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La revue › 3e série n° 5

Les thèses du Comité international : trotskysme « orthodoxe » ou mythologie sectaire ?

Daniel Bensaïd · Quatrième Internationale, 3e série n° 5 · juillet-août-septembre 1981 · p. 11-29 · 10 433 mots

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La conférence du Comité paritaire de décembre 1980 a adopté un long document sous la forme de thèses. L'article ci-dessous analyse le projet de document dont la version amendée n'a pas été publiée jusqu'ici. Sur notre attitude envers la constitution du Comité international il est utile de se reporter à l'intervention faite au nom du SU de la IVe Internationale et publié en supplément spécial d'Inprecor.

LES thèses adoptées en décembre 1980 par la Conférence mondiale du Comité paritaire scellent le bloc entre la Fraction bolchevique et le CORQI, et marquent une nouvelle cristallisation sectaire de leur position politique.

Le Comité paritaire, puis le Comité international, se sont constitués sur la base de la négation d'une révolution en cours au Nicaragua, et du manquement aux devoirs internationalistes les plus élémentaires.

Cet acte de naissance de mauvais augure pour une organisation qui se réclame du trotskysme, trouve son fidèle reflet dans les thèses adoptées à cette conférence. Elles s'efforcent en effet de donner un cadre théorique et historique cohérent à ce qui n'aurait pu être qu'une erreur, grave certes, mais rectifiable. C'est en ce sens que la formation du Comité international ne constitue pas un simple détour par rapport au processus d'unification des forces trotskystes engagé entre 1977 et 1979, mais un recul durable.

Il est d'autant plus regrettable et dérisoire de voir Pierre Lambert, dans son intervention aux journées d'études de l'OCI du 15 mars 1981, saluer l'événement dans ces termes démesurés : « En un an, nous avons fait un bond en avant comme il n'y en a jamais eu dans l'histoire de la IVe Internationale. Le seul bond en avant comparable dans l'histoire du mouvement ouvrier international est celui qui a eu lieu pour la constitution de la III° Internationale après la victoire de la révolution russe, qui ouvrait d'immenses possibilités pour la construction d'un parti révolutionnaire mondial. » Et Informations Ouvrières de reproduire sans sourciller ces propos : la Conférence mondiale de décembre 1980 serait dans l'histoire du mouvement ouvrier mondial une date qui vient juste après la fondation de la III° Internationale, mais avant la fondation de la Ire, de la Il°, et même de la IVe Internationale ! Le délire sectaire ne connaît pas de limites.

Il ne s'agit malheureusement pas d'une bavure, mais de la traduction d'une vision du monde consolidée et codifiée dans les thèses de la conférence qui, après l'expulsion arbitraire de l'OST du Costa-Rica et de l'OSI du Salvador, après le refus d'admission d'une tendance dissidente du PST argentin, n'avait plus rien d'une Conférence ouverte.

Il y a, derrière cette comédie, un problème historique réel, et décisif pour l'existence et l'avenir de la IVe Internationale. Au Nicaragua et en Amérique centrale s'est développée, à partir de 1979, une nouvelle révolution prolétarienne. Non seulement les organisations se réclamant du trotskysme n'y ont pas joué un rôle dirigeant, mais elles y ont joué un rôle négatif.

Qu'il s'agisse de Fausto Amador, analysant la situation au début 1979 au Nicaragua comme un reflux consécutif à la répression sanglante de l'automne 1978, et dénonçant en conséquence la politique offensive du Front sandiniste comme une politique aventuriste. Qu'il s'agisse de la LMR du Nicaragua, s'accrochant dans la même optique, au mot d'ordre démocratique de « syndicalisation de la Garde nationale », au moment où le Front sandiniste préparait activement l'offensive qui allait conduire au démantèlement de la même Garde nationale. Qu'il s'agisse de l'aventure de la brigade Simon Bolivar, bâtie sur le mensonge et le détournement de sigle.

Quarante ans après la fondation de la IVe Internationale, après les victoires des révolutions yougoslave, chinoise, cubaine et vietnamienne, le développement de la révolution nicaraguayenne pose une nouvelle fois la question de sa raison d'être et de son bilan. Cette question est au centre des thèses du Comité international. La thèse 9 a pour titre : « Trente années de grands triomphes révolutionnaires ». Et la thèse 11 : « Une prolongation inattendue de la crise de direction révolutionnaire ». La con- tradiction réside dans la juxtaposition de ces titres et fait surgir une série d'interrogations décisives : comment ces triomphes ont-ils été possibles sans direction marxiste-révolutionnaire ? Quelle est la nature des partis qui ont dirigé ces révolutions ? Si les conditions objectives étaient si favorables, pourquoi la IVe Internationale n'est-elle pas devenue une Internationale de masse et n'a-t-elle pas encore résolu la crise de direction révolutionnaire à l'échelle mondiale ?

Au lieu d'aborder ces questions honnêtement et avec sérieux, sur la base d'une étude approfondie de l'histoire concrète de la révolution mondiale, le Comité international croit faire preuve de fermeté exemplaire dans la défense de la IVe Internationale, en tournant le dos à la réalité.

Tout d'abord, ces fameux triomphes dont parle la thèse 9, ne seraient pas de vraies révolutions, mais des demirévolutions, des « révolutions de Février », amputées de leur Octobre. Ensuite, les directions de ces révolutions ne les auraient en rien dirigées, mais bien plutôt sabotées. Elles n'auraient pris le pouvoir que contre leur gré, forcées par la pression des masses. Ensuite, si la IVe Internationale n'a pas dirigé la révolution et n'est pas devenue une Internationale de masse, cela n'aurait rien à voir avec les conditions objectives (qui étaient, comme chacun sait, excellents), mais c'est parce qu'elle aurait été trahie de l'intérieur par le révisionnisme.

Il n'y a pourtant nul besoin, pour démontrer la nécessité et l'actualité de la IVe Internationale, de cette fable à éditer dans la collection des contes et légendes. La fermeté du sectarisme est d'argile, parce qu'elle repose sur une réalité mythique de toiles peintes et de décors escamotables et non sur la réalité têtue de la lutte de classe.

1. PREMIER NEGATION : DES REVOLUTIONS QUI N'EN SONT PAS Les sectaires s'efforcent de nier aussi longtemps que possible les révolutions qui sont autant de défis à leurs constructions bancales. Ils ont inventé une théorie qui, faute de pouvoir escamoter l'évidence, vise à en minimiser la portée : toutes les révolutions victorieuses depuis la révolution russe sont des révolutions qui n'en sont pas... : « Cet aprèsguerre, bien qu'il ait été l'étape la plus révolutionnaire de l'histoire n'a engendré que des révolutions de Février, en ce sens que dans aucun pays, y compris ceux où la bourgeoisie a été expropriée, les processus révolutionnaires n'ont abouti à la dictature révolutionnaire du prolétariat. » (Thèse 12, p. 27).

Ainsi, la Chine, le Vietnam, Cuba d'aujourd'hui rentrent dans la catégorie élastique des révolutions de Février, pêle-mêle avec le Portugal de Spinola en 1974, l'Iran de Khomeiny, ou l'Ethiopie de Mengistu. Il y a seulement une petite différence entre ces « révolutions de Février ». C'est, comme le note au passage la thèse 1 (p. 10), que « certaines sont allées jusqu'à expropier la bourgeoisie ». Détail et bagatelle, qui fait simplement la différence entre un Etat bourgeois et un Etat ouvrier. Mais cette différence est noyée dans l'obscurité du tunnel des révolutions de Février.

Pourtant, les thèses continuent à reconnaître que la Chine, la Yougoslavie ou Cuba sont des Etats ouvriers, sans pour autant que ces révolutions aient abouti à la dictature du prolétariat. Affirmation en contradiction formelle avec les thèses de Trotsky qui, lui, était un aigle sur le plan de la théorie et non un passereau : « La domination de la social-démocratie dans l'Etat et dans les soviets en Allemagne en 1918-1919 n'avait rien de commun avec la dictature du prolétariat dans la mesure où elle laissait intacte la propriété bourgeoise. En revanche, un régime qui préserve la propriété expropriée et nationalisée contre l'impérialisme, cela c'est, indépendamment des formes politiques, la dictature du prolétariat. » (Défense du marxisme, p. 88).

Trotsky utilise la dictature du prolétariat comme synonyme de l'Etat ouvrier, « indépendamment des formes politiques » du pouvoir, qu'il s'agisse du pouvoir direct des soviets, du centrisme bureaucratique de la fin des années 1920 ou de la dictature bureaucratique de l'Etat ouvrier dégénéré. Trotsky part pour cela du critère objectif des rapports entre les classes : « On est pleinement fondé à dire que le prolétariat dominant dans un seul pays arriéré et isolé y reste cependant une classe exploitée. L'impérialisme mondial représente la source de l'oppression, la bureaucratie fonctionnant comme mécanisme de transmission de cette oppression. S'il y a une contradiction dans les mots classe dominante et exploitée, cette contradiction ne découle pas d'erreurs de pensée, mais d'une contradiction dans la situation même de l'URSS, C'est précisément pourquoi nous repoussons la théorie du socialisme dans un seul pays. » (Défense du marxisme, p. 99).

D'ailleurs, l'auteur de la thèse 27 semble bien corriger celui de la thèse 12, ou se corriger lui-même, lorsqu'il écrit : « Des courants révisionnistes du trotskysme soutiennent que, étant donné le caractère bureaucratique et contre-révolutionnaire du parti dirigeant en URSS, en Chine ou dans les autres Etats ouvriers, la dictature du prolétariat n'y existe pas. » Cela n'empêche évidemment pas que, du point de vue de notre programme et du socialisme que nous voulons construire, la dictature du prolétariat doit signifier la démocratie la plus large pour les masses, la souveraineté des conseils, l'indépendance des syndicats par rapport à l'Etat, le droit au pluralisme politique, conformément à la perspective tracée par Lénine dans l'Etat et la Révolution et reprise largement par Trotsky dans le programme de la révolution politique. Les sectaires tournent le dos à cette méthode quand ils établissent une différence purement subjective entre Février et Octobre : « Février est une révolution socialiste, catégoriquement socialiste, parce qu'elle démantèle l'appareil capitaliste au cours d'une mobilisation révolutionnaire des travailleurs » (p. 28). Mais « la différence entre Février et Octobre réside dans le facteur subjectif. En résumé, la révolution de Février est inconsciemment socialiste, alors que celle d'Octobre l'est consciemment. Nous pourrions dire en reprenant Hegel et Marx, que la première est une révolution socialiste en soi, alors que la seconde l'est pour soi. »

Voici une nouvelle version inédite de théorie de la révolution par étapes. Depuis trente ans donc, nous vivons à l'échelle planétaire l'étape de la révolution socialiste en soi, de l'instauration « inconsciente » des Etats ouvriers et de la planification « inconsciente » de l'économie du plus grand pays du monde. La conscience viendra dans une seconde étape, comme l'oiseau de Minerve au crépuscule sur le champ des batailles déjà livrées. Cette mauvaise cuisine philosophique est un mauvais coup porté au marxisme.

La différence entre Février et Octobre n'est pas subjective mais objective. Février est une révolution prolétarienne du point de vue des forces qui se mettent en mouvement, mais du point de vue des rapports entre les classes et de la nature de l'Etat, elle reste une révolution démocratique-bourgeoise : après Février, l'Etat russe restait un Etat bourgeois qu'il fallut renverser par une nouvelle révolution, le gouvernement de Kerensky restait un gouvernement bourgeois responsable de la ré- pression de juillet, et l'essentiel de l'armée et de l'appareil de répression tsariste restait en place. Février initie un processus de révolution permanente et inaugure une situation de dualité de pouvoir. Octobre la dénoue en renversant l'Etat bourgeois et en sanctionnant le passage du pouvoir politique aux mains du prolétariat. C'est un changement objectif du rapport politique et social entre classes, et non le simple couronnement conscient d'une révolution socialiste inconsciente.

Les conséquences en sont vérifiables. Dans leurs propres thèses, les sectaires analysent la révolution portugaise de 1974-1975 comme une révolution de Février : « L'ouverture de la révolution prolétarienne dans le Portugal de 1974, où s'observe tout le processus qui s'exprime dans la révolution de Février, ne s'est pas encore transformé en Octobre, ce qui a permis aux forces de la contre-révolution, avec l'aide active des appareils petits-bourgeois qui contrôlent le mouvement ouvrier, d'imposer le gouvernement réactionnaire d'Eanes. » (p. 28). Mais il y a une petite différence entre la révolution de Février portugaise et la « révolution de Février » chinoise ou cubaine : pour imposer un Eanes chinois ou cubain, il faudrait à la différence du Portugal, une restauration capitaliste, c'est-à-dire une contre-révolution sociale violente et non pas graduelle. Sinon la caractérisation de ces Etats comme Etats ouvriers n'a plus de sens.

Décidément, cette invention théorique des « révolutions de Février » est une arme à multiples tranchants, et une machine infernale à produire les contradictions. Si la révolution portugaise est une révolution de Février, la révolution nicaraguayenne à partir du renversement de Somoza est au moins une révolution de Février. Si cette révolution de Février est « catégoriquement socialiste », bien qu'inconsciente, elle doit être défendue contre les entreprises restaurationnistes de la bourgeoisie, notamment contre sa campagne en faveur d'une Constituante et d'élections libres. Or, sur cette question clef, les sectaires font chorus avec la bourgeoisie nicaraguayenne.

Et si la révolution chinoise et la révolution nicaraguayenne sont deux révolutions de Février, « catégoriquement socialistes » bien qu'inconscientes, pourquoi faut-il, dans le premier cas, défendre l'Etat ouvrier, et dans le second renverser le gouvernement bourgeois ? Et, si les révolutions cubaine, nicaraguayenne et vietnamienne sont toutes des révolutions de Février, catégoriquement socialistes bien qu'inconscientes, comment peut-on appeler à une révolution politique avant d'appeler à Octobre, à moins de considérer Octobre 1917, comme une première révolution politique dans le cadre catégoriquement socialiste bien qu'inconscient de Février en Russie ?

Comprenne qui voudra. Trotsky reconnaîtra les siens.

Pour les sectaires, l'essentiel - leur raison d'être - est sauf : ils sont la conscience tardive et méconnue des révolutions inconscientes. Leur heure viendra avec la réalisation de la raison dans l'histoire, selon une vision métaphysique du monde, que Marx n'a pas cru devoir emprunter à Hegel. Encore faut-il pour cela avoir éliminé préalablement toute trace de conscience au sein de la phase inconsciente des révolutions de Février.

2. SECONDE NEGATION :

DES DIRECTIONS QUI N'EN SONT PAS... Dès la thèse 1, l'essentiel est dit : « Le plus spectaculaire de ces nouveaux problèmes a été l'apparition, pour le tiers de l'humanité, de nombreux Etats ouvriers bureaucratiques. Ceux-ci sont la conséquence de la montée révolutionnaire des travailleurs, qui ont obligé leurs directions petites-bourgeoises, bureaucratiques et contre-révolutionnaires, à rompre avec la bourgeoisie, à l'exproprier et à prendre le pouvoir. Autrement dit, la variante que Trotsky a défini comme peu vraisemblable a été la seule à se produire jusqu'ici dans cet aprèsguerre. Ce processus, à plus d'un égard inattendu dans l'ampleur qu'il a pris, vérifie pleinement les conditions que le Programme de Transition posait, tout en y voyant une variante peu probable, à ce que les appareils petits-bourgeois soient contraints d'aller au-delà de leur propre programme dans la voie de la rupture avec la bourgeoisie. Les masses dans leur montée, ont obligé leurs directions à aller jusqu'a l'expropriation des exploiteurs nationaux et étrangers, conformément à la méthode préconisée par le Programme de Transition. » (p. 9).

Donc, les Partis communistes yougoslave, chinois, vietnamien, tout comme la direction castriste, se sont fait forcer la main contre leur propre volonté. Il n'ont pas dirigé la révolution, ils l'ont subie sous la pression des masses. Bien que contre-révolutionnaires, ils ont été obligés de suivre.

Pourtant, la thèse 9 ouvre une brèche, si ce n'est une contradiction dans cette théorie : « Le cas de la Chine et le cas de la Yougoslavie, bien que s'intégrant dans ce cadre d'ensemble, doivent s'analyser à part. C'est contre la volonté de Staline que Tito et Mao ont pris le pouvoir. Mais, en Yougoslavie comme en Chine, la consolidation du pouvoir des bureaucraties fut réalisée en étroite collaboration avec Staline et la bureaucratie du Kremlin... » Passons sur « l'étroite collaboration » illustrée par la campagne hystérique contre le titisme à partir de 1948 ou par le chantage économique permanent envers le jeune Etat ouvrier chinois. Il n'en demeure pas moins que les sectaires admettent que Mao et Tito ont « pris le pouvoir », ce qui exprime une volonté, et qu'ils l'ont fait « contre la volonté de Staline », autrement dit en rupture avec la ligne et les intérêts de la bureaucratie du Kremlin. C'est d'ailleurs pourquoi les thèses du III Congrès mondial de la IVe Internationale de 1951, adoptées avant la scission, concluaient que, dans cette mesure, le parti yougoslave n'était pas « au sens strict » stalinien.

Pressés de refermer cette troublante parenthèse, les sectaires dissolvent le blanc et le noir dans l'uniformément gris. Ils reconnaissent qu'il y a bien eu trois processus distincts de formations des nouveaux Etats ouvriers : en Europe de l'Est d'une part, en Yougoslavie. au Vietnam et en Chine d'autre part, à Cuba enfin. Mais, « bien que trois processus distincts aient eu lieu en ce qui concerne la conjoncture et la direction, tous sont identiques quant à l'essentiel... Toutes ces directions ont été petites-bourgeoises, et, en dépit de leur différences, ont eu la même politique générale qui a consisté à empêcher une révolution d'Octobre et à tenter de se maintenir dans les limites d'une révolution démocratique-nationale, jusqu'à ce qu'ils se soient vus obligés d'exproprier la bourgeoisie. » Ainsi, la Roumanie, l'Allemagne de l'Est ou la Bulgarie sont mises dans le même sac que la Yougoslavie, le Vietnam, la Chine ou Cuba, où il y a eu des révolutions effectives, avec*mobilisation de masse et guerre civile, des millions de morts, et des victoires remportées au terme de longues années de combat, non seulement contre la bourgeoisie locale, mais contre les armées japonaises, contre les impérialismes français ou américain, et contre la volonté et le sabotage de Staline... Il fallait à ces révolutions inconscientes une certaine suite dans les idées pour venir à bout d'autant d'obstacles.

Mais les sectaires n'aiment pas voir les différences. Seul l'identique leur convient. Au prix de nouveaux crimes contre la théorie marxiste révolutionnaire.

Tout d'abord, la fameuse petite phrase du Programme de Transition a bien prévu que, dans des circonstances exceptionnelles, des directions petites-bourgeoises (« y compris les staliniens ») puissent aller plus loin qu'elles ne le voudraient dans la voie de la rupture avec la bourgeoisie. Qu'elles soient allées jusqu'à l'instauration d'Etats ouvriers pour un tiers de l'humanité, voilà qui n'était pas exactement prévu. A moins de donner à la formule vague « plus loin » une interprétation très extensive que Trotsky s'était gardé d'avancer.

Cette exception devenue la règle pour les révolutions postérieures à la Seconde Guerre mondiale pose aussitôt une question : pourquoi précisément ces directions sont-elles allées plus loin, et non pas d'autres qui ont préféré le suicide ou se sont engagées ouvertement dans la contre-révolution ? Les sectaires répondront à n'en point douter par une explication absolument objectiviste : parce que la pression des masses a été suffisante en Chine et pas en Indonésie, suffisante en Yougoslavie et pas en Grèce, suffisante au Vietnam et pas au Chili, suffisante à Cuba et pas en Algérie... La belle explication !

La mobilisation des masses est une condition nécessaire à une situation révolutionnaire. Elle n'est pas une condition suffisante pour la dénouer dans le sens du renversement du capitalisme. Plus correctement, la résolution du Ille Congrès mondial de la IVe Internationale de 1951 sur la révolution Yougoslave partait de la combinaison entre la pression des masses et la volonté délibérée du PC yougoslave de prendre le pouvoir, entre le facteur objectif et le facteur subjectif. Sinon, on en reste à un pur constat et à une tautologie : il y a révolution victorieuse quand les masses poussent assez fort et trahison victorieuse quand elles ne poussent pas assez fort. De là à en conclure que, dans le second cas, la situation n'était pas révolutionnaire, il n'y a qu'un pas, que les réformistes de tout poil se chargent de franchir.

Enfin, cette méthode (pour autant que l'on puisse encore parler de méthode à propos de ce galimatias) pose inévitablement d'autres questions. Si la poussée des masses a été assez forte en Chine et au Vietnam, pour contraindre ces partis communistes à vaincre contre leur propre volonté (non seulement Tchang-Kai-chek, mais l'occupant japonais, l'aide impérialiste américaine et les crocs-en-jambes de Staline; non seulement Diem et Thieu, mais encore l'occupant français puis américain et les crocs-en-jambes de Brejnev et Mao), comment se fait-il qu'elle n'ait pas été assez forte pour faire naître face à ces directions traîtres des partis révolutionnaires significatifs ? Si la pression des masses a été assez forte pour porter le Front sandiniste au pouvoir, comment se fait-il qu'elle n'ait pas été assez forte pour ouvrir les yeux du « trotskyste » Amador qui parlait de reflux et voulait organiser la retraite à un mois de l'insurrection victorieuse, ou des « trotskystes » de la LMR qui voulaient syndiquer la Garde nationale quand il s'agissait de la détruire ?

L'explication de trente ans d'histoire, et de l'instauration de quatre Etats ouvriers concernant un tiers de l'humanité, par le seul degré de pression des masses, est purement métaphysique. Prétendre que les révolutions chinoise, yougoslave, vietnamienne ou cubaine sont des révolutions socialistes inconscientes, victorieuses malgré la politique contre-révolutionnaire de leurs propres directions, c'est rendre au spontanéisme un hommage immérité et porter un coup mortel à la nécessité programmatique du parti léniniste d'avant-garde.

Des révolutions qui n'en sont pas et des directions qui n'en sont pas : voici deux négations qui ne suffisent pas à fonder une affirmation, celle de la nécessité de la IVe Internationale. Il faut encore aux sectaires exorciser une double trahison : celle de la bureaucratie dans le mouvement ouvrier et celle du révisionisme dans les rangs mêmes du trotskysme.

3. PREMIER EXORCISME :

LES AGENTS SONT PARTOUT... La vision sectaire du monde a besoin de définir la bureaucratie unilatéralement comme un agent planétaire de l'impérialisme. Il est écrit à la thèse 16 : « Pour justifier son adaptation à la bureaucratie, le révisionnisme a élaboré la théorie de la double nature de la bureaucratie. Selon lui, celle-ci serait bourgeoise dans un sens, prolétarienne dans l'autre; plus précisément, la bureaucratie serait socialement partie constituante de la classe ouvrière et seule sa politique la caractériserait comme bourgeoise. Cette analyse est en rupture avec l'analyse trotskyste pour laquelle la bureaucratie soviétique est un organe bourgeois de l'impérialisme au sein de l'Etat ouvrier qu'elle parasite. Il en va de même des bureaucraties qui contrôlent les organisations construites par la classe ouvrière, bureaucraties qui constituent, au sein de ces organisations, des appareils qui en tant que tels ont un caractère bourgeois » (p. 34).

Certes, ces appareils défendent une politique de collaboration de classe et ont, en ce sens, un caractère bourgeois. Mais, ce qui importe là encore, c'est la différence et non l'identité : les bureaucraties social-démocrate ou stalinienne qui ont leur racine sociale dans des organisations ouvrières ne sont pas des appareils bourgeois au même titre qu'un parti démocrate-chrétien ou un parti nationaliste-bourgeois de type péroniste.

Oui, la bureaucratie stalinienne est passée définitivement du côté de l'ordre bourgeois, au moins depuis 1933. Oui, elle constitue jusqu'à un certain point un agent de l'impérialisme au sein de l'Etat ouvrier. Oui, sa politique internationale est contre-révolutionnaire.

Mais ce n'est là qu'une analyse partielle de la bureaucratie et de sa fonction.

Dans le débat préparatoire au IX* Congrès mondial, la TLT définissait déjà synthétiquement la bureaucratie comme un « organe petit-bourgeois dans sa composition, bourgeois dans sa nature ». Trotsky a bien écrit, et souvent, que la bureaucratie a « jusqu'à un certain point » ou « dans une certaine mesure » un caractère bourgeois : dans la mesure, dit-il, où elle plonge ses racines dans un système bourgeois de répartition au sein de l'Etat ouvrier, la bureaucratie «même la plus révolutionnaire » a un caractère bourgeois. « Même la plus révolutionnaire », même la bureaucratie naissante du début des années 1920, quand le Parti bolchevik n'était pas encore un parti stalinien !

Au fur et à mesure qu'elle voit s'accumuler et se cristalliser ses privilèges, cette bureaucratie s'autonomise et s'élève au-dessus de la classe. S'élevant au-dessus de la classe, elle « tombe sous la pression de l'impérialisme » (Défense du Marxisme, p. 113 et 130). En tant que caste bonapartiste, elle s'appuie « tantôt sur le prolétariat contre l'impérialisme, tantôt sur l'impérialisme contre le proléteriat ». Ecrivant cela, Trotsky jetait-il les fondements de la théorie révisionniste d'une double fonction de la bureaucratie ?

Dans La Révolution trahie, il explique fort clairement que l'Etat nazi n'appartient que jusqu'à un certain point à la bureaucratie nazie, qui sert en dernière analyse les rapports de production capitalistes. En tant qu'organe parasitaire au sein de l'Etat ouvrier, la bureaucratie plonge ses racines dans le prolétariat : elle est le produit d'une « différenciation sociale » et « non d'une différenciation de classe »; c'est pourquoi, comme toute bureaucratie, elle reste dépendante des rapports sociaux dans lesquels elle plonge ses racines et doit donc être définie en référence aux classes fondamentales.

D'ailleurs, quand il parle de l'Etat ouvrier, Trotsky parle aussi d'un « Etat bourgeois sans bourgeoisie dans une certaine mesure... » (La Révolution trahie, p. 59) ou jusqu'à un certain point... (« les trois petits mots que Craipeau ignore », dans Défense du marxisme, p. 95). La bureaucratie de l'Etat ouvrier est bourgeoise de la même façon que l'Etat lui-même, dans une certaine mesure ou jusqu'à un certain point.

En effet, dans Défense du marxisme, Trotsky affirme sans la moindre ambiguité : « Sous une forme très déformée, les intérêts de l'Etat ouvrier se réfractent en dernière instance à travers les intérêts de la bureaucratie. La bureaucratie de l'URSS repose sur l'économie d'un Etat ouvrier où elle plonge ses racines. » Vous avez bien entendu cette énormité révisionniste : les intérêts de l'Etat ouvrier se réfractent en dernière analyse à travers les intérêts de la bureaucratie !

Et c'est pourtant logique. C'est précisément parce que la bureaucratie n'est pas une classe, parce qu'elle n'a pas une base autonome de reproduction dans les rapports de production, qu'elle demeure hétérogène et susceptible de déchirements dans l'épreuve. Trotsky reste en cela fidèle, et non vous, à la méthode appliquée dès 1933 dans La IVe Internationale et l'URSS : « La classe se détermine non pas seulemen par la participation dans la distribution du revenu national, mais aussi par un rôle indépendant dans la structure générale de l'économie, par des racines indépendantes dans les fondements économiques de la société... De tous ces traits fondamentaux, la bureaucratie est dépourvue. Elle n'a pas de place indépendante dans le processus de production et de répartition. Elle n'a pas de racines indépendantes de propriété. Ses fonctions se rapportent dans leur essence à la technique politique de domination de classe. La présence de la bureaucratie avec toutes les différences de ses formes et de son poids spécifique caractérise tout régime de classe. Sa force est un reflet. La bureaucratie, indissolublement liée à la force économique dominante est nourrie par les racines sociales de celle-ci, se maintient et tombe avec elles. »

Se maintient et tombe avec les racines de l'Etat ouvrier... Toutes les métaphores de Trotsky sur la bureaucratie comme syphilis, tumeur ou gangrène soulignent en réalité la dépendance du parasite envers le corps parasité.

Passée définitivement du côté de l'ordre bourgeois, la bureaucratie est politiquement réactionnaire et contrerévolutionnaire. Elle joue internationalement un rôle de maintien de l'ordre établi. C'est en quoi on peut dire qu'elle est politiquement bourgeoise ou petitebourgeoise. Mais dire qu'elle l'est socialement débouche sur une série de contradictions à la limite de l'absurdité théorique : • la prise du pouvoir en Chine, en Yougoslavie ou au Vietnam par des partis, « staliniens petits-bourgeois » ne traduirait pas une modification des rapports de forces mondiaux au profit du prolétariat, mais une montée planétaire de la petite-bourgeoisie. Ce qui nous conduirait au seuil d'une révision fondamentale de la théorie de la révolution permanente. Il n'y aurait pas crise du stalinisme, mais au contraire extension et renforcement incomparable du système bureaucratique; • l'unité entre les PS et les PC, serait déjà en elle-même un front populaire entre un parti ouvrier bourgeois social-démocrate et un parti stalinien petits-bourgeois, à moins que les partis staliniens restent des partis ouvriers bourgeois, bien que la bureaucratie stalinienne du Kremlin, à laquelle ils seraient subordonnés, soit caractérisée socialement comme bourgeoise; • enfin, par sa politique internationale de défense du statu quo, la bureaucratie défend en dernière analyse internationalement la propriété privée. Mais en déduire qu'elle trouve sa propre base dans la propriété privée, et qu'elle est pour cela un agent direct de l'impérialisme dans l'Etat ouvrier, c'est déjà mettre le doigt dans l'engrenage des théories capitalistes d'Etat !

Les rédacteurs des thèses ont bien senti le danger et ils éprouvent le besoin de s'en défendre : « Il n'y a pas de possibilité d'un Etat, d'une dictature socialement petite-bourgeoise, parce qu'il ne peut pas y avoir une économie dominante, des rapports de production petits-bourgeois. C'est pour cela que la dictature doit être définie par la nature des rapports sociaux de production... Nous affirmons vigoureusement que la bureaucratie est une couche petite-bourgeoise, organe de l'impérialisme, mais à l'intérieur des Etats ouvriers. Nous ne pouvons pas tomber dans la confusion qui reviendrait à nier le caractère ouvrier des dictatures existantes dans les Etats ouvriers bureaucratiques. » Il est temps, en effet, de se retenir de tomber..., car la pente a déjà été copieusement savonnée.

Cette approche du problème de la bureaucratie a des conséquences théoriques et pratiques en chaîne.

D'abord, si toutes les bureaucraties sont des agents de la bureaucratie du

Kremlin, qui est elle-même un agent direct (le « fer de lance ») de l'impérialisme au sein de l'Etat ouvrier, il faut en conclure que, loin de se désagréger, le système bureaucratique n'a cessé de se renforcer au cours des trente dernières années. En effet, « Les Etats ouvriers sont sans exception contrôlés par la bureaucratie et les directions contre-révolutionnaires au service direct ou indirect de l'impérialisme, principalement par la bureaucratie stalinienne en URSS... Toutes les directions reconnues servent la contre-révolution. » (Thèse 3, p. 14) En dernière analyse, la montée de la révolution mondiale aboutit donc au renforcement de l'impérialisme et de ses agents !

Ensuite, cette vision de la nature et du rôle planétaire de la bureaucratie conduit à faire des bureaucraties staliniennes et des PC l'ennemi principal et des bureaucraties social-démocrates seulement des ennemis secondaires. Les premières seraient contre-révolutionnaires et les secondes seulement réformistes. Ce qui est explicitement exposé dans la thèse 1 : « Le stalinisme joue le rôle principal parmi les appareils contrerévolutionnaires, puisqu'il monopolise le contrôle du principal Etat ouvrier, source de privilèges sans limites » (p. 11).

Pour illustrer cette idée de base, les rédacteurs des thèses s'évertuent de leur mieux à minimiser ou banaliser le rôle contre-révolutionnaire de la social-démocratie. Ainsi, la bureaucratie socialdémocrate serait moins redoutable que la stalinienne, parce que, « placée dans de grandes organisations ouvrières dans chaque Etat national, elle n'a réussi à diriger aucun Etat ouvrier; quand elle a gouverné, ce fut dans le cadre d'un Etat bourgeois. » (Thèse 16, p. 35) Voici une formulation plus que contournée. La social-démocratie « n'a réussi à diriger aucun Etat ouvrier » ? Et pour cause ! Il serait plus exact de dire que partout où elle s'est trouvée au gouvernement elle a parfaitement réussi, par tous les moyens, y compris le massacre, à empêcher la naissance de nouveaux Etats ouvriers. Et cette sinistre réussite se teinte de mérite sous la plume des chevaliers du « trotskysme orthodoxe » : la gentille et inoffensive bureaucratie social-démocrate n'a pas réussi à diriger un Etat ouvrier, et ce faisant elle a évité de devenir une méchante bureaucratie stalinienne, engraissée de privilèges illimités.

Avec une certaine cohérence, il faut l'avouer, les chevaliers du « trotskysme orthodoxe » en concluent que l'utilité pour la bourgeoisie de la bureaucratie social-démocrate appartient largement au passé : « Il y a une différence en ce qui concerne les appareils contrerévolutionnaires : l'appareil formé par la direction social-démocrate continue à remplir son rôle contre-révolutionnaire qui a été décisif dans la première après-guerre. Mais, pour freiner et trahir des révolutions, le stalinisme n'a pas son pareil. C'est un produit de l'époque révolutionnaire, le plus gigantesque appareil contre-révolutionnaire que l'histoire ait connu. Nous parlons d'utilité contre-révolutionnaire et non d'aptitudes. Personne n'est autant agent de la bourgeoisie qu'une direction social-démocrate, mais son utilité pour cette même bourgeoisie est beaucoup moins importante que celle du stalinisme à l'échelle mondiale. » (Thèse 3, p. 14) Ainsi, le rôle contre-révolutionnaire international du stalinisme est décisif pour la sauvegarde de l'impérialisme. C'est vrai, et on ne le dira jamais assez. Mais le rôle de la social-démocratie aurait seulement été « décisif » après la Première Guerre mondiale ? Et il aurait été négligeable dans la reconstruction des Etats bourgeois en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Italie après la Seconde Guerre mondiale, en Espagne et au Portugal après la chute des dictatures ? Il serait aujour- d'hui négligeable à l'échelle internationale, en Afrique et en Amérique latine, comme agent des bourgeoisies impérialistes ? Ce n'est évidemment pas sérieux, et cela amène les chevaliers du « trotskysme orthodoxe » à tracer un tableau de l'histoire récente ou présente, qui constitue une falsification inconsciente ou délibérée de l'information à l'usage des jeunes générations : « C'est la subordination à la bureaucratie de Moscou qui est l'essentiel. C'est ainsi que, pour les intérêts de la politique de coexistence pacifique dictée par les besoins de la bureaucratie du Kremlin, le PC espagnol soutient la monarchie, le PC français appuie le gouvernement bonapartiste Giscard, le PC argentin soutient la dictature de Videla. Au Portugal, le PC, dans la période Vasco-Gonzalvez, a soutenu la tentative d'instaurer un gouvernement bonapartiste, en combattant par tous les moyens contre la Constituante. Ce dernier exemple est des plus significatifs ». (Thèse 16, p. 36).

Ainsi, d'ici vingt ans, le lecteur de ces thèses historiques, (le plus grand événement de l'histoire du mouvement ouvrier depuis la fondation de la III° Internationale !), saura que le PC espagnol a soutenu la monarchie. Il le fait, certes, de toutes ses forces ; ce qui ne l'empêche en même temps d'être en conflit avec les intérêts du Kremlin sur la Tchécoslovaquie, l'Afghanistan, l'Europe, la Pologne...Mais, ce que n'apprendra pas le lecteur de l'an 2000, c'est que le PSOE espagnol a soutenu aussi fort la monarchie, a organisé les manifestations de bienvenue au roi en Euskadi, a voté les lois antiterroriste et de défense de la Constitution monarchique qui constituent une attaque ouverte contre les libertés ouvrières, a même proposé par l'intermédiaire de ses jeunesses le roi comme candidat au prix Nobel de la Paix, pour son attitude exemplaire à l'occasion de la tentative de coup d'Etat du 23 février 1981...

Le lecteur de l'an 2000 saura que le PCF appuyait le régime Giscard par sa politique de division. Mais il ne saura pas que le candidat Mitterrand aux élections de 1981, appuyé dès le premier tour par l'OCI qui n'a même pas défendu contre la loi bourgeoise le droit de la LCR à présenter un candidat trotskyste, mène une campagne de candidat bonaparte, se réclamant de de Gaulle et se présentant comme le dernier recours des institutions de la Ve République.

Enfin et surtout, le lecteur de l'an 2000 saura que le PC portugais a pactisé avec les militaires pour faire obstacle à la révolution prolétarienne. Mais il ne saura pas que c'est la social-démocratie qui a prêché la contrerévolution démocratique, au nom de la défense des institutions bourgeoises ; qui a opposé la Constituante au « chaos » de la rue et aux comités d'usines; qui a mené directement au gouvernement l'action de normalisation et la contreoffensive bourgeoise d'austérité.

Curieusement, à la thèse 21, apparaît, à propos de la Constituante en général, une mise en garde absolument juste : « En toutes hypothèses, l'utilisation révolutionnaire du mot d'ordre de Constituante ne doit pas faire oublier une seule minute que c'est en substance un mot d'ordre bourgeois... Avancer dans une étape révolutionnaire le mot d'ordre d'une Assemblée constituante d'une façon telle qu'il étrangle la révolution prolétarienne dans la prétendue révolution démocratique est une trahison de la politique trotskyste ». (p. 44) Comme les thèses ne citent aucun exemple, on ne sait à qui ce discours véhément s'adresse, ni à quelle situation il s'applique. Pourquoi pas au Portugal de l'été 1975, ou au Nicaragua du printemps 1980 ?

Aussi, les chevaliers du « trotskysme orthodoxe » finissent-ils pas escamoter purement et simplement, dans la pratique, l'ennemi secondaire derrière l'ennemi principal, empruntant à Mao en personne cette logique formelle périlleuse de la contradiction principale et de la contradiction secondaire.

4. SECOND EXORCISME :

L'ENNEMI DE L'INTERIEUR... « Depuis plus de quarante ans se développe la plus colossale montée révolutionnaire ; montée qui a amené dans de nombreux pays l'expropriation de la bourgeoisie à travers des révolutions triomphantes, sans que notre Internationale ait dirigé aucun de ces triomphes. Malgré cette montée et ces triomphes, notre Internationale a subi une crise de dislocation » (Thèse 37, p. 65). Les conditions objectives de la révolution prolétarienne à l'échelle internationale étaient donc réunies et la pression des masses a même obligé des directions contre-révolutionnaires à prendre le pouvoir. Si, dans un tel contexte, la IVe Internationale n'a pas réussi une percée massive, c'est forcément parce qu'elle a été trahie de l'intérieur...

Ainsi s'élabore et se développe le mythe sectaire, peuplant l'univers de traîtres, de policiers, d'agents doubles couleur de muraille, édifiant patiemment une vision policière de l'histoire.

L'ennemi principal, le saboteur, le dernier rempart de la bourgeoisie, avant même le stalinisme, devient donc le révisionnisme au sein même de l'Internationale.

La IVe Internationale a été trahie et détruite comme organisation révolutionnaire dès 1951 : « L'année 195] divise en deux l'histoire de notre Internationale : avant et après le révisionnisme pabliste » (p. 65). Dès lors, l'histoire se réduit à l'affrontement permanent entre le « trotskysme orthodoxe » dont le Comité international serait aujourd'hui l'héritier, et le révisionniste incarné aujourd'hui par le Secrétariat unifié.

Les chevaliers du « trotskysme orthodoxe », il faut leur reconnaître ce mérite, ne prennent pas les mots à la légère. Ils leur donnent tout leur poids. Ainsi, la caractérisation de révisionniste n'a rien d'une insulte rituelle. Elle exprime une conviction politique profonde : dans l'affrontement entre les classes, le révisionnisme se situe du côté de la bourgeoisie. « Il a abandonné toute activité trotskyste indépendante clairement délimitée de tous les courants opportunistes » (p. 66). Il y a bien, au sein du révisionnisme, des nuances entre un révisionnisme conséquent et un révisionnisme centriste. « Mais il y a en fait une division des tâches entre ces deux nuances, une relation très sembable à celle qui existait entre Bernstein et Kautsky à partir de l'année 1914 » (p. 67).

Il faut bien lire. Non pas en 1903 ou en 1910. Mais à partir de 1914, c'est-àdire après que la social-démocratie dans son ensemble, Bernstein et Kautsky pêle-mêle, soient définitivement passés du côté de l'ordre bourgeois. Les sectaires sont catégoriques: le 4 août 1914 ou le 2 mars 1933 qui divise en deux l'histoire de la IVe Internationale s'est produit en 1951, date à partir de laquelle l'Internationale doit être « reconstruite ». On peut donc se demander pourquoi et comment un second 4 août 1914, ou un 2 mars 1933, une seconde destruction d'une Internationale déjà détruite, fut possible en août 1979, face au développement de la révolution nicaraguayenne.

C'est que le « trotskysme orthodoxe » a quelques difficultés à forger le mythe de sa continuité.

En effet, il y a un an à peine, la TLT et la FB étaient encore dans les rangs de la IVe Internationale. En deux ans de préparation du XI° Congrès mondial, elles n'avaient jamais dénoncé le liquidationisme, jamais dit que la IVe Internationale était irredressable ou irrémédiablement dégénérée. Sur sept questions à l'ordre du jour, la FB n'avait soumis qu'une seule contrerésolution (sur la démocratie socialiste) et la TLT deux contre-résolutions sur l'Europe et l'Indochine. Rien sur la résolution mondiale ! Rien, sur la libération des femmes ! Rien même sur l'Amérique latine !

Dans son interview, à Informations Ouvrières, après la scission, le camarade Nahuel Moreno essayait encore de justifier son passé et sa participation à la réunification de 1963 : « Selon l'opinion générale de notre fraction, à mon avis, la réunification des années 1963 et 1964 fut viciée et pleine de questions mal envisagées. Mais, malgré cela, elle fut très progressiste car elle s'appuyait sur la reconnaissance de Cuba comme Etat ouvrier ». Que signifiait alors le refus de la réunification et la négation de Cuba comme Etat ouvrier de la part du courant Lambertiste qui prétendait lutter contre la liquidation du trotskysme?

Dans la protocole signé le 27 octobre 1976, par le CORQI et ouvrant les discussions avec la IVe Internationale en vue de la réunification du mouvement trotskyste, il était écrit : « Le CORQI et l'OCI affirment que la IVe Internationale et sa section française, la LCR, sont des organisations révolutionnaires, bien qu'elles aient de profondes divergences avec certaines des positions de ces organisations ».

Ainsi la IVe Internationale était une organisation révolutionnaire en 1976. Elle l'était encore en 1978 quand nous célébrions ensemble l'anniversaire du Congrès de fondation. Elle ne l'était plus en août 1979, après l'expulsion de la Brigade Simon Bolivar,

Aujourd'hui la TLT et la FB ne parlent plus du Congrès de réunification de 1963 qui nous était une référence commune. Le CORQI ne parle pas davantage du protocole de 1976.

Soit la TLT et la FB étaient sincères et honnêtes quand elles étaient encore dans les rangs (dans les « entrailles » du SU, comme l'a dit Ernesto Gonzales dans son rapport ici) de la IVe Internationale, et alors elles ont changé spectaculairement de position, endossant toute l'histoire du CORQI. Soit elles mentaient et manœuvraient dans la IV° Internationale et alors quel crédit pourrait-on accorder à des propositions de discussions organisées ou d'unification aujourd'hui ?

Soit le CORQI était sincère en 1976, et il doit expliquer sur la base du bilan de la révolution nicaraguayenne, en quoi et comment la IVe Internationale a basculé du côté du révisionnisme contre-révolutionnaire. Soit la CORQI mentait et manœuvrait en 1976.

Dans un cas comme dans l'autre, le double langage et les manœuvres sans principes prouvent que nous ne sommes pas entre organisations prêtes à développer entre elles des rapports loyaux pour surmonter leurs divergences et se retrouver dans les rangs d'une organisation révolutionnaire commune.

La fonction de ce mythe du combat acharné entre orthodoxie et révisionnisme est limpide. Il permet de blinder les militants contre un corps étranger omniprésent, tout en expliquant pourquoi, malgré les circonstances exceptionnellement favorables, leurs directions n'ont pas mieux réussi jusqu'à ce jour.

Si Nahuel Moreno et Pierre Lambert n'ont pas encore pris le pouvoir et construit ou reconstruit une Internationale de masse, c'est qu'ils ont passé leur temps à pourfendre le révisionnisme intérieur. S'ils ont pas mieux réussi c'est la faute à Pablo, puis au SWP, puis à Healy, plus généralement à Mandel, et la liste n'est pas close... C'est dérisoire.

Trotsky écrivait que les lois de l'histoire sont plus fortes que les appareils. Et il pensait aux formidables appareils bureaucratiques. Elles sont a fortiori infiniment plus fortes que les minuscules appareils qui se réclament de la IVe Internationale. Si la construction d'une IVe Internationale de masse était objectivement possible, Lambert et Moreno ne peuvent se défausser sur personne de la responsabilité de leur échec. Ils disent eux-mêmes qu'ils étaient majoritaires dans les années 1950 et le Comité international d'alors regroupait 80 % des forces se réclament du trotskysme. Rien n'aurait pu les empêcher de réussir.

Si les circonstances le permettaient et s'ils n'y sont pas parvenus, c'est qu'ils ont irrémédiablement fait faillite. Ou alors, c'est que la question est infiniment plus complexe, et il n'y a pas d'alibi qui tienne. Qui disait donc : j'ai semé des dragons, j'ai récolté des puces ?

La méthode des chevaliers de l'orthodoxie n'explique donc rien. Elle n'est pas pour autant sans conséquences. Elle aboutit en effet à fonder une nouvelle organisation non pas sur les tâches de la période qui s'ouvre, sur les éléments clefs du programme marxiste révolutionnaire, et sur la définition du fonctionnement démocratique mais sur une version officialisée de trente ans d'histoire : « Notre combat est le même combat engagé en 1950-1953 et qui a nécessité la construction du Comité International de la IVe Internationale de 1953. La liquidation du CI de la IVe Internationale a eu comme cause la capitulation de la direction du SWP, etc. » (Thèse 41, p. 72).

Cette méthode ne débouche pas sur la construction d'une Internationale vivante mais sur la perpétuation d'une fraction monolithique et de ses particularismes sectaires.

La bataille à propos des forces productives, érigée en ligne de partage entre orthodoxie et révisionnisme, fait partie de ces particularismes.

Les thèses n'hésitent pas à ridiculiser le marxisme, en affirmant sur le mode de l'évidence catégorique que les forces productives ont cessé de croître. Ce que la page suivante ne manque pas de contredire aussitôt : « 3. (...) Le « boom » économique bourgeois qu'a permis l'appui de la bureaucratie du Kremlin, bien que fondé sur le parasitisme et l'économie d'armement a été le plus colossal de toute l'histoire du capitalisme. (...) 4. La plus grande révolution technologique de toute l'histoire de l'humanité s'est réalisée sous la domination de l'impérialisme. Ces avances technologiques (la cybernétique, les fusées, l'énergie atomique, la pétrochimie, les engrais chimiques, les découvertes scientifiques dans tous les domaines, telles que la pénicilline, les nouveaux médicaments, etc.) se concrétisent par le plus spectaculaire des progrès faits par l'humanité : le début de la conquête du cosmos, de l'univers. Ces conquêtes techniques sont néanmoins fondées essentiellement sur le gaspillage effréné des forces productives qui est la marque de l'économie d'armement fondée sur des budgets militaires fantastiques qui sont devenus le volant d'entraînement de toute l'économie mondiale (...) » (Thèse 11, p. 26).

Les contorsions théoriques les plus souples ne vous permettront pas de fonder cette thèse de la croissance zéro des forces productives depuis plus d'un demi-siècle. Une malheureuse citation de L'Idéologie allemande, même archi-torturée, ne tient pas contre la somme du Capital.

Pour tenter de sauver leur position, les thèses mettent l'accent sur la place de la force de travail dans les forces productives et sur les ravages de l'impérialisme dans les pays qu'il suce jusqu'au sang. Mais elles ne parviennent pas pour autant à démontrer contre toute la statistique démographique qu'il y a recul absolu de la force de travail.

Et quant aux mutilations que l'impérialisme fait subir à des populations entières, à la malnutrition et aux épidémies, il faut lire Les Classes laborieuses en Angleterre, le rapport Wuillaume, les passages du Capital sur l'accumulation primitive : c'était déjà la barbarie capitaliste, et pourtant il y avait croissance des forces productives. Il faut relire Rosa Luxemburg et son évocation des conséquences de la pénétration impérialiste aux Indes, et pourtant il y avait croissance des forces productives.

En fait, cette question renvoie à un problème théorique de fond, celui des cycles longs de l'accumulation capitaliste. Si le capitalisme est historiquement condamné, rien ne dit qu'il est économiquement incapable de nouvelles périodes d'essor des forces productives, sur la base d'un écrasement de la classe ouvrière et de destructions chaque fois plus coûteuses. La phase d'expansion longue de l'après-guerre jusqu'à la fin des années 1960 a pour point de départ rien de moins que l'écrasement du prolétariat allemand par le nazisme, la défaite de la révolution espagnole et les défaites prolétariennes en Europe, les effets de la Seconde Guerre mondiale, sans parler des conséquences de la victoire du stalinisme.

Toute autre approche serait mécaniste et a-historique. Loin de défendre, comme vous croyez le faire, l'actualité de la révolution prolétarienne, elle affaiblit le marxisme. Les économistes bourgeois prétendaient que l'expansion de l'aprèsguerre embourgeoisait le prolétariat et surmontait les conflits de classes. Il n'y avait pas besoin de nier cette croissance des forces productives, pour comprendre qu'elle accumulait de nouvalles contradictions explosives et que des explosions révolutionnaires pouvaient résulter de cette période même, sans attendre une crise catastrophique, comme l'a démontré en France la plus grande grève prolétarienne de Mai 1968.

Toutes les tentatives de nier la réalité se sont au contraire soldées par une incompréhension majeure du cours de la lutte des classes. A la veille de 1968, l'OCI voyait la classe ouvrière française sur la défensive, le dos au mur, face à la tentative d'instauration par de Gaulle d'un Etat corporatif. Elle dénonçait en conséquence les barricades étudiantes comme une aventure suicidaire, avant d'opérer en avril 1969 (et non en Mai 1968 !) un retournement spectaculaire pour caractériser la période - au lendemain du référendum perdu par de Gaulle - comme celle de l'imminence de la révolution. Pour persister dans cette théorie absurde, on trouverait des arguments utiles dans les thèses de Maurice Thorez sur la paupérisation absolue.

Quant à ce qui apparaît comme l'enjeu de ce débat en apparence abstrait, les propres thèses se retournent imparablement contre leurs auteurs. Reconnaître qu'il y a eu une phase de croissance des forces productives après la Seconde Guerre mondiale, jusqu'à la fin des années 1960, ce serait admettre pour le capitalisme la possibilité de faire des concessions à la classe ouvrière. Comment le nier dans les pays impérialistes ? Peut-on prétendre qu'il y a eu stagnation ou régression du salaire réel et du salaire indirect, des prestations sociales entre 1945 et 1975 ? Même dans les pays semi-coloniaux les plus industrialisés, prétendez-vous que ce fut la tendance générale de la fin de la guerre au début des années 1960 ?

Sur ce sujet, les thèses se contredisent d'une page à l'autre : p. 36 « (...) Si le révisionnisme avait raison, ses conceptions signifieraient que nous serions rentrés dans une époque de croissance organique du capital et de réformes, dans laquelle il s'agirait par conséquent pour les travail- leurs d'obtenir la plus grande part possible du gâteau, dans le cadre de ce nouveau processus progressif du développement du Capital. (...) » P. 37 « (...) les conditions du boom ont permis d'arracher d'importantes concessions à la bourgeoisie et d'améliorer relativement les salaires réels et les conditions de vie dans certains pays, spécialement dans les pays impérialistes (...) »

5. L'ACTUALITE DU COMBAT

POUR LA IV• INTERNATIONALE 1. La formule de Trotsky, selon laquelle la crise de l'humanité est, en dernière instance, celle de sa direction révolutionnaire, est plus que jamais d'actualité. Elle ne signifie bien évidemment pas que le monde est mûr pour le socialisme, au sens où il s'agirait d'un puzzle inachevé, auquel ne manquerait qu'une pièce, la direction révolutionnaire. Cette crise de direction, ou crise du facteur subjectif, qui dure depuis la faillite de la Ille Internationale, a eu des effets cumulatifs, tant dans la classe ouvrière internationale (méséducation, désorganisation, et reculs partiels de la conscience de classe) que du côté de la bourgeoisie (réorganisation politique des classes dominantes). Il s'agit là d'un enchaînement dialectique. Mais il est fondamental de comprendre quelle est la clef de voûte de cet enchaînement, ou le maillon par lequel la chaîne doit être saisie : s'attaquer à résoudre la crise de direction. Une vision objectiviste de la situation mondiale ne pourrait aboutir qu'à la démission et au renoncement, alors que l'actualité de la révolution socialiste est plus que jamais confirmée par les crises répétées de l'impérialisme, les guerres et les explosions révolutionnaires. 2. Le déroulement de la lutte de classe au niveau international est de plus en plus marqué par le rôle central du prolétariat industriel. Ceux qui, avant 1968, spéculaient sur la disparition ou l'embourgeoisement du prolétariat, ont reçu un cinglant démenti avec la grève générale la plus massive de l'histoire. Ceux qui, en 1979 récidivaient en faisant leurs « adieux au prolétariat », ont à nouveau reçu un colossal soufflet de la part, cette fois, des travailleurs polonais. Mais ces caractéristiques prolétariennes de la lutte de classe (grèves de masse, comités, insurrections urbaines) ne se limitent pas aux pays impérialistes ou aux Etats ouvriers, où le prolétariat industriel est le plus concentré. Elles sont de plus en plus manifestes dans des pays semi-coloniaux comme l'Iran, le Brésil, la Corée du Sud, et même dans des pays beaucoup moins développés comme le Nicaragua ou le Salvador, où les formes du processus révolutionnaire telles que la grève générale, l'insurrection urbaine, la formation de comités, sont plus marquées que dans la révolution cubaine. Cette tendance générale n'a cependant pas encore abouti à l'entrée en action des plus gros bataillons prolétariens (Etats-Unis, URSS, Allemagne), ni à des victoires dans les pays impérialistes ou les Etats ouvriers, susceptibles de modifier qualitativement les rapports de forces mondiaux et les conditions de construction de l'Internationale. 3. La nécessité de l'Internationale découle de l'unité dialectique de la lutte de classe à l'échelle mondiale. Il y a certes des différences de tâches dans les trois secteurs (pays semi-coloniaux, pays impérialistes, Etats ouvriers bureaucratisés). Mais, en dernière instance, il s'agit d'une lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat, qui a partout pour enjeu l'instauration du pouvoir des travailleurs et la construction du socialisme. Cela implique notamment qu'il s'agit bien, en dernière analyse, d'une lutte dont le moteur fondamental est l'affrontement entre classes, et non pas entre Etats ou entre camps. Les conclusions pratiques de cette vérité générale sont décisives. Elles signifient que nous déterminons toujours notre position en fonction de la révolution mondiale, c'est-à-dire en fonction des intérêts historiques du prolétariat mondial ; que nous ne sacrifions en aucun cas la révolution dans les pays impérialistes et la révolution politique dans les Etats ouvriers à une ligne de front prioritaire contre l'impérialisme; que nous ne sacrifions en aucun cas la révolution politique ou la révolution dans les pays semi-coloniaux et impérialistes à la défense des Etats ouvriers tels qu'ils sont ; que nous ne subordonnons en aucun cas la révolution dans les pays semicoloniaux et la révolution politique à la nécessité préalable de renverser la bourgeoisie dans ses propres citadelles impérialistes. La lutte pour la révolution mondiale ne tolère aucune hiérarchisation a priori: les avancées dans un des secteurs, loin de les affaiblir, renforcent les autres secteurs. La mobilisation des travailleurs dans les pays impérialistes constitue ainsi une aide objective à la révolution dans les pays coloniaux, de même que la révolution politique constituerait une aide formidable, notamment à la révolution dans les pays impérialistes. 4. Le programme de la IVe Internationale s'est trouvé fondamentalement vérifié et non pas infirmé, par les développements de la lutte de classe depuis 1938 : actualité de la révolution socialiste, révolution permanente contre révolution par étapes et socialisme dans un seul pays ; unité et indépendance de classe, front unique contre front populaire et sectarisme du type 3ª période ; place des revendications transitoires ; analyse de la bureaucratie et programme de la révolution politique ; dictature du prolétariat et démocratie socialiste ; nécessité d'un parti d'avant-garde et d'une Internationale révolutionnaire démocratiquement centralisés. Les révolutions, victorieuses ou vaincues, ont enrichi depuis l'expérience de la classe ouvrière internationale. Nous devons les étudier attentivement et apprendre de leur histoire. Mais on ne peut pas dire que soient apparus de nouveaux éléments programmatiques fondamentaux susceptibles de redécouper le mouvement ouvrier international, comparables à ceux enregistrés par les premiers congrès de PIC ou par le programme de l'Opposition de gauche dans la lutte contre le stalinisme. La vitalité de l'Internationale ne tient pas seulement à l'actualité de son programme. Un aussi long combat à contre-courant, dans l'isolement et sous les coups de la répression, comporte inévitablement un risque de sectarisation pouvant aller jusqu'à la faillite. La IVe Internationale a su au contraire reconnaître, soutenir et défendre des révolutions comme la révolution chinoise, yougoslave, cubaine, vietnamienne, et aujourd'hui nicaraguayenne, même lorsque ses militants étaient écartés ou persécutés par les directions de ces révolutions. 5. Depuis la Seconde Guerre mondiale, un certain nombre de révolutions ont en effet abouti à la naissance de nouveaux Etats ouvriers sous la conduite de directions non-marxistes révolutionnaires. Nous n'avons aucune gêne à regarder l'histoire en face. Nous n'y voyons aucune raison, bien au contraire, de remettre en cause la nécessité d'avoir fondé la IVe Internationale et de la construire partout, comme parti mondial.

La stalinisation de l'Internationale communiste au cours des années 1930 ne s'est pas étendue simultanément et au même degré à tous les partis communistes. Il s'agit d'un processus historique de subordination des sections de l'IC aux intérêts de la bureaucratie du Kremlin, qui passe parfois par des batailles acharnées. En France, par exemple, le processus est définitivement consommé avec la consolidation de la direction Thorez. Mais en Chine, en Yougoslavie ou au Vietnam, il n'a jamais été achevé. Tous ces partis ont connu de profondes déformations staliniennes dans leur éducation et leur régime interne. Mais, en fonction de leur propre histoire (expérience de la révolution de 1927 pour le PC chinois et des insurrections de 1931 pour le PC vietnamien) et en fonction de l'héritage de la 3ª période et du VI° Congrès de l'IC, ils sont restés des partis centristes ou centristes bureaucratiques, oscillant non pas entre le réformisme et la révolution, mais entre le stalinisme et la révolution.

Les témoignages historiques sont aujourd'hui de plus en plus abondants et probants. La direction maoïste s'est forgée à la fin des années 1930 contre les directives et les hommes de Staline. Celle de Tito a commencé dès 1937 à prendre ses distances envers le Kremlin. Cela s'est traduit dans les deux cas par une interprétation originale et hétérodoxe de la ligne de fronts définie en 1935 par le VII* Congrès de l'IC et par un refus de se soumettre à la logique des accords de Yalta. 6. Les révolutions dirigées par ces partis ont débouché sur la formation de nouveaux Etats ouvriers marqués dès l'origine par de profondes déformations bureaucratiques. Il est nécessaire d'analyser dans chaque cas concret le processus de cristallisation d'une bureaucratie nationale ou d'un « national-stalinisme », non comme la simple projection de la bureaucratie du Kremlin, mais comme une dégénérescence spécifique à partir de racines propres, avec des seuils et des développements qualitatifs comparables à ceux que Trotsky a analysés pour l'URSS de 1924 à 1935. En effet, si les liens de ces directions avec les masses qu'elles ont dirigées jusqu'à la conquête du pouvoir sont bureaucratiques dès l'origine, ils ne suffisent pas à établir que ces directions, en tant que telles, soient dès le jour de leur arrivée au pouvoir des forces contre-révolutionnaires, définitivement passées du côté de l'ordre bourgeois. Il n'en demeure pas moins que ces directions, qui ont joué un rôle révolutionnaire dans la mesure où elles ont dirigé une révolution anti-capitaliste dans leur pays, n'ont pas apporté de solution à la crise de direction révolutionnaire à l'échelle mondiale. Elle auraient été obligées pour cela de passer sur les positions du marxisme révolutionnaire. Comme nous déterminons notre politique du point de vue de la révolution mondiale, les victoires des PC chinois, vietnamien ou yougoslave ne remettent pas un instant en cause la nécessité de la IVe Internationale et de défendre une ligne indépendante, tant du point de vue de la politique internationale que dans chacun des pays. 7. Le cas de la révolution cubaine est particulier dans la mesure où il s'agit de la seule direction victorieuse d'origine non stalinienne. C'est celle qui a poussé le plus loin la théorisation de sa propre expérience dans le sens de la théorie de la révolution permanente et de l'extension de la révolution, au moins à l'échelle continentale. Elle a cependant connu, du fait de ses échecs économiques et de son isolement relatif, surtout à la fin des années 1970, une dépendance économique et militaire accrue envers la bureaucratie soviétique et une aggravation de ses propres déformations bureaucratiques. Elle n'a cependant pas franchi le saut qualitatif qui justifierait l'appel à la révolution politique, c'est-àdire au renversement du régime à Cuba même. Elle continue à apporter une aide active au développement de la révolution dans certains secteurs (Amérique centrale), mais elle défend du point de vue international une position « campiste » cristallisée, allant jusqu'à justifier à l'avance une éventuelle intervention soviétique en Pologne. Dire que la révolution politique n'est pas à l'ordre du jour à Cuba ne signifie donc en rien que les marxistes-révolutionnaires n'aient pas de programme indépendant à défendre face à la direction castriste, tant sur le développement de la démocratie socialiste à Cuba même que sur le programme de la révolution mondiale, et en particulier la nécessité de la révolution politique en USSR, en Chine et dans les Pays de l'Est. 8. Tous ces exemples confirment largement le constat fait par Lénine et Trotsky après la victoire de la révolution russe : plus un pays est économiquement développé, plus la classe dominante y est politiquement organisée, et plus le pouvoir politique sera difficile à prendre (même s'il sera alors plus facile à garder). Or, l'industrialisation d'un nombre important de pays semi-coloniaux fait que ce cas de figure s'applique de plus en plus largement dans les pays semicoloniaux (et non seulement dans les métropoles impérialistes). Les cas où la victoire peut être remportée par une direction révolutionnaire empirique, surgie essentiellement d'une expérience nationale propre deviennent encore plus exceptionnels. Le fil conducteur de la construction de l'Internationale, c'est la révolution mondiale prise dans son ensemble. Construire cette internationale comme parti mondial, c'est la construire dans le monde entier, sur la base d'un programme qui synthétise les expériences les plus avancées de la lutte de classe. Il ne s'agit pas d'une « Internationale » pour les seuls pays impérialistes, qui pourrait déléguer au courant castriste le rôle de direction révolutionnaire pour les pays coloniaux, et à Lech Walesa ou quiconque pour les Etats ouvriers. Notre approche de la direction castriste n'est pas celle d'une pesée de pour et de contre, d'apports et de manques. L'absence de programme international révolutionnaire se traduit concrètement dans le cas de la direction cubaine par des positions réactionnaires sur la question de la révolution politique (Pologne, Tchécoslovaquie). Dans des pays où la révolution a triomphé et ou ne s'est pas encore produite une dégénérescence bureaucratique qui justifierait l'appel à la révolution politique pour renverser la direction au pouvoir, la nécessité de construire l'Internationale ne prend pas nécessairement la forme d'un appel à créer un nouveau parti. Mais elle nécessite néanmoins une forme appropriée de regroupement des militants prêts à défendre l'intégralité de notre programme. La question n'est pas alors entre construction et liquidation de la construction de l'Internationale. La question posée est : comment construire à partir de la sélection de militants et de cadres qui s'est opérée dans l'épreuve majeure d'une révolution.

Daniel Bensaid

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