Il était déjà clair au cours de la deuxième moitié de 1991 que l'Italie entrait dans une crise économique, sociale et politique globale. Les dix premiers mois de cette année ont contirmé ce diagnostic au-delà de toute attente : c'est la crise de loin la plus grave que le pays connaît depuis la fin de la guerre, et c'est l'establishment bourgeois de quatre décennies qui est remis en question.
Bref rappel historique
Il nous semble utile de revenir rapidement en arrière pour esquisser un tableau très synthétique de presque un demi-siècle d'histoire.
Dans la crise qui éclate à la chute du fascisme et dans les dernières années de la guerre, on assiste à un réalignement et à une recomposition de toutes les classes sociales. La bourgeoisie industrielle et financière, qui avait lâché le pouvoir fasciste à partir du moment où celui-ci était apparu voué à la défaite militaire, mise sur l'alliance étroite avec les puissances dites democratiques pour etablir le cadre général de la reconstruction du pays. Mais, étant donné le rapport de forces, elle adopte une politique d'unité nationale, c'est-à-dire de collaboration, y compris au niveau gouvernemental, entre ses partis et les partis se réclamant du mouvement sante de Pres Talons cue pes de de valeur ete papays unere aussi bien aurai ouvrier. Rappelons qu'à secteurs importants de la petite bourgeoisie urbaine et de l'intelligentsia, que les ouvriers avaient imposé des formes de dualité de pouvoir surtout dans les grandes entreprises du Nord, que dans le Sud il y avait eu des occupations de terre, que des revendications démocratiques assez radicales étaient très largement avancées et que l'idée de la nécessité d'un changement qualitatif de société avait inspiré la majorité des protagonistes actifs de la lutte antifasciste.
Dans un tel contexte, 1l était impossible pour les classes dominantes, de même que pour les gouvernements des puissances occidentales victorieuses, d'envisager un affrontement direct avec la classe ouvrière et ses partis. Un « compromis » était nécessaire. Il s'est avéré dès le début réalisable parce que les partis ouvriers acceptaient le partage international des sphères d'influence fixé à Yalta, et renonçaient explicitement à toute stratégie visant à remettre en question les bases socioéconomiques du système.
C'est Togliatti lui-même qui a expliqué dans les termes suivants le sens de ce compromis : « La nature du compromis ne pouvait se baser que sur les points suivants : renoncement à des orientations économiques du type révolutionnaire ; direction de la vie économique - donc, aussi de l'assainissement financier et de la reconstruction - laissée, pour l'essentiel, aux mains des forces conservatrices ; engagement de la part de tous les partis à rechercher les solutions politiques fondamentales : défense, sur le terrain syndical, des conséquences éventuelles, antisociales et antinationales, d'une politique économique conservatrice qui serait marquée par un libéralisme effréné ; par conséquent, liberté d'action syndicale, réformes minima sur le terrain agraire et, en même temps, développement de l'initiative populaire pour faire face, sous une certaine forme, aux nécessites les plus urgentes et à la situation angoissante des masses » (Rinascita, 8 août 1946).
On pourrait dire, à la rigueur, que ce compromis s'est réalisé par l'adoption de la nouvelle Constitution, effectivement assez avancée du point de vue démocratique. Mais il ne s'est pas du tout réalisé au niveau de la direction politique et encore moins au niveau social. Ainsi, la politique d'unité antifasciste et nationale des années 1944-1947 n'a été que la condition préalable de l'opération d'ensemble de reconstruction de l'économie capitaliste et de l'appareil d'Etat bourgeois bouleversé par la Seconde Guerre mondiale et la guerre civile. Les étapes marquantes de ce processus ont été la rupture de l'unité nationale en 1947, en accord avec le gouvernement des Etats-Unis, la victoire électorale de la Démocratie chrétienne (DC) aux élections d'avril 1948, la rupture de l'unité syndicale, à la suite des mobilisations provoquées par l'attentat contre Togliatti en juillet de la même année, et l'intégration de l'Italie dans l'OTAN en 1949. La réforme agraire, qui est réalisée par la suite, tout en étant extrêmement timorée, a introduit des changements notamment dans le Sud, en provoquant une recomposition et « modernisa- tion » partielles de certaines couches des classes dominantes et en jouant, en dernière analyse, comme un facteur de stabilisation relative.
Finalement, Fitalle reconstruite a pu protiter du boom économique prolonge de _ economie capitaliste mondiale. L'instrument politique essentiel de toutes ces opérations a été un parti qui, tout en étant fondamentalement bourgeois, avait réussi à s'assurer une large base de masse, grâce aussi bien au soutien actif de l'Eglise, d'organisations catholiques laïques et d'organisations de couches de la petite et moyenne paysannerie qu'à des mesures économiques bien ciblées visant à creer des clienteles très importantes du point de vue électoral.
Néanmoins, le mouvement ouvrier, de même que le mouvement paysan, réussit à maintenir tout au long de cette période une force considérable (présence et activite des syndicats, développement des coopératives, rôle des municipalités rouges, poids culturel des intellectuels de gauche, etc.). En même temps, déjà à partir de 1953, des ditticultes et des tensions surgissent dans la coalition gouvernementale centriste. C'est le début d'un processus de reflexion sur la nécessité d'une rationalisation ultérieure des structures économiques et d'une recomposition du cadre politique visant à permettre un élargissement du bloc gouvernemental hégémonique. Ce sont, avant tout, des secteurs capitalistes parmi les plus dynamiques, dont FIAT, qui poussent dans cette direction.
L'aboutissement de tout cela se traduit par l'adoption de la politique dite de centre-gauche, en 1903-1964. Le but etait de coopter une partie du mouvement ouvrier et de diminuer le poids spécifique des secteurs les plus conservateurs des classes dominantes.
En fait, des changements se produisaient au niveau socio-politique. La bourgeoisie agraire perdait du terrain ; certaines couches moyennes rurales, liées dans une large mesure au mouvement ouvrier depuis la fin de la guerre, se rétrécissaient ; la base sociale de la DC elle-même subissait des transformations : alors que sa base paysanne se réduisait à la suite des changements socio-économiques du pays, le poids d'une petite bourgeoisie urbaine, qui profitait, directement ou indirectement, du boom économique, augmentait. Sur le terrain plus strictement politique, la naissance du centre-gauche a été aussi un sous-produit de la crise du stalinisme en 1956, à la suite de laquelle le Parti socialiste italien (PSI) avait largué ses amarres en mettant fin à toute unité d'action avec le Parti communiste italien (PCI).
Le bilan qu'on peut tirer synthétiquement de l'expérience de centre-gauche est qu'elle a favorisé une stabilisation relative avant et après la crise de 1968. Surtout, la tentative de cooptation du Parti socialiste dans le bloc gouvernemental a, du point de vue bourgeois, parfaitement réussi, avec des effets négatifs à long terme sur l'ensemble du mouvement ouvrier. Mais les résistances conservatrices se sont avérées trop puissantes pour que des réformes un tant soit peu audacieuses soient réalisées. Qui plus est, le centre-gauche s'est heurté dès le début, deja en 1963, a une situation économique difficile et, par la suite, a dû faire face à l'onde longue dépressive depuis la moitié des années soixante-dix.
Nous ne revenons pas ici sur la crise socio-politique de 1968-1971. Nous nous limitons à rappeler que cette crise a mis en évidence la portée limitée et contradictoire de la reconstruction capitaliste du pays, le potentiel des forces non cooptées dans le système, dont le mouvement des étudiants, le rôle hégémonique renouvelé d'une classe ouvrière qui s'était structurellement renforcée, l'ampleur de la contestation parmi des couches moyennes et la possibilité d'ouvrir des brèches dans les appareils de domination au sens large.
Les grandes mobilisations sociales de cette période ont déterminé une évolution du rapport de forces et permis au mouvement ouvrier tant d'arracher de nouvelles conquêtes partielles importantes que de relancer des conquêtes précédentes qui avaient subi une érosion progressive. Mais, a cause, d'un côté, des orientations des dirigeants du PCI de même que des dirigeants syndicaux et, de l'autre, de l'enracinement social très partiel et de l'inconsistance stratégique de l'extrême gauche, le cadre politique n'a pas changé au niveau national. Un changement, par ailleurs tout à fait limité et éphémère, ne s'est produit que plus tard, lorsque la vague montante venait de s'épuiser.
Cela ne doit pas apparaître comme paradoxal. En effet, l'évolution du rapport de forces ne s'est exprimée au niveau électoral qu'en 1975-1976, avec l'avancée spectaculaire du PCI. Qui plus est, c'est plus ou moins à la même époque qu'éclate la crise économique la plus grave depuis les années trente. Le bloc gouvernemental a donc besoin d'une neutralité bienveillante, voire d'un soutien de la part du PCI, et il l'obtient. C'est un bref interlude, mais d'une assez grande portée. La politique de solidarité nationale, combinée au cours de plus en plus droitier des directions syndicales, a permis à la bourgeoisie et à ses gouvernements - basés essentiellement sur la collaboration entre la DC et le PSI - d'aborder sans de trop graves difficultés la phase de restructuration et d'offensive anti-ouvrière qui devait se développer davantage dans les années quatre-vingt.
Ainsi, y compris grâce à la relance conjoncturelle qui a suivi la crise de 19811982, un équilibre relatif - et précaire - se rétablit, qui comporte notamment : -une nouvelle croissance économique dans les régions du Nord ; - un renforcement partiel des classes moyennes, entre autres, avec l'émergence de nouvelles couches aisées ; - des nouveaux « équilibres » dans le Mezzogiorno, avec l'intégration croissante des « pouvoirs occultes » dans les institutions, dans les rouages politiques et même dans les mécanismes d'accumulation économique ; - une « domestication » accentuée du mouvement ouvrier, de plus en plus incapable de représenter une alternative crédible.
Nous n'avons pas besoin de rappeler que la crise déchirante des pays d'Europe orientale et de l'URSS, dans la deuxième moitié de la décennie, donnait au nouvel équilibre, a contrario, l'apparence d'une plus grande solidité et, encore plus, nourrissait de nouveaux espoirs d'un dynamisme plus substantiel pour les années quatre-vingt-dix.
La situation se détériore à nouveau
L'évolution réelle a déçu de tels espoirs : une nouvelle situation critique s'est dessinée. On peut résumer ainsi les facteurs qui y ont contribué, à des niveaux différents, mais avec des effets dans une très large mesure convergents :
- la persistance de l'onde longue dépressive et sa combinaison avec les nouvelles tendances conjoncturelles à la stagnation et à la récession qui ont frappé toute une série de secteurs, et notamment des secteurs gérés par l'Etat, y compris ceux qui avaient connu des restructurations importantes, avec des répercussions très négatives sur l'emploi et surtout sur l'accès des jeunes au marché du travail ;
- un endettement public colossal, qui pousse constamment à l'émission de bons du Trésor, ce qui réduit la possibilité d'investissements productifs ;
- les échecs essuyés sur le terrain de l'internationalisation croissante de quelques groupes industriels parmi les plus puissants (Olivetti, Pirelli et même ¡AI 'érosion du niveau de vie de secteurs de travailleurs, entre autres à la suite d'une neutralisation substantielle des mécanismes de l'échelle mobile des salaires, et les menaces sur le niveau de vie de certaines couches moyennes ;
- l'usure de certains instruments traditionnels de la domination bourgeoise et democrate-chretienne (faillite ou presque de secteurs publics, bouillons de culture de clientèles de tout acabit, et éclatement de la Fédération italienne des consortiums agricoles (Federconsorzi), traditionnellement utilisée sans scrupule dans le but d'influencer de larges couches de la paysannerie) ;
— aggravation des problèmes posés par l'immigration dite extra-communautaire et croissance spectaculaire des phénomènes racistes.
C'est dans un tel contexte, par ailleurs, que des représentants du grand capital et des airgeants des organisations patronales ont commence a soulever, de taçon de plus en plus ouverte et critique, le problème d'un appareil politique éléphantesque, trop coûteux, corrompu et plus préoccupé de défendre ses privilèges de caste que d'accomplir les fonctions qui, en principe, devraient être les siennes.
La situation s'est encore détériorée, de façon spectaculaire, tout au long de l'année 1992.
Tout d'abord, les élections législatives du 5 avril ont marqué une nouvelle étape de la crise du système politique '. Le bloc gouvernemental, composé de la Démocratie chrétienne, du Parti socialiste italien, du Parti social-démocrate italien (PSDI) et du Parti libéral italien (PLI), ne dispose plus de la majorité, même s'il peut compter sur une majorité exiguë de sièges. Qui plus est, la DC n'est plus en condition de jouer son rôle hégémonique traditionnel.
Aucune alternative ne se dessine pour autant. Le trait principal en est une fragmentation croissante, avec une gauche affaiblie dans son ensemble, plus divisée que jamais, et l'émergence de forces localistes multiples ; les formations qui n'ont pas atteint le quorum nécessaire pour avoir des élus ont obtenu, dans leur ensemble, environ trois millions de voix, c'est-à-dire plus que deux des quatre partis au gouvernement, du Parti républicain italien (PRI) et aussi du Parti de la refondation communiste (PRC).
Il est vrai que l'opposition de droite - fondamentalement la Ligue du Nord et le Mouvement social italien (MSI) - a remporté des succès incontestables, notamment la Ligue du Nord sur laquelle nous reviendrons plus loin. Mais celle-ci n'a pas une implantation nationale et les néo-fascistes n'ont progressé, en ligne générale, que dans les régions où les Ligues ne sont pas présentes ou restent tout à fait marginales. En fait, dans le Mezzogiorno, aussi bien la DC que le PSI ont maintenu, voire légèrement accru, leur influence, grâce à leurs liens avec les forces les plus conservatrices et même au soutien qu'ils ont obtenu encore une fois de la mafia et d'autres organisations similaires.
C'est cette impasse qui a relancé immédiatement après les élections le débat sur les réformes constitutionnelles et, en premier lieu, sur la réforme du système électoral. En principe, le projet serait de supprimer la proportionnelle en favorisant ainsi l'émergence éventuelle de majorités parlementaires, y compris ne correspondant pas à des majorités d'électeurs. De nouvelles elections devraient avoir lieu avec les nouvelles règles, bien avant l'échéance régulière de cinq ans. En fait, une commission parlementaire, composee de deputes et senateurs en nombre egal, a été mise sur pied. Sa tâche ne sera pas facile et il n'est pas exclu qu'elle soit paralysée par les conflits entre les partisans de différentes thèses, qui s'y sont déjà dessinées.
La crise économique
Au cours de l'été, le contentieux entre les forces en présence s'est déplacé surtout sur le terrain économique. Il était désormais clair pour tout le monde que la situation s'était considérablement aggravée. Le secteur industriel était particulièrement frappé et le chef de l'organisation patronale, Confindustria, n'hésitait à déclarer dans une interview : « La situation est insupportable car elle va produire inévitablement désindustrialisation, chômage et récession. » En fait, l'activité ne cessait de ralentir et les perspectives s'annonçaient particulièrement sombres en ce qui concerne l'emploi : des dizaines de milliers de travailleurs risquaient de se retrouver au chômage à court terme? 2. Cela avait des répercussions au niveau du marché boursier. Il suffit de rappeler que, alors qu'en 1986 étaient échangés chaque jour à la Bourse de Milan des titres pour une valeur totale d'environ 700 milliards de lires, au début de septembre 1992 on en a échangé dix fois moins, et que la valeur de titres cotes à cette Bourse a diminué de 33 % depuis la fin de 1991. La situation était encore plus dramatique du point de vue de l'endettement de l'Etat, approchant 150 000 milliards de lires. En fait, le déficit budgétaire a dépassé 10% du PNB et la dette de l'Etat 103 % du PNB (selon les instructions de Maastricht, un pays ne devrait pas dépasser, respectivement, 3,5 % et 60 %). C'est dans un tel contexte que survenait la crise monétaire, un véritable tremblement de terre, qui a débouché sur une dévaluation de la lire et la sortie - en principe temporaire - de l'Italie du Système monétaire européen.
Nous ne revenons pas ici sur ce que notre revue explique dans son éditorial sur la signification et la dynamique de cette crise. Nous nous limitons à souligner qu'en Italie on a vu et on voit opérer - souvent, il est vrai, sous des formes extrêmes - les tendances et les mécanismes typiques des pays capitalistes industrialisés à cette étape. Notamment, la persistance de la stagnation dans les secteurs productifs stimule davantage les activités financières et spéculatives, ce qu'on appelle la « financiérisation » de l'économie. En même temps, s'accentue la tendance à investir dans des titres de l'Etat, qui assurent normalement des intérêts plus importants et sont garantis par l'Etat lui-même. Ce n'est un secret pour personne que même les groupes industriels les plus puissants s'adonnent à de telles pratiques. Comme l'a écrit, par exemple, un collaborateur économique de Il Manijesto, « au cours des annees passees, il n y a eu aucun entrepreneur industriel qui n'ait participe à la "loterie" financière. Il suffit de lire les bilans des sociétés : de la RAI (Radio Televisione Italiana) à FIAT, il y a eu une course aux BOT (bons du Iresor), au profit en papier. Sans parler des magouilles qui ont caracterisé la Bourse (mais pas seulement la Bourse italienne ; il suffit de regarder ce qui s'est passe à lokyo). Ensuite, la bulle a éclate : en Italie, de même que dans les autres pays industrialisés ». Nous n'avons pas besoin de souligner qu'il s'agit, en dernière analyse, d'une espèce de mécanisme infernal : pour payer ses dettes, ou plus précisément les intérêts des dettes - dont en premier lieu ceux des bons du Trésor -l'Etat a besoin de plus en plus d'argent et, donc, il doit avoir recours à de nouvelles émissions de bons, qui à leur tour accroissent la dette. Il faut donc augmenter les rentrées, essentiellement en aggravant la pression fiscale - qui, en Italie, frappe, encore plus que dans d'autres pays, surtout les salariés - et réduire les dépenses, c'est-à-dire éroder ou démanteler l'Etat-providence. C'est ce qu'a fait le gouvernement italien par des mesures successivement adoptées entre juillet et septembre 1992 et par le budget de l'Etat de l'année prochaine qu'il s'efforce d'imposer au Parlement par tous les moyens.
Mafia et pots-de-vin
La situation dans le Mezzogiorno représente un élément multiplicateur de la crise. Les débats sur ce sujet ont été relancés à la suite aussi bien de la crise économique que de la nouvelle vague d'assassinats par la mafia et autres organisations occultes (camorra, ndrangheta, etc. 3). Les interprétations et les théories divergent souvent (par exemple, entre ceux qui soulignent les tacteurs endogenes et ceux qui mettent l'accent sur les facteurs exogènes), mais il est en tout cas incontestable que le Mezzogiorno est toujours une zone arriérée où, par exemple, le chômage atteint des niveaux sensiblement plus élevés que dans le reste du pays. Il est également incontestable que l'activité de la criminalité organisée continue à se developper : en tait, une serie des provinces echappent largement au controle de l'Etat « légal ». Selon des enquêtes récentes (par (ISPES), Cosa nostra serait responsable de deux assassinats par jour et ses quelque 150 clans organiseraient 45 000 hommes et femmes avec un réseau de collaborateurs d'environ un demimillion de personnes.
Qui plus est, les pouvoirs occultes contrôlent ce qu'on pourrait appeler une accumulation économique illicite. D'après un juge bien connu, Antonino Caponnetto, « on a perdu dix ans et on a donné à la mafia le temps de devenir une puissance financière, un empire » (Il Manifesto, 2 août 1992). Il n'y a pas de doute que le trafic de la drogue a été une source primordiale des richesses des mafiosi en remplaçant, du moins partiellement, le contrôle des sous-traitances (surtout dans le secteur des travaux publics). Selon des estimations reprises au mois d'août par Il Manifesto , la mafia aurait contrôlé jusqu'à 20% du trafic, mais elle n'en contrôlerait aujourd'hui que 1,5 % ; elle miserait donc à nouveau sur les sous-traitances. Le juge cité estime pour sa part que Cosa nostra controle non seulement les principaux magasins des villes siciennes, mais aussi une partie non négligeable des entreprises textiles de la ville de Prato, près de Florence. Elle est, par ailleurs, de plus en plus active dans des villes du Nord. A l'échelle internationale - pour s'en tenir toujours à la même source - « sa puissance, qui est désormais immense, s'étend de la Russie aux Caraïbes, des narcodollars aux paradis fiscaux intouchables ». Selon Mario Centorrino, protesseur de sciences politiques a l'universite de Messine, « des campagnes où elle était traditionnellement installee, la matia est passee dans les villes par le truchement des sous-traitances dans le bâtiment. Sa présence s'est élargie progressivement par une intégration dans le tertiaire et dans la grande distribution. Le dernier pas a été l'entrée directe dans les institutions. On calcule qu'à Palerme 50 000 personnes vivent du circuit de la mafia » (Il Manifesto, 23 juillet 1992).
Un chapitre non moins important est celui du rapport des pouvoirs occultes avec les institutions. Ces pouvoirs ont pénétré largement les appareils d'Etat et les organismes élus, notamment au niveau local : toute une série d'arrestations et d'incriminations qui ont eu lieu au cours des derniers mois dans de nombreuses villes, d'Agrigento à Reggio Calabria, l'ont une énième fois confirmé. Selon le juge Falcone, assassiné lui aussi près de Palerme, la mafia se méfierait du pouvoir politique et préférerait un Etat écartelé. Mais cette appréciation n'infirme pas la substance des choses : les pouvoirs occultes souhaitent que les institutions soient faibles pour mieux les contrôler et les influencer. Sans les liens établis aux différents niveaux du pouvoir politique, qui remontent au débarquement des troupes américaines en Sicile en 1943, la mafia n'aurait pas pu accumuler toutes les ressources dont elle dispose, exercer son contrôle sur une série de provinces et commettre, le plus souvent impunément, ses crimes.
La question des pots-de-vin, qui a éclaté surtout après les élections du 5 avril, ne peut pas etre contondue avec celle de la matia, ne fût-ce que parce qu'elle concerne le pays tout entier et presque tous les partis 4. Toujours est-il qu'elle a provoqué des réactions encore plus spectaculaires a un niveau de masse, en aggravant davantage le discrédit de ce qu'on appelle couramment le « système des partis » ou la « partitocratie ». La pratique des pots-de-vin a été traditionnellement admise par les classes dominantes, qui les considéraient comme des faux frais nécessaires pour taire fonctionner les appareils politiques dont elles avaient besoin. En un certain sens, cette pratique a acquis une dimension sociale car elle a contribué à la formation de couches petites-bourgeoises aisées 5. Elle est allée de pair, notamment dans le Sud, avec une autre pratique assez répandue, à savoir la creation artificielle d'emplois publics pléthoriques et, à un niveau plus bas, la distribution de pensions diverses (d'invalidité et autres) à des personnes n'ayant aucun titre pour les recevoir.
Ce système commence à être remis en question au fur et à mesure que, après avoir pris des dimensions de plus en plus spectaculaires, il s'est avéré de moins en moins fonctionnel et est entré en contradiction avec le discours sur l'austérité qu'imposerait la crise économique. C'est dans ce contexte que des magistrats, agissant avec une autonomie relative, ont pris l'initiative de découvrir-enfin ! —le côté illégal, voire franchement criminel, des choses. Ils ont provoqué un effet «boule de neige » qui est devenu désormais un élément central de la crise du système politique.
Finalement, à la suite de l'essor des Ligues avec leur idéologie « nordiste », anti-Rome et anti-Sud, et du contrôle de zones entières du Mezzogiorno par la criminalité organisée, la question de savoir si l'Etat unitaire pourrait éclater se pose pour la première fois depuis plus d'un siècle. Pour l'instant, une telle perspective n'est pas à l'ordre du jour. Mais, si la crise d'ensemble de la société italienne s'aggravait davantage, les tendances centrifuges pourraient se multiplier et on ne saurait exclure des déchirements majeurs du cadre national.
Revenons sur la crise des partis à laquelle nous avons déjà fait allusion. C'est la DC, répétons-le, qui a été frappée le plus durement. Elle n'a pas été capable de se donner une nouvelle orientation stratégique après la défaite du 5 avril ; elle n'a eu, pendant six mois, qu'un secrétaire en sursis et, même lorsqu'un nouveau secrétaire a été élu, 1l a été impossible de tormer une veritable direction autour de lul. La DC est menacée d'une scission par les partisans de Mario Segni, fils d'un ancien président de la République, qui esquisse un cours néo-centriste (en se référant explicitement à De Gasperi, le principal leader démocrate-chrétien de l'aprèsguerre) et prône l'adoption d'un système électoral uninominal avec suppression de la proportionnelle. Au Nord, la DC a subi de véritables déroutes dans des élections locales (par exemple à Mantoue, où elle n'a atteint qu'environ 10 %) et vit dans la peur de payer encore plus le prix de la montee des Ligues. Dans ces conditions, elle a préféré céder la direction du gouvernement à un membre du Parti socialiste, en s'effaçant au maximum. Par ailleurs, le gouvernement preside par Giuliano Amato, formé après de grandes difficultés, est extrêmement taible et ne tient, en dernière analyse, que parce que personne n'est disposé ou en état de prendre la relève et presque tout le monde veut éviter de nouvelles élections législatives à court terme.
Les autres partis au gouvernement, ou récemment passés à l'opposition comme le PRI, connaissent eux aussi, à des degrés divers, de serieuses difficultes. Cela vaut notamment pour le PSI, pendant une quinzaine d'années presque monolithique sous la férule de son secrétaire-despote Bettino Craxi. Craxi est désormais ouvertement conteste, y compris par certains de ses plus anciens collaborateurs, et la lutte des clans et des cliques - beaucoup plus que des tendances - bat son plein. Au centre des conflits, il y a aussi bien les problèmes organisationnels et les méthodes de direction que le problème des alliances (ceux qui s'opposent à Craxi prônent une alliance avec le PDS dans le cadre d'un recyclage de la gauche).
Le PDS n'échappe pas lui non plus aux conflits internes. Au fond, il est déchiré par la contradiction qu'il a connue depuis sa naissance en février 1991 : d'un côté, il veut jouer le rôle d'une formation politique tout à fait nouvelle, beaucoup plus un parti démocratique progressiste qu'un parti se réclamant du mouvement ouvrier; de l'autre, il ne peut pas rompre ses liens avec les couches des travailleurs qui constituent toujours sa base électorale prépondérante. Plus concrètement, d'un côté, il ne peut pas être absent des grands mouvements de masse qui secouent le pays ; de l'autre, il veut éviter un affrontement direct avec le gouvernement et espère nouer une alliance avec le PSI, auquel il est, par ailleurs, lié dans le cadre de l'Internationale socialiste qui l'a récemment admis dans ses rangs. Il en résulte une attitude oscillante, dictée par la volonté de maintenir l'unité de l'organisation au centre (autour d'Occhetto), mais qui risque de taire des mécontents aussi bien à gauche (les soi-disant communistes démocratiques d'Ingrao) qu'à droite (composée de ceux qu'on appelle les réformistes et qui prônent un accord avec le PSI, y compris dans l'optique d'une participation au gouvernement à court terme).
Dans ce contexte, le PRC, malgré ses difficultés et le manque de définition de ses perspectives stratégiques, apparaît comme la seule véritable opposition de gauche, capable, à certaines échéances, de mobiliser des secteurs importants de travailleurs et de couches populaires et dont les militants participent activement aux luttes les plus combatives . Toutefois, son influence reste encore relativement limitée, ce qui l'empêche d'apparaître comme une alternative réelle et de jouer un rôle hégémonique dans le mouvement ouvrier.
Comme nous l'avons dit, la droite a progressé lors des élections du 5 avril et a gagné du terrain par la suite. Cela vaut, en premier lieu, pour les Ligues, mais vaut aussi, dans une moindre mesure, pour le MSI, qui, pour la première fois depuis très longtemps, a été capable d'organiser à Rome une grande manifestation de masse, où sa nature néo-fasciste n'a pas été cachée du tout. Les Ligues, et notamment la Ligue du Nord, représentent un danger beaucoup plus sérieux : elles réussissent à polariser le mécontentement de couches sociales assez larges dans des régions cruciales du pays, mais ne représentent pas, elles non plus, à cette étape, une alternative à l'échelle nationale. Elles ont connu, par ailleurs, des conflits internes et des ruptures, et leur projet stratégique est loin d'être défini (l'idée du fédéralisme étant avancée dans des termes trop généraux et leur idéologie restant également assez floue). Par ailleurs, leur alliance avec le MSI ne semble pas envisageable, sauf révision déchirante des uns ou des autres : les Ligues remettent en question l'Etat unitaire, alors que les néo-fascistes prétendent être ses défenseurs les plus acharnés (ajoutons que, lors du vote parlementaire sur Maastricht, les Ligues ont voté oui et le MSI a voté non).
Une vague de mobilisations puissante
L'annonce des mesures du gouvernement, au mois de juillet, n'avait pas provoqué de riposte ouvrière : on était à la veille des vacances et de la fermeture, pendant trois semaines, des grandes entreprises. Des réactions ne s'étaient produites qu'au sein de la Confédération italienne du travail (CGIL), à la suite de la signature le 31 juillet par les trois centrales syndicales d'un accord avec le gouvernement et le patronat, qui prévoyait l'annulation définitive de l'échelle mobile des salaires et la suppression des négociations au niveau des entreprises, qui avaient joué un rôle important depuis la fin de la guerre et notamment dans les années soixante-dix.
Mais lorsque, le 17 septembre, en pleine crise monétaire, le gouvernement a annoncé un nouveau train de mesures d'austérité encore plus draconiennes?, le panorama a changé radicalement. C'est un mouvement de masse sans précédent depuis presque deux décennies qui s'est déclenché, avec succession de grèves spontanées au niveau des entreprises, de grèves provinciales et régionales, de grèves catégorielles et d'une grève générale de quatre heures de l'industrie et des transports, le 13 octobre.
Le plus souvent, les grèves se sont combinées à des manifestations très combatives avec une participation massive : en gros, on a pu calculer qu'entre le 18 septembre et le 2 octobre plus de deux millions de personnes sont descendues dans les rues et d'autres mobilisations très importantes ont eu lieu par la suite. Les retraités, durement frappés par les mesures gouvernementales, ont répondu eux aussi massivement : presque 200 000 d'entre eux ont participé à une manifestation nationale à Rome, le 26 septembre. Qui plus est, pour la première fois depuis longtemps, des secteurs d'étudiants se sont mobilisés dans les rues par milliers à côté des travailleurs et ont débattu de leurs problèmes et des problèmes posés par le développement des luttes dans des assemblées, dans les facultés et les lycées. On a eu une confirmation de ce nouvel élan de couches estudiantines le 9 novembre à l'occasion de l'anniversaire de la Nuit de cristal : des manifestations ont eu lieu dans une trentaine de villes, avec une participation massive notamment à Rome et à Milan (respectivement 60 000 et 20 000 personnes environ).
C'est dans ce cadre que la crise des organisations syndicales est apparue dans toute son ampleur. Le trait essentiel de cette crise réside dans la rupture de plus en plus claire entre les directions bureaucratiques, surtout des trois confédérations, d'un côté, et la base et les cadres intermédiaires, de l'autre. Nous avons déjà mentionné les réactions virulentes qu'avait provoquées, début août, dans la CGIL, la signature de l'accord avec le gouvernement et le patronat : même des dirigeants de syndicats catégoriels et d'organisations provinciales n'avaient pas ménagé leur secrétaire général, Bruno Trentin, qui - faut-il le rappeler - avait signé non seulement sans consulter sous quelle forme que ce soit les militants, mais aussi contre l'avis de la direction de la confédération. Par la suite, lorsque les masses se sont mobilisées, le hiatus entre celles-ci et les directions ne pouvait être plus spectaculaire : dans la plupart des grands meetings, les dirigeants nationaux ont été conspués et, le plus souvent, ils ont dû interrompre ou abréger leurs discours. En même temps, des clivages multiples se sont créés ou approfondis et des secteurs non négligeables ont commencé à se poser la question d'une scission de la CGIL et, plus généralement, d'une refondation du mouvement syndical. A part les forces organisées sous différentes formes en dehors des trois centrales, qui sont loin d'être négligeables, les courants, les sous-courants, les groupes de pression, voire les cliques opèrent de plus en plus ouvertement et des conflits, sinon des affrontements, se developpent entre des organisations catégorielles ou provinciales et les directions contédérales, y compris avec l'amorce de projets de restructuration des confédérations 8. Dans certains cas, des initiatives prises par des conseils ou des organisations locales ont abouti à des grèves très suivies et à des grandes manitestations (50 000 personnes à Milan, le 29 octobre), auxquelles la Confédération italienne des syndicats libres (CISL) et l'Union italienne du travail (UIL) s'étaient durement opposées et que la CGIL avait acceptées à contrecœur, de surcroît contre l'avis de son courant socialiste. Il est fort probable que d'autres initiatives, peuttre encore plus importantes, soient prises à des échéances rapprochées
Pour compléter le tableau, il faut souligner que des couches sociales autres que les travailleurs salariés se sont, elles aussi, mobilisées massivement. Ainsi, le 26 octobre, 15 000 commerçants ont tenu au palais des sports de Rome une assemblée houleuse au cours de laquelle les dirigeants soupçonnés d'esprit de conciliation vis-à-vis du gouvernement ont eté violemment conspues. Irois jours plus tard, ce sont 40 000 artisans qui ont défilé dans les rues de la capitale. Des membres des professions libérales ont manifesté à leur tour à Gênes. Leitmotiv de toutes ces mobilisations : l'opposition à une nouvelle forme de taxe projetée par le gouvernement afin de réduire l'évasion fiscale. Les organisations patronales, pour leur part, n'ont pas occupé les rues des grandes villes - elles auraient, d'ailleurs, de la peine à le faire à elles seules - mais elles interviennent dans les affrontements politiques plus directement et avec plus de violence que jamais auparavant. Elles soulevent notamment les problèmes des taux d'intérêt qu'elles considèrent trop élevés et des charges sociales, qui, selon elles, retombent excessivement sur les patrons, et refusent toute concession un tant soit peu importante aux syndicats ?
Quelle issue ?
Jusqu'ici, ces mouvements et ces mobilisations n'ont pas obtenu de résultats appréciables. Le gouvernement a fait quelques concessions mineures à droite et à gauche pour arracher une majorité au Parlement (où il a eu souvent recours au vote de contiance) et en fera fort probablement d'autres de la même portée. Mais, pour P'essentiel, ces mesures ont commencé à être appliquées ou le seront dans les mois qui viennent (notamment après l'adoption du budget avant la fin de l'année). Ce succès relatif de Giuliano Amato a été possible non seulement parce que, comme nous l'avons déjà dit, il est difficile d'envisager une nouvelle coalition différente de l'actuelle, mais aussi parce que, à la seule exception du PRC, d'une partie du courant de gauche de la CGIL, Essere sindacato, d'organisations et de regroupements syndicaux lutte de classe, et, sous un autre angle et partiellement, des Ligues, personne ne conteste les fondements de la stratégie socio-économique gouvernementale, dictée dans une large mesure par le cadre contraignant de Maastricht '°. Le contentieux concerne surtout la question de savoir qui devra faire le plus les frais de l'opération.
Le prix d'une crise aussi grave et des efforts pour la surmonter sera inévitablement payé par beaucoup de monde et toutes les classes sociales seront, bien que sous différentes formes, affectées. Il va de soi que l'establishment bourgeois et ses représentants politiques s'efforceront de faire payer surtout les salariés. Les mesures adoptées vont justement dans ce sens et représentent dans une large mesure un tourmant. En effet, si l'offensive d'austérité date de la fin des années soixante-dix, pendant une decennie - aussi bien grâce aux marges économiques qui subsistaient qu'à la résistance ouvrière - le niveau de vie des masses n'avait baissé que partiellement. Maintenant, un saut qualitatif s'esquisse, dans le sens où la plupart des salariés seront sérieusement affectés dans leur niveau de vie et les acquis sociaux de plusieurs décennies seront fortement érodés, sinon complètement annulés.
En même temps, le chômage, loin de s'atténuer, va sensiblement augmenter avec toutes ses retombées, en premier lieu sur le rapport de forces dans le marché du travail.
Des couches de la petite et même de la moyenne bourgeoisie seront elles aussi frappées. Ces couches, dans une proportion non négligeable aisées ou relativement aisées, ont constitué du point de vue aussi bien économique que politico-idéologique un élément stabilisateur du système. Désormais, elles pourront jouer de moins en moins un tel rôle. En fait, elles se rendent compte que leur niveau de vie, sinon leur emploi, est menacé et l'avenir leur paraît incertain. Voilà la source du mécontentement et de la radicalisation qui s'est amorcée. Malheureusement, à la différence de ce qui s'était passé après 1968, il s'agit pluțôt d'une radicalisation à droite, qui s'exprime à l'heure actuelle surtout par la croissance des Ligues (dans une moindre mesure, par une relance du mouvement néo-fasciste).
Quant à la paysannerie, qui, pour l'instant, a été moins active que dans d'autres pays européens, elle n'échappera pas aux coups durs que lui infligeront les processus de restructuration imposés par la CEE.
La bourgeoisie a subi, elle aussi, un affaiblissement, notamment à la suite du rétrécissement du secteur le plus directement productif et des échecs essuyés au niveau international et national par des groupes parmi les plus puissants. Il y aura fort probablement d'autres victimes. En d'autres termes, c'est une réduction du poids spécifique social de la bourgeoisie qui est en train de se produire, avec des conséquences inévitables au niveau politique et idéologique.
Ceci dit, malgré toutes les difficultés, les classes dominantes ont esquissé leurs projets pour sortir de la crise. Ces projets ont commencé à être appliqués par le rouvernement Amato. Il s'agit, de leur point de vue, de relancer le processus l'accumulation par une réduction des salaires et du niveau de vie de la grande majorité de la population et par une augmentation du taux d'exploitation. Il s'agit, en même temps, de réduire le déficit de l'Etat et son endettement : d'où l'accroissement des impôts et les attaques contre la Sécurité sociale, les retraites, etc., contre tout ce qui constituait l'Etat-providence. D'où également les projets de privatisation du patrimoine public, allant de la réduction drastique du secteur de l'économie sous contrôle de l'Etat à la vente au privé des logements appartenant à des instituts publics (par ce biais aussi, le niveau de vie des secteurs les plus démunis sera atteint). Finalement, une relance des exportations, impliquant de nouvelles restructurations et « rationalisations », est conçue comme la condition sine qua non d'une relance économique plus générale.
Les classes dominantes sont parfaitement conscientes que ces projets ne pourront pas être réalisés sans un changement du cadre politique existant. Elles ont besoin d'une plus grande concentration des pouvoirs, avec des gouvernements plus stables et homogènes, ou d'un président élu au suffrage universel, de mécanismes institutionnels qui fonctionnent plus efficacement et plus rapidement. Elle souhaiteraient aussi que la Banque d'Italie ait un plus grand poids et une plu grande autonomie et puisse jouer un rôle similaire à celui de la Bundesbank.
Rien de cela ne saurait être réalisé sans des changements constitutionnels et tout d'abord, comme l'avons signalé au début, sans un changement du système électoral. En dernière analyse, même si personne n'ose le dire ouvertement, du moins pour l'instant, c'est un régime de type bonapartiste qui serait le but souhaité. Le fait que Giuliano Amato ait avancé le 8 septembre la demande de pouvoirs exceptionnels pour le gouvernement, pendant trois ans, en matière économique et fiscale, indique que cette tendance existe.
Dans quelle mesure la bourgeoisie italienne peut avancer sur ce chemin, on pourra le vérifier dans la période qui s'ouvre. Certes, la droite a marqué des points et des courants populistes conservateurs, voire carrément réactionnaires, pourraient gagner du terrain dans un proche avenir. Mais les forces déjà existantes ou en formation ne représentent pas une alternative et aucun Bonaparte n'est apparu non plus à l'horizon ". Le plus probable est que le pays s'installe dans un contexte de déséquilibre et d'instabilité prolongé, avec l'éclatement périodique de conflits sociaux et politiques spectaculaires.
Le mouvement ouvrier pourra-t-il exploiter à son avantage une telle situation et les mouvements de masse actuels pourront-ils remporter le succès majeur dont la classe ouvrière aurait absolument besoin ?
Plutôt que de faire des pronostics, avançons quelques réflexions sur les conditions d'un aboutissement positif. Il faut, d'abord, se poser la question suivante : par quelles actions et par quels instruments organisationnels l'affrontement en cours pourrait-il être gagné ? Si nous partons de l'appréciation, qui nous semble incontestable, qu'il s'agit, pour les classes dominantes et leur gouvernement, d'un enjeu majeur, il en découle que des actions et des initiatives routinières, ou en tout cas d'une portée limitée ou relativement limitée, ne sauraient suffire. Répétons-le : ce que fait le gouvernement, du point de vue des intérêts des classes dominantes et des exigences de défense du système, n'est pas du tout arbitraire ni secondaire. Son action et ses mesures sont surdéterminées par le c texte national et international donné. Il ne pourrait y renoncer parce qu'éclatent des grèves spontanées à l'échelle des entreprises, des grèves catégorielles et/ou régionales et même une grève générale plus ou moins traditionnelle. Les militants ont critiqué, à juste titre, les bureaucraties syndicales qui, ne voulant pas faire tomber le gouvernement ni, à plus forte raison, provoquer une crise politique majeure "? se sont efforcées systématiquement de freiner et canaliser les mobilisations, d'éviter une grève générale et, lorsque cela s'est avéré impossible, de limiter la grève générale à quatre heures. Mais est-ce qu'une grève générale de huit heures aurait changé radicalement les choses ? Il est difficile de répondre positivement, d'autant plus qu'en Italie il y a eu pas mal de grèves générales de huit heures - et avec des enjeux moindres - sans que le mouvement ait remporté des succès décisifs pour autant. Au mieux, Amato aurait fait quelque petite concession supplémentaire mais, fondamentalement, il n'aurait pas rectifié son orientation. Et alors ? Alors, il fallait et il faut - dans la mesure où on estime que les jeux ne sont encore faits - envisager des formes de lutte encore plus dures, une grève générale prolongée, voire indéterminée, à ne suspendre que lorsque le gouvernement sera obligé de jeter l'éponge. Nous sommes parfaitement conscients qu'il ne s'agit pas d'un choix facile et que le succès n' est pas assuré d'avance. Toujours est-il que de telles actions étaient et restent l'une des conditions de la victoire.
Une deuxième condition, de toute évidence strictement liée à la première, est que le mouvement soit tonde non seulement sur des mobilisations ponctuelles, aussi puissantes soient-elles, ou sur des initiatives partielles ou sectorielles, aussi valables soient-elles, mais également sur son auto-organisation généralisée, seule susceptible de valoriser pleinement l'énorme potentiel combatif dont, après tout ce qui s'est passé, nous n'avons point besoin de démontrer l'existence. Par ailleurs, et c'est une troisième condition, c'est dans le cadre d'une mobilisation ayant pour but de préparer et de lancer une grève générale telle que nous l'avons esquissée, et se basant sur la plus ample structuration démocratique d'en bas, qu'il serait possible de faire éclater les appareils ultra-bureaucratisés des organisations syndicales traditionnelles et de mettre en branle le processus nécessaire de reconstruction des syndicats dans un esprit unitaire et sur des bases entièrement nouvelles.
En deuxième lieu, se pose le problème de la convergence et du lien avec des mouvements de masse autres que ceux des travailleurs. Nous n'abordons pas ici ce problème dans toute son ampleur: nous nous limitons aux mouvements de couches petites-bourgeoises qui existent maintenant. Le danger est réel qu'ils entrent en conflit ouvert avec les mouvements des travailleurs, y compris avec les syndicats en tant que tels. C'est un danger très grave : la classe ouvrière risquerait d'être isolée en devant faire face en même temps à l'offensive gouvernementale et patronale et aux attaques d'organisations ou mouvements sociaux ou/et politiques petits-bourgeois. Le terrain principal d'affrontement s'est déjà précisé : c'est celui des impôts. Il est bien connu que les salariés n'ont aucun moyen d'échapper aux impôts, directs ou indirects, alors que des couches petites-bourgeoises (commerçants, artisans, professions libérales) payent des sommes dérisoires (à la manifestation du 29 octobre, à Milan, une pancarte hissée à la tête du cortège disait : « Plus de salaire aux ouvriers, plus d'impôts aux boutiquiers » alors que des commerçants à la manifestation de Rome scandaient : « Les syndicats, ce sont la ruine de l'Italie ! »'3). Toujours est-il que le gouvernement frappe en même temps salariés et couches petites-bourgeoises et veut relancer son économie à leurs frais : voilà la base d'une convergence qui devrait comporter des objectifs de réorganisation complète du système fiscal de même que des mesures sociales favorables aussi bien aux uns qu'aux autres. Encore une fois, nous n'ignorons guère les difficultés d'une telle entreprise. Mais il est nécessaire d'essayer, sous peine de provoquer une évolution très dangereuse du rapport de forces entre les classes au détriment des travailleurs.
Dernière condition, qui concerne surtout le PRC, dans la mesure où il représente aujourd'hui la seule opposition de gauche au niveau politique. Il faut que le mouvement ouvrier n'apparaisse pas comme une composante d'un système politi- que qui est largement rejete, sinon vomi, par de tres larges masses de la population. Il doit apparaître comme une alternative credible sur le terrain politique et agir en conséquence à tous les niveaux. N'oublions pas qu'il peut exister une difformité entre l'attitude de couches ouvrières au niveau des mobilisations sociales et leur attitude au niveau politique (l'exemple de Brescia est assez éloquent en la matière : cette ville a été le théâtre des mobilisations les plus puissantes et les plus prolongées, mais, en même temps, elle est une citadelle des Ligues pour qui votent aussi des secteurs de la classe ouvrière). Remplir cette dernière condition est probablement, à l'étape actuelle, encore plus difficile que remplir toutes les autres. Mais il faut travailler dès maintenant dans cette direction.
novembre 1992
1. Sur les élections du 5 avril, voir les articles et les interviews parus dans Inprecor n° 351, 24 avril-7 mai 1992.
2. La chute de l'emploi concerne en premier lieu les grandes industries : - 4,9 % entre mai 1991 et mai 1992 et - 4,6 % entre janvier et mai de cette année. Selon une estimation de la fondation Brodolini, de 70 000 à 100 000 emplois industriels seraient en danger à court terme (L'Unità, 15 août 1992). Par ailleurs, selon l'enquête annuelle Tagliacarne, le pourcentage de la production industrielle n'a augmenté que dans 5 provinces sur 95. Il ne faut pas, toutefois, en tirer des généralisations abusives sur une « disparition » tendancielle de la classe ouvrière : selon l'ISTAT (Institut de statistique), les travailleurs de l'industrie etaient o 892 000 en 1985 et 6 916 000 au début de 1992 (il faudrait y ajouter une partie de ceux qui sont inclus dans la catégorie « autres activités », qui sont 12 853 000, et qui ont augmenté de 1 300 000). Selon la même source, les travailleurs salariés sont 15 479 000 sur un total de 2 592 000 personnes appartenant de la population active, c'est-à-dire 71,7 %.
3. Rappelons, entre autres, les assassinats spectaculaires des juges Falcone et Borsel-
4. Les partis les plus impliqués dans les scandales sont le PSI et la DC. Le PDS a été aussi frappé, mais dans une moindre mesure.
5. Le dirigeant socialiste Martelli a donné une idée de la portée du phénomène dans une intervention au dernier congrès de son parti : selon lui, des estimations faites à la fin des années soixante-dix indiquaient que plus d'un million d'Italiens « gagnent leur vie grâce à la politique » (Avanti !, 30 juin 1991). La situation n'aurait pas beaucoup changé depuis lors. Pour sa part, Gianni De Michelis, lui aussi dirigeant socialiste et personnage d'un rare cynisme, a déclaré : « Soyons clairs : le système économique acceptait tout cela, en le considérant comme un impôt peu orthodoxe. Ensuite, après la chute du communisme, ils ont dit : "Ça suffit, nous ne payons plus!'"'» (Corriere della Sera, 2 décembre 1992)
6. Le 12 septembre, le PRC a organisé à Rome une manifestation nationale contre l'accord signé le 31 juillet par le gouvernement, les patrons et les centrales syndicales et les mesures du gouvernement : autour de 100 000 personnes y ont participe
7. A propos des mesures du gouvernement, du mouvement de masse qu'elles ont déclenché depuis la mi-septembre et de la situation du mouvement syndical, voir les articles parus dans Inprecor n° 359, n° 360 et n° 361.
8. Le secrétaire général adjoint de la FIOM (fédération des métallos CGIL), Cesare Damiano, et d'autres dirigeants de la CGIL ont avancé l'idée d'une subdivision de la CGIL en quatre branches : retraités, fonction publique, services, industrie. Rappelons qu'à l'heure actuelle la CGIL compte sur plus de cinq millions de membres, dont, toutefois, plus de 50 % sont des retraités.
9. La police n'a pas voulu rester les bras croisés elle non plus : deux syndicats de policiers ont organisé le 29 octobre à Bologne une manifestation de 7 000 personnes.
10. La CGIL en a fourni une preuve éclatante : elle a esquissé une contre-proposition, qui se basait entièrement sur le schéma du gouvernement en se limitant a rectifier les différents chiffres. Résultat : si on suivait ses conseils, on obtiendrait plus d'argent que le gouvernement ne le souhaitait !
11. Certains ont pensé que l'ancien président Cossiga pourrait jouer un tel rôle. Mais le personnage n'en a pas l'envergure ni ne dispose du soutien politique nécessaire.
12. Trentin a explicitement déclaré qu'il avait signé l'accord du 31 juillet surtout parce qu'il ne voulait pas provoquer la chute du gouvernement
13. Les syndicats ont appuyé la décision du gouvernement d'introduire ce qu'on appelle la minimum tax visant à frapper surtout les commerçants, les artisans et d'autres activités indépendantes.