L'écologie scientifique, en tant que science « consciente d'elle-même », a environ un siècle, bien que ses racines - de Linné à Alexander von Humboldt, de Liebig à Darwin - soient au moins bicentenaires. Il est vrai que le terme « écologie » est un peu plus ancien, puisqu'il fut déjà utilisé en 1866 par Ernst Haeckel, fervent disciple allemand de Darwin : « Par écologie, nous entendons la totalité de la science des relations de l'organisme avec l'environnement, comprenant, au sens large, toutes les conditions d'existence. » (cité par Jean-Paul Deléage, Histoire de l'écologie. Une science de l'homme et de la nature, Paris, 1991. p. 8). Toutefois, comme l'explique Deléage dans ce livre passionnant, ce n'est que dans les dernières années du xix* siècle que de nombreuses œuvres ont été publiées, dont l'approche est incontestablement écologiste et où le terme « écologie » est explicitement utilisé, parfois même dans le titre (par exemple, l'Ecologie des plantes, publié en 1885 par le botaniste danois Eugen Warming).
On peut citer, par ailleurs, deux épisodes dont parle Deléage. qui prouvent que cette nouvelle discipline avait déjà acquis une autonomie scientifique. Aux Etats-
Unis, un petit groupe de botanistes, réuni, en 1893, à Madison dans le Wisconsin, décide de s'approprier le mot utilisé par Haeckel. En Angleterre, durant cette même année, le président de l'Association britannique pour le progrès des sciences, J.S. Burdon Sanderson, élève l'écologie au rang d'une des trois grandes subdivisions de la biologie, à côté de la physiologie et de la morphologie.
En revanche, le paradigme théorique de l'écologie, accepté par tout le monde aujourd'hui, c'est-à-dire la théorie de l'écosystème, n'a qu'un demi-siècle d'existence. En effet, c'est dans un article paru en 1942 dans la revue Ecology que, pour la première fois, a été formulé le schéma unitaire qui définit les relations réciproques entre les organismes vivants et les facteurs abiotiques, entre la biocénose et le biotope, entre le flux de l'énergie et le cycle de la matière et la structure trophique, entre la production biologique et l'évolution du système écologique (un lac, en l'occurrence). L'article paraît à titre posthume : son auteur meurt dans la même année, à l'âge de vingt-sept ans.
Mais, en 1942, on assiste à un autre tournant. Au mois d'août, le projet Manhattan, est lancé, qui, avec les bombes de Hiroshima et de Nagasaki, et avec le commencement de la course à l'armement nucléaire, inaugure cette phase inédite de l'histoire humaine, dans laquelle toute génération peut être la dernière. Par ailleurs, dans les décennies suivantes, on va prendre conscience que la condition atomique n'est que la manifestation la plus inquiétante des problèmes globaux qui se posent dans cette ère nouvelle. La possibilité d'une catastrophe ultime pour l'espèce humaine et pour la vie sur la planète n'est que le cas limite d'une menace de catastrophe rampante, non moins irrémédiable, dont les signes prémonitoires se sont traduits par de nombreux désastres partiels (Seveso, Torrey Canyon, Bophal, Tchernobyl, etc.), par la détérioration de plus en plus importante des systèmes de l'environnement de la planète, à cause de l'impact insoutenable d'un développement humain insensé, et après les préavis de bouleversements climatiques (perforation de la couche d'ozone, effet de serre provoqué par les hommes, etc.).
Ainsi, les dernières décennies marquent la formation d'une nouvelle conscience du rapport homme-nature et des mouvements écologistes. Ceux-ci sont l'expression sociale et politique d'une préoccupation assez répandue pour le sort de l'homme et de la nature. Par ailleurs, on assiste à de nouveaux développements théoriques et pratiques de l'écologie scientifique et à l'émergence d'une nouvelle approche globale, y compris en rapport avec les nouveaux moyens techniques (intormatique, satellites) et les nouveaux contextes institutionnels (organisations internationales, intervention des gouvernements, etc.). Les importants programmes internationaux de recherche sont, en un certain sens, le symbole de cette nouvelle phase de l'« écologie-monde ». Rappelons, par exemple, à ce propos l'Année géophysique internationale (1957-1958) - où, grâce à Charles David Keeling de l'observatoire de Mauna Loa aux îles Hawaï, on commence à mesurer systématiquement la concentration dans l'atmosphère d'anhydride carbonique, ce qui nous permet de prendre conscience des effets déstabilisants pour le climat terrestre de la révolution « thermo-industrielle » - et le programme Global Change, lancé en 1986, pour réaliser le premier diagnostic scientifique de ce phénomè- ne. Le système terre est désormais considéré comme un tout, dont l'évolution dépend de la responsabilité (ou de l'irresponsabilité) humaine.
Entre ces deux dates, il faut citer, en 1968, le programme de l'UNESCO Man and Biosphere (« Homme et Biosphère »), qui montre désormais une prise de conscience de la question la plus complexe et la plus controversée de l'écologie contemporaine : l'implication humaine dans l'écologie. Et ce dans un double sens, pour ainsi dire empirique et théorique : d'un côté, l'écologie ne saurait prétendre se préserver un espace tranquille, isolé des turbulences humaines, en tant que discipline pure et simple de « la nature », puisque il n'y a plus une « nature » qui échappe à l'influence envahissante de l'homme, de ses activités et des conséquences de ces siciles palie el phe peu pas se berne dilutions et contrer pos taire. activités; de l'autre, elle ne peut pas se bercer d'illusions et espérer pouvoir tout par la biologie et les autres sciences naturelles, puisque, depuis une longue période de leur évolution, les sociétés sont allées bien au-delà du simple déterminisme biologique. Elle se situe « au confluent des sciences de la nature et des sciences de la société » (Deléage, op. cit., p. 13). Qui plus est, l'appel à l'écologie, pour orienter des pratiques de gestion concrète de la planète, légitime en même temps l'irruption des instances politiques dans son domaine.
Aussi bien l'écologie scientifique que l'écologie politique posent donc avec force le problème d'une nouvelle conception du rapport homme-nature et de la responsabilité humaine en matière de gestion de la biosphère, c'est-à-dire du système intégré, qui comprend, en même temps, la terre et la vie qui a évolué sur et avec la terre (l'homme y compris). « Nous sommes de la nature et dans la nature. L'écologie ne peut esquiver ce défi : constituer un savoir sur la nature dont les humains se reconnaissent partie prenante, et non instance de domination, étrangère et hostile », conclut Deléage à la fin de son voyage dans l'histoire de l'écologie (op. cit., p. 305).
Les temps forts et les thèmes que nous venons d'esquisser, en suivant Deléage, caractérisent le développement de l'écologie scientifique, une aventure passionnante et engageante, qui concerne le sort même de l'homme et dont la connaissance devrait faire partie du bagage irremplaçable de toute personne consciente. intérêt croissant. Dans les pays anglo-saxons et en France notamment, un certain Durant les dernières années, l'histoire de l'écologie est devenue l'objet d'un nombre de travaux ont été publiés qui reconstruisent des temps forts, des aspects ou qui esquissent un tableau d'ensemble du développement de cette discipline qui, depuis une vingtaine d'années, a attiré l'attention générale, scientifique, culturelle et politique. Le livre de Jean-Paul Deléage, qui mériterait d'être traduit dans d'autres langues, représente incontestablement une nouvelle contribution très appréciable.
Nous ne pouvons, dans cet article, que donner une idée très sommaire de ce livre, qui est, par ailleurs, une synthèse d'un ensemble d'autres travaux, de discussions avec de nombreux savants, d'expériences, et d'événements historiques qui se réfèrent à des siècles et à des situations dans une série de pays du monde.
Les mérites de ce livre sont multiples, du point de vue de la forme aussi bien que du contenu. Il représente un instrument précieux de travail, entre autres, pour ses références bibliographiques, complétées par un index des noms. Il est écrit très clairement, il a une structure d'ensemble très solide et la matière traitée est très bien ordonnée.
A notre avis, il a notamment le mérite de combiner une approche rigoureuse avec la clarté d'une œuvre de divulgation accessible à des lecteurs non spécialistes, et de présenter les étapes les plus significatives de l'écologie sans rien considérer comme acquis d'avance. Cet ouvrage suit les développements internes des différents courants qui ont contribué à l'élaboration du nouveau paradigme scientifique et des problématiques fondamentales qui en découlent. Mais le mérite principal du livre réside, selon nous, dans l'approche à travers laquelle l'auteur opère sa synthèse et sélectionne les thèmes et les problèmes. Cette approche est caractérisée par trois éléments.
Du point de vue de la reconstruction historique, Deléage conteste la conception de l'écologie comme filiation uniquement de la géographie des plantes et de la botanique, qui représente celle de l'histoire de l'écologie écrite par l'auteur français Pascal Acot (Histoire de l'écologie, Paris, 1988). Il souligne et reconstruit sa filiation par rapport à des courants essentiels de la pensée scientifique du xIx* siècle : en premier lieu, Darwin et la théorie de l'évolution (en polémiquant directement avec Acot, Deléage démontre qu'il y a déjà chez Darwin une notion embryonnaire de « niche écologique »), en deuxième lieu, le courant qui a étudié les échanges physico-chimiques entre les êtres vivants et l'environnement (une filière où on trouve les noms de Priestley, Ingenhous, Lavoisier, De Saussure, Dumas, Boussingault, Liebig et, dans les années vingt, Lotka et Vernadsky).
Quant à l'appréciation du statut actuel de cette discipline, si je ne m l'abuse, Deléage est loin de le considérer comme celui d'une « science normale », dans le sens que Thomas Kuhn attribue à cette expression, c'est-à-dire celui d'une phase où prévaut un travail tranquille de développement graduel dans le cadre du paradigme partagé par la communauté scientifique. Deléage estime, lui, que l'élaboration du paradigme écosystémique par les contributions de Tansley, Lindeman, Hutchinson, Odum, etc., a permis à l'écologie d'atteindre sa maturité scientifique en tant que domaine disciplinaire autonome et unitaire ; il rappelle les développements successifs importants de cette approche par rapport aux contributions de la théorie des systèmes et de l'information et, plus récemment, de la mathématique des systèmes chaotiques. Mais il souligne également que l'accent est en train aujourd'hui de se déplacer : des écosystèmes vers la biosphère; de l'écologie, en tant que discipline des rapports entre les organismes vivants et l'environnement, vers une nouvelle « écologie globale », en tant que science qui dépasse le camp biologique et devient une science interdisciplinaire de cette entité unitaire qu'est la biosphère, et dont font partie les sociétés humaines, qui, par leur impact, constituent désormais un facteur primordial de l'évolution de la biosphère.
Dans cette optique, Deléage attribue une place centrale dans sa reconstruction historique à deux personnages qui ont déjà agi dans cette direction dans les années vingt, mais qui seulement dans les dernières décennies ont commencé à être appréciés comme ils le méritent : le physicien et écologiste américain Alfred Lotka (à qui l'on doit une approche « opérationnelle » du concept de biosphère) et le minéralogiste et géochimiste russe Vladimir Vernadsky, à qui l'on doit la formulation d'un concept holiste de la biosphère qui est l'une des sources directes des nouvelles approches de l'écologie globale. Dans ce cadre, Deléage aborde aussi, dans un chapitre spécifique, les controverses sur la formulation de l'hypothèse Gaïa de James Lovelock, c'est-à-dire de la conception de la planète comme un « sur-organisme » vivant.
Finalement, d'un point de vue général, le livre de Deléage est centré sur l'idée selon laquelle l'écologie ne peut pas être conçue uniquement comme une science de la nature, mais est aussi, plus ou moins clairement depuis ses origines, une science de l'homme, comme le dit le sous-titre, ou « la plus humaine des sciences de la nature », comme on lit dans le texte (op.cit., pp. 5 et 297). La frontière entre le naturel et le social, ou leur connexion réciproque, est l'un des sujets les plus controversés de l'écologie. Les choix de Deléage dans ce domaine sont donc particulièrement significatifs.
Un premier choix consiste à combiner l'exposé des doctrines avec des références brèves, mais lourdes de sens, au contexte historique, aux urgences pratiques, et aux problemes intellectuels, en un rapport reciproque avec le developpement de l'écologie. Cet aspect est naturellement plus marqué durant les décennies les plus récentes ; en ce sens, les derniers chapitres sont en même temps un diagnostic de la crise actuelle de l'environnement à l'échelle planétaire, où convergent les innombrables « ruptures locales » des équilibres écologiques originaires, accumulées dans les derniers millénaires de l'évolution humaine et surtout dans les derniers siècles, et la « grande rupture » représentée par l'émergence des sociétés industrialisées capitalistes.
Le deuxième choix de Deléage consiste à inclure dans l'histoire des savants comme Serguëi Podolinsky et Patrick Geddes, mais aussi Marx et Engels ou Adam Smith, dont la pensée se situe à la frontière de l'économie et de l'environnement et traite de la place de l'homme dans la nature plutôt que de l'écologie de manière traditionnelle (beaucoup d'autres auteurs, dont George Perkins Marsh, Aleksandr Voïekov, Paul Sarasin et Jean Brunhes sont aussi mentionnés).
Troisièmement, Deléage souligne sans aucune ambiguité le lien qui existe entre désordre écologique et désordre social, et l'interdépendance entre crises écologiques et crises sociales tout au long de l'évolution de l'histoire humaine du moins à partir du néolithique. A ce sujet, il ne se prive pas de dénoncer le caractère ambigu des approches officielles des grands problèmes globaux, par exemple, le fait que l'idée de « développement soutenable » est prônée dans le Rapport Bruntland surtout pour les pays sous-développés et pas pour le Japon (qui importe 99% de l'énergie qu'il consomme), pour l'Europe occidentale (qui s'oriente vers une politique d'accroissement de la natalité au moment même où elle ferme ses portes aux immigrés) ni pour les Etats-Unis (qui ne représentent que 5% de la population mondiale, mais qui consomment un tiers des ressources et produisent 25 % de l'anhydride carbonique diffusée dans l'atmosphère). En effet, il existe aujourd'hui un dilemme auquel on ne peut pas échapper lorsqu'on aborde le problème de la gestion humaine de la biosphère : d'un côté, il y a ce que Deléage appelle la « tentation écocratique », c'est-à-dire la délégation du problème à un pouvoir technocratico-autoritaire (à ce propos, l'auteur rappelle, à juste titre, les idées fort discutables de Hans Jonas) ; de l'autre côté, il y a la possibilité de faire le choix d'une nouvelle « citoyenneté écologique et planétaire », d'une nouvelle culture et de nouvelles formes sociales qui rendent responsables de la gestion de la biosphère tous « les passagers de notre planète terre, sans discrimination aucune » (op. cit., p. 305).
Avant de conclure, nous nous permettons d'indiquer une carence qui aurait pu être évitée dans un ouvrage qui suit soigneusement les différents courants d'une histoire complexe et enchevêtrée, en signalant aussi « les pistes théoriques perdues » (op. cit., p. 70). Sans oublier de signaler l'importance et les contributions de l'école écologiste russe et ensuite soviétique sur la base du beau livre de Douglas Weiner (Models of Nature, Bloomington et Indianapolis, 1988) et en dépassant ainsi les approches euro-occidentales centriques habituelles, Deléage ne fait qu'une allusion rapide au théoricien le plus original de l'écologie soviétique entre les deux guerres mondiales, Vladimir Stanchinsky. Stanchinsky a le mérite méconnu d'avoir anticipé d'une décennie, entre 1929 et 1931, les lignes fondamentales de la théorie écosystémique, dont il a esquissé un premier modèle mathématique, et d'avoir essayé de combiner écologie et génétique par des recherches qui anticipent celles de Hutchinson et Mac Arthur dans les années soixante. A notre avis, sa contribution est comparable, dans l'histoire de l'écologie, à celle de Tansley ou de Lindson, même si son travail a été interrompu par la répression stalinienne (voir p. 27 de ce même numéro de notre revue).