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La revue › 3e série n° 5

Echec du nationalisme bourgeois au Mexique

Manuel Aguilar Mora · Quatrième Internationale, 3e série n° 5 · juillet-août-septembre 1981 · p. 31-48 · 8 722 mots

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Le texte qui suit contient des extraits d'un livre qui sera publié prochainement au Mexique.

Il est nécessaire de définir avec précision le tournant que représente le régime Lopez Portillo dans le cours suivi par la bourgeoisie et son Etat au Mexique. Il est certain que, déjà sous la présidence d'Echeverria, s'annonçait l'internationalisation de l'économie mexicaine aujourd'hui complète et sans restriction. Néanmoins, une certaine prudence fut gardée durant ces six ans, pour le moins supérieure à maintenant. C'est précisément sur le terrain revendiqué par antinomie par le nationalisme bourgeois que ce tournant a été couronné, devenant irréversible et lourd de profondes transformations historiques et socio-économiques sur le terrain de la politique pétrolière. C'est sous la présidence de Lazaro Cardenas (1934-1940) que s'est formalisée l'orientation politique et économique considérée durant 5 sextennats comme la plus adéextraits d'un livre qui sera publié quate pour préserver l'indépendance du pays, avec ses structures industrielles, agraires et commerciales propres, et dont la pierre angulaire était constituée par la politique pétrolière nationaliste. Ce cours eut ses hauts et ses bas. Mais, jusque sous le regime de Diaz Ordaz, il fut présenté, malgré toutes ses incohérences et ses incongruités, comme le modèle à suivre.

La transformation du rôle du pétrole dans l'économie mexicaine se profilait depuis les années 1960, Mais c'est en 1973 et pas par hasard que s'est accéléré le rythme de la crise de la politique pétrolière traditionnelle du Mexique, en liaison avec la crise pétrolière mondiale. Nous laissons la parole à l'un des artisans et des dirigeants les plus illustres de ce projet, Antonio J. Bermudez - directeur général des Pétroles mexicains (PEMEX) de

1946 à 1958, c'est-à-dire durant les gouvernements de Miguel Aleman et Adolfo Ruiz Cortines - pour qu'il en définisse et explique ses axes fondamentaux. Dans son livre La Politique pétrolière mexicaine, au chapitre intitulé de façon significative « L'industrie pétrolière, clé de voûte du développement économique indépendant du Mexique », Bermudez souligne quels furent « les deux objectifs de la nationalisation » cardeniste : 1. L'approvisionnement en combustible nécessaire au progrès et au développement du pays, objectif fort bien rempli à un coût bien supérieur pour l'industrie pétrolière que celui qu'il aurait dû être. Bermudez insiste de nombreuses fois sur le refrain du « manque de prix rémunérateurs » de la PEMEX qui, depuis 1954, date qui - selon lui - est celle de la fin de son « âge d'or », impliqua sa décapitalisation croissante dans son rôle de fournisseur de crédit au reste de l'économie nationale. « Une évaluation conservatrice fait monter à 10 milliards de pesos les ressources dont n'a pu disposer la PEMEX entre le 19 avril 1954 et le 30 novembre 1958... L'importance de cette somme réside dans le fait que les recettes totales des six années 1953-1958 atteignirent un peu plus de 19 milliards de pesos ». Dans son enquête sur le fonctionnement des finances de la PEMEX dans les années '70, Francisco Colmenares note que pour la période 1970-76, quand l'indice des prix avait connu une hausse de 104,3% « PEMEX, en ne modifiant pas les prix de l'essence, du gasoil, des combustibles et du gaz naturel au même rythme que celui de l'inflation, eut un manque à gagner sur la vente de ces combustibles de 10 milliards de pesos. L'énergie consommée par l'industrie et les transports a bénéficié de la politique de subventionnement de cette entreprise étatique, en plus du fait que certains combustibles, qui ont un coût similaire à celui de l'essence, comme le diesel, a rapporté à peine 21% de la vente de cette dernière, soit un manque à gagner de 58 milliards de pesos ». 2. Le second objectif était de faire de la PEMEX « l'instrument clé du développement économique du Mexique ». Sur ce point, assure Bermudez, l'échec est complet : ni PEMEX ni l'économie mexicaine n'ont atteint le développement et l'indépendance souhaités par les cardenistes. La politique fondamentale pour parvenir à cet objectif était le strict respect du principe de nonutilisation du pétrole comme source de devises. « Le développement du Mexique dans un futur proche exige que les réserves pétrolières du pays soient destinées à sa mise en oeuvre. Quand on exporte du pétrole, on exporte en réalité des réserves. Nous ne devons pas destiner nos réserves au progrès d'autres pays, au détriment du progrès du Mexique ». Nous pouvons dire qu'il y a implicitement dans cette conception une ingénuité inexplicable. Nul ne peut le nier mais il faut admettre également que les affirmations de Bermudez sont tout empreintes du projet nationaliste bourgeois qui guidait le noyau dirigeant le plus lucide de la bourgeoisie nationale et son appareil d'Etat, durant l'époque « cardeniste » jusqu'à la fin des années '50. Un projet marqué par des particularités par rapport à ses homologues d'Amérique du Sud, et principalement la constitution d'un régime politique disposant d'une légitimité et de larges marges de manoeuvres réformistes.

MEXIQUE : L'ECHEC DU NATIONALISME BOURGEOIS

Les dures réalités de l'économie impérialiste commencèrent à être tangibles et évidentes au cours des années soixante quand il devint de plus en plus clair que l'idée de l'apparition d'un « capitalisme indépendant », c'est-à-dire libéré de la tutuelle impérialiste, spécialement nord-américaine, était une utopie. Il est certain également que des bourgeois et des politiciens du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel) aspiraient dès le sextennat de Aleman (sinon même avant) à une alliance toujours plus étroite avec l'impérialisme, en tant que renforts de prêtenoms et d'associés mineurs. Mais de fait c'est à partir des années '60 que le régime dans son ensemble commence à s'enchaîner et à mettre la main dans l'engrenage du capital financier international, non seulement du fait des réalités géopolitiques mais du fait du fonctionnement même de l'économie mondiale.

Ce n'est pas le fruit du hasard si Bermudez « qui eut la chance d'être distingué par l'amitié de Cardenas » écrit son livre - tentative de testament de la bourgeoisie nationale directement liée au projet pétrolier cardeniste - comme « rappel à l'ordre » à l'occasion des temps nouveaux qui s'ouvrent en 1973 tant du fait de la crise mondiale que du fait des découvertes faites dans le SudEst. Il se lamente sur la disparition de la « mystique pétrolière » qu'il exhorte à restaurer dans l'étape nouvelle, mystique qui, de fait, est condamnée à assister au tournant radical du cours suivi jusqu'alors.

Avec pour seul souci de permettre d'apprécier le plus concrètement possible jusqu'à quel point le nouveau cours pétrolier est le produit des nécessités économiques intérieures et internationales, nous citerons Quatrième Internationale n° 5 / 2 un paragraphe du texte de Bermudez d'où ressortent de façon vague et lointaine mais néanmoins consistante les besoins de l'accumulation du capital financier de l'industrie pétrolière mexicaine de 1948 : « Avoir un passif élevé indique que l'on a bénéficié de grandes facilités de crédit et qu'on les a utilisées. Mais recourir à l'endettement, notamment quand on a compté sur des prix rémunérateurs, et seulement parce que les facilités existent, peut devenir dangereux parce que s'endetter est pour le moins un recours facile pour soulager des situations à court terme, sans qu'il y ait nécessité de résoudre les problèmes administratifs sur le fond. Par exemple, si les coûts complets incluant les salaires et les charges sociales augmentent de façon incontrôlée, on peut couvrir momentanément ses effets négatifs en recourant au crédit. Mais, tant que l'on n'aura pas résolu sur le fond ce problème des coûts, on continuera à alimenter une bombe à retardement. Recourir au passif sans stricte nécessité, seulement parce qu'il y a des facilités financières, au-delà de ce qui peut être le recours à des ressources supplémentaires, plus qu'il n'est convenable. a un double désavantage : a) il rend inopérante l'insistance mise sur une bonne administration ; b) il augmente les coûts, auxquels il faut ajouter les intérêts. Finalement, ce qui n'était pas nécessaire devient indispensable : il faut obtenir des crédits pour payer le coût des crédits. Jusqu'à la crise... ».

« En revanche, ne pas disposer de crédit peut servir de stimulant jusqu'à ce que l'effort soutenu et intensif permette d'y suppléer. Et avec un avantage supplémentaire : la cohésion et la foi en eux-mêmes comme en l'œuvre accomplie par l'équipe qui est parvenue à ce résultat. Voilà l'expérience que nous avons vécue à la PEMEX à partir de 1948. Avec l'autorisation du président Miguel Aleman, nous avons sollicité du gouvernement des EtatsUnis, par l'intermédiaire de l'Eximbank, un crédit de 150 millions de dollars pour l'investir dans le développement de l'industrie pétrolière mexicaine, à la suite de la visite des installations pétrolières du Mexique, par le Comité de commerce interétatique et extérieur de la Chambre de représentants du Congrès des Etats-Unis, dirigé par le député Charles A. Wolverton. Le Comité, qui étudiait les ressources pétrolières dans l'hémisphère occidental, fit des offres répétées de mise en place d'une gestion commune avec L'Eximbank, à Washington, afin d'obtenir du crédit avec l'appui dudit Comité ».

« Quand nous avons présenté le programme qui devait être réalisé avec les fonds sollicités, nous avons souligné clairement que ce programme serait réalisé de toute façon, en cinq ans seulement si le crédit était accordé, en dix ans s'il était refusé. Le crédit fut approuvé par le président Harry S. Truman, qui me le fit personnellement savoir. Mais le Département d'Etat s'y opposa et le crédit fut finalement refusé. Devant cette situation, nous autres pétroliers, nous nous sommes mis au travail, et je peux dire avec satisfaction que l'intégralié du programme fut réalisée en sept ans seulement, et par nos propres moyens. Ce fut l'époque la plus marquante de ce que l'on a appelé l'âge d'or' des Pétroles mexicains, avec une équipe animée par les idéaux de la nationalisation, motivée par la mystique pétrolière et sûre de l'efficacité de son effort ».

Est-ce qu'aujourd'hui les banques des USA refuseraient un crédit à la PEMEX ? Existe-t-il aujourd'hui une « mystique » à la PEMEX autre que celle de la « mystique » de la production pour obtenir toujours plus de pétro-dollars ? Est-ce que la PEMEX pourrait aujourd'hui réaliser tous ses projets « avec ses propres moyens »?

PEMEX DANS L'ECONOMIE

MONDIALE En 1980, le Mexique, avec la majorité des pays d'Amérique latine, s'empresse de déborder sur le marché mondial pour obtenir « plus d'avantages », s'intégrant chaque fois plus étroitement à ses mécanismes. « Durant des années, les économistes latino-américains parlaient de substitution d'importation et du rôle important des gouvernements dans l'économie. Aujourd'hui, la majorité des gouvernements font marche arrière. A des degrés divers, ils lèvent les barrières douanières, stimulent les exportations, invitent les investisseurs étrangers, vendent les entreprises étatiques et diminuent les dépenses publiques » (1). Dans cette année de récession, qui continuera sûrement en 1981 et au-delà encore, les 4% de croissance probable de l'Amérique latine pour l'année qui vient ne sont pas négligeables pour les banques internationales. Un porte-parole de la Bank of America, l'une des plus importantes des USA, considère comme attractif le panorama des économies latino-américaines qui connaîtront un taux de croissance plus élevé que les USA ou l'Europe dans un futur proche, sans parler des économies les plus fortes de la

MEXIQUE : L'ECHEC DU NATIONALISME BOURGEOIS région (Mexique, Brésil, Venezuela) qui chapeautent ce processus avec un taux de croissance probable de 7% du produit intérieur brut (PIB). Les multinationales européennes s'intéressent également à l'Amérique latine. Selon un spécialiste, dans les dix années qui viennent, des ressources financières toujours plus importantes seront transférées d'Europe occidentale tant vers les USA que vers les pays les plus importants d'Amérique latine. Cette source signale en particulier le Mexique, le Brésil, le Venezuela (2).

Le régime de Lopez Portillo s'est rapidement adapté à cette tendance. Les banquiers se sentent à l'aise et en sûreté avec le nouveau climat qu'a instauré le président mexicain. Les sorties abruptes du président Etcheverria contre « l'initiative privée » et les « petits riches » sont bien loin. Les « expropriations de terre », les confrontations politiques acharnées ont disparu. Par dessus tout, « la douce odeur du pétrole » se matérialisera en un accroissement des revenus trois fois supérieur en 1980 à ceux de 1979, c'est-à-dire 12 milliards de dollars. On calcule que, pour 1984, la PEMEX récoltera 30 milliards de dollars net, sans tenir compte des augmentations des prix probables d'ici là.

L'injection de pétro-dollars dans l'économie mexicaine ne s'est pas traduite, pour le moins, par une atténuation des tensions croissantes qui sont apparues vers 1970. La dette extérieure est aujourd'hui de 32 milliards de dollars, c'est-à-dire supérieure aux rentrées potentielles de devises dues aux ventes de pétrole pour 1984. Le niveau des importations, chaque fois plus important, n'a pas fléchi, bien au contraire : 1l augmente aujourd'hui du fait de l'importation de denrées alimentaires. La dépendance technologique augmente, et c'est précisément là où se trouvent les capacités de redressement, à saisir dans l'exploitation pétrolière, où c'est le plus évident. « La croissance économique financée par les déficits public et extérieur était parvenue pratiquement à ses limites depuis 1970. L'étude des possibilités de déplacer la frontière de cet accroissement de la dépendance et de dégager ainsi un nouvel espace pour continuer l'accumulation avait conclu sur le constat que les possibilités de croissance basée sur l'argent public et extérieur sont fermées... Seul le pétrole a été capable de repousser durant quelques années la limite de ce type de croissance. Seule, la présence de ces barils pleins, a pu signifier l'augmentation des possibilités d'accéder au marché mondial et le recours généralisé à l'argent étranger sous toutes ses formes, que ce soit l'endettement ou l'investissement venant de l'extérieur » (3).

Les nécessités de l'expansion de PEMEX l'ont obligé à augmenter son endettement extérieur. En 1978, les 52% d'augmentation de la dette extérieure étaient imputables à la PEMEX (4). L'accroissement de la production pétrolière mexicaine a été prodigieux. De 1974 à 1980, la PEMEX a décuplé sa production à l'inverse des pays de l'OPEP qui, durant cette période, l'ont maintenue approximativement au même niveau. De plus, et nous insistons là-dessus, cet accroissement s'est fait au prix d'un tel endettement que la PEMEX est aujourd'hui l'entreprise pétrolière avec la plus importante dette extérieure du monde. Les raisons de ce phénomène sont directement liées aux tendances inflationnistes du crédit mondial. Une incursion sur ces terrains nous donnera une partie des clés de la situation actuelle de l'économie mexicaine.

A la fin des années '60, le modèle de croissance stable s'était épuisé. Le recours au financement extérieur était déjà visible, mais la situation du tourisme et de l'agriculture n'était pas aussi mauvaise que ce qu'elle est devenue (même si la seconde voit précisément sa crise commencer vers 1965). L'économie mexicaine fait l'expérience, au début des années '70, de fortes tensions qui pourtant ne seront pas rapidement prises en compte par « l'ouverture démocratique » qui commence alors.

Les premiers spasmes de la « nouvelle onde de la récession », en gestation au cours de toutes ces années, prennent au dépourvu les dirigeants de l'économie au sein du gouvernement Echeverria (parmi lesquels se détachait depuis 1973 comme secrétaire d'Etat à l'Economie, le futur président José Lopez Portillo). La dévaluation du dollar, la crise et la disparition du système monétaire de Breton Woods, le début du déclin de l'hégémonie américaine et la hausse des prix du pétrole, entraînèrent la réorganisation complète des relations tant entre les pays impérialistes euxmêmes, qu'entre ces pays et les pays dépendants, semi-coloniaux. Une des plus importantes de ces dernières, fut établie entre les grandes banques impérialistes et les gouvernements des pays dépendants, semicoloniaux, qui consistait à concéder chaque fois plus de crédits à ces derniers pour permettre en retour un volume d'exportation plus important en provenance des pays impérialistes.

« Telle est la fonction objective de l'énorme dette qui écrase les pays semi-coloniaux. La motivation des banques privées est toutefois plus évidente : dans une période de récession et dans une période qui suit immédiatement la récession, il y a abondance de capital financier. La demande de prêts bancaires venant des entreprises capitalistes de pays impérialistes est faible. Les banques cherchent de nouveaux clients, d'autant plus que les capitaux dont elles disposent ont été augmentés de la masse de pétro-dollars non utilisés venant des pays les plus riches de L'OPEP déposés dans les grandes banques impérialistes. C'est pour cela que ces banques sont disposées à prêter aux pays semi-coloniaux et aux Etats ouvriers bureaucratisés. »

« Mais ce qui s'est produit a une signification plus profonde : alors que, grâce à l'énorme expansion du crédit bancaire (argent bancaire), les banques privées se sont converties depuis plusieurs décennies en principaux créateurs de monnaie dans les pays impérialistes (avec l'assentiment des banques centrales, des gouvernements et, en définitive, en servant les intérêts du système capitaliste dans son ensemble, sans tenir compte des effets inflationnistes de cette création de monnaie), ces banques privées ont aujourd'hui le contrôle de la création (et la distribution) des liquidités internationales, d'abord au travers du système des 'euro-dollars', et maintenant au travers du recyclage 'pétro-dollars' ».

« Mais il y a une différence très profonde entre l'expansion du crédit inflationniste (expansion de l'argent bancaire) dans le cadre du marché national, et l'expansion du crédit inflationniste dans le cadre du marché mondial. Dans le premier cas, il y a un prêteur de dernier recours : la banque centrale du pays concerné. Un Etat bourgeois natio-

MEXIQUE: L'ECHEC DU NATIONALISME BOURGEOIS nal peut, en dernière instance, jouer le rôle d'« arbitre » entre des intérêts opposés de différents secteurs de la classe dominante, quand il est nécessaire de fournir des garanties à des entreprises en faillite ou empêcher la banqueroute de certains établissements et, par là même, empêcher une panique bancaire généralisée. Dans le second cas, il n'existe pas de créancier d'ultime recours. Il n'y a pas de gouvernement capitaliste mondial. Et si les différentes bourgeoisies sont unies comme les doigts de la main quand il s'agit de répartir les profits, la loi du « chacun pour soi » est de rigueur quand il s'agit de répartir les pertes (et dans le cas qui nous intéresse, les pertes en question peuvent être considérables) (5). INFLATION ET DOMINATION

IMPERIALISTE La bourgeoisie mexicaine et son Etat sont trempés jusqu'au cou dans le marécage inflationniste, souice cie du chaos monétaire international. Pour les besoins de cette analyse, il est nécessaire de signaler deux facteurs importants de ce phénomène inflationniste mondial qui ont une incidence directe sur l'économie mexicaine. Le premier, de caractère général, affecte tous les pays endettés auprès des pays impérialistes, à savoir que, leurs produits étant payés avec une devise qui perd rapıdement de sa valeur, s'ensuit l'une de ces choses suivantes, ou les deux à la fois : son endettement se voit multiplié par deux ou par trois (ce qui s'est passé au Mexique avec la dévaluation de 1976) ou bien il reçoit moins de ressources réelles en échange de ses exportations. L'autre aspect, plus particulier, affecte les pays directement liés à la domination nord-américaine, et a à voir avec le déclin de l'hégémonie de l'impérialisme US. Le premier aspect est la réaction des économies impérialistes (et des grands monopoles pétroliers) à l'augmentation des prix du pétrole. C'est une manoeuvre à caractère nettement inflationniste destinée à réduire l'impact de l'augmentation du coût des importations d'hydrocarbures. « En 1970, le prix moyen du baril des principaux pays exportateurs était de 0,92 dollars, en 1974 de 12,42 dollars, et, en 1977, de 12,70 dollars. Mais, durant ces années et surtout depuis 1974, les USA ont enregistré de hauts niveaux d'inflation. De 1970 à 1973, les prix ont augmenté de 14,4%, de 1970 à 1977, de 54,6%, ce qui fait qu'en réalité, les augmentations des prix furent beaucoup moins spectaculaires. Du fait de l'inflation élevée aux USA, les pays de l'OPEP avaient un manque à gagner, en 1977, de 4,47 dollars par baril, déficit qui a été en augmentant tuno ies unnées suivuntes et qu'on estimait à 5 dollars par baril en 1978 ; d'autres monnaies comme le mark allemand ou le yen japonais bénéficiaient de cette chute du dollar » (6).

L'autre aspect est lié au caractère des relations entre les USA et le Mexique. Avec la richesse pétrolière cimentant une position fortifiée, le gouvernement mexicain a élargi ses marges de manœuvres par rapport à la très stricte tutelle antérieure. Mais le résultat a seulement été de verser plus d'eau dans le vin de la dépendance. Tout en maintenant une ligne conservatrice et timorée, Lopez Portillo a pu néanmoins faire preuve d'initiative propre, avant tout en politique extérieure. La dépendance du Mexique à l'égard des USA est énorme : le chiffre de 65% atteint par le commerce extérieur (dans les deux sens) mexicain avec les USA l'exprime à peine. Elle est de telle ampleur que Business Week (1.10.1979) est allé jusqu'à affirmer que dans quelques années, l'économie mexicaine arrivera en seconde place dans la liste des clients des USA, juste après le Canada mais avant le Japon, l'Allemagne occidentale et la Grande-Bretagne. Certains auteurs parlent déjà d'une dépendance structurelle du Mexique envers les USA (7). L'accroissement des importations en provenance des USA ne peut être qualifié autrement que de fantastique: presque 7 milliards de dollars en 1979, une croissance de plus de 40% par rapport à 1978 et le doublement du chiffre de 1977. C'est là l'un des talons d'Achille évident, de l'économie mexicaine aujourd'hui car, s'il est vrai que la dépendance pétrolière des USA est très importante, à ce niveau, sa position se renforce face à une économie mexicaine pratiquement mono-exportatrice.

Si nous sommes d'accord pour dire que la récession actuelle a fortement touché les USA - l'organisation pour la Coopération et le Développement économique (OCDE) prévoit que son économie souffrira en 1980 d'une baisse de 1,15% pour connaître un léger mieux de l'ordre de 0,25% en 1981 -le panorama pour les produits d'exportation mexicains est loin d'être réjouissant, comme le confirment d'ailleurs les chiffres de l'Institut mexicain du commerce extérieur (IMCE) : au cours des cinq premiers mois de 1980, les exportations de pétrole ont augmenté de 190% par rapport à la même période de 1979 ; dans le même temps, les entreprises industrielles ont renregistré une croissance de 2,4%.

Cette étroite connection des deux économies ont amené certains porteparole, spécialement ceux des monopoles des deux pays, à parler de la possibilité d'un « Marché commun nord-américain ». De plus, cette éventualité a été au cœur du large débat qui s'est développé au Mexique quant à l'intégration de son économie au GATT (Accord général sur les tarifs et le commerce). La décision finale, prise au milieu de l'année 1980 par le président Lopez Portillo, qui allait dans le sens de retarder - pour le moment - cette intégration au GATT, retarde également du côté mexicain la possibilité d'un Marché commun avec les USA et le Canada. Même si l'économie mexicaine se place au 15e rang mondial quant à son importance (en comptant les pays « socialistes »), et dispose évidemment déjà de monopoles et d'industries capables de bénéficier de l'ouverture du large marché des USA, le marché commun nord-américain, en général, n'est pas pour l'instant ardemment souhaité par l'ensemble de la bourgeoisie mexicaine.

« Les USA domineraient inévitablement un marché commun nordaméricain malgré toutes les précautions écrites que contiendraient ses clauses. Le marché qui en résulterait serait moins à l'image du Marché commun (d'Europe occidentale) que du COMECON (d'Europe orientale et d'Union soviétique) dans lequel l'URSS est le patron de ses satellites » (8).

Enfin, les USA diposent d'une arme importante contre le Mexique, Si la marge de manœuvre du Mexique en matière pétrolière s'étire jusqu'à un point intolérable pour les intérêts impérialistes : c'est la ques-

MEXIQUE : L'ECHEC DU NATIONALISME BOURGEOIS tion des chômeurs qui vont chercher du travail aux USA. Les porteparole des cercles les plus lucides de Wall Street le disent dans une de leurs publications, Fortune : « Mexico cherche désespérément l'aide des USA pour régler son problème de population. Avec un accroissement explosif de la force de travail, bien supérieur à la croissance des emplois, des millions de Mexicains s'en vont aux USA chercher du travail... Pour le Mexique, l'accès au marché du travail américain est une soupape de sécurité vitale, et il conviendrait énormément au gouvernement que nous laissions travailler ici légalement des millions de Mexicains.. Il y a là les élements de base d'un accord: les USA accepteraient d'ouvrir leurs frontières aux ouvriers mexicains, le Mexique accepterait d'augmenter sa production pétrolière » (9).

Le Mexique aspire à dépasser son lien étroit avec l'économie impérialiste la plus importante aujourd'hui en déclin, en multipliant les accords avec d'autres pays: la France, le Japon, l'Allemagne occidentale, l'Espagne et, de moindre manière, avec les pays d'Amérique du Sud, particulièrement le Venezuela et le Brésil. Mais il est nécessaire d'effectuer un changement sur le fond de la politique économique mexicaine pour empêcher que les répercussions du déclin nord-américain sur elle ne soient supérieures à ce qu'elles sont.

Les pressions politiques sur la question du pétrole mexicain, de la part du gouvernement et des monopoles nord-américains, ont été et sont encore multiples. On peut voir dans mille et une déclarations américaines que la découverte de gisements importants (comparables à ceux du Sud-Est du Mexique) dans les pays hors de l'OPEP, sont des événements vus d'un bon œil par les monopoles nord-américains. La dépendance du monde impérialiste vis-à-vis du pétrole du Moyenorient est d'une telle ampleur qu'elle est la cause de crises mondiales permanentes. « Même si nous faisons les économies d'énergie les plus strictes, si nous freinons les importations et si nous développons les sources d'énergie alternatives, tous ces efforts ne serviront à rien si dans un futur proche, le flux de pétrole de la région qui va de la Lybie à l'Iran et à l'Arabie saoudite se tarit » (10).

Cette dépendance pétrolière de l'impérialisme est la source d'une agressivité continuelle, ainsi que d'une recherche continuelle et frénétique d'alternatives énergétiques. On n'exagère d'aucune façon quand on voit les conflits sur les questions pétrolières comme générateurs de guerres, y compris atomique : que l'on se souvienne de la criminelle et insensée aventure du président Carter ordonnant le raid sur l'Iran en avril 1980 !

L'histoire du Mexique est pleine de ces conflits avec les USA, dont les leçons sont instructives pour la situation actuelle. Le voisinage du Mexique et des USA ajoute une « valeur stratégique » au pétrole mexicain. L'arme du pétrole a déjà permis à la bourgeoisie mexicaine et à son appareil d'Etat de déployer une certaine influence et un certain pouvoir. Ceci s'est surtout manifesté sur le plan des relations internationales où le président Lopez Portillo a remporté d'indubitables victoires depuis sa proposition d'un plan énergétique mondial à l'ONU jusqu'à son aide à la révolution nicaraguayenne. L'accueil de bienvenue du gouvernement de Fidel Castro au président Echeverria voilà cinq ans n'avait rien à voir, même de loin, avec l'accueil enthousiaste réservé à Lopez Portillo par un million de Cubains réunis sur la place de la Révolution à La Havane !

Mais il faut modérer l'évaluation de l'envergure réelle de la position indépendante du gouvernement Lopez Portillo. Tant dans la définition de sa politique extérieure que dans le renforcement de sa position en Amérique latine particulièrement, le facteur décisif est le déclin de l'hégémonie nord-américaine. La conduite suivie par rapport au Salvador, où la Junte militaire et démocrate-chrétienne n'est ni moins répressive ni moins sanguinaire que la dictature somoziste, a été très différente de celle adoptée au moment où Somoza était sur le point de tomber. Lopez Portillo, avec le président démocrate-chrétien du Venezuela, Campins, aide le gouvernement salvadorien au lieu de l'isoler. L'accord portant sur la livraison de 160.000 barils par jour avec facilités de paiement à neuf pays d'Amérique centrale et des Caraïbes, dont les dictatures criminelles du Salvador et du Guatemala, constitue la preuve du rôle d'agent préventif contre la révolution dévolu aujourd'hui au gouvernement mexicain, avec le but d'isoler maintenant et le plus possible la révolution sandiniste et de neutraliser son développement en direction de l'établissement d'un Etat ouvrier. En réalité, l'impérialisme américain sera le plus à même de juger quand un gouvernement mexicain ne répond plus à ses intérêts. Les USA ne peuvent se permettre un affaiblissement de leurs positions stratégiques à leur frontière Sud, sur plus de deux mille kilomètres. C'est pour cela qu'ils ne cesseront jamais de jouer leurs cartes et de s'intéresser aux problèmes du Mexique et ce, afin de faire valoir leurs objectifs, comme l'ont fait tous les gouvernements de Washington dans cette région d'Amérique centrale et des Caraïbes, y compris le Mexique, depuis plus de deux cents ans qu'a surgi la république agressive des trois premiers Etats unis du Nord. Sans être d'accord avec certaines appréciations catastrophiques, nous faisons nôtres, dans ce qu'elles ont de fondamental, les affirmations suivantes de Sax-Fernandez, signalant de larges tendances historiques dans les relations entre les deux pays qui ont toujours bénéficié aux USA : « Les déséquilibres structurels (inégalités) de l'économie mexicaine renferment de tels indices de violence politique, que c'est la survie du pays en tant qu'Etat-nation qui est en jeu, particulièrement si les USA parviennent à leurs fins quant à la proposition d'intégrer totalement le Mexique et ses réserves pétrolières, poussant au maximum le volume d'extraction, au niveau maximum l'inflation et au niveau maximum la violence politique débouchant sur une guerre intérieure » (11). Plus, donnant forme à cette influence politique des exigences stratégiques de l'impérialisme US vis-à-vis du Mexique, il y a, comme nous l'avons déjà vu, le nouveau rôle que les centres impérialistes (USA, Europe occidentale et Japon) veulent faire jouer aux économies du Tiers Monde, et y compris aux pays semiindustrialisés. La « substitution d'importations » s'était traduite à la fin des années '60 par une politique d'industrialisation dualiste et déformée. D'un côté, un marché intérieur en augmentation (même protégé et couvert avec une rigidité croissante de la production de plus en plus monopolisée et une consommation en fait moins massive que concen-

MEXIQUE : L'ECHEC DU NATIONALISME BOURGEOIS trée) et d'un autre côté, un cercle infernal d'exportations nécessaires pour financer les nombreuses nouvelles importations «non-substituées » (avant tout, biens de production et matières premières pour l'industrie). Le résultat en a été le produit de la réinsertion du Mexique dans la nouvelle division internationale du travail (« modèle d'accumulation ») où les profits capitalistes (les moteurs fondamentaux du système) et particulièrement les plus juteux, sont liés aux rentes technologiques (machines électroniques, énergies de substitution, particulièrement le nucléaire, etc.), à l'utilisation d'une puissance financière multipliée par l'inflation mondiale et à l'« arme alimentaire » (monopole des excédents de céréales de base par les USA, le Canada, l'Australie, et, dans une moindre mesure, par la France et l'Argentine). « Nonobstant, la 'substitution' d'importations a eu pour résultat de n'être pas tant une substitution de toutes les importations par la production locale indépendante qu'une substitution des importations de biens de consommation par les biens de production et intermé diaires nécessaires à la fabrication de ces biens de consommation. Ces importations ont permis, à leur tour, le maintien de la dépendance par rapport aux exportations nécessaires à leur financement. Si bien que, quand les prix des matières premières et les rentrées financières liées aux exportations de matières premières ont baissé, à la suite de la guerre de Corée, il est devenu plus difficile de maintenir les industries substitutives d'importations qui dépendaient des inputs extérieurs, sans chercher d'autres sources de devises » (12). Ainsi, ce sont précisément les pays du Tiers Monde les plus industrialisés et ceux qui ont impulsé pendant de longues années et sur une grande échelle, une politique d'exportations, qui enregistrent aujourd'hui les plus grands déficits de leur balance de paiement et qui sont les plus endettés. C'est là la raison qui explique le comportement différent des économies de pays comme le Mexique et, d'une certaine maniere, le Venezuela, par rapport à la situation des pays pétroliers du Moyen-Orient, dont le développement industriel

La commencé plus tard. Mais c'est également, et c'est plus important, ce qui explique que des pays comme le Mexique ou le Venezuela qui ont vu s'accélérer l'augmentation de leurs revenus pétroliers, soient dans la même catégorie que des pays endettés de milliards de dollars comme le Brésil (qui. , avec une dette extérieure de 50 milliards de dollars a le douteux honneur d'être en tête de liste des pays débiteurs du Tiers Monde, suivi de près, à la seconde place que lui dispute l'Inde, par le Mexique avec sa dette de 32 milliards de dollars !), la Corée du Sud, Taïwan et d'autres encore qui doivent payer pratiquement tout le pétrole qu'ils consomment...

Et enfin, pour couronner comme il convient cette nouvelle intégration-subordination de l'économie mexicaine, a surgi un phénomène absolument neuf dans l'histoire du pays : une transformation de ses structures agricoles qui a connu une telle ampleur qu'une économie jusqu'alors traditionnellement productrice de cultures vivrières doit aujourd'hui importer de grandes quantités de maïs, de blé, etc.

En conclusion, la nouvelle intégration de l'économie mexicaine à l'économie capitaliste internationale en crise, accélérée dramatiquement par l'exportation pétrolière et ses conséquences, a très tôt montré les traits qui la définiront à partir de maintenant à savoir « les formes nationales » de l'évolution qui s'annonce dans la phase actuelle de « tendance à la dépression » du capitalisme, finissant dans son expression néo-impérialiste : récessions chaque fois plus graves accompagnées de taux croissants d'inflation (la « stagflation ») qui connaissent également des moments de croissance accélérée exceptionnelle (comme aujourd'hui au Mexique) de certaines économiques nationales : 1) Injections de pétro-dollars à doses inflationnistes ; 2) Pénétration massive de capitaux impérialistes (sous forme de crédits ou d'investissements directs) dans un marché en expansion en pleine période de récession qui ajoute, elle aussi, à l'inflation. 3) Recours croissant à l'importation de biens de production (y compris ceux nécessaires au développement de l'industrie pétrolière) et de biens alimentaires qui nourrissent de nouvelles pressions inflationnistes. 4) Dépendance du système monétaire mexicain par rapport au dollar se traduisant par de nouvelles pressions inflationnistes du fait de sa dévaluation permanente. 5) Conséquences inflationnistes qui augmentent chaque fois plus le déficit de la balance de paiement et de la balance commerciale, qui pousse à l'obtention de davantage de devises. Le cercle revient au début, mais à un point plus élevé de l'ensemble de l'économie. L'inflation permanente a entamé sa brusque course en spirale. L'ombre sinistre de l'inflation galopante, comme celle du Cône Sud (l'Argentine est parvenue à un niveau de 500% d'inflation) s'étend mainte- nant sur l'économie mexicaine. Il faut apprécier l'aspect inflationniste qu'acquiert l'économie mexicaine, en dehors du fait que c'est une économie en croissance au milieu de la récession mondiale, comme l'aspect déterminant de loin, par rapport aux autres plaies actuelles du système capitaliste.

Il reste une question relative à l'explication de la différence existant entre le taux d'inflation à l'échelle internationale (qui, pour l'économie mexicaine, pour des raisons pratiques, est identique à celle des USA) le plus bas et le taux national d'inflation le plus haut. Quelle est l'origine de cette différence ?

MONOPOLISATION

ACCELEREE DE L'ECONOMIE

MEXICAINE L'explosion inflationniste dans le Mexique moderne est relativement nouvelle. De fait, les antécédents immédiats de la poussée inflationniste actuelle ne vont pas plus loin que le début des années "70. Les fonctionnaires gouvernementaux, en commençant par les présidents de la République, Luis Echeverria et Lopez Portillo, ne se sont pas fait faute de souligner les origines et les sources internationales de l'inflation. Néanmoins, il est évident que cette explication officielle pèche par sa partialité.

Sans aucun doute, la dette extérieure (avec tous les adjuvants à la tendance inflationniste que comportent le déficit budgétaire gouvernemental, la politique de subventions, etc.) et la profonde et croissante implication de l'économie mexicaine dans l'économie mondiale, explique parfaitement l'onde inflationniste qui s'est abattue sur le pays depuis

MEXIQUE : L'ECHEC DU NATIONALISME BOURGEOIS une dizaine d'années. Mais il faut admettre que cette articulation n'est pas qualitativement différente de ce qu'elle était dans les années '60, et pourtant l'économie mexicaine était parvenue à se sortir honorablement des turbulences de l'inflation mondiale qui, depuis la guerre, ont noyé plus d'une économie latino-américaine.

L'inflation permanente est directement liée à la politique suivie par les monopoles. Au Mexique, ces liens sont évidents. A partir de la seconde moitié des années '50, c'est un processus accéléré de concentration et de centralisation du capital qui, la décennie suivante, a transformé une grande partie de l'économie mexicaine. La théorie du 3e âge du capitalisme exposée par Ernest Mandel expose minutieusement que: a) l'inflation permanente est la forme particulière prise dans le 3e age du capitalisme pour freiner la baisse du taux de la plus-value et celle de profits dans des conditions d'accumulation du capital relativement rapide et d'un taux de chômage relativement réduit. b) La dévaluation monétaire a pour objectif de couvrir la chute de valeur des marchandises par rapport aux quantités d'or - équivalent général -car une chute verticale du prix des marchandises ruinerait le fonctionnement du capitalisme en l'absence de possibilités d'extension géographique. c) La transition de l'étalon or à un système monétaire plus moderne qui garantisse aux monopoles les quantités d'argent adaptées à leurs besoins au travers de la création d'argent bancaire, permet aux grandes sociétés, dans des conditions de contrôle relatif du marché, d'augmenter légèrement les prix des marchandises vendues dans les périodes de prospérité et de les maintenir stables durant les périodes de récession. d) L'augmentation substantielle de la masse de valeurs d'usage qui croît plus rapidement que la productivité du travail, crée des difficultés croissantes pour la réalisation du capital. Ceci se reflète dans les augmentations des prix de vente et des coûts du crédit à la consommation.

Au Mexique, l'étude, la recherche et l'analyse du capital financier du pays en est à ses débuts. Il est néanmoins possible de compter d'ores et déjà avec quelques éléments qui nous permettent d'estimer, tant du point de vue qualitatif que quantitatif, l'évolution du capital monétaire, et d'avancer dans l'interprétation marxiste du phénomène qu'il représente. La centralisation du capital financier dans les mains de la « banque multiple » est un processus tout récent. BANCOMER (avec son énorme centre bancaire lié à la banque « la plus importante d'Amérique latine ») arrive en tête de la liste après avoir supplanté BANAMEX qui occupe aujourd'hui la seconde place des gigantesques conglomérats. Mais c'est sans aucun doute l'accroissement et le développement de ce qui a été le « groupe de Monterrey » qui montre de façon la plus évidente cette monopolisation croissante de l'économie. Les constatations qui suivent donnent une idée de la croissance des monopoles qui constituent ce groupe. Nous voulons parler de la fameuse liste des 500 entreprises les plus importantes du monde, à l'exclusion des entreprises américaines, liste publiée annuellement par la revue newyorkaise Fortune : « Dans la liste des entreprises les plus importantes d'Amérique latine, se détache spectaculairement le fabuleux bond en avant de deux consortium mexicains dont l'expansion ces dernières années a été rendue possible grâce à l'impulsion et l'accord de l'Etat mexicain, aux subsides gouvernementaux et à la capacité d'acquérir et de fonder des entreprises dans des domaines où l'Etat n'investit pas. Résultat : les groupes Alfa et Visa (valeurs industrielles S.A.) ont fait les bonds impressionnants qui suivent : le groupe Alfa a gagné 74 places et passa de la 373º à la 299c en 1979, cas unique dans toute la liste... devenant avec cette avance l'entreprise privée la plus importante d'Amérique latine, avec des ventes en 1979 de 1.324 millions de dollars et 32.865 ouvriers et employés. Alfa est la huitième entreprise d'Amérique latine et au-dessus d'elle se trouvent des entreprises d'Etat et seulement une entreprise étrangère, la Schlumberger Netherlands Antilles, productrice de matériel scientifique » (13).

L'autre entreprise, Visa, occupe la 453ª place en 1980 sans avoir figuré dans le club très fermé des sociétés en 1979. Son chiffre d'affaires fut, cette année, de 1.862 millions de pesos soit, 73% de plus qu'en 1978. Le commentaire de la revue Proceso est révélateur. Le bond en avant de Visa « est gigantesque, et même la PEMEX n'a pu l'égaler malgré l'accroissement des exportations de pétrole qui lui a fait gagner 27 places sur la liste des 500 où elle est aujourd'hui à la 39 place ». Place que la PEMEX a laissé cette année pour passer avant la compagnie pétrolière vénézuélienne. Le groupe financier de Monterrey, dont l'un des noyaux est la banque multiple Serfin (troisième banque mexicaine) a intégré un empire industriel à vocation internationale. « Tout le monde sait que le Mexique exporte du pétrole. Mais saviez-vous que le Mexique exporte aussi sa technologie sidérurgique dans le monde entier ? » dit une annonce parue à plusieurs reprises au mois d'août 1980 dans la grande presse bourgeoise du District fédéral (Mexico) et dans laquelle les « divisions » du Groupe industriel Alfa, l'entreprise qui conserve le leadership de lexportation de technologie au Mexique, signalent que le fameux processus de réduction directe des minerais pour la production d'acier est déjà acheté par l'Indonésie, l'Irak, le Brésil, le Venezuela et TIran. Mais le Groupe de Monterrey n'est pas le seul, même s'il est le plus dynamique et le plus significatif de ce processus de monopolisation et d'expansion nationale et internationale accélérée de l'économie mexicaine. Un économiste marxiste, Jorge Castaneda, a commencé à débroussailler le chemin de l'étude des monopoles au l Mexique. Il signale que, de 1976 à 1979, les monopoles mexicains ont exporté six milliards de dollars en investissements directs, en crédits et achats de tous genres à l'extérieur (14). Et il donne des exemples concrets de plusieurs d'entre eux comprenant Fomento de Industria y Comercio (Fisca), la PROTEXA, Industrias Peñoles, Ingenieros Civiles Asociados, (groupe ICA), Valores Industriales S.A., (Visa), le groupe Alfa, Bufete Industrial, BANAMEX, Compania Minera Antlan et Television Independente de Mexico S.A. (Televisa), dont les activités vont de l'Amérique latine, les Caraïbes et les USA, jusqu'au Moyen-Orient et l'Extrême-Orient.

La conclusion n'est pas, pour nous, que le Mexique soit devenu un pays impérialiste ou même « sousimpérialiste ». Ce qui se passe, c'est

MEXIQUE : L'ECHEC DU NATIONALISME BOURGEOIS que cette semi-industrialisation subordonnée et dépendante, à laquelle s'est agrégée la richesse pétrolière, a donné à la bourgeoisie et son appareil d'Etat (dont elle n'est pas seule propriétaire, car elle le partage avec l'impérialisme) une plus forte partie de plus-value qui, auparavant, allait tout entière à l'impérialisme. Et, comme cela devait se passer, le processus de monopolisation s'impose aussi à l'économie mexicaine. Les pays « intermédiaires » semi-industrialises comme le Brésil, le Mexique, l'Argentine, la Corée du Sud, Inde, PIran et comme les pays arabes importants exportateurs de pétrole, ont connu une fusion accélérée du capital bancaire et du capital industriel (et vice-versa) qui a fait surgir un capital financier. Cela ne signifie pas pour autant qu'ils sont devenus des pays « impérialistes ». Le capital financier est une condition pour que surgisse l'impérialisme, mais ce n'est ni la seule ni la plus importante. De fait, l'apparition du capital financier est bien plus liée à l'apparition des monopoles. Certes, ces monopoles furent, dans les pays centraux, l'antichambre de l'impérialisme moderne, mais ils se combinaient déjà à des politiques extérieures et militaires impérialistes en Europe occidentale, depuis au moins la découverte de l'Amérique et aux USA depuis la moitié du XIX* siècle (les guerres successives contre le Mexique, d'abord en 1830-33 puis en 1848, qui amputèrent le territoire mexicain de moitié !). Mais les monopoles n'existent pas que dans les pays impérialistes. De plus, la structure de classe des pays semicoloniaux mentionnés plus haut, extrêmement inégale et combinée, permet l'existence de secteurs capitalistes industriels ultra-modernes mais minoritaires à côté d'un vaste ensemble de masses paysannes et de secteurs pré-capitalistes de divers types qui ne finissent par s'intégrer à la formation sociale capitaliste que de façon indirecte et contradictoire.

Finalement, la relation de dépendance de tous ces pays vis-à-vis des métropoles impérialistes les empêche de mettre en œuvre une industrialisation, une technologie et une accumulation du capital relativement autosuffisantes. Elle se traduit au niveau du commerce international par une évasion continuelle de la plus-value, produit des échanges inégaux entre les centres impérialistes et les pays dépendants, toujours retardataires sur le plan de la productivité du travail.

Pour résumer, au Mexique comme dans les autres pays mentionnés comme « intermédiaires », l'apparition d'un capital financier ne signifie pas qu'ils ne sont plus des pays semi-coloniaux dépendant des centres réels du pouvoir capitaliste.

Le phénomène d'exportation des capitaux et des marchandises manufacturées - y compris la technologie - dans le cas de pays comme le Mexique, le Brésil, la Corée du Sud, Taïwan, etc. ne peut s'analyser en tenant compte uniquement des tendances agissant organiquement à l'échelle nationale. Il s'agit d'un processus mondial auquel s'adapte le capital impérialiste qui finit par l'impulser et le dominer. « Les exportations de produits manufacturés du Tiers Monde (sans compter les produits alimentaires) se sont multipliés par dix en moins d'une décennie, passant de trois milliards de dollars US en 1962, à 10 milliards de dollars en 1971 et à 30 milliards de dollars en 1974. La récession de 1974-75 a freiné cette progression géométrique, mais, à partir de 1976, elle a repris de nouveau. Les importations par les métropoles de produits manufacturés dans le Tiers Monde ont augmenté de 15% par an de 1962 à 1972, de 54% en 1973 et de 39% en 1974, atteignant sans doute les 8% du total des importations des biens manufacturés des pays développés » (15).

Le processus mexicain s'ajuste parfaitement à cette dynamique mondiale. Le développement de l'économie mexicaine monopoliste s'oriente vers l'exportation de marchandises et de capitaux à partir de la saturation du marché intérieur non pas étendu mais plutôt concentré. Le cas des multinationales américaines est plus que connu. Ford, Chrysler, l'Industrial Business Machines, la General Electric, la General Motors, toutes ont ajouté à leur dénomination « du Mexique », depuis longtemps, depuis les années 1950 et parfois même avant. Ces multinationales ont commencé à s'installer en force sur le marché mexicain, investissant et réinvestissant sur une grande échelle (16). Mais, déjà dans les années '50, elles commencèrent à exporter les excédents de leur production. Le cas plus récent des multinationales européennes arrivées en grand nombre à la suite de l'invasion américaine, au cours des années '60, confirme largement cette tendance exportatrice. Ces multinationales ont une vocation exportatrice plus nette encore. Le cas de Volkswagen est sans aucun doute le plus spectaculaire. Installée depuis le milieu des années '60, cette firme a commencé un changement profond en conséquence de la restructuration des lignes d'opération entamée en Allemagne fédérale dans les années '70. Si bien que la « Coccinelle » qui a envahi les routes du Tiers Monde n'est plus produite en Allemagne, mais au Brésil, en Algérie et au Mexique. L'usine de Puebla, la plus importante de celles installées à l'extérieur, a déjà produit plus d'un million de véhicules, le double de ce qui a été produit par celle du Brésil. Même s'ils contrôlent déjà 15% du marché mexicain et qu'ils pensent augmenter jusqu'à 35%, l'exportation est l'objectif décisif pour ses directeurs actuels. Objectif qui ne se limite par à l'Amérique du Sud, mais qui vise également les USA et même l'Allemagne occidentale. Pour 1981, ils pensent exporter 100.000 véhicules. Volkswagen est aujourd'hui l'entreprise étrangère la plus importante du Mexique (même si Chrysler vend plus de voitures). Des 8 milliards de dollars que la maison-mère allemande pense investir en 1981 dans ses cinq filiales à l'étranger, celle de Puebla prendra la plus grande partie (17).

Pour avoir un panorama complet du phénomène d'exportation des capitaux et des marchandises au Mexique, il faut y inclure les « trafic » de la frontière Nord. Ces « zones franches » de Tijuana, Ciudad Juarez, etc. créées spécialement pour les productions d'exportations, sont occupées par des entreprises américaines qui, ouvertement, veulent profiter de la main d'oeuvre bon marché pour la faire travailler sur des produits semi-finis venant des USA ou d'ailleurs, produits achevés sur place et envoyés directement sur le marché international. « Les modèles de développement fondés sur le thème 'exporter apporte la croissance' ont été la Corée du Sud, Taïwan et les cités-Etats de HongKong et de Singapour durant les années '60... Une importante opération allant dans le même sens a été, du côté mexicain de la frontière des

MEXIQUE : L'ECHEC DU NATIONALISME BOURGEOIS

USA, la construction d'usines textiles, de confection, d'électronique allant sur le marché américain. Le changement, qui n'était peut-être pas prévu au départ, intervenu dans la division internationale du travail au milieu des années '60 avec la transformation des processus de travail intensif, et l'invention et le développement rapide de l'industrie électronique, par exemple, ont fait de la Corée du Sud, de Taïwan, de Hong-Kong et de la frontière mexicaine, un modèle économique viable et donc, partant de là, objet d'émulation et de dépassement pour d'autres régions. Le résultat en est la prolifération récente des 'zones de production libres' et d'usines 'pour le marché mondial' dans le monde entier » (18).

Ainsi, l'exportation des marchandises et, dans une moindre mesure, de capitaux, de l'économie mexicaine n'est pas un facteur qui distingue en général une croissance des monopoles strictement « mexicains ». Cette croissance existe, mais on doit soigneusement faire la part de ce qui vient des firmes locales de ce qui vient des entreprises étrangères. Même dans l'exportation de produits sidérurgiques, où les entreprises locales sont de loin majoritaires, on ne peut écarter la participation de quelques multinationales.

Pour sa part, John Plunket, directeur de la Chambre de commerce américaine au Mexique, affirmait en 1979 que 43% des marchandises vendues à l'extérieur étaient produites par des entreprises à capital étranger, au lieu de 25% en 1978 (19).

Au Mexique, l'inflation a de profondes racines nationales, particulièrement liées au fonctionnement des monopoles nationaux et étrangers. Le choc entre les monopoles mexicains et les monopoles étrangers se fait au détriment des premiers. « La 'dénationalisation' de l'industrie acquiert alors une double dimension : les entreprises nationales croissent moins vite que les multinationales produisant des biens identiques mais, de plus, la production de biens des secteurs "nationaux" s'écoule plus lentement que ceux venant de secteurs typiquement 'multinationaux'».

« Cette supplantation des secteurs 'nationaux' , due à la place des multinationales dans les fortes concentrations, s'accompagne d'un processus 'd'oligopolisation' croissant : une proportion toujours plus importante de la production industrielle est le fait des secteurs de forte concentration, ce qui favorise le transfert des ressources depuis les secteurs les plus faibles en producteurs et consommateurs vers d'autres plus puissants de ces deux catégories » (20).

Il est naturel que le président Lopez Portillo ne fasse même pas allusion à ces « sources nationales » de l'inflation car cela serait jeter des pierres dans son propre jardin. En effet, le régime bonapartiste mexicain est toujours plus l'Etat du capital monopoliste (tant national qu'étranger) et il s'agit là de l'aspect plus directement politique de la « pétrolisation » de l'économie du pays.

Manuel Aguilar Mora

Notes :

(1) Newsweek, 1.9.1980.

(2) B. Lister, L'Amérique latine et /'Europe demain, Paris, 1980.

(3)

Luis Angeles, « Petroleo y conjunctura », Territorios, n° 1, 1980.

Roberto Gutierez, « La balanza petrolera de Mexico », Comercio Exterior,

(4)

n° 8, 1980.

(5) E. Mandel, « La conjoncture au printemps 1980 et la nouvelle récession »,

Inprecor, n° 81, p. 5.

(6) F. Colmeneros, « PEMEX : instrumentos de acumulacion del capitalismo monopolista », Coyoacan, n° 7-8, 1980.

A.O. Wadgymar, « Impacto petrolero en el comercio exterior de Mexico »,

(7)

Revista latino-americana de economia, n° 37, 1979.

(8) H.E. Meyer, « Why a North American Common Market won't work yet »,

Fortune, 10-9-1979.

(9) Ibid.

(10) W. D. Rogers, « U.S. Policy in the Middle East in the coming Decade »,

Executive, n° 1, 1978.

(11) J. Saxe-Fernandez : Petroleo y estrategia, Mexico, 1980.

(12) André Gunder Frank, La crisis mundial, 2. El tercer mundo, E. Brugera,

Barcelona.

(13) Proceso, n° 198, 1980.

(14) Uno mas uno, 23.8.1980.

(15) André Gunder Frank, op. cit., p. 153.

(16) Voir Raymond Vernon, El dilemna del desarrollo de Mexico, Ed. Dia, 1963, p. 95-103.

(17) Excelsior, 15.9.1980.

(18) André Gunder Frank, op. cit., p. 153.

(19) El Dia, 1.9.1980.

(20) Critica Politica, n° 12, 1980.

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