L'« alerte écologique » commence au début des années soixante-dix, en rapport aux vicissitudes de la crise pétrolière. Le problème de l'environnement apparaît pour la première fois sous la forme de dénonciation de la possibilité d'épuisement des ressources naturelles, en ouvrant une phase de pessimisme sur le sort de la « civilisation industrielle » qui va de pair, dans le domaine de l'analyse économique, avec les préoccupations pour une « crise » qui ne semble pas respecter la succession physiologique d'expansion et de stagnation et paraît insensible aux remèdes keynésiens traditionnels.
Il faut signaler que l'interprétation « écologique » de la crise pétrolière, selon laquelle il faut mettre l'accent sur le gaspillage irresponsable des ressources naturelles, n'est pas la seule avancée à l'époque. Des gens influents dénoncent les composantes monopolistiques du marché, en allant jusqu'à expliquer que les ressources énergétiques sont sous-utilisées, alors que, d'un autre côté, on commence à avancer l'idée, qui aura un poids décisif dans les débats des années suivantes, selon laquelle une « solution technologique » de la crise serait possible.
Toujours est-il que, sur le terrain idéologique, c'est l'« interprétation écologique » de la crise des années soixante-dix qui prévaut. Le rapport du Club de Rome, rédigé par un groupe de spécialistes du Massachusetts Institut of Tecnology (MIT), peut être considéré comme un « manifeste » de la vague de pessimisme qui déferle sur les études économiques. L'expression « limites du développement », qui est le titre du rapport, devient un véritable mot d'ordre au nom duquel on lutte contre les gaspillages et le « consommationnisme », on impose des mesures d'austérité, on démantèle, en fait, la politique économique fondée sur les dépenses sociales et le soutien à la demande qui avait caractérisé les années soixante.
En eftet, nous estimons que le succès de les Limites du developpement doit être surtout attribué au fait qu'il pouvait être exploité politiquement. A l'exception de quelques mesures strictement lees a la crise petroliere - souvent visant a « orienter » les choix énergétiques plutôt qu'à réaliser des économies réelles -, les mesures adoptées dans la première moitié des années soixante-dix n'ont pas beaucoup à voir avec les contenus spécifiques de l'alerte lancée par le MIT. C'est l'époque de des attaques contre l'emploi et le « coût du travail » d'un côté, des politiques fiscales de dérégulation, de l'autre. Ce n'est pas tellement le contenu spécifique de l'analyse qui intéresse, mais plutôt l'accent mis sur l'« urgence planétaire », sur les besoins primaires de l'humanité toute entière auxquels il faudrait sacrifier les intérêts particuliers (et même les intérêts particuliers d'une classe sont présentés comme tels par rapport aux problèmes d'une « humanité » affamée et souffrante). En d'autres termes, 1'« alerte planétaire » fournit une excellente justification pour faire passer des mesures économiques « nouvelles » et sûrement impopulaires.
Optimisme technologique
A la fin des années soixante-dix, le pessimisme sur le sort de la société industrielle est remplacé par une phase d'espoir - de véritable euphorie - nourrie par la première vague d'innovations technologiques, basées sur l'informatique et l'électronique. On reconnaît à ces technologies nouvelles la capacité de résoudre les principaux problèmes écologiques : elles seraient - dit-on - fondamentalement « propres » et « energy-saving » (elles épargneraient de l'énergie).
Les caractéristiques des technologies nouvelles sont amplifiées. Plus que des analyses du présent, les études de l'époque sont des préfigurations de scénarios du futur, de toute une gamme de sociétés futures. Mais l'approche est essentiellement monocorde : un aspect particulier - actuel ou potentiel - est extrapolé, généralisé et projeté comme « norme sociale » du futur. Ainsi, la généralisation de la possibilité de distribuer sous forme différente les espaces de production grâce à l'électronique nourrit le mythe d'une « société diffuse », où des atomes sociaux disposant de terminaux prendraient la place des grandes entreprises et des grandes métropoles ; la généralisation des processus d'expulsion de main-d'œuvre en cours et des processus d'automatisation potentiels inspirent des discours sur la « tin du travail » ; la généralisation de l'« immatérialité » de l'information produit l'image inquiétan- te d'une « société symbolique », réseau de jeux linguistiques et de simulations de moins en moins en rapport avec le « réel ».
En ce qui concerne l'écologie, il faut indiquer que, en ligne générale, les « scénarios du futur » esquisses évoquent avec insistance le dépassement de la production du type industriel. Bien que les nouvelles technologies soient produites par des moyens industriels et soient appliquées au début dans des secteurs productifs traditionnels, il y a une véritable anxiété de projeter un futur non industriel ou, pour utiliser un terme qui devient courant, postindustriel. En effet, les alertes ecologiques, liées a la crise petrolière, ne mettent pas en accusation des secteurs ou des structures de production spécifiques, mais plutôt la « civilisation industrielle » dans son ensemble (dont tous ses membres, dominants et dominés, sont complices au même titre en tant que « consommateurs »). Sur cette base, on introduit une espèce d'équation industrialisme/pollution et postindustrialisme/ solution du problème de l'environnement. L'étiquette « postindustriel » ne pouvait qu'être utile à l'image des nouvelles technologies.
Parmi les textes qu'on pourrait considérer comme des « manifestes » de la vague de pronostics optimistes qui marquent la fin des années soixante-dix, citons, par exemple, The coming of Post-Industrial Society (l'Avènement de la société postindustrielle) de D. Bell ou Small is beautiful (Le petit est beau) de E.F. Schumacher, des titres qui sont devenus des slogans. Mentionnons en même temps, par symétrie, le rapport du Club de Rome, Révolution microélectronique (1982). Il s'agit effectivement d'une révolution, si on considère que, en l'espace de dix ans, une planète propre et une humanité riche qui pouvait « être libérées du travail » et se consacrer dans l'oisiveté à une « éducation permanente », a remplacé la terre désolée et pauvre de les Limites du développement.
L'alerte écologiste « déployée »
Les années quatre-vingt marquent l'épuisement de la production d'utopies technologiques. On reconnaît généralement que les prévisions sur l'avènement de la « révolution électronique » et de la « société informatique » ont été démenties.
dustries, avec ses leopoles is vie, de raval, dallocaloy des ressuaies, La constatation que le « progrès scientifique » n'a guère balayé la « civilisation entraîne un retour à une grande échelle de l'alerte écologique. La préoccupation pour les problèmes de l'environnement, pour ainsi dire, se déploie. D'un côté, l'incrimination de l'« industrialisme » devient plus mûre : il ne s'agit plus seulement de dénoncer l'épuisement quantitatif de certaines ressources naturelles, mais aussi de soumettre à une analyse critique la qualité de certaines productions, en évaluant l'ensemble complexe de leurs effets sur l'environnement. D'autre côté, l'industrialisme n'est plus le seul incriminé : on culpabilise aussi des modèles de vie et de consommation, des produits particuliers, des comportements individuels, voire es phenomines des pres. La sensibulie pole environnement setend le probiame de l'écologie s'impose et pénètre dans le sens commun, mais avec une perspective qui a changé. Ce n'est plus la « civilisation des machines », avide et nuisible, qui menace la planète, mais l'homme lui-même, I'« espèce humaine » , qui depuis toujours a établi avec l'environnement un rapport anormal et ditterent de celui qu'entretiennent avec la nature les autres etres vivants.
C'est une perspective plus ample, peut-être plus profonde. Mais elle entraîne le danger de reléguer le problème dans le cadre de coordonnées trop générales, qui empêchent d'avoir une vision hiérarchique des objectifs et laissent le terrain libre à des exploitations discutables. En fait, la nouvelle « conscience écologiste déployée » peut accepter des campagnes visant à remplacer des produits, mais est peu disposée à se mobiliser sur le terrain des interventions législatives. Par exemple, on veut bien acheter de l'essence verte ou des détergents qui ne nuisent pas aux dauphins, mais on n'est pas disposé à soutenir un référendum sur l'emploi des pesticides.
Dans l'ensemble, on a l'impression que la « civilisation industrielle », loin d'être menacée par la nouvelle conscience écologiste, est en état de la maîtriser parfaitement et même d'en tirer profit : d'un côté, par le marché des « marchandises écologiques », de l'autre, par celui des « réparations de l'environnement ». Le premier marché relance le vieux jeu de la différenciation des produits, en permettant à l'industrie traditionnelle d'avoir ses cycles de substitution ; le deuxième développe des branches et des spécialisations industrielles nouvelles ou relance des secteurs comme la chimie, qui, n'en déplaise aux théoriciens de la société postindustrielle, n'ont absolument rien qui soit « petit et beau », « soft » ou « propre».
Quelques voix critiques
En mentionnant brièvement des positions significatives en matière de problèmes de l'environnement, nous avons parlé de « sociologie au sens large ». Pour préciser, ce sont surtout deux courants d'études - sources culturelles - qui ont nourr pendant vingt ans la production de prévisions sur le futur de la société : d'un côté, des études plus spécifiquement économiques, essentiellement liées - au-delà des prises de distance plus moins significatives par rapport à l'orthodoxie - au système de catégories néoclassiques ; de l'autre, pour ainsi dire, une « divulgation scientifique » à propos des caractéristiques des nouvelles technologies
Cette rencontre d'études économiques et d'études technologiques est un exemple de cette collaboration entre les « sciences de la nature » et les « sciences sociales » que tout le monde considère indispensable pour faire face au défi environnemental. Pourtant, on ne saurait dire que le résultat obtenu soit des meilleurs. Il n' y a pas uniquement le problème déjà signalé de l'utilisation idéologique des études en question. Les « sautes d'humeur » de cette littérature, avec l'alternance soudaine et contradictoire de pessimisme et d'optimisme, indiquent par eux-mêmes qu'il y a quelque chose qui ne saisit pas l'essentiel, quelque chose, qui est en rapport avec les capacités de prévisions et d'analyse de l'ensemble des catégories employées. On a l'impression que « technologues » et « économistes » n'ont pas réussi à établir une collaboration féconde, en combinant plutôt les faiblesse d'une divulgation scientifique pas tout à fait à la hauteur de sa tâche, avec celles d'une théorie économique qui ne se porte pas trop bien.
En ce qui concerne ce dernier aspect, la santé de la théorie économique, nous esquissons quelques considérations, en partant de quelques critiques qui ont été faites de l'intérieur, pour ainsi dire, du paradigme néoclassique. Nous faisons références, d'un côté, aux idées développées par des partisans de l'école néoschumpétérienne, selon lesquels les rapports sociaux pris en considération par la théorie économique (rapports de marché, au niveau macroéconomique, et stratégie d'entreprise, au niveau microéconomique) ne sont pas suffisants à définir la détermination dont le concept de technologie a besoin, de l'autre, aux critiques avancees par Georgescu-Roegen à l'égard de la théorie traditionnelle de la production (à son approche en termes d'analyse d'input et output), des critiques, qui débouchent, entre autres, sur un « programme bioéconomique » très engagé sur le front des problèmes environnementaux '
Catégories économiques et question de la technique
Les positions du premier groupe susmentionné nous ramènent à la phase pessimiste du début des années soixante-dix, plus exactement à une sous-estimation substantielle du rôle de l'innovation technologique qui caracterise une bonne partie des analyses économiques de l'époque. Au-delà des préoccupations plus ou moins accentuées que nourrit le prolongement de la crise, les économistes envisagent quand même comme « solution » une relance du même modèle d'accumulation, rationalisé et éventuellement réduit à des proportions plus modestes. Ils ne projettent pas de modifications essentielles du cadre économique existant et ils n'envisagent pas la possibilité que les innovations technologiques aient un impact majeur sur les structures du marché, de la consommation, des investissements.
Dans la littérature économique de l'époque, ce sont les théories dites demand pull, qui prévalent, c'est-à-dire l'idée selon laquelle c'est le marché, qui détermine, par les investissements, le changement technologique. Comme on l'a correctement souligné, une telle approche permet de donner des explications en ce qui concerne les innovations qui se situent dans un cadre technologique donné, mais s'avère incapable de prévoir et d'analyser les innovations qui dépassent ce cadre.
La phase de l'optimisme technologique est un démenti spectaculaire des prévisions de la théorie économique, un échec dont a souffert surtout l'école schumpétérienne, la plus sensible au problème du rapport entre le développement économique et le développement technologique. Une conversion pure et simple aux théories du technology push apparaît insuffisante : si, en effet, on renonce à l'explication selon laquelle la technologie est le résultat d'une demande spécifique du marché et on considère le progrès technique comme un facteur autonome, la tâche de la recherche économique se réduit à l'étude des comportements des entreprises particulières face à une offre de technologie dont l'origine reste tout à fait indéterminée. En d'autres termes, l'innovation échappe aux instruments analy- tiques de la théorie économique et devient un élément extérieur et aléatoire, qu'on ne peut évaluer que sous l'angle de son accumulation.
Le problème se pose donc en amont : l'innovation technologique ne fait partie de l'appareil analytique de la science économique qu'à la condition d'être considérée comme un « bien économique » normal. D'un côté, cela signitie que le processus des inventions est conçu comme un processus de production normal, qu'on peut évaluer sur la base des paramètres habituels (input-output, productivité, rentabilité, etc.). C'est une approche qui est source d'erreurs, puisque le monde technico-scientifique ne peut pas être réduit aux règles rigoureuses du comportement économique des entreprises et l'acquis technologique ne peut donc être rigoureusement calculé par rapport aux investissements pour la recherche. De l'autre cote, dès qu'elle est réalisée, l'innovation est évaluée du point de vue de ses résultats économiques, c'est-à-dire des profits différentiels qu'elle permet de réaliser aux entreprises particulières. Une telle approche est une source d'indétermination puisqu'elle ne peut guère apprécier le contenu spécifique de l'innovation ellemême.
Comme on peut le constater, ces critiques indiquent que les difficultés d'analyse et de pronostic de la littérature économique des dernières vingt années découlent de l'utilisation inadéquate de certaines catégories, notamment de la faiblesse du concept de bien économique et de la théorie de la production dans la « synthèse néoclassique ».
Catégories économiques et questions de l'environnement
Ces mêmes catégories sont au centre de la contribution critique de N. Georgescu-Roegen, auteur, entre autres, de Analisi economica e processo economico (Florence, 1973 ; Analyse économique et processus économique). L'auteur vise la « fonction de production » telle qu'elle est formulée dans l'approche néo-classique - c'est-à-dire l'explication analytique qui, pour reprendre la définition de Samuelson, « relie la production maximale à une série quelconque d'input » - en l'accusant d'assumer arbitrairement la réversibilité des processus et de faire complètement abstraction de leur nature physique. Paradoxalement, l'analyse input-output décrit les processus économiques en des termes analogues à ceux de la mécanique rationnelle, en ignorant les développements de la thermodynamique et en particulier cette loi de l'entropie, qui est « la plus économique des lois de la physique ».
La critique de Georgescu-Roegen représente une version très radicale de l'accusation souvent adressée à la théorie économique, selon laquelle celle-ci véhiculerait une conception non problématique de la nature. Dans ce sens, certains auteurs mettent en relief l'indigence d'une évaluation purement économique des biens de l'environnement, en signalant que la « valeur » de ceux-ci ne peut pas être exprimée en termes monétaires ou que leur aspect qualitatif n'est pas quantifiable. D'autres soulignent que des catégories se référant au marché - comme l'« utilité »
ou la « pénurie » - sont inaptes à expliquer des processus qui concernent l'écosphère et la biosphère.
La critique de Georgescu-Roegen va plus loin. Le problème qu'il signale, n'est pas uniquement celui de la partialité du point de vue économique par rapport à la complexité du monde, qui exige aussi des considérations biologiques, historiques, éthiques. Le processus économique lui-même - donc l'objet propre de la science économique - est mutilé par l'adoption de l'« analogie mécanique » de la théorie officielle. Les paramètres de la science économique officielle (de la « théorie standard », pour employer l'expression de Georgescu-Roegen) impliquent « un principe de conservation (les données réduites de moitie) et une regle de maximisation (une satisfaction maximale) ». Ils décrivent, au mieux, une distribution en termes statiques, mais ils esquivent complètement le problème d'une production en termes évolutits (ou historiques).
Ces limites de la « théorie standard » - qui découlent d'une « approche dogmatique » et non d'un excès d'abstraction - amènent à interpréter de façon erronée le processus économique comme un « flux circulaire ». Selon Georgescu-Roegen, « seule l'épistémologie mécaniste, à laquelle l'économie analytique est restée fidèle depuis sa naissance, est responsable de la conception du processus économique comme un système fermé ou flux circulaire (...). Aucune autre conception est plus loin d'une interprétation correcte de la réalité. Même si on ne considère que l'aspect physique du processus économique, celui-ci n'est pas circulaire, mais unidirectionnel. Sous cet angle aussi, le processus économique est constitué par une transformation constante d'une baisse entropie en une entropie élevée, soit en un gaspillage irrévocable. »
Marx et le « syllogisme des économistes »
Revenons maintenant sur un aspect fondamental de la critique de l'économie politique par Marx, un aspect qui aide à comprendre les difficultés théoriques susmentionnées. Nous nous référons à la critique développée par Marx à propos de I'« idée immédiate » du lien entre la production, la distribution, l'échange et la consommation que l'économie politique véhicule: « Dans la production, les membres de la société adaptent (produisent, forment) les produits naturels aux besoins humains (...) la distribution les répartit selon des lois sociales ; l'échange redistribue ce qui a été déjà distribué ; dans la consommation, finalement, le produit sort de ce mouvement social, devient directement objet et serviteur du besoin individuel et le satisfait par la jouissance. » (Introduction à Pour la critique de l'économie politique, édition italienne, Rome, 1974, pp. 176-177.)
Marx souligne que, dans ce « véritable syllogisme » constitué par la production, la distribution, l'échange et la consommation, seuls les moments de la distribution et de l'échange sont conçus par les économistes comme des processus sociaux réels basés sur des rapports sociaux au sens strict. La production et la consommation, en revanche, sont conçues selon un schéma « simple » du rapport entre un sujet (l'homme-producteur-consommateur) et un objet (la nature, le produit), l'un et l'autre génériques. Dans la pratique, selon l'idée des économistes, la production et la consommation - le point de départ et l'aboutissement du «mouvement économique » - peuvent être ramenées à une notion unique et socialement indifférente du rapport entre l'homme et la nature, dont les deux termes sont inertes. Le « mouvement économique » - la dynamique sociale effectivement prise en compte par les économistes - se réduit à la circulation des produits, conçue comme « moment qui provient de la société », c'est-à-dire comme distribution, et comme « moment qui provient des individus », c'est-à-dire comme échange. Ce n'est qu'en ce domaine que l'économie politique dispose de sa propre stratégie de connaissance, de ses propres catégories spécifiques.
Le syllogisme par lequel les économistes décrivent le processus economique, c'est-à-dire la série production-distribution-échange-consommation n'est donc qu'une fausse séquence, puisque les mouvements qui la composent n'ont pas le même statut. Ce qui est décrit comme une succession est uniquement la « connexion superficielle », la juxtaposition de deux moments qui n'ont pas de rapport réciproque : d'un côté, le processus de consommation de la nature par l'homme, processus non social (parce qu'il est présenté comme un simple rapport sujet-objet) et unidirectionnel (parce que, conçu sous cette forme, il ne peut que déboucher sur une prévision d'épuisement de l'objet) ; de l'autre, le processus de la distribution et de l'échange, mouvement circulaire, qui se développe entre des sujets (donc, un processus proprement social) et où les « objets » (les contenus spécifiques de la production et de la consommation) n'ont aucune importance. Selon l'économie politique, « production-consommation » et « distribution-échange » sont des notions qui né communiquent pas entre elles. Seule la deuxième définit l'objet scientifique de l'économie classique, le cadre dans lequel cette discipline fait preuve de capacités analytiques réelles, alors que la première ne joue qu'un rôle d'arrière-fond ou de préalable de base, en produisant plus d'idéologies que de connaissances.
L'appropriation de la nature et la société
Ces éléments de la critique marxienne sont toujours utiles pour comprendre les difficultés de la théorie économique contemporaine dont nous avons parlé. L'approche de Marx donne, en effet, une explication de l'aveuglement étrange qui frappe la théorie standard en ce qui concerne aussi bien la technologie que la nature : elle réussit, en outre, à unifier dans un cadre cohérent, les remarques faites, respectivement, par l'école schumpétérienne et par la bio-économie de Georgescu-Roegen, et permet, à notre avis, d'aller plus loin.
La science économique est, dans tous les sens, une logique de marché : les catégories d'utilité et de pénurie, les règles d'optimisation, les lois de l'offre et de la demande n'ont un pouvoir de connaissance que dans l'espace intersubjectif défini par la « circulation ». Une détermination essentielle de cette société échappe à une telle logique : sa façon spécifique de s'approprier la nature, qui développe des moyens technologiques spécifiques. En d'autres termes, les catégories écono- miques ne « voient » pas la production. Non seulement elles ne saisissent pas des domaines en un certain sens extra-économiques de la production (comme la nature, productrice de ressources ou la recherche scientifique, productrice de technologies) et non seulement parce qu'elles négligent la dimension physique des processus. Ce qui leur fait défaut, c'est surtout la détermination sociale de la production, donc la possibilité d'étudier les formes historico-spécifiques de l'échange organique entre l'homme et la nature.
Si cela est vrai, si la critique marxienne dénonce un « péché originel », qui pèse encore aujourd'hui sur les études économiques, cela vaut la peine de reconsidérer aussi la solution proposée par Marx. Il s'agit de changer l'objet lui-même de la science sociale, de définir la société en partant des rapports qui s'établissent dans la production - les rapports de production, selon Marx - au lieu de ceux qui règlent le marché. L'utilisation de catégories sociales spécifiques pour analyser « l'échange organique entre l'homme et la nature » signifie, avant tout, ne pas reléguer cet aspect fondamental de la vie dans des « limbes naturalistes » qui ne peuvent produire que des idéologies. Cela signifie que le problème écologique n'est pas le problème éternel de l'espèce humaine et des rapports entropiques avec l'environnement, de même que la question de la technique n'est pas la question éternelle de l'homo faber qui crée des instruments en déclenchant ce que Georgescu-Roegen appelle une « évolution esosomatique », inconnue aux autres êtres vivants.
La perspective suggérée par la critique marxienne est différente : il s'agit d'analyser comment les rapports de production capitalistes - c'est-à-dire les rapports sociaux spécifiques qui se développent dans le cadre d'une production historiquement donnée - déterminent des traits particuliers des moyens d'appropriation de la nature et du développement technico-scientifique. Dans cette perspective, l'« industrialisme » n'est pas le produit du hasard, n'est pas caractérisé par une technique productive quelconque, neutre du point de vue de l'analyse sociale, mais il n'est pas non plus l'aboutissement nécessaire de l'évolution esosomatique de l'espèce humaine. Il est le résultat historique de la domination du mode de production capitaliste, le produit d'un système social axé sur le mécanisme de valorisation capitaliste.
La question de savoir dans quelle mesure il y a dans le « programme scientifique » de Marx des indications potentielles par rapport au problème de l'écologie, doit encore être abordée. Le but de notre article n'était que de développer quelques considérations critiques et, tout au plus, de suggérer un point de vue plus réfléchi que celui d'autres approches. Si on veut aborder les problèmes de l'environnement, il n'est pas suffisant, selon nous, de corriger la logique du marché par des considérations biologiques ou anthropologiques. Nous ne croyons pas non plus qu'une action de transformation sociale puisse se baser sur l'opposition d'un point de vue biologique ou anthropologique et d'un point de vue économique. Dans tous les cas de figure, on ne peut pas, selon nous, avoir une approche correcte du problème sans développer une connaissance critique de la société historiquement déterminée : en d'autres termes, la tâche de la critique du capitalisme reste à l'ordre du jour.
1. A propos de Georgescu-Roegen, voir p28, note 4.