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La revue › 3e série n° 5

Réponse à trois questions posées par le camarade Petr Uhl

Livio Maitan · Quatrième Internationale, 3e série n° 5 · juillet-août-septembre 1981 · p. 79-87 · 4 698 mots

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D ANS le n° 3 de notre revue, nous avons publié de larges extraits de la deuxième partie du livre de Petr Uhl, Le Socialisme emprisonné. Dans le n°4 nous avons publié une analyse parallèle par Alain Brossat du livre de Uhl et de L'Alternative de Rudolf Bahro, à savoir des deux contributions les plus significatives sur les problèmes des sociétés de transition bureaucratisées provenant de militants d'Europe orientale après la Lettre ouverte de Kuron et Modzelevski des années 1960.

Dans notre article, nous examinerons les divergences que Uhl exprime, plus ou moins nettement, par rapport à des conceptions ou des formulations de Trotsky et de la IVe Internationale. Il s'agit essentiellement de trois points : l'utilisation de la formule d'Etat ouvrier déformé et d'Etat ouvrier dégénéré ; la définition de la révolution qui s'impose contre le régime bureaucratique; la nécessité d'un parti révolutionnaire de type léniniste.

Disons-le dès maintenant: une divergence réelle n'existe, à notre sens, que sur le troisième point, alors qu'en ce qui concerne les deux autres, les divergences n'existent pas ou elles sont, tout au plus, d'ordre terminologique. Toutefois, les remarques critiques faites par le camarade Uhl méritent d'être analysées, ne fût-ce que parce qu'elles nous offrent l'occasion de revenir encore une fois sur un certain nombre de questions.

LA FORMULE

«ETAT OUVRIER DEGENERE» EST-ELLE ENCORE JUSTIFIABLE? Dans le chapitre titré « Qu'est-ce que la Tchécoslovaquie?», Petr Uhl avance la caractéristique suivante:

«La Tchécoslovaquie est un Etat non socialiste (présocialiste), non ouvrier.

La révolution sociale a limité à l'expropriation de la bourgeoisie son caractère prolétarien; elle n'a pas instauré le pouvoir de la classe ouvrière et n'a même pas essayé de le faire.

Les tendances à la création d'un système autogestionnaire ne sont pas ap- parues et le prolétariat a ainsi, avec les autres travailleurs, été jeté d'un assujettissement vers un autre.» (p. 90).

Un peu avant, il avait précisé que

«parler d'Etat ouvrier déformé pour la Tchécoslovaquie est un contresens puisqu'il est évident, qu'à la différence de l'URSS, notre pays n'a jamais été un Etat ouvrier. La révolution sociale (de caractère partiellement prolétarien) l'a adjoint à un Etat soviétique déjà dégénéré. » (p. 82).

Rappelons que la IVe Internationale, pour sa part, fait une distinction entre Etat ouvrier dégénéré et Etat ouvrier déformé. Elle utilise aussi la formule d'Etat ouvrier aux déformations bureaucratiques. S'agit-il de distinctions byzantines qui ne peuvent intéresser que des sectes préoccupées de couper les cheveux en quatre ?

Absolument pas. La «querelle», loin d'être purement terminologique, implique des contenus concrets. Dans la Russie de 1917 eut lieu une révolution qui donna naissance à un Etat ouvrier, fondé sur une démocratie révolutionnaire de type soviétique, bien que pendant une courte période et avec des limitations sérieuses, imposées essentiellement par la guerre civile et l'intervention impérialiste. En Europe orientale ont surgi des Etats ouvriers bureaucratisés dès le début. La bureaucratie de l'URSS y a eu un poids déterminant, ne fût-ce qu'à cause de la présence de son armée d'occupation. Les partis communistes, qui avaient déjà subi auparavant un processus de bureaucratisation à la suite de la dégénerescence de l'URSS et de la Ille Internationale, ont imposé au lendemain de leur avènement au pouvoir des méthodes, des mécanismes institutionnels et des conceptions propres au stalinisme. C'est pourquoi nous avons adopté pour ces pays la formule d'«Etats ouvriers déformés». Finalement, lorsque nous parlons d'Etat ouvrier aux déformations bureaucratiques, nous expliquons que dans un tel Etat des déformations exis- tent sur le terrain du fonctionnement de la démocratie socialiste, de la gestion économique, de la vie interne des organisations de masse et du parti, etc., et que des positions de privilège commencent à se dessiner, mais sans qu'on puisse dire que le pouvoir est géré dans l'intérêt d'une véritable caste bureaucratique. Rappelons que Lénine appliqua cette caractérisation à l'Union soviétique dès le début des années 1920. Dans ce cas, nous n'avons pas une stratégie de révolution politique.

L'objection avancée par Petr Uhl ne semble pas, toutefois, concerner que la formule Etat ouvrier déformé, appliquée, en l'occurrence, à la Tchécoslovaquie. Il écrit, en effet, plus généralement :

« Cinquante ans après, la notion d'Etat

"ouvrier" n'a plus aucune justification.

Elle est complètement absurde ( de plus, les trotskystes utilisent souvent le terme Etat ouvrier sans autre précision, ce qui est révoltant). » (p. 82).

Laissons de côté la remarque sur l'utilisation de la formule Etat ouvrier tout court (l'adjectif « révoltant» est tout de même révélateur de la nature de certaines réactions). Sans vouloir justifier une terminologie sommaire, il faut dire qu'elle est le plus souvent dictée par la préoccupation stylistique de ne pas trop alourdir les phrases et non par la volonté de mettre la sourdine sur la bureaucratisation.

Mais, pour en venir au problème, une insatisfaction pour la formule « Etat ouvrier dégénéré» a été exprimée à maintes reprises au sein de la IVe Internationale elle-même. Pour nous, il s'agit de vérifier avant tout si la critique vise la formule ou le concept, si elle pose un problème de terminologie ou une question de substance. Pour ce qui en est de la deuxième hypothèse, notre position est nette : nous repoussons toute idée de révision de notre caractérisation de la nature de l'URSS et des autres Etats bureaucratisés, parce que l'analyse que nous avons faite et que nous nous efforçons constamment de renouveler - par-

QUESTIONS DE PETR UHL fois avec des retards et souvent avec des insuffisances sérieuses, nous voulons bien l'admettreindique que dans aucun de ces pays le capitalisme n'a été restauré ou n'a émergé une nouvelle classe exploiteuse (sous forme de collectivisme bureaucratique ou autres) ( 1).

Certes, la formule Etat ouvrier dégénéré peut créer des problèmes. Elle peut être considérée insatisfaisante. N'oublions pas que, dans les conclusions de La Révolution trahie, Trotsky ne se limite pas à utiliser une formule, mais il introduit toute une description que, d'ailleurs, il considère également approximative. Mais ce qui importe est de ne pas perdre de vue l'essentiel.

L'essentiel est que le concept d'Etat ouvrier se réfère aux rapports de production et non à la gestion du pouvoir politique, qu'il n'implique pas que dans le pays en question il y ait construction du socialisme au sens véritable du terme. Les rapports de production, justement, ne sont pas capitalistes ni «collectivistes bureaucratiques», mais ils restent, dans le cas de l'URSS, ceux qui ont été instaurés à la suite de la révolution d'Octobre, dans le cas de la Tchécoslovaquie ceux qui ont été introduits dans les formes que Uhl décrit correctement, en dernière analyse, par une assimilation structurelle à l'URSS.

En d'autres termes, si la classe ouvrière disposait effectivement du pouvoir politique sur la base d'une démocratie socialiste, elle n'introduirait pas de rapports de production différents. Une démocratie socialiste réelle permettrait un développement économique et des rapports sociaux qualitativement supérieurs à ceux qui existent dans les régimes bureaucratiques. Ceux-ci représentent un frein de plus en plus grand à la croissance des forces productives et, à la longue, pourraient ouvrir le chemin à une restauration du capitalisme. Mais, jusqu'ici, répétons-le, une telle restauration n'a eu lieu nulle part et, dans le cadre actuel du rapport des forces intérieur et international, il apparaît improbable que cela se produise dans l'avenir (2).

Encore une fois : si quelqu'un a d'autres formules a suggérer, qu'il le fasse. Nous ne sommes pas beaucoup aidés par ceux qui, avec une démarche assez classique, font du tapage sur la nécessité de se renouveler sans être capables de proposer aucune «nouveauté concrète» et, en fin de compte, exigent que d'autres se chargent de faire les «découvertes» qu'ils ne sont pas capables de faire euxmêmes...

LA FORMULE

« REVOLUTION POLITIQUE»

EST-ELLE LIMITEE? Certains avancent des réserves également sur l'utilisation du concept de révolution politique qui serait, selon eux, trop restrictif. Le camarade Uhl écrit:

« Bien que notre révolution soit surtout une révolution politique, nous avons d'énormes tâches de nature socio-économiques.»

Apporte-t-il de l'eau au moulin de ceux qui nous critiquent?

Rappelons, tout d'abord, que, dans la page que nous venons de citer, il écrit qu'il ne s'agit pas d' «une révolution sociale au sens classique du terme » puisqu' « il n'est pas nécessaire de détruire une classe sociale, mais de renverser la bureaucratie qui n'est pas une classe» (p. 34).

Nous n'avons pas besoin de souligner l'importance capitale du fait que Uhl accepte cette idée centrale du marxisme révolutionnaire et qu'il rejette toute conception de réforme ou d'auto-réforme par la bureaucratie elle-même, toute conception gradualiste du renversement de la bureaucratie. L'idée de révolution politique n'implique pas nécessairement le recours à la violence (dans quelle mesure celle-ci peut s'avérer inévitable, cela dépend de chaque contexte concret ) mais elle doit impliquer la notion de saut qualitatif, de rupture - et non de transformation de l'intérieur - du cadre du régime bureaucratique.

Nous ne contesterons absolument pas que la révolution politique aura, pour reprendre l'expression de Uhl, un contenu socio-économique. Du fait même qu'elle renverse cette caste bureaucratique qui monopolise non seulement la direction politique, mais aussi la gestion économique, elle provoquera des changements extrêmement profonds, aussi bien sur le terrain économique que sur le terrain des rapports sociaux. En effet, ce n'est qu'après le renversement de la bureaucratie qu'il sera possible d'exploiter toutes les potentialités du nouveau mode de production, de commencer ellectivement cette édification d'une société nouvelle dans tous les domaines que la bureaucratie empêche par son existence même.

LA CONCEPTION LENINISTE

DU PARTI EST-ELLE ENCORE VALABLE? Dans l'entrevue qui ouvre Le Socialisme emprisonné ?, Petr Uhl déclare :

«Je ne suis pas un trotskyste orthodoxe.

Je considère, par exemple, comme "ouverte à discussion " la théorie léniniste du parti d'avant-garde représentant la classe ouvrière. Bien sûr, le léninisme ne se réduit pas à cela. C'est aussi une théorie claire de l'Etat, de l'Etat bourgeois qu'il faut détruire, du nouvel

Etat qu'il faut construire. L'idée qu'un parti doit prendre le pouvoir en défense

( ou à la place?) de la classe ouvrière est sans doute le produit d'une situation historique particulière, celle de la

Russie de 1920. Mais, de nos jours, en Europe comme en Tchécoslovaquie, la situation s'est modifiée. L'avantgarde, telle que je l'envisage, est plutôt un regroupement idéologique, une couche intellectuelle qui représente et défend au mieux les intérêts des travailleurs. Non en s'auto-proclamant avant- garde, mais en gagnant ce titre par son action. Cette avant-garde ne prend pas le pouvoir, le pouvoir n'appartient pas aux partis politiques, mais aux conseils ouvriers. » (p. 33-34).

Ici, dans un seul paragraphe, sont posés, en réalité, des problèmes différents. Essayons de les séparer pour mieux comprendre la pensée de Uhl et mieux préciser les conceptions des marxistes révolutionnaires (nous ne disons pas des «trotskystes orthodoxes», puisque nous n'aimons pas plus que Uhl une telle expression, qui a une saveur ecclésiastique...).

Il y a d'abord un faux problème qui a été souvent soulevé et le sera encore dans le futur - on peut en être sûr -, c'est celui du parti auto-proclamé. La critique à l'auto-proclamation ne concerne, à la rigueur, que ces sectes qui estiment que la possession d'un acquis théorique prétendument sans tache est la condition nécessaire et suffisante pour la construction du parti révolutionnaire (3). Mais la conception léniniste n'a rien à voir avec une telle approche. Le parti bolchevique a pu jouer son rôle dirigeant dans la révolution d'Octobre, non parce que sa supériorité théorique lui garantissait à elle seule ce rôle, mais parce qu'il avait réussi à établir depuis sa formation des liens solides avec des couches décisives de la classe ouvrière et à élargir son influence pendant les luttes de 1905. Il avait continué dans la décennie suivante son travail opiniâtre, il avait mené, au sein du mouvement ouvrier russe et international, un long combat qu'il gagna finalement non dans des cercles intellectuels ou politiques restreints, mais dans ces gigantesques assises de la démocratie révolutionnaire qu'étaient les soviets.

Contrairement aux accusations que nous ont lancées périodiquement spontanéistes et centristes de tout bord, la IVe Internationale a rejeté elle aussi toute conception auto-proclamatoire. Dès le début, dès la toute première phase d'accumulation primitive de forces, elle s'est

QUESTIONS DE PETR UHL efforcée par tous les moyens de donner une réponse à la question de savoir comment des partis révolutionnaires pouvaient être construits en lien étroit avec les mouvements de masse réels et en tenant compte de la réalité historique du mouvement ouvrier organisé. S'il en était besoin, les neuf volumes des Euvres publiés jusqu'ici indiquent de la façon la plus claire que Trotsky a mené une lutte inlassable contre toute conception et pratique d'auto-proclamation et consacré aux problèmes de la construction des organisations dans les contextes politiques concrets une somme d'énergie au moins égale, sinon supérieure, à celle consacrée à son œuvre de généralisation théorique.

En deuxième lieu, de même que Petr Uhl, nous rejetons l'idée que le parti puisse prendre le pouvoir «à la place» de la classe ouvrière. Pour nous, c'est l'ABC que, si la classe ouvrière ne se mobilise pas dans ses couches décisives, si elle ne réussit pas à entraîner les autres couches exploitées de la population, il n'y a ni révolution victorieuse ni développement réel d'une dynamique révolutionnaire. Petr Uhl a probablement à l'esprit ce qui s'est passé dans certains pays d'Europe orientale à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Mais, dans ces cas, le processus a été surdéterminé par la position hégémonique de la bureaucratie soviétique qui, grâce avant tout à sa force militaire et dans le cadre des accords de Yalta, a pu installer au pouvoir des bureaucraties «nationales» à son service. Mais quand - Uhl le sait aussi bien que nous - ce ne sont pas des révolutions qui se sont produites: le capitalisme a été éliminé par des mesures radicales d'assimilation structurelle. La conception marxiste révolutionnaire ne s'inspire assurément pas de tels «modèles».

Notre conception se base fondamentalement sur deux points: 1. la nécessité d'une avant-garde de la classe ouvrière puisque, dans les conditions historiques de la société capitaliste, celle-ci ne peut pas atteindre dans sa totalité le niveau de conscience politique et théorique nécessaire pour vaincre définitivement la classe dominante, et que les mouvements spontanés, déterminés par les contradictions structurelles du capitalisme, ne peuvent pas, par eux-mêmes, déboucher sur une stratégie consciente de prise du pouvoir; 2. la nécessité d'un instrument centralisé et cohérent pour lutter avec succès contre la force centralisée de l'appareil d'Etat, politique et militaire, de la bourgeoisie.

Comme le camarade Uhl devrait le savoir, nous ne nous sommes pas limités à réaffirmer notre conception par des rappels à des textes classiques. Nous l'avons vérifiée constamment à la lumière de l'expérience historique de la classe ouvrière à l'échelle mondiale. Est-il nécessaire de renvoyer encore une fois au long catalogue de pays où une crise révolutionnaire s'est produite, où les masses exploitées se sont massivement mobilisées, où une situation de dualité de pouvoir s'est esquissée, et où une intervention contre-révolutionnaire de l'extérieur était très improbable, sinon impossible, et où pourtant la classe dominante a pu renverser la vapeur et se maintenir au pouvoir justement parce que manquait le dernier chaînon, à savoir le parti révolutionnaire? Est-il nécessaire de rappeler que dans les pays où la révolution socialiste a été victorieuse, le parti a joué un rôle irremplaçable, même si dans des cas comme ceux de la Yougoslavie et de la Chine, il n'avait que très partiellement les traits d'un parti léniniste, ou bien il a existé une avant-garde organisée, liée aux masses, capable d'accomplir les tâches propres du parti (c'est le cas de Cuba) ?

Troisième volet du problème : le rôle du parti après la prise du pouvoir. Apparemment, les réserves de Petr Uhl sur le parti léniniste se placent surtout sur ce terrain.

Eliminons toute ambiguïté sur un premier point. Lorsque Uhl écrit que « le pouvoir n'appartient pas aux partis politiques, mais aux conseils ouvriers», nous sommes cent pour cent d'accord avec lui. Nous sommes d'accord également qu'il faut rejeter la conception - éminemment stalinienne - selon laquelle il appartient au parti de jouer le rôle hégémonique dans tous les domaines et que toute institution et toute organisation - organisation de masses y comprisdoivent être soumises à sa direction.

C'est sur ce terrain, à notre sens, que Trotsky et la IVe Internationale après Trotsky, ont donne un apport politique et theorique majeur, en précisant l'idée de démocratie socialiste et en définissant aussi bien le contenu que les formes de la dialectique interne d'une société de transition. Cela a été possible évidemment grâce à la réflexion critique et autocritique sur la dégénérescence de l'Union soviétique et des autres Etats ouvriers et sur les luttes qui se sont développées pendant trente ans environ depuis les événements de 1953 en Allemagne orientale.

Notre conception implique, en premier lieu, l'idée que dans un Etat ouvrier, le pouvoir doit appartenir non au parti, mais aux institutions soviétiques, dont le parti ou les partis doivent respecter les décisions, même s'ils estiment que la majorité, s'exprimant dans ces institutions, a pris des décisions erronées. Elle implique également l'idée que les fonctions et les pouvoirs économiques doivent s'exercer sur des plans multiples. Les décisions centrales concernant les grands choix économiques doivent être prises après un débat démocratique, sur la base de projets différents ou même opposés, par un Congrès national des soviets ou conseils. Les conseils ouvriers d'entreprise décident de la gestion de leur entreprise, dans le cadre du plan démocratiquement élaboré, en défendant les intérêts des ouvriers en tant que producteurs (organisation du travail, masse des salaires, etc.). Les syndicats, finalement, doivent défendre les intérêts des ouvriers en tant que consommateurs (contrats collectifs, conditions de travail, etc.) et maintenir leur autonomie par rapport à l'Etat et au parti (4). Sur le plan plus strictement politique, notre conception implique qu'il doit y avoir liberté d'organisation pour tous les partis qui se placent dans le cadre de la légalité soviétique, de la Constitution de l'Etat ouvrier.

Rappelons que, comme il ressort d'un passage que nous avons cité, Petr Uhl ne nie pas le rôle d'une avant-garde, qu'il conçoit comme « un regroupement idéologique, une couche intellectuelle qui représente et défend au mieux les intérêts des travailleurs» (p. 33-34). Cela nous paraît restrictif - et surtout il nous paraît dangereux - de concevoir l'avant-garde comme une «couche intellectuelle» (dans ce cas, les tendances substitutistes seraient inévitables). Mais, tout de même, la nécessité d'une avant-garde est explicitement admise. Donc, la portée de la divergence se réduit sensiblement, surtout si on tient compte de la convergence entre Uhl et la IVe Internationale sur les traits fondamentaux d'une démocratie socialiste.

Ce qui est encore plus important, Uhl ne nie pas l'utilité du parti ou des partis dans la révolution antibureaucratique.

«Je ne suis pas contre les partis, bien au contraire. Ils devront exister, si nous ne voulons pas payer un coût trop élevé pour notre révolution. Comme je le disais plus haut, nous ferons peut-être ici une révolution sans partis. Mais les coûts du processus révolutionnaire seront beaucoup trop elevés si des partis n'ont pas préparé à l'avance les masses, discuté les idées, les alternatives, les stratégies, etc. » (p. 37).

L'argument de Uhl serait par luimême suffisant pour justifier le combat pour la construction du parti: « Ne pas payer un coût trop élevé pour la révolution », ce n'est tout de même pas secondaire... Toutefois, il ne s'agit pas seulement, d'après nous, de réduire les faux

QUESTIONS DE PETR frais, mais, tout simplement, de rendre possible la victoire de la révolution politique. Pour atteindre ce but -c'est la leçon des expériences faites jusqu'ici et ce qu'on peut prévoir d'une façon réaliste -, il faut un parti révolutionnaire qui assure la continuité avec les acquis passés - politiques et théoriques - du mouvement ouvrier et soit capable de mener à bien d'une façon systématique le travail de préparation nécessaire, de réaliser l'unité dans l'action de toutes les forces qui s'opposent au régime bureaucratique, d'assurer le saut qualitatif du régime bureaucratique à la démocratie socialiste qui ne peut pas être l'aboutissement automatique d'un mouvement spontané. Il est incontestable que la bureaucratie est intrinsèquement plus faible que la bourgeoisie du fait qu'elle ne plonge pas ses racines dans un mode de production propre. Cela n'empêche qu'elle dispose d'un appareil politique et militaire puissant et articulé et que son renversement exige donc une stratégie d'ensemble et une tactique qui, tout en étant souple et changeable, se relie, en dernière analyse, à cette stratégie.

L'exemple de la Pologne nous offre des éléments de réflexion précieux. Depuis l'été 1980 s'est développé en Pologne un mouvement puissant, qui a remporté des succès très importants et stimulé une prise de conscience extraordinaire dans des couches de plus en plus amples. L'instrument de ce mouvement a été Solidarnosc, qui, au-delà des structures qu'il s'est données et de l'idéologie qu'il a secrétée, a accompli, ne füt-ce que partiellement, des tâches multiples, à savoir non seulement celles d'un syndicat, mais aussi celles d'un organe de démocratie prolétarienne et même, en dernière instance, celles d'un parti.

Sa stratégie future - dans les affrontements majeurs avec le pouvoir - ne sera pas déterminée par le mouvement en tant que tel, mais par telle ou telle autre tendance politique faisant prévaloir ses orientations au sein de Solidarnose et

UHL 85 du «mouvement» plus en général. Aussi bien cette stratégie que la tactique qui en découle dépendent essentiellement de la réponse qu'on donne à la question de savoir comment il faut se situer face au régime bureaucratique dans une perspective à long et moyen terme. Est-ce qu'on se fixe le but de corriger les déformations les plus révoltantes, les plus susceptibles de provoquer des explosions ? Est-ce qu'on projette une réforme plus ou moins radicale, mais sans remettre en question le cadre du régime en tant que tel? Est-ce qu'on a la perspective d'une révolution politique (5) ? Le premier but est celui d'une aile importante de la bureaucratie ( au moment où nous écrivons, probablement majoritaire), dont il serait erronée de minimiser les capacités d'opérer au sein du mouvement luimême . Le deuxième est partagé par une gamme de courants, groupes ou «sensibilités » allant de militants du KOR à Lech Walesa, aux conseillers de Solidarnosc inspirés par l'Eglise et à des tendances qui se manifestent dans le POUP. Puisque nous estimons que le régime bureaucratique ne peut pas être réformé et que toutes les conquêtes déjà réalisées ou celles qui pourront être réalisées dans l'avenir, s'avéreront éphémères si le problème du pouvoir, donc du renversement de la bureaucratie, n'est pas posé, il est, selon nous, indispensable d'organiser tous ceux qui partagent la perspective de la révolution politique et de lutter pour gagner la majorité à notre point de vue, tout en ayant le souci de réaliser à tout moment l'unité d'action et de maintenir le cadre organisationnel unitaire du mouvement.

Si le problème est posé dans ces termes, nous croyons que Petr Uhl sera d'accord avec nous.

Il y a, finalement, un problème plus particulier. En se référant à sa propre expérience, le camarade Uhl écrit :

« C'était une erreur de constituer une organisation clandestine en août 1969 :

non pas à cause du danger inévitable d'être emprisonné mais surtout par son caractère clandestin. Ce mode d'organisation exceptionnel et intentionnel ne peut mener qu' au sectarisme, à la passivité et à l'isolement. Je ne dis pas qu'en général la clandestinité est un mauvais mode d'organisation, ou même que dans les Etats d'Europe orientale il faille l'éviter. Je crois cependant que c'est un phénomène lié à la defensive et produit par la défaite des révolutionnaires. » (p. 30).

Plus loin, il ajoute :

«Je suis contre toute tentative de former des partis secrets de conspirateurs, elles ne peuvent mener qu'à la passivité.» (p.37).

Le problème est dans une très large mesure tactique. Par exemple, aujourd'hui, en Pologne, il serait absurde de miser sur un travail clandestin. Même en Tchécoslovaquie, il serait erroné de minimiser la portée d'actions du type de celles développées par les militants de la Charte 77 et par Uhl lui-même. Toute possibilité de sortir des catacombes, d'agir ouvertement pour avoir un écho au-delà de milieux oppositionnels restreints, d'utiliser toute marge d'action légale ou semi-légale, doit être, de toute évidence, exploitée. Mais, dans certaines circonstances, le recours au travail clandestin - surtout du point de vue de la construction d'une organisation révolutionnaire - peut être un chemin obligé. Uhl lui-même semble, au demeurant, accepter cette idée (6).

UN ACCORD CAPITAL

Les divergences exprimées par le camarade Uhl par rapport aux conceptions de la IVe Internationale sont, en conclusion, limitées. En tout cas, elles ne sauraient faire oublier son accord sur une série de questions capitales, allant de la caractérisation de la nature des sociétés de transitions bureaucratisées à la stratégie de la révolution politique. Au moment où il y a beaucoup de bavardages sur la «crise du marxisme» et le crépus- cule de la classe ouvrière, il est notamment capital que justement dans un pays d'Europe orientale se lève la voix d'un militant courageux qui réaffirme le rôle central de la classe ouvrière qu'ont confirmé, par ailleurs, peu après que Le Socialisme emprisonné soit terminé, les événements grandioses de Pologne.

Ce rôle a pu être contesté à l'époque où dissidents et oppositionnels semblaient surgir exclusivement des rangs des intellectuels, de secteurs des étudiants, des minorités nationales. Nous ne minimisons pas l'importance de tels phénomènes. Nous n'excluons pas non plus que même dans l'avenir la crise d'un régime bureaucratique puisse être marquée dans une première étape par des mouvements non strictement prolétariens, et nous n'ignorons pas que des couches autres que le prolétariat participeront à la révolution politique. Mais, ce que nous réaffirmons, c'est que la classe ouvrière sera la force motrice centrale dans toute crise majeure des régimes bureaucratiques. Cela non seulement parce que dans certains Etats ouvriers elle est déjà la force socialement prédominante - et que même dans ceux qui restent économiquement plus arriérés son poids spécifique est croissant -mais surtout parce qu'elle est intrinsèquement la force la plus intéressée et la plus puissamment stimulée à lutter contre cette caste bureaucratique qui l'empêche de gérer les rapports de production qui lui appartiennent et d'en développer toutes les potentialités.

Livio Maitan

QUESTIONS DE PETR UHL 87 Notes : (1) Les marxistes révolutionnaires ont toujours répondu pertinemment aux critiques des partisans d'autres interprétations de la nature des Etats bureaucratisés. Dans le n° 1 de notre revue, Ernest Mandel est revenu sur ce problème en allongeant ainsi la liste de ses contributions en la matière. En ce qui nous concerne, nous avons traite, entre autres, le même sujet dans notre livre

Destino di Trotskii - Contro la burocrazia : transizione riformista o rivoluziona permanente, Rizzoli, Milano, 1981. (2) Sur cette analyse, Petr Uhl est d'accord, au moins en ce qui concerne son propre pays (p. 92) (3) Il va de soi que, chez les sectaires, l'acquis théorique se sclérose inévitablemen en se vidant de son contenu réel, au-delà de proclamations abstraitement justes.

Ainsi, il arrive parfois aux prétendus orthodoxes la petite mésaventure de ne pas reconnaître une révolution quand elle se produit. C'est ce qui est arrivé, par exemple, aux lambertistes lors de la révolution cubaine, et, avec des conséquences beaucoup plus graves, a une bonne partie des trotskystes chinois. (4) Nous repoussons l'idée de l'hégémonie du parti sur les syndicats et les autres organisations de masses aussi pour la période qui précède la conquête du pouvoir, sans contester pour autant le droit des militants du parti ou des partis de se battre pour faire valoir les orientations qu'ils considèrent correctes. (5) Nous ne prenons pas en considération les tendances restaurationnistes qui ne jouent actuellement aucun rôle en Pologne. (6) Nous n'abordons pas ici le problème du dépérissement du parti dans une société socialiste, qui se cache sans doute derrière certaines formules de Uhl.

Il nous semble qu'il conçoit ce dépérissement à une échéance trop rapprochée.

Rappelons que cette problématique a été évoquée dans les années 1950 par les communistes yougoslaves qui, cependant, estimèrent qu'ils pouvaient faire un pas vers le dépérissement du parti en appelant le parti « ligue»...

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