D'élections générales en scrutins partiels, de crise des institutions en scandales qui éclaboussent uniformement l'ensemble des partis, le paysage politique français prend de plus en plus l'allure d'un champ de ruines. Au cœur d'un continent qui s'enfonce dans la récession, alors que la perspective d'unification de la Communauté part en charpie et que, partout, des crises attectent les formes de la domination bourgeoise, la France apparaît comme la « grande malade » de l'Europe. Chaque sondage atteste du désarroi qui saisit une opinion à qui l'horizon paraît désespérément bouché. Entamées sous le signe du « changement », les années Mitterrand resteront tinalement celles que les contraintes capitalistes et la loi du protit marquerent de leur empreinte indelebile : l'austérité, la corruption généralisée, la concussion. De la terrible affaire du sang contaminé par le virus du SIDA et transfusé à des hémophiles aux tripatouillages boursiers, de la destruction des services publics à l'enrichissement frauduleux des élites, les ingrédients sont réunis d'une crise politique et morale d'autant plus dévastatrice que le mouvement ouvrier ne dispose pas des moyens de lui offrir une issue. Derrière Jean-Marie Le Pen, l'extrême droite a donc encore de beaux jours devant elle. Presque soixante ans après la marche des ligues fascistes sur l'Assemblée nationale, le 6 février 1934, elle entame d'ailleurs sa campagne pour les prochaines élections législatives avec un slogan évocateur : « Mains propres et tête haute. »
Dans cette décomposition politique et institutionnelle, s'ancre ce que l'on appelera, dans cet article, le « paradoxe français ». Les onze années de gestion social-démocrate laissent la gauche réformiste exsangue. Le mouvement social se trouve rejeté sur la défensive. Conjugué à la perte de crédit du projet socialiste à l'échelle internationale, ce contexte alimente à la fois une perte des repères qui structuraient jusqu'alors le combat de classe et des phénomènes de repli sur soi et de désespérance. Mais la classe dominante n'y gagne qu'un répit relatif, se révélant pour sa part incapable de stabiliser sa domination.
Maastricht ou le révélateur
Le référendum du 20 septembre sur les accords de Maastricht est venu sanctionner cette situation. Jamais l'Hexagone n'avait connu une si grande instabilité depuis une quinzaine d'années. Mai 68 mis à part, rarement le divorce n'apparut aussi profond entre les citoyens et ceux qui sont censés les représenter. D'un bout à l'autre de l'échiquier politique, les plus éminents chefs des « partis de gouvernement » s'étaient engagés en faveur du « oui ». Ils n'obtinrent qu'un succès étriqué, avec seulement cinq cent mille voix d'avance. Partis des faubourgs et des campagnes du pays, le « non » fit, à l'inverse, l'événement.
Il est, à cet égard, frappant que la carte du rejet des accords curopéens ait à ce point épousé celle de la France qui peine et fait les frais des politiques d'ajustement économique conduites au sommet de l'Etat. 70 % des ouvriers agricoles, 60 % des ouvriers, 53 % des employés, 62 % des agriculteurs, 52 % des artisans et commerçants ont ainsı repoussé le volumineux document technocratique soumis à leur Jugement. Un phenomène que souligne encore l'étude des cinquante-quatre départements (contre quarante-sept) qui votèrent « non ». Il s'agit, pour l'essentiel, de ceux que l'unification capitaliste de l'Europe promet à la désertification industrielle, à l'exode rural ou au statut de zones touristiques. De même, le refus de Maastricht l'emporta-t-il dans les villes où prospèrent le chômage, la misère et l'exclusion, de Marseille à Denain, du Havre aux banlieues ouvrières de Paris. En revanche, l'approbation de Maastricht recueillit une majorité dans les régions qui peuvent espérer s'intégrer à la grande zone de transports, de développement industriel et urbain, d'essor commercial que dessinent les plans de Bruxelles : Ilede-France, Grand-Ouest, vallée du Rhône, partie du pourtour méditérranéen...
Inévitablement, ce vote à dominante sociale recoupe l'électorat traditionnel de la gauche. Sur les soixante-dix-huit départements ayant donné une majorité à François Mitterrand en 1988, cinquante et un se sont prononcés en faveur du «non ». Des bastions historiques de la social-démocratie, à commencer par le Nord-Pas-de-Calais, ont désavoué le parti auquel ils accordaient leur confiance depuis des décennies. Ce qui faisait récemment constater à un politologue grenoblois: « Plus les circonscriptions ont voté Mitterrand au deuxième tour de la présidentielle et plus souvent le "non" y a été majoritaire le 20 septembre. Dans le quart des circonscriptions qui ont le plus fortement voté Mitterrand, la proportion de "non" majoritaires atteint les 68 %. Celle-ci n'est que de 32% dans le quart des circonscriptions qui ont le plus vote Chirac. Le poids dominant du vote de gauche dans le "non" et du vote de droite dans le "oui'" ne fait guère de doute. Le cœur de la france de gauche a refusé Maastricht: les dix circonscriptions championnes du vote Mitterrand de 1988 ont toutes voté majoritairement ' dont huit à plus de 60% '.»
Comment ne pas y voir l'expression de la sourde résistance du salariat à l'austérité ? Comment ne pas souligner que cette polarisation sociale met en charpie les projets au travers desquels la bourgeoisie française tente, depuis longtemps, de marginaliser le poids politique de la classe ouvrière et des catégories populaires laissées-pour-compte de la modernisation capitaliste ? Par-delà des traductions politiques différentes, Valéry Giscard-d'Estaing lorsqu'il accéda à la présidence de la Republique en 19/4, puis François Mitterrand a partir de 1981 affichaient un dessein identique. Ils voulaient en finir avec I'« exception française ». Ou, du moins, cet aspect de ladite « exception française » qui faisait écrire à Stanley Hoffmann, voilà près de vingt ans : « Il y a peu de pays dans lesquels les mouvements de protestation ont été aussi fréquents et divers dans leurs origines, et aussi semblables dans leurs manifestations?. » Pour cela, ils préconisaient la constitution d'un nouveau bloc hégémonique - un « bloc central », pour reprendre la terminologie de Giscard - alliant les principaux secteurs de la classe dominante aux fractions supérieures du salariat. L'« exception française » se sera finalement révélée la plus forte, le référendum témoignant qu'un profond clivage de classe partageait toujours le pays en deux.
Bien sûr, il serait abusif de parler, à propos de ce 20 septembre, d'un « vote de classe » au sens politique du terme. Le décalage se révèle considérable entre la colère de l'électorat populaire devant la dégradation de ses conditions de vie et la conscience qui s'y exprime. Les sondages portant sur les intentions de vote aux élections législatives de mars 1993 s'avèrent parfaitement éloquents. Ils montrent qu'une large fraction de celles et ceux qui se sont opposés à Maastricht se prépare à reporter ses suffrages sur la droite, voire sur l'extrême droite. On débouche, 1c1, sur l'un des traits fondamentaux de la crise politique et sociale en France : au terme de onze années de pouvoir du Parti socialiste, l'exaspération populaire va croissante, mais elle ne trouve aucun répondant crédible à gauche, sur le terrain de l'action collective ou sur celui des solutions politiques.
Le 20 septembre n'en marque pas moins un tournant de la situation française. Car il profile à l'horizon une nouvelle configuration politique.
Face au traité européen, la droite s'est scindée entre un bloc d'inspiration libérale (autour des états-majors du RPR et de l'UDF) et un courant populiste et bonapartiste qui, derrière deux caciques du parti gaulliste, Charles Pasqua et Philippe Séguin, s'affirma dans la bataille pour le « non ». Loin de refleter uniquement des ambitions contraires, cette division recouvre des bases sociales différentes et des orientations potentiellement opposées pour faire face aux détis que doit relever l'economie française. L'alliance Pasqua-Séguin ne dissimule nullement sa volonté de récupérer l'électorat populaire que capta longtemps la famille gaulliste, avant de le voir s'échapper vers le PS dans les années soixantelix, puis vers le Front national dès le milieu des années quatre-vingt. Pour y parvenir, elle n'hésite pas à rompre des lances contre le libéralisme sans bornes qui caractérise la gestion gouvernementale et plaide en faveur de mesures protectionnistes face à la concurrence internationale. Elle va même jusqu'à avancer un programme social propre à faire rougir de honte la gauche gouvernante qui, pour sa part, a renoncé à promouvoir la moindre réforme. Si cette fracture aboutissait, dans l'avenir, à une rupture ouverte - et donc à l'implosion du camp réactionnaire tel qu'il est structuré depuis presque vingt ans - une nouvelle force de droite se trouverait en situation de canaliser à son profit le désarroi populaire et de concurrencer directement, sur ce terrain, le parti lepéniste.
Dans le même temps, la campagne en faveur de la ratification des accords de Maastricht a parfaitement mis en relief une convergence de forces politiques autour d'une politique libérale et monétariste. Dans l'approbation, se sont retrouves les trois « partis de gouvernement » (RPR, UDF, PS) et Generation Ecologie, formation lancée par Brice Lalonde, ancien ministre de l'Environnement de Mitterrand, afin de ramener vers la majorité présidentielle une fraction de l'électorat écologiste ainsi que des socialistes en rupture de ban. Une recomposition au centre de la vie politique s'est, de cette manière, dessinée en creux, sur la base d'une orientation correspondant aux intérêts des secteurs performants du capital français, ceux que leur compétitivité conduit à jouer la carte de l'unification européenne. Cette convergence constitue une nouvelle variante de cette « République du centre », de ce « Parti démocrate à l'américaine » que divers leaders politiques appellent de leurs vœux pour unir, dans une nouvelle majorité, la social-démocratie et les secteurs libéraux ou chrétiens-démocrates de la droite. La cristallisation de cette nouvelle majorité se révèle pourtant impossible à court terme, l'usure du pouvoir en place comme l'effondrement annoncé du Parti socialiste interdisant qu'elle se réalise autour d'eux.
A gauche enfin, les phénomènes d'éclatement continuent de prédominer. Simplement, l'échéance référendaire aura-t-elle permis, après la guerre du Golte, de réaliser une nouvelle convergence des courants critiques. Des personnalites issues du Parti communiste (en particulier les « refondateurs » regroupés derrière Charles Fiterman), du Parti socialiste (venues pour l'essentiel du courant Socialisme et République, qui opère actuellement sa mutation en Mouvement des citoyens), des Verts et de l'extrême gauche se sont retrouvées ensemble pour mener campagne en taveur d'un « non » de gauche, récusant toute tentation nationaliste ou chauvine et s'affichant résolument internationaliste. Malgré ses limites, cette bataille aura donc approfondi les fractures au sein des formations traditionnelles de la gauche, accéléré des décantations jusqu'alors en gestation, ouvert le débat sur le bilan du mitterrandisme et sur les moyens d'ouvrir une nouvelle perspective pour les travailleurs.
En résumé, ce 20 septembre aura mis en évidence les éléments constitutifs de la situation française : une crise sociale sans précédent, le naufrage de la gauche gouvernementale, la perte de légitimité des mécanismes traditionnels de représentation. Il est toutefois impossible, à ce stade, d'apprécier quels éléments pourront précipiter une redistribution generale des cartes. Quoique intime, le succès du « oui » tend à différer l'échéance de l'implosion. Dans l'immédiat, vont donc s'approfondir l'instabilité et la décomposition politiques. Pour comprendre les raisons de ce blocage, il convient de revenir sur le basculement qu'a constitué, dans l'histoire du pays, la décennie écoulée.
Du séisme social des années quatre-vingt...
Lorsque le Parti socialiste parvient au pouvoir, en mai 1981, au terme d'une conquête entamée dix ans plus tôt, il se voit porté par une profonde espérance de changement. Les élections législatives qui suivent la victoire de François Mitterrand lui octroient une majorité absolue de sièges à l'Assemblée nationale. C'est pourtant sous son égide que sera ultérieurement conduite la plus impitoyable offensive contre les acquis et positions de la classe ouvrière. Prenant prétexte de l'échec de la relance keynésienne tentée par le premier gouvernement Mauroy, le tournant libéral de 1982-1983 aboutit au laminage de conquêtes sociales vieilles de quatre décennies. Des concentrations industrielles comme l'automobile, les charbonnages, les chantiers navals, la sidérurgie ou la chimie sont démantelées. La désindexation des salaires, la baisse continue du revenu ouvrier sous prétexte de « rigueur », le recours à l'individualisation des rémunérations permettent à l'Hexagone d'afficher le triste record du plus faible coût du travail en Europe. Le système de protection sociale connaît à son tour un début de démembrement. Bien avant qu'une vague xénophobe déferle sur le Vieux Continent, les gouvernements de gauche s'en prennent à l'immigration, pratiquement désignée comme le bouc émissaire de la régression sociale.
Bien sûr, à chaque étape de cette offensive, les travailleurs ont résisté. De dures batailles ont été livrées pour tenter de mettre en échec les plans patronaux ou gouvernementaux. Mais les défaites qui sanctionnèrent chacune de ces épreuves de force ont fini par produire des effets cumulatifs. Aussi, au début des années quatre-vingt-dix, la combativité se retrouve-t-elle en chute libre, au point que le nombre de jours de grèves soit tombé à son niveau le plus bas depuis... 1946. Les conflits sociaux tendent à se fragmenter. Dans les secteurs qui se retrouvent, à leur tour, en butte aux plans de restructuration, il arrive même que le patronat n'ait pas à affronter de véritables confrontations. En se conjuguant à la faillite de l'orientation des directions syndicales, les modifications imposées à la force de travail ont débouché sur un affaiblissement considérable de l'organisation ouvrière. En dix ans, le mouvement syndical a perdu la moitié de ses effectifs. Avec à peine un million cinq cent mille adhérents répartis en plusieurs confédérations ou structures autonomes, il est désormais le plus faible d'Europe occidentale.
Tous ces facteurs se réfractent sur le niveau de conscience des travailleurs. Depuis Mai 68, ces derniers n'ont pas vécu de véritables crises sociales et politiques provoquées par le mouvement de masse. Sur fond de dégradation du rapport des forces, la perception des enjeux du combat de classe régresse. Ce qui provoque des phénomènes de repli sur soi, le developpement de réactions corporatistes, l'affaiblissement des traditions de solidarité et d'entraide, l'apparition d'éléments de rupture entre générations. Il en résulte un recul de la confiance en soi de la classe ouvrière, de son appréhension de la place qu'elle occupe dans les rapports sociaux et de sa capacité à polariser l'ensemble des couches en butte aux attaques du capital.
Avec plus de trois millions de salariés concernés, le taux de chômage est l'un des plus élevés du continent. Sa durée moyenne s'accroît régulièrement. L'ensemble des branches industrielles, du public comme du prive, se voit touche par des vagues de licenciements. Témoignant de l'ampleur nouvelle du phénomène, les categories les plus tormees sont a leur tour frappees : entre juin 1990 et juin 1991, l'inactivité a, par exemple, progressé de 25 % parmi les cadres et ingénieurs. La jeunesse demeure neanmoins la plus touchee. Progressivement, se dessinent les contours d'un marché du travail à deux vitesses : d'un côté, les « pertormants », acceptant les contraintes de la modernisation et une individualisation poussée du salaire comme du travail ; de l'autre, les « perdants » qui s'enlisent dans la marginalité sociale.
Victimes de la mondialisation capitaliste, des « nouvelles technologies » et de l'orientation conduite depuis onze ans, des secteurs entiers de la population se voient dorénavant interdire l'accès au marché du travail et à un statut professionnel stable. Venant des fractions défavorisées de la classe ouvrière ou issus de l'immigration, ne bénéficiant que d'un bas niveau de qualification et privés d'accès à une formation dont 1ls sont écartés, ils s'enfoncent dans la précarité. Un sous-prolétariat déclassé se développe ainsi, fort de centaines de milliers d'hommes et de femmes. Celul-ci se concentre notamment à la périphérie des grandes villes. La chaîne de l'exclusion se reproduit jusqu'à le placer dans une situation de dépendance extrême, qui l'éloigne toujours davantage d'une activité salariée.
En reaction, cette installation forcée dans un ghetto social engendre le recours aux expédients, à la violence, à la délinquance. L'explosion désormais régulière des banlieues est le symptôme de cette société à deux vitesses. Certes, Vaulx-enVelin n'est pas encore Los Angeles. Mais, à force de durer, la marginalité tend à produire ses propres normes. Comme le démontre le sociologue Daniel Mothé : « Les chômeurs BNQ [bas niveau de qualification] de longue durée deviennent des populations dont l'expérience de vie est souvent limitée à celle de la survie et qui donc sont obligées de passer par des expédients : travail au noir, chapardage, fausses declarations, etc. Ces pratiques transgressives deviennent, pour les exclus es seules manifestations où ils peuvent paradoxalement se socialiser 3.
Les structures traditionnelles du mouvement ouvrier s'avèrent incapables d'offrir une quelconque réponse à la demande d'une population qui fait durement les frais de la crise du système. Car le passage au pouvoir de la social-démocratie les laisse en état de décomposition avancée.
... au naufrage de la gauche traditionnelle
Les élections législatives de mars 1993 vont consacrer la mort du Parti socialiste, tel qu'il vit le jour, en 1971, sous les auspices de François Mitterrand. L stratégie d'Union de la gauche, basée sur l'alliance du PS et du PCF, avait alors ermis à une social-démocratie sortie étrillée de son soutien aux guerres coloniale le se reconstruire et de redevenir le premier parti ouvrier du pays. Répons réformiste à la radicalisation ouvrière des années soixante et soixante-dix, l'Union de la gauche avait su canaliser une aspiration de masse à l'unité et au changement social. Ce qui permit, en 1981, à François Mitterrand de se faire élire à la présidence de la République, malgré la division et l'amorce d'une dégradation des rapports de forces entre les classes. Au terme de onze années de pouvoir, à une échelle de masse, l'expérience est faite de la gestion social-démocrate de la crise. Le PS n'apparaît plus comme le parti des réformes, mais comme celui de l'ordre, pour ne pas dire du conservatisme social. C'est Alain Minc, idéologue du grand patronat moderniste, qui décrit le mieux la mutation d'une formation dont les chefs « se sont cuirassés avec le culte du réalisme à tout crin pour perpétuer l'inlassable bonheur existentiel que leur donnent les colifichets du pouvoir 4». Les procédures judiciaires qui s'abattent en cascade sur des dirigeants ou élus accusés de corruption ou de détournement de fonds publics ne peuvent que renforcer cette image d'une formation qui s' 'est installée dans la gestion du système jusqu'à en épouser toutes les tares.
Touché de plein fouet par les retombées de sa gestion des affaires publiques, le Parti socialiste voit sa substance militante s'amenuiser inexorablement. Il se réduit, peu à peu, à la charpente de ses quelque cinquante mille élus. Son encadrement tend de plus en plus à se confondre avec le haut personnel de l'appareil d'Etat. La désaffection de son électorat semble désormais irréversible. Lors du renouvellement des conseils régionaux, en mars 1992, il est tombé à son niveau le plus bas depuis vingt ans : 18,3 % des suffrages. « Le Parti socialiste souffre d'une véritable déstructuration, écrit Jérôme Jaffré, le directeur de la SOFRES, l'un des premiers instituts de sondage de l'Hexagone. Il perd ses traits constitutifs de parti des classes moyennes salariées. Or, en 1984, il obtenait ses meilleurs scores parmi les employés (25 %) et les salariés du secteur public (33 %) ; en 1992, il se concentre autour de sa moyenne nationale, y compris dans ses categories de predilection. » Plus grave encore, les motivations du vote en sa faveur, telles que les relèvent les enquêtes d'opinion, montrent à quel point il est désormais coupé de la jeunesse et des secteurs sociaux qui aspirent à changer le cours des choses : « C'est l'électorat socialiste (...) qui apparaît le plus conservateur ! Pis : si l'on distingue, dans l'électorat socialiste des législatives de 1988, les transfuges et ceux qui ont continué à voter PS aux régionales, ce sont les fidèles qui se montrent les plus réticents à l'égard du changement social. Onze années au pouvoir ont change la relation classique entre socialisme et transformation, au profit d'une équation socialisme = stabilité, porteuse d'une formule destructrice : socialisme = usures. » Une image qui n'a rien de surprenante, si l'on se souvient que, à l'occasion de son congrès « programmatique » de décembre 1991, le PS prit pour devise : « Le capitalisme borne notre horizon théorique. »
Dans ces conditions, si l'hypothèse d'un redressement relatif de l'influence socialiste demeure envisageable, celle d'une reconquête durable de ses positions semble dépourvue de toute crédibilité. Du moins sur le court ou moyen terme. Une page paraît bel et bien tournée, provoquant parmı les dirigeants de cette formatior l'amorce d'un débat sur l'avenir, dont les conséquences sont totalement imprevisibles. La tendance dominante reste celle de la transformation du PS en un « Parti démocrate à l'américaine », qui trancherait ses derniers liens avec la tradition social-démocrate et deviendrait une machine électorale apte à favoriser des jeux d'alliances diversifiées avec certains secteurs des actuels partis bourgeois. Cette option a incontestablement les faveurs du premier secrétaire, Laurent Fabius. Elle se heurtent néanmoins à deux obstacles de taille. Le principal est, naturellement, l'absence de fractions significatives du camp bourgeois prêtes à se lancer dans une pareille aventure, aux côtés d'une organisation qui paraît à la dérive. Le second est que, pour opérer semblable mutation, il faut au moins donner l'image du dynamisme, de la modernité, de la capacité à attirer les « gagneurs ». Ce qui n'est nullement le cas du PS, au terme de onze années de gestion des affaires.
Dès lors, il est probable que la nomenklatura socialiste cherchera toutes les combinaisons pouvant lui éviter le naufrage. Cela peut aller de la reconstitution de majorités de « troisième force » - telle qu'il en existait entre la SFIO et la démocratie-chrétienne dans les années cinquante - jusqu'au lancement d'une constellation de clubs ou mouvements se situant dans l'orbite du parti. Chacune de ces structures serait alors censée ramener des secteurs particuliers de l'électorat vers le porteur des couleurs socialistes à l'élection présidentielle de 1995. Il est également possible que, toutes ces tentatives échouant, tente de se reconstruire sur les décombres de l'actuel PS une petite force social-démocrate, au sens traditionnel du terme. Quoi qu'il en soit, c'est un avenir de soubresauts et d'incertitudes qui s'ouvre de ce côté de l'échiquier politique. Déjà, dans la foulée de la guerre du Golfe, une série de courants tendent à se dégager à gauche du PS. C'est notamment le cas de Jean-Pierre Chevènement et de son Mouvement des citoyens, qui s'est engagé dans la bataille en faveur du « non » à Maastricht. Ou encore du Mouvement Action-Egalité, formée autour d'Harlem Désir, l'ancien président de SOS-Racisme. Cependant, à des degrés différents, les ruptures décisives restent à venir et les clarifications commencent à peine.
Le Parti communiste eût pu, à l'instar de son homologue de l'Etat espagnol, profiter de la déroute de son ancien partenaire de l'Union de la gauche. Il n'en fut rien. Incapable de se doter d'un projet de rechange lorsque s'effondra sa stratégie d'alliance avec le Parti socialiste, violemment percuté par la désintégration des dictatures bureaucratiques de l'Est européen, il est entré dans la spirale du déclin accéléré et de la marginalisation. Les événements d'août 1991 à Moscou auront achevé de déstabiliser sa direction, lorsqu'elle apporta un soutien tacite aux putschistes. Hostile à la perestroïka gorbatchévienne mais ne pouvant ni se réclamer de l'ordre ancien ni défendre avec quelque crédit la perspective d'un socialisme démocratique, elle se retrouve privée de toute boussole. La crise interne du parti est encore aggravée par ses volte-face à répétition au plan national. Depuis son retrait du gouvernement, en 1984, il ne cesse de passer du soutien conditionnel à la critique radicale de la majorité socialiste. Tout en inscrivant son action dans le cadre d'un illusoire « rassemblement populaire majoritaire », il en revient régulièrement à des incantations en faveur d'une nouvelle union avec le PS. Ces perpétuels revirements le placent dans une situation d'équilibre si instable qu'elle peut le conduire à tous les errements pour tenter de retrouver une place sur le champ politique. On l'a vu en 1991, lorsqu'il se lança dans une campagne nationale contre l'immigration, dont les relents racistes n'étaient pas sans rappeler parfois la prose du Front national.
L'agonie du PCF s'étendra probablement sur des années. Elle se trouvera freinée par l'inexistence d'une véritable alternative à gauche des appareils traditionnels comme par l'influence qu'il conserve au sein d'une CGT qui reste la première centrale syndicale du pays. A ce stade, son déclin crée d'abord un vide dangereux qu'aucune force ne parvient à occuper. Reste que la coupure du PC avec la réalité sociale française, son incapacité à regagner du terrain dans l'électorat populaire, l'affaiblissement constant de ses liens avec les cadres du mouvement ouvrier créent une situation irréversible. D'où des soubresauts internes qui atteignent désormais leur paroxysme.
Les piliers qui assuraient jadıs au parti sa stabilité sont attectes. Le PCF se transforme de plus en plus en un réseau de coteries et de féodalités. L'essentiel de sa representation municipale attiche désormais sa dissidence, menant sa propre politique en fonction des intérêts particuliers des différents élus. Ce phénomène converge avec l'apparition des « refondateurs » communistes qui se comportent, phénomène inédit, en véritable fraction publique. L'opposition à la direction tend même à gagner le secteur « économique » du parti et des secteurs de l'appareil cégétiste. Cette désagrégation chaotique ouvre de nouveaux espaces de débat à gauche. En même temps, elle reproduit les traits négatifs ayant freiné le développement ou mené à l'échec de tous les courants communistes critiques depuis 1986 (Pierre Juquin et les « rénovateurs », Marcel Rigout et les « reconstructeurs »...). Les opposants à la direction limitent en général leurs attaques au bilan du « socialisme reel », aux errements de l'appareil bureaucratique, au fonctionnement monolithique du parti. Ils se montrent, en revanche, impuissants a dessiner une ligne alternative à celle de l'équipe dirigeante. Une situation que confortent, évidemment, l'état du mouvement social et la faiblesse de l'extrême gauche.
Du mouvement syndical, il n'émerge pas davantage de perspectives à court terme. Inapte à relever, depuis quinze ans, les défis de la crise, de la « révolution technologique » et des mutations structurelles du salariat, il s'enlise dans une véritable impasse. La fonction syndicale elle-même s'en trouve mise en doute à une large échelle. Ce qui s'exprime à travers le faible attrait qu'exercent les confédérations sur les salariés, l'apparition de syndicats autonomes ou encore par les taux d'abstention souvent importants aux élections professionnelles. Cette évolution est encouragée par les retombées de la législation sociale issue de dix ans de pouvoir social-démocrate. Complétant les phénomènes d'individualisation du travail, cette dernière tend à morceler l'action des syndicats et à encourager le corporatisme, brouillant encore leur image auprès des travailleurs. Elle favorise l'institutionnalisation accrue de leur encadrement et les conduit à exister davantage à travers leurs résultats aux élections professionnelles que par leurs capacités militantes ou leur efficacité sur le terrain.
Ce faisant, les structures syndicales s'éloignent progressivement des préoccupations des salariés. Elles tendent à reproduire des pratiques similaires à celles qui marquent la vie politique et apparaissent trequemment mues par le seul gout de la prééminence institutionnelle, l'obsession des postes acquis, la logique propre des jeux d'appareil. Les équipes militantes tendent à en porter les stigmates, en favorisant fréquemment l'émergence de cadres inexpérimentés à la lutte.
Cette évolution explique le déchaînement, en apparence irrationnel, des logiques bureaucratiques au sein de certaines confédérations. Dans la foulée des grandes grèves de 1988 et 1989, la CFDT a expulsé ses opposants dans les PTT et la Santé. La Fédération de l'Education nationale, seul cadre ayant résisté au grand schisme de la Guerre froide, vient d'exclure ses syndicats oppositionnels et ses tendances minoritaires, perdant du même coup plus de 40 % de ses adhérents. Les auteurs de ces processus scissionnistes cherchent, ce faisant, à faire prévaloir une nouvelle conception, celle d'un syndicalisme de service et de délégation au détriment du syndicalisme d'action.
La Ve République à bout de souffle
Cette terrible crise de direction du mouvement ouvrier eût dû conforter le pouvoir des possédants. Certes, ce fut le cas, le patronat parvenant à rejeter les travailleurs sur la défensive. Mais la décomposition de la gauche réformiste eut également pour effet de mettre à nu la crise de l'hégémonie bourgeoise en France.
On l'a vu à l'occasion du référendum sur les accords de Maastricht, le décalage entre le jeu institutionnel et les préoccupations populaires atteint désormais son paroxysme. Aux yeux du plus grand nombre, les projets et programmes des appareils politiques, de droite et de gauche, apparaissent ne prendre en compte ni les réalités quotidiennes ni les attentes du corps social. Dans cette réalité nouvelle, s'enracine un déréglement généralisé du système de représentation.
C'est ce qui explique que les partis de la droite classique ne profitent pas véritablement de l'asthénie de leurs adversaires. A quelques mois des élections législatives de mars 1993, ils s'avèrent en mesure de rafler une majorité absolue de sièges à l'Assemblée nationale. Cette victoire interviendra toutefois dans le contexte paradoxal où ils n'incarnent pas une solution de rechange à la politique social-démocrate.
En dépit de leur regroupement en une coalition unique, le RPR et l'UDF ne sont toujours pas parvenus a surmonter les contradictions qui les amenèrent aux défaites de 1981 et 1988. Face à un Parti socialiste dont la gestion épouse étroitement les exigences capitalistes, ils ont échoué à réunifier autour d'eux les principaux secteurs de la classe dominante et a retrouver une base sociale stable. Leur structuration apparaît comme l'héritage d'une période dont les coordonnees sont aujourd'hui dépassées. Simplement, les mécanismes institutionnels français, en figeant les rapports politiques dans une logique bipolaire, ont jusqu'alors empêché une redistribution des cartes. Cela place en permanence les partis de droite sous la menace d'une implosion, sans que leur crise parvienne à se dénouer. Dans ce contexte, la prochaine élection présidentielle sera sans doute le moyen grâce auquel les fractions en compétition pour le leadership mesureront leur force respective et chercheront à imposer l'un de leurs chefs de file.
Cette mêlée incertaine trouve son origine dans l'ébranlement de la V° République. On débouche, ici, sur l'un des traits majeurs de la situation française. Durant plus de vingt-cinq ans, les institutions créées par le général de Gaulle constituèrent le rempart solide du pouvoir bourgeois. La Constitution promulguée en 1958 et modifiée en 1962 consacra la mise en place d'un Etat fort et d'un régime bonapartiste. Les assemblées élues y virent réduire leur rôle, au profit de l'exécutif et, singulièrement, de la présidence de la République. Les partis politiques perdirent leur fonction ordinaire de pression sur le terrain parlementaire. Le pouvoir réel s'organisa autour d'un vaste corps de hauts fonctionnaires et de technocrates, soustraits à tout contrôle des institutions officielles de la démocratie bourgeoise. Cet édifice dotait, d'une part, la bourgeoisie d'un appareil coercitif puissant destiné à s'opposer aux mouvements de la classe ouvrière. Il permettait, d'autre part, de concentrer les choix politiques et économiques essentiels entre les mains du pouvoir central et des sommets de l'administration.
Tout en bouleversant l'équilibre sur lequel reposait auparavant les II° et IVe Républiques, les nouvelles institutions s'efforcèrent de péréniser l'alliance entre les secteurs dominants de la bourgeoisie et les classes moyennes traditionnelles. Une alliance sur laquelle reposa l'hégémonie bourgeoise, un siècle durant. Dans l'ouvrage déjà cité, Stanley Hoffmann en décrivait parfaitement les mécanismes : «La société reposait sur un consensus qui incluait la haute bourgeoisie, les classes moyennes interieures (comprenant à la fois les petits patrons, les fonctionnaires et les employés) ainsi que les paysans. Ce consentement general à ce que j'ai appelé ailleurs la societe bloquée tendait à sauvegarder pour l'essentiel les valeurs et les attitudes de l'ère pré-industrielle et à diluer ou retarder l'industrialisation. Or, ce consensus excluait le prolétariat industriel et créait une barrière psychologique majeure entre les travailleurs et le reste de la population. »
La dynamique de la crise économique, qui ne cessa de s'aggraver au long des deux décennies écoulées, vint s'attaquer aux bases mêmes de l'édifice. L'exacerbation de la concurrence entre les trois pôles du monde capitaliste (Etats-Unis, Japon, Europe) ; la soumission de tous les gouvernements occidentaux à la fameuse « contrainte extérieure », impliquant l'élimination des secteurs retardataires ; la déréglementation de l'ensemble des marchés et la perte, par les Etats, de leurs capacités de régulation et de planification de l'accumulation ; le renforcement de la contrainte monétaire, par une politique de restriction du crédit et de lutte contre l'inflation, entraînant une hausse des taux d'intérêt réels : tels sont les éléments qui vinrent remettre en cause le vieux bloc hégémonique qu'avait préserve l'instauration de l'Etat fort. D'autant que, conséquence de l'imbrication des économies, l'ouverture croissante du marché français heurtait de plein fouet les intérêts du petit et moyen capital. Pour ne prendre que cet exemple, le revenu net moyen de la paysannerıe ne cessa de diminuer à partir de 1975. Ce qui équivalait à une rupture du pacte implicite contracté entre elle et la grande bourgeoisie (en garantissant le revenu et la protection sociale, en échange de l'acceptation des conséquences de la modernisation de l'agriculture).
Cette rupture se traduisit par un divorce grandissant entre les partis de la droite classique et les classes moyennes traditionnelles. Perceptible sous le règne de Valéry Giscard d'Estaing, il devint patent au cours des années quatre-vingt, lorsque lesdites classes moyennes se mirent en quête d'une nouvelle représentation politique. Giscard puis Mitterrand tentèrent bien de jeter les bases d'un nouveau bloc hégémonique, fondé cette fois sur l'alliance des secteurs pertormants du capital et les fractions supérieures du salariat. L'affaiblissement du mouvement ouvrier organisé d'un côté, le ralliement du Parti socialiste au libéralisme de l'autre eussent pu permettre a celui-ci de voir le jour, en instaurant dans le pays une sorte de « consensus mou », fait de résignation à l'ordre établi, d'espoirs déçus et d'inexistence de toute solution alternative crédible. Ce projet s'est toutefois fracassé sur un double écueil. Quoiqu'elle ait acquis la confiance des possédants, la socialdémocratie se trouve aujourd'hui atteinte d'un discrédit tel qu'il la prive pratiquement de la possibilité d'en devenir le pivot. Pour sa part, la droite souffre à la fois de son impuissance à incarner une politique de rechange, la défiance qu'elle continue de générer dans l'électorat populaire et de la perte d'une partie de sa base petitebourgeoise.
D'où l'impasse politique et institutionnelle dans laquelle s'enlise le pays. Au gré des crises sociales et des changements de majorité parlementaire, les partis traditionnels ont perdu leurs fonctions de représentants des intérêts de fractions de classe particulières et d'encadrement de la société. En créant, sur la base des régions, des féodalités autonomisées des appareils nationaux et disposant d'importants moyens financiers, la loi de décentralisation (adoptée en 1982) a prolongé cette tendance. La présidentialisation croissante des institutions tend, de surcroît, à organiser la vie politique autour de machines électorales n'existant que pour assurer la promotion de leur aspirant-Bonaparte. S'ajoutant à la perte d'attrait du mouvement ouvrier traditionnel, ces facteurs engendrent une abstention qui est allé jusqu'à représenter la moitié du corps électoral.
Dès lors, la crise de la Ve République entre dans une phase nouvelle. Les équilibres politiques et sociaux sur lesquels elle reposait depuis ses orgines s'avèrent minés. Dans ses structures actuelles, l'Etat ne parvient donc plus à remplir efficacement son rôle d'unification des différentes fractions de la classe dominante et d'instrument coercitif contre le mouvement de masse. Il éprouve des difficultés croissantes à conserver la capacité d'arbitrage entre les classes que requiert la place marginale réservée au Parlement dans le cadre de la Constitution. Le discrédit du Parti socialiste met François Mitterrand en première ligne des affrontements politiques et en fait la cible de tous les mécontentements, le respon- sable désigné des désastres de la politique gouvernementale. La fonction présidentielle, clé de voûte des institutions, s'en trouve directement affectée. Enfin, le mode de scrutin uninominal à deux tours - qui assure automatiquement une majorité absolue au Parlement aux partis dominants, même s'ils ne recueillent la confiance que d'un gros tiers de l'electorat - revele sa totale inadaptation. 40 % environ des électeurs accordent à présent leurs suftrages à des formations non représentées à l'Assemblée.
En retour, se développe particulièrement, et à grande vitesse, ce phénomène que Samur Amin baptise « despotisme médiatique ». Par le monopole d'information dont ils disposent, le contrôle qu'y exercent de puissants groupes industriels et financiers, les médias - en particulier audiovisuels - sont en quelques années devenus l'un des vecteurs principaux de l'assujetisement idéologique des classes travailleuses.
On comprend que resurgisse, à intervalle régulier, un âpre débat sur la transformatión des institutions. Certains plaident en faveur d'une VI° République, d'autres pour l'instauration d'un régime présidentiel à l'américaine, tous s'accordent pour constater que la « monarchie républicaine » héritée du général de Gaulle ne peut perdurer très longtemps. Indispensable à la redéfinition de nouveaux équilibres politiques et sociaux, cette réforme se trouve pourtant bloquée par la paralysie et la désagrégation des appareils partisans qui domine la vie politique.
L'émergence de nouveaux phénomènes
Deux forces recueillent, pour l'essentiel, les dividendes de cette configuration. A droite, il s'agit du Front national. A l'autre extrémité de l'échiquier, ce sont les écologistes.
Depuis qu'il obtint, pour la première fois, des scores dépassant ses résultats groupusculaires antérieurs, le parti lepéniste n'a cessé de s'enraciner dans le tissu social français. Gravitant entre 10 % et 15 % des intentions de vote, il représente aujourd'hui une force qui pèse sur la vie du pays et contamine le programme des formations traditionnelles. La progression de ses thèses fut d'ailleurs fulgurante. En octobre 1991, 32 % des Français se déclaraient d'accord avec les idées de Jean-Marie Le Pen ; en octobre 1987, ils n'étaient que 18 %... Son implantation tend désormais à s'uniformiser ; dans vingt-sept départements, il pèse pour 15% des suffrages et plus. Dans trente-huit, il oscille entre 10 et 15% ; il n'existe plus que vingt-neuf départements où il ne franchit pas la barre des 10 %. Autant dire qu'une telle influence est de nature à réorganiser en profondeur la vie politique. Non au sens où cette force fasciste se trouverait aux portes du pouvoir, mais dans la mesure où son programme est aujourd'hui en situation d'exorciser les peurs et les fantasmes d'une fraction significative de l'électorat.
Pour l'essentiel, cette ascention est le produit de la crise sociale, de la disiocation du système de représentation politique, de la désorganisation du mouvement ouvrier. Le déchirement du tissu social sécrète un profond désarroi dans les catégories exclues de la population laborieuse. L'impasse dans laquelle se débat la droite parlementaire libère un espace au national-populisme qu'incarne le Front national. La déroute du PS et du PCF permet à la rhétorique lepéniste d'obtenir un impact auprès de certaines catégories de salariés, impact que l'on retrouve dans les syndicats. Ajoutons que les bouleversements de l'ordre international provoquent une perte générale des repères. La montée des tensions et des nationalismes en Europe centrale et orientale, l'exacerbation des concurrences entre classes possédantes du Vieux Continent soulignent le repli de l'impérialisme français sur la scène internationale. Ce dont l'extrême droite tire parti en dénonçant notamment la construction de l'Europe telle qu'elle s'opère sous l'égide des Douze.
Bien sûr, 1l faut se garder de tout raisonnement mecanique qui procederait par analogies historiques. Les formes qu'emprunte l'enracinement du Front national s'avèrent profondément différentes de l'essor des fascismes de l'entre-deux guerres. Ni ses rapports à la classe dominante, ni ses facultés d'encadrement de fractions de masse désorientées, ni sa stratégie de conquête du pouvoir ne sont semblables. Même s'il demeure, comme constante, un projet de société basé sur le culte de la force, la destruction des partis et syndicats, l'atomisation de la classe ouvrière, l'exaltation d'un « ordre naturel » fondant l'appel à la discrimination raciale. Il s'agit, en somme, d'un fascisme moderne, qui s'adapte aux coordonnées présentes du « paradoxe français ».
C'est en cela qu'il se révèle dangereux. L'audience qu'il obtient sur des questions telles que la sécurité ou l'immigration lui a permis de mettre en évidence certains aspects de la crise sociale en France. De sa pression décuplée sur la societe, decoulent deja diverses attaques contre les conquetes democratiques : limitation du droit d'asile, restriction du droit de manifestation sur des thèmes touchant à l'immigration, mise en cause insidieuse du droit des femmes à l'avortement et à la contraception... Engrengeant ces succès, il peut à présent dessiner les contours d'un projet authentiquement fasciste : défense de l'« identité française », lutte contre le « cosmopolitisme », affirmation d'un antisémitisme de moins en moins dissimulé, culte du chef et démagogie sociale prétendant répondre à la faillite des partis de la gauche traditionnelle, antiparlementarisme, défense de l'ordre moral...
S'étant heurtée à un important sursaut démocratique à l'occasion du scrutin de mars 1992, la progression du parti lepéniste semble temporairement bloquée. Mais l'influence qu'il a conquise et son développement militant peuvent demain lui permettre de profiter d'un rebondissement de la crise sociale et politique.
Pour ce qui les concerne, les écologistes occupent directement la place laissée vacante à gauche des états-majors réformistes. Ils rassemblent un électorat, certes composite, mais qui n'en veut pas moins manifester sa défiance envers le gouvernement, son rejet du discours politique classique et des institutions qui le symbolisent, son aspiration à la justice et à l'égalité, son attachement a la detense de l'environnement. De ce point de vue, leur irruption sur la scène politique n'est pas un phénomène éphémère. Pour certaines couches militantes issues de la gauche traditionnelle ou du mouvement syndical et associatif, pour des secteurs de la jeunesse à la recherche d'une réponse à leurs aspirations, ils peuvent apparaître comme une réponse face au marasme dominant. Ce qui autorise à considérer que, à travers leur existence et leur devenir, se joue partiellement le sort des recompositions futures à gauche du PS et du PCF.
Durant la première période de leur développement, à partir de 1989, les Verts se contentaient d'une activité essentiellement électorale, conjuguée avec une présence limitée sur le terrain social. Leurs succès dans les urnes les a contraints à intervenir sur des questions politiques aussi décisives que la guerre du Golfe ou le combat contre l'extrême droite. A ces occasions, ils ont dû se contronter avec d'autres courants politiques et relativiser progressivement le discours « ni droite, ni gauche » dans lequel ils s'enfermaient auparavant. De premières décantations sont apparues, amplifiées ultérieurement par la bataille rétérendaire. A cette occasion, une aile des Verts (derrière Dominique Voynet et Alain Lipietz) s'est engagée en faveur du « non », répondant ainsi à la radicalisation de la base du parti et s'écartant des préoccupations tacticiennes de certains dirigeants (comme Antoine Waechter) soucieux, eux, de jeter les bases d'une alliance avec les « partis de gouvernement » et, plus particulierement, la social-democratie.
Ces clarifications sont appelées à s'approfondir dans l'avenir. L'influence électorale des écologistes étant devenue un enjeu pour la formation de toute majorité électorale, on voit à présent se développer diverses manœuvres visant à la réintégrer dans le jeu institutionnel. La création de Génération Ecologie vise, par exemple, à contrecarrer l'essor des Verts et à doter les projets de recomposition au centre de la vie politique d'une assise élargie. Brice Lalonde plaide ainsi très clairement en faveur de la constitution d'une axe « vert, rose, bleu ». Autrement dit d'une coalition des écologistes, des socialistes et des courants libéraux de la droite.
Dans un premier temps toutefois, compte tenu de la faiblesse du mouvement social et des difficultés que rencontrent les courants critiques de la gauche, ces opérations risquent d'engendrer beaucoup de confusion dans la mouvance écologiste. La préparation des législatives de 1993 en est l'indice. Les deux partis écologistes se sont alliés au sein d'une coalition unique, qui s'avère très en retrait sur certains des objectifs avancés auparavant par les Verts. Cela place les secteurs de gauche, ceux qui s'étaient dressés contre le traité de Maastricht, entre parenthèses des processus unitaires à gauche du PS et du PCF et va retarder le débat sur l'articulation de la démarche écologiste à un projet global de changement social.
En conclusion de ce rapide tableau, on peut résumer en ces termes l'enjeu des prochaines années : ou le discrédit des grands partis, la crise politique et sociale, la désintégration de la social-démocratie déboucheront sur une recomposition à gauche; ou bien ils engendreront une nouvelle vague de démoralisation et de découragement, propre à favoriser toutes les démagogies et toutes les aventures. Le choix de la section française de la IVe Internationale consiste, bien évidemment, à travailler dans la première hypothèse. En sachant que le chemin sera long, escarpé, semé d'embûches. Et que la dégradation des rapports de forces ou l'obscurcissement des perspectives politiques représenteront des handicaps majeurs.
Il n'en existe pas moins quelques atouts. La désorganisation du mouvement ouvrier n'engendre pas la résignation à l'exploitation, comme en témoigne la radicalité d'une série de conflits récents. Les exigences d'unité et de démocratie s'expriment avec force dans des luttes que les appareils syndicaux parviennent de plus en plus difficilement à contrôler. De nouveaux terrains de confrontation (urbanisme, logement, environnement) mettent en mouvement de nouveaux secteurs sociaux. C'est à partir de ces éléments qu'il convient d'agir pour réorganiser les forces du mouvement social et refonder une perspective crédible d'émancipation des travailleurs. Cela devra s'articuler aux décantations en gestation dans le mouvement ouvrier. Bien sûr, celles-ci n'en sont encore qu'à leurs balbutiements. Mais, dans le PS ou le PCF, dans les syndicats, chez les écologistes, des courants commencent à tirer le bilan, encore partiel et souvent contradictoire, de quelques décennies de désillusions et de trahisons. Ayant déserté partis et syndicats, des milliers d'hommes et de femmes se sont réfugiés dans l'attentisme, sans pour autant céder encore à la tentation du repli. A plus ou moins longue échéance, s'affirmera une nouvelle génération militante. Par-delà des attentes et des préoccupations hétérogènes, le fiasco conjoint des modèles jusque-là offerts par les directions réformistes fera de plus en plus émerger l'exigence d'une nouvelle représentation politique des travailleurs. N'est-il pas significatif que, lorsqu'on les interroge, 82 % des symphatisants de gauche affirment qu'ils verraient d'un bon œil la création d'une nouvelle formation politique regroupant des personnalités venant du Parti socialiste, du Parti communiste et des écologistes 6 ? Un résultat commenté en ces termes par le directeur de l'institut ayant réalisé ce sondage : « Ce sont les catégories que l'on sait les plus déçues par la gauche, alors qu'elles en étaient les plus fidèles adeptes, qui se montrent les plus favorables au projet : les jeunes, les employés et les ouvriers. »
Pour se concrétiser, cette perspective demandera probablement plusieurs années. Elle appellera des clarifications rendues aujourd'hui difficiles par la désorientation ambiante. Les premiers débats mêleront des courants évoluant vers la gauche à des secteurs aux caractéristiques beaucoup plus confuses. Ils ne viendront à maturité qu'à la chaleur d'événements substantiels, de grandes luttes ou d' ebranlements politiques décisits. Seules des accélérations de cette ampleur permettront de dégager l'expérience grâce à laquelle verra le jour un nouveau mouvement ouvrier, se renouvelleront et fusionneront les générations militantes. La perspective d'un nouveau parti pour la transformation sociale disposera alors de ses meilleures chances de réalisation. C'est dans ce cadre que travaille la LCR en recherchant systématiquement l'action commune avec les forces et courants affichant la volonté de défendre une nouvelle politique à gauche, en favorisant les debats au travers desquels peuvent s'opérer les clarifications, en défendant ses propres propositions pour reconstruire l'espoir.
15 décembre 1992
1. Libération, 24 novembre 1992.
2. Stanley Hoffmann, Essais sur la France, Le Seuil, 1974.
3. Esprit, février 1991.
4. Le Nouvel Observateur, 1° août 1991.
5. Le Vote éclaté, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1992.
6. Profession politique, 4 mai 1992.