Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 44

Une critique qui ne résiste pas à l'épreuve de la logique

Chris Harman · Quatrième Internationale, n° 44 · mai-juillet 1992 · p. 57-79 · 11 470 mots

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La coïncidence des crises économiques à l'Est et à l'Ouest représente un défi majeur pour les marxistes révolutionnaires. La vieille idéologie stalinienne, qui avait si largement dominé le mouvement ouvrier de l'Occident et du tiers monde, a fait faillite. Cette faillite a laissé un vide que les adversaires du marxisme et d'une politique basée sur la lutte des classes sont en train de remplir en prétendant que le « marché » est la seule voie pour l'humanité. Une telle prétention est encouragée par la réaction d'un grand nombre d'ouvriers des pays de l'Est face à la crise qui les frappe : en croyant que l'ordre ancien était une variante du socialisme, ils rejettent tout discours sur le socialisme et se tournent vers des gens comme Walesa ou Eltsine qui prêchent les merveilles du capitalisme occidental.

Les marxistes révolutionnaires n'ont qu'un moyen pour faire face au défi : fournir une analyse du système mondial qui montre l'interaction entre la crise à l'Est et la crise à l'Ouest. Malheureusement, ce n'est pas ce que fait Ernest Mandel.

Le tableau qu'il dresse du capitalisme occidental moderne est extrêmement simpliste. Il nous présente un résumé de ce qu'était, selon lui, le tableau dressé, il y a cent vingt ans, par Marx dans le Capital. Il nous dit que dans le capitalisme moderne :

« L'organisation du travail, qui, dans une première phase, depend des decisions privées de l'entreprise, est corrigée par la concurrence, par le marché L'entrepreneur doit se plier à ces corrections, sous peine de disparaître. Sous le régime capitaliste, il n'y a qu'un seul critère de performance celui du profit. Les capitaux quittent les entreprises et les branches où le profit est inférieur à la moyenne. Ils affluent vers les branches où le profit est supérieur à la movenne.

« Au premier signe de mévente ou d'une manifestation de baisse du profit en dessous de la moyenne, il (le capitaliste) cherche à modifier la manière dont il a organisé la production.

« Mais la loi de la valeur ne gouverne une économie que dans la mesure où celle-ci est une économie marchande généralisée, c'est-à-dire où le travail est fondamentalement un travail privé. »

Bien sûr, ce tableau n'est pas complètement faux. Mais il est désespérément insuffisant pour aborder la réalité empirique du système depuis l'époque de Marx. A ce sujet, on ne peut pas se limiter à parler de « decisions privees » prises par le « propriétaire de l'entreprise ». Il faut analyser ce qui se passe du fait que les monopoles dominent l'économie nationale, que des secteurs productifs de l'économie sont nationalisés, que la compétition « pacifique » pour les marchés cède la place à des conflits militaires entre les Etats capitalistes et que les Etats passent outre la loi de la valeur au sein de leur économie, dans le but d'assurer l'expansion des secteurs vitaux pour le succès militaire.

Ce sont justement ces problèmes que Lénine et Boukharine avaient commencé à aborder dans leurs écrits sur l'impérialisme ' '. Ces écrits considéraient comme acquis le tableau dressé par Marx dans le Capital, mais soulignaient, en même temps, le besoin de le développer. Loin de se limiter à parler de « compétition pour les marchés », ils reconnaissaient que le capitalisme était en train de surmonter cette étape de son histoire (déjà en 1915-1916). Mandel, en revanche, s'en tient à son résumé de Marx sans guère se référer à ce que Lénine et Boukharine ont écrit il y a soixante-quinze ans !

Comme si cela ne suffisait pas, il écarte tout simplement ceux qui, en partant de leurs anticipations, auraient accepté le « mythe du capitalisme organisé » et le Generalkartel d'Hilferding. Pourtant, Engels avait déjà écrit il y a un siècle :

« Lorsque on débouche sur les trusts qui contrôlent et monopolisent des branches entieres (de l industrie), cela implique la fin non seulement de la production privée mais aussi de l'absence de plan. » (Critique du programme d'Erfurt).

On supposerait qu'il avait accepté lui aussi « le mythe du capitalisme organisé » et que Lénine avait fait la même chose lorsqu'il avait écrit une introduction très favorable au livre de Boukharine l'Impérialisme et l'Economie mondiale. Dans cette introduction il avait souligné, déjà en 1915, que « la concurrence est réduite au minimum dans le cadre des économies nationáles », mais « atteint des dimen- sions colossales » comme « lutte entre des trusts capitalistes d'Etat », lutte dont l'issue « est decidee en premier lieu par le rapport de forces militaire ». Finalement, Trotsky aurait commis la même erreur en écrivant ce qui suit dans le Manifeste de l'Internationale communiste aux travailleurs du monde :

« L'étatisation de la vie économique, contre lequel le libéralisme capitaliste élevait tant de protestations, est un fait accompli. Il est impossible de revenir non seulement à la libre concurrence, mais aussi à la domination des trusts, des cartels et d'autres pieuvres économiques. Aujourd hui, le seul enjeu est le suivant : qui doit être le porteur de la production étatisée, l'Etat imperialiste ou le proletariat victorieux? »

Lénine, Boukharine et Trotsky ont tous reconnu qu'à partir du moment où le capitalisme entre dans sa phase monopolistique et impérialiste, il est dominé par des groupes gigantesques qui organisent le processus de production en leur sein, non pas sur la base d'un échange de marchandises au prix du marché, mais par une interaction planifiée des input et output. Voilà une chose dont ceux qui gèrent aujourd'hui les grandes sociétés sont parfaitement conscients. Ainsi, par exemple, on a pu écrire à propos d'un trust géant de Corée du Sud que :

« Les performances des grandes sociétés coréennes ne peuvent pas être mesurées sur la base de la rentabilité, puisque les données sur le profit sont manipulées, ni par le volume des exportations, qui peuvent être le résultat de subventions. Les bonnes performances doivent être mesurées sur la base des indicateurs matériels de production et de la gestion des opérations, c'est-à-dire la productivité, la qualité et les stocks aussi bien que le change en valeurs d'exportation. » (New Left Review, n° 182).

Au sein des sociétés, il y a une espèce de « planification », qui va souvent à l'encontre des rapports entre marchandises sur la base de la loi de la valeur.

Ce qui se passe dans le cadre d'une société géante se passe également dans le cadre des énormes secteurs militaires des Etats modernes, qui, pendant les deux guerres mondiales, ont virtuellement dominé chaque économie nationale dans son ensemble. Même lorsque l'Etat ne produit pas directement des armes, il garantit que les fournisseurs privés soient payés sur la base d'un prix additionnel, de façon à leur permettre de tenir, même si cela implique des subventions assurées à des secteurs économiques non rentables au profit de ceux qui le sont. Aucun Etat moderne ne permet que l'action interne du marché - de la loi de la valeur - détruise sa capacité à faire la guerre.

Mais ce n'est pas tout. La loi de la valeur, qui est bannie du fonctionnement interne d'une société géante ou des préparatifs militaires de l'Etat, constitue toutefois une force vitale qui les détermine de l'extérieur. La direction dans laquelle cette « planification » s'engage, n'est pas arbitraire. Elle doit permettre à chaque société géante de faire face à long terme à la concurrence, en termes militaires ou économiques.

Une société géante qui ne puisse pas obtenir un profit global sur l'ensemble de ses opérations, profitables ou non, fera finalement faillite. Un Etat national qui n'utilise pas ses ressources pour pouvoir vaincre ses rivaux, risquera, en dernière analyse, une défaite militaire.

La concurrence extérieure détermine les paramètres selon lesquels les « planificateurs » opèrent dans le cadre de chaque compagnie. C'est la concurrence extérieure qui oblige les directions à se préoccuper constamment des prix de revient internes, c'est-à-dire, à chercher à imposer la loi de la valeur dans les différents processus de production sous leur contrôle.

Certes, les caprices de la concurrence extérieure rendent constamment absurdes les tentatives de planification interne, en bouleversant les vieux calculs des prix de revient, en obligeant les directions à accroître des équipements plus que prévu et d'en laisser d'autres inachevés. Les tentatives d'« organisation » dans le cadre d'une économie nationale sont constamment remis en question par la concurrence au niveau international. Cela n'implique pas seulement une compétition économique pour les marchés. Cela détermine aussi la forme de compétition typique de l'époque de l'impérialisme, la compétition militaire.

Les mythes de Mandel à propos de l'Est

Le tableau mythique du fonctionnement du capitalisme moderne occidental, dressé par Mandel, est suivi par un tableau mythique de ce qui se passe sans les pays de l'Est. Il explique la chose suivante :

« En URSS, ce n'est pas la loi de la valeur qui répartit la masse essentielle des investissements. Ceux-ci sont décidés par la bureaucratie, en très grande partie au niveau de l'Etat. C'est une économie planifiée (ce qui n'implique aucun jugement de valeur) : une économie peut être planifiée dans la mesure où il y a allocation directe des ressources. Pendant soixante-dix ans les ressources productives ont été allouées de préférence aux entreprises travaillant "à perte". • nécessitant de grosses subventions. Elles ont été systématiquement détournées des entreprises ou branches "plus rentables". De tels phénomènes sont impensables sous le capitalisme. »

Ainsi, « depuis 1928 la croissance a éte bel et bien réguliere et ininterrompue. Contrairement à l'économie capitaliste, l'URSS n'a pas connu de récession, de crise de surproduction provoquant une chute absolue de la production pendant plus d'un demi-siècle ». Finalement, même si « le taux de croissance a commencé à baisser depuis vingt ans (...) et si cette baisse peut aller vers la "croissance zéro" il n'y aucune loi qui rende cela inévitable ».

Selon Mandel, s'il y a une dynamique dans l'économie de l'URSS, ce n'est certainement pas celle indiquée par la théorie du capitalisme d'Etat, de l'accumulation de moyens de production puisqu'une partie importante de cette accumulation n'est que gaspillage de biens : « Voilà le secret de l'économie de commandement, de la pseudo-planification soviétique : l'hypertrophie du département Ill et non celle du département I.»

Cela explique, toujours selon Mandel, pourquoi l'agriculture de l'URSS a donné si peu de résultats bien que « l'URSS soit la plus grande productrice mondiale d'engrais chimiques, en produisant autant d'engrais que les USA et l'Europe occidentale ensemble ». Il semble que « plus de la moitié de cette production soit perdue en cours de route. Cela n'a rien à voir avec une quelconque passion pour l'accumulation du capital ».

Examinons chacune de ces affirmations. En premier lieu, l'idée selon laquelle il y aurait eu une croissance « régulière et ininterrompue » est rejetée depuis longtemps par les économistes d'Europe orientale les plus lucides, selon lesquels, le développement de l'économie de commandement stalinienne a eu un caractère cyclique en débouchant à plusieurs reprises sur des situations de crise. Les fluctuations dans le cours de ces cycles ont été plus grandes que celles des économies occidentales pendant le boom prolongé des années cinquante et soixante. Par exemple, les économistes tchèques Goldman et Gorba ont écrit en 1969 : « L'analyse de la dynamique de la production industrielle en Tchécoslovaquie, en RDA et en Hongrie fournit un tableau intéressant. Le taux de croissance révèle des fluctuations relativement régulières. Ces fluctuations sont encore plus accentuées si l'analyse se limite aux biens de production. » (Economic Growth in Czechoslovakia, Prague, 1969).

Ces fluctuations ont été, dans les années cinquante et soixante, substantiellement plus importantes pour la Tchécoslovaquie que pour la France. Dans la période 1966-1914, la dittérence entre les taux de croissance dans les années de croissance minimale et ceux des années de croissance maximale était, en moyenne, de 50 % pour la RDA, 100% pour la Bulgarie, 130% pour l'URSS et 228% pour la Pologne.

Une recherche académique occidentale avait déjà montré, il y a vingt ans, qu'une telle inégalité était visible en Union soviétique à l'époque du premier plan quinquennal. Des bilans soviétiques d'après la perestroïka nous ont appris, par ailleurs, que l'expansion massive de la production industrielle dans les premières années de ce plan avait provoqué, en 1932-1933, l'épuisement des biens alimentaires et une famine qui tua plus de cinq millions de personnes, la plupart en Ukraine et au Kazakhstan.

Qui plus est, la récession - croissance négative - n'était pas complètement exclue comme Mandel le prétend : elle s'est produite en Yougoslavie en 19511952 et en 1967 ; en Tchécoslovaquie au début des années soixante et en 1990 : en Union soviétique, avant les réformes visant à introduire des mécanismes de marché de type occidental.

Au début des années soixante-dix, l'économiste yougoslave Branko Horvat a publié un livre intitulé Business Cycles in Yugoslavia, dans lequel il expliquait que, même avant les réformes de marché de 1968, l'économie yougoslave était « sensiblement plus instable » que dix autres économies citées dont celle des EtatsUnis. Le titre du livre lui-même serait impossible selon Mandel.

Certes, Mandel n'avance plus maintenant l'argument selon lequel des crises ne pourraient pas se produire dans les pays de l'Est. Il aurait de la peine à expliquer que la direction russe dans son ensemble se trompe lorsqu'elle parle de crise. Mais il insiste quand même :

« S'il y a une crise dans ce pays, c'est une crise de sous-production de valeurs d'usage (de pénurie) et non une crise de surproduction de valeurs d'échanges (de marchandises) qui s'y déclare. Affirmer que la première n'est qu'une variante de la deuxième, c'est un sophisme grossier. Un magasin vide n'est pas une variante d'un magasin bourré de marchandises invendables. »

Il ne sert à rien d'affirmer que si deux choses sont opposées, elles n'ont aucune connexion entre elles. En tant que marxiste, Mandel devrait le comprendre très bien. En tait, selon l'analyse de Marx, la surproduction n'est qu'un moment dans le développement des contradictions internes du capitalisme. C'est pourquoi les marxistes ont pu continuer à souligner la réalité de ces contradictions pendant le boom prolongé, alors que, dans beaucoup de pays occidentaux, il n'y avait pas de crises de surproduction généralisées ?

Comme Marx l'indique dans le volume III du Capital, la surproduction de marchandises est un sous-produit d'une autre chose, la surproduction du capital. Mais il n'y a pas de surproduction absolue par rapport aux besoins de la société -qui peuvent toujours s'accroître et, en fait, ne sont jamais pleinement satisfaits lorsqu'il y a « surproduction ». Il s'agit d'une surproduction de capital - suraccumulation - en rapport à la plus-value tirée de la force de travail.

Marx explique comment on débouche sur la suproduction. A un moment donné au cours de tous les booms, la poussée concurrentielle des capitalistes à investir provoque un épuisement de l'offre existante de matières premières, de main-d'œuvre et de capital à emprunter (c'est-à-dire, de plus-value non investie). Les prix de tout cela - prix des marchandises, salaires monétaires et taux d'intérêts -commencent à monter jusqu'à ce que les entreprises les moins rentables se rendent compte qu'elles roulent à perte. Certaines de ces entreprises font faillite. D'autres survivent, mais à condition d'abandonner des investissements déjà planifiés et de fermer des usines. Leurs opérations détruisent à leur tour les marchés d'autres capitaux, en les obligeant à renoncer à des investissements et à fermer des usines. Cette « demande excessive » (sous-production selon Mandel) du boom provoque la surproduction de la période de recul. Mais le recul ouvre à son tour le chemin à un nouveau boom en accroissant la proportion de la plus-value par rapport au capital : d'un côté, des capitaux disparaissent en réduisant le stock du capital dans son ensemble ; de l'autre, les conditions de la phase de recul permettent aux capitalistes d'accroître le taux d'exploitation et d'entrer dans un nouveau cycle d'accumulation avec une quantité accrue de plus-value.

Le secret du boom prolongé des années quarante, cinquante et soixante réside dans le fait que l'Etat national a pu réduire les pressions amenant à la suraccumulation (en détournant une partie du capital vers des canaux non productifs, militaires), prendre directement des mesures visant à maintenir un taux d'exploitation élevé (par des contrôles sur les salaires, etc.), intervenir pour ralentir le boom, avant que des entreprises clés ne deviennent déficitaires, et maintenir un niveau minimal garanti par des commandes militaires. L'économie capitaliste d'Etat d'armements n'a pas pu mettre fin au modèle cyclique de l'accumulation capitaliste. Mais elle a pu empêcher qu'on ne débouche sur des reculs du type de ceux d'avant la Seconde Guerre mondiale.

Une situation similaire s'est produite dans les économies de commandement des pays de l'Est. Comme dans le tableau du capitalisme dressé par Marx, il y a eu suraccumulation. La tentative de faire concurrence à des capitalismes étrangers plus forts et plus avancés a amené ces pays à se lancer dans des investissements excédant le surplus disponible dans le cadre de l'économie nationale. Et la suraccumulation a amené à adopter un modèle de développement cyclique incluant des crises. La tentative d'atteindre un niveau excessif d'investissement a provoqué inévitablement une pénurie en matières premières, en composantes intermédiaires et en force de travail.

Des goulets d'étranglements se sont produits dans l'économie en menaçant la clôture de larges secteurs de la production à cause de la pénurie d'input. L'output ne s'est jamais développé à la vitesse qui avait été planitiée. Le montant monetaire paye par les entreprises pour obtenir des matériaux et de la main-d'œuvre a dépassé l'output de l'économie, en provoquant des pressions inflationnistes qui ont eu comme conséquence directe des augmentations de prix et comme conséquence « cachée » une pénurie aiguë de produits dans les magasins.

Abandonnée à elle-même, la crise déterminée par un excès de demande, produit d'un excès d'accumulation, aurait abouti à la clôture généralisée d'entreprises et à la destruction de marchés pour l'output d'autres entreprises. Il y aurait finalement eu une crise de surproduction de marchandises. Mais, de même qu'à l'Ouest pendant le boom prolongé, l'Etat est intervenu pour l'éviter par le truchement d'un « refroidissement » de l'économie. Il a ordonné à des entreprises de geler certains investissements et de détourner des ressources vers d'autres entreprises. Par conséquent, les entreprises concernées sont brusquement passées d'un type de produit à un autre. Au lieu du mythe d'une pré-planification de la production - un mythe que Mandel accepte encore lors qu'il parle d'« allocation à priori », il existe la réalité d'une allocation après coup, « à posteriori », avec un déplacement répété d'input et output.

Les objectifs du plan qui ont toujours souffert au cours du processus, sont ceux de la production de biens de consommation. Des coupes dans les « biens du fond des salaires » ont libéré des ressources pour achever d'autres investissements. L'équilibre entre investissement et plus-value a été partiellement rétabli en limitant matériellement les niveaux de consommation et en accroissant le taux d'exploitation. Le résultat a été incontestablement d'accroître davantage le hiatus entre les fonds alloués par les entreprises pour les salaires et les produits qu'on pouvait acheter avec ces salaires, en d'autres termes, d'accroître une inflation ouverte ou cachée.

Plus généralement, l'économie a dû faire face à des crises périodiques, même si elles ne sont pas produites exactement selon le modèle de Marx.

Ce n'est pas tout. Mandel se trompe aussi lorsqu'il explique qu'il y a eu croissance jusqu'à « il y a vingt ans ». En réalité, toutes les économies de l'Est ont enregistré pendant des décennies une tendance à long terme au déclin des taux moyens de croissance. Contrairement à ce que dit Mandel, cela n'est pas apparu que dans les années soixante. Les statistiques soviétiques officielles indiquent les taux de croissance suivants :

1951-1955 = 11,3%; 1956-1960 = 9,2%; 1961-1965 = 6,5%; 19661970 = 7,8%; 1971-1975 = 5,7 %.

D'autres estimations dignes de confiance indiquent des taux moyens de croissance plus bas, mais dans le cadre de la même tendance 3

La difficulté d'atteindre l'ancien taux de croissance était certainement claire pour les dirigeants soviétiques déjà en décembre 1956 lorsqu'ils ont abandonné pour la première fois un plan de temps de paix en le jugeant « trop tendu », en d'autres termes parce qu'il fixait des objectifs d'investissement irréalisables. Comme l'explique une étude académique occidentale sur l'économie soviétique, « un ralentissement dans la croissance est clairement apparu depuis 1958 +».

Ce sont justement ces échecs économiques qui ont été à l'origine des tentatives répétées et sans succès de Khrouchtchev dans le but de réorganiser l'économie au milieu des années cinquante et au début des années soixante. Pourtant, la théorie de Mandel l'amène à nier la réalité de ces échecs à l'époque et l'amène aujourd'hui à Matene que ne laie de erois dees censence a eter une ya unitai (c'est-à-dire non dans les années cinquante, mais dans les années soixante-dix) ! En revanche, la théorie de Tony Cliff, que Mandel le sache ou non, a permis à celui-ci de situer au milieu des années cinquante les problèmes économiques qui étaient derrière les « échecs » de Khrouchtchev.

Les affirmations de Mandel sont encore plus étonnantes en ce qui concerne la phase actuelle. Il nous dit que, bien que les taux de croissance soviétiques puissent devenir « croissance zéro », « il n'va aucune loi qui rend cela inevitable ». En fait, alors qu'il écrivait ces mots au début de l'été 1989, l'URSS avait déjà atteint non pas la « croissance zéro », mais le début d'un déclin accentué de la production globale. En octobre 1990, le vice-président du comité d'Etat aux statistiques, Tolkushin, annonçait que la production industrielle avait baissé de 3,1 % par rapport à l'année précédente .

La question à laquelle les marxistes doivent répondre est celle de savoir comment s'est produite cette réduction de la production. On ne peut pas esquiver le problème en expliquant qu'un tel développement n'était pas inévitable. Cela revient a adopter une attitude pareille a celle des apologistes du capitalisme occidental qui prétendent que les récessions « ne sont pas inévitables », mais sont le résultat d'erreurs commises dans la politique économique, sans en expliquer l'origine.

L'explication de Mandel, selon laquelle il ne peut pas y avoir d'accumulation parce qu'il y a gaspillage, est tout à fait surprenante. Il voudrait nous faire croire qu'il n' y a pas de gaspillage en Occident ! En fait. les calculs sur les gaspillages à l'Ouest faits par l'école de Vance Packard, par Baran et Sweezy dans Monopol Capitalism ou par Mike Kidron, suggèrent que ces gaspillages dépassent 30 % voire 40% des ressources productives disponibles dont Mandel parle à propos de l'Union soviétique.

L'idée que l'économie de l'URSS n'est qu'une économie de gaspillage a été avancée depuis longtemps par un groupe de théoriciens autour da la revue Critique. Ces théoriciens pensent que l'URSS n'est ni socialiste ni capitaliste. Plus récemment ils ont été rejoints par de nombreux économistes et politiciens d'Europe orientale qui veulent justifier un tournant vers le modèle de marché sans entraves qui existerait. selon eux, en Occident.

Mais, comme Mandel lui-même l'a reconnu dans un débat avec le directeur de Critique, Hillel Ticktin, il s'agit d'une affirmation qui est démentie même par l'analyse historique la plus superficielle de l'économie soviétique. Entre la fin des années vingt et les années soixante l'URSS a « rattrapé » suffisamment les économies occidentales en devenant la deuxième puissance économique mondiale. Cela ne se serait pas produit par la seule croissance du secteur du gaspillage, le département Ill.

En réalité, toute étude sérieuse de l'URSS a tiré la conclusion qu'il y a eu croissance massive des moyens de production, du département I. Le fait que l'URSS ait pu vaincre l'Allemagne nazie et défier ensuite les Etats-Unis dans la course aux armements (jusqu'à une période récente) le prouve : des tanks, des sous-marins atomiques et des missiles nucléaires font partie du département III, mais ne peuvent pas être produits en l'absence d'un gigantesque secteur d'industrie lourde. Il faut une accumulation massive des moyens de production, une croissance massive du département I.

Qui plus est, Mandel se trompe complètement lorsqu'il écrit qu'une telle accumulation ne pouvait pas être la cause du gaspillage. La croissance forcée de l'industrie lourde, à l'époque de Staline, n'a pu se réaliser que parce que d'autres secteurs de l'économie, notamment ceux concernant le niveau de vie des travailleurs, ont été systématiquement privés de ressources. Ainsi, à l'époque de la « collectivisation » stalinienne il y avait un niveau très bas d'investissement dans l'agriculture et ceux qui travaillaient le terre ne recevaient que des salaires très maigres. Ils n'ont pu survivre qu'en mangeant les pommes de terre cultivées sur leurs minuscules lopins privés, alors que l'Etat s'appropriait presque toutes les céréales pour nourrir la force de travail industrielle qui se développait dans les villes et, dans les pires périodes de famine des années trente, les exportait pour payer les importations d'équipement.

Dans les deux premières années après la mort de Staline, il y a eu des tentatives pour améliorer la situation de l'agriculture, mais chaque tension militaire accrue avec les Etats-Unis provoquait un détournement des ressources vers l'industrie lourde et les armements au détriment des investissements agricoles.

L'échec de Khrouchtchev dans son effort pour améliorer substantiellement la production agricole a été un facteur important de sa chute en 1964. Pourtant, ceux qui l'ont renversé, se sont avérés incapables à leur tour d'allouer à l'agriculture les ressources qu'ils avaient promises : la production de tracteurs et de camions n'a été que d'environ la moitié de ce qui était prévu dans le « plan » 1966-1970, alors que la production d'engrais a été inférieure de 30% aux objectifs. Comme l'ont expliqué les statisticiens brejnéviens « à cause de la situation internationale, il a été impossible d'allouer les ressources prévues pour les investissements agricoles et, si le chiffre de 1969 est supérieur à celui de 1968, il reste en-dessous de ce qui avait été envisagé dans les instructions pour les années 1966-1970 » (Financy SSR 28/69).

Le résultat cumulatif du bas niveau d'investissements agricoles a été une constante hémorragie de jeunes travailleurs vers les villes, de sorte que la population rurale était composée de plus en plus de vieux, aussi bien qu'un échec dans la construction d'une infrastructure (routes, équipement pour les stockages, etc). Ainsi, même lorsque le régime s'est efforcé, par désespoir, de stimuler l'agriculture après la crise de 1972, il n a pas pu disposer de la force de travail qualifiée et motivee, qui etait necessaire pour exploiter des moyens les plus modernes ou pour changer de cultures dans les annees de bonnes récoltes (Soviet Review, IX, n° 3).

Dès qu'en 1979-1980 la « détente » a été suivie par la « deuxième guerre froide », les investissements agricoles ont été à nouveau sacrifiés à l'industrie et au budget mintaire : le capital dans l'agriculture a augmenté plus rapidement que celui de l'industrie entre 1971 et 1980, mais pour retomber à nouveau entre 1981 et 1986$

L'exemple de Mandel à propos des engrais est très éloquent. Le détournement des ressources des investissements pour des industries d'engrais vers l'industrie lourde a eu comme conséquence qu'en 1968 l'agriculture soviétique ne consommait que soixante-deux kilogrammes par hectare alors que les Etats-Unis en consommaient deux cent vingt-sept et la Grande-Bretagne sept cent soixante-six.

Certes, le gaspillage a contribué à baisser le niveau soviétique, mais il ne s'agit pas de la cause principale. Qui plus est, le gaspillage lui-même pouvait être le sousproduit de l'accumulation torcee - par exemple, lorsque la pression pour transterer des ressources à des projets « prioritaires » de l'industrie lourde empêchait l'achèvement de la construction d'une usine qui aurait dû produire des récipients pour le transport de la production d'engrais et provoquait donc un gaspillage considérable.

Aujourd'hui, vingt ans après, la consommation globale d'engrais chimiques a effectivement dépassé celle des Etats-Unis, comme l'affirme Mandel. Mais il est mal informé dans la mesure où il estime que cette consommation est à peu près équivalente à celles des Etats-Unis et de l'Europe occidentale ensemble. En 1986, la consommation soviétique a été de 23,08 millions de tonnes, alors que la consommation combinée des Etats-Unis et de l'Europe occidentale a été de 41,07 millions de tonnes (FAO, World Agricultural Statistics, 1986). La quantité d'engrais par hectare de terre arable n'est que légèrement supérieure à celle des Etats-Unis. Il faut considérer, toutefois, que la fertilité naturelle moyenne du sol américain est beaucoup plus élevée que celle du sol soviétique (la superficie des erres arables en URSS et aux Etats-Unis est à peu près la même, mais la plupart des terres soviétiques sont situées à des latitudes plus septentrionales) et beaucoup d'engrais soviétiques sont de mauvaise qualité. À cause du bas niveau d'investissements agricoles, il y a 40 % moins de tracteurs en URSS qu'aux Etats-Unis et il est beaucoup plus difficile de transporter et de distribuer les engrais sans gaspillage.

Ainsi, des engrais de pire qualité sont employés sur un sol moins fertile par une force de travail qui a perdu la plupart de ses membres les plus jeunes et les plus qualifiés à l'avantage des villes et de l'industrie lourde. Cés engrais doivent être distribués par un parc de tracteurs insuffisant, sur une vaste surface où il n'y a pas eu le moindre investissement en routes et lieux de stockage. Ce n'est pas étonnant que l'agriculture soviétique continue d'être moins rentable que celle des EtatsUnis et entraîne plus de gaspillage. Mais on ne peut pas comprendre pourquoi, si on ne saisit pas que l'économie dans son ensemble est dominée par la course à l'accumulation.

Mandel n'accepte pas les arguments à la mode sur le gaspillage avancés par les partisans de la théorie de la « nouvelle classe ». Mais il reprend, par ailleurs, des arguments avancés par les apologistes staliniens des pays de l'Est.

Ainsi, il prétend que « le chômage n'a joué aucun rôle en URSS pendant plus d'un demi-siècle». Cette « conquête de la révolution d'Octobre » est quelque chose « qui n'a jamais existé et n'existera jamais dans une société capitaliste ». Pourtant, la presse soviétique a admis qu'au cours de la dernière année il y a eu un niveau élevé de chômage dans des régions entières de l'Union soviétique. La Pravda (31 octobre 1989) a écrit qu'en 1986, il y avait un chômage de 27,6 % en Azerbaïdjan et de 18 % en Arménie et Moscow New (3 septembre 1989) a parlé de six millions de chômeurs dans les républiques soviétiques. Même dans sa première version, conçue centralement, la perestroïka prévoyait le licenciement d'ouvriers d'entreprises technologiquement arriérées. L'estimation des Izvestia, selon laquelle il existait au printemps 1990 un chômage global de huit millions, pourrait être correcte. Il en découle que le taux de chômage soviétique serait similaire à celui d'un pays capitaliste occidental comme les Etats-Unis et beaucoup plus important que celui du Japon !

L'affirmation de Mandel selon laquelle « la proportion de la consommation de la classe ouvriere » est « beaucoup plus importante » en Union soviétique que dans les autres pays à un niveau équivalent de développement économique, est encore plus incroyable. En fait, un des dirigeants des syndicats officiels a déclaré, l'année dernière, que « la proportion du montant des salaires » des ouvriers et des employés qui correspond à 35 % du revenu national, est l'une des plus basses du monde (Trud, 12 janvier 1989). Peut-être, a-t-il exagéré. Mais, si Mandel prétend que la proportion de la consommation de la classe ouvrière est « beaucoup plus importante » que dans les pays comparables partout dans le monde, il ferait mieux de fournir des preuves.

Toutefois, la capacité de Mandel à se contredire sur quelque chose d'essentiel pour la compréhension du fonctionnement de l'économie soviétique est encore plus étonnante que son inclination à avoir recours à des arguments apologétiques que les staliniens eux-mêmes ont abandonnés. « Nous n'avons jamais défendu l'idée selon laquelle le développement économique de l'URSS serait dominé par la production des biens de consommation pour la hureaucratie », écrit-il. Pourtant deux paragraphes plus loin il explique :

« Pour pouvoir conserver et étendre ses privilèges, la bureaucratie soviétique, de même que toute classe ou couche dominante, doit développer jusqu'à un certain point l'économie dans son ensemble. Lorsqu'il n'y a pas d'usines automobiles, trois millions de bureaucrates moyens et supérieurs ne peuvent pas acquérir de voitures, Lorsqu'il n'y'a pas assez d'acier, d'energie electrique, de minerai de ter, on ne peut pas developper cette industrie-la de maniere satisfaisante. »

Est-ce que cela ne signifie pas que le besoin en biens de consommation de la bureaucratie est la force motrice de l'économie ?

Par ailleurs, il en va jusqu'à attribuer à cette course à la consommation bureaucratique la responsabilité aussi bien du taux de croissance rapide sous Staline que de la croissance plus lente plus récente :

« Aussi longtemps que la pénurie de biens de consommation assoiffa les bureaucrates, ils étaient en effet des fanatiques de l'accumulation de la production pour la production, du progrès technologique. Mais, à partir du moment où la nomenklatura avait atteint en gros un niveau de consommation satisfaisant (...) cette soif a commencé à s'éteindre. »

Je peux donner une seule explication de ces expressions contradictoires. Mandel se rend momentanément compte qu'il était stupide d'essayer d'expliquer une économie comme celle de l'Union soviétique en fonction des besoins de la bureaucratie car elle est caractérisée par une tendance massive à l'expansion de l'industrie lourde. Mais il revient alors à ses vieilles explications, selon lesquelles la seule alternative rationnelle serait de présenter la course à l'accumulation dans l'optique de la compétition avec l'Occident. Cela pouvait l'amener à accepter les explications de la théorie du capitalisme d'Etat. Il préfère donc se contredire plutôt que de suivre cette voie.

Il y a un lien strict entre le point de départ théorique de Mandel et ses erreurs factuelles. Puisqu'il refuse de reconnaître les forces fondamentales qui sont derrière le développement économique du passé, Mandel ne peut pas saisır toute l'ampleur de l'exploitation des ouvriers sovietiques, le cycle de developpement economique marqué par des crises, la coexistence d'une pénurie de main-d'œuvre dans certaines régions et d'un chômage très important dans d'autres, le déclin à long terme du taux de croissance et l'éclatement soudain, dans les dernières années, d'une crise généralisée qui a rendu « inévitable » une chute de la production et une contraction catastrophique de l'économie.

En revanche, ceux qui caractérisent l'URSS comme un capitalisme d'Etat ont compris depuis longtemps pourquoi les choses n'allaient pas. Tony Cliff a indiqué, déjà en 1948, les facteurs principaux qui poussaient inexorablement l'économie soviétique du dynamisme de l'époque de Staline a une crise economique, et 1l a explique, au milleu des annees cinquante, pourquoi le rêve réformiste de Khrouchtchev était condamné. Moi-même l'ai souligne, 1l y a quinze ans, qu' cause du déclin à long terme des taux de croissance il était de plus en plus difficile pour les planificateurs d'Etat de surmonter les crises cycliques provoquées par la suraccumulation.

Il devenait de plus en plus difficile pour les planificateurs de trouver les ressources nécessaires pour surmonter les goulets d'étranglement économiques. Des secteurs croissants de l'économie ne pouvaient pas tout simplement obtenir les input dont ils avaient besoin pour produire les biens sur lesquels il y avait une demande; d'autres secteurs produisaient des biens qui étaient stockés à une échelle massive puisqu'il s'agissait d'input pour des investissements qui avaient été abandonnés. Une « sous-production » dans certains secteurs de l'économie (notamment les secteurs de « biens salariaux ») allait de pair avec une « surproduction » dans d'autres secteurs (notamment des secteurs de « biens de capital »). Les planificateurs centraux ne pouvaient plus éviter un déclin matériel dans la production et une inflation ouverte à une grande échelle. Ce niveau avait déjà été atteint en Pologne en 1979-1980 et il est atteint maintenant en Union soviétique de même qu'en Bulgarie et en Roumanie.

Les gérants de l'économie étaient obliges de chercher a taire tace aux goulets d'étranglement en se tournant vers l'économie internationale. Les crises cycliques en Europe orientale ont toujours amené à des déficits du commerce extérieur et à des tendances inflationnistes. Dans les années soixante-dix, la Pologne et la Hongrie se sont tournées massivement vers l'économie mondiale en cherchant à l'Ouest les fonds pour l'accumulation et espérant les rembourser par des ventes sur les marchés occidentaux. Dans les années quatre-vingt, l'URSS et la Bulgarie ont réagi à la crise interne en commençant à opérer dans la même direction à une échelle dont toute la portée n'a pas été connue avant les révélations de la dernière année.

Mais, même si le tournant vers le marché international peut atténuer momentanément la crise interne (ce qui s'est produit en Pologne, dans la première période de Gierek, en 1971-1975), il y a assez rapidement une aggravation de la crise. La bureaucratie doit faire face aux oscillations de l'économie mondiale aussi bien qu'aux oscillations de l'économie interne. Et la nécessité de payer la dette exterieure l'oblige à se préoccuper que le rapport entre la plus-value et les investissement (taux du profit) à l'intérieur ne tombe pas au-dessous de la moyenne internationale.

La dynamique interne du capitalisme bureaucratique d'Etat débouche sur une crise qu'il s'efforce de surmonter en s'ouvrant au marché mondial. Mais cette ouverture réduit davantage sa capacité à utiliser les vieux mécanismes pour contrecarrer les effets de la crise interne. En fait, des contractions économiques deviennent « inévitables ».

Le capitalisme d'Etat à l'Ouest

Il y a finalement un point théorique très important que Mandel ne réussit pas à comprendre. La perte de capacité de l'Etat à supprimer certains symptômes de crise économique pendant les deux dernières décennies n'est pas spécifique des pays de l'Est. Un changement analogue s'est produit à l'Ouest et dans le tiers monde.

La fusion de l'Etat et du capital a constitué une tendance du système capitaliste mondial dans son ensemble, entre les années trente et les années soixante-dix et ce qui s'est passé dans les pays de l'Est n'est que l'expression extrême de ce phénomène. Un pays après l'autre, il y a eu, pendant des périodes plus ou moins longues, une domination directe de l'Etat sur des secteurs entiers de l'industrie productive, la croissance d'un énorme secteur militaire, la subordination d'une partie très importante de l'économie aux besoins de la compétition militaire et un dépassement du jeu des forces du marché par la direction de l'Etat.

Le rôle de l'Etat et des dépenses militaires en particulier ont influencé les formes par lesquelles la crise du système s'est manifestée. Si l'on analyse le capitalisme pendant le boom prolongé des années quarante, cinquante et soixante, ce n'est pas tout à fait correct de parler tout simplement de « crise de surproduction », comme le fait Mandel. Ce n'est pas la forme typique de la crise économique à l'Ouest. En Grande-Bretagne, par exemple, il n'y a pas eu, entre 1940 et 1970, de récession généralisée ni de chute de la production à cause d'une pénurie de marché. Ce qui s'est passé c'est un stop-go, une intervention à plusieurs reprises de l'Etat pour réduire « la demande excédentaire » (« sous-production ») et contrecarrer l'inflation et les déficits de la balance des paiements.

A l'époque, comme Tony Cliff l'avait souligné, il y avait eu une analogie très grande entre la crise économique dans les pays avancés à l'Ouest et la crise sous le stalinisme :

« On peut montrer que les processus qui débouchent sur les contradictions d'une économie permanente de guerre - subordination des movens de consommation aux moyens de destruction, l'apparition de crises de sous-production, de disproportions entre les branches économiques, la pénurie de matières premières, etc. - se développent également dans les pays capitalistes occidentaux et dans le tiers "socialiste" du monde. »

Mais tout cela a commencé à changer au début des années soixante-dix. L'économie capitaliste d'Etat d'armements a commencé, inévitablement, , à être minée justement par l'expansion qu'elle avait elle-même provoquée. Les forces productives ont commencé à croître au-delà des frontières nationales comme jamais auparavant. Le commerce mondial a augmenté plus rapidement que le produit mondial et la production elle-même a été organisée de plus en plus à ¡'échelle internationale. Les capitalistes ont été obligés d'agir internationalement ou, du moins, de se lier internationalement à d'autres capitalistes pour ne pas perdre du terrain en matière de progrès technologique et de concurrence. Les pays qui n'en ont pas tenu compte, ont enregistré un déclin de leur économie.

Des capitalismes d'Etat partiels, aussi différents que l'Argentine et le Brésil, l'Espagne et l'Irlande, la Corée du Sud et l'Egypte, se sont « ouverts » aux investissements internationaux et au marché mondial. Par ailleurs, les économies internes des capitalismes occidentaux étaient progressivement « restructurées » en fonction des changements de la division mondiale du travail.

Ces changements indiquaient que l'Etat était en train de perdre sa capacité à supprimer les symptômes de crise, d'arrêter une suraccumulation du capital (« crise de sous-production ») qui provoquait une crise de surproduction. D'où les récessions généralisées du milieu des années soixante-dix et du début des années quatre-vingt. D'où la découverte soudaine de la part de nombreux Etats occidentaux et du tiers monde du fait que les anciennes méthodes « keynésiennes » ou de « substitution des importations » n'étaient plus viables.

Les mêmes considérations étaient aussi de plus en plus valables pour les pays de l'Est. La vieille réponse aux goulets d'étranglement et aux prévisions inflationnistes provenant du « surinvestissement » avait consisté à transférer les ressources des secteurs « non prioritaires » aux secteurs « prioritaires ». Mais, le déclin des taux de croissance, d'un côté, et, de l'autre, l'accroissement de la partie de la production liée au commerce international réduisaient énormément les ressources qui pouvaient être repérées par ce biais. La tension au niveau des ressources empêchait de nombreuses entreprises des secteurs « prioritaires » et « non prioritaires » d'atteindre les anciens niveaux de production et, à plus forte raison, ceux fixés dans les nouveaux « plans ». L'économie dans son ensemble stagnait ou commençait à décliner alors que la carence de biens de consommation et même de certains biens de production s'accentuait. L'économie capitaliste d'Etat de commandement était entrée dans une période de crise généralisée.

Pendant un certain temps, les gérants de l'Etat ont essayé d'éviter la crise croissante par des « réformes » (« accélération », ensuite « perestroïka » et après introduction de mécanismes de marché). Mais les réformes n'ont absolument pas réussi et la société dans son ensemble est entrée dans une crise aussi bien sociale et politique qu'économique. C'est à ce moment-là qu'un secteur de la classe dominante s'est convaincu qu'il n'avait qu'un choix: laisser la crise suivre son cours, permettre aux entreprises de se faire concurrence pour se procurer les ressources dont l'ottre etait insuttisante, meme si tout cela pouvait provoquer une crise économique d'une ampleur que les pays avancés de l'Ouest n'avaient plus connue depuis les années trente.

Cette récession comporte la transformation d'une économie de pénurie, de « sous-production », en une économie de surproduction. C'est pourquoi les usines polonaises sont en train d'être termees, ne pouvant pas vendre leur production, et les denrées alimentaires s'amassent dans les campagnes alors qu'un nombre croissant de gens ont faim. Que Mandel le comprenne ou non, à Varsovie la dialectique du développement du capitalisme d'Etat a transformé les magasins presque vides de 1989 en magasins de 1990, pleins de produits que les travailleurs ne peuvent pas acheter

C'est le même traitement de choc que Gorbatchev affirme vouloir appliquer en Union soviétique par le truchement du programme Chataline. J'ai assez démontré dans d'autres articles que la voie du marché et de la récession ne résoudra pas les problèmes de la bureaucratie et que, comme à l'Ouest, les tentatives de suivre ces chemins seront accompagnées par des scissions constantes au sein de la classe dominante ' . Ici, je veux souligner que des secteurs importants de la bureaucratie dominante ont été poussés dans cette direction par la dynamique de l'économie de commandement elle-même. C'est dommage que des gens comme Mandel, aveuglés par leurs formulations théoriques, refusent de le reconnaître.

Deux traditions du point de vue théorique et pratique

Vers la fin de son attaque contre moi, Mandel explique que la seule raison pour laquelle le SWP britannique est intéressé à avancer de tels arguments est qu'il est « scolastique », « diviseur sans espoir » et intéressé à « susciter une différenciation artificielle par rapport à tous les autres courants révolutionnaires ». Mais, comme le disait Lénine, « sans théorie révolutionnaire, il n'y a pas de pratique révolutionnaire ». Et une théorie basée sur des contradictions et des falsifications ne peut pas amener à une pratique conséquente et donc révolutionnaire, même si ses partisans sont subjectivement des révolutionnaires.

La théorie n'est pas une abstraction séparée de la pratique. Cela dépend d'elle si on est capable de comprendre une réalité qui change rapidement et de fixer les tâches qui en découlent. Aux moments cruciaux de l'histoire, c'est la compréhension théorique qui détermine de quel côté de la barricade on se trouve. Ceux qui avait analysé correctement l'impérialisme dans les années 1914-1918 n'ont pas eu tout simplement des vielles formules de Marx et d'Engels, on de sonne de difficulté pour prendre position contre la guerre, alors que ceux qui s'en tenaient pressions qui les poussaient à soutenir leurs classes dominantes. La même chose est arrivée aux vieux bolkcheviks qui, n'ayant pas abandonné la formule de la « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie », ont été souvent amenés à soutenir le gouvernement provisoire.

Nous assistons aujourd'hui à des changements énormes en Union soviétique et en Europe orientale. Nous ne pouvons pas les expliquer par des formulations de bon sens. Comme le disait Gramsci, si on se base sur le bon sens, on accepte d'une façon a-critique les idées qui prévalent, les idées de la classe dominante.

Pendant soixante ans, aussi bien les dirigeants de l'Est que ceux de l'Ouest ont eu intérêt à présenter le stalinisme comme une variante du socialisme, en fait le « socialisme réellement existant », la seule version non utopique. Cela a permis aux dirigeants de l'Est de cacher leurs véritables objectifs à leurs peuples et à la plupart des militants anticapitalistes de l'Ouest. Cela a permis, en même temps, aux dirigeants de l'Ouest d'affaiblir l'opposition à leur régime en dénonçant l'Est et en prétendant que le socialisme impliquait la perte de la liberté pour les travailleurs. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que cette idée ait été acceptée par le « sens commun » de la grande majorité des gens à l'échelle mondiale.

Il appartient à la théorie marxiste de défier ce sens commun. Malheureusement, au lieu de le faire, Mandel y a fait recours pour renforcer ses arguments lorsqu'il explique que « strictement personne dans ces pays ou dans le monde nie l'évidence d'une restauration du capitalisme dans plusieurs pays d'Europe orientale ».

Si nous devions accepter les idées à cause de leur popularité, nous devrions accepter aussi l'idée que la nationalisation sous le capitalisme est une forme de socialisme, que les partis travaillistes forment toujours des gouvernements « socialistes » et, aujourd'hui, que la crise des économies à l'Est démontre la faillite du « socialisme ». Toutes ces idées ont été acceptées autant que l'idée selon laquelle l'Europe orientale est en train de passer du « socialisme » au « capitalisme ».

Nous devons rejeter toutes ces idées parce qu'une analyse scientifique de la société doit partir des rapports de production et d'exploitation et ces rapports ne changent pas s'il y a un changement de parti au gouvernement ou si l'Etat s'approprie les moyens de production ou renonce à une partie de sa propriété.

Si on ne défie pas ce sens commun, on ne peut pas élaborer une orientation politique claire et indépendante pour la classe ouvrière. Si un Etat ouvrier, aussi déformé ou dégénéré soit-il, devenait un Etat capitaliste, cela représenterait un pas en arrière historique, une étape d'un processus contre-révolutionnaire auquel les marxistes devraient s'opposer. Mais dans ce cas, est-ce qu'ils ne devraient pas soutenir les secteurs de la nomenklatura qui s'opposent le plus à un tel changement, soutenir Ligatchev, lorsqu'il se prononce contre les privatisations ou l'amoureuse de Staline, Nina Andreïeva, lorsqu'elle dénonce les tendances restaurationnistes de Gorbatchev, ou Iliescu , lorsqu'il écrase les étudiants de Bucarest ? N'auraient-ils pas dû appuyer les tentatives d'Honecker d'avoir recours à la force contre un mouvement qui est tombé si facilement sous l'hégémonie de l'Allemagne occidentale ?

Mandel prétend qu'aucune section de la IV* Internationale n'est tombée dans de tels pièges. Mais, dans le passé, des illusions ont été créées à l'égard de dirigeants de pays d'Europe orientale. Quoiqu'il dise maintenant, en 1956, Mandel a encouragé la croyance, assez répandue dans la gauche réformiste à l'Est et à l'Ouest, selon laquelle l'avènement de Gomulka au pouvoir garantissait la « démocratie socialiste ». Il a écrit :

« La puissance du mouvement est devenue irrésistible. La démocratie socialiste aura encore des batailles à livrer en Pologne. Mais la bataille principale, celle qui a permis à des millions de prolétaires de s'identifier à nouveau avec l'Etat ouvrier, est déjà gagnée. » (Quatrième Internationale, décembre 1956, p. 22).

Il a tait l'éloge de la « nouvelle direction » du stalinisme polonais parce qu'elle se plaçait à la tête du mouvement, tout en se plaignant que les réformateurs de la direction du parti hongrois n'avaient pas été capable de faire la même chose :

« L'interaction subtile entre les facteurs objectifs et subjectifs, entre l'initiative des masses et la construction d'une directión nouvelle, entre la pression d'en bas et la cristallisation d'une fraction d'opposition en haut, au sommet du parti communiste, interaction qui a rendu possible la victoire polonaise, a fait défaut en Hongrie. » (Ibidem, p. 23).

Il ne s'est pas limité à faire le deuil du Premier ministre hongrois Imre Nagy en tant que victime de Khrouchtchev, mais a chanté ses louanges parce qu'il « avait essayé de prendre la direction de la révolution ».

La théorie sur les pays de l'Est que Mandel partage a permis à beaucoup de gens, y compris après des années d'activité dans la IV° Internationale, d'aller beaucoup plus loin. Isaac Deutscher a appuyé l'écrasement des insurrections en Allemagne orientale et en Hongrie et des groupes de la IVe Internationale comme celui de Cochrane aux Etats-Unis et de Lawrence en Grande-Bretagne ont fait la même chose. Le groupe britannique The Militant (pendant des années section officielle de l'Internationale de Mandel) a expliqué que les marxistes auraient pu envisager des alliances « tactiques » avec Honecker en Allemagne et des « secteurs de la Securitate » en Roumanie et a appuyé l'écrasement des étudiants à Bucarest. Le Socialist Workers Party des Etats-Unis n'a pas changé sa politique de culte de Castro lorsqu'il a quitté après vingt-cinq ans l'Internationale de Mandel, dont il avait été l'une des plus fortes organisations et a expliqué qu'il n'était plus « trotskyste ».

Des formulations théoriques superficielles n'amènent pas nécessairement à tirer des conclusions pratiques réactionnaires. Mais elles les rendent plus faciles. Et les formulations de Mandel sont superficielles. Il explique qu'« en Hongrie, en Pologne et en RDA un secteur significatif de la nomenklatura s'est défilé de la scène de la société ». Mais toute analyse objective de ce qui s'est passé dans ces pays, démontre le contraire.

Il y a eu changement de parti dirigeant. Mais ce changement n'a pas virtuellement touché ceux qui organisent l'exploitation des entreprises et en tirent profit, la classe dominante. En Hongrie et en Pologne non seulement 80 % de l'industrie reste dans les mains de gens désignes par l'Etat, mais la plupart du 20 % environ qui a ete privatise est devenu proprete de gens venant de la nomenklatura. Les hiérarchies qui contrôlent les forces armées, la police et, dans une large mesure, les médias restent dans les mêmes mains qu'avant. Les personnes qui dirigent des ministères peuvent avoir été changées, mais les structures clés de l'Etat n'ont pas changé.

Les choses sont plus compliquées en ce qui concerne l'ancienne RDA. Mais ce sont les managers de l'ancienne nomenklatura qui négocient les accords entre le capital d'Allemagne orientale et le capital occidental. Même lorsque des Occidentaux s'emparent complètement des entreprises, beaucoup de vieux managers de la nomenklatura gardent leurs places comme membres subordonnés d'une classe dominante qui vient de se réunifier. La section est-allemande du principal parti capitaliste allemand, l'Union democrate-chrétienne (CDU) est un parti qui avait appartenu au front de la nomenklatura et compte dans ses rangs beaucoup de personnages qui avaient fait fortune dans l'ancien Etat est-allemand. Le capitalisme ouest-allemand a trouvé un rôle pour des secteurs du vieux corps des officiers d'Allemagne de l'Est et même pour des anciens membres de la Stasi ".

Si, comme Mandel l'explique, une « restauration du capitalisme » est en train de se réaliser en Europe orientale, il faudrait alors indiquer quand a eu lieu le changement decisit, la contre-révolution, d'un Etat basé sur un mode de production à un autre. Ce changement s'est-il produit lors des changements de l'automne et de l'hiver 1989 ? Lors de la formation de gouvernements non staliniens ? Lors de la privatisation de moins de 20% de l'industrie ? Ou ne s'est-il pas encore produit ?

Lorsqu'il dit que la privatisation pourrait provoquer une récession en Union soviétique, cela implique que la privatisation est la question clé. Mais dans ce cas, en ayant une économie privatisée seulement à 20%, la Pologne devrait avoir encore l'économie d'un Etat ouvrier (un Etat ouvrier avec un gouvernement bourgeois ?). Mais l'économie connaît déjà une récession pire que toutes les récessions de l'Ouest depuis les années trente.

La logique de l'argument de Mandel est que la lutte fondamentale des ouvriers est celle pour la défense de ce qui reste de l'«Etat ouvrier», de la forme nationalisée de production et des vieux mécanismes de l'économie de commandement. C'est une logique qui peut être très dangereuse pour la gauche véritable des pays de l'Est.

Les travailleurs savent très bien que c'est la vieille économie de commandement qui a provoqué les queues, la pénurie, les désastres écologiques, le chômage croissant et, maintenant, une récession. Ils haïssent les secteurs de la nomenklatura qui s'identifient aux vieilles méthodes. C'est pourquoi les nouvelles organisations ouvrières soviétiques se sont opposées durement à Rijkov et se sont faites des illusions sur Eltsine qui prône une privatisation rapide. C'est pourquoi, en Polo- gne, Walesa a pu développer une campagne présidentielle populiste basée sur une démagogie contre la nomenklatura et, dans son cas aussi, sur la revendication d'une privatisation rapide. Voilà pourquoi les travailleurs d'Allemagne orientale sont tombés dans le piège de croire que leurs intérêts seraient mieux défendus par une intégration rapide dans l'Allemagne occidentale.

Les socialistes authentiques doivent expliquer aux travailleurs que le marché et la privatisation ne représentent pas une solution à la crise. Mais on ne peut pas le faire si on donne l'impression que l'alternative consiste à continuer sur les vieux chemins et que, en un certain sens, si les vieux chemins n'avaient pas été abandonnés, tout aurait bien marché. Ce serait encore pire de demander aux travailleurs de faire des « sacrifices » pour protéger les vieux chemins.

Pourtant c'est justement ce qu'a fait la majorité de la Gauche unie estallemande à la fin du printemps 1989. La CDU avait gagné les élections grâce à la promesse du chancelier Kohl de fixer un taux d'échange paritaire entre le mark occidental et le mark oriental. Ensuite, il a essayé d'oublier sa promesse et il y a eu une gigantesque manifestation ouvrière de protestation. La majorité de la Gauche unie s'est opposée à cette manifestation en expliquant que la chose la plus impos est cas de à ceter les estreprises nationalises est lemandes de la concurrence impérialiste et que ce serait difficilement réalisable avec un taux d'échange assurant aux ouvriers des salaires plus élevés plutôt que des salaires plus bas.

Heureusement, une minorité de la Gauche unie a rejeté cette position en affirmant que la question centrale était celle de l'organisation des travailleurs en défense de leurs propres intérêts, aussi bien contre les vieux patrons que contre ceux de l'Allemagne occidentale qui voulaient rejoindre les vieux patrons pour les exploiter '

De tels problèmes vont se poser à nouveau dans les pays de l'Est. Des secteurs de la bureaucratie s'efforceront de mobiliser les travailleurs derrière leur propre programme de « réformes » et de marché. D'autres secteurs présenteront la défense du vieux système comme une défense des travailleurs. Les socialistes véritables doivent s'opposer fermement aux uns et aux autres, en expliquant que les uns et les autres veulent faire payer la crise aux travailleurs. Mais on ne pourra le faire qu'à condition de comprendre que le passage d'une économie de commandement à une économie de marché n'est ni un pas en avant, ni un pas en arrière, mais un pas à côté, d'une forme d'organisation de l'exploitation capitaliste à une autre.

On peut apprécier la valeur de ces arguments si l'on considère l'histoire de la restructuration et de la privatisation dans des pays comme la Grande-Bretagne. Les attaques les plus dures contre la condition ouvrière et l'emploi ont été déclenchées le plus souvent dans des sociétés qui étaient encore dans les mains de l'Etat. Les directions faisaient des pressions sur les travailleurs pour qu'ils acceptent ces mesures dans le but de maintenir les nationalisations. Dans les cas typiques de British Leyland (maintenant Rover) et des chantiers britanniques, ils ont obtenu le soutien des dirigeants syndicaux et des shop stewards qui avaient le plus d'ancienneté.

Mais par la suite, après cinq à dix années de fermetures, de licenciements et d'accélération des cadences, ces mêmes dirigeants ont appuyé la privatisation et augmenté énormément leurs salaires. La privatisation est venue après les pires attaques contre les ouvriers et pas avant. Les responsables syndicaux et les shop stewards qui avaient estimé que la privatisation était un enjeu plus important que ces attaques, ont rendu la riposte ouvrière plus difficile. Espérons que les arguments de Mandel n'amènent certains de ses partisans à l'Est à jouer aujourd'hui un tel rôle.

Mais ce n'est pas que dans les pays de l'Est qu'une compréhension du capitalisme d'Etat est importante. La crise des pays de l'Est a provoqué inévitablement une crise mondiale dans les secteurs de la gauche qui étaient influencés par le stalinisme. Une grande partie des gens qui pensaient que le modèle stalinien était l'alternative aux classes dominantes de l'Occident et du tiers monde se pose aujourd'hui la question de savoir s'il existe réellement une alternative.

C'est une telle attitude qui a amené, par exemple, la direction du Parti communiste d'Afrique du Sud - probablement, le seul au monde qui ne cesse de se renforcer - à justifier son acceptation de l'économie mixte et des investissements étrangers '. On peut donner la même explication quant au virage opéré par le Parti communiste grec qui, en l'espace de deux ans, est passé du stalinisme à la formation d'un gouvernement de coalition avec la droite, en passant par l'eurocommunisme.

Ce n'est pas sectaire de la part des révolutionnaires sud-africains ou grecs d'essayer de donner une explication claire de ce qui se passe dans les pays de l'Est. Mais ils ne peuvent donner une telle explication sans en discuter entre eux sans ambiguïté. Pourtant, Mandel veut maintenir l'ambiguïté puisqu'il fait comprendre que si les révolutionnaires d'Europe orientale acceptent ou n'acceptent pas notre conception, c'est pareil et il les invite à adhérer à la IV° Internationale. S'il croyait vraiment à ce qu'il dit, c'est-à-dire qu'une contre-révolution est en cours, il affirmerait que ceux parmi nous qui ne sont pas d'accord avec lui, doivent appartenir à des organisations différentes.

La discussion sur le capitalisme d'Etat a des implications qui vont au-delà du problème des pays de l'Est. Dans le tiers monde, il y a de nombreux régimes qui ont reproduit les traits totalitaires des anciens Etats staliniens. Le concept de capitalisme d'Etat permet aux socialistes de comprendre quelle est l'origine de ces traits, et aussi de comprendre qu'ils vont finalement exploser sous l'impact combiné de la crise économique et d'une classe ouvrière croissante.

En revanche, en l'absence d'une telle analyse, il est facile de tomber dans le piège, ne saisir que les aspects répugnants de ces régimes et les considérer comme la pire alternative possible. Une telle confusion s'est produite par rapport à l'Iran vers la fin des années quatre-vingt, au même moment où les Etats-Unis étaient engages dans un effort militaire massif pour provoquer la défaite de l'Iran pendant la première guerre du Golfe. Un article de Val Moghadan, paru dans le New Left Revien (n° 166), est typique à ce propos. On y explique ce qui suit :

« Comment peut-on affirmer sérieusement que la politique economique du régime islamique - avec ces aspects populistes, étatistes ou anachroniques (par exemple, l'interdiction des prêts avec intérêt) - reflètent "les lois d'accumulation capitalistes"? Tout simplement, il ne s'agit pas d'un gouvernement capitaliste, encore moins d'un gouvernement bourgeois. Le problème fondamental n'était pas que le régime était capitaliste, mais qu'il était incapable d'organiser une politique économique viable et juste, basée sur les droits démocratiques et les besoins socioéconomiques de la population. Cela malgré le fait que pendant l'été 1979 le gouvernement avait commence a nationaliser toutes les industries, les banques, les compagnies d'assurance les plus importantes de meme que le commerce extérieur. » Ainsi, l'incompréhension des formes que le capitalisme a prises au xx* siècle peut suggérer l'idée qu'un régime tiers mondiste, comme celui de Khomeyni, était qualitativement pire qu'un régime capitaliste « normal ». C'est la conclusion que Fred Halliday tire dans le même numéro de New Left Revien en opposant la « position progressiste » de la « bourgeoisie libérale » aux « idées et à la politique réactionnaires de Khomeyni ».

Halliday a expliqué pendant des années que les Etats de l'Est étaient différents et supérieurs à ceux de l'Ouest. Dans un article paru au début de 1990, il parle encore « du degré où il existait dans les Etats communistes un système basé sur des critères sociaux et économiques différents » de ceux du capitalisme et « des engagements internationaux qui constituaient l'un des aspects les plus brillants de l'ère de Brejnev » (New Left Revien, n° 180). Il est allé jusqu'à décrire ce qui était en train de se passer dans les pays de l'Est comme « une récidive ayant des proportions qui marquent une époque ». Sans développer aucune analyse expliquant ces changements, il ne peut que tirer comme conclusion qu'ils remettaient en question une grande partie de l'analyse marxiste classique :

« La plus grande erreur de la pensée marxiste et socialiste a été la sousestimation du capitalisme lui-même, aussi bien de ses capacités d'expansion constante que du fait qu'il n'y avait pas dans le capitalisme une téléologie catastrophique. Ce qui est nécessaire - et c'est maintenant qu'il faut le faire - est de réévaluer et de réaligner non seulement le mouvement marxiste et socialiste, mais toutes les traditions radicales et révolutionnaires de l'ensemble de la société occidentale. »

Dans ce but, il est essentiel, selon Halliday, de revenir aux valeurs libérales de l'époque des Lumières, de reconnaître l'importance que peuvent avoir les courants radicaux premarxistes, surtout face aux détis qui apparaissent à nouveau, ceux du cléricalisme, du nationalisme et de l'irrationalisme.

Halliday a montré ce que cela signifiait en pratique lorsque, durant l'été 1990, dans des interviews à la radio, il a déclaré: « Je crois que, si les sanctions ne donnent pas de résultats, une action militaire pour chasser l'Irak du Koweit serait à un moment donné injustifiée. » (Marxism today, octobre 1990.)

La gauche véritable ne peut faire face à une telle désorientation qu'en soumettant toutes les vieilles appréciations sur les pays de l'Est, inspirées par le sens commun, à la vérification scientifique la plus rigoureuse. Pour cette raison, nous ne nous excusons pas d'essayer de construire une tendance internationale, basée sur notre analyse du système mondial, une analyse où la notion de capitalisme d'Etat occupe une place centrale.

Mais les organisations nationales qui constituent notre tendance ne se limitent pas à parler de capitalisme d'Etat, comme Mandel le prétend. S'il en était ainsi, nous n'aurions jamais mis en Grande-Bretagne ces « racines dans la classe ouvrière », dont parle Mandel, l'OSE ne serait jamais devenu le groupe le plus important de l'extrême gauche grecque et n'aurait pas été capable d'intervenir dans la grève générale récente, et le Sozialistische Arbeitergruppe (Groupe de travail socialiste) d'Allemagne n'aurait jamais été capable de gagner des membres de la Gauche unie dans l'ancienne RDA.

Même aux endroits où les organisations de notre tendance sont petites, elles ne sont pas obsédées de façon abstraite et sectaire par la question du capitalisme d'Etat. Le groupe français, Socialisme International, a axé son activité pendant les dernières années sur le thème que la gauche devrait s'opposer sérieusement au Front national, une tâche que la plus grande organisation révolutionnaire française, Lutte ouvrière, refuse de prendre en considération et que la deuxième organisation, la Ligue communiste révolutionnaire, n'a commencé à prendre sérieusement en considération qu'à l'été 1990. L'intervention la plus « connue » de l'organisation Socialisme International sur la scène politique remonte à 1989, alors qu'elle a pris, seule, une position intransigeante sur la question du droit des jeunes filles des familles immigrées de porter le voile islamique à l'école, en s'opposant à la campagne orchestrée par la droite raciste.

Des groupes come ceux des Etats-Unis, d'Irlande, d'Australie, du Canada, du Danemark, de Hollande, de Norvège sont actifs dans toute sorte de luttes - de la défense du droit à l'avortement aux piquets contre ceux qui veulent casser les syndicats et à l'opposition au racisme et à l'impérialisme - tout en essayant d'intéresser à la politique révolutionnaire une nouvelle génération de militants par des textes qui combinent théorie et pratique, propagande et agitation. Tous ces groupes ont un palmarès exemplaire d'opposition à la poussée guerrière de l'Occident au Moyen-Orient, aussi bien contre l'Iran en 1986 et 1987 que contre l'Irak plus récemment.

Mandel affirme que notre tendance est petite. Cela vaut aussi pour son Internationale. Nous avons environ six mille partisans à l'échelle internationale et son Internationale a déclaré dix mille membres en 1985 et depuis lors, elle a perdu le SWP des Etats-Unis, une organisation très forte dans le passé. Donc. les uns et les autres nous comptons nos partisans par milliers, alors que la classe ouvriere mondiale se chiffre à un milliard. Nous ne devons pas avoir honte de cela. Pendant deux générations, le stalinisme a dominé et déçu la gauche à l'échelle internationale, en marginalisant ses opposants quand il ne les tuait pas. La question est de savoir comment se construire maintenant, après la faillite du stalinisme. Mandel croit qu'une petite organisation ne peut devenir plus grande qu'en maintenant son analyse dans l'ambiguité et en évitant d'expliquer vraiment ce qui est en train de se passer réellement dans le monde. Ce n'est pas notre avis. Ceux parmi nous qui donnent des réponses claires à la crise du stalinisme, peuvent se renforcer et jouer un rôle nositif dans la lutte de classes à l'Est et à l'Ouest. Ceux qui n'auront pas une telle clarté, pourront attirer des gens confus pendant un certain temps, mais finalement ils les perdront.

1. V. Lénine, Imperialism, the Highest Stage of Capitalism, Boukharine, Imperialism and the World Economy et Economics of the Transformation Period, Lénine, Marginal Notes to Bucharin 's economics of the transformation period .

2. Si Mandel s'était donné la peine de lire vraiment le matériel produit par notre organisation à l'époque, il aurait pu constater que, loin de défendre l'idée d' un « capitalisme organisé » qui aurait surmonté ses contradictions, nous nous sommes efforcés de polémiquer contre les detenseurs d'une telle idee. Voir, par exemple, les critiques de Mike Kidron à l'egard de Crosland et Strachey (Socialist Review, 1965) et l'essai du même auteur « Rejoinder to left reformism » (International Socialism, hiver 1961-1962).

3. Voir, par exemple, B. Kostinsky et M. Belkindas, « Official Soviet Gross National Product Accounting », CIA Directorate of Intelligence, Measuring Soviet GNP (Washington 1990).

4. A. Nove, An Economic Story of the USSR, 1990.

5. Estimations faites dans CIA Directorate of Intelligence, op. cit., pp.110-113.

6. Voir mes articles sur la Pologne dans International Socialism, n°93 et 94, 1976 et le chapitre final de mon livre Class Struggles in Eastern Europe, 1983.

7. Voir C. Harman, « The Myth of the Market » dans International Socialism, n° 42 et « The Storm Breaks », Ibidem, n° 46.

8. Voir à ce sujet Klassenkampf, juin 1990 et octobre 1990.

9. Voir Klassemkampf, mai 1990.

10. Voir J. Slovo, Has Socialism failed?, 1990.

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