Après deux décennies marquées par de très nombreuses luttes et plusieurs victoires significatives, après avoir contribué de manière décisive au renversement du régime bureaucratique, la classe ouvrière polonaise semble aujourd'hui désarmée face aux attaques qu'elle subit depuis deux ans. Baisse très sensible du niveau de vie, montée fulgurante du chômage, privatisation et fermeture d'entreprises, remise en cause du droit au logement acquis avec la nouvelle loi autorisant les expulsions pour retard de paiement du loyer (alors que les loyers ont connu une hausse vertigineuse) — les effets de la transition à rebours vers le capitalisme constituent une remise en cause sérieuse du statut du travailleur tel qu'il fut fixé durant les décennies qui ont suivi la guerre. Il y a quelques années, une seule de ces attaques aurait sans doute mis le feu aux poudres et provoqué une levée en masse. Aujourd'hui, la combativité traditionnelle des travailleurs de Pologne a fait place au désarroi. Le très fort sentiment de solidarité ouvrière, que la libéralisation du régime après la victoire de la grève d'août 1980 avait permis de voir au grand jour, disparaît au profit de liens plus ténus de solidarité catégorielle, quand ce n'est pas au profit de la recherche de solutions individuelles. Face à l'adversité, la classe ouvrière polonaise manque de confiance dans ses propres forces.
Ce constat amène à poser la question du mode particulier de la formation de la conscience de classe dans les formations sociales qui, à l'instar de la formation sociale polonaise apres 1948, etaient issues de la contiscation au profit d'une couche bureaucratique parasitaire d'une large part des fruits du renversement du capitalisme. La décennie ouverte par le coup de force du général Jaruzelski en décembre 1981 fut marquée par une accumulation d'échecs de la classe ouvrière : la déstructuration des organisations dont elle s'est dotée au cours de la montée révolutionnaire de 1980-1981 et une répression qui, sans être spectaculaire (il y a eu somme toute peu de morts en comparaison avec les exemples d'autres contrerévolutions), était néanmoins massive et terriblement efficace (les licenciements politiques se chiffrent par milliers au cours de cette période '). Cependant, le désarroi qui a suivi la victoire démocratique de 1989 et le début de la mise en place de rapports capitalistes dans l'économie ne peut être expliqué par la seule accumulation de défaites au cours de la période précédente. C'est, bien au contraire, le remplacement de l'adversaire traditionnel (la bureaucratie et son mode de domination) par un nouvel adversaire, insaisissable et innommable pour ceux qui continuent à percevoir la réalité au travers du schéma hérité du passé, qui permet une tentative d'explication du désarroi actuel.
La mise en place de la dictature stalinienne : une rupture dans la conscience de classe
Les historiens polonais se sont depuis longtemps attachés à décrire le système stalinien en Pologne comme un produit d'importation, illégitime dès sa conception. Il est vrai que l'instauration du pouvoir bureaucratique — dont l'achèvement eut lieu avec la fusion des deux partis politiques se réclamant de la classe ouvrière (le Parti socialiste polonais ' et le Parti ouvrier polonais 3) au sein d'une organisation monolithique nommée Parti ouvrier unifié polonais en 1948 et la mise hors la loi de toutes les organisations politiques et sociales pouvant echapper au contrôle de celui-ci — devait beaucoup à l'omniprésence de l'armée soviétique après la défaite des nazis. Une telle vision pèche par son caractère unilatéral. Les dernières années de la guerre ont été marquées en Pologne comme ailleurs par une vague de radicalisation politique et sociale qui a connu son apogée avec l'insurrection d'août 1944 à Varsovie 4. Au lendemain de la Libération, des conseils ouvriers ont fleuri spontanément dans de nombreuses usines, et ce sont eux qui ont fait les premiers pas visant à remettre en marche la production. Enfin, la résistance polonaise — pro-occidentale dans sa majorité — était porteuse d'un projet de transformation sociale à bien des égards plus avancé que le projet des staliniens. En 1944-1945, la population urbaine de la Pologne était donc sans doute acquise dai pea mat dexplique dumen le prit pati stalintenda pays cica se sommetre dans sa majorité à l'idée d'une transformation socialiste du pays. C'est ce sentiment
POLOGNE : REFLEXIONS SUR LA CONSCIENCE 59 une large partie des classes laborieuses entre 1944 et 1948, malgré son manque de légitimité nationale. Le programme du PPR pouvait en effet apparaître sous bien des aspects comme une représentation particulière des aspirations des travailleurs. La terreur comme la centralisation d'emblée excessive pouvaient etre justitiées par l'ampleur des transtormations en cours et l'existence d'opposants (peu nombreux mais armés) à ces transformations. Enfin, durant les années de l'immédiat aprèsguerre, majorité de la classe ouvrière. L'Etat-parti stalinien avait été capable de répondre à cette aspiration - relevant à la tois du bon sens et de la dignité nationale batouée par les nazis — en offrant un cadre organisé à l'effort. Les brigades de jeunes constituées à cette occasion furent un des modes privilégiés du recrutement stalinien au sein de la nouvelle classe ouvrière et, plus généralement, dans la jeunesse.
Avant 1956, la classe ouvrière polonaise, ses opinions et son statut social n'ont pour ainsi dire pas été étudiés. La sociologie avait en effet été proclamée « science bourgeoise » et l'accès dans les entreprises était généralement interdit aux chercheurs. Cependant, en 1949-1951, une enquête a été réalisée dans trois usines textiles de Lodz. Une des enquêtrices d'alors, la sociologue Hanna Swida, a rendu compte de cette enquête en 1989 5.
Ses résultats semblent être assez représentatifs en ce qui concerne une partie (minoritaire) de la classe ouvrière de cette époque, celle qui avait connu le statut du travailleur dans les entreprises privées d'avant-guerre. En effet, tant du fait de la répression nazie que de la promotion sociale de l'après-guerre, la classe ouvrière polonaise avait ete largement renouvelee au cours de la première décennie de la domination stalinienne. L'industrialisation extensive avait amené dans les usines une main-d'œuvre jeune et peu qualifiée d'extraction paysanne alors que bon nombre d'ouvriers survivants de la guerre avaient été aspirés par l'appareil économique et administratif du nouvel Etat.
Ceux qui n'avaient pas changé de statut avaient en général une piètre opinion du nouveau régime. Ils comparaient leurs salaires, leurs horaires de travail et leur place au sein de l'entreprise avec ce qu'ils avaient connu au cours des années qui ont précédé la guerre — une période de relative prospérité capitaliste. Et ces comparaisons étaient autant de témoignages contre le nouvel ordre. Ils ne mâchaient pas leurs mots : « Ils venaient aux réunions et criaient avec rage : "C'est dans un Etat des ouvriers que nous devons travailler douze heures par jour ? Alors pourquoi avions-nous lutté contre les capitalistes ? Même les capitalistes n'avaient pas osé nous l'imposer ! Nous ne sommes pas des esclaves !" Et ainsi de suite. Ils protestaient contre la mauvaise qualité des matières premières, qui leur interdisait de remplir les normes. Alors dans le capitalisme le fil était bon — hurlaient-ils — et sous le socialisme il se déchire ! » Mais la déception envers le nouveau régime, la rage au cœur ne conduisaient pas pour autant à une révolte collective. Après avoir vide leur sac, après avoir pris collectivement à partie la direction de l'entreprise, ils en subissaient les règles. Certes, la législation répressive d'alors plaçait très haut la barre du risque liée à l'action collective. Mais, surtout, ce qui constituait un frein efficace à la mobilisation était le désarroi provoqué par l'absence de perspectives. Les militants ouvriers d'avant-guerre qui n'avaient pas été intégrés par le nouveau regime avaient protondement interiorise l'échec de leur lutte contre le capitalisme : « Ils disaient que l'usine devrait être la propriété de ceux qui y travaillent, que c'est pour cela qu'ils avaient lutté avant la guerre. La plus-value — expliquaient-ils — ne devrait pas aller dans la poche du propriétaire de l'usine, mais appartenir aux ouvriers. Avec cet argent devaient être payés le directeur et les administratifs, qui seraient alors les salaries du collectif des producteurs. Les ouvriers devaient donc diriger le directeur, et non le contraire. C'est ainsi qu'ils s'imaginaient le socialisme avant la guerre. (...) Alors nous pouvions croire — disaient-ils — qu'un jour nous finirons par l'emporter sur les Poznanski et les Biederman [capitalistes de Lodz] et qu'enfin la justice régnera. Et maintenant nous n'avons plus aucun espoir. Nous allons vivre comme cela jusqu'à la mort, nos enfants et nos petits enfants connaîtront le même sort. » Quant aux jeunes, « ils n'avaient en fait aucun centre d'intérêt et leur mode de vie les assimilait au lumpenproletariat. Je crois que c'était l'effet de l'absence de perspectives. »
L'instauration du mode de domination stalinien, qui se drapait frauduleusement de couleurs socialistes, avait provoqué une rupture profonde dans la conscience ouvrière. Les couches les plus conscientes et les plus combatives avaient été marginalisées ou intégrées. Les couches nouvellement prolétarisées vivaient douloureusement le choc entre les aspirations qui avaient été les leurs, lorsqu'ils quittaient la campagne pour la ville, et la réalité de leur nouveau statut. Bien que la propagande officielle portât aux nues la classe ouvrière abstraite, chaque ouvrier vivait quotidiennement sa dignité bafouée. L'atomisation des travailleurs, dans une situation où l'ensemble de la vie sociale avait été étatisée, ne leur permettait pas de comprendre la nouvelle situation.
Le seul grand mouvement de grève de cette période avait été le fait de mineurs des houillères du bassin de Dabrowa Goricza, en mars 1951, qui avaient pu préserver encore une tradition d'organisation ouvrière indépendante 8. D'ailleurs, à la suite de la grève, les organisations du POUP dans les mines concernées furent largement épurées — en haut lieu il fut décidé qu'elles étaient par trop marquées par la tradition du PPS.
Au contraire de l'oppression et de l'exploitation capitaliste, toujours réifiée par les rapports d'argent, l'oppression stalinienne et les formes spécifiques d'exploitation liées à ce mode de domination étaient directement perceptibles. Elles étaient la conséquence directe de la concentration du pouvoir dans les mains d'un appareil omnipotent, omniprésent et en même temps insaisissable (car ses décisions avaient été toujours prises « plus haut », échappant au contrôle des exécutants directs qui n'avaient d'autre choix que de les appliquer ou de perdre leur place). Leur mode de légitimation (« au nom de la classe ouvrière ») entrait en contradiction avec la forme de leur application (la force nue de la police politique qui n'avait pas de comptes à rendre, même au parti de la classe ouvrière 9). Toute tentative d'opposition apparaissait ainsi comme d'emblée vouée à l'échec.
Pour les jeunes paysans pauvres, devenus proletaires, ce mode de dominatior ne pouvait qu'être identitié à celui qu'eux-mêmes et leurs pères avaient subi er tant que journaliers à la campagne, encore fortement marquée par les rapports
POLOGNE : REFLEXIONS SUR LA CONSCIENCE 61 sociaux semi-teodaux avant 1945. Ils ne connaissaient l'exploitation capitaliste qU'au travers de la propagande stalinienne, manichéenne à souhait, qui avait évacué tout ce que cette exploitation a de spécifique. Ainsi, ils ne pouvaient pas prendre conscience de la spécificité de leur statut de prolétaires par rapport au statut d'autres groupes sociaux opprimés au sein de la société. Ainsi se dessinait d'une part, dans le langage officiel, une séparation entre une classe ouvrière largement mythique et abstraite aux yeux de ceux qui en faisaient partie et les « résidus des anciennes classes possédantes », eux aussi mythiques, d'autant plus que toute forme d'opposition, voire même de critique, d'où qu'elle vienne, était immédiatement assimilée à l'action de ces « résidus ». Cette vision bureaucratique de la société, fondée sur la « théorie » de l'exacerbation de la lutte de classe au fur et à mesure que le socialisme remportait des victoires sur les « résidus » en question, se heurtait à la réalité vécue par les travailleurs. Pour eux, la division sociale apparaissait comme passant entre les dirigeants et les dirigés, entre la minorité privilégiée (et souvent assimilée à la main de l'étranger russe) et le reste de la société (voire la « société » identifiée à la « nation »).
1956 : la jonction entre le parti « déstalinisé » et la nouvelle classe ouvrière
Il faudra attendre que l'omnipotence de l'appareil policier du stalinisme soit mise en cause au sein même de la bureaucratie, au cours de ce qui fut appelé la « déstalinisation '°», pour que la classe ouvrière polonaise puisse accéder à l'activité indépendante. L'impulsion, qui culminera dans la grande grève des ouvriers de Poznan en juin 1956 et dans le mouvement des conseils ouvriers des années 19561957, viendra de l'intérieur de l'appareil du parti, de la nouvelle intelligentsia c'est-à-dire des couches qui s'étaient largement identifiées au modèle stalinien, qui ont pris part à sa mise en place et qui, confrontant leur propre discours avec la réalité, ont pris conscience de la schizophrénie de la situation. En 1955, débordant les premiers pas de la libéralisation, le journal Po Prostu " est devenu le centre de la révolte de ceux qui étaient censés être les janissaires idéologiques du régime. Et très vite, débordant le cadre limité des reportages et des débats concernant la seule intelligentsia, il s'est attelé à la critique sociale. Cette évolution trouvera un écho auprès de militants ouvriers du POUP de la jeune génération, qui constituaient cependant une petite minorité de la nouvelle classe ouvrière polonaise.
La grève de juin 1956 à Poznan, grève spontanée et qui a pris un caractère quasi insurrectionnel sans qu'une direction ouvrière n'apparaisse, a mis en valeur le peu de liens entre la classe ouvrière et ce qui se présentait comme « sor pouvoir ». Ecrasée par les chars (le Premier ministre de l'époque, Jozet Cyrankiewicz., déclarait alors : « Que chaque provocateur, chaque fou qui osera lever la main contre le pouvoir populaire soit sûr que le pouvoir la lui tranchera. »), la révolte des ouvriers de Poznan a néanmoins servi d'accélérateur à la décomposition du régime stalinien. Elle indiqua aussi, pour la première fois à une échelle aussi large, quelle était la force potentielle des ouvriers industriels sous ce régime. C'est ce sentiment de force, encore confusément perçu en 1956, qui sera le phénomène marquant de la conscience ouvrière en Pologne dans le futur.
En septembre, prenant appui sur les premières manifestations de l'activité autonome du prolétariat, l'hebdomadaire Po Prostu a présenté un programme pour l'autogestion ouvrière : « La classe ouvrière, repoussée en dehors de l'exercice du pouvoir par l'appareil bureaucratique aliéné socialement au cours de la période stalinienne, exige aujourd'hui d'y prendre une part directe ; elle l'exige comme son dû et veut l'obtenir par elle-même. (...) Si les forces réactionnaires, bureaucratiques, parviennent à arrêter ce processus dans une usine, dans une ville, dans une région, le ferment reprendra dans une seconde usine, une seconde ville, une autre région --. et ainsi de suite jusqu'à ce que les chaînes bureaucratiques soient brisées et que le pouvoir de décision et de contrôle dans tous les domaines soit passé dans les mains du prolétariat ". » Cet article faisait écho à l'apparition des premiers conseils ouvriers à l'initiative des animateurs des structures du POUP des usines métallurgiques FSO et WFM de Varsovie.
A l'automne 1956, qui culminera en octobre avec les grandes manifestations de masse et le changement à la tête du parti, l'activité autonome de la classe ouvrière s'accroît rapidement. Les conseils ouvriers, lancés par la gauche du POUP —— ces militants de la jeune génération ouvrière, en majorité d'extraction paysanne, souvent, comme les rédacteurs de Po Prostu, issus du mouvement officiel de la jeunesse du début des années cinquante --, se développent. Il ne s'agit pourtant pas d'un mouvement de toute la classe ouvrière. Les travailleurs, comme les autres, respirent dans le nouveau climat de liberalisation. Mais seule une minorité, souvent déjà active politiquement auparavant dans les rangs des organisations officielles, se lance à corps et à cris dans le mouvement. La majorité les regarde avec une prudente sympathie. Ce n'est que durant les quelques jours d'octobre 1956, lorsque l'intervention soviétique armée apparaît imminente, que la population se mobilise dans son ensemble: l'enjeu à ce moment-là n'est plus le pouvoir des travailleurs, mais l'indépendance nationale. L'alternative semble être entre le retour au stalinisme, avec la baïonnette étrangère dans le dos, et le maintien d'un pouvoir libéral. C'est ce que perçoit parfaitement Wladyslaw Gomulka, nouveau premier secrétaire du parti, lorsque, arrivant au pouvoir, il parle de la démocratisation comme de quelque chose allant de soi et met l'accent sur l'ordre, la souveraineté nationale et la responsabilité de chacun face à l'Etat-nation. La nouvelle direction du parti ne lésine pas sur les mots dans ses résolutions, puisant presque textuellement dans les revendications des masses, et se pose en garant du changement. Le discours est clair : rentrez chez vous, travaillez, nous ferons le reste. Et ce discours permet de marginaliser très rapidement la gauche antistalinienne radicale, dont nombre de militants vont être intégrés et les plus résolus cassés au cours des années suivantes.
Paradoxalement, 1956 apparaît à distance comme le moment d'une jonction entre le parti bureaucratique et la classe ouvrière. Confiante dans la nouvelle direction du parti-Etat, cette dernière reprend foi dans le « socialisme réel ». Elle ne perçoit pas la normalisation menée par Gomulka comme une attaque contre ses
POLOGNE : REFLEXIONS SUR LA CONSCIENCE 63 propres conquêtes et se satistait de l'augmentation sensible de son niveau de vie qui l'accompagne. Mais cette normalisation n'est pas un retour à l'univers stalinien des années 1949-1954. Le nouveau régime, pour autoritaire qu'il soit, maîtrise bien mieux l'appareil policier et apparaît comme capable de doser la répression. Ce n'est plus le règne de la peur, mais plutôt celui d'un contrat établi entre un pouvoir autoritaire et la population. Cette dernière tire un profit raisonnable du ralentissement du rythme des investissements, qui permet une lente augmentation du niveau de vie durant les trois ou quatre années qui suivent.
Les conseils ouvrers seront la seule forme d'organisation des travailleurs apparue au cours de cette période. Ils resteront circonscrits à l'usine et ne parviendront pas à jouer le rôle d'organes d'autogestion. Les principales décisions continueront à leurs échapper. Aussi leur mise sous tutelle du parti en 1958, à l'occasion du vote d'une nouvelle loi, passera pour ainsi dire inaperçue. Les travailleurs ne chercheront pas à défendre leur propre mode d'organisation.
Comme nous l'avions mentionné, ce fut la jeune génération des janissaires révoltés du POUP qui avait marqué la conscience ouvrière durant toute cette période. Militants staliniens dévoués durant les années précédentes, saisis par le doute et radicalisés dans le combat contre la réaction stalinienne en 1955-1956 confiants dans la capacité du parti à s'autoréformer, ils ont vécu octobre 1956 comme l'achèvement de leur combat. Une minorité d'entre eux — et la rédaction de Po Prostu en faisait partie — a cherché à poursuivre le mouvement. Elle fut réprimée. La majorité au contraire prenait sa revanche sur l'histoire, aspirant à perpétuer le moment où elle était parvenue à établir une jonction entre le sentiment des masses et les besoins de la fraction dominante du pouvoir bureaucratique. Cherchant à préserver un statut de véritables dirigeants des masses et en même temps de militants dévoués du parti. La nouvelle classe ouvrière polonaise, qui après une période d'observation s'est jetée dans la lutte pour la démocratisation, a ainsi été privée d'une direction autonome. Le parti, après avoir « rétabli le lien avec la classe ouvrière », redevenait l'instrument docile de la bureaucratie au pouvoir, jouissant pour la première fois dans son histoire d'une tolérance, sinon d'un soutien, de la majorité des travailleurs.
Il est significatif que, en 1956, les traditions d'organisation de l'ancienne classe ouvrière polonaise n'aient joué qu'un rôle limité. Bien sur, elles avaient fécondé la réflexion de la gauche d'octobre. Mais le ressentiment des bases ouvrières du PPS lors de la liquidation de ce parti dans le cadre de sa fusion avec le parti stalinien en 1948, ressentiment qui, comme on avait vu, était encore vivace au début des années cinquante, ne s'est pas manifesté. Il n'y a pas eu de tentatives significatives de création d'organisations politiques ouvrières indépendantes 13 Quant aux syndicats, s'ils furent régénérés à la base, leur structure bureaucratique n'a pas été remise en cause et leur démocratisation fut donc de courte durée.
En 1956 apparaissent ainsi toutes les limites de la nouvelle conscience de classe en formation : les travailleurs s'organisent contre « la bureaucratie » en general, ce qui signitie a la tois contre les chets directs, petits et grands, et contre les staliniens au sein du parti-Etat. Cet Etat — avec sa structure et son apparell — continue à être valorisé positivement : un Etat « polonais » d'abord, « socialiste »
dans un deuxième temps. En tant qu'« Etat polonais », il est le leur. En tant qu'« Etat socialiste » il a des devoirs envers eux et eux ont des comptes à lui rendre. Une barrière invisible persiste dans leur conscience entre l'Etat et euxmêmes. Ce n'est pas « leur Etat », c'est un « bon Etat ». Ils en sont les sujets, non les acteurs. Ils n'aspirent pas à en être des acteurs. La division entre ceux qui dirigent et ceux qui subissent la direction en travaillant reste profondément ancrée dans la conscience de la majorité. Et cette prédisposition à déléguer le pouvoir, à faire confiance aux nouveaux chefs en leur abandonnant la gestion, constitue le phénomène le plus marquant de la conscience ouvrière au cours de la période qui suit 1956.
Le poison du nationalisme
La direction Gomulka a su très adroitement exploiter les faiblesses de la conscience ouvrière. Dans sa propagande, elle a mis l'accent sur l'identification de l'Etat et de la nation polonaise, en corrigeant une série d'excès de la période précédente. Les relations avec l'Eglise furent normalisées sur l'autel de l'intérêt national commun. Les accords commerciaux avec l'URSS, fondés sur l'échange inégal au cours des années cinquante, furent renégociés 44. Les œuvres de grands ecrivains polonais, reléguees par la censure au cours de la periode precedente pour cause de non-conformité avec l'idéologie officielle, furent à nouveau publiées L'activité de résistance de l'armée intérieure (AK) au cours de la Seconde Guerre mondiale, décriée après la guerre comme réactionnaire, a été réhabilitée et les procès de ses membres furent révisés. Même en ce qui concerne l'accent anticapitaliste de la propagande, il reposait sur un socle nationaliste : l'Occident capitaliste et l'OTAN furent présentés comme cherchant en premier lieu à remettre er cause les frontières occidentale et septentrionale de la Pologne 15 , alors qu'au bilan du « socialisme » avait été mis le « recouvrement des terres ancestrales ». Bref, l'équipe Gomulka chercha à légitimer le pouvoir du parti non plus sur la seule base de son caractère « ouvrier et socialiste », mais également en l'inscrivant dans la tradition nationale, comme continuateur direct de la dynastie des Piast qui fonda le royaume polonais au x° siècle. A ce titre, le millénaire de la Pologne fut célébré avec faste en 1966 16
Enfin, alors que les tensions réapparaissaient au sein de la société avec l'épuisement du modèle d'industrialisation extensive au milieu des années soixante, et que ces tensions remettaient en cause l'équilibre au sein de la bureaucratie consacré en 1956 par l'installation de Gomulka au poste suprême, une fraction de l'appareil passait à l'offensive en puisant ses arguments dans l'arsenal chauvin et antisémite. Il ne s'agissait pas cette fois-ci uniquement d'une lutte dans l'appareil. Bien au contraire, les premières attaques furent lancées contre les cercles de l'opposition intellectuelle et étudiante, perçus comme un danger potentiel dans une situation où la stagnation du niveau de vie des masses, voire le recul de celui-ci, annonçait une rupture du contrat de confiance établi entre le régime et les travailleurs après octobre 1956.
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Menant de pair une campagne antisémite " et une remise au pas de l'intelligentsia libérale (qualitiée de « révisionniste »), la fraction de Mieczyslaw Moczar prit l'initiative de la répression contre le mouvement étudiant naissant en 1968 et parvint, en s'appuyant sur le réflexe chauvin, à entraîner certains secteurs de la classe ouvrière dans son sillage. Le mouvement étudiant fut anéanti en mars 1968 et les cercles de l'opposition politique à l'université brisés par la répression. En même temps, ce fut tout ce que le parti comptait encore de penseurs indépendants qui se vit liquidé — forcé à l'émigration, marginalisé ou contraint à se renier. Le POUP rompait ainsi son lien avec les intellectuels et achevait de déconsidérer le marxisme à leurs yeux.
L'opération de nettoyage en question ne repoussa que de peu les échéances sociales. Le 14 décembre 1970, deux jours après l'annonce d'une hausse des prix des produits alimentaires, les travailleurs du chantier naval « Lénine » de Gdansk partaient en grève, suivis bientôt de ceux de Szczecin et d'autres entreprises du littoral de la Baltique. Le régime répondit en envoyant l'armée. Le mythe Gomulka finissait de s'estomper dans le sang.
La décennie de la fuite en avant
Après la répression sanglante des manifestations ouvrières, qui se sont tournées cette fois-ci directement contre les symboles du pouvoir bureaucratique (les comités départementaux du parti à Gdansk et à Szczecin furent mis à sac), la direction Gomulka a dû céder la place. La nouvelle équipe — autour du premier secrétaire du POUP, Edward Gierek, et du Premier ministre, Piotr Jaroszewicz — n'a pas réussi à pacifier la situation. Le 21 janvier 1971, une nouvelle grève éclatait dans le chantier naval « Adolf Warski » de Szczecin. Le 24 dans l'après-midi, une delegation de la direction du parti-Etat, Gierek et Jaroszewicz en tete, entrait dans le chantier naval pour discuter neuf heures durant avec les grévistes. L'enregistrement de cette discussion constitue une source de grande importance en ce qui concerne les attitudes et les opinions des travailleurs (et aussi des bureaucrates) au cours de cette période 18 . Dans une lettre adressée à Gierek avant sa venue, le comité de grève écrivait : « Les travailleurs du chantier naval ont toujours été et sont toujours pour le socialisme et contre ses ennemis. Nous sommes également en faveur du renouveau de la vie politique, sociale et économique, que le camarade E. Gierek et le camarade P. Jaroszewicz réalisent de manière conséquente. Nous les assurons de tout notre soutien. Mais nous sommes egalement conscients que ce renouveau rencontre d'immenses résistances de la part de tous ceux qui ont peur de la responsabilite pour leur activite passée et qui ne veulent pas ou ne savent pas entreprendre un dialogue direct et franc avec la classe ouvrière. » A la fin de la rencontre, la majorité des délégués ouvriers s'est prononcée pour l'arrêt de la grève. Plus même, comme un leitmotiv ils répétaient : « nous soutenons le camarade Gierek », « nous saluons le nouveau comité central et le gouvernement », « nous soutenons le comité central et le parti, mais nous exigeons que ceux qui ont donné l'ordre de tirer sur les ouvriers soient punis ». Alors que l'annulation de la hausse des prix du 12 décembre 1970 constituait une revendication centrale des grévistes, ils ont accepté les explications de Gierek et Jaroszewicz, qui prétendaient que cela était impossible.
Durant la discussion, les délégués ouvriers ont exprimé l'attachement des travailleurs à l'égalité, leur aspiration à une information correcte, leur refus du fonctionnement bureaucratique qui conduit à la multiplication des contrôleurs des travaux finis, leur exigence de dignité. L'identification de l'Etat-parti avec la nation était très largement perceptible. En conséquence, peu de voix prenaient directement à partie la nouvelle direction, et la majorité voulait croire que celle-ci, pourtant composée pour les trois quarts d'anciens responsables, était différente de l'équipe précédente.
Les revendications de contrôle ouvrier et de la démocratie ouvrière, présentes dans la liste des onze revendications qui servaient de base au débat, se limitaient à l'entreprise. La promesse de Gierek que les membres du comité de grève pourraient être élus ou cooptés au sein d'organismes officiels avait suffi pour détendre l'atmosphère. De nombreux délégués soulignaient avec fierté leur appartenance au parti. Tout se passait comme si, après le choc qu'avait constitué la répression sanglante de la grève de décembre et la manipulation de l'information dans les semaines qui ont suivi, les travailleurs avaient aspiré à un retour à la normale et voulaient croire en la réalité des promesses des nouveaux dirigeants. Nul ne protestait lorsque Gierek se présentait comme un travailleur, habitué lui aussi des grèves et de la répression, alors que chacun savait que, depuis son retour en Pologne après la Seconde Guerre mondiale, il n'avait mis les pieds dans une usine qu'en tant qu'invité officiel. L'identification des travailleurs avec le régime exigeait une identification avec son personnel politique. Les critiques ne concernaient que les dirigeants locaux (et subalternes) et ceux qui avaient été limogés. La classe ouvrière polonaise, capable d'un sursaut en défense de ses intérêts vitaux menacés, n'était pas encore capable de croire en sa propre capacité de diriger.
Pourtant, douze jours seulement plus tard, face aux grévistes de l'industrie textile de Lodz, le régime fut obligé de reculer. Les travailleuses les moins bien payées du pays ne se sont pas laissé manipuler par les promesses d'un meilleur futur, car elles ne pouvaient pas attendre. Elles ont obtenu que la hausse des prix du 12 décembre 1970 soit annulée et que les prix des biens alimentaires soient bloqués. Ce blocage des prix, reconduit d'année en année jusqu'en 1976, fut la première victoire ouvrière obtenue sans conditions. Et cela parce que les grévistes ont refusé que des délégués débattent avec le pouvoir, qu'elles ont imposé aux bureaucrates d'affronter l'assemblée générale directement, sans délégation de pouvoir et sans que quiconque soit autorisé à parler en leur nom.
Cette victoire marquera profondement la conscience des travailleurs dans les années soixante-dix. Elle témoignait de leur force collective et de leur capacité à peser, ne serait-ce que sous torme de veto, sur les destinées du pays. Elle constituera également une limite profondément intériorisée par la bureaucratie : lorsqu'en juin 1976 la même équipe décidait finalement une augmentation des prix des produits carnés, une journée de grève dans deux centres industriels a suffi pour que le régime fasse marche arrière.
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Les grèves de 1970-1971 marquent également la naissance de premiers noyaux, informels, de l'opposition ouvrière. Les dirigeants des grèves de 1970-1971 ne furent pas en effet, pour la plupart, intégrés dans l'appareil bureaucratique. S'ils avaient cru en Gierek, s'ils avaient fait confiance en sa volonté de réformer le système, ils n'étaient pas dupes de l'immobilisme de la structure bureaucratique. Très vite ceux d'entre eux qui avaient été élus aux sein des organes officiels rentraient en conflit avec eux et finissaient par en être expulsés. Des groupes intormels, des amitiés nouées pendant la grève s'étaient perpétués. Après les rèves de 1976 et la constitution du Comité de défense des ouvriers (KOR) pal l'opposition intellectuelle, bon nombre d'entre eux suivront avec intérêt l'activité de la nouvelle opposition. Et en 1980 certains resurgiront — en particulier à Gdansk et Szczecin — à la tête des luttes ouvrières.
Le régime de Gierek, conscient de sa faiblesse, avait cherché à s'assurer la passivité des travailleurs. Dès 1971 il chercha à réorienter les investissements afin de satisfaire les appétits de consommation brimés durant les deux décennies précédentes. La construction des logements fut développée, la production des biens de consommation durable (appareils ménagers, IV, voitures, habıllement) connut un essor. Le niveau de vie crût rapidement durant les cinq premières années, même si des tensions, en particulier sur le marché alimentaire, apparurent rapidement. Gierek poursuivait le filon qui lui avait si bien réussi face aux grévistes : la propagande valorisait les ouvriers, les présentant comme les destinataires privilégiés du modèle de consommation petit-bourgeois développé par ailleurs. En même temps, le pays s'ouvrait sur l'extérieur : les voyages (y compris à l'Occident) étaient devenus quelque chose de possible, même si leur coût en limitait l'accès au plus grand nombre (le tourisme en Occident et, plus encore, le travail temporaire ont contribué à la généralisation d'une image idéale du capitalisme). Rien en revanche n'avait changé dans les rapports de travail — objet de sollicitude matérielle, l'ouvrier n'en restait pas moins un non-citoyen, taillable et corvéable à merci. Qui plus est, la modification du fonctionnement du parti, qui avait abandonné toute forme de sélection de ses membres 19 et était devenu un regroupement très formel garantissant à ses adhérents de menus privilèges, avait freiné les possibilités d'ascension sociale des travailleurs. Le parti recrutait son appareil de préférence parmi les lettrés ; quant aux ouvriers qui en étaient membres, à moins de rendre des services particuliers (à la police politique par exemple), Is ne pouvaient en espérer que quelques facilités dans l'accès aux biens de consommation rares ou aux vovages à l'étranger. Le régime. tout en cessant d'exiger une allégeance idéologique, avait coupé les ponts permettant l'intégration des travailleurs les plus actifs. Fort de plus d'un million et demi d'ouvriers sur le papier, le POUP était de fait devenu une organisation fantôme.
Tout en propageant un modèle consumériste de la réussite individuelle, le régime d'Edward Gierek avait cherché à rompre avec l'idéologie égalitariste des périodes précédentes. La presse avait alors, en particulier dans la seconde moitié des années soixante-dix, mis l'accent sur la nécessité de récompenser les mérites et tenté d'établir une équivalence entre le niveau de vie et le statut social d'une part et les mérites individuels, de l'autre. Les privilèges bureaucratiques, auparavant honteux et cachés à la population 2, ont commencé à s'étaler au grand jour. Privée de son ciment idéologique stalinien, la bureaucratie réclamait à haute voix que sa place privilégiée lui soit reconnue comme un dû
L'impact de cette campagne avait cependant été plus que limité au sein de la classe ouvrière. Une enquête sur la perception de l'égalité, menée par des sociologues polonais ' en 1977, a montré que, si le modèle « méritocratique » avait marqué les cadres et l'intelligentsia, les ouvriers restaient attachés au modèle égalitariste et n'acceptaient pas les différences de revenus au-delà du rapport d'un à deux. De plus, tant les travailleurs que les couches supérieures étaient convaincus que les différences du statut social étaient dans la plupart des cas injustes, car liées aux privilèges de la bureaucratie.
Après la révolte ouvrière de juin 1976, on assiste à un rapide développement d'un milieu oppositionnel qui jouera le rôle d'une avant-garde de fait du combat des travailleurs dans les années à venir. L'opposition intellectuelle, brisée en 1968, incapable de mobilisation deux ans plus tard lorsque la classe ouvrière s'empara de la rue, avait accumulé une très grande culpabilité. La répression qui suivit les grèves de juin 1976 lui a permis d'agir et de se défaire de ce sentiment. Dès juillet, les opposants intellectuels proclamèrent leur soutien aux travailleurs réprimés et organisèrent la solidarité pratique. En septembre, le Comité de défense des ouvriers, premier regroupement public de l'opposition, naissait et centralisait cet effort. Les hens entre l'intelligentsia frondeuse et des secteurs de la classe ouvrière, rompus depuis 1956-1951, réapparaissaient. Du point de vue idéologique, cette nouvelle opposition differait fortement des courants qui avaient marqué la révolte antistallnienne des années cinquante. Le courant issu de cette opposition historique avait rompu ses liens avec le marxisme après 1968, avait cessé de percevoir la société en termes de classes sociales et était marqué par la réflexion du philosophe polonais émigré en 1968, Leszek Kolakowski « 2. Un autre courant, animé par Piotr Naimski et Antoni Macierewicz, était issu des groupes ayant tenté de faire revivre en 1956 le scoutisme indépendant, et leur réflexion s'organisait autour des références nationales. Enfin, avec Leszek Moczulski, un des fondateurs du Mouvement de défense des droits de l'homme et du citoyen (ROPCziO) puis de la Confédération de la Pologne indépendante (KPN), l'opposition de matrice nationaliste, qui avait un temps flirté avec le courant chauvin de Moczar au sein de la bureaucratie, faisait son entrée sur la scène. D'autres groupes de matrice nationaliste, tel le Mouvement jeune Pologne de Gdansk, joueront un rôle non négligeable dans l'apparition des premiers noyaux ouvriers organisés.
Juin 1976 marque également une réorientation de la hiérarchie ecclésiastique. Cette dernière, réprimée au cours des années cinquante puis profitant d'une liberté surveillée sous Gomulka, avait obtenu de Gierek l'arrêt des persécutions. Le statut d'institution ainsi obtenu ne lui a pourtant pas valu l'accroissement de son influence, bien au contraire. Au sein des jeunes générations citadines, son influence diminuait sensiblement. La rupture du régime avec la classe ouvrière, à la suite de la répression et des campagnes de calomnies contre les grévistes de 1976, offrit à l'Eglise une chance, qu'elle ne manquera pas de saisir. Les évêques s'étant
POLOGNE : REFLEXIONS SUR LA CONSCIENCE 69 prononcés publiquement pour le droit des travailleurs à la grève et à constituer des syndicats libres, l'Eglise soutient les efforts de l'opposition visant à venir en aide aux travailleurs victimes de la répression. Ce tournant, souligné par l'aide apportée aux embryons des syndicats libres apparus en 1978 et réaffirmé quelques années plus tard par le pape polonais dans l'encyclique Laborem Exercens, permit l'Eglise d'occuper le vide idéologique laissé par la décadence du régime Gierek D'une institution en voie de marginalisation du fait de la perte d'influence sociale de sa base historique — la paysannerie — l'Eglise catholique s'est muée en une alternative idéologique au régime. En 1980, pour la première fois dans l'histoire de la Pologne de l'après-guerre, les symboles religieux et nationaux seront faits leurs par les ouvriers grévistes.
Août 1980 : la nouvelle conscience ouvrière
Les grandes grèves de l'été 1980 témoigneront de ce changement dans la conscience des masses. L'influence des groupes de l'opposition intellectuelle y a été marquante : les vingt et une revendications du comité de grève interentreprises (MKS) de Gdansk reflétèrent le rôle joué par la charte des droits ouvriers 23 , et les oppositionnels jouerent, a Gdansk et a Szczecin en particulier, un rôle de premier plan comme animateurs ou experts des comites de grève. Les symboles nationaux (drapeau blanc et rouge) et catholiques (messes, croix, insignes à l'effigie de la Vierge) ont été adoptés par les travailleurs. Le syndicat Solidarité avait perpétué cette tradition apparue dans la grève.
En même temps, le mouvement était marqué par une très forte dynamique égalitariste et par un sentiment unanime de solidarité de classe : les travailleurs des grandes entreprises organisaient des grèves pour arracher la satisfaction des revendications salariales de groupes plus faibles de la classe ouvrière, et la structure de l'organisation du syndicat sur une base territoriale reflétait ces aspi rations.
La constitution d'un mouvement syndical indépendant du parti-Etat et autogéré par les travailleurs eux-mêmes, marqué par le modèle de démocratie des conseils, constitue la marque d'une nouvelle rupture dans la conscience des travallleurs polonais. Contrairement à 1956 ou 1970-1971, il ne s'agit plus de faire confiance aux capacités de l'appareil bureaucratique de mener à bien les réformes démocratiques, et ils exigent que leur propre institution, le syndicat Solidarité puisse contrôler pas à pas la réalisation des accords. Les travailleurs ne s'identifient plus au parti-Etat, ce dont témoignent symboliquement les accords signés le 31 août 1980 à Gdansk entre les deux partis : la délégation du gouvernement et du comité central du POUP d'une part, les ouvriers grévistes, soutenus par la majorité des travailleurs polonais, de l'autre. Le lien entre le parti-Etat et la classe ouvrière est définitivement rompu. ar les vapeurs socialises le dol e idola pogramme adaptas es Les aspirations des travailleurs (leur « idéologie spontanée ») restent marquées premier congrès de Solidarité en 1981, deux mois avant le coup de force du général Jaruzelski. C'est une « république autogérée », qui associera le plan, le marché et l'autogestion, qu'il est question de construire. La dynamique du mouvement autogestionnaire apparu en été 1981 témoigne de la force de ces aspirations. Contre les projets plus ou moins achevés visant à soumettre l'économie polonaise à la loi du marché libéré de toute contrainte administrative, c'est le chemin de la coopération et de la solidarité entre collectifs ouvriers librement associés que retrouvent spontanément les conseils d'autogestion qui se développent à l'automne 1981 24 . Pourtant, par réflexe de rejet de tout ce qui rappelle le régime, les références au socialisme en tant que tel, au vocabulaire qui pourrait rappeler la novlangue stalinienne, sont rarissimes. Lech Walesa pourra ainsi dire que « la majorité des Polonais sont socialistes, mais ils ne le savent pas » !
Alors qu'en 1956 les travailleurs ont exprimé leurs aspirations en empruntant le vocabulaire de la « gauche d'Octobre », qui pour critiquer le stalinisme remontait aux sources du marxisme, en 1980 c'est le vocabulaire de l'Eglise catholique et de l'opposition intellectuelle — fortement marquée, nous l'avions vu, par les références idéologiques conservatrices —- qui se trouve être le seul langage non déconsidéré à la disposition des travailleurs. Tant que le mouvement suit une pente montante, tant que peut s'exprimer sa dynamique propre, ce langage semble suffire pour exprimer les aspirations ouvrières. Il en sera tout autrement après la mise hors la loi de Solidarité. Les mots, libérés de la pression de la dynamique sociale, pèseront en retour sur la conscience des travailleurs.
Il en est ainsi de la référence à la « réforme économique ». Identifié par une majorité de dirigeants de Solidarité avec la réalisation du projet autogestionnaire, perçu par les travailleurs comme une valeur en soi, ce terme acquiert en 1981 une connotation unilatéralement positive. Lorsque en janvier 1982 le régime s'en empare pour dénommer ses tentatives de redistribution du revenu national au détriment de la classe ouvrière --- en introduisant notamment une très forte hausse des prix — et préparer le passage à la liberté des prix, les travailleurs rejettent cette attaque tout en exigeant une « véritable réforme économique ». L'opposition intellectuelle, qui dans la clandestinité jouera de plus en plus un rôle dominant au sein de la direction du syndicat Solidante, tranchira, pour sa part, le pas au cours des années 1984-198525 : dans le rapport préparé alors pour Lech Walesa et intitulé « Solidarité cinq ans après août», il est clairement question, sous le vocable de la « réforme économique», d'un retour à l'économie de marché, présentée comme la seule « économie naturelle ». Qui plus est, les références à l'autogestion deviennent dans ce cadre purement formelles. En septembre 1985, la direction clandestine de Solidarité (TKK) emboîte le pas en postulant, dans un document intitulé « Les revendications économiques de la TKK Solidarité », l'introduction d'un marché de capitaux, la privatisation des entreprises et des garanties pour les investisseurs étrangers en Pologne. Ces prises de position exercent une influence considérable sur la petite couche des ouvriers toujours actifs sur le plan syndical et politique. Elles seront reprises plus massivement
POLOGNE : REFLEXIONS SUR LA CONSCIENCE 71 lorsque, en 1988-1989, la vague de mécontentement montante permettra à Solidarité de se renforcer à la faveur des mouvements grévistes.
Désarroi et « privatisation » de la vie sociale
Si l'évolution du niveau de conscience des couches qui jouent le rôle de l'avant-garde organisée de la classe ouvrière au cours des années 1982-1989 est marquée par une adhésion de plus en plus prononcée à la perspective capitaliste, il n'en va pas de même de la grande masse des travailleurs. De très nombreuses enquêtes sociologiques menées durant cette période — tant à l'initiative du pouvoir bureaucratique, qui a tiré de l'expérience Gierek l'enseignement qu'il n'avait aucun intérêt à se laisser intoxiquer lui-même par sa propagande, qu'à l'initiative de chercheurs indépendants liés à l'opposition — font état d'une dissonance croissante entre les aspirations de la majorité (silencieuse) de la population et les projets de la direction de Solidarité approuvés par la majorité des militants ouvriers actifs. Ces enquêtes pèchent, il est vrai, par l'absence de données concernant l'appartenance sociale des répondants, les sociologues polonais auteurs de ces enquêtes étant en majorité d'avis que la structure de classe, dont le reflet n'apparaît pas dans la différenciation des opinions des populations interrogées, constitue un dogme dépassé. Elles permettent cependant de rendre compte en gros de phénomènes marquant la conscience ouvrière à la veille de la chute du régime bureaucratique.
Les aspirations égalitaires continuent à jouer un très grand rôle dans la conscience de la majorité des travailleurs, même si les opinions admettant la différenciation sociale apparaissent lorsque ces dernières sont perçues comme justifiées : dans le cas d'une différence de qualification et dans celui d'une différence de rendement. Mais, en règle générale, les signes extérieurs de la différenciation sociale sont interprétés de manière négative. Pour la majorité, en effet, elles sont associées à l'enrichissement illégitime, fruit de l'opportunisme envers le régime ou de manipulation sur le marché noir. De même est manifeste une vision duale de la société, divisée entre les « honnêtes » et les « malhonnêtes », entre « travailleurs et ceux qui ne font rien ». La richesse est donc assez largement perçue comme le fruit d'une transgression des normes sociales. Plus de 69 % des personnes interrogées en 1987 considéraient que ceux qui ont le pouvoir disposent des privilèges indus. Ce qui prive aux yeux de la majorité de la population le pouvoir bureaucratique de toute légitimité est donc en premier lieu le particularisme des bureaucrates, perçus comme poursuivant des buts personnels au detriment des besoins de la societe, et non leur incapacite economique. Entin, 10 % des interrogés considèrent que « les fonctionnaires de l'Etat n'ont que faire des gens comme тої 26».
Il est intéressant de noter que, au moment même où l'opposition commençait à admettre de plus en plus ouvertement la possibilité, puis la nécessité du chômage, la majorité de la population, quelle que soit son attitude envers cette perspective, considérait que le travail est un attribut « naturel » de l'homme et qu'il est impensable de pouvoir ne pas le trouver. Le travail n'était pas pour autant identifié avec la promotion socialé ni même avec les possibilités d'autoréalisation, ces attributs étant perçus comme liés au poste occupé dans la hiérarchie sociale, sans rapport avec les qualifications ou les aptitudes. Dans une telle situation pour les travailleurs, la perspective du chômage semblait abstraite ou destinée à d'autres que soi-même. Une telle attitude envers le travail (directement liée à l'expérience personnelle du travailleur soumis à la domination bureaucratique), perçu comme dénué de sens, conduit à considérer que l'activité pour soi-même est plus naturelle que le travail au profit de l'entreprise. « L'intérêt général de la société, qui ne peut être traduit en termes de tâches et de buts de l'entreprise, est remplacé par une série d'intérêts particuliers. La société se "privatise" 27 ".»
Les valeurs les plus populaires au sein de la société polonaise restent celles qu'on associe en général avec le socialisme. Il s'agit de « l'égalité des chances et des possibilités, de la liberté d'expression, la démocratie comprise en tant que l'influence de l'ensemble des citoyens sur le gouvernement de l'Etat, la justice, la vérité, le respect de la dignité des humains et le bien-être de l'ensemble de la société (voire l'efficacité économique en tant que condition de ce bien-être) 2 ». Que ces valeurs entrent en contradiction avec la réalité polonaise des années quatrevingt n'étonne pas. Mais il faut souligner que, autant elles étaient en parfaite concordance avec le programme de Solidarité de 1981, autant elles sont contradictoires avec l'orientation de la direction de Solidarité après 1984-1985.
La perception de la politique apparaît elle aussi comme profondément marquée par l'expérience de la domination bureaucratique. Elle apparaît en premier lieu comme un domaine réservé à une caste particulière, comme un monde non seulement séparé du monde des gens, mais encore étranger à eux. Elle est très importante, car perçue comme déterminant le cadre de la vie sociale, tout en restant en dehors de ce cadre. Une telle perception contribue à créer un sentiment d'impuissance 29
Les recherches menées en 1981 avaient par ailleurs permis de voir que les soulèvements de masse, qui constituent une transgression de fait de la perception de la politique comme étant un domaine réservé à la caste du pouvoir, ne sont pas interprétés comme faisant partie du domaine de la politique. Ceux qui y prennent part n'ont pas conscience qu'ils exercent ainsi une activité politique, mais pensent qu'il s'agit de la seule manière efficace d'exiger leur dû. Ils les perçoivent donc comme faisant partie du domaine de la morale, et non de celui de la politique 30 est caractéristique que ce même type de perception de la politique apparaisse en 1988 chez les militants de base de l'opposition. Ils perçoivent leur propre activité plutôt comme un style de vie particulier que comme une activité visant à réaliser des buts politiques définis et déclarent qu'ils sont devenus opposant à cause de leur refus de se soumettre passivement aux règles de la vie sociale, et pas afin de
POLOGNE : REFLEXIONS SUR LA CONSCIENCE 73 modifier le système politique en place "'. Cette faible politisation des militants de base de l'opposition autorise toutes les manœuvres de la direction de Solidarité.
1989 : le grand saut dans l'inconnu
Les grèves de 1988 (en mai à Cracovie et Gdansk, en août dans les mines de Haute-Silésie, à Stalowa Wola et à Gdansk), qui marquaient l'entrée sur la scène politique et sociale de la nouvelle génération ouvrière, ont sonné le glas du régime Jaruzelski. Mais la direction de Solidarité est parvenue à pacifier le mouvement et à assurer une transition négociée avec le pouvoir en place, qui culminait avec les accords de la table ronde d'avril 1989 et les élections parlementaires partiellement libres en juin de la même année. Elle s'est ainsi libérée de la pression de la dynamique du mouvement de masse qui, en 1981, lui avait imposé la ligne politique. Alors que, pour les dirigeants de Solidarité, la restauration capitaliste était à l'ordre du jour, un tel mouvement ne pouvait que la gêner.
L'orientation des gouvernements installés sous le drapeau de Solidarité, à la suite de la défaite électorale du bloc bureaucratique en juin 1989, a conduit rapidement à un recul de l'activité sociale des travailleurs. De plus, alors que Solidarité représentait en 1989 encore un symbole des aspirations populaires (à tort, car son programme n'avait plus ren de commun avec elles), les resultats des dernières élections montrent clairement que tel n'est plus le cas
Par ailleurs, les récentes enquêtes sociologiques indiquent le maintien chez les travailleurs des phénomènes qui avaient marqué leur conscience au cours de la décennie précédente : fortes aspirations égalitaires et démocratiques, identification négative du pouvoir et de la politique, désarroi et manque de confiance dans ses propres forces. A la différence des années soixanis-dix et, surtout, des années quatre-vingt, nul espoir en une amélioration future de leur sort n'est perceptible. Enfin, contrairement à 1980-1981, le sentiment de solidarité ouvrière n'existe plus 33
Le désarroi de la classe ouvrière s'explique largement par un sentiment massif de rejet de toutes les organisations se réclamant de son combat: le syndicat Solidarité est identifié avec le nouveau régime et les méfaits de sa politique ; le syndicat OPZZ (formé sous la tutelle du régime Jaruzelski en 1983-1984) continue à être tenu pour comptable des méfaits de l'ancien régime. Ainsi, à l'image de ce qui s'est passé dans la conscience de la classe ouvrière traditionnelle au début des innees cinquante, les travailleurs polonais se sentent a la tois floues et abandonnes. privés des fruits de leur combat par un mécanisme qui leur échappe
Bien que, contrairement aux années cinquante, des organisations indépendantes du nouveau régime continuent à se réclamer du combat de la classe ouvrière — c'est en particulier le cas de la Social-démocratie de la République de Pologne (SDRP, issue du POUP) et du mouvement syndical OPZZ — elles restent perçues au mieux comme des alliés peu sûrs et en aucun cas comme une alternative à la politique menée par les gouvernements issus du mouvement Solidarité. Leurs scores électoraux en témoignent : lors de la présidentielle de 1990, le candidat de la a obtenu un million et demi de voix, aux législatives d'octobre 1991 la liste présentée par la SDRP et l'OPZZ n'en obtenait qu'un million trois cent mille 34 Quant à la gauche issue de Solidarité, en obtenant tous courants confondus à peine deux cent soixante-dix mille voix aux récentes législatives, elle n'est pas parvenue à exister pour le moment.
L'année 1991 semble marquer la fin d'une période dans l'évolution de la conscience des travailleurs polonais. Leurs espoirs placés dans Solidarité 35 et dans son gouvernement ont vécu. Aucune alternative potentielle ne pointe encore à l'horizon. Le niveau d'organisation de la classe ouvrière est le plus bas depuis 1984-1985 (qui furent les années noires de la lutte clandestine !). Le nouveau pouvoir continue à être perçu au travers de l'opposition « eux/nous », comme 'était la bureaucratie après 1971. Les aspirations des travailleurs ne se sont pa: modifiées de manière significative : comme au cours des années quatre-vingt, la majorité des ouvrers non qualities aspire a un « Etat socialiste protecteur » alors que les travailleurs qualifiés sont divisés entre les partisans d'un « capitalisme libéral » et ceux d'un « socialisme protecteur ». Les références à l'autogestion — discréditée au cours des années quatre-vingt — sont absentes. Et les opinions qu'on pourrait caractériser comme relevant d'un « nationalisme religieux » semblent reculer au profit d'un « européanisme laïque 36 ». Les mouvements grévistes, de plus en plus nombreux en 1991, ne semblent pas pour le moment exercer une influence sur les opinions des travailleurs ni modifier leurs aspirations.
Une éventuelle modification de cet état de fait ne sera possible qu'à la condition de l'apparition d'un pôle de référence capable de présenter une alternative crédible à l'orientation pro-capitaliste du nouveau régime. La gauche polonaise — qu'elle soit issue de l'ex-POUP ou de Solidarité — ne s'est pas pour le moment avérée capable de constituer un tel pôle. La capacité d'expliciter l'histoire des échecs répétés du combat de la classe ouvrière pour sa libération — celui qui a abouti à la mise en place du régime stalinien, comme celui qui permit en 1989 à la direction de Solidarité de fourvoyer la victoire remportée sur le « stalinisme tardif » — et d'en tirer les leçons en termes de programme apparaît comme une précondition à l'apparition d'un tel pôle, en particulier s'il devait être issu des forces actuellement existantes.
décembre 1991
1. Nous ne disposons pas de chiffres concernant les licenciements répressifs pour cause d'activité sociale; cependant, l'accroissement des licenciements dans l'industrie étatisée a été spectaculaire en 1982 : 1 049 527 travailleurs ont perdu leur travail cette année, soit 172 068 de plus qu'en 1981, ce qui constitue un accroissement de 20% ! La plupart de ceux-là n'ont pas pu retrouver de travail dans l'industrie étatisée, car le nombre d'embauches en 1982 y est équivalent aux années précédentes. Par ailleurs — et bien que ce chitire doive être sous-estimé, car très souvent les forces repressives parvenaient a pousser le travailleur à la démission — en 1982 1l y eu un accroissement de 43 % par rapport à l'année précédente et un accroissement de 72 % par rapport à 1980 des licenciements effectués à la demande de l'entreprise. On peut considérer que la majorité de ces
POLOGNE : REFLEXIONS SUR LA CONSCIENCE 75 licenciements supplémentaires - et cela dès décembre 1981 --. sont directement liés à l'activité syndicale.
2. Le Parti socialiste polonais (PPS) avait pris durant la guerre dans la clandestinité le nom de WRN (Liberté, Egalité, Indépendance) et avait joué un rôle moteur au sein de la résistance armée massive (AK — Armée de l'intérieur) liée au gouvernement en exil à Londres. Après la guerre, désorganisé par la défaite de l'insurrection d'août 1944 à Varsovie, subissant une répression féroce de la part des staliniens, il n'a pas réussi à se reconstituer. Ce sont des groupes socialistes plus marginaux - et plus favorables à Moscou — qui parvinrent à s'emparer du sigle PPS et à reconstruire un parti de masse qui s'aligna de plus en plus sur les staliniens.
3. Le Parti ouvrier polonais (PPR) a été fondé pendant la guerre par deux groupes de cadres issus de l'ancien PC polonais dissous par Staline en 1938 : l'un avait été parachuté (au sens littéral) d'URSS, l'autre était issu des associations d'amitié polono-soviétique (TPPR) qui, après la dissolution du PC, avaient été la seule forme organisée d'activité stalinienne légitimée par Moscou. Il s'est doté d'une petite force armée, la Garde populaire (GL), et parvint au cours de la guerre à influencer les maquis, essentiellement paysans, constitués par l'aile radicale du mouvement agrarien d'avant-guerre, connus sous le nom d'Armée populaire (AL). Il restait cependant marginal au moment de la victoire militaire soviétique. Ce n'est que grâce au contrôle des maillons essentiels du nouvel appareil d'Etat • avant tout l'armée constituée en URSS et la milice (police) -- qu'il a pu s'assurer une rapide croissance.
4. Cf. Z. Zaremba, la Commune de Varsovie, Paris, 1982 ; et aussi Inprecorn° 189, 1985. 9. Taremicy ou de Vers 1e m, 9gchatsi larecorn 1, 10985. 1989.
6. Ibid.
7. Depuis avril 1950, une loi sur la « protection de la discipline socialiste du travail », abrogée seulement en 1956, prévoyait une peine pouvant aller jusqu'à trois ans de prison pour retard ou abandon de poste. Quant à la tentative de provoquer une grève, elle tombait sous le coup de l'article 3 du petit Code pénal (sabotage économique), qui prévoyait des peines entre cinq ans de prison et la mort.
8. Edward Gierek, futur premier secrétaire du POUP, qui a pacifié cette grève et obtenu pour cela une promotion dans l'appareil du parti, écrit à ce sujet : « Les mines de Dabrowa avaient un personnel ancien, 'datant encore d'avant-guerre, au sein duquel il y avait de fortes organisations du PPS dont les membres avaient considéré la création du POUP comme une liquidation de leur parti. Alors, quand les autorités s'en sont pris à une conquete obtenue avec tant de peine par les mineurs — la journee de travail de sept heures et demie —, ils ont considéré que l'accroissement de la durée du travail d'une heure par jour constituait une remise en cause de la principale conquête des mineurs. (...) Je leur ai dit : "Vous croyez que vous êtes les seuls qui savaient organiser des grèves, moi aussi j'en ai organisées et on m'a botté le cul pour cela, mais moi je l'ai fait contre les adversaires, contre les capitalistes, et pour votre grève on devra tous payer." Je leur ai dit que le gouvernement est determine et qu il ne cedera pas, qu il lui faut cette houille. Si eux ne veulent pas travailler, d'autres travailleront à leur place. Enfin, je les ai convaincus aver l'argument que tout le monde sera perdant si la grève se poursuit, mais eux perdront plus que d'autres. » (Edward Gierek interviewé par J. Rolicki, Przerwana Dekada, Varsovie, 1990)
9. Ryszard Turski, qui fut ensuite un des rédacteurs de l'hebdomadaire antistalinien Po Prostu, se souvient : « Je fus arrêté par la police politique (...) alors que je sortais du cinéma avant la fin du film Harry Smith découvre l'Amérique. C'était insupportable —je suis sorti et on m'a pris pour trente heures pour tentative d'organiser une sortie de masse du public. » Il était militant de l'organisation officielle de la jeunesse (cité dans B. Lopienska et E. Szymanska, Stare numery, Londres, 1986, et Varsovie, 1990.
10. En Pologne, c'est la fuite à l'étranger en 1954 d'un des dirigeants de la police politique, le colonel Swiatlo, et la diffusion par les émetteurs radio américains de ses confessions qui conduiront à une remise en cause des pratiques de l'appareil policier, puis à sa mise sous tutelle du parti en décembre 1954.
11. Organe officiel de la direction de l'Union de la jeunesse polonaise (ZMP), Po Prostu (Tout simplement) s'est proclamé en septembre 1955 « hebdomadaire des étudiants et de la jeune intelligentsia » et a lancé un appel à la constitution des clubs de la Jeune intelligentsia. Au printemps 1956, Il y avait déjà plus de cent clubs dans tout le pays. D'autres journaux ont ioué à divers titres un rôle de dénonciation similaire à celui de Po Prostu — citons Trybuna Wolnosci, Nowa Kultura, Sztandar Mlodych et, lorsque la libéralisation battait son plein, Trybuna Ludu, l'organe quotidien du POUP. Cependant, c'est la rédaction de Po Prostu qui est devenue une sorte de direction politique de fait de la gauche d'octobre.
12. J. Kossak, R. Turski, W. Wirpsza, l'Autogestion ouvrière, Po Prostu, 30 septembre 1956.
13. Alors que Po Prostu avait lancé un appel à la formation d'une nouvelle organisation de jeunesse, sur les décombres de la vieille ZMP, mais toujours en lien avec le parti...
14. Après la guerre, l'URSS a obtenu que la Pologne lui livre (ainsi qu'à la RDA) une certaine quantite annuelle de houille gratuitement, en tant que compensation du soutien soviétique pour le déplacement des frontières polonaises à l'ouest (ligne Oder-Neisse) et au nord (Poméranie orientale et occidentale). L'URSS obtenait ainsi une participation de fait dans les résultats d'exploitation des mines polonaises situées sur les anciens terrains allemands. Cet accord secret fut dénoncé en 1956
15. Et, dans ce cadre, le poids politique et social des organisations de réfugiés allemands en RFA avait été fortement exagéré pour les besoins de la cause.
16. En 1966, le prince Mieszko I°', régnant sur Gniezno, épousa une princesse tchèque et convertit du même coup son royaume au catholicisme romain.
17. Sous la bannière du mot d'ordre, « les sionistes à Sion », qui, sous le vocable de « sioniste », englobait tous les Juifs ou prétendus tels.
18. Cf. Rewolta szczecinska i jej znaczenie, Paris, 1971. Une traduction française existe : Gierek face aux grévistes de Szczecin, Paris, 1971.
19. Dans les années cinquante, pour devenir membre du parti, il fallait réussir un véritable examen en matière de « marxisme-léninisme » officiel, coutume qui s'était encore perpétuée sous Gomulka, bien que sous une forme plus relâchée.
20. Dans les années cinquante, les magasins spéciaux, distribuant des marchandises rares, étaient ainsi cachés par des rideaux jaunes, devenus le symbole des privilèges indus.
21. Enquête sur la perception de l'égalité de H. Malewska et Z. Gostkowski. Cf. H. Malewska, « Les modes de pensée égalitaire (réflexions autour d'une enquête menée en Pologne) », in Revue d etudes comparatives Est-Ouest, vol. 9, n° 2, 1978.
22. Les opposants comme Adam Michnik et Jacek Kuron étaient les principaux leaders de ce courant. CJ. L. Kolakowski, Glowne nurty marksizmu, (Grands Courants du marxisme), Paris, 1976-1978, une œuvre d'érudit au service d'une vision assimilant le marxisme au stalinisme. En France, une vision similaire avait été le fait du groupe dit « des nouveaux philosophes », mais avec l'érudition en moins.
23. Publiée dans le bulletin clandestin Robotnik en septembre 1979, diffusée à des dizaines de milliers d'exemplaires, cette charte constituait un véritable programme d'action pour les travailleurs. Les revendications y culminaient avec celle du droit de créer des syndicats libres.
POLOGNE: REFLEXIONS SUR LA CONSCIENCE 77
24. Cj. en particulier Z. Kowalewski, Rendez-nous nos usines ! — Solidarnosc dans le combat pour l'autogestion ouvrière, La Brèche, Paris, 1983.
25. Années où, pour la première fois, l'opinion sociale apparaît comme dominée par la résignation et où le nombre de ceux qui se déclarent partisans du régime (28 %) dépasse le nombre de ses adversaires déclarés (16 %). Cf. Aneks, n° 48, Londres, 1987).
26. A. Giza Poleszczuk, « Stosunki miedzyludzkie i zycie zbiorowe », in M. Marody (sous la direction de), Co nam zostalo z tych lat — Spoleczenstwo polskie u progu zmiany systemowej, Londres, 1991.
27. A. Giza Poleszczuk, « Praca w systemie gospodarki planowej », in M. Marody, op. cit.
28. M. Marody, « Polityka », in M. Marody, op. cit.
29. Ibid.
30. M. Marody, J. Kolbowski, C. Labanowska, K. Nowak, A. Tyszkiewicz, Polacy '80, Varsovie, 1981.
31. P. Szwajcer, Zyc normalnie... Szkic do portretu opozycji lat osiemdziesiatych, non publie (1988), cite par M. Marody, « Poltyka », op. cit.
32. Les resultats detailles des élections présidentielles polonaises de novembre-décembre 1990 ont été publiés dans le Journal des élections, n° 16, janvier-février 1991. Ceux des législatives d'octobre 1991 dans Inprecor, n° 340, 1991. C'est la croissance de l'abstention (39,37% le 25 octobre 1990, 46,6 % le 9 décembre 1990, 56,8 % le 27 octobre 1991) qui constitue le phénomène le plus marquant de ces résultats.
33. En témoigne symboliquement l'absence de réactions après l'investissement par la police des dépôts de bus occupés par les grévistes, à Bialystok, en septembre 1991.
34. Du fait de l'accroissement sensible de l'abstention, la SRP a obtenu un pourcentage sensiblement plus élevé de suffrages exprimés et, surtout, du fait de l'éparpillement des voix, elle est arrivée en seconde position, ce qui a été interprété comme un début de retournement de la situation. Une telle interprétation ne me semble pas fondée, car elle fait abstraction de ce qui constitue a mes yeux le phenomène le plus important de la scene politico-sociale polonaise : l'absence d'une alternative à la politique menée depuis deux ans, qui serait crédible aux yeux d'une frange significative des travailleurs. De plus, selon diverses enquêtes, l'électorat du SDRP est moins « ouvrier » que celui des partis de la droite ou de Lech Walesa.
35. Le syndicat Solidarité qui présentait ses propres listes aux législatives d'octobre 1991 a obtenu environ 560 000 voix, soit le soutien de 2,05 % du corps électoral ou de 5,05 % des votants.
36. Cf. P. Boski, « Jak wartosci spoleczno-polityczne podzielily elektoraty pretendentow do Belwederu w wyborach prezydenckich 1990? », in W. Daab, K. Korzeniowski, P. Boski, K. Gembura-Chmielewski, K. Skarzynska et M. Zakrzewski, Polski wyborca '90 — psychospoleczne studia nad wyborami prezydenckimi, tome 1, Varsovie, 1991.