Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 43

Yougoslavie : questions pour un bilan

Catherine Samary · Quatrième Internationale, n° 43 · décembre 1991-février 1992 · p. 45-56 · 5 192 mots

In English: Yugoslavia: Some Questions for a Balance Sheet (International Marxist Review No. 13 (Vol. 5, No. 4), Spring 1992).

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

Le syndrome yougoslave guette l'URSS, les deux fédérations ont éclaté semble-t-il de la même façon, les crises se ressemblent jusque et y compris dans la difficulté à rétablir une « économie de marché », comme on dit, c'est-à-dire le capitalisme. De ce point de vue, la crise yougoslave illustre ce qu'il y a de plus general dans les impasses du « socialisme réellement existant ». A maints egards l'expérience yougoslave dans les décennies passées a anticipé bien des conflits e contradictions surgissant plus tard ailleurs, en Europe de l'Est et en URSS.

Mais le cas yougoslave ajoute quelque chose au bilan : la Slovénie et la Croatie n'ont pas été annexées à la Yougoslavie de force, comme les républiques Baltes à l'URSS ; le régime « titiste » a résisté a Staline ; entin, l'économie « de commandement » n'existe plus en Yougoslavie depuis des décennies. Il faut interpréter de façon spécifique l'éclatement d'une fédération qui n'était pas une « prison des peuples ». De même faut-il dresser un bilan particulier de la crise économique yougoslave : les réponses libérales marchandes actuelles ont tiré argument de l'échec de l'autogestion yougoslave, identifié à l'échec de toute troisième voie entre capitalisme et stalinisme. L'« économie de marché » doit s'imposer contre l'autogestion, dit-on, parce que celle-ci est inefficace face au marché... Il est donc important de prendre ce débat-là en tant que tel si l'on pense que la recherche d'une troisième voie reste du domaine du nécessaire et du possible: l'absence de choix, donc la fin de l'histoire, représente le pire des terrorismes de la pensée libérale. Il rejoint paradoxalement le déterminisme vulgaire du soi-disant marxisme du monde stalinien d'autrefois, en inversant simplement les couleurs de ce qui était noir ou blanc.

Certes, tout n'est pas possible dans un contexte donné. Mais il était nécessaire et possible de résister consciemment à une logique capitaliste qui, dans les conditions de la Yougoslavie, signifiait dépendance semi-coloniale, arriération et dictature. Il était nécessaire et possible de remettre en cause la domination de rapports marchands au profit de choix solidaires et conscients de développement régional, matériel, social et culturel. Il était nécessaire et possible de faire appel à des mobilisations populaires enfin de résister à Staline et de lutter contre la dictature d'une bureaucratie parasitaire.

En réalité, l'expérience yougoslave, si on veut bien l'étudier sans la réduire à la derniere decennie, demontre plutot le bien-tonde de ces objectits. Il y a eu sortie du sous-développement, amélioration du niveau de vie, résistance à Staline et réelles innovations dans la recherche d'un mode de planification laissant place à l'initiative. Mais il y a aussi échec final. Notre interprétation d'ensemble de cet échec peut se résumer en une idée centrale : c'est l'ambiguïté et les limites nationales de la rupture avec le stalinisme qui ont fondamentalement affaibli en même temps la capacité de résistance au capitalisme. C'est la raison pour laquelle il ne s'agissait pas réellement d'une troisième voie. Mais, dans une semi-rupture, il y a deux volets. On peut apprendre beaucoup de tout ce qui fut résistance à la logique capitaliste, notamment pour l'autogestion. De même qu'on peut aussi apprendre des résistances aux diktats de Staline : on peut, beaucoup plus qu'avec la Chine de Mao, en tirer des indications sur ce qu'aurait pu être une troisième voie. Car, survenant plus tôt et dans un autre contexte géopolitique, la rupture yougoslave s'est légitimée au nom de la révolution d'Octobre, des soviets, de la Commune de Paris, de Marx contre Staline (et non pas au nom de Staline contre Khrouchtchev, comme le fit Mao...).

C'est pourquoi le « cas » yougoslave aura une portée plus générale. Il intervient d'ailleurs à plusieurs reprises quand on réfléchit à ces bifurcations de l'histoire, largement communes à l'ensemble du « bloc » des pays de l'Europe de l'Est qui auraient pu voir émerger d'autres scénarios : la tentative de mise en place d'une fédération ou confédération socialiste des Balkans, 1956, 1968...

Cette contribution à des débats nécessaires se fera donc en trois points : tout d'abord, contre les visions fatalistes de l'histoire, le repérage de ces moments clés où d'autres voies se présentaient ; puis, synthétiquement, un bilan des grandes phases du système yougoslave pour cerner, en troisième lieu, quelques caractéristiques de la crise actuelle.

Les bifurcations de l'histoire

La rupture Staline/Tito en 1947 n'était pas affaire d'individus et ne concernait pas seulement l'URSS et la Yougoslavie. Les purges massives pour « titisme » relayèrent celles qui avaient été commises pour « trotskysme » et affectèrent les partis communistes au pouvoir, et souvent aussi les autres. Pourtant, les dirigeants de la révolution yougoslave avaient eu les mêmes pratiques staliniennes qu'en URSS contre leurs propres opposants. Tito s'était déclaré le « premier stalinien du monde »; et, jusque et y compris à la V° Conférence du PCY en 1948, ultime tentative d'éviter la rupture, les critiques envers l'URSS stalinienne étaient interdites et réprimées, politiquement et physiquement. Mais la révolution avait été en fait la première crise du stalinisme comme système de domination du mouvement communiste mondial : tout d'abord, elle ne respecta pas les limites des accords de Yalta et de la conception stalinienne de la lutte antifasciste. L'AVNOJ (Conseil antifasciste structuré sur une base federale par le PCY) proclama un gouvernement provisoire dans la clandestinité sur la base d'un deuxième pouvoir né de la lutte armée, contre les recommandations répétées et furieuses de Staline. Il y voyait un sabotage de sa diplomatie ' . L'évidente supériorité et popularité de la lutte des partisans dirigée par les communistes s'imposa aux Alliés (au détriment de la résistance royaliste des tchetniks). Staline ne put donc la nier. Mais il s'efforça de la subordonner par tous les moyens, politiques, économiques, policiers (le siège du Kominform placé à Belgrade était à cet égard commode).

L'impact de la révolution yougoslave fut profond régionalement : et c'est sans doute la raison majeure qui décida Staline à la rupture. Car — et voilà une première bifurcation possible de l'histoire — c'est une confédération socialiste des Balkans qui se negociait, directement entre partis ouvriers de tous les pays concernés, de la Yougoslavie à la Grèce, en passant par la Bulgarie, la Hongrie et l'Albanie... C'est le Bulgare Dimitrov qui le révéla naïvement à la Pravda... et dut s'en autocritiquer. Staline s'efforça d'imposer sa propre conception de la confédération, puis préféra tout faire capoter. Il dénonça la « clique titiste-fasciste alliée de l'impérialisme » et en imposa le blocus économique total de la part des pays « frères » remis au pas. La Yougoslavie était livrée à l'ennemi.

Mais, dans l'immédiat après-guerre, les pouvoirs occidentaux, eux-mêmes mal en point en Europe, ne pouvaient guère espérer changer la nature du jeune pouvoir yougoslave : l'aide qui lui fut fournie visait à faciliter une « dissidence » face à l'URSS afin d'affaiblir celle-ci et de peser sur la politique étrangère du régime yougoslave. Mais elle n'avait pas les relais intérieurs capables de changer le cours des transformations sociales entamées par le PCY. La fermeture des frontières yougoslaves aux résistants grecs, l'attitude complaisante face à l'intervention en Corée ont été sans doute des contreparties politiques de l'aide reçue. Mais le pouvoir yougoslave cherchera simultanément à consolider sa base sociale ouvrière et sa capacité de résistance : la politique d'intense industrialisation planifiée et l'introduction, par en haut, de l'autogestion dès le début des années cinquante eurent cet objectif. Manifestement conscients des dangers d'une dépendance durable envers les Etats-Unis, les dirigeants yougoslaves rétabliront au plus vite les liens avec l'URSS dès la mort de Staline (perdant alors l'aide militaire américaine). Malheureusement, l'expérience répétée leur montrera qu'une trop grande dépendance envers l'URSS sera elle aussi dangereuse.

Les événements de 1956 le démontreront. Ils représentent une deuxième bifurcation possible de l'histoire ; et elle concerne à nouveau l'ensemble des pays de l'Europe de l'Est. Dans la foulée du rapport Khrouchtchev éclatèrent les révolutions antibureaucratiques de Hongrie et de Pologne. Les conseils ouvriers hongrois et polonais furent glorifiés par le régime yougoslave comme l'illustration du caractère socialiste universel de leur propre choix autogestionnaire. Ils en tirèrent une légitimation de leur rupture avec Staline. C'est dans ce contexte et avec cette approche que se tint le premier congrès des conseils ouvriers yougoslave, à la même époque. Mais, avec un comportement centriste et hésitant envers un Khrouchtchev qui les avait publiquement réhabilités, les communistes yougoslaves laisseront accomplir l'intervention soviétique en Hongrie et l'assassinat d'Imre Nagy. Cependant, ces épisodes furent une nouvelle source de tensions : le Parti communiste d'URSS ne viendra pas au congrès de 1958 et les relations économiques se tendirent à nouveau. De ce point de vue, l'intervention soviétique poussera le régime yougoslave vers une plus grande insertion dans le monde capitaliste. Ce processus se fera contradictoirement au travers d'une extension des droits autogestionnaires (voir point suivant).

Les grèves ouvrières croissantes contre les effets des réformes marchandes après 1965, les revendications socialistes autogestionnaires et internationalistes du mouvement étudiant de juin 1968 auraient pu, victorieuses, rejaillir sur le Printemps de Prague. Il est frappant que 1968 soit à nouveau une de ces dates à portée mondiale qui verra en Yougoslavie des voies alternatives se confronter. L'échec de 1968 et la répression des années soixante-dix marqueront la rupture profonde de l'intelligentsia avec le régime, mais aussi avec le marxisme. L'intervention des tanks soviétiques à Prague agira dans le même sens en Tchécoslovaquie et dans les pays de l'Europe de l'Est en général.

Quelques remarques de conclusion sur ces bifurcations :

1. Il faut en premier lieu souligner le rôle de l'URSS — de sa stalinisation, des purges imposées ailleurs, de son usage des contraintes économiques sur les pays frères, de ses interventions armées — dans les tournants de 1947, 1956, 1968 : car c'est dire à quel point l'échec est d'abord dû à des causes politiques.

2. Chacun de ces tournants eut aussi une portée au moins régionale. Et telle était l'échelle à laquelle un réel « camp socialiste », humainement et économiquement attractif par sa democratie économique et politique et son efficacite propre, aurait été en mesure de résister à la force des pressions capitalistes mondiales.

3. La révolution yougoslave était donc étroitement dépendante des développements environnants. En même temps, elle pouvait aussi contribuer à les influencer — ce qu'elle a partiellement fait à plusieurs reprises. C'est pourquoi l'histoire propre du régime yougoslave doit être étudiée en tant que telle. La révolution yougosiave n'était pas plus « artificielle » que la révolution d'Octobre, bien qu'elle ait été marquée dès ses origines par des pratiques staliniennes et bureaucratiques : là aussi, au plan interne, les facteurs politiques ont une responsabilité centrale dans les avancées comme dans les échecs.

4. La révolution était porteuse d'un potentiel de progrès socio-économiques et de réalisation des droits nationaux qui s'est amplement confirmé par comparaison avec la domination capitaliste et grand-serbe de l'entre-deux-guerres. Et c'est la raison de l'échec de Staline.

5. C'est aussi là qu'allait se mesurer la capacité de résistance aux pressions capitalistes : lorsque Staline « excommunia » les communistes yougoslaves, il escomptait que, s'il ne réussissait pas à les écraser, la réalité rejoindrait rapidement la calomnie et que la Yougoslavie basculerait dans la restauration capitaliste. Mais si les pressions allant dans ce sens se sont manifestées dans le cours des réformes marchandes, une réelle dynamique restaurationniste ne s'est enclenchée qu'avec la crise d'ensemble actuelle. C'est la remise en cause du niveau de vie, des droits sociaux et nationaux acquis, dans un contexte d'absence d'alternative socialiste, qui ouvrira l'ère de la restauration capitaliste. Sur ce plan, le tournant en Yougoslavie date du début de la décennie quatre-vingt où s'ouvre une période d'austérité sous la pression de la dette extérieure. Mais l'échec ne vient pas de rien. Il faut donc le comprendre comme échec du système yougoslave, de ses réformes successives et du mode d'insertion de la Yougoslavie dans l'économie mondiale.

L'échec d'un système : quelles caractéristiques ?

L'autogestion et le fédéralisme yougoslaves peuvent être évidemment étudiés séparément. Nous soulignerons plutôt ici l'étroit parallelisme de leur évolution dans l'histoire yougoslave. Car l'un et l'autre, une fois consommée la rupture avec Staline, vont être à la base des particularités du régime « titiste » et vont connaître une histoire commune.

Rompre avec la « patrie du socialisme » jusque-là glorifiée n'était pas rien en 1947. Comme on l'a dit, l'autogestion avait été introduite pour consolider la base du régime dans une période d'isolement créée par le blocus soviétique. Elle fut dès lors une des tormes essentielles et durables de la legitimation du pouvoir « titiste ». La question nationale s'était quant à elle imposée à un parti qui n'aurait jamais pu être victorieux dans sa lutte pour le pouvoir sans l'organisation fédérative de l'armée populaire puis du nouvel Etat. On peut dire globalement que les piliers du régime seront : l'augmentation des droits de l'autogestion et des républiques accompagnée d'une hausse de niveau de vie. Mais quelle articulation y avait-il entre autogestion, républiques et Etat/parti fédéral dans la prise de décision politique et économique ?

Dans l'un et l'autre domaine - autogestion et droits nationaux —— le comportement des dirigeants communistes sera le même : pragmatisme considérable dans la limite d'un système de parti unique qui perdurera jusqu'en 1989, en dépit de son éclatement croissant sur des bases nationales. Les réponses « titistes » aux mouvements d'en bas furent toujours une combinaison de répression et de concessions. Cela signifiera en pratique l'interdiction des mouvements indépendants, qu'ils soient en fait syndicaux, nationaux ou politiques. Mais, comme sur tous ces terrains les conflits ne manquèrent pas de surgir, on s'éloignera donc du mode de planification administratif en élargissant les marges d'initiatives et les droits des entreprises et des républiques ou provinces. Mais sans pluralisme politique, sans confrontation de programmes alternatifs, sans réelle transparence des choix, sans remise en cause du monopole de pouvoir détenu par un parți sans droit de tendance, sans démocratisation de l'Etat et des modalités de planification.

Les pouvoirs légaux de l'autogestion ouvrière et ceux des républiques et provinces vont s'accroître, au fil des grands tournants institutionnels, jusqu'à la mort de Tito en 1980, coïncidant avec la crise économique. Mais leur réalité et leur efficacité doit s'interpréter dans le contexte du système politique et du mode de régulation économique : c'est-à-dire de l'articulation plan/marché/système politique. Sans entrer ici dans le détail, il faut dire que cette articulation a changé au cours de trois grandes périodes marquées par des réformes ?. On peut seulement rappeler les traits essentiels qui les ont caractérisées :

Du début des années cinquante jusqu'en 1965, les grands choix stratégiques demeurent planifiés, s'imposant à l'autogestion comme aux républiques. L'Etat/parti reste très fédéraliste, c'est-à-dire doté d'un pouvoir central qui s'impose aux républiques. Il s'impose également à l'autogestion (en fait cogestion partagée entre pouvoirs locaux, directions d'entreprise, collectifs de travailleurs et syndicats). Celle-ci s'exerce alors dans le cadre de contraintes de normes, de prix, de taxes et de crédits qui sont en fait les nouveaux instruments de la planification, à la place des ordres directs : outre les normes imposées dans la répartition du surplus entre les différents fonds de l'entreprise, il peut y avoir « autofinancement » et choix décentralisé d'investissement, mais des subventions qui incitent à choisir les sources d'énergie nationales, des taxes sur les profits qui limitent les capacités d'autofinancement et rendent l'entreprise tributaire des crédits centraux ; ceux-ci peuvent dépendre à leur tour des secteurs jugés prioritaires, le système bancaire étant dans ce cas un instrument d'application du plan.

Les tensions autogestion/Etat et républiques/Etat qui s'expriment dans cette période n'empêchent pas une des plus fortes croissances au monde (une moyenne supérieure à 10 %) accompagnée d'une réelle amélioration de niveau de vie. La victoire contre le fascisme, puis la résistance à Staline, enfin l'amélioration du niveau de vie ont stabilisé le pouvoir des communistes. Le socialisme est traité comme un objectif à atteindre et la société yougoslave fait l'objet d'approches marxistes critiques dont l'influence est prépondérante dans l'intelligentsia et la jeunesse.

Des régions entières sont industrialisées, mais non sans gâchis bureaucratique, investissements de prestige et coûts parfois exorbitants. Les tensions avec l'URSS ont poussé à se tourner davantage vers le monde capitaliste pour equilibrer les dépendances. Mais, au milieu de la décennie soixante, les pressions en faveur d'un accroissement des rapports marchands sont exprimées par la montée du rôle des « économistes ». Les partisans du « socialisme de marché » sont les idéologues d'une autogestion libérée des contraintes du plan et de l'Etat pour se soumettre aux lois de la concurrence ; ils sont en même temps défenseurs d'une croissance plus rapide des républiques riches avec réduction du rôle redistributif du plan jugé inefficace; ils s'appuient enfin sur le décollage économique pour justifier la diminution des protections dans le commerce extérieur afin d'exercer les pressions de la compétition mondiale sur une économie qu'on veut plus efficace.

La réforme de 1965 (interrompue en 1971) vise donc un recours à des méthodes et pressions capitalistes sur une économie non capitaliste : les entreprises a une rompention marchande entre elles demise face a manches mondial. ue autogérées vont être plus « libres » mais de plus en plus soumises à la logique aura une augmentation des pouvoirs des entreprises et des républiques au détriment du centre (au niveau de l'Etat et du parti) mais sur la base d'une extension des rapports marchands. Bien que le chômage apparaisse, il n'est pas lié à des mécanismes de compression d'effectifs, encore moins de mises en faillite : il est dû à l'insuffisance d'investissements et au ralentissement de l'embauche sous le jeu des contraintes marchandes ; mais les travailleurs utilisent leurs droits d'embauche et de licenciement pour assurer la sécurité du travail. Il n'existe pas non plus de marché du capital ; l'enrichissement sur la base du travail d'autrui est etroitement limité à cinq salariés et la privatisation illicite est très impopulaire. Le droit de gérer le surplus des entreprises appartient aux conseils ouvriers, ce qui limite l'enthousiasme des investisseurs étrangers, pourtant désormais autorisés dans le cadre d'entreprises mixtes.

Globalement, des conflits verticaux (travailleurs/managers) et horizontaux (face aux inégalités dues au marché) se développent de 1968 à 1971 et s'expriment politiquement dans le mouvement étudiant qui revendique I'« autogestion de bas en haut», l'arrêt des privatisations, des privilèges, de la censure, des rapports marchands dans les domaines culturels notamment. Mais, dans les républiques riches, les revendications nationales iront en sens inverse : accentuation de l'autonomie financière, économique et politique. La logique marchande favorise les secteurs en bonne position sans que les autres n'acceptent les règles de ce jeu-là : l'inflation se déploie avec les inégalités de branches et de régions — c'est-à-dire aussi selon les républiques et provinces. Plusieurs logiques de distribution des revenus entrent en conflit : « selon son travail » ou selon les résultats des ventes sur le marché, le tout se combinant avec une distribution selon la position dans l'appareil... Les écarts de niveaux de vie se creusent. Les grèves s'étendent. Mais aussi les conflits entre les pouvoirs républicains et le centre fédéral autour de la question des devises : celle-ci concerne surtout la Croatie dotée de côtes touristiques.

Après les grèves et le mouvement étudiant de la fin de la décennie, le « printemps croate » de 1971 sera le catalyseur d'un ultime tournant « titiste » : répression de toutes les dissidences, réaffirmation du « rôle dirigeant du parti » favorisé par le système électoral ; renforcement du rôle de l'armée dans l'appareil d'Etat — c'est le côté face. Côté pile, il y aura la nouvelle « loi sur le travail associé » et la confédéralisation du système. A nouveau les droits des travailleurs et ceux des republiques et provinces sont rentorces : les premiers, au detriment des pouvoirs technocratiques qui s'étaient renforcés dans la phase antérieure, et sur la base d'un nouveau système de planification contractuelle entre « unités de base du travail associé » (équivalents des ateliers ou petites entreprises supposées mieux contrôlables par les travailleurs); quant aux questions nationales, Tito prépare l'«après-titisme » en introduisant des formes collégiales de direction. Celles-ci doivent respecter la « clé ethnique », c'est-à-dire une représentation égalitaire des républiques et provinces quelle que soit leur taille, une rotation annuelle de la présidence et un droit de veto.

La décennie soixante-dix sera la dernière période de croissance économique. Mais il s'agira d'une croissance fondée sur un endettement intérieur et extérieur considérable. Au moment où le monde capitaliste entre en crise, les pays de l'Europe de l'Est et la Yougoslavie recevront, comme les pays du « Sud», d'abondants crédits pour couvrir des importations massives. Le régime yougoslave, dans cet ultime tournant avant la crise, tempérera ses dépendances envers le monde capitaliste par des échanges croissants avec les pays du COMECON. Mais ceux-ci sont par essence équilibrés sur des bases de troc, même s'ils sont libellés en devises. La Yougoslavie exporte facilement vers l'Est mais y trouve moins de produits à importer. Le gros de la dette se creuse vers les pays à monnaie convertible, notamment après les chocs pétroliers : se fiant aux prix mondiaux dans la décennie soixante, la Yougoslavie avait largement renoncé à exploiter son charbon se se mai fore do er des consan ones des res et ol charbon. Elle se voit forcée d'opérer des reconversions douloureuses et lentes. Son ment illimité des investissements : la planification contractuelle qui a remplacé la compétition marchande de la phase antérieure signifie pratiquement un système bancaire subordonne aux entreprises endettees et aux pouvoirs locaux et republicains. Le chacun-pour-soi se développe sans aucun mécanisme de résorption des gâchis. Les régions dotées de traditions industrielles creusent leur écart avec les autres et se tournent de plus en plus vers les échanges avec l'Europe de l'Ouest...

La crise

La dette est le prix à payer d'une inefficacité intérieure croissante. Elle s'aggrave au début de la décennie quatre-vingt avec la hausse des taux d'intérêt et du dollar dans le contexte d'échanges mondiaux qui se concentrent entre pays riches.

L'autogestion a continué à protéger les entreprises en faillite des fermetures et licenciements. Elle a donc été jugée responsable de l'inefficacité du système par les experts libéraux marchands. Mais, pour eux, et derrière eux pour les créditeurs, les lois du marche signifiaient un Etat fédéral fort capable de les imposer non seulement contre l'autogestion mais aussi contre les pouvoirs républicains et provinciaux. Ceux-ci tentent de leur côté de consolider leur base en jouant sur la corde nationaliste.

La crise est donc à la fois celle de l'autogestion et du fédéralisme au moment même où l'austérité et le remboursement de la dette deviennent les principaux objectifs du gouvernement fédéral. Parce que les piliers du régime s'effondrent, il y a nécessairement aussi crise du « socialisme », crise politique et morale creusée par la corruption, le carriérisme dans l'appareil de l'Etat/parti. Ce dernier a réprimé ses intellectuels les plus prestigieux dans la décennie soixante-dix. Au cours des années quatre-vingt, les travailleurs le quitteront en masse.

Jusqu'en 1989, la crise yougoslave sera d'abord le produit de ses contradictions propres. Les réformes Gorbatchev seront regardées avec un relatif désintérêt dans ce pays où elles ont déjà été appliquées, à maints égards. La Slovénie connaît plus tôt que les autres une certaine démocratisation de la vie politique avec le développement de mouvements alternatifs tolérés par les communistes réformateurs. Mais l'éclatement final du/des parti(s)/Etat et l'explosion du pluralisme sera stimulé par les bouleversements à l'œuvre en Europe de l'Est au tournant de la décennie.

La restauration capitaliste s'avérera aussi menaçante de régressions socioéconomiques et aussi difficile en Yougoslavie (en Slovénie ou en Croatie) qu'en Pologne. Elle passe par des changements gouvernementaux qui s'efforcent de modifier l'Etat et, derrière lui, les rapports de production et de propriété. Mais à quel niveau (républicain, fédéral?), au benefice de quel pouvoir d'Etat et de quelles couches sociales cette restauration s'opérera-t-elle ? Les questions sont les mêmes qu'en URSS. La suppression des droits d'autogestion et l'appropriation républicaine de la propriété passent pour l'instant par des projets d'etatisation fragiles : le nationalisme risque de se heurter à de nouvelles dominations venant des multinationales ou des puissants voisins capitalistes. Mais, dans l'immédiat, les enjeux sociaux-économiques sont relégués à l'arrière-plan (sauf partiellement déjà en Slovénie) par la guerre qui s'étend sans se déclarer. Elle recouvre plusieurs causes.

Les guerres dans la guerre

La crise a fait naître des tendances à la recentralisation et des tendances à l'éclatement derrière lesquelles se sont affirmés évidemment des enjeux de pouvoir. Ils se combinent au processus de restauration capitaliste et donnent naissance à plusieurs types de conflits simultanément à l'œuvre :

Le premier a opposé feu le gouvernement libéral marchand d'Ante Markovic et les pouvoirs (eux aussi libéraux marchands) des républiques croate et slovène. Lorsque l'armée fédérale est intervenue en Slovénie en juin dernier, elle avait le soutien du gouvernement Markovic et, de fait, des puissances occidentales. Mais ils ont été confrontés à la force des résistances républicaines et à la logique propre de l'armée.

Le deuxième type de conflit oppose en effet tous les pouvoirs républicains affirmant leur souveraineté ou leur indépendance et l'armée fédérale, dont la raison d'être et les privilèges dépendent du maintien d'un Etat yougoslave. Dans la mesure où le pouvoir central de Ante Markovic n'avait aucun soutien républicain, la seule force défendant un projet d'Etat yougoslave (fût-il une « Serboslavie ») demeure le pouvoir serbe. C'est pourquoi l'armée a eu tendance à s'y rallier en perdant ses caractéristiques d'armée plurinationale.

C'est dire que le troisième conflit, celui qui occupe le devant de la scène, dresse le pouvoir serbe de Slobodan Milosevic (appuye par le Montenegro) contre ses propres provinces et contre toutes les autres republiques. Car le projet de réunion des Serbes dans un même Etat désormais avancé par les autorites serbes, soutenues par l'armée fédérale, remet en cause l'intégrité et l'identité des autres républiques. Ce nationalisme-là a pour différence avec celui des autres qu'il est aujourd'hui soutenu par l'armée, ce qui lui donne les moyens d'une politique expansionniste. Celle-ci a pu se déployer en s'appuyant sur un puissant levier : la dénonciation des menaces de « génocide » antiserbe provenant de l'Etat croate indépendant, abusivement assimilé à l'Etat oustachi de 1941. Le soulèvement réel d'une partie de la population villageoise serbe de Croatie s'accompagne d'un terrorisme envers tous les Serbes qui « collaborent » en souhaitant la coexistence. La propagande redoutable des médias officiels serbes, exploitant le souvenir des crimes de l'Etat oustachi de 1941, s'appuie sur l'existence de réels groupes oustachis et sur le nationalisme grossier initial du gouvernement Tudjman.

Une Yougoslavie artificielle ?

L'équilibre des droits nationaux sanctionné par la dernière Constitution du temps de Tito, celle de 1974, s'est trouvé pour la première fois rompu par le pouvoir de Slobodan Milosevic à partir de 1986 : celui-ci a réaffirmé la souveraineté de sa république au détriment des droits acquis par les provinces autonomes du Kosovo et de la Vojvodine 3. . Les manifestations de soutien à la cause des Albanais du Kosovo, en Croatie et en Slovénie, furent bientôt abandonnées au profit d'un repli de chaque pouvoir républicain sur sa propre cause. Les changements constitutionnels républicains puis les déclarations unilatérales d'indépendance de la Slovénie et de la Croatie ont été a leur tour des viols d'une Constitution qui n'accepte la dissolution du cadre yougoslave que de façon concertée (c'est de cette légalité que se réclament l'armée yougoslave et les pouvoirs serbes). Mais, finalement, l'éclatement ne révèle-t-il pas le caractère artificiel de la Yougoslavie ? La démocratie n'est-elle pas la fin d'une cohabitation forcée des différentes nations et nationalités ? L'indépendance de chacune d'entre elles ne doit-elle pas s'imposer unilatéralement comme un progrès ?

L'étroite imbrication des nations et nationalités sur le territoire yougoslave (et des Balkans) justifiait au contraire une fédération ou confédération comme meilleure réponse à la question nationale que l'impossible Etat ethniquement pur ou l'Etat/ nation assimilateur, comme l'était la première Yougoslavie. La recherche commune d'une réponse fédérative, la cohabitation et les mariages mixtes, malgré les atrocités de la Seconde Guerre mondiale, ont été une réalité pendant plusieurs décennies. Seuls les Albanais du Kosovo ont été réduits à accepter de force le repli sur la Yougoslavie après l'échec de la confédération des Balkans. Et, même encore jusqu'à l'été, la réponse dominante était une nouvelle union d'Etats souverains et non la simple dissolution. Elle demeure une réponse nécessaire pour des raisons de territoires ethniquement mélangés. Mais elle serait aussi un moindre mal pour gérer de grandes différences de développement économique dans un contexte oi l'offensive libérale pour un marché unifié les creuserait encore davantage. Mais elle ne serait un progrès que si la souveraineté des Etats signifiait contrôle démocratique par les populations concernées des grandes questions les affectant : la nature du pouvoir, sa forme, les droits nationaux pluralistes, les liens avec les autres communautes et les choix socio-economiques ne sont donc pas des supplements d'âme. Une autodétermination qui se fait sur le dos des minorités ou des autres nations et nationalités n'est guère progressiste. Nous sommes devant une situation historique qui n'est ni celle d'une libération du joug colonial, ni celle des annexions forcées, ni celle d'une Yougoslavie dominée par une nation...

L'éclatement actuel n'est pas le produit de la démocratie; il est le fait de pouvoirs non démocratiques, d'une part, et le résultat d'une profonde crise socioéconomique qui a creusé les écarts, d'autre part. Les uns (les plus riches) pensent qu'ils seraient plus riches encore sans avoir à trainer le boulet des autres « incapables ». Ils espèrent pouvoir plus facilement se raccrocher à l'Europe capitaliste tout seuls pendant que le bateau coule ; et les autres s'estiment brimés par l'arrogance des premiers et lésés par une division du travail qui faisait d'eux des fournisseurs de matières premières à des prix inférieurs au cours mondial. Les menaces de recentralisation par le totalitarisme du marché ou par celui d'un pouvoir grandserbe allié à l'armée ont été les causes immédiates d'un éclatement nourri par d'autres causes, plus profondes.

La réalité est que l'absence de transparence du système, l'absence de contrôle par les intéressés sur les choix et résultats, donc l'absence d'autogestion au plan des enjeux stratégique, ont miné toutes les solidarités. Les relations marchandes n'ont fait et ne feront qu'aggraver cette opacité et cette désagrégation. Il n'est pourtant pas possible de se passer d'un certain marché, de rapports avec le capitalisme mondial, d'un certain appel aux capitaux privés... Toute la question est : pour quoi faire ? Donc qui décide, qui contrôle, qui juge ce qui est moyen efficace (du point de vue des communautés concernées) ou pas ?

1. Voir Histoire des démocraties populaires, de François Fejtö, ainsi que les récits de l'historien officiel du régime yougoslave, V. Dedijer, et ceux de Milovan Djilas.

2. Voir C. Samary, le Marché contre l'autogestion — | Expérience yougoslave, Publisud/La Brèche, 1988 ; et les Cahiers de l'Institut de recherche et d'études d'Amsterdam, « Plan, marché et démocratie ».

3. Voir, dans Inprecor/IVP, les articles de Michèle Lee et C. Verla sur la Yougoslavie, et notamment le Kosovo ; voir également le numéro spécial de Quatrième Internationale n° 9, août-septembre 1982, sur la question nationale.

Une erreur sur cette page ?