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La revue › 3e série n° 5

Pologne : regards sur la révolution politique

Oliver MacDonald · Quatrième Internationale, 3e série n° 5 · juillet-août-septembre 1981 · p. 49-57 · 5 018 mots

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L'actuelle crise polonaise, de même que les bouleversements politiques antérieurs en Europe orientale, posent un problème central: jusqu'à quel point le système politique peut-il être démocratisé? On ne peut répondre à cette question qu'en soumettant à un examen approfondi ce même système politique en vigueur en Europe orientale.

Pour des marxistes, les racines de tout système politique ne peuvent être découvertes dans la sphère des «valeurs dominantes» ou de la «culture politique», mais bien dans le caractère de son économie et de ses structures socio-économiques.

Dans les Etats d'Europe orientale, les moyens de production fondamentaux ont été nationalisés (il existe en Pologne un système de petite production marchande en vigueur sur 68% des terres arables, mais il est subordonné au secteur étatique de l'économie). Le caractère nationalisé de l'économie industrielle a d'énormes conséquences. Il en découle qu'il n'y a pas de classe capitaliste dominante, qu'il n'y a pas de marché capitaliste en tant que régulateur de l'économie.

La vie économique, par contre, est réglée par le principe de la planification politique.

Les ressources productives ne sont pas distribuées entre les branches industrielles et les usines en fonction de pressions économiques - la rentabilité relative des différents produits après leur vente sur le marché - mais bien par des arrangements entre ceux qui gèrent les diverses ressources productives. Ces accords sont conclus dans l'arène politique, entre tous ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir politique. Cela signifie que le système de production est étroitement lié au système politique. Il ne peut y avoir de séparation fondamentale entre le domaine «public» de la vie politique et la sphère «privée» de la propriété et de l'économie capitalistes, séparation caractéristique de la société bourgeoise.

Le modèle traditionnel de la société post-capitaliste, telle qu'elle avait été envisagée par Marx et Lénine, consistait en des organismes démocratiques-étatiques des producteurs, qui géraient leurs propres affaires et donc toutes les affaires de leur Etat et de leur économie à travers des débats et des luttes politiques, comme ce fut le cas de la Commune de Paris et des soviets de la Russie soviétique dans sa première période. Marx appela ce système celui des «producteurs associés». Il impliquait un début de dépérissement de l'organisation bureaucratique de l'Etat dès la naissance de l'Etat ouvrier, comme Lénine le précise dans L'Etat et la Révolution.

En pratique, un modèle fort différent a émergé dans tous les Etats post-capitalistes d'Europe orientale, comme il s'était développé en Union soviétique. Un parti communiste de masse bureaucratisé y détient un monopole total de pouvoir politique et de gestion économique. C'est le même système qui opère en Pologne.

Le parti communiste de masse gérant un tel système doit incorporer plus que les dirigeants de l'économie (les managers) et les fonctionnaires supérieurs de l'Etat. La suppression du marché capitaliste n'a pas seulement éliminé la discipline économique de la lutte pour le profit, qui contraint les propriétaires des entreprises à se conformer à la rationalité capitaliste. Elle a également supprimé le fouet du chômage qui, dans le capitalisme, impose la discipline aux producteurs. Les maîtres politiques de l'Etat doivent donc développer de nouveaux instruments pour mobiliser les efforts productifs des travailleurs. Les « bâtons» traditionnels utilisés à cette fin, ce furent le Goulag et la police; la «carotte» traditionnelle inclut des privilèges pour les membres du parti. On suppose que les membres du parti, au sein des entreprises, constituent la force motrice et l'exemple pour inciter tous les autres travailleurs à accroître leurs efforts productifs.

La base ouvrière du parti n'est donc nullement un facteur sans importance pour le fonctionnement des Etats d'Europe orientale, ni une simple relique décorative en rapport avec les besoins idéologiques de l'élite du parti.

BUREAUCRATIE Les statistiques officielles affirment qu'en 1979, 46% des membres du parti polonais étaient des ouvriers. Mais ce chiffre ne signifie nullement que la base ouvrière du parti exerce en fait le pouvoir politique. En Pologne, ou dans un quelconque Etat d'Europe orientale, le pouvoir est exercé dans l'intérêt de l'appareil du parti et de l'Etat. La base sociale de ces deux appareils fusionnés, c'est l'économie planifiée. L'appareil est, en tant que groupe, opposé à un retour au capitalisme. Mais, en même temps, il maintient et défend son monopole politique, et s'oppose à toutes les tentatives d'institutionnaliser la démocratie socialiste.

L'appareil bureaucratique est strictement hiérarchique. Le critère pour l'entrée dans l'élite au pouvoir n'est pas la position sociale - la propriété de capital ou de terre, l'origine sociale (la naissance), etc., mais bien la capacité politique de défendre les intérêts de l'appareil bureaucratique. Ces traits sont à de nombreux égards analogues à ceux qui caractérisent le corps des officiers d'une armée traditionnelle - de là la définition avancée par Trotsky de cette couche comme caste bureaucratique.

L'appartenance à cette caste inclut, en gros, le membres de l'appareil des permanents du parti, qui se chiffrent à quelque 10000 personnes en Pologne, ainsi que les «activistes» du parti, ce qui représente plusieurs centaines de milliers de fonctionnaires des administrations étatiques nationale et provinciales, de l'appareil de l'armée et de la police, de l'économie, des syndicats otticiels, des organisations de jeunesse, etc. Il y a un va-et-vient continuel entre les membres de ces deux appareils. La bureaucratie dans son ensemble englobe tous ceux qui exercent des fonctions énumérées dans la Nomenklatura sur le plan national et local, c'est-à-dire la liste des nominations qui ne peuvent s'effectuer que sous le contrôle du secrétariat du parti compétent dans le domaine déterminé. A tous les niveaux, l'aspirantbureaucrate doit satisfaire une exigence fondamentale : il (ou elle) doit être capable de défendre et de servir les besoins politiques de l'appareil bureaucratique dans son ensemble.

D'un point de vue historique, la bureaucratie est une force faible et transitoire. Sa prédilection pour l'emploi de l'appareil policier, ses manœuvres mensongères à court terme, sa tendance permanente à la corruption et à violer ses propres lois, tout cela sont des symptômes de cette faiblesse fondamentale. Mais, en même temps, la bureaucratie a fait preuve, pendant soixante ans en URSS et pendant trente ans en Europe orientale, d'une immense puissance politique. Les sources de cette puissance se trouvent dans trois aspects cruciaux des Etats post-capitalistes, dont elle a émergé.

Tout d'abord, la suppression du capitalisme et la nationalisation des moyens de production ont placé la possibilité d'initiative sociale pour la première fois dans l'histoire humaine dans les mains de l'immense majorité de la population, les producteurs eux-mêmes. Mais la pauvreté extrême du premier Etat ouvrier en Russie, sa dévastation par la guerre civile et par les guerres d'intervention étrangères, n'ont pas permis aux masses d'acquérir le niveau de vie et les loisirs nécessaires pour exercer cette initiative. La direction du Parti bolchevique, dont le programme n'avait pas prévu une telle éventualité, était dans sa majorité prête à occuper le terrain abandonné par les masses et à s'incliner devant sa propre bureaucratisation.

Ensuite, la fusion de l'économie et de la politique dans un Etat ouvrier concentre d'énormes pouvoirs dans les mains des maîtres politiques de l'Etat. Lorsque ce sont les ouvriers eux-mêmes qui sont les maîtres de l'Etat, d'immenses gains peuvent être réalisés par les masses. Mais la bureaucratie peut de même utiliser les leviers du pouvoir politique pour consolider de mille manières son emprise sur les travailleurs.

En troisième lieu, les Etats d'Europe orientale sont nés dans le contexte d'une résistance farouche de l'impérialisme sur le plan militaire, politique, économique et idéologique. Cette offensive impérialiste a servi à la bureaucratie pour justifier une subordination plus absolue encore des travailleurs au productivisme et à un style semi-militaire d'organisation sociale, qui supprima toute opposition politique.

Le problème crucial pour la bureaucratie, c'est celui de maintenir la subordination politique complète du prolétariat industriel. Mais, au fur et à mesure que se développent dans les pays d'Europe orientale, les forces productives, le niveau de vie et les loisirs, l'économie planifiée réclame elle-même de plus en plus un engagement actif, créateur, des travailleurs dans le système productif et politique. La caste bureaucratique devient de plus en plus un obstacle désorganisateur au développement des forces productives, tout en rencontrant simultanément des difficultés croissantes pour maintenir la subordination politique des travailleurs. Voilà la contradiction centrale des pays de l'Europe orientale, qui a acquis des aspects explosifs en Pologne.

La place de la classe ouvrière dans la structure de l'économie et de l'Etat la pousse vers une lutte en faveur d'une démocratie intégrale et radicale, ainsi que vers la gestion ouvrière des affaires de l'Etat. La répression devient de plus en plus coûteuse pour la bureaucratie du point de vue économique, alors que les solutions de rechange - essayer d'amadouer les travailleurs par des concessions, et d'élargir la base ouvrière du parti - finissent par affaiblir davantage encore l'emprise de la bureaucratie sur le prolétariat. Les aspects fondamentaux du système politique en vigueur en Europe orientale et en Pologne incluent l'atomisation de la classe ouvrière et l'impératif, pour la bureaucratie, de couper cette même classe d'informations et a idees qui pourraient aflaiblir le conet d'idées qui pourraient of la a trôle bureaucratique. Une certaine autonomie politique peut être plus facilement concédée à d'autres couches sociales telle l'intelligentsia ou la hiérarchie catholique, dans la mesure où cela n'encourage pas la fermentation et la mobilisation des travailleurs.

L'ALIGNEMENT POLITIQUE

D'AUTRES FORCES SOCIALES Pour ces raisons, il n'y a pas de possibilité que le système politique en vigueur en Europe orientale évolue graduellement vers la démocratie politique, à travers la pression massive de la classe ouvrière. Une telle pression provoque une crise immédiate, parce qu'elle menace la position sociale de la caste bureaucratique, parce qu'elle pose en définitive d'une manière aiguë la question du pouvoir politique en général.

De ce fait, la bureaucratie tend à se diviser en courants divergeants. L'un d'entre eux cherche à rétablir la domination bureaucratique à travers des concessions qui ne remettent pas en question son hégémonie politique sur la classe ouvrière. Un autre courant cherche à utiliser l'intervention militaire externe, celle de l'URSS, pour rétablir l'intégralité de son pouvoir. Dans tout le cours de l'histoire de l'Europe orientale depuis la guerre, on n'a pas rencontré jusqu'ici un secteur quelconque de la bureaucratie «nationale» qui aurait été prêt à diriger un mouvement engagé dans une lutte jusqu'au bout en faveur d'une alternative d'ensemble à la domination bureaucratique.

La forme la plus caractéristique de la lutte ouvrière en Europe orientale combine la lutte pour les droits démocratiques avec la bataille pour la gestion ouvrière de l'économie. Du point de vue des travailleurs, ce ne sont là que deux aspects d'une seule et même lutte. La démocratie radicale est indispensable en vue d'assurer une production efficace et pour mettre fin à la gabegie bureaucratique.

La crise polonaise a apporté de nombreux exemples de la manière dont les travailleurs relient spontanément et immédiatement leur travail avec tout le domaine de la consommation collective. A Jelenia Gora, il y eut une grève générale pour transformer un sanatorium du ministère de l'Intérieur (c'est-à-dire des forces de répression, NdT) en hôpital public. A Katowice, les travailleurs ont exigé qu'un bâtiment de conférence du parti soit transformé en un centre de loisirs accessible à tous. Les travailleurs de Bielsko Biala menèrent une grève très longue pour en finir avec la corruption des fonctionnaires locaux. Dans des pays capitalistes, de telles relations immédiates ne sont pas caractéristiques des premières vagues de luttes ouvrières.

Alors que les étudiants et la plupart des employés et techniciens, y compris ceux de formation scientifique, s'unissent fortement aux travailleurs de l'industrie, le gros de l' intelligentsia culturelle s'efforce désespérément d'obtenir une sorte de compromis entre les ouvriers et la bureaucratie, réclamant surtout des libertés majeures - fussentelles informelles - pour eux-mêmes, plutôt que pour les ouvriers. En Pologne, ce courant n'a pas confiance dans la victoire de la classe ouvrière sur la bureaucratie. Pour cette raison , il préfère se limiter à obtenir des concessions de l'appareil. Pareil point de vue est probablement partagé par certains «experts» intellectuels de Solidarnosc, qui ont inséré la clause concernant le «rôle dirigeant du parti» dans les accords terminant la grève de Gdansk l'an dernier. Ces mêmes conseillers se sont opposés à toute action de masse de Solidarnose pour libérer des militants emprisonnés ou pour obtenir la semaine des cinq jours. Ils étaient également favorables à transformer la commémoration, à Gdansk, des victimes de la répression des grèves de 1970 en une cérémonie religieuse d'unité nationale fictive. Leurs manœuvres visaient de même à transformer la délégation envoyée par Solidarnoscen Italie d'un événement tourné vers les syndicats en un pélerinage auprès du pape.

La base matérielle de la hiérarchie de l'Eglise catholique en Pologne réside dans l'appui et les fonds qu'elle reçoit des masses qui vont à l'Eglise. Cela rend l'Eglise vulnérable à la pression populaire, même si de telles pressions constituent en même temps une menace mortelle pour les doctrines sociales réactionnaires de l'Eglise et pour sa structure autoritaire rigide. La hiérarchie a donc utilisé son autorité afin de gagner des concessions en sa propre faveur du régime, en échange d'efforts en vue de démobiliser les mouvements de masse.

Cette façon d'opérer était déjà visible lors des crises de 1956 et de 1970. Elle a été confirmée par l'allocution télévisée du cardinal Wyszynski le 26 août 1980, qui appela les travailleurs à mettre fin aux grèves. Au cours de la trêve de Noël 1980, un porte-parole de la hiérarchie, responsable des relations avec la presse, attaqua le KOR ainsi que le journal socialiste radical de l'organisation de Solidarnosc de Varsovie, NTO, dans une tentative de diviser politiquement Solidarnosc.

Les autorités polonaises ont réagi avec hostilité à l'organisation des paysans pauvres dans Solidarité Rurale. Quelque 600.000 des 3 millions de paysans polonais ont mené des luttes afin d'obtenir des prix d'achat et des crédits plus élevés pour la paysannerie. Ce mouvement de paysans pauvres se conçoit lui-même en liaison étroite avec la classe ouvrière auto-organisée de Solidarnosc. Les paysans riches, dont le sort s'est amélioré au cours des dernières années, sont restés neutres dans la crise actuelle.

Les intérêts à long terme de la classe ouvrière réclament des rapports d'échange améliorés entre la ville et la campagne, ainsi que davantage d'investissements dans l'agriculture, liés à un passage graduel à des coopératives afin de surmonter l'inefficacité présente de l'agriculture.

LA REVOLUTION POLITIQUE Les trotskystes utilisent le terme «révolution politique» pour décrire le passage du règne monolithique de la caste bureaucratique à un système de démocratie ouvrière. La «révolution politique» en Europe orientale n'implique pas nécessairement une insurrection ouvrière ou une confrontation armée avec l'appareil répressif de l'Etat. L'apparition d'un mouvement généralisé de la classe ouvrière à l'échelle nationale plonge la bureaucratie immédiatement dans une crise, comme l'appui principal du système politique, le parti, perd sa base ouvrière. Cela provoque une paralysie bien plus grande des structures de l'Etat que ne le fait un mouvement de masse au sein d'un Etat démocratique-bourgeois ou même d'une dictature militaire. Une crise majeure de légitimité politique se produit également, comme la bureaucratie n'appuye idéologiquement son autorité que sur la prétention de représenter la classe ouvrière. Dans de telles circonstances, l'utilisation de l'appareil de répression contre les masses serait suicidaire pour la bureaucratie. Toute autre solution viendrait de l'extérieur, c'est-à-dire des Soviétiques, soit intervention, soit repli pour conserver intacte la colonne vertébrale de l'appareil d'Etat, face au mouvement de masse.

Le mouvement de masse en Europe de l'Est peut faire très rapidement d'énormes brèches dans le système bureaucratique - c'est une grande différence avec le retard qui caractérise la révolution socialiste à l'Ouest. De même, les travailleurs d'Europe orientale n'ont pas à lutter pour arracher l'appareil de production des mains des capitalistes et supprimer les mécanismes de la loi de la valeur. Les bureaucrates en place ne peuvent pas utiliser les armes du chômage massif ou de l'exportation des capitaux contre les travailleurs.

La révolution politique en Europe orientale diffère également des révolutions politiques du monde capitaliste - c'est-à-dire de la transition entre une dictature et la démocratie bourgeoise. Tout processus de démocratisation en Europe orientale doit aller beaucoup plus loin que dans une démocratie bourgeoise pour éviter une récupération bureaucratique. Il doit atteindre des couches profondes de la vie économique de l'Etat et s'ancrer dans l'implication massive de la classe ouvrière dans les institutions politiques du pays.

Seul un mouvement massif de la classe ouvrière, dirigeant tous les autres secteurs de la société, peut mener à bien cette transformation. Des courants bourgeois ou petits-bourgeois seraient bien trop conciliants à l'égard de la restauration bureaucratique.

Un autre trait distinctif de la révolution politique en Europe orientale est son caractère international. Tout mouvement de masse des travailleurs en faveur de la démocratisation dans un pays menace de renversement la totalité du système bureaucratique international. C'est pourquoi les dirigeants soviétiques essayent à la fois de cacher toute information sur de tels développements au reste du bloc oriental et d'utiliser la force militaire pour écraser dans l'œuf de tels mouvements. Deux types de réponses à la menace soviétique se font jour au sein du mouvement de masse. La première essaye de confiner le mouvement dans des formes acceptables par la direction soviétique, en d'autres termes des formes qui perpétuent la subordination politique de la classe ouvrière, et rendant donc une invasion inutile. La seconde est de développer le mouvement indépendant de la classe ouvrière jusqu'à briser le cordon sanitaire et gagner le soutien le plus large possible pour le processus de démocratisation, rendant ainsi une intervention impossible.

Pour maintenir avec succès la dernière orientation, il ne suffit pas de glorifier les actions spontanées des masses. A chaque étape, l'avant-garde de la classe ouvrière doit combattre pour des revendications qui puissent s'attirer le soutien de la classe tout entière ainsi que des alliances plus profondes avec d'autres couches et gagner l'appui des travailleurs des pays environnants.

Cette méthode rejette la notion de «limitations» imposées d'avance à la lutte et acceptables par la bureaucratie, car dans ce cadre, le mouvement ne peut pas progresser. Une telle notion fait fi de la capacité de la classe ouvrière d'imposer ses propres «limitations» à la bureaucratie, par la lutte. De même, le processus de démocratisation ne peut pas être limité à un seul pays. C'estjustement à cause des aspirations communes aux masses de l'Europe de l'Est que tout mouvement de ce genre doit utiliser son impact international pour avancer. Tout autre schéma serait pure utopie.

Nous ne voulons pas suggérer qu'il faut rechercher à tous moments une confrontation ouverte immédiate avec la bureaucratie. Les secteurs les plus avancés politiquement doivent s'assurer qu'à tout moment le mouvement choisit de se battre pour les objectifs clés de l'heure, mettant, si nécessaire, d'autres questions en sourdine. Le mouvement peut parfois être amené à des retraits tactiques pour consolider ses forces. Mais, jamais, la nécessité de préserver son indépendance politique par rapport au régime bureaucratique lui-même, ne disparaît.

L'histoire des luttes en Europe orientale montre qu'il y a deux phases clés dans le développement de la révolution politique. D'abord, l'extension d'un mouvement de masse de la classe ouvrière, indépendant et organisé à l'échelle nationale. Ensuite, l'établissement de nouvelles institutions de l'Etat ouvrier dans le pays que l'appareil international de la bureaucratie est contraint d'accepter. Les soulèvements antérieurs de la classe ouvrière en Europe de l'Est ont toujours échoué dans l'accomplissement de ces objectifs. En Hongrie, en 1956, les travailleurs ont répondu à l'intervention soviétique en construisant leurs propres organes de pouvoir d'Etat - les conseils ouvriers - mais c'était avant qu'un mouvement national et indépendant de la classe ouvrière, avec une direction éprouvée, n'ait été construit.

En Tchécoslovaquie, la classe ouvrière a bâti un puissant mouvement de classe à travers les syndicats après l'invasion soviétique. Mais elle est restée sous l'hégémonie politique de l'appareil du Parti communiste qui a totalement capitulé devant la direction soviétique, la forçant à une retraite généralisée. En 1956, la Pologne a vu naître un mouvement massif de la classe ouvrière mais il n'a pas atteint l'indépendance organisationnelle vis-à-vis de la bureaucratie qui, ainsi, a pu le réintégrer. En 1970-71, le mouvement de masse indépendant ne s'était pas assez fortement implanté à l'échelle nationale et le régime bureaucratique s'imposa de nouveau. Mais aujourd'hui, en Pologne, avec l'apparition d'un mouvement indépendant de la classe ouvrière, organisé nationalement, la révolution politique s'est donnée de plus grandes chances de victoire que lors de toutes les autres crises antérieures en Europe de l'Est.

La direction du mouvement de grève d'août dernier avait assimilé les leçons des précédentes montées ouvrières et l'organisation démocratique du mouvement a permis aux ouvriers polonais de contraindre la bureaucratie à accepter une organisation de masse indépendante de la classe ouvrière. Solidarité est enraciné dans les secteurs décisifs de la classe ouvrière : l'industrie lourde et les mines. Sa forme d'organisation régionale intersectorielle a aidé à ébranler le monopole bureaucratique sur la vie politique. Après la victoire du mois d'août, la tâche cruciale était la consolidation politique et organisationnelle. Des résultats formidables ont été obtenus sur ce dernier terrain mais sur le premier, de considérables problèmes se posent toujours. On peut les résumer dans le rôle joué par Solidarité et dans ses relations avec l'ordre bureaucratique.

La clause sur «le rôle dirigeant du parti» fut intégrée dans les accords de grève de Gdansk, mais pas dans ceux de Szczecin, pas seulement sur l'insistance de la bureaucratie, mais aussi à cause des pressions et des manipulations provenant de quelques-uns des «experts» du comité de grève, en particulier de son président, Mazowiecki. L'une des «experts», une marxiste, a démissionné de son poste à cause de l'inclusion de cette clause qui n'a été acceptée qu'après l'exclusion de quelques délégués de la réunion qui votait sur les accords. Au contraire, elle s'est battue pour une définition de l'acceptation du socialisme par Solidarité en termes de pays où les rapports de propriété ont été socialisés. Les ouvriers ont lutté durant tout le mois d'octobre dernier contre cette clause dans le cadre de la bataille sur l'enregistrement de Solidarité.

L'inclusion de cette clause dans les accords pèse lourdement sur le mouvement ouvrier. Chaque phrase des accords est une ligne de bataille dans la lutte entre les ouvriers et la bureaucratie car chaque camp utilise les accords pour donner légitimité à sa cause. «Le rôle dirigeant du parti» est le principe décisif qui vise à la réintégration de la classe ouvrière dans la camisole de force bureaucratique. C'est la ligne de démarcation entre les partisans d'une solution révolutionnaire ou réformiste à la crise polonaise.

Face à une réintégration bureaucratique de la classe ouvrière, les principales tactiques sont : cantonner Solidarité aux problèmes économiques, et en particulier gagner son acceptation d'un nouveau plan bureaucratiquement élaboré; utiliser la crise économique pour faire baisser le niveau de vie des masses dans leur ensemble tout en accordant un statut privilégié à quelques secteurs et en divisant, et par conséquent, en démoralisant le mouvement de masse; réasseoir le rôle de l'appareil local et national du parti en appliquant des décisions politiques et «faisant que les choses soient faites», excluant donc Solidarité de toute activité politique et renforçant l'appareil du parti au sein de Solidarité même. Quelques courants réformistes se font les champions d'une telle perspective, ils pensent que cela mènera en retour au grossissement des courants qui veulent la démocratisation dans le parti lui-même. Mais cette façon de voir sous-estime sérieusement le rôle central du mouvement de masse indépendant des travailleurs pour le développement de tels courants dans le parti.

D'autres courants réformistes, comme le théoricien du KOR, Adam Michnik, glissent sur la nature fondamentale de l'antagonisme entre les intérêts des travailleurs et ceux de l'appareil de l'Etatparti. Ils suggèrent, par conséquent, une coexistence entre Solidarité et la bureaucratie comme des institutions parallèles de même que la bureaucratie avait permis l'existence parallèle de la hiérarchie catholique et de plusieurs groupes d'opposition intellectuelle et de semiopposition. Michnik ne reconnaît pas que pour le régime, de telles concessions sont précisément, en général, un moyen de poursuivre l'objectif de la bureaucratie de maintenir son emprise sur la masse des travailleurs polonais. De même, le maintien de l'agriculture privée de petits paysans ne représente pas non plus un défi politique sérieux pour le régime: les 25 années précédentes ont vu l'expérience de la coexistence politique entre bureaucratie et paysannerie, sans aucun danger grave venant de la campagne pour les structures du régime.

Le mouvement massif, indépendant de la classe ouvrière, est la seule force capable de conduire le pays vers une démocratisation authentique et permanente. La division politique la plus cruciale en Pologne aujourd'hui se produit entre ceux qui le reconnaissent et cherchent à renforcer la capacité des travailleurs à faire de nouveaux progrès sur cette voie, et ceux qui cherchent à pous- ser les travailleurs hors de la politique pour «réconcilier» les travailleurs et la direction du parti.

La prochaine étape cruciale dans l'avance des travailleurs polonais doit être la bataille pour le droit des travailleurs à décider du plan national. La crise économique atteint des proportions catastrophiques. La seule réponse de la bureaucratie est une baisse massive du niveau de vie, assortie d'une tentative de briser l'épine dorsale de Solidarité. Les intellectuels conciliateurs vont presser les ouvriers de ne pas se battre pour défendre leurs intérêts et se retrouveront donc, objectivement en train d'aider la contre-révolution bureaucratique. Si la bureaucratie réussit à briser la résistance des travailleurs à ces attaques, il n'y aura pas de solution à la crise économique, car les travailleurs ne coopéreront pas avec leurs oppresseurs. Ce n'est que lorsque les travailleurs auront le droit de décider des priorités sociales, du programme d'un nouveau plan et de contrôler son application à l'échelle nationale, qu'ils seront prêts à prendre leurs responsabilités pour en finir avec la crise. C'est là la seule approche raisonnable et réaliste pour les travailleurs polonais.

La bataille pour un plan ouvrier ne sera pas dirigée par les secteurs du mouvement de masse qui sont sous l'influence de la hiérarchie catholique ou de la direction du Parti communiste, ni par les couches conciliatrices de l'intelligentsia. Seuls les courants qui ont confiance dans la classe ouvrière et dans sa capacité à bâtir une société nouvelle, socialiste, fondée sur la démocratie ouvrière seront aptes à conduire la lutte nécessaire pour vaincre la crise. De tels courants sont nombreux au sein de Solidarité, et le sont également parmi les membres du parti à la base du mouvement. Il est nécessaire, de façon urgente, pour ces courants de montrer leurs couleurs sur le plan national et de commencer à forger une remise en cause concertée des forces pro-bureaucratiques, prohiérarchie catholique et conciliatrices, en essayant de gagner une influence prépondérante dans le mouvement.

Au sein de tels courants socialistes, prolétariens, les marxistes révolutionnaires seront à l'avant-garde de la bataille pour repousser l'offensive idéologique de la bureaucratie et de ses satellites : contre le faux consensus national de la bureaucratie, pour les intérêts de la masse des travailleurs; au lieu du rôle dirigeant du parti, pour le rôle dirigeant de la classe ouvrière ; au lieu de la bataille contre «les forces anti-socialistes», pour la bataille pour la démocratie socialiste, de masse et autogestionnaire au plan national. Les tentatives de la bureaucratie pour présenter Solidarité aux travailleurs des pays voisins comme un mouvement nationaliste, catholique, doivent être rejetées et il faut gagner le soutien des travailleurs allemands, tchèques, slovaques, ukrainiens, biélorusses et lithuaniens à la lutte de leurs frères et soeurs polonais. Les travailleurs de toute l'Europe doivent exiger que les bourgeoisies occidentales placent leur argent conformément au langage qu'elles tiennent et à leur démagogie sur les droits démocratiques du peuple polonais en éteignant immédiatement la dette extérieure de la Pologne.

Quant aux courants socialistes qui se prononcent pour une perspective de lutte de classes et pour la conquête du pouvoir, ils doivent devenir une force fondée sur un programme politique global pour la transition à la démocratie socialiste. Sans une telle organisation, il leur sera impossible et de rallier à eux les secteurs de la classe ouvrière ayant la plus grande conscience de classe et d'assurer que la lutte contre la bureaucratie avancera d'une manière disciplinée et planifiée. Dans de nombreuses organisations régionales de Solidarité, comme dans les organisations provinciales du parti, l'émergence de tels groupes organisés ou de socialistes révolutionnaires est déjà évidente. Il est de la plus extrême urgence que de tels développements soient transposés au niveau national. Ces courants seront, évidemment, totalement subordonnés à la discipline collective dans l'action de Solidarité et défendront la démocratie la plus large possible pour que tous les courants d'opinion aient le droit d'exprimer leur point de vue, sans entraves, dans le mouvement. Sans cette démocratie politique interne, Solidarité serait vulnérable à la manipulation et à la provocation de la part de la bureaucratie.

Ils doivent combattre aussi au sein du Parti communiste polonais, pour obtenir de la part des organisations du parti un soutien total et inconditionnel pour les revendications de Solidarité, seule expression authentique de la volonté des travailleurs polonais aujourd'hui. Ils doivent exiger que toutes les tendances politiques à l'intérieur du parti puissent s'organiser, alors qu'aujourd'hui il n'y a qu'une seule fraction organisée dans le parti - la direction bureaucratique. Ils doivent également faire campagne pour un gouvernement fondé sur l'organisation de masse des travailleurs qu'est Solidarité et non pas sur l'appareil de l'Etat-parti bureaucratique. Ce n'est que s'il réussit à porter au pouvoir un tel gouvernement que le peuple polonais pourra éviter une nouvelle confrontation sanglante entre la bureaucratie et la classe ouvrière et surmonter la crise actuelle. L'avènement de ce gouvernement serait un véritable triomphe, non seulement pour les travailleurs polonais et ceux de toute l'Europe orientale mais aussi pour la lutte internationale pour le socialisme tout entière. Ce serait un coup idéologique formidable contre le système impérialiste et un tournant historique pour tous les travailleurs européens, de l'Est comme de l'Ouest.

La lutte des travailleurs polonais est le combat le plus important pour la victoire du socialisme en Europe aujourd'hui. L'attention et les efforts de tous les socialistes doivent se tourner vers la Pologne. Les travailleurs polonais et leur organisation de masse Solidarité ont besoin d'une solidarité ouvrière massive et militante.

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