Le but de notre article est de reconstruire un chapitre jusqu'ici ignoré de l'histoire du marxisme et qui nous semble significatif dans la mesure où il aborde des problèmes écologiques liés à des débats qui se déroulent maintenant, notamment sur le rapport entre le marxisme et la pensée écologique. médecin et coite de ce canien se reil a serges ondepiens socialistes, qui Le protagoniste de ce chapitre inédit est Sergueï Andreïevitch Podolinsky ' développa son activité au milieu des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt du siècle dernier. Dans des articles parus entre 1880 et 1883 dans la presse socialiste européenne ?, il esquissa une approche analytique intéressante -qu'on pourrait définir, schématiquement, comme physico-écologique - de la problématique de la production, en ayant à ce sujet un échange épistolaire avec Marx en avril 1880. Cet épisode se conclut apparemment par le jugement sur les idées de Podolinsky exprimé par Engels dans deux lettres à Marx (décembre 1982). Tout en étant assez connu à l'époque dans les milieux socialistes européens, le nom de Podolinsky fut oublié par la suite, sauf, peut-être, dans sa terre natale.
La « trace théorique » nouvelle, indiquée par Podolinsky, semble avoir été « perdue » (même si, comme nous le verrons, ce ne fut pas exactement le cas) et n'eut pas, de toute taçon, un echo dans le developpement ulterieur du marxisme. La possibilité d'une rencontre, d'une soudure entre le marxisme et l'écologie naissante - c'est-à-dire entre la pensée et la pratique de l'émancipation sociale et la nouvelle conception du rapport homme-nature, avec les fils innombrables qui lient notre espèce à la trame fragile de la vie planétaire - n'eut pas de suite. Malgré une histoire de rapports et d'entrelacements plus riche qu'on ne le soupçonne d'habitude, « un long divorce » - pour utiliser l'expression de Martinez-Alier - se créa entre marxisme et écologie, et encore plus entre les organisations politiques du mouvement ouvrier, d'un côté, et, de l'autre, les savants et les mouvements qui ont memaine, d affirmé la nécessité de renouveler le rapport entre l'homme et la nature, entre l'économie et l'environnement, entre le présent et le futur. On oublia ou on mit longtemps de côté l'exigence de prendre en considération une pensée, qui soulevait des doutes sur l'idéologie de la domination de la nature et de la toute-puissance de la technique et sur le mythe du progrès, et qui, en revanche, attirait l'attention sur la solidarité profonde que l'espèce humaine doit exprimer, dans les faits, à l'égard du reste du monde, vivant ou non vivant.
Le « cas Podolinsky » soulève donc des questions d'une grande portée historique et en même temps d'une grande actualité. Nous n' avons pas la prétention de les épuiser ici. Dans les limites que nous nous sommes fixés, nous ne pouvons que reconstruire le plus exactement possible le « point de départ » dans son contexte théorico-historique, en espérant contribuer ainsi au débat qui se développe sur ces thèmes entre tous ceux qui réfléchissent sur le passé pour mieux comprendre dans quel contexte il faut agir maintenant.
« Harmoniser surtravail et théories physiques »
En écrivant à Marx, le 8 avril 1880, pour lui demander, pour la deuxième fois, d'exprimer un avis sur ses idées, Podolinsky présente son point de vue comme « une tentative d'harmoniser le surtravail et les théories physiques actuelles ? ». levine dans l'échanguetres entre le cune medecide krainien, e réciprontpellier Il nous semble que cette formule - dans l'esprit de courtoisie réciproque qu'on et le vieil économiste allemand,qui vit à Londres - implique aussi bien une reconnaissance de la catégorie marxiste fondamentale de la plus-value qu'une réserve critique, à la lumière des derniers acquis de la thermodynamique, sur la façon dont elle avait été « construite » par Marx. En effet, comme les articles publiés par lui à ce sujet nous l'apprennent, les idées que Podolinsky soumet au jugement de Marx, vont dans le sens d'esquisser une révision, une reformulation de la théorie de la production en termes énergétiques. Il propose de considérer les processus économiques sous l'angle des transformations que l'intervention du travail humain produit sur le flux d'énergie solaire captée par la surface terrestre. C'est la première fois que cette problématique est avancée.
Aujourd'hui, surtout après les travaux de Georgescu-Roegen + , nous connaissons mieux un point de vue, qui est très proche de celui exprime, 1l y a un siècle, par Podolinsky et qui est objet de discussion parmi ceux qui étudient le lien entre l'économie et l'environnement (même si ce lien reste marginal ou est tout simplement ignoré dans les milieux des économistes universitaires).
Nous ne connaissons pas avec certitude quelle a été la réaction de Marx car il n'en existe aucune trace écrite. Nous pouvons raisonnablement supposer que Marx considéra les idées de Podolinsky insolites, sinon abstruses, peut-être aussi difficiles à comprendre, voire quelque peu intriguantes. Les principes scientifiques qui constituaient le point de départ de son raisonnement - les études de physiologie végétale et de physiologie du travail musculaire, le principe de la conservation de l'énergie et celui de l'entropie - n'étaient pas inconnus pour l'auteur du Capital, mais étaient plutôt récents et Marx et Engels n'avaient pas eu le temps de les « assimiler » pleinement et de les intégrer dans leur réflexion théorique sur le capitalisme (la « critique de l'économie politique ») dont les lignes fondamentales avaient été développées auparavant, entre 1857 et 1867 . De même que la plupart des savants de leur époque, ils en étaient encore à s'interroger sur les implications plus générales des nouveaux principes de la thermodynamique et notamment sur le principe de l'entropie et ils n'étaient donc pas prêts à exprimer un jugement achevé, pour ainsi dire, par retour du courrier.
On ne doit pas donc s'étonner qu'après une première réponse évasive, Marx ne soit pas trop pressé de répondre au jeune savant qui attend de l'autre côté de la Manche. D'autres facteurs ont, peut-être, distrait l'attention de Marx. Toujours estil que, à cause, peut-être, d'autres urgences et de ses problèmes personnels et familiaux, Marx ne revint sur « l'affaire Podolinsky » que dans les derniers mois de sa vie, fin 1882, alors qu'il était à Ventnor, dans l'ile de Wight. Quelque chose - nous ne savons pas exactement quoi - dut attirer à nouveau son attention sur cette affaire. Il en parla avec Engels, qui lui communiqua de Londres son avis dans deux lettres successives (9 et 22 décembre 1882).
Engels ne rejette pas l'idée de Podolinsky d'exprimer la plus-value aussi en termes d'énergie créée par un travail excédentaire par rapport à l'énergie nécessaire pour la subsistance de la force de travail. Mais il en réduit sensiblement la portée : en fait, il la juge peu intéressante, sinon déroutante. En particulier, il critique sévèrement la confusion qu'il croit saisir entre une approche en termes physiques et une approche sous l'angle des catégories économiques. On a. toutefois. l'impression qu'il n'a pas suffisamment réfléchi sur les implications du point de vue de Podolinsky. Ainsi, il ne saisit pas les aspects nouveaux du problème qu'on lui pose, ni non plus une certaine affinité entre le thème traité par Podolinsky et des questions théoriques qui font partie de la problématique aussi bien de la pensée de Marx que de la sienne.
« La réaction d'Engels à l'article de Podolinsky fut incontestablement une occasion cruciale ratée dans le dialogue entre marxisme et écologie » - écrit, pas tout à fait à tort, Juan Martinez-Alier (Economia, ecologica : energia, ambiente, società, Milan, 1991, p. 300), tout en surestimant sans doute la signification de cette épisode et son influence postérieure. Il ne faut pas négliger, en dernière analyse, le fait que, en dépit de l'avis exprimé par Engels dans ses deux lettres de décembre 1882, une traduction de l'article de Podolinsky a été publiée quelques mois plus tard dans la revue théorique du Parti social-démocrate allemand Die Neue Zeit (mars-avril 1883). Cette revué était dirigée par Kautsky, mais, pour ainsi dire, sous une certaine « supervision » d'Engels, Il est donc probable qu'Engels ait été consulté et n'ait pas exprimé un avis contraire. Quant aux lettres d'Engels à Marx, elles ne furent publiées que dans les années vingt alors que le nom de Podolinsky avait été déjà oublié partout en Europe (sauf en Ukraine). Dans la mesure où elles contribuèrent à former l'opinion des marxistes, ce fut plutôt dans le sens de renforcer des convictions qui s'étaient formées d'une façon autonome, que d'en former ex novo.
Toujours est-il qu'Engels fit preuve d'incompréhension et ne sut pas utiliser les idées de Podolinsky. Ce fait, en même temps que la maladie qui depuis 1881 empêcha le savant ukrainien de poursuivre ses réflexions, détermina le sort non seulement de son nom et de son travail de précurseur oubliés pendant un siècle, mais aussi celui d'une méthode d'approche et d'un ensemble de problématiques théoriques et pratiques. Nous y reviendrons. Mais, d'abord, arrêtons-nous un peu plus sur le projet théorique de Podolinsky et les arguments de la réponse d'Engels.
Travail humain et flux d'énergie
Dans l'impossibilité de synthétiser l'ensemble des idées de Podolinsky, nous rappelons ici les points essentiels de son raisonnement et certaines conclusions qui nous semblent particulièrement actuelles. On peut noter surtout trois aspects nouveaux:
1. l'analyse des processus économiques d'un point de vue thermodynamique ;
2. la conception du métabolisme de la nature en termes d'accumulation et de dissipation de l'énergie solaire ;
3. l'introduction d'un rapport réciproque entre énergie et « formes de société ». troisième de laçon pistes sunnaise. Le cremiere les pas sans aspes en ta le Podolinsky insiste surtout sur le premier et le deuxième aspects en traitant le un mot sur certaines de ces faiblesses puisqu'à notre avis certaines insuffisances et certaines approximations du discours de Podolinsky ont sûrement contribué à l'incompréhension d'Engels.
Mais procédons par ordre.
1. La production du point de vue thermodynamique
Podolinsky affirme que, si l'on accepte le principe de la conservation de l'énergie, il faut en conclure que le travail humain est capable non pas de créer du néant, mais de modifier les flux d'énergie qui existent dans la nature, pour les adapter à la satisfaction des besoins humains. Sa thèse est que le travail humain a la faculté d'accumuler une quantité d'énergie plus grande que celle qui est dépensée pour la survie, et que cela constitue la base de toute société. En se référant au physicien allemand Clausius et au principe d'entropie , il explique que toute forme d'énergie dans l'univers tend, au cours de ses transformations, à subir une dissipation, c'est-à-dire une dégradation qualitative irréversible, en débouchant sur un équilibre final sous forme de chaleur qui exclut toute possibilité d'utilisation pour réaliser un travail. Cette tendance agit aussi sur la surface terrestre, où le flux d'énergie qui provient du soleil s'exprime sous des formes multiples : réchauffement et déplacement de l'air, évaporation, précipitations et écoulement d'eau qui s'ensuivent, énergie biochimique fixée par l'accroissement de la végétation, énergie musculaire et humaine, travail des machines qui exploitent directement ou indirectement la radiation solaire. Dans tous les cas de figure, à la fin du cycle de ces transtormations, la radiation lumineuse absorbee par la planete est a nouveau irradiée vers l'espace cosmique sous forme de chaleur, selon le principe du physicien allemand Kirchhott. Toutetois, le travall humain a la possibilite et la finalité d'influencer ces processus dans le sens d'accroître la quantité d'énergie accumulée sur la surface terrestre et donc disponible pour l'humanité :
« Par certains actes délibérés, l'homme peut accroître la quantité d'énergie accumulée dans les végétaux et réduire celle dissipée par les animaux. » (Podolinsky, Menschliche Arbeit und Einheit der Kraft, Die neue Zeit, 1883, p. 420).
Cela peut être obtenu, selon Podolinsky, par deux moyens : soit en accroissant la conversion de l'énergie solaire (comme dans la culture des champs), soit en s'opposant à la dissipation de l'énergie accumulée par une conservation plus durable de cette énergie sous des formes susceptibles de satisfaire les besoins humains (c'est le but du travail extra-agricole). Il définit donc ainsi la notion de travail utile :
« C'est une utilisation de l'énergie mécanique et mentale de l'organisme qui a comme résultat d'accroître le bilan global de l'énergie sur la surface terrestre. » (Ibidem, p. 422.) certaine nai de ede imprion on explica des epe e i lut sire aver aussi A côté de cette intuition originale - développée, faut-il le dire, avec une des passages de son raisonnement et des résultats secondaires. Pour démontrer que le travail humain a la capacité d'accumuler l'énergie solaire, Podolinsky compare la productivité énergétique des forêts, des pâturages naturels, des cultures fourragères et céréalières de la France de son époque, en partant aussi bien des statistiques officielles et des estimations des contenus calorifiques des input et des output, que des études contemporaines de physiologie végétale et animale, etc. En fin de compte, il applique pour la première fois la méthodologie qu'on appelle aujourd'hui « analyse de l'énergie '».
Analysant ensuite les prestations de l'organisme humain en matière de travail, il se sert, dans un nouveau contexte, des résultats déjà obtenus par Hirn, Helmholtz et Clausius et rappelle les notions de rendement (« coefficient économique », pour utiliser sa terminologie) et de productivité de l'organisme humain considéré comme une « machine thermique ». Il s'agit, selon lui, d'« une machine thermique parfaite » dans le sens de Sadi Carnot, puisque le travail humain est en condition de réaliser ce qui apparaît comme un « cycle opérationnel complet ». Cette « machine » transforme le travail en chaleur et en d'autres formes nécessaires pour sa subsistance, en faisant, dans un certain sens, « revenir au foyer la chaleur produit par son travail » (Podolinsky, Il socialismo e l'unità delle forze fisiche, La plebe, octobre-novembre 1881, p.12).
Il faut souligner finalement que ce n'est pas par hasard qu'il insiste sur l'énergie du flux solaire (sa définition de travail utile est centrée sur celle-ci). Il sait parfaitement qu'il y a sur la terre des sources d'énergie qui ne proviennent pas du soleil. Il décrit, par exemple, celle des marées et des sources endogènes (vulcanologie, géothermie, etc.), mais ces sources lui apparaissent quantitativement négli. geables à l'échelle globale. Il n'ignore pas non plus qu'il y a des sources qui proviennent du soleil, mais, à la différence du flux solaire constamment disponible, elles constituent plutôt des stocks d'énergie déjà accumulés, dont l'utilisation amène à une accumulation négative nette, à une dissipation. Il se réfère à ce propos à la houille :
« Le but principal du travail doit être (...) l'accroissement absolu de la quantité d'énergie solaire accumulée sur la terre beaucoup plus que la simple transformation en travail d'une plus grande quantité de chaleur ou d'autres formes d'énergie déjà accumulées sur la terre. En effet, cette dernière transformation, l'élévation de l'énergie, par exemple, la production du travail par la combusion de la houille, comporte d'autant plus de pertes inévitables à cause de la dispe sure ars espace quiran forie en travail eplus ély, dedenap 3.
2. L'énergie et le cycle de la vie
L'analyse des processus économiques sous l'aspect thermodynamique amène Podolinsky à mettre en lumière, d'un côté, la dimension entropique (le caractère unidirectionnel du flux énergétique qui provient du soleil, se disperse et irradie vers l'espace cosmique), de l'autre, la connexion avec tout le système de la vie planétaire, dépendante à son tour de la radiation solaire. Il va de soi que la dépendance de l'homme par rapport à d'autres formes de vie et, en dernière analyse, à la lumière du soleil n'est pas, en 1880, une nouveauté théorique. Elle a ses racines, sous certains aspects, dans la conscience mythique de l'humanité alors que sous l'aspect le plus directement scientifique, elle remonte à la fin du xvii siècle et aux études du naturaliste hollandais Ingenhous sur le processus de croissance des plantes et d'échange gazeux avec l'atmosphère en présence de la lumière. La nouveauté qui perce dans l'écrit de Podolinsky est autre : poussé par la logique de son argumentation, Podolinsky avance l'hypothèse qu'il existe un rapport quantitatif, une espèce d'équilibre, entre deux processus opposés dont les êtres vivants sont les agents. D'un côté, un processus d'accumulation (par la végétation) ; de l'autre, un processus de dissipation (par les animaux et les processus de démolition de la matière vivante) de l'énergie solaire absorbée et accumulée par la système de la vie :
« Nous nous trouvons ici en face de deux processus parallèles, qui constituent ensemble ce qu'on appelle le cycle de la vie (Kreislauf des Lebens). Les plantes ont la faculté d'accumuler de l'énergie solaire alors que les animaux, se nourrissant de substances végétales, transforment une partie de cette énergie accumulée en travail mécanique, et ils le dissipent ainsi dans l'espace. Si la quantité d'énergie accumulee par les vegetaux etait plus grande que celle dissipee par les animaux, on aurait une sorte de stockage d energie, par exemple dans la période de formation de la houille, où la vie végétale était évidemment prépondérante par rapport à la vie animale. Si, en revanche, la vie animale prenait le dessus, les stocks d'énergie seraient rapidement dissipés et la vie végétale elle-même devrait reculer jusqu'aux limites fixées par le règne végétal. Il y aurait ainsi un certain équilibre entre accumulation et dissipation d'énergie : le bilan énergétique de la surface terrestre correspondrait à une grandeur plus ou moins stable, mais l'accumulation nette d'énergie baisserait jusqu'à zéro ou, dans tous les cas de figure, à un niveau beaucoup plus bas qu'à l'époque de la prépondérance de la vie végétale. » (Podolinsky, Die neue Zeit, op. cit., 1833, p. 420) .
L'idée de « cycle de la vie », déjà avancée par les sciences naturelles au milieu du siècle dernier, avait été précisée par les études sur les fondements physicochimiques des êtres vivants. La nouveauté chez Podolinsky réside dans le fait qu'il reprend cette notion en termes d'énergie, en esquissant l'approche qui débouchera, quelques décennies plus tard, sur la construction de la théorie de l'écosystème en tant qu'unité définie et structurée des relations trophiques.
3. Energie et société
Les notions de « coefficient économique » (efficacité, rendement) et de « productivité » du travail humain sont utilisées par Podolinsky dans leur acception essentiellement historique et sociale (leur valeur apparaît variable selon les époques et selon les sociétés). Si on les prend dans leur ensemble, elles définissent ce qu'on pourrait appeler la « condition de vitalité » d'une communauté humaine donnée :
« L'existence et la possibilité de travail de la machine humaine sont garanties jusqu'à ce que le travail de cette machine se transforme en accumulation d'énergie pour la satisfaction de nos besoins, plus grande que la somme du travail humain autant de fois que le dénominateur du coefficient économique dépasse le numérateur .» (Podolinsky, Ibidem, p. 454).
Ici on va au-delà du déterminisme - prétendument naturel - du principe malthusien de la population, tout en reconnaissant, correctement, le cadre contraignant écologique qui doit être respecté par la dynamique économico-démographique de n'importe quelle communauté humaine.
C'est sur la base des concepts susmentionnés que Podolinsky esquisse ensuite une synthèse rapide du progrès humain à travers les différentes formes sociales (état sauvage, esclavage, féodalisme, capitalisme) et discute finalement de la possibilité de construire le socialisme. Il introduit un double rapport dialectique entre énergie et société : d'un côté, la disponibilité d'énergie détermine les étapes du développement social; de l'autre, les rapports sociaux conditionnent, à leur tour, le mode et l'efficacité des emplois de l'énergie. A ses yeux, le socialisme est la forme sociale qui doit permettre de surmonter le gaspillage et l'imprévoyance des formes précédentes, qui peut tirer un maximum d'avantages des rapports sociaux de coopération, et non pas de conflit, et des connaissances scientifiques nouvelles. Il pourra se servir de l'éducation comme d'un levier puissant pour inaugurer une utilisation des ressources de la planète qui soit rationnelle et qui vise à satisfaire les véritables besoins.
Grâce à ces idées, Podolinsky a une place parmi ceux qui ont ouvert le chemin à des découvertes importantes du xx° siècle et parmi les pionniers de l'écologie. Mais on ne saurait accepter au même titre des formules et des concepts qui reflètent son époque et le milieu où ils ont été formulés. En ligne générale, on peut dire que Podolinsky ne dépasse pas une perspective basée sur la foi dans le « progrès » et le développement des forces productives, bien que cette foi soit tempérée par un début de prise de consience - nouvelle à cette époque - du problème des limites naturelles. Sur deux autres points, par ailleurs, il reste prisonnier de conceptions répandues à l'époque dans les milieux socialistes et critiquees, a juste titre a notre avis, par Marx et Engels.
Le premier point est sa façon de concevoir le travail. Dans la distinction qu'il trace entre travail intellectuel et travail « musculaire » (et dans la comparaison qu'il fait entre travail musculaire humain et animal) on entrevoit, d'un côté, une confusion entre une conception thermodynamique et une conception économique du travail, et le maintien, de l'autre, de l'idée - l'idéalisation du travailleur « du bras », typique du socialisme du siècle dernier - selon laquelle le travail physique, manuel, aurait une faculté miraculeuse de produire la richesse. Marx avait polémiqué contre une telle conception, par exemple, dans la Critique du programme de Gotha &
Le deuxième point est le lien que Podolinsky établit entre travail fourni (valeur-travail des produits, « valeur-énergie » dans son approche) et « juste » distribution sociale des biens. De telles conceptions, aussi, avaient ete critiquées par Marx dans ses polémiques contre les socialistes utopistes et contre Lassalle et en 1875, dans une série de notes critiques à propos du projet de programme du Parti social-démocrate allemand '. Il ne faut pas oublier, en tout cas, que Podolinsky ne faisait qu'esquisser ces idées dans la solitude, sans avoir la possibilité d'en discuter avec d'autres.
La réponse d'Engels ou une occasion ratée
Ce sont sans doute ces détails fort discutables qui firent mauvaise impression à Engels, en l'amenant à mal interpréter et à sous-estimer les aspects novateurs positifs des conceptions esquissées par Podolinsky. Pourtant son jugement n'aboutit pas à une condamnation expéditive. Il écrit à Marx :
« Voilà comment je vois l'histoire de Podolinsky : sa véritable découverte est que le travail humain est capable de retenir et de prolonger l'action du soleil à la surface terrestre au-delà de ce qu'elle durerait sans ce travail. Toutes les considérations économiques qu'il en tire sont fausses. » (Lettres sur les sciences de la nature, Editions sociales, Paris, 1973, p.109.)
Et sa premiere lettre se termine ainsi :
« A partir de sa très importante découverte, Podolinsky a fini par faire fausse route parce qu'il a voulu trouver une nouvelle preuve scientifique de la justesse du socialisme et qu'il a mêle de ce fait la physique et l'economie. » (op. cit., p. I11.)
Au fond, Engels avance deux types d'objections qu'il faut examiner séparément. D'un côté, il semble ne pas croire à la possibilité et même pas à l'utilité de faire une analyse des processus économiques en termes d'énergie. De l'autre, il reproche à Podolinsky de vouloir déduire des idées économiques directement de la physique, ce qui lui paraît inadmissible.
En ce qui concerne le premier argument, à vrai dire, Engels n'est pas très conséquent. Juste au moment où il exprime son scepticisme quant à la possibilité de tenir une comptabilité énergétique valable de la production, il suggère quelques critères corrects pour ie faire, par exemple, en incluant les engrais, les combustibles, etc., dans la comptabilité du secteur agricole. En outre, il semble avoir une certaine perception de la nature entropique des processus de production. Il explique, en effet, que les secteurs non agricoles ont un bilan énergétique négatif et dégradent constamment l'énergie solaire, « présente » et encore plus « passée » :
« Tu sais encore mieux que moi tout ce que nous sommes capables de dilapider comme réserves d'énergie, charbon, minerais, forêts, etc. » (op. cit., p. 111.)
Il admet également qu'« on peut, si l'on veut, traduire dans le domaine physique cette vieille réalité économique selon laquelle tous les producteurs de l'industrie vivent nécessairement des produits de l'agriculture, de l'élevage, de la chasse et de la pêche ».
Mais il n'attribue pas beaucoup d'importance à cette intuition car il conclut : «Il n'en sort pas grand-chose. » (op. cit., p. 112.)
La deuxième objection peut être justifiée par le fait que Podolinsky, comme nous l'avons vu, utilise des formules confuses ou ambiguës. Il s'agit d'une question à laquelle Engels était très sensible. Nous savons qu'il rejettait le procédé désinvolte de transférer une notion d'une discipline à une autre - sans tenir compte que la signification peut être différente - pour en tirer souvent des conclusions politico-idéologiques abusives. Il s'était déjà occupé de telles approches fort discutables dans ses notes pour la rédaction de la Dialectique de la nature. Il avait notamment critiqué la prétention de transférer aux sociétés humaines le concept vague de « lutte pour la vie » propre de l'interprétation darwinienne de l'histoire naturelle et de la vie animale. En deux autres occasions, en 1875 et en 1880-1881, il s'était refusé à identifier la notion de travail au sens économique avec les notions propres à la thermodynamique et à la physiologie et c'est justement une critique de ce type qui est reprise dans ses lettres à Marx à propos de Podolinsky.
Au-delà de la question de savoir si Podolinsky avait commis effectivement l'erreur qu'Engels lui attribue, toujours est-il qu'Engels ne nie pas, en principe, la possibilité d'une analyse en termes d'énergie aussi bien des processus économiques que des processus vitaux, et qu'il reconnaît lui aussi le lien entre processus économiques et environnement '° . Il est facile, par ailleurs, de prouver, que, dans le Capital, Marx lui-même considère importante l'analyse des processus de production non seulement en tant que processus sociaux, mais aussi en tant que processus qui se développent entre l'homme et la nature. Dans ces processus, l'homme agit en utilisant les matériaux et les forces existants dans la nature et subordonnés aux lois naturelles, dans le cadre desquelles l'input énergétique joue un rôle décisif " s'agit là d'un aspect essentiel du rapport entre l'homme et la nature, qui ne saurait être supprimé par aucun développement technico-scientifique, aussi prodigieux fût-il.
Ce n'est pas tout. On pourrait également souligner un parallélisme extraordinaire entre les arguments de Podolinsky et une page du Capital, où Marx définit, pour utıliser sa propre expression, la « base naturelle » de la valeur et de la plusvalue ''. Bref, les prémisses existaient pour que la réaction de Marx et d'Engels fût différente, la contribution de Podolinsky attirât leur attention et leur jugement fût plus positif. Ils auraient pu saisir l'occasion pour réfléchir sur les questions soulevées par Podolinsky et approfondir le problème du lien entre production et environnement. Mais cela ne s'est pas passé ainsi. Martinez-Alier écrit à ce sujet :
« Il est possible d'affirmer qu'Engels maîtrisait, sinon les principes de l'énergétique industrielle, ceux de l'énergétique agraire ; il comprenait, en outre, la différence entre la consommation d'un stock de charbon et l'exploitation de l'énergie solaire et devançait de loin un grand nombre d'économistes, de sociologues et d'historiens postérieurs à lui quant aux connaissances et aux intérêts scientifiques. Toujours est-il que Marx et Engels eurent la possibilité de connaître l'un des premiers essai de marxisme écologique et n'en tirèrent aucun profit.» (op.cit., pp. 302-303.)
Ce fut donc une occasion ratée. Nous devons nous demander pourquoi.
Marx, Engels et l'écologie : potentialités et limites
Selon Martinez-Alier, une conception inadéquate des « forces productives » et l'idée d'« un communisme de l'abondance » (ne pouvant se baser que sur un grand développement des forces productives) ont été les deux obstacles théoriques qui ont obnubilé le jugement d'Engels (et de Marx) et surtout compromis par la suite la possibilité d'une rencontre entre la tradition de la pensée marxiste et la tradition écologiste. Ce n'est pas une thèse nouvelle et il faut la prendre sérieusement en considération. Mais elle n'est que partiellement vraie : les vicissitudes ultérieures des rapports entre marxisme et écologie ne sauraient être interpretées tout simpiement comme un développement de l'histoire des idées, en faisant abstraction d'autres facteurs (idéologiques, sociaux et politiques) "
Pour aborder correctement une problematique si importante que celle du rapport entre marxisme et écologie, 1l faut d'abord préciser les mérites et les limites de la « conscience écologique » de Marx et d' Engels, bien entendu, en la situant dans le contexte historique.
A ce propos, il faut souligner qu'on ne peut pas parler d'écologie en se référant à cette époque-là. Le terme lui-même avait été introduit par le naturaliste allemand Erst Haeckel déjà en 1866, mais il n'est entré dans l'usage que dans les dernières années du siècle. Qui plus est. l'écologie en tant que discipline scientifique
« consciente d'elle-même » (pour utiliser une expression de Jean-Paul Deléage), avec son cadre d'études et d'instruments spécifiques de recherche, ne s'est formée qu'à une époque encore plus récente, entre les annees vingt et les annees quarante de notre siècle. Nous devons donc rechercher ailleurs, quant à cette époque-la, ce qui est maintenant décrit comme une sensibilité écologiste. Nous devons nous référer à la taçon d'établir la place de l'homme dans la nature par la pensée philosophique et scientifique, à l'image de la nature qui perce dans les sciences naturelles, a la taçon dont les économistes detinissent le rapport entre developpement et ressources, aux œuvres de ces précurseurs qui attiraient l'attention de leurs contemporains sur les phénomènes de détérioration de l'environnement à la suite des activités de l'homme. C'est avec ces développements qu'il faut comparer les éléments de prise de conscience écologique chez Marx et Engels et c'est sur la base d'une telle comparaison que l'on peut exprimer un jugement historiquement justifié. Sinon, on risque de commettre une erreur d'anachronisme en reprochant à Marx et à Engels - qui n'ont jamais prétendu faire autorité en matière de biologie ou de thermodynamique - de ne pas avoir été des écologistes meilleurs que les écologistes de leur époque.
En effet, si l'on compare leurs positions à celles qui prévalaient chez les savants de leur époque, Marx et Engels font preuve d'une sensibilité assez développée et leurs instruments théoriques apparaissent comme très modernes et très ouverts y compris en ce qui concerne la problématique écologiste naissante.
En schématisant à l'extrême, pour ne pas dépasser les limites matérielles fixées pour cet article, il est possible, selon nous, de résumer comme suit la pensée de Marx et d'Engels sur ce terrain :
1. une conception protoécologique du rapport homme-nature ;
2. une esquisse de critique écologiste du développement capitaliste ;
3. un embryon de programme écologique inspiré par le critère de « ce qui est soutenable » et de la responsabilté envers les générations futures. En même temps, on ne saurait ignorer qu'il y avait chez Marx et Engels des limites et des ambivalences découlant de la définition de forces productives et de progrès, que d'autres marxistes ont aggravées par la suite, jusqu' au point de transformer leur « marxisme » (ce fut le cas surtout de l'idéologie stalinienne) en une apologie de l'industrialisme et en la prétention des hommes de « transformer la nature » (dans le programme stalinien des années trente on prétendait remodeler la nature elle-même pour en faire une base adéquate de la nouvelle société socialiste).
Abordons brièvement ce sujet, avec quelques exemples.
1. Homme-nature-société
Lorsqu'on parle de l'attitude du marxisme face à la nature et aux problèmes écologiques, on a souvent tendance à oublier que la signification primordiale du matérialisme de Marx et d'Engels réside dans le fait qu'avant même d'être « historique », il souligne que « l'homme est immédiatement un être naturel. En tant qu'être naturel vivant, il est, d'une part, doté de forces naturelles, d'énergies vitales, c'est un être naturel actif: ces forces existent en lui sous forme de dipositions, d'aptitudes, d'impulsions. D'autre part, en tant qu'être physique, corporel, sensible, il est aussi un être passif, dépendant et limité, tout comme l'animal et la plante ». (Manuscrits de 1844, La Pléiade, 1968, p. 130.)
Il n'est pas inutile de souligner ce trait primordial, et essentiel, de la pensée marxiste parce qu'il représente la toile de fond de tous les développements ulterieurs. Les pages lumineuses ou le jeune Marx esquisse son « naturalisme » en opposition à l'idéalisme hégélien '; la réflexion qu'il fait avec Engels dans l'Idéologie allemande, où le matérialisme historique est défini en partant aussi du concept de société humaine en tant que phénomène émergeant de la nature, et de l'histoire comme dialectique en même temps du rapport entre homme et homme et entre humanité et nature '5 production et attra dans regaler tion du lion atla prigtione recorts de politique (1857) ; le thème du métabolisme (Stoffwechsel) entre société et nature qui est central dans le Capital et finalement tous les passages suggestifs de la Dialectique de la nature où on parle de la place de l'homme dans la nature à la lumière du darwinisme et des succès du Prométhée bourgeois, mais, en même temps, on prend conscience des conséquences négatives pour l'environnement qui en découlent : tout cela constitue un fil ininterrompu, qui a ete au fur et a mesure mieux développé, et une approche originale, qui garde son actualité à la lumière de la problématique écologique du siècle dernier.
Pour Marx et Engels, le genre humain est donc une partie intégrante de la nature qui l'a engendré et participe à la vie de la nature dans son ensemble. Mais l'homo sapiens est aussi une espèce particulière. Par le truchement du travail - qui est une activité consciente visant à atteindre des buts - cette espèce agit sur la nature, modifie le milieu où elle vit, transforme les conditions originaires de ce rapport et de cette dépendance. Ainsi, commence l'histoire, évolution très particulière qui va au-delà du « naturel » en tant que tel et crée la nouvelle dimension typiquement humaine du « social » (si on veut, du « naturel »), qui n'est pas réductible à la simple donnée biologique.
C'est de cette unité dialectique du naturel et du social qu'il faut tenir compte lorsqu'on aborde le rapport homme-nature. En effet, le rapport qui s'établit entre l'homme et la nature, entre l'homme et son environnement, n'est pas donné une fois pour toutes, mais il est déterminé historiquement et change d'une époque à l'autre. Il est conditionné socialement, en changeant d'une forme de société à une autre.
L'homme qui travaille, l'homo faber, est aussi un homme qui construit des instruments, a toolmaking animal, selon l'expression de Benjamin Franklin reprise dans le capital, un animal qui développe ses « organes esosomatiques », pour reprendre la terminologie d'Alfred Lotka. Cette caractéristique lui a donné progressivement un énorme pouvoir pour intervenir et pour modifier l'environnement, la nature qui lui donne l'hospitalité. Ainsi, l'espèce humaine va jusqu'à mettre en danger l'environnement. Marx et Engels se réfèrent souvent à des témoignages de cette réalité dont ils prennent connaissance dans leurs lectures. Cela est dû au fait que les effets ultimes des actions humaines sur la nature ne sont pas maîtrisés. Mais, c'est aussi et surtout le résultat d'une prédominance de comportements socialement conditionnés, d'exploitation myope, inspirés par le ressort de l'intérêt individuel et immédiat.
2. Ecologie politique du développement capitaliste
On peut trouver chez Marx et Engels des dizaines de pages où on mentionne et où on examine longuement les conséquences nuisibles des activités humaines sur l'environnement, notamment dans le cadre du développement capitaliste. En fait, ce sont les premières pages d'une « écologie politique » du développement capitaliste où la dénonciation est liée à l'analyse concrète des mécanismes sociaux et productifs de la détérioration de l'environnement.
Par exemple, un thème qui revient maintes fois est celui des effets négatifs de l'urbanisation liée à l'expansion de l'industrie. Les deux auteurs soulignent que les formes et l'ampleur de ces processus provoquent l'empoisonnement des fleuves et de l'air, mettent en danger la santé et affectent les conditions de vie dans les villes, bouleversent le rechange organique nécessaire entre les hommes et la nature, appauvrissent les sols et détériorent les conditions de vie des travailleurs 16
Un autre thème est celui des conséquences destructrices de l'utilisation, à grande échelle, de la chimie dans l'agriculture, ce qui, comme l'écrit Marx dans le Capital, épuise les sources de toute richesse, c'est-à-dire la terre et l'ouvrier. Plus généralement, c'est la dépendance par rapport au marché qui est jugée incompatible avec une gestion rationnelle de l'agriculture et des ressources forestières, puisque la logique du protit a court terme se heurte necessairement aux temps longs de reproduction des ressources naturelles.
Ces remarques ne sont pas occasionnelles et improvisées, mais plongent leurs racines dans l'aspect central de la pensée de Marx, c'est-à-dire dans cette critique de l'économie politique qui nous aide, encore aujourd'hui, à comprendre la problématique du rapport entre économie et environnement (on ne saurait dire la même chose de l'approche économique traditionnelle).
Rappelons quelques concepts de la critique de l'économie politique qui s'avèrent particulièrement utiles aujourd'hui :
a. En premier lieu, la définition conséquente, par le concept de mode de production (de mode de production capitaliste), du cadre théorique fondamental à partir duquel il faut examiner les modalités concrètes du métabolisme entre l'homme et la nature. Ces modalités, qui sont historiques et sociales (et non naturelles et éternelles), sont caractérisées en même temps par une nécessité systémique interne (bien que dialectiquement contradictoire et dynamique), qui n'est pas affectée par les simples intentions éthiques des agents sociaux qui opèrent avec des affectées par es données. Il est donc sterie d envisagea de ganser la logique de développement du système sans contester les éléments structurels qui en assurent la reproduction. En particulier, le concept de mode de production permet de saisir l'unité dialectique des éléments « abstraits » de la reproduction matérielle (les conditions subjectives et objectives de la production, les forces productives) et de la reproduction sociale (les rapports de production).
b. Le caractère fétichiste des catégories économiques marchandes et monétaires, qui cachent la nature sociale de la production, du travail et de la richesse, son aspect concret (la valeur d'échange prévaut sur la valeur d'usage). C'est un phénomène qui s'accentue aujourd'hui, à cause de la bifurcation croissante entre la comptabilité financière et monétaire de la richesse et sa consistance réelle en termes de ressources détruites et d'environnement détérioré.
c. L'inversion des fins et des moyens dans le processus économique capitaliste et tout d'abord l'aliénation du travail. Les valeurs d'usage (parmi lesquelles la nature dans ses aspects multiples) ne sont pris en considération qu'à la condition d'être aussi des valeurs d'échange qui s'intègrent dans le cycle de valorisation du capital. Les besoins réels ne sont plus le but de la production: la création de besoins artificiels devient le moyen pour réaliser la plus-value et perpétuer le cycle de valorisation.
d. La poursuite de la valorisation bouleverse la nature du processus économique, dont le but devient la production pour la production. Il en decoule une croissance illimitée, incontrôlée et incontrôlable des processus de transformation matérielle '? , qui n'acceptent plus aucune limite quantitative et qualitative '* *, sinon dans la mesure où ils se heurtent à des barrières sociales ou à une barrière économique (augmentation des coûts).
3. Eco-communisme
Le thème de la responsabilité vers la nature et vers les générations futures, mis en relief par les réflexions écologiques et philosophiques des dernières années, est aussi présent dans la réflexion de Marx et d'Engels. Dans certains passages de leurs œuvres, il y a une prise de conscience claire du fait que les activités humaines doivent être menées de façon à préserver la survie des générations futures. En d'autres termes, c'est la problématique récente du « développement soutenable » qui est esquissée.
Plus particulièrement, Marx et Engels insistent sur la nécessité de surmonter les contradictions entre villes et campagnes. Ils insistent aussi sur la nécessité d'organiser rationnellement l'agriculture de sorte à ne pas épuiser la fertilité du sol, donc de remplacer l'agriculture de spoliation, l'industrie, l'urbanisation et le commerce international tels qu'ils se sont développés avec les rapports de production capitalistes ''. Tous ces éléments embryonnaires révèlent que Marx et Engels se préoccupaient de la qualité du développement et de ses conséquences sur l'environnement. Cela est lié, par ailleurs, non seulement à la problématique philosophique de la « réconciliation » de l'homme et de la nature - dejà esquissée par Marx dans les Manuscrits - mais aussi à une sensibilité humaine et esthétique pour des valeurs de la nature non seulement utilitaristes, qui apparaît, par exemple, dans des lettres d'Engels "".
Il y avait donc, dans le marxisme originaire, les prémisses d'un dialogue fécond avec les sciences de la nature et l'écologie, d'une évolution vers une approche plus adéquate, « écologique », en ce qui concerne aussi bien l'histoire et le lien entre la société humaine et la nature que l'élaboration d'une stratégie révolutionnaire et la définition des tâches à l'ordre du jour avant et après la révolution socialiste.
Mais 1l y avait aussi des limites - importantes, mais pas absolues en ellesmemes -, qui ont empeche les marxistes de developper le potentiel dont nous avons parlé. Ce sont ces limites que nous allons examiner maintenant.
Forces productives, concept ambivalent
Selon Martinez-Alier, « la vision écologique des conditions de l'existence humaine aurait pu être facilement liée au marxisme par une définition adéquate du concept de forces productives. C'est ce que Marx n'a pas fait » (op. cit., p. 26).
Martinez-Alier n'a pas tort. Toutefois, on peut se demander si, dans les dernières années si tourmentées de sa vie, Marx aurait pu accomplir une telle tâche. Nous en doutons. Nous doutons aussi qu'Engels lui-même, qui disposa de plus d'une décennie après la mort de Marx, fût en condition, subjectivement et objectivement, de mener à bien un tel travail de reformulation des fondements physicoécologiques de la théorie marxiste. A vrai dire, c'est aux marxistes qui leur ont succédé qu'il faudrait demander pourquoi il n'ont pas entrepris une telle reformulation, en préférant répéter de façon scolastique plutôt qu'étudier concrètement, sous l'angle empirique et théorique, la conformation réelle des forces productives. Mais où résidait la limite, l'obstacle théorique difficile à surmonter ?
Le thème des forces productives est depuis longtemps une question controversée chez les marxistes. Nous pensons qu'aujourd'hui il faut se poser deux questions qui sont importantes pour notre discussion :
1. Quel est le contenu concret de cette catégorie et quelle signification faut-il donc attribuer au concept de « développement des forces productives » ?
2. Comment faut-il concevoir le lien entre forces productives et rapports de production sociaux, et quelle est donc la signification de la formule de Marx bien connue selon laquelle la contradiction entre forces productives et rapports de production est le moteur de la dialectique de l'histoire ?
Procédons par ordre.
1. Forces productives, énergie, entropie
L'auteur de cet article est convaincu que la catégorie de « forces productives » est l'une des catégories marxistes non seulement les plus citées, mais aussi les plus déformées. Ce n'est pas uniquement la faute aux interprètes. Si on relit attentivement les textes, on découvre qu'il n'y a nulle part une définition générale satisfaisante de ce concept. Le plus souvent, la catégorie est utilisée dans des termes assez généraux, avec un contenu également général et peu défini. En revanche, lorsque nous rencontrons des indications très précises (concernant telle ou telle autre force productive), elles ne sont ni générales ni généralisables. Si on rassemble ces indications différentes, on voit apparaître un concept qui ne correspond pas à la plupart des simplifications courantes. Peut-être peut-on entrevoir dans quelle direction il faudrait le reformuler pour y intégrer les acquis ultérieurs de la thermodynamique et de l'écologie.
Pour en rester à la signification d'il y a un siècle, une première indication nous est donnée par l'analogie - non fortuite - entre Produktivkräfte (forces productives) et Kraft (force, énergie). On pourrait d'abord caractériser, en gros, comme forces productives tous les éléments qui jouent un rôle actif dans le processus de production et contribuent à le développer, tout ce qui met en branle la production et multiplie l'efficacité du travail humain (qui est la « première » force productive) ; les forces productives sont les « agents » du processus.
Ce pluriel inclut la nature ?1 ', notamment sous son aspect énergétique (même si Marx n'approfondit pas suffisamment le trait spécifique de cet aspect). Un passage est particulièrement significatif :
« C'est la nécessité de diriger socialement une force naturelle, de s'en servir, de l'economiser, de se l'approprier en grand par des œuvres d'art, en un mot de la dompter, qui joue le rôle decisif dans ( histoire de l'industrie. » (Le Capital, œuvres, La Pléiade, p. 196.)
Marx parle parfois des forces naturelles comme d'«agents inanimés » de la production. Cette terminologie correspond à ce que nous appellerions aujourd'hui les input énergétiques des processus de production. Il s'agit incontestablement d'une notion inadéquate, primitive et surtout « pré-entropique ». Elle n'inclut pas l'idée de la détérioration entropique, c'est-à-dire l'idée selon laquelle chaque résultat obtenu entraîne une perte dans l'environnement et une perte irréversible. Chez Marx, en effet, le concept de développement des forces productives (matérielles) suggère l'idée d'un processus cumulatif, dans lequel l'élément suivant s'ajoute aux éléments précédents en même temps où ceux-ci réalisent et maintiennent leur propre potentiel. Bien qu'il s'agisse de choses différentes, il existe une espèce d'homologie logique, un modèle conceptuel analogue, entre le concept d'accumulation du capital et celui de développement des forces productives.
De nombreux auteurs ont prétendu que le marxisme ignore l'existence des limites écologiques du développement. Prise au pied de la lettre, une telle affirmation ne correspond pas à la vérité . Mais il n'y a pas de doute que le marxisme a ignoré le « problème » des limites, d'ailleurs, comme 99% de la pensée du xix* siècle. On ne saurait prétendre que, selon Marx et Engels, le progrès des forces productives et de la société humaine serait illimité. Mais il est vrai que, pour eux, le problème des limites se posait dans une perspective lointaine. Dans l'immédiat, on partait surtout de l'idée de la capacité auto-expansive du progrès scientifique et technlogique qui était en train de supprimer constamment les limites que la nature avait imposées auparavant aux possibilités humaines. C'est dans cette optique, d'ailleurs, que les deux théoriciens allemands (c'est-à-dire en provenance d'un pays qui était, à l'époque, arriéré par rapport à l'Angleterre « avancée ») interprétaient la révolution industrielle, stimulée par les nouveaux rapports de production, et la dynamique d'ensemble (technologique, sociale, politique, scientifique) qu'elle comportait.
En effet, ce n'était pas facile d'inclure dans l'idée de forces productives typique du Capital la notion d'une limite absolue au développement, une limite qui ne réside pas uniquement dans le caractère limité du globe terrestre, mais qui est, de façon plus directe et plus contraignante, le propre de tout processus vital et de tout processus économique, dans la mesure où l'un et l'autre opèrent « en perte », détériorent l'énergie et accroissent le désordre. Aussi bien la vie que les processus économiques se maintiennent dans la mesure où et aussi longtemps qu'ils peuvent être nourris par un flux d'énergie constamment renouvelé ; les limites de ce flux sont aussi la limite absolue de ces processus.
En fait, la limite réelle est beaucoup plus étroite puisque ce qui compte, n'est pas tellement l'ensemble de l'énergie potentiellement disponible, mais surtout l'efficacité avec laquelle elle peut être absorbée et métabolisée. Par exemple, pour la photosynthèse, la végétation n'exploite qu'une fraction d'un point de pourcentage de l'énergie solaire ou un peu plus ; l'efficacité avec laquelle un consommateur (qui peut être l'homme) assimile l'énergie alimentaire ainsi accumulée ne dépasse pas 10%; notre système industriel, d'autre part, gaspille sous forme thermique, sans aucune utilité, plus de 50 % de l'énergie qu'il consomme, et 50 % de l'énergie utilisée est utilisée de façon inetticace, sous forme de chaleur à moins de 200 degrés. Par conséquent, pas plus de 10-20% de la dépense énergétique n'est vraiment justifiée par rapport aux buts qu'elle doit atteindre (Grinevald, « L'effet de serre de la biosphère », Stratégies énergétiques, mai 1990, p. 26).
Ce n'est pas tout. Il ne suffit pas d'envisager une augmentation à loisir du flux énergétique pour qu'une croissance illimitée soit possible, car les équilibres nergiques prestes et les croies gl ilin de la bispose on are guires à une « portée » déterminée (par une longue évolution) des flux énergétiques et non par n'importe quelle portée, et ils ne peuvent pas tolérer des augmentations d'origine antropique au-delà d'un certain seuil. Les conséquences de la négligence de tout cela, commencent à être perçues aujourd'hui sous forme de détérioration de la stabilite des ecosystemes et de la biosphere.
Voilà donc pourquoi, tout en étant justifié et acceptable dans un contexte historique donné et dans des limites bien précises, le paradigme marxiste du développement des forces productives a une dimension antiécologique et devient un obstacle à la prise de conscience des limites dans lesquelles l'humanité agit et peut agir. S'il est interprété dans le sens d'une toute-puissance prométhéenne de l'homo-tecnologicus qui développe un projet de domination sur la nature, il ne peut, en dernière analyse, que justitier les pires choix du capital (par exemple, le choix du nucléaire) ou aboutir aux résultats désastreux de l'industrialisation stalinienne, qui fut accompagnée - et ce n'est pas un hasard - par des propos « délirants » sur une « transformation de la nature » capable de créer une base « nouvelle » pour la construction d'une société socialiste.
Toutefois, une telle interprétation n'est pas inévitable. Le sens global de la conception de Marx et d'Engels va dans une autre direction, comme le laissent entendre explicitement des passages lumineux et suggestifs d'Engels qui critiquent une conception impérialiste de la « domination sur la nature » et en donnent une version prudente, pour ainsi dire « coopérative »".
En effet, si on rassemble toutes les indications qui se trouvent ici et là chez Marx et Engels, on voit que leur approche ne peut pas être réduite à l'équivalence «forces productives = industrie et technologie », ni à l'identification « forces productives = énergie » ni à la somme des deux. C'est un autre aspect qui a le plus de relief : pour utiliser une expression aujourd'hui courante, la principale force productive est « culture » dans le sens de « savoir » et de « savoir-faire » des individus, mais surtout « coopération » et « savoir coopératif » au niveau de la société 23.
C'est une approche très actuelle, semble-t-il. En premier lieu, puisqu'elle souligne en premier lieu un aspect des forces productives, qui a une autonomie relative par rapport aux forces productives matérielles (qui ne sont qu'une composante d'un ensemble) et qui peut donc connaître un développement indépendant de la croissance des flux physiques. En deuxième lieu, puisque l'information (liée au savoir et à la coopération sociale) est l'aspect « néghénetropique » (c'est-à-dire un aspect susceptible de contrecarrer les tendances entropiques, de construire de l'ordre et de faire diminuer le désordre), qui opère dans les structures vivantes et dans les structures sociales et qui permet donc d'utiliser au mieux les ressources pour satisfaire les besoins.
2. Forces productives/rapports de production
Jusqu'ici, nous avons employé le concept de forces productives du point de vue de la « production en général » , c'est-à-dire de leur signification par rapport au métabolisme entre humanité et nature, indépendamment du cadre social où ce métabolisme se développe. C'est un point de vue légitime pourvu qu'on comprenne qu'il s'agit en même temps d'un point de vue « abstrait », qui ne se réfère à aucune réalité concrète. C'est un aspect unilatéral qui peut caractériser différentes formes sociales voire toute les formes sociales, mais qui ne subsiste pas en soi. En d'autres termes, on ne peut pas trouver des forces productives « abstraites » de leur contexte social, il n'ý a que des forces productives (pour utiliser l'expression pertinente de Karl Polanyi) embedded, c'est-à-dire « incorporées », intégrées dans des rapports sociaux déterminés avec lesquels elle s'identifient, faisant un tout, et avec lesquels « elles opèrent ensemble ».
Avec cette précision, le point de vue susmentionné peut être considéré aussi sous un deuxième angle : comme un moyen d'explorer un ensemble de potentialités de développement (humaines et technologiques), tout en sachant que le seul développement concret est celui qui se réalise nécessairement dans un contexte social donné.
Cette approche dialectique est la même que celle qui, dans /'Idéologie allemande, amène à la conclusion suivante :
« Sous le régime de la propriété privée, ces forces productives ne connaissent qu'un développement unilatéral, la plupart deviennent des forces destructrices, et une quantité de telles forces ne peut trouver, sous le régime de propriété privée. aucune application. »
La formule selon laquelle se produit une transformation des forces potentiellement productives en des forces effectivement destructives, surtout par rapport à l'environnement, nous semble plus appropriée et plus significative que le schéma bien connu de la contradiction entre forces productives (dynamiques) et rapports de production (qui les enchaînent).
Par ailleurs, cette formule permet de donner un fondement critique et non apologétique au développement économique, technologique, scientifique, et donc d'élaborer un concept de progrès « différencié »'. Il n'y a dans l'histoire humaine aucun progrès automatique, linéaire, garanti, aucune assurance en ce qui concerne le futur, ni grâce au développement technologique ni grâce à un sujet historique ou extra-historique providentiel. Il n'y a que la possibilité pour les hommes de tenter d'agir consciemment sur certains résultats au lieu d'autres; d'essayer de faire prévaloir un cadre plus favorable au libre développement collectif et individuel (d'individus sociaux et non d'atomes luttant les uns contre les autres, selon le modèle de l'individualisme bourgeois) et de démanteler les structures qui représentent un obstacle.
L'héritage de Podolinsky
L'essai de Podolinksy parut pour la première fois en 1880, la même année que son échange de lettres avec Marx. L'année suivante, l'auteur tombait gravement malade. Deux ans plus tard, Marx mourait à son tour (14 mars 1883) après avoir abordé à nouveau le sujet. Engels vécut encore douze ans (il mourut le 5 août 1895), mais sans revenir sur cet argument.
Aucun d'eux n'eut la possibilité ou la capacité d'aborder à fond le nœud du problème, qui avait été posé et qui ne fut plus repris et encore moins approfondi par les marxistes d'Europe occidentale ou d'Union soviétique.
Il semblerait donc que la graine semée par Podolinsky n'ait pas donné des fruits, que son héritage se soit perdu. En fait, d'autres après lui et dans d'autres contextes, ont abordé des thèmes similaires. Le plus souvent, ils se sont heurtés, comme lui, à l'indifférence des milieux économiques officiels, jusqu'au moment où le vieux point de vue, redécouvert d'une façon indépendante, a refait surface dans le nouveau climat des années soixante-dix, qui ont été des années de crise énergétique et écologique.
Toujours est-il que l'un des trois aspects nouveaux dans l'approche de Podolinsky que nous avons indiqués au début, semble avoir eu un meilleur sort que les autres et il vaut la peine d'en parler avant de conclure. Il s'agit de ce qu'on pourrait appeler, dans le langage d'aujourd'hui, l'énergétique écologique. Nous avons déjà dit que, sur ce terrain, Podolinsky devançait les développements postérieurs de la pensée écologique, qui se sont produits entre les années vingt et les années quarante de ce siecle. En effet, il y a plus d'un élément qui autorise l'hypothèse que l'œuvre de Podolinsky n'a pas été étrangère à ces développements, ne fût-ce qu'indirectement.
L'idée d'un processus thermodynamique double, d'une accumulation de l'énergie solaire et de sa dissipation comme l'élément central de la définition de la structure d'une communauté écologique, perce entre 1920 et 1940, surtout grâce à l'œuvre de l'écolo-mathématicien américain Alfred Lotka (1880-1949) et du géochimiste russe Vladimir Ivanovic Vernadsky (1863-1945) dans une première phase et du très jeune savant américain Raymond Laural Lindeman (1916-1942) par la suite. C'est à l'article de Lindeman, publié en 1942, dans la revue Ecology, peu apres la mort prématurée de son auteur, qu'on fait traditionnellement remonter l'élaboration achevée de cette approche, qui est à l'origine de la théorie de l'écosystème.
Justement dans dans ce cadre, il y a un fil qui unit la « trace » laissée par Podolinsky à la « grande voie » du paradigme écologique moderne. C'est une histoire qui se développe entre l'URSS et les Etats-Unis dans la période entre les deux guerres mondiales. Dans son livre la Géochimie, paru en France 1924, Vladimir Vernadsky, à qui l'on doit le concept moderne de biosphère, fait, pour la première fois, une analyse du rôle de la matière vivante dans les cycles qui animent la surface terrestre et qui constituent un ensemble de relations réciproques très étroites. Il mentionne explicitement le nom de Podolinsky parmi les précurseurs de ses idées. Vernadsky, dont la figure et l'œuvre de pionnier dans le domaine de l'écologie globale contemporaine ont commencé à être découvertes dans la dernière décennie, est à son tour l'inspirateur du théoricien le plus brillant de l'école russe d'écologie entre les deux guerres, l'ukrainien Vladimir Vladimirovic Stanchinsky (1882-1942). Sa figure, son nom et, à plus forte raison, son œuvre sont presque inconnus en Occident, bien qu'il ait eu le mérite d'élaborer avec une décennie d'avance les lignes fondamentales de la théorie de l'écosystème.
Stanchinsky a exprimé son point de vue dans des essais publiés en Union soviétique entre 1929 et 1931. Cela représente « au moins au début, une tentative de réduire les phénomènes biologiques à un dénominateur commun de nature physique: l'énergie » (Weiner, Models of Nature. Ecology, Conservation and Cultural Revolution in Soviet Russia,1988, p. 80). Le point de départ de Stanchinsky est que « la quantité de la matière vivante dans la biosphère est directement dépendante de la quantité d'énergie solaire transformée par les plantes autotrophes »; les autotrophes constituent « la base économique du monde vivant » ; la biosphère est composée de sous-systèmes - les biocénoses - chacun a sa propre « base économique » spécifique et une « superstructure » également spécifique, constituée par les organismes qui tirent leur subsistance des producteurs primaires à la base de l'échelle trophique. L'« équilibre dynamique » qu'on peut constater dans chaque biocénose s'explique par l'existence « entre les composantes autotrophes et hétérotrophes, entre les herbivores et les carnivores, entre hôtes et parasites, etc., de rapports définis, proportionnés » qui, souligne Stanchinsky, « n'ont été jusqu'ici étudiés par personne » (cité par Weiner, p. 81). Ensuite, dans un article de 1931, Stanchinsky présente un véritable modèle mathématique qui décrit le bilan énergétique annuel d'une biocénose théorique. Weiner explique que c'est la première fois qu'une telle opération a été tentée.
Mais l'œuvre prometteuse de Stanchinsky a été brisée en 1933 par l'avènement du stalinisme dans le monde scientifique aussi. On entrait ainsi dans la période sombre où on a prétendu subordonner la recherche scientifique à un modèle idéologique préétabli et sanctionné par les décrets du Kremlin. Stanchinsky a été victime d'une persécution obscurantiste contre lui et contre son approche orchestree par Isal Prezent et 1rotım Lysenko, qui attaqueront par la suite Nikolai Vavilov et la génétique mendélienne. Il est éloigné de son poste et emprisonné et ses idées sont bannies des universités soviétiques pendant une vingtaine d'années.
Malgré le sort obscur de son inspirateur, Douglas Weiner, le savant américain à qui on doit la première étude d'ensemble sur l'écologie soviétique des années vingt, signale l'existence de contacts, de rapports entre des savants russes de l'école de Stanchinsky et des savants américains de l'université de Yale où travaillait George Evelyn Hutchinson, qui aura un role de premier plan dans la promotion des etudes ecologiques et du nouveau paradigme ecosystemique dans les décennies suivantes.
L'œuvre d'un hydrobiologue russe influencé par Stanchinsky, Victor Ivlev, qui étudie la consommation et l'efficacité énergétique des vers oligocètes du littoral de la mer Caspienne, est utilisée, sous la supervision d'Hutchinson, par Raymond Lindeman dans son développement indépendant de la théorie de l'écosystème au début des années quarante (Weiner, op. cit., 1988, p. 222).
Avouons qu'il nous fait plaisir de supposer que cet essai oublié de 1880, qu'un jeune exilé s'efforçait de faire connaître à un génie de son époque, sans avoir trop attiré son attention, puisse être, par un un chemin long et tortueux, à l'origine des idées scientifiques les plus importantes du xx* siècle.
Janvier 1992
1. Sergueï Podolinsky (1850-1891), issu d'une famille aisée (son père eut une fonction importante dans l'administration des PTT tsariste), entra dans le giron du mouvement populiste ukrainien pendant qu'il faisait ses études supérieures de sciences naturelles. A l'occasion d'un voyage en Europe occidentale avec Ziber, l'un des premiers économistes marxistes, il rencontra, à Londres, Marx et Engels (été 1872). En septembre de la même année, il participa en tant qu'observateur au congrès de la Jir Internationale à la Haye, en sympathisant avec les anarchistes. Par la suite, il collabora à la revue des exilés russes Yperëd. A son retour en Russie, il participa aux campagnes des narodniki qui « allaient vers le peuple ». En 1878, il fut obligé de s'exiler pour échapper à la répression tsariste. Il s'installa en France, à Montpellier, d'où il continua à participer au mouvement ukrainien, en publiant, entre autres à Genève, avec Mikhail Dragommanov, la revue Hromada (la Commune). Il participa activement à des cercles socialistes européens et fut rédacteur de la Revue socialiste, publiée par Benoît Malon. Dans les années 1878-1881, il publia des essais sur différents sujets (par exemple, sur l'industrie, l'agriculture, la propriété foncière et les conditions de santé des populations en Ukraine). L'essai auquel nous nous référons dans notre article fut publié en 1880. Malheureusement, en 1881 il fut frappé par une maladie psychique qui l'empêcha de continuer à travailler.
2. Les écrits de Podolinsky furent publiés en russe, en français, en italien et en allemand. Son essai « Le socialisme et l'unité des forces physiques » est paru en francais dans la Revue socialiste, n° 8, 1880.
3. On n'a pris connaissance de l'échange de lettres entre Marx et Podolinsky que très récemment. Une première lettre de Podolinsky fut écrite de Montpellier, en mars 1880.
4. Né à Constance, en Roumanie, en 1906, Nicholas Georgescu-Roegen, a étudié dans les années trente à la Sorbonne et aux Etats-Unis et s'est s'installé définitivement aux EtatsUnis après 1946. Il a développé dans ses études une approche qu'il appelle « bioéconomique ». Son idée centrale est que la production constitue un processus qui transforme de la matière-énergie dans des conditions de basse entropie en matière-énergie caractérisée par une haute entropie.
5. C'est dans l'échange de lettres entre Marx et Engels qu'on trouve des indications précieuses sur le rapport entre l'étude des sciences naturelles et l'elaboration de la critique de l'economie politique. Marx attribuait, entre autres, une grande importance aux études scientifiques dans le domaine de la chimie agraire.
6. La notion d'entropie peut être définie sous des formes différentes : par exemple, comme indice de l'énergie dégradée dans un processus thermodynamique, donc ne plus être utilisable pour accomplir un travail. Dans ce sens, toute transformation énergétique irréversible dans un système physique isolé (qui ne reçoit pas d'énergie de l'extérieur) entraîne un accroissement d'entropie.
7. Par « analyse de l'énergie » on entend la comptabilité des flux énergétiques dans les systèmes naturels et sociaux, utilisée, en ligne générale, pour connaître les coûts énergétiques des processus de production ou la productivité énergétique des écosystèmes.
8. Déjà dans le Capital, Marx avait expliqué qu'on ne doit avoir « aucune idée mystique » de la productivité du travail qui, en faisant abstraction des facteurs sociaux, dépend de la structure physiologique de l'organisme humain et des ressources de l'environnement (1, p. 558-9). Plus tard, dans sa Critique du programme de Gotha, il critiqua le programme du Parti social-démocrate, selon lequel le travail serait la source de toute richesse, en expliquant que : « La nature n'est pas la source de toute richesse. La nature est tout autant la source des valeurs d'usage (et c'est en cela qui consiste la richesse matérielle) que le travail, qui n'est lui-même que la manifestation d'une force naturelle, de la force de travail humaine. » (Euvres, La Pléiade, p. 1413).
9. Il est bien connu que Marx critiqua des formules d'origine utopiste et lassallienne comme « produit intégral du travail » et « partage équitable ». qui étaient, selon lui, dépourvues de toute valeur scientifique.
10. En 1886, en se référant à la convertibilité de toutes les formes d'énergie, Engels écrit qu'il est possible de mesurer la consommation et les apports d'énergie d'un organisme vivant et de les exprimer, par exemple, en calories. « L'unité de tout mouvement dans la nature n'est plus une affirmation philosophique, mais un fait scientifique. »
11. « Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l'homme et la nature. L'homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d'une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s'assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie (...) Et tant qu'il produit des valeurs d'usage, qu'il est utile, le travail, independamment de toute forme de société, est la condition indispensable de l'existence de l'homme, une nécessité éternelle, le médiateur des échanges organiques entre la nature et l'homme. L'homme ne peut point procéder autrement que la nature elle-même, c'est-à-dire il ne fait que changer la forme des matières. Bien plus, dans cette œuvre de simple transformation, il est encore constamment soutenu par des forces naturelles. Le travail n'est donc pas l'unique source des valeurs d'usage qu'il produit, de la richesse matérielle. Il en est le père, et la terre la mère, comme dit William Petty: » (Le Capital, La Pléiade. p. 570-71.)
12. « Supposé que le travail nécessaire à l'entretien dit producteur et de sa famille absorbât tout son temps disponible, où trouverait-il le moyen de travailler gratuitement pour autrui ? Sans un certain degré de productivité du travail, point de temps disponible ; sans ce surplus de temps, point de surtravail, et, par conséquent, point de plus-value, point de produit net, point de capitalistes, mais aussi point d'esclavagistes, point de seigneurs féodaux, en un mot, point de classe propriétaire.
« La nature n'empêche pas que la chair des uns serve d'aliment aux autres ; de même elle n'a pas mis d'obstacle insurmontable à ce qu'un homme puisse arriver à travailler pour plus d'un homme, ni à ce qu'un autre réussisse à se décharger sur lui du fardeau du travail. Mais a ce fait naturel on a donne quelque chose de mysterieux en essayant de l'expliquer à la manière scholastique, par une qualité "occulte" du travail, sa productivité innée, productivité toute prête dont la nature aurait doué l'homme en le mettant au monde (...)
« Abstraction faite du mode social de la production, la productivite du travail depend des conditions naturelles au milieu desquelles il s'accomplit. Ces conditions peuvent toutes se ramener, soit à la nature de l'homme lui-même, à sa race, etc., soit à la nature qui l'entoure. » (Marx, op.cit., pp. 1003-1004.)
13. J'avance l'hypothèse que l'incompréhension d'Engels au début et l'attitude d'autres marxistes après lui ne peuvent pas être expliquées de la même façon. En d'autres termes, on ne saurait rechercher un « péché originel » antiécologiste du marxisme qui expliquerait tout : les réticences à l'égard de la problématique soulevée par Podolinsky, la prédominance l'une idéologie « productiviste » dans le mouvement ouvrier, les desastres provoques a l'environnement par la « construction du socialisme » stalinienne. le choix favorable au nucléaire du Parti communiste italien et du Parti communiste français, la défense d'usines polluantes par peur du chômage, etc. Il faut analyser cas par cas, en s'efforçant de saisir l'ensemble des facteurs qui ont agi chaque fois. Il nous est impossible de faire ce travail dans le cadre de notre article. Limitons-nous à signaler le « point de départ », c'est-à-dire « la conscience écologiste » de Marx et d'Engels.
14. Dans les Manuscrits parisiens de 1844, il y a des suggestions « écologistes » : l'unité entre l'homme et la nature, l'homme conçu comme être naturel, caractérisé par des besoins et des capacités; la naissance de l'humanité de la nature comme un processus historique, par le travail, l'unité entre la science de la nature et la science de l'homme, l'aliénation des besoins dans la société marchande, la détérioration des conditions de vie des travailleurs dans les villes industrielles, etc.
15. Signalons un passage particulièrement significatif qui est presque l'anticipation d'une anthropologie écologique :
« La condition première de toute histoire humaine est naturellement l'existence d'êtres humains vivants. Le premier état de fait à constater est donc la complexion corporelle des individus et les rapports qu'elle leur crée avec le reste de la nature. Nous ne pouvons naturellement pas faire ici une étude approfondie de la constitution physique de / homme elle-meme, ni des conditions naturelles que les hommes ont trouvees toutes prètes, conditions géologiques, orographiques, hydrographiques, climatiques et autres. Toute histoire doit partir de ces bases naturelles et de leur modification par l'action des hommes au cours de l'histoire. » (L'Idéologie allemande, op. cil., pp. 145-146.)
16. L'écrit d'Engels, la Situation de la classe ouvrière en Angleterre (novembre 1844mars 1845), contient des dizaines de pages sur la détérioration de l'environnement dans les villes, sur les conditions dans les entreprises, sur les maladies et les accidents professionnels, etc. Ce sont des pages magistrales d'écologie humaine. On peut trouver des analyses critiques sur l'urbanisation aussi dans le Capital et dans /'Antidühring.
17. Ce sont des processus qui consistent à soustraire à l'environnement des ressources matérielles et énergétiques précieuses et à les restituer sous forme de déchets, d'ordures, d'émissions liquides ou gazeuses incontrôlées et polluantes ; à congestionner des espaces matériellement limités ; à détériorer des écosystèmes dont les mécanismes d'auto-régulation sont vulnérables ; à altérer les cycles biogéochimiques de la biosphère d'où dépendent la stabilité de l'environnement dans son ensemble et les conditions de la vie humaine sur la planète.
18. Il suffit de rappeler les « brevets » concernant les « produits » d'ingénierie génétique et le phénomène croissant des « locations d'utérus ».
19. « La suppression de l'opposition de la ville et de la campagne n'est pas donc seulement possible. Elle est devenue une nécessité directe de la production industrielle elle-même, comme elle est également devenue une nécessité de la production agricole et, par-dessus le marché, de l'hygiène publique. Ce n'est que par la fusion de la ville et de la campagne que l'on peut éliminer l'intoxication actuelle de l'air, de l'eau et du sol ; elle seule peut amener les masses qui aujourd'hui languissent dans les villes au point où leur fumier servira à produire des plantes, au lieu de produire des maladies. » (Engels, AntiDüring, Editions, sociales, 1963, p. 335.)
20. Voir, par exemple, plusieurs lettres d'Engels, dont celle à Bernstein (premier mars 1883) sur la possibilité d'exploiter l'électricité pour surmonter la contradiction entre la ville et la campagne et celle au géologue britannique George Lamplugh (11 avril 1893).
21. La critique de Jean-Paul Deléage selon lequel Marx aurait complètement oublié d'analyser le rôle de la nature dans les processus économiques, en se concentrant sur le rapport travail-capital (Histoire de l'écologie, Paris, 1991, p. 81), est injustifiée. Deléage a tort également de prétendre que Marx n'aurait analysé que « les limites internes » du capitalisme (voir les Servitudes de la puissance. Une histoire de l'énergie, Paris, 1986). Selon Marx, le capital n'est pas tellement en condition de surmonter les limites naturelles, mais surtout il est incapable de les reconnaître, ce qui est tout à fait différent. La nature n'est pas seulement un élément passif, un ensemble d'instruments ou un dépôt de matériaux. Elle est également une force active (du côté des inpul) ou une nature détériorée, « exploitée, polluée » (du côté des output) dans le processus de production. Cela se répercute sur le rôle de « force productive » de la richesse représentée par la nature elle-même. Il est essentiel de distinguer la nature comme un agent de production de la richesse en tant que valeur d'usage (dont elle fait partie) de la richesse comme valeur d'échange (où elle n'est pas comptabilisée dans le processus social qui détermine la valeur).
22. « Les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, comme quelqu'un qui serait en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein et que toute notre domination sur elle réside dans l'avantage que nous avons sur l'ensemble des autres créatures de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement. » (Engels, la Dialectique de la nature, Editions sociales, 1968. pp. 180-81.)
23. « La nature ne construit pas de locomotives, ni de chemins de fer, ni télégraphes électriques, ni machines automatiques, etc. Ce sont des produits de l'industrie humaine, des matériaur naturels transformés en organes de la volonté humaine pour dominer la nature ou pour s'y réaliser. Ce sont des organes du cerveau humain créés par la main de l'homme; c'est la puissance matérialisée du savoir. Le développement du capital fixe montre à quel point l'ensemble des connaissances (knowledge) est devenu une puissance productive immédiate, à quel point les fonctions du processus vital de la société sont soumises à son contrôle et transformées selons ses normes, à quel point les forces productives ont pris non seulement un aspect scientifique, mais sont devenues des organes directs de la pratique sociale et du processus réel de l'existence. » (Marx, Principes d'une critique de l'économie politique, 1857-58, La Pléiade, p. 307.)
24. La nécessité d'affirmer un concept de progrès qui « se différencie » de celui qui prédomine dans la tradition positiviste bourgeoise-impérialiste est soulignée par Ernst
Bloch (voir Differenzierungen im Beoriff Fortschritt, Frankfurt, 1963).