux de base qui n'appartiennent à aucun parti ou qui ont eu auparavant des liens avec des formations d'extrêmegauche, n'est pas nécessairement positif. En premier lieu, malgré le choc subi, les vieilles pratiques et les vieilles approches n'ont pas été mises en question. Certains schémas du passé ne sont pas abandonnés. J'ai entendu moi-même des gens répéter la même rengaine, qui frise désormais l'utopisme: «Dans mon atelier, je maintiens des liens excellents avec les travailleurs. Le patron aura de la peine à imposer sa volonté. Grâce à ce travail à la base, je peux sauvegarder des marges pour mon action politique. Je participe encore à des réunions syndicales mais, sur ce terrain, je ne peux rien changer….. ».

Voilà donc un mélange d'illusions extrêmes sur la possibilité de défendre des formes de contrôle ouvrier au niveau d'équipes ou d'ateliers et d'abandon a priori de toute perspective de lutte dans le syndicat. On ferme les yeux devant le fait incontestable que la politique d'ensemble de la bureaucratie a une incidence de plus en plus directe sur ce qui se passe à l'usine et que la bureaucratie, sans parler du patron, est de plus en plus intéressée à vider de leur contenu les conseils d'entreprise et à imposer sa politique de soutien aux restructurations industrielles.

On ferme les yeux, en ce qui concerne l'action pratique, sur le fait qu'aussi bien les patrons que les syndicats veulent en finir avec l'expérience du syndicat basé sur les conseils et donc avec l'avant-garde ouvrière d'un certain type. Sur le terrain syndical, des militants accentuent leur attitude opportuniste en se soumettant davantage à cette gauche syndicale qui, à son tour, manque de toute perspective et théorise sur les «temps durs» qui ne permettraient que de survivre, en mainQuatrième Internationale n° 5 / 3 tenant, si possible, des postes dans les comités directeurs de la FLM. Certains cadres s'efforcent encore de prendre quelques initiatives contre les capitulations les plus graves de la bureaucratie dans les entreprises et des aspects spécifiques de la politique d'austérité. Mais ces opérations sont toujours menées dans une optique tres limitée, et elles ne se relient pas à des propositions de plus grande envergure sur le terrain revendicatif, qui soient alternatives à celles des bureaucrates. Elles n'impliquent aucun engagement dans la construction d'un courant de gauche dans le syndicat. D'où leur caractère tout à fait conjoncturel et partiel.

Parmi ceux qui ont les attitudes les plus négatives, il y a des militants qui ont appartenu à des formations d'extrêmegauche et qui se retrouvent pour discuter dans une espèce de ghetto. Par exemple, des ouvriers de Mirafiori et de Lancia se sont réunis assez nombreux et ont discuté assez régulièrement. Avec certains d'entre eux, on pouvait être partiellement d'accord, dans la mesure ou ils soulignaient l'importance d'une lutte pour la réduction des heures de travail. Mais en même temps, ils refusaient carrément de s'engager dans une bataille au sein du syndicat. Face à la portée politique des événements chez FIAT, ils étaient stimulés à discuter sur des problèmes d'orientation politique globale. Mais la solution qu'ils esquissaient du point de vue organisationnel était celle de construire ou de reconstruire des petits cercles, à mi-chemin entre des regroupements transitoires et des cercles d'amis. Dans une telle optique, la discussion ne peut qu'être stérile et déboucher sur les lieux communs les plus vulgaires du centrisme ou de l'ultragauchisme. L'impossibilité de mener toute action politique détermine rapidement l'impuissance de tels organismes et leur disparition (avec réapparition éphémère, dans le meilleur des cas, à l'occasion d'événements particulièrement importants. Ainsi, des forces qui pourraient être politiquement utiles, s'annulent dans une dynamique infernale.

Il existe chez FIAT un troisième secteur de l'avant-garde qui, du point de vue numérique, est probablement majoritaire. Il s'agit des jeunes ouvriers qui ont été embauchés au cours des dernières années (avant l'éclatement de la crise actuelle). Cette couche inclut un pourcentage important de femmes. Ce sont surtout des ouvriers de ce secteur que le patron a mis dans sa liste de proscription, à cause de leur attitude combative pendant les luttes des deux dernières années.

Cette couche ouvrière, qui chez FIAT a acquis un poids considérable et qui reste importante malgré les coups du patron, existe également dans des entreprises d'autres villes, bien qu'elle soit moins nombreuse. Elle n'a pas des longues années d'expérience derrière elle. Elle est entrée à l'usine, entre autres grâce au rapport de forces qui s'était établi dans la période antérieure et aux acquis du mouvement syndical. Ceux qui la composent ont, en général, la carte syndicale unitaire (5) et ils ne sont que partiellement intégrés dans les structures du syndicat (cela n'empêche que, chez FIAT notamment, ils soient présents dans les conseils). Il s'agit d'une couche qui est très disponible aux luttes et combative au plus haut degré. Elle s'est radicalisée et elle a mûri au moment où les patrons étaient désormais passés à la contre-attaque et où la politique collaborationiste des directions bureaucratiques s'exprimait dans les formes les plus éclatantes. Elle n'a pas fait l'expérience de la première moitié des années septante, à savoir la phase de montée des organisations syndicales et de leurs conquêtes. Ces conquêtes étaient à leurs yeux un acquis, un point de départ. En général, les ouvriers qui appartiennent à cette couche n'adhèrent à aucune organisation politique. Certains ont la carte du PCI, où ils ne jouent toutefois aucun rôle particulier. Les Jeunesses communistes ont elles aussi recruté un peu dans ce secteur: ce qui explique, entre autres, certaines attitudes «plus à gauche» qu'elles ont prises pendant la lutte chez FIAT.

L'AVANT-GARDE

A L'ETAPE ACTUELLE L'avant-garde ouvrière est aujourd'hui soumise à une dure attaque par le patronat et la bureaucratie.

Les patrons ont le but de se débarrasser d'une partie de la force de travail en rapport avec les processus de restructuration industrielle en cours. Dans le cadre de cette opération, ils ont la nécessité absolue - de leur point de vue- d'expulser des entreprises surtout les ouvriers les plus conscients, à savoir une partie importante de l'avant-garde, force motrice des luttes. Le licenciement des 61 chez FIAT - faut-il le souligner encore une fois -a été le signal de cette contre-offensive virulente. C'était une action préventive de la part du patron, qui voulait éliminer le danger provenant des couches ouvrières les plus combatives.

En même temps, l'avant-garde est soumise à une attaque non moins lourde par les appareils bureaucratiques. Il s'agit d'une attaque politique par laquelle on remet en question les contenus et les formes de luttes qui ont permis la formation et la maturation de l'avant-garde. Il s'agit d'une attaque organisationnelle : le but est de bouleverser les formes organisationnelles qui avaient permis à l'avant-garde d'agir syndicalement et politiquement et, en dernière instance, de conditionner le sommet. Il suffit de rappeler les tentatives de vider les conseils de leur contenu et les réformes organisationnelles limitant le terrain d'action des Fédérations de pointe et supprimant les comités directeurs provinciaux de la FLM et donc ceux, particulièrement dangereux, de Turin, Milan, etc.

Un aspect de la contre-offensive politique menée par les bureaucraties rési-

L'AVANT-GARDE OUVRIERE ITALIENNE de dans la bataille d'appareil qui se développe entre les différentes composantes et dont la conséquence est de diviser les travailleurs, de briser l'avantgarde ouvrière elle-même, d'en entrainer au moins une partie dans des jeux fractionnels, d'en bloquer la capacité - ne fût-ce que partielle - d'initiative antibureaucratique. Dans un colloque qu'il a organisé sur l'industrie automobile, par exemple, le PCI s'est engagé à fond pour réorganiser sa présence dans les entreprises en tant que parti, dans le but de s'assurer le contrôle de sa base et de la classe ouvrière, de créer des barrières entre ses militants et les autres secteurs de l'avant-garde. La carte du sectarisme est bien jouée et elle est probablement la plus insidieuse.

La contre-offensive de la bureaucratie est également politico-idéologique. En misant sur la confusion politique, sur la difficulté qu'ont les couches d'avant-garde d'avoir une vue stratégique, de surmonter les schémas du passé, les bureaucrates lancent une bataille violente pour convaincre les ouvriers d'accepter comme un fait naturel la concurrence capitaliste, la productivité, les restructurations, la réduction de main-d'œuvre dans certains secteurs.

Cette contre-offensive a commencé avant la lutte chez FIAT, qui l'a interrompue pendant trente-cinq jours. Immédiatement après, les bureaucrates l'ont relancée d'autant plus vigoureusement.

Cette relance de l'offensive politicoidéologique se combine maintenant encore plus étroitement avec l'effort de sectarisation du parti et des Confédérations syndicales. Cette combinaison est l'instrument principal qu'utilisent les bureaucrates pour empêcher que l'avant-garde maintienne une attitude relativement homogène, pour bloquer chez elle la réflexion politique, pour briser son rôle stimulant parmi les travailleurs, susceptible d'échapper à tout contrôle. Ils espèrent ainsi faire passer sans trop de conflits leurs manœuvres et leurs marches arrière.

Voilà donc pourquoi il sera plus difficile de faire démarrer des luttes, mais, une fois lancées, elles pourront avoir un caractère d'autant plus explosif.

Il faut ajouter qu'aujourd'hui il n'y a aucune tendance semi-automatique à la centralisation des luttes. Pour leur part, les directions se garderont bien de prendre quelque initiative sérieuse de centralisation que ce soit, et la riposte ouvrière aura tendance à se taire en ordre dispersé, avec tous les dangers qui en découlent. Deux exemples : la lutte chez Zanussi, qui a été très large et a enregistré une participation exceptionnelle, mais sans dépasser le cadre de l'entreprise, et la lutte chez Montedison qui n'est pas devenue un événement national, malgré l'importance de ce trust de la chimie.

Il ne faut pas croire que les travailleurs ne poussent pas dans le sens d'une centralisation des luttes. Au contraire, lors des grèves générales à l'échelon régional, l'une des demandes avancées par les travailleurs a été justement celle d'une grève générale nationale contre la politique du gouvernement, ce qui a obligé les dirigeants eux-mêmes à en parler. Mais on ne saurait dire que tous les secteurs ouvriers comprennent nécessairement que leur lutte et celle des autres secteurs doivent déboucher sur une mobilisation d'ensemble pour atteindre leur but. La bureaucratie, quant à elle, fait de son mieux pour entraver toute forme d'unification.

Dans le cadre des luttes difficiles de la prochaine étape, les différents secteurs qui composent l'avant-garde ouvrière seront constamment confrontés à des nécessités objectives de lutte qui présupposent une politique opposée aux orientations collaborationistes des directions. La recomposition de la conscience de l'avant-garde ouvrière se fera donc par bonds, selon les expériences qui seront faites directement et qui seront différentes d'un endroit à l'au- tre. La capacité d'un secteur de s'orienter plus ou moins correctement face à des luttes spécifiques exercera une influence sur le cours de ces luttes et marquera le rythme de l'évolution des affrontements.

De tout ce que nous avons dit, il découle qu'il faut se garder de toute attitude ultimatiste.

Le rapport de forces entre les classes est encore si mouvant que sa modification radicale présuppose toute une série d'affrontements partiels et, finalement, un ou plusieurs affrontements politiques d'ensemble. Une ou plusieurs défaites partielles ne déterminent pas automatiquement l'impossibilité et l'incapacité d'une forte résistance ouvrière à une étape ultérieure. Justement parce qu'il n'existe pas de force nationale révolutionnaire capable de polariser politiquement, à une échéance immédiate, les ruptures partielles qui se produiront au fur et à mesure entre des secteurs ouvriers et les bureaucraties, il pourra y avoir des temps d'arrêt qui, en tout cas, stimuleront des secteurs d'avant-garde à réfléchir et, en dernière analyse, à rectifier leur conduite politique à une étape ultérieure de l'affrontement entre les classes.

Non seulement la gauche à l'entreprise - comme on l'appelle parfois - et les cadres de base du syndicat, mais aussi la gauche syndicale d'appareil sera soumise à des pressions. Justement parce que cette gauche s'est formée et s'est développée sur la base de certaines mobilisations de masse, l'ampleur et la force de l'avant-garde, le dynamisme du syndicat des conseils, elle doit être réduite au silence, obligée à s'adapter à la logique globale de la bureaucratie, en laissant tomber ses divergences, même partielles, qui n'auront plus de terrain sur lequel s'exprimer.

Ce secteur du syndicat se trouve dans une situation presque dramatique. D'un côté, s'il veut survivre, s'il veut maintenir un terrain d'action politique, s'il ne veut pas être asphyxié par un retour des vieilles divisions, il doit se différencier politiquement, s'opposer sur le terrain du contenu pour gagner un soutien de masse et donc la force pour contrecarrer les secteurs les plus conservateurs. C'est la seule possibilité qu'il a de défendre jusqu'à un certain point ce syndicat des conseils sur lequel il a construit sa fortune. D'un autre côté, la gauche syndicale a été jusqu'ici absolument incapable non seulement d'exprimer une ligne stratégique alternative, mais aussi de se différencier sur des points significatifs et surtout dans la pratique et non seulement dans les discours. Un problème politico-organisationnel crucial sera justement celui de l'élection des délégués : devra-t-elle se faire encore sur la base de l'équipe ou introduira-t-on d'autres critères pour en dénaturer la genèse et les fonctions ?

Il est difficile de prévoir dès maintenant où et comment se produiront les différenciations entre des secteurs d'ouvriers avancés et la bureaucratie, ou même entre des secteurs de la gauche syndicale et les appareils centraux. Une chose est certaine : au début, elles se dessineront sur des points particuliers et non sur une stratégie d'ensemble. Il est donc nécessaire que les marxistes révolutionnaires, tout en ne renonçant jamais à jouer leur rôle autonome de clarification politique globale, évitent toute attitude sectaire qui rende difficile leur participation à des batailles partielles. Il faut être partie prenante de toute différenciation qui se produit dans un secteur syndical et qui correspond en même temps à un refus, ne fütce que de quelques aspects de la politique d'austérité et de collaboration de classe, pour s'intégrer dans des courants réels, pour lier un premier refus partiel à un refus plus ample et plus conscient de la politique des directions bureaucratiques dans son ensemble.

(février 1981) Franco Turigliatto

L'AVANT-GARDE OUVRIERE ITALIENNE 69 Notes : (1) Ce qu'il n'aurait pas pu faire à lui seul, contrairement à ce qu'ont rêvé, pendant certaines périodes, les spontanéistes et le courant de Lotta continua. (2) Ceux-ci ont joué un rôle certain dans quelques initiatives, essentiellement à

Turin (NdT). (3) Dans des manifestations réalisées dans une série de grandes villes au cours d'une journée d'action, certains dirigeants syndicaux furent copieusement siffles. Ce fut, entre autres, cette leçon qui a poussé les directions syndicales à lancer la lutte pour l'unification du point de l'échelle mobile ( en d'autres termes, pour une augmentation des salaires égale pour tous, en correspondance avec les augmentations de prix). On ne soulignera jamais assez que l'accord réalisé à la suite de cette lutte a représenté une conquête capitale sur le terrain de la lutte contre les conséquences de l'inflation sur le niveau de vie des ouvriers. Ce n'est pas par hasard que la suppression de cet accord est aujourd'hui l'un des objectifs majeurs de l'offensive des patrons et du gouvernement (NdT). (4) V. à propos de la lutte des 61 ouvriers licenciés le n° 1 de la nouvelle série de

Quatrième Internationale (5) La possibilité existe d'avoir uniquement la carte de la Fédération unitaire des métallos, sans être obligé d'avoir aussi la carte d'une des trois Fédérations qui la composent.

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