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La revue › n° 45

Etat espagnol : de la social-démocratie à la social-technocratie

Alfonso Ortí · Quatrième Internationale, n° 45 · décembre 1992-février 1993 · p. 41-50 · 4 440 mots

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Dans une perspective à long terme, la date du 28 octobre 1982 peut être sans aucun doute considérée comme l'une des plus significatives du processus historique conflictuel de l'Espagne au xx* siècle (le 14 avril 1931, le 18 juillet 1936, le 1° avril 1939, le 20 novembre 1975 ou le 15 juin 1977 ont été d'autres échéances décisives ').

Mais la véritable signification historique du 28 octobre 1982 ne réside pas dans la conquête d'une majorité absolue au Parlement par un parti jusqu'alors dépourvu de tout enracinement social, voire inexistant. Il s'agit d'une victoire tacitement concertée sur le marché électoral et du résultat d'un marketing opportuniste d envergure très limitée. Après la transition de l'après-Franco, réalisée sous un contrôle très strict, le succès électoral du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) était « annoncé », dans la mesure où il correspondait à la logique de l'équilibre final nécessaire de la monarchie parlementaire restaurée, autour du centre socio-politique d'un consensus bourgeois concerté, relativement stable et opportunément populaire.

En fait, en dépit des proclamations fracassantes des dirigeants sur les « cent années d'honnêteté » (... et « quarante de vacances »), l'appareil reconstruit du PSOE, recyclé comme instrument électoral à vocation gouvernementale centriste, représentait une cristallisation de ce même consensus bourgeois qui, dès le début même de la transition post-franquiste, avait visé à canaliser et à limiter les revendications populaires éventuelles. Par ailleurs, le sigle PSOE, vieux et vidé de tout contenu (jusqu'en 1975 poussiéreux et ridicule aux yeux des milieux universitaires), avait perdu depuis longtemps toute référence « socialiste » et « ouvrière ». Il s'était transformé, par la suite, en une marque électorale, monopolisée par un petit groupe de marchands du parlamentarisme peu importants). Cette marque pouvait être acceptée aussi bien par les pouvoirs de tait que par le centre electoral modéré ou timoré.

Toutefois, il gardait encore un vague halo de progressisme social, qui permettait a sis partisant, de essive enta bier le nom de Parti omici ce burelen C et a ses partisans excessivement bien disposes, ou peu tormes culturellement et pourquoi de très larges masses d'électeurs ont pu considérer ce parti en même temps comme le dernier rempart démocratique face à une régression possible vers une dictature militaire, et comme une forme d'auto-affirmation populaire et une expression symbolique de l'espoir de réaliser une future promotion collective plus égalitaire.

Une telle approche a été encouragée - voilà un élément historiquement décisif - par le coup d'Etat manqué du 23 février 1981. C'est cet événement qui a poussé des masses d'électeurs centristes à voter pour le groupe électoraliste restreint du PSOE reconstruit et pour le noyau ambitieux universitaire de Séville, qui avait arraché subitement le contrôle sur « ce qui restait du naufrage » de l'appareil du vieux parti très peu connu jusqu'à la veille. Désormais, on pouvait et on devait voter pour le PSOE sans crainte d'un coup d'Etat réactionnaire, militaire ou fasciste, ou même d'une instabilité politique dangereuse. Il fallait le faire après le 23 tevrier, justement pour assurer la consolidation democratique detinitive du post-tranquisme, et on pouvait miser sur le consensus tacite des pouvoirs de tait eux-memes (capital, banques, grande industrie, haute bureaucratie civile et militalre, roi, etc.).

Ces pouvoirs, qui ne cachaient pas leur inquiétude, avaient multiplie, dans les mois précédents, les signaux indiquant qu'ils souhaitaient au plus vite une stabilisation politique durable comme précondition à la stabilisation économique nécessaire. Îls étaient disposés à accepter ce qu'on appelait la « normalisation democratique » et considéraient qu'un PSOE de plus en plus modéré (et déjà, sous une forme embryonnaire, technocratique) était l'instrument le plus adéquat pour accomplir ces tâches. Il s'agissait, en dernière analyse, de donner un contenu social au pacte réalisé en 1976 entre les élites, en l'étendant à des masses populaires qui ne nourrissaient plus d'illusions sur la possibilité de solutions radicales. Cette operation avait déjà commencé auparavant, avec le pacte de la Moncloa en 19782), et avait été appuyée par le Parti communiste espagnol (PCE), de plus en plus modéré sous la direction de Santiago Carrillo. Elle était devenue plus urgente face à la nouvelle aggravation de la crise économique des années soixante-dix,

SOCIAL-DEMOCRATIE... 43 pour imposer, sans trop de résistance ouvrière et populaire, un programme sévère de stabilisation et une vaste reconversion industrielle. 28 octobre : parachèvement de la démocratie bourgeoise

Le pari des pouvoirs de fait sur le PSOE comportait donc une stratégie de stabilisation socio-économique à moyen terme et représentait en même temps, dans une optique historique à long terme, le parachèvement de l'Etat libéral a parle PSE est beaucoune conteria victoire congree de le monie de re arlementaire dans l E capables de s'imposer sur le marché électoral. Elle implique la consolidation définitive, dans un pays périphérique comme l'Espagne, de cette démocratie bourgeoise capitaliste qu'on avait tant souhaitée après cent cinquante ans de révolutions et de guerres civiles, et qui se réalisait sous sa forme historique la plus mûre, celle de l'Etat de droit libéral et social.

Ce processus représente, en même temps que la « normalisation démocratique » sur le terrain politique, la réalisation tourmentée de la deuxième modernisation capitaliste (introduction du fordisme ou de la production de masse, institutionnalisation du grand capitalisme de type corporatif, rééquilibrage du secteur I de la production de biens d'equipement par l'expansion du secteur Il de biens de consommation, industrialisation de l'agriculture et absorption de la population active agricole « excédentaire », création de l'Etat-providence et de la société de consommation, etc.). En Europe, ce processus s'était développé, en gros, entre 1871 et 1973 (transformation sociale majeure dans la première moitié du xx* siècle qui bouleverse le monde entier, en passant par les guerres mondiales et les mouvements et régimes fascistes dans le centre européen le plus déséquilibre et par les ruptures socialistes à la périphérie, avant la stabilisation de l'Etat-providence bourgeois). Dans le cas de l'Espagne, cette transformation est particulièrement tardive, déséquilibrée et conflictuelle, et s'achève avec la fin du cycle récurrent de guerres civiles, de pronunciamientos et de dictatures militaires aux xIx* et au xx siècles.

Comme nous l'avons déjà mentionné, le coup d'Etat tragi-comique avorté du 23 février 1981 a été la dernière tentative d'un coup prétorien et a mis fin à tout jamais, symboliquement, à l'étape où la répression militaire directe avait été utilisée, entre autres, pour obliger par la force des masses paysannes à se transformer en masses de travailleurs salariés, nécessaires au développement de l'industrie capitaliste. Le 23 février démontrait également que l'épouvantail de la menace d'un coup militaire, évoquée par les secteurs les plus conservateurs des prétendus partis de gauche pour justifier leur modération politique extrême, n'était qu'un tigre de papier. En fait, après que l'Espagne eut connu elle aussi la deuxième modernisation capitaliste, le pouvoir réel résidait ailleurs : dans le capitalisme multinational, les grandes puissances occidentales, les grandes entreprises privées et publiques, la Bourse, la « technostructure » representée par les hauts fonctionnaires corporatifs (semi-publics et semi-prives) et finalement dans les medias, qui avaient prouvé de façon spectaculaire, dans la nuit du 23 février, leur capacité à déterminer une situation et à exercer un contrôle idéologique.

Une fois qu'on avait dépassé la phase la plus dure de déracinement - émigration forcée à l'intérieur du pays et à l'étranger, niveau de vie très bas, surexploitation du travail, prolétarisation sociale et économique, etc. - l'intégration des masses populaires n'exigeait plus une répression pretorienne contre-productive et peu efficace (bien que la menace d'interventions militaires et policières constitue toujours le suprême recours de tout ordre bourgeois inegalitaire). En réalité, après une déprolétarisation sociale et économique partielle, réalisée par les mouvements et les régimes sociaux-démocrates, l'intégration des masses dans la démocratie bourgeoise dans presque toute l'Europe - phase culminante de la deuxième modernisation capitaliste après la Seconde Guerre mondiale et la chute du fascisme - a été réalisée par une déprolétarisation politique social-démocrate du mouvement ouvrier lui-même. On a assisté, dans le cadre de la société bourgeoise, à une réconciliation politique - ou pacte keynésien pour l'instauration de l'Etatprovidence - entre le mouvement syndical et les organisations capitalistes : ce qui a comporté l'avènement au gouvernement, à la suite de victoires électorales, de partis qui, pour leurs origines et symboliquement, étaient représentatifs de la classe ouvrière, devenue majorité de la population (en Europe, dans la période allant de 1950 à 1960). C'était le processus final et nécessaire de la stabilisation de la démocratie bourgeoise elle-même, une sorte de « social-démocratisation » politique. Les acquis réformistes de l'Etat-providence qui en découlaient, en renforçant le développement capitaliste et l'« embourgeoisement » de toutes les structures sociales, ont modelé la société bourgeoise de masse par une triple intégration « normalisatrice » des masses travailleuse : - intégration dans la société de consommation (identification indifférenciée avec les valeurs hédonistes de l'individualisme possessif bourgeois) ; - intégration dans l'univers des médias (adaptation idéologique aux messages consensuels des médias); - intégration dans le système électoral (participation acritique aux rites électoraux consommés entre des partis de plus en plus indifférenciés).

Les nouvelles classes moyennes au pouvoir

Le gouvernement post-franquiste du PSOE est formé en décembre 1982 : il doit mettre fin aux conflits de la deuxième modernisation capitaliste et achever la stabilisation conservatrice de la démocratie bourgeoise. Composé d'un personnel jeune, qui assure la relève de la veille bourgeoisie franquiste, corrompue et incompétente, par la brillante génération universitaire de 1968, il n'a rien à voir avec les gouvernements socialistes et républicains de la période de la guerre civile. Il représente la combinaison d'arrivistes politiques peu connus, mais audacieux (expression des classes moyennes inférieures en expansion, qui s'étaient développées dans la société de consommation franquiste elle-même), et de ce que nous pouvons appeler la traction technocratique de la génération de 1968 (expression, à son tour, du changement de génération qui s'opère, au niveau de la grande

SOCIAL-DEMOCRATIE... 45 bourgeoisie, par l'intermédiaire des jeunes lions d'une nouvelle bourgeoisie technocratique, qui correspond mieux aux besoins néo-capitalistes corporatifs d'une mentalité cosmopolite et d'une plus grande compétence technique). Les technocrates post-socialistes des gouvernements de Madrid des années quatre-vingt proviennent, généralement, des anciennes « facultés rouges », les facultés d'économie des années soixante, avant-garde de la lutte antifranquiste. Ils sont très cultivés et brillants mais, en même temps, avides de pouvoir. Après une radicalisation théorique éphémère, qui les avait amenés à se servir du marxisme comme d'un instrument de lutte contre la dictature franquiste et pour l'affirmation de leur propre pouvoir, ils commencent à jouer leur véritable rôle : celui de l'avant-garde de la nouvelle frontière — transnationale et cosmopolite, mais dependante et spéculatrice - de la bourgeoisie espagnole, dont beaucoup d'entre eux étaient les rejetons. Plus concrètement, les technocrates post-socialistes représentent l'intégration définitive dans le bloc de pouvoir de ce qu'on peut appeler les classes moyennes fonctionnelles, résultat de l'accroissement fabuleux du surplus capitaliste alloué au paiement de la technostructure professionnelle. Ainsi, la composition des gouvernements du PSOE des années quatre-vingt correspond à une alliance tacite entre les deux fractions des classes moyennes fonctionnelles (enracinées avant tout dans le secteur des services), engendrées et accrues par la vague de développement du capitalisme de consommation (dépendant et suiviste) des années soixante.

D'un côté, les dirigeants les plus représentatifs du PSOE se lient aux classes moyennes fonctionnelles inférieures (employés, vendeurs, cadres intermédiaires, membres de couches inférieures des professions libérales, fonctionnaires moyens, etc.), produits du développement des services urbains et inspirées par un sentiment euphorique de promotion sociale. L'image bicéphale de la direction du PSOE, représentée par le tandem complémentaire Gonzalez-Guerra, exprime bien une telle origine et sensibilité, typique d'une attitude de démocratisation diffuse et indifférenciée, liée à l'esprit de consommation de masse. Ces dirigeants, enseignants universitaires de Séville très peu connus, peuvent être considérés comme des activistes des classes moyennes inférieures. En même temps, ils ont compris qu'il stat possible d'utiliser, pour construire un pouvoir personnel, les restes de cr SUE aur n'avait eu aucune influence dans l'opposition et encore moins dans la lutte active contre le régime franquiste dans les années soixante. Il faut ajouter, toutefois, que leur force provenait également du fait que les sociaux-démocrates allemands, à la recherche de jeunes organisationnellement capables, les avaient cooptés par l'intermédiaire de Willy Brandt.

D'un autre côté, les technocrates qui allaient orienter la politique économique des gouvernements du PSOE étaient, face aux deux figures de proue, Gonzalez et Guerra, les représentants des classes réellement hégémoniques : les classe moyennes supérieures fonctionnelles (directeurs, gérants, techniciens supérieurs, hauts fonctionnaires des nouvelles générations, etc.). En disposant d'un pouvoir croissant et avec des rétributions très élevées, cette classe de fonctionnaires, principaux bénéficiaires sociaux du développement des années soixante et impatients d'écarter les gérants incompétents de l'époque franquiste, constituait une technostructure à cheval entre la grande entreprise privée et l'administration publique et jouait le rôle d'une nouvelle fraction de la grande bourgeoisie en lien avec la vieille bourgeoisie entrepreneuse et capitaliste. Nouvelle image de la domination capitaliste, ces nouveaux gérants technocratiques étaient, plus que n'importe quelle autre fraction sociale, des puritains du pouvoir, des adeptes fanatiques d'un principe inflexible de rationalisation (qui, dans les conditions objectives données, s'identifiait entièrement avec le principe de rentabilisation du capital). Ils estimaient que leur mission historique définitive était de discipliner les masses travailleuses en utilisant le bistour de la reconversion, et que leur enrichissement etait la consequence naturelle de la rationalité compétitive du système capitaliste. Cachés derrière le sigle du PSOE et le couple paradoxal Gonzalez-Guerra, qui régnait plutôt que gouvernait, et résolument appuyés par l'instinct de pouvoir conservateur de plus en plus réactionnaire de Gonzalez, ils se plaçaient dans les ministères économiques fondamentaux (Economia y Hacienda, Industria, par la suite Obras publicas, etc.), d'où ils allaient imposer et diriger toute leur politique de reconversion industrielle et de contrôle strict sur la classe ouvrière.

Toutefois, une telle alliance et une telle composition du gouvernement du PSOE lui-même, basées sur les classes moyennes fonctionnelles, hégémonisées par les technocrates de la grande bourgeoisie, étaient perçues d'une façon confuse par les grandes masses de la population, en premier lieu par les travailleurs. Le souvenir historique des vieux militants du PSOE de l'époque républicaine (dont certains etaient pourtant trop vieux pour comprendre ce qui etait en train de se passer), les références formelles à la prétendue nature ouvrière d'un parti qui n'était plus qu'un parti d'arrivistes et de carriéristes, et les espoirs tout à fait légitimes des gens simples contribuaient à entretenir le mythe de l'ouvriérisme du PSOE, surtout aux yeux de ceux qui n'en avaient pas une connaissance directe. Ce mythe était nourri sans vergogne par des idéologues qui n'hésitaient pas à présenter le PSOE comme un parti de la classe ouvrière. Ce sont surtout les partisans d'Alfonso Guerra, démagogue surdoué, comparables aux partisans de Lerroux 3 au début du siècle à Barcelone, qui ont joué un tel rôle en exprimant un ressentiment de masse diffus et indifférencié, surtout pendant la deuxième transition postfranquiste (1979-1982).

Du réformisme franquiste à la social-démocratie de masse

Il s'agissait d'un ressentiment nourri par l'absence d'une véritable conscience de classe et de réelle culture politique de la part de larges secteurs de travailleurs fraction critique et idéaliste qui se réclamait toujours de la tradition marxiste de T'aile gauche du parti, le « guerrisme » - en dernière analyse, comme le « lerrouxisme », expression de l'« arrivisme plébéien » des classes moyennes inférieures

SOCIAL-DEMOCRATIE... 47 fonctionnelles - devenait le seul point de référence socialisant ou « de gauche » du PSOE triomphant. C'était une référence populaire - « populacière » beaucoup plus que « populiste » - de plus en plus détériorée et de moins en moins crédible. Pourtant, elle constituait la seule compensation symbolique aux yeux des masses travailleuses les moins conscientes ou les plus timorées, qui avaient voté pour le PSOE avec un enthousiasme nourri d'illusions jusqu'en 1982 et avec une acceptation résignée du moindre mal depuis 1985.

En fait, face à l'orientation économique sévère imposée dès le début par la fraction technocratique hégémonique du gouvernement du PSOE, les masses travailleuses, de plus en plus désarmées et dépourvues de toute alternative, ont continué à voter pour le PSOE afin de maintenir la démocratie formelle et un minimum de conquêtes sociales de l'Etat-providence. En dernière analyse, la politique de restructuration capitaliste du gouvernement, aux dépens de la classe ouvrière, comportait une reconversion de la social-démocratie classique (keynésienne) en une social-technocratie transnationale (post-keynésienne). En effet, si on voulait sortir de la crise des années soixante-dix et quatre-vingt, révélatrice des limites du modèle fordiste-keynésien, sans mettre fin à l'hégémonie du capital, il fallait opérer une reconversion industrielle profonde avec suppression d'entreprises et de postes non « rentables », de même qu'une rationalisation du travail, avec suppression d'une partie de la force de travail, une discipline stricte dans les entreprises, un chômage et travail precaire massits, un accroissement de la productivité par l'introduction de technologies nouvelles, etc.

Le nouveau PSOE post-franquiste avait eu la malchance d'arriver au pouvoir au moment même où le modèle social-démocrate classique avait atteint ses limites et commençait à se décomposer. Ce modèle avait été possible dans le cadre des conditions économiques favorables qui avaient permis de construire |' Etat-providence en Europe occidentale capitaliste dans les années cinquante et soixante. Paradoxalement, à cause de la guerre civile de 1936, cela ne s'était produit en Espagne qu'à la fin des années soixante, sous la contrainte de l'intégration dans le capitalisme occidental et dans une mesure tout à fait insuffisante. C'est la dictature franquiste elle-même - et non la social-démocratie - qui avait géré ce processus, sous la forme d' un Etat-providence de consommation.

Ainsi, le destin historique a confié au PSOE post-franquiste, reconstruit de façon improvisée, la mission et la fonction politique de gérant de la nouvelle social-démocratie transnationale et néo-technologique. Typique des pays de l'Europe du Sud les moins développés, cette social-démocratie était caractérisée par une formule idéologique, politique et sociale de restructuration économique procapitaliste et de réalisation de la troisième révolution industrielle, moins radicale que le libéralisme brutal de Reagan-Thatcher. Dans les conditions sociales plus défavorables de l'Europe du Sud, les gérants du post-socialisme avaient besoin d'un soutien plus important des masses travailleuses, et donc devaient mener une politique sociale moins agressive, s'affronter moins aux syndicats ouvriers et mettre davantage l'accent sur les acquis de l'Etat-providence.

Ceci dit, cette approche de la social-démocratie de masse correspond avant tout à un processus de fond - post-keynésien - de restructuration du capital, qui exige une déstructuration de la classe ouvrière. Il s'agit, comme l'indique, entre autres, Michel Aglietta, d'une nouvelle forme de régulation du capital. Face à l'épuisement de la productivité du modèle fordiste vers la fin des années soixante (phénomène de « stagflation ») et à la force structurelle accrue de la classe ouvrière grace au plein emploi (Arrghi) , on vise à mettre fin à ce plein emploi pour affaiblir la résistance ouvrière. Qui plus est, la social-démocratisation pro-capitaliste, favorisée, au niveau des forces productives, par la voracité faustienne des technologies nouvelles, tend à une reconversion industrielle permanente, dans le cadre d'une internationalisation du travail provoquée par la maximalisation de la rentabilité du grand capital transnational. Cela amène à un accroissement du travail précaire et à une précarité de la requalification professionnelle, afin de créer une masse de travailleurs flottants, correspondant aux intérêts d'une restructuration constante, qui permette de profiter des avantages comparatifs à chaque moment de l'innovation technologique accélérée. C'est un processus qui tend à entrer directement en conflit avec les syndicats, en dérégulant le marché du travail, en poussant à la désyndicalisation, en stimulant l'« individualisation » des travailleurs et en décomposant la classe ouvrière.

Ainsi, la social-démocratie, qui, après la deuxième révolution industrielle, avait exprimé politiquement les revendications socialisantes du mouvement ouvrier, s'est transformée en une technocratie œuvrant à l'adaptation de la classe ouvrière aux nouvelles exigences de la rentabilité patronale à l'ère du dynamisme permanent de la troisième révolution industrielle. En Espagne, entre 1982 et 1985, la restructuration capitaliste nécessaire pour intégrer l'économie espagnole dans le capitalisme transnational avec un rôle subordonné, tâche fondamentale du gouvernement du PSOE, amène à une reconversion industrielle social-technocratique, qui achève cette démobilisation du mouvement ouvrier après la transition postfranquiste, dont le Pacte de Moncloa a été le point de départ. Cette reconversion, imposée incontestablement par l'aggravation de la concurrence sur un marché mondial dominé par le capital transnational des grandes puissances, est réalisée sans aucun projet alternatif et sans le moindre esprit créatif, dans une optique suiviste, purement liquidationniste et répressive. Miguel Boyer n'a pas hésité à utiliser une métaphore pertinente en disant qu'il fallait tout simplement « s'accrocher à la locomotive nord-américaine », évidemment comme « dernier wagon ».

On a ainsi préparé l'étape de splendeur de l'économie spéculative des années 1986-1989, avec des taux d'intérêt élevés, l'ouverture illimitée aux investissements étrangers, la vente de toute sorte de biens espagnols et une désindustrialisation progressive sans remplacement. D'un point de vue politique et social, les opérations de reconversion industrielle déstructuraient profondément la classe ouvrière traditionnelle par un taux très élevé de chômage chronique (jusqu'à 22 % à certains moments) et de travail précaire (jusqu'à 33 %). En même temps, la propagande gouvernementale, visant à faire accepter ces opérations, nourrissait de taçon obsessionnelle la mythologie des technologies nouvelles, prétendument destinées à résoudre magiquement tous les problèmes de la production, et de l'obsolescence définitive d'une classe ouvrière qui serait remplacée par la « cybernétisation » de tous les processus et l'utilisation de robots intelligents et dociles.

SOCIAL-DEMOCRATIE... 49 Cette obsolescence ouvrière serait contre-balancée par la formation de nouvelles élites « néo-technologiques », sur-qualifiées et dotées d'un niveau très élevé de compétitivité technique, évidemment au service d'une rentabilisation nécessaire et inexorable de tous les processus de la vie sociale. Hiérarchisation technologique, compétitivité sur les marchés et entre individus, rentabilisation pro-capitaliste et succès économique immédiat en tant que but « rationnel » absolu : voilà la structure idéologique du système de valeurs du post-socialisme, face à l'euphorie croissante des couches supérieures des classes moyennes fonctionnelles ayant la tâche de réaliser, avec lucre, les nouvelles valeurs de la phase d'expansion de la fin des années quatre-vingt.

De la fin de l'histoire à la fin de l'euphorie spéculative

Encouragées par la formule « En Espagne, on peut gagner beaucoup d'argent en peu de temps », I'« enrichissez-vous » de Carlos Solchaga, reconverti de ministre de l'Industrie en ministre de l'Economie (après la sortie de Boyer qui avait choisi d'entreprendre des activités financières très lucratives), toutes les couches du capital national et transnational favorisées par la reconversion économique d'ensemble se lancent dans des opérations spéculatives effrénées. Ces gens sont présentés par les médias comme les « nouveaux entrepreneurs » et les grands créateurs de richesse nationale. demiet anches d semplacerde la nore postival aides oulogien nouvelles plus productives, qui créent un surplus fabuleux. Elle est produite, avant tout, en dehors de l'Espagne, mais après l'intégration dans la CEE, en 1985, afflue constamment vers le pays par des ventes de toute sorte de valeurs. En même temps, on assiste à une « financiérisation » croissante de l'économie, basée sur une augmentation croissante des profits par rapport aux salaires réels (Jesus Albarracin). Cela correspond à la culture de consommation qui, comme Kenneth Galbraith l'a dénoncé, favorise uniquement les classes possédantes (capitalistes et grands rentiers) par une politique, appliquée dans tout le monde occidental, d'impôts réduits et de taux d'intérêt très élevés.

A la fin des années quatre-vingt, de nouveaux riches et « requins », principaux bénéficiaires de la dernière restructuration socio-technocratique, commencent à apparaître aussi en Espagne. C'est le moment où les mythes de la post-modernité aboutissent à la proclamation, par le fonctionnaire du Département d'Etat d'origine japonaise Fukuyama, de la « tin de l'histoire » avec le triomphe détinitit du libéralisme (capitaliste) comme forme supérieure et ultime de l'humanité. A leur tour, les vieux et les jeunes idéologues du PSOE redécouvrent l'individualisme méthodologique, en nous racontant que le poussiéreux homo oeconomicus, calculateur, égoiste et rationnel, de la micro-économie néo-classique de la demande des années soixante-dix et quatre-vingt explique d'une façon adéquate le comportement des requins et des spéculateurs, proposé comme forme unique et suprême du rationalisme raffiné de l'individu supérieur (bourgeois).

Toutefois, les fastes de 1992, qui auraient dû marquer aux yeux des dirigeants du PSOE le point culminant de leur modèle de croissance, coïncident avec la fin de l'euphorie spéculative, typique de l'économie de casino dans laquelle des masses astronomiques de capitaux circulent presque sans rapport avec les processus réels. En même temps, cette irrationalite et ce gaspillage vont de pair avec une dualite sociale croissante entre les nouveaux riches et les bénéficiaires de rétributions très élevées, d'un côté, et les chômeurs et les gens marginalisés, de l'autre. Comme Albarracin et Montes l'ont souligné, il est devenu nécessaire de faire éclater la bulle financière par un assainissement du système, impliquant la destruction d'une partie du capital financier. Cela suppose la fin non seulement du capitalisme spéculatif et de casino, mais aussi, fondamentalement, du néo-libéralisme radical, qui l'avait engendré. C'est une phase ou un moment de la restructuration capitaliste, qui correspond au passage du modèle fordiste-keynésien, en tant que modèle d'équilibre de la deuxième révolution industrielle, au nouveau modèle de rééquilibre, qui caractérise la troisième révolution industrielle ou révolution technoscientifique.

Ce rééquilibrage devra coïncider avec une nouvelle phase d'assainissement politique et social, condition pour éviter une dégradation complète du système. Cela implique une récupération du rôle dénié de l'Etat et de la primauté du facteur public face aux mythes fallacieux du marché libre. On pourra assister ainsi à une nouvelle phase de « resocialisation » réformiste permettant, au moins, une reconsolidation de l'Etat-providence, une récupération du plein emploi, etc., comme des éléments fondamentaux du système. Mais la forme et la profondeur de cette nouvelle phase dépendront, dans une large mesure, d'une nouvelle mobilisation de toutes les couches des classes subalternes pour une démocratisation sociale et antilibérale et anti-hiérarchique, allant au-delà de la social-technocratie. Il s'agit d'une mobilisation nécessaire, mais incontestablement très difficile. La prétendue fin de l'histoire s'est réduite à la fin de l'euphorie spéculative.

novembre 1992

1. Le 14 avril 1931 est la date du renversement de la monarchie, le 18 juillet 1936 celle du commencement de la guerre civile, le 1ª avril 1939 celle de la fin de la République, le 20 novembre 1975 celle de la mort de Franco et le 15 juin 1977 celle des premières élections législatives post-franquistes.

2. Le Pacte de la Moncloa, pacte de concertation socio-politique classique, a été adopté sous l'implusion du Premier ministre de l'époque, Adolfo Suarez, en octobre 1977.

3. Alejandro Lerroux, dirigeant du Parti radical, qui a évolué d'orientations de centregauche vers des positions réactionnaires, a été Premier ministre entre 1933 et 1936.

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