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La revue › 3e série n° 5

L'élection de Mitterrand

Quatrième Internationale, 3e série n° 5 · juillet-août-septembre 1981 · p. 3-10 · 3 045 mots

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L'élection de Mitterrand à la Présidence de la République marque un tournant de la situation politique en France, ce qui aura aussi d'importantes conséquences dans le monde, notamment en Europe occidentale. Dans cet éditorial, écrit au lendemain même de l'élection, nous nous bornerons à quelques remarques sur ce que cette élection a mis essentiellement en lumière.

Internationalement, depuis que sévit la crise économique du capitalisme, c'est la première fois que, face à l'offensive antiouvrière de la bourgeoisie mondiale, les travailleurs ont manifesté une volonté politique de ne pas payer les frais de cette crise et, au lieu de permettre à des gouvernements bourgeois ou de coalition socialiste et bourgeoise d'aménager la crise au profit du capital, ont porté à la tête du pays une direction dans laquelle ils espèrent qu'elle mettra en œuvre une politique en leur faveur. Dans cette démarche, il y a chez eux beaucoup d'espoirs et d'illusions, certes, mais il y a aussi avant tout, une volonté de contre-offensive ouvrière qui ne pourra manquer, venant de la classe ouvrière française, politisée et combative, d'avoir de profondes répercussions dans les masses travailleuses du monde entier.

LA SIGNIFICATION DE L'ELECTION Alors qu'il était généralement admis, à la veille du scrutin, que l'écart entre Mitterrand et Giscard serait très faible, il s'est trouvé être de 4%, soit plus de 1.250.000 voix dans l'hexagone, ce qui est considérable si l'on tient compte de l'inertie du système électoral et des énormes moyens mis en œuvre par le sortant, appuyé par la machine étatique, le grand capital et les mass media à leur service. II est vrai que la campagne électorale de Mitterand restait, pour l'essentiel, dans les généralités, que celui-ci était plus préoccupé de compter les voix que de les peser, il est vrai aussi qu'il a recueilli nombre de voix petites-bourgeoises et bourgeoises, y compris de politiciens bourgeois inquiets de la perspective qu'ouvrirait un nouveau septennat de Giscard (quelques gaullistes et les radicaux de gauche en particulier). Ces faits ne sauraient être ignorés car ils pourront faciliter le jeu de type bonapartiste que Miterrand tendra a jouer, mais la signification première du vote du 10 mai est donnée par les forces sociales fondamentales qui se sont prononcées pour l'un ou l'autre des deux candidats. Giscard a reçu l'appui ouvert du C.N.P.F. (Conseil national du Patronat français), des dirigeants des grandes banques privées ; il était, selon les termes mêmes du syndicat majoritaire des policiers en tenue de la région parisienne, le « candidat de la grande-bourgeoisie ». Pour Mitterrand, se sont prononcés 70% des travailleurs salariés, les deux grands partis ouvriers et la plupart des formations d'avant-garde, la CGT, et la CFDT, la FEN, les formations régionales des Corses, des Bretons, des Occitans, etc. une majorité des écologistes (malgré le rôle équivoque de leur candidat Brice Lalonde). L'élection de Mitterrand n'est qu'une victoire électorale, mais c'est une victoire qui a modifié aussitôt la situation politique, et nul ne l'a mieux compris que les masses travailleuses qui, dès son annonce, sont descendues dans les rues de la plupart des villes, en premier lieu place de la Bastille à Paris, pour manifester, chanter, danser. Des élections législatives auront lieu dans les derniers jours de juin et leurs résultats permettront de mieux cerner les perspectives. On verra comment les forces politiques bourgeoises chercheront à réagir ; il faut aussi s'attendre que les groupuscules fascistes ou fascisants s'efforcent de tirer profit de la situation. Mais, le fait essentiel est et restera que la classe ouvrière, par cette élection, a été stimulée, a reçu une plus grande confiance en elle-même, sera plus exigeante envers ses organisations et leurs dirigeants. Comme le Parti socialiste voudra compléter cette victoire électorale par une autre dans les élections législatives, le nouveau Président sera amené dans les mois qui viennent à prendre une série de mesures concernant le SMIC, les chômeurs, les jeunes, auxquelles le Capital pourra difficilement résister. Mais cela ne résoudra pas substantiellement la question du chômage et c'est probablement lorsque viendra à l'ordre du jour la question des 35 heures, que le grand capital commencera à faire front.

L'élection de Mitterrand a été assurée par une sorte d'« unité » ouvrière, une unité de bulletins de vote ; mais c'est à cela que s'est bornée cette unité - qui, pour l'instant, n'existe pas dans les entreprises, dans les quartiers, même quand il s'agit de revendications élémentaires. Rappelons que le pacte unitaire qui lia pendant des années la CGT et la CFDT a été rompu, que de violentes polémiques entre ceux deux centrales ont suivi cette rupture et que, même dans l'appui qu'elles ont apporté à l'élection de Mitterrand, rien n'a été fait pour réunir les membres de ces syndicats, pas même un appel ou un tract commun. Les deux directions, à ce jour, continuent à se tourner le dos, bien que la volonté d'unité se manifestait assez largement. Nous en venons là à la situation au sein du mouvement ouvrier français telle que l'ont révélée de façon assez précise les résultats du premier tour, le 26 avril dernier.

LA DEFAITE ELECTORALE DU PCF Le phénomène principal mis en lumière par le premier tour, phénomène qui aurait conservé toute son importance même si Mitterrand n'avait pas été élu, c'est la lourde défaite électorale qu'a subie le PCF. Il était, numériquement parlant, le « premier parti de France », au lendemain de la guerre, puis le « premier parti ouvrier » du pays à la fin des années '50. Dans l'élection actuelle, il se place en pourcentage au quatrième rang, derrière le Parti socialiste, mais aussi derrière les deux principaux candidats bourgeois, Giscard et Chirac. Par rapport aux élections législatives, il perd près de 1,5 million de voix, soit environ 25% de son électorat. C'est la plus forte perte de voix qu'il éprouve depuis la guerre, elle est à peu près égale à celle qu'il avait connue en 1958 lors de l'arrivée de de Gaulle au pouvoir. Mais à cette époque, il obtenait encore environ 19% des voix, tandis qu'il a reçu le 26 avril 15,34% des suffrages exprimés, soit légèrement au-dessus de son pourcentage de 1936, au moment où il commençait son ascension vers l'hégémonie dans le mouvement ouvrier français. Il faut mentionner également que le corps électoral de 1981 était rajeuni par rapport à celui de 1974 par suite de l'abaissement de l'âge électoral de 21 à 18 ans. Enfin et surtout, les pertes du P.C.F. sont particulièrement lourdes - au-dessus de la moyenne nationale de ses pertes - dans les vieux bastions communistes, dans la région parisienne aussi bien qu'en province.

On comprend que la direction du PCF, surprise par l'ampleur de cette défaite - le président du groupe communiste à l'Assemblée nationale, membre du B.P., Lajoinie, déclarait à quelques jours du premier tour que moins de 20% des voix ne serait pas un bon score pour son parti - s'est empressée de se désister en faveur de Mitterrand pour ne pas courir le risque de pertes plus importantes.

Comment cette direction explique-t-elle une telle perte qu'elle ne peut minimiser d'aucune façon ? Elle avance des arguments qui ne s'assemblent pas très bien. Selon elle, c'était une erreur de sa part de n'avoir pas présenté de candidat communiste en 1965 et en 1974 ; il y aurait eu aussi à la veille du premier tour une intoxication selon laquelle Giscard et Chirac seraient restés les deux candidats du second tour; enfin un grand nombre d'électeurs communistes auraient décidé de « voter utile » pour Mitterrand dès le premier tour, étant seul capable de battre Giscard. Ces explications de la directions du PCF laissent entendre que les pertes ainsi éprouvées ne seraient que conjoncturelles et que le parti récupérerait ses voix dans l'avenir. Marchais n'ayant aucune chance de pouvoir figurer au second tour, l'argument du « vote utile » pour Mitterrand est partiellement vrai, mais il ne l'est que très partiellement. Il peut expliquer à la rigueur une perte de trois à quatre cents mille voix au maximum, mais certainement pas 1,5 million de voix. Ajoutons en outre que cette perte ne s'est pas faite comme en 1958, au bénéfice d'un de Gaulle dont la stature bonapartiste coupait de son vivant au travers des classes ; elle s'est faite au profit de l'autre parti ouvrier, le PS ; il faut donc rechercher des explications plus profondes. D'autant plus qu'elle ne survient pas de façon inattendue si l'on remonte vers un passé assez récent.

On sait qu'après plusieurs années de politique d'Union de la Gauche et de programme commun, le P.C.F. a procédé en 1977 à un tournant, dirigeant son feu principal contre son allié de la veille. Le P.S., disait-il, a viré à droite. En fait, la direction du P.C.F. avait pour objectif de « rééquilibrer » la gauche à son profit. Car, tandis que les expériences antérieures d'alliance avec le P.S. - le Front populaire en 1935 et le tripartisme en 1945-1947 - s'étaient terminées favorablement pour elle, la politique de l'Union de la Gauche conduisait au résultat opposé : le P.S. grandissait pendant que le

P.C.F. stagnait ou régressait. Perceptible dès 1974, cette tendance était tout à fait visible aux élections municipales de 1977. Abandonnant alors pratiquement sa politique d'alliance, le P.C.F. se lança dans une politique sectaire, dénonçant à tout propos et même hors de propos le P.S., sans d'ailleurs avancer une politique et une perspective de rechange. Ce jut très net durant la campagne electorale qui vient de s'achever. S'étant aperçu qu'il n'avait pas d'espoir de figurer au second tour, il axait sa campagne sur le thème suivant : c'est le premier tour qui compte pour qu'il y ait un changement et il faut qu'au premier tour, le P.C.F. soit fort. Cette argumentation fausse était incompréhensible du plus grand nombre d'électeurs. De sorte que la politique du P.C.F. adoptée dans le courant de 1977, a abouti au résultat complètement opposé à celui qui était recherché : le P.C.F. a considérablement reculé au premier tour et le second tour a été décisif avec l'élection de Mitterrand.

La direction du P.C.F. se trouve prise à son propre piège. Elle n'a cessé des années durant de dire que le P.S. vire à droite et elle en arrive à conclure maintenant que la victoire de ce parti est une victoire de la classe ouvrière. En raison de sa vieille éducation stalinienne, elle prétend cependant toujours que sa politique était juste et reste la même. Ce qui va à présent ajouter à ses difficultés, c'est que, pour la première fois depuis que le P.C.F. était devenu hégémonique dans le mouvement ouvrier, une défaite de lui n'est ni concomitante ni parallèle à une défaite de la classe ouvrière; au contraire, pour la première fois, une défaite du P.C.F. est tout aussi visible que la victoire de la classe ouvrière qui l'accompagne.

On peut se poser la question : le P.C.F. peut-il espérer retrouver la première place qu'il occupait à la suite des échecs quasi inévitables de la politique du P.S. au gouvernement ? Sans exclure que le P.C.F. pourrait tirer quelques petits avantages électoraux à la suite d'échecs de la politique réformiste conduite par Mitterrand, nouspensons que, vu à la lumière des événements depuis Mai 68, nous en sommes à un stade nouveau dans la restructuration du mouvement ouvrier français, qui a commencé depuis cette date à s'opérer. Le recul du P.C.F. survient dans un développement qui se situe dans la crise internationale du stalinisme, dans la perte de prestige et d'autorité du Kremlin à la politique duquel, à l'intérieur comme à l'extérieur, Marchais trouvait un « bilan globalement positif ».

En tout cas, l'emprise du P.C.F. qui, à certains égards, avait à une certaine époque un aspect d'envoûtement sur la partie la plus combative de la classe ouvrière est de plus en plus affaiblie. Une époque est révolue Entre deux politiques réformistes, celles du P.S. et celle du P.C., c'est finalement celle du P.S. qui paraît la plus crédible : elle peut mener à la Présidence de la République tandis que dans le meilleur des cas, le P.C. ne peut espérer que des strapontins. Récemment, un journaliste du Monde traduisait cette situation sous une forme imagée en se demandant si, dans un pays comme la France, P.C et P.S. pouvaient cohabiter pacifiquement, contrairement à deux caïmans mâles dans le même marigot. La situation n'en est pas à ce point, mais c'est tout de même là le fond du problème qui se pose : peut-il y avoir à la longue deux partis réformistes de masse dans un seul pays ?

Le P.C.F. possède toujours comme avantage le fait que son principal réservoir de forces est constitué par la C.G.T. Celle-ci, malgré ses pertes, reste encore la plus forte centrale syndicale du pays, celle qui possède le plus grand nombre de cadres militants dans les entreprises. Mais, la politique sectaire du P.C.F. a été menée de façon à entraîner la CGT dans une politique sur le plan syndical au moins aussi anti-unitaire et sectaire envers la CFDT et la FEN qui lui a fait perdre beaucoup d'adhérents. Ce suivisme a été continué même après le premier tour, la direction de la CGT ayant attendu le lendemain de la session du CC du parti pour réunir sa Commission exécutive et annoncer sa prise de position identique pour le second tour, tout en maintenant le refus d'un Premier Mai unitaire entre les deux tours. Ce qui constitue depuis de longues années le point fort du P.C.F. peut devenir à l'avenir l'élément le plus sensible à une critique fondamentale de sa politique. L'appareil de la CGT est dans sa très grande majorité composé de membres du P.C.F., mais il contient aussi des non-communistes, en particulier des membres du P.S. qui, après avoir été longtemps des potiches justifiant le « pluralisme » de la CGT, se sont rebiffés assez timidement contre le tournant sectaire de 1977. A côté de ceux-ci qui vont se sentir fortifiés par la victoire de leur parti, nombre de cadres de la CGT sont moins sensibles aux arguments pseudo-théoriques du Bureau politique et plus sensibles aux relations de la CGT avec leur classe.

La candidate du P.S.U. à l'élection présidentielle a subi un échec total, à peine 1% des voix. Cette formation avait dès les années de la « guerre froide » rencontré un certain écho dans le pays, plus particulièrement dans ce qu'on pourrait appeler, sans y mettre une intention péjorative, la frange petite-bourgeoise du mouvement ouvrier, c'est-à-dire des hommes et des femmes rebutés par la nolitique des deux grands partis ouvriers et qui se posaient des questions (mode de vie, etc.) que ces derniers méprisèrent pendant longtemps. Aujourd'hui cette organisation se survit à elle-même. En même temps, se développe un courant comme « Union dans les luttes » qui n'est pas une organisation structurée, qui n'a pas ce qu'on pourrait considérer comme un programme, mais qui est un rassemblement de militants en majorité ouvriers et militant dans les syndicats, relevant des différents courants politiques et centrales syndicales, avec pour objectif de faire revivre une unité d'action de la classe ouvrière. Pratiquement, ce sont avant tout des militants ouvriers qui ont vécu Mai 68, l'Union de la Gauche et sa rupture, dont l'esprit critique est désormais en éveil, qui ne suivent plus les appareils, et qui pensent de manière indépendante les problèmes du mouvement ouvrier. Chacun d'eux a voté à sa guise au premier tour, tout en menant campagne dès le début pour voter au second tour pour le candidat ouvrier arrivé en tête. L'existence d'un tel courant est, indépendamment des positions individuelles de ses participants, le rassemblement le plus important lié à la classe ouvrière et à ses organisations qui confronte les manigances sectaires, boutiquières, des grandes organisations, un courant dont la forme d'organisation n'est pas figée mais qui ne manquera pas de se développer.

A l'occasion de l'élection de Mitterrand, certains ont rappelé la victoire du Front populaire en 1936. Outre que l'histoire ne se répète jamais, le 10 mai 1981 n'est ni Juin 1936 ni Mai 1968. Ce n'est qu'une accumulation de bulletins de vote qui inaugure une situation nouvelle, des perspectives plus favorables, mais qui ne peut d'aucune manière remplacer les inévitables grands combats que la classe ouvrière aura à mener pour donner une issue qui lui soit favorable à la crise capitaliste. A la différence de 1936 qui se produisit dans les conditions de la montée du fascisme en Europe et du stalinisme dans le mouvement ouvrier, la situation mondiale actuelle est dans l'ensemble caractérisée par une radicalisation des masses, dont les manifestations les plus éclatantes se produisent aujourd'hui d'une part en Amérique centrale contre l'impérialisme, d'autre part en Pologne contre la bureaucratie. Sans sous-estimer en quoi que ce soit les forces dont dispose le capitalisme, ce sont essentiellement les dangers internes au mouvement ouvrier sur lesquels les marxistes révolutionnaires doivent mettre l'accent. Les dirigeants socialistes, confondant le gouvernement et l'administration avec le pouvoir, s'apprêtent à jouir des apparents délices que ceux-ci peuvent leur procurer. Les dirigeants du P.C.F., désireux d'en faire autant, promettent de se montrer sages pourvu qu'il y ait des « ministres communistes ». Les marxistes révolutionnaires qui, en France, ont les premiers mentionné la possibilité d'une défaite de Giscard et qui y ont contribué de toutes leurs forces, tiendront compte de la situation nouvelle afin de pouvoir être aux côtés des masses dans l'expérience nouvelle qu'elles vont faire, d'y participer tout en les aidant à éviter les inévitables faux pas et dangers que comporte une politique réformiste ; ils rappelleront notamment le sort des masses chiliennes et d'Allende parce que ce dernier avait eu confiance dans la loyauté d'un Pinochet. Ils aideront les masses à faire l'expérience d'un gouvernement PS-PC sans ministres bourgeois. Mais le changement tant voulu par tous - le socialisme - ne proviendra pas de ministres, socialistes ou communistes; il sera le fruit de la vigilance et de l'action des masses organisées en comités dans les entreprises, les quartiers, les campagnes, les casernes. Contrôlant d'abord à chaque instant les mesures prises par le nouveau gouvernement, s'éduquant dans ce contrôle, ces comités passeront, le moment venu, à la prise du pouvoir, du pouvoir effectif - celui des entreprises et des armes -en éliminant le régime capitaliste. 12 mai 1981 Quatrième Internationale

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