Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 43

Contradictions et faillite du gorbatchévisme

David Seppo · Quatrième Internationale, n° 43 · décembre 1991-février 1992 · p. 7-27 · 10 259 mots

In English: Post-Perestroika: Revolution from Above vs Revolution from Below (International Marxist Review No. 13 (Vol. 5, No. 4), Spring 1992).

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Les changements politiques qui se sont produits en Union soviétique " depuis les elections du printemps 1990, considerablement accélérés par le coup d'Etat manqué du 19 août, ont marqué la tin du chapitre de la perestroika ouvert par Mikhail Gorbatchev dans l'histoire de l'URSS. Il ne s'agit plus de « restructurer » le vieux système économique, mais de le remplacer dans son ensemble par celle qui est présentée comme une économie « normale », c'est-à-dire capitaliste. Ceux qui détiennent le pouvoir ne s'appellent plus « communistes » — le PCUS a été banni par décret — mais se présentent comme « démocrates ».

En dépit de ces changements spectaculaires, on est frappé quand même par les éléments de continuité entre les deux périodes. Le plus important de ces éléments est l'absence de débat démocratique et de contrôle en ce qui concerne les problèmes cruciaux de cette rétorme économique, qui vise pourtant a remanier la structure même de la société et à en déterminer le chemin pour les futures décennies. Le projet officiel de réforme, qui a connu une évolution radicale au cours des deux dernières années, continue à être présenté comme le seul possible.

L'idée d'une solution alternative — ni capitaliste ni « administrative de commandement » (bureaucratique) — est rejetée unanimement avec mépris comme utopique et nuisible par les politiciens, les intellectuels « éminents » et les journalistes, qui se réfèrent sans cesse à l'expérience — réelle ou imaginaire -— du monde « civilisé » pour défendre leurs conceptions. Pourtant, il n'y a pas longtemps, beaucoup de ces gens peignaient sous des couleurs sombres, avec la même assurance, le monde capitaliste et décrivaient la société soviétique comme la réalisation victorieuse de la « théorie du socialisme scientifique ».

Bien que les médias et les politiciens libéraux de l'Occident persistent à considérer démocratie et « réforme de marché » (euphémisme pour ne pas dire capitalisme) comme des synonymes, beaucoup de leurs homologues soviétiques ont tiré depuis longtemps la conclusion que la transformation de leur économie dans un sens libéral exige un « pouvoir exécutif indépendant fort», capable d'imposer des « mesures dures et impopulaires ». Aujourd'hui, la tendance s'accentue à réintroduire des structures et des pratiques politiques autoritaires que les « démocrates » actuellement au gouvernail de l'Etat condamnaient vigoureusement lorsque les « communistes » étaient au pouvoir et qu'ils les regardaient du dehors.

L'illustre libéral Anatoli Sobchak, maire de Saint-Pétersbourg, lance ses foudres contre « ceux qui empêchent notre travail », même si, encore récemment, il était lui-même à la tête de ces « empêcheurs ». Le mot d'ordre « Tout le pouvoir aux soviets ! », utilisé par de nombreux libéraux pour se faire élire au printemps 1990, aurait perdu tout son contenu progressiste, si l'on croit Ilya Zaslavsky, ancien président du soviet du district Octobre à Moscou. En acceptant cette révélation, Eltsine et ses alliés ont commencé à désigner des préfets et des gouverneurs, transformant, en fait, les soviets en appendices d'un pouvoir administratif incontrôlé. En ce qui concerne Zaslavsky, au printemps 1991, il a été chassé de son poste à la direction du soviet du district Octobre par les députés du soviet sous l'inculpation d'abus de pouvoir : lui et d'autres membres du soviet et de son comité exécutif avaient été impliqués dans un transfert de propriétés du district à des sociétés dont ils étaient les dirigeants. Gavril Popov, maire libéral de Moscou, avait ensuite dissous par décret les soviets de district de Moscou (les députés du district Octobre s'étaient barricadés dans les locaux lorsque la police était arrivée pour enlever meubles et documents) et il s'efforce maintenant de faire désigner Zaslavsky procureur en chef de Moscou.

Révolution « par en haut » contre révolution « par en bas »

On peut mieux comprendre cette continuité dans le changement en utilisant le concept de révolution « par en haut ». Le rôle historique de transformations d'une telle nature est de préserver le pouvoir et les privilèges d'une partie au moins de la vieille classe dominante, en l'occurrence de la bureaucratie du parti-Etat ou

« nomenklatura » (il s'agit plus d'une couche sociale que d'une classe historique ; en effet, elle cherche à l'étape actuelle à se transformer finalement en une classe propriétaire à plein titre). De telles transformations sont inaugurées par les éléments les plus clairvoyants des vieilles classes, qui se rendent compte que l'ancien mode de domination est épuisé et que toute persistance à le maintenir risque de provoquer une révolution « par en bas », c'est-à-dire une insurrection populaire réellement démocratique.

Bien que la situation ait évolué bien au-delà de ce que les initiateurs de la perestroïka avaient envisagé au début (un système bureaucratique rationalisé toujours essentiellement fondé sur la propriété étatique), son caractère fondamental de révolution « par en haut » antipopulaire se maintient. Des fractions importantes de la vieille couche bureaucratique se sont déplacées vers le secteur privé qui monte ou se sont intégrées dans les structures étatiques « démocratiques ». En même temps, des éléments nouveaux, qui proviennent surtout de I'« économie souterraine » ( illégale) du passé et de secteurs « entreprenants » de l'intelligentsia (surtout ceux qui comptent sur des relations importantes) ont également occupé ouvertement des positions de pouvoir et de richesse plus ou moins légales.

Toutefois, même si elle a réalisé des progrès impressionnants, cette révolution « par en haut » est loin d'être achevée et son succès final n'est absolument pas assuré. Une révolution populaire, « par en bas », ne peut pas être exclue, bien qu'aujourd'hui elle ne soit que potentielle. A plus court terme, le développement le plus probable est celui d'une impasse politique, les forces populaires bloquant la révolution « par en haut » sans être capables pour autant de réaliser une transformation démocratique qui corresponde à leurs propres intérêts. Une telle impasse pourrait durer plusieurs années.

Le but de cet article est d'analyser les forces et les intérêts socio-politiques fondamentaux qui opèrent dans la cadre des deux révolutions — « par en haut » et « par en bas » — qui s'opposent. Il n'a absolument pas la prétention de dresser un tableau complet de la société soviétique dans cette période de transition tourmentée. Nous ne pouvons le faire, aussi bien à cause des limites d'espace que de l'insuffisance d'éléments d'information. Nous ne développerons pas, en particulier, une analyse de la question nationale, pourtant si importante. Nous allons nous référer surtout à la république russe, même si dans ses traits fondamentaux notre analyse est valable plus généralement pour tout le territoire de l'ancienne Union soviétique. Malgré ces limites, le cadre que nous proposons peut aider à comprendre la succession apparemment chaotique des événements.

Dans le contexte soviétique, une révolution « par en bas » comporterait une mobilisation des classes populaires, des ouvriers, des paysans et de l'essentiel de la masse de l'intelligentsia, c'est-à-dire de ceux qui aujourd'hui n'ont pas le pouvoir politique ni la propriété des moyens de production, atin de placer l'un et l'autre sous le contrôle démocratique. Elle comporterait aussi une union volontaire et démocratique de toutes les nationalités et de tous les groupes ethniques avec l'engagement que l'égalité sociale et politique soit établie entre eux. Une révolution populaire victorieuse serait, pour l'essentiel, une transformation du vieux système bureaucratique dans un sens socialiste.

Si le concept de révolution « par en bas » est relativement simple (sans minimiser les difficultés et les problèmes non résolus qui devraient être abordés dans sa réalisation éventuelle), il faut admettre que l'emploi du terme « révolution » pour définir le programme des forces socio-politiques qui prévalent actuellement en Union soviétique est ambigu. Il est employé 1c1 par commodité sans aucune prétention de rigueur scientifique. Révolution signifie, au moins dans le langage marxiste, transformation socio-politique qualitative, progressiste, qui débouche sur une liberté humaine accrue. Il n'y a pas de doute que, si on les compare avec ce qui a précédé, la perestroïka et l'après-perestroïka ont eu, du moins jusqu'ici, une série d'aspects progressistes, notamment dans le domaine politique. En même temps, la condition socio-économique des masses populaires s'est détériorée et continuera à se détériorer dans le futur prévisible, si les forces de la révolution « par en haut » continuent à prévaloir.

On pourrait faire un parallèle, pour en rester à l'histoire russe, avec l'émancipation des serfs en 1861. Dans sa conception, c'était une réponse antipopulaire à la crise de l'ancien régime, une tentative avouée d'éviter une révolution « par en bas ». Néanmoins, malgré sa nature contradictoire et limitée, elle a eu comme conséquence d'améliorer dans l'immédiat la condition d'une grande partie des paysans (ceux-ci parlaient d'Alexandre II comme du « tsar libérateur »), même si en dernière analyse cette révolution « par en haut » a contribué directement à préparer les révolutions populaires de 1905 et 1917.

La perestroïka ou la « phase socialiste » de la révolution « par en haut »

A la fin de 1987, un secrétaire du comité central a affirmé dans une réunion dans la ville de Shakhty, dans le sud de la Russie, que, si le parti n'avait pas lance a temps la perestroika, le peuple serait descendu dans la rue. Il est ditticile de juger dans quelle mesure la menace était à l'époque immédiate. Mais il n'y a pas de doute qu'en 1985 la profondeur du mécontentement populaire, à cause de la stagnation du niveau de vie et de la corruption infectant tous les niveaux du gouvernement, avait tinalement convaincu la majorité de la direction politique que le système légué par Brejnev ne pouvait plus assurer la stabilite interne du regime ou le statut de grande puissance (la première considération ayant, de loin, le plus de poids).

Les racines de la crise résident dans la nature contradictoire de la bureaucratie elle-même, une couche dominante dont les intérêts sont en conflit avec la logique même du système socio-économique qu'elle gère. Ce n'est pas la révolution d'Octobre qui a créé la bureaucratie. La montée de la bureaucratie a été le produit non voulu de l'arriération de la société russe et de l'isolement de la révolution socialiste dans un monde capitaliste hostile. Toutefois, la dégénérescence extrême subie par la révolution dans les années vingt et trente, sous la direction bureaucra- tique, n'a pas amené à la restauration du capitalisme, mais à l'instauration d'une « économie de commandement » et à une tentative totalitaire de contrôler tous les aspects de la vie sociale. Le problème est qu'un tel régime, une fois établi, tend à introduire une gestion intrinsèquement conservatrice et gaspilleuse et à se diviser selon des groupes fonctionnels, regionaux ou de malia et de clan, chaque groupe detendant ses propres interets bornes aux depens des buts nationaux. En outre, un régime qui se base sur une usurpation de pouvoir et l'appropriation illégitime de privileges materiels a de la peine a contenir la corruption et les abus dans des limites « acceptables », puisque les fonctionnaires s'efforcent de tirer des bénéfices additionnels des activités dont ils sont responsables.

La poursuite effrénée de leurs intérêts de la part des bureaucrates a comme conséquence paradoxale de miner le pouvoir bureaucratique. La survivance d'un tel système exige un chef fort qui protège la bureaucratie d'elle-même. Staline a mis de l'ordre dans la bureaucratie — et dans la société — par le truchement d'un appareil terroriste qu'il contrôlait personnellement. Khrouchtchev a eu recours à des mesures non terroristes pour maintenir la bureaucratie dans l'insécurité alors qu'il tentait de se construire une base politique indépendante par un mélange d'orientations populistes et d'améliorations du niveau de vie. Cette stratégie a fait faillite et la bureaucratie l'a remplacé par son propre homme, Brejnev, qui s'est contenté de laisser aller les choses en s'inspirant du slogan: « après moi, le déluge ». Son régime a débouché sur la profonde crise systémique de la fin des années soixante-dix. Andropov s'est efforcé à ses débuts de rétablir une discipline sans changer fondamentalement la nature du système. Mais il est mort peu après son avènement au pouvoir et a été remplacé par Tchernenko, disciple de Brejnev, dont le règne a été encore plus bref.

Lorsque (orbatchev a ete choisi comme secretaire general en 198› par la poignée de vieux personnages qui composaient le politburo (officiellement, il a été élu par plusiers centaines de membres du comité central, une instance de l'élite de la bureaucratie, dans une large mesure honoritique), on estimait que sa tache était tout simplement celle de continuer l'œuvre inachevée d'Andropov. En conséquence, Gorbatchev lançait des campagnes contre la corruption et pour imposer la discipline, de même qu'un programme de restructuration (« accélération ») industrielle axé sur la métallurgie, conçu comme levier pour une modernisation technologique et économique rapide.

La portée relativement modeste de ces efforts initiaux était dictée par les intérêts de la bureaucratie qui, après tout, était la base sociale de Gorbatchev aussi bien que l'instrument de ses réformes. En tant que telles, ces réformes étaient condamnées d'avance, justement comme les plans quinquennaux des trois dernières décennies qui n'avaient pas atteint leurs objectifs principaux. Les indicateurs économiques de 1986 étaient relativement positifs, mais cela était dû dans une large mesure à l'enthousiasme populaire déclenché par la promesse d'un changement et par un style de direction plus populiste et plus ouvert, de même que par la peur que les campagnes de Gorbatchev avaient au début inspirée à la bureaucratie.

L'effet ne pouvait être que de courte durée et déjà, l'année suivante, les signes de ta nation en de 187, Gorbatchev assurait le comité central qu'il n'y aurait pas de réforme de marché. Mais, en réalité, il était déjà convaincu qu'il était nécessaire d'introduire un changement plus fondamental, une révolution « par en haut ». Or, la réforme de marché apparaissait comme le seul espoir d'obtenir un succès. Déjà, dans les années soixante, une telle réforme avait été ouvertement discutée en Union soviétique et avait été abordée sous une forme timorée avant d'être annulée par une réaction bureaucratique conservatrice. La réforme de marché a été aussi le choix fait par tous les régimes réformistes d'Europe orientale et par la Chine dans les années soixante-dix. En Union soviétique, la problématique de la réforme de marché continuait à hanter les instituts de sciences sociales. Dès que la glasnost et la perestroïka sont devenues politique officielle, les partisans de telles réformes ont commencé à occuper des places comme conseillers du gouvernement et à diffuser leurs idées par les médias.

Le principe inspirateur de la réforme de marché de la perestroïka était le remplacement de l'« économie de commandement » centralisée, qui en principe (dans la pratique, on était bien loin de cela) considérait toute l'économie comme une seule entreprise gigantesque, par une économie dans laquelle les rapports entre les entreprises ne se baseraient plus sur des ordres administratifs par en haut, mais sur des contrats librement réalisés. La coordination verticale par les gigantesques bureaucraties du parti-Etat aurait cédé sa place à une coordination économique horizontale par le marché. La planification et la réglementation d'ensemble seraient obtenues indirectement par des leviers économiques tels que les crédits, taux d'intérêts et la taxation, qui fixeraient les paramètres dans le cadre desquels des entreprises autonomes et concurrentielles prendraient leurs décisions. Le rôle économique central de l'Etat se limiterait à la réglementation du marché et à la planitication a long terme, de même qu'à la gestion de secteurs comme la detense. la santé et l'éducation, qui ne pouvaient pas être abandonnées aux règles du marché.

A part la rhétorique officielle sur le « socialisme de marché », il a été assez vite clair qu'une telle conception de la réforme comportait un recul par rappport à la conception socialiste traditionnelle (encore une fois, en pratique les choses allaient différemment, même si l'idéologie avait quelque fondement dans la réalité) d'une société de plus en plus égalitaire avec des garanties socio-économiques solides pour tous ses membres. Les idéologues de la perestroïka déclaraient que ces idées étaient obsolètes et les condamnaient comme la cause fondamentale de l'inefficacité de l'ancien système de « commandement». Selon eux, les tendances au nivellement devaient être abandonnées si on voulait stimuler les entreprises et les individus à produire avec efficacité des biens et des services que la société jugerait. Le marché était présenté comme le seul mécanisme expérimenté permettant à la société d'exprimer son jugement. En même temps, on supprimait les restrictions à l'activité économique privée de la part de particuliers et des coopératives. Le développement d'un secteur privé aurait dû aider à surmonter les carences du secteur étatique dans la livraison de biens et de services.

Résistances bureaucratiques à la perestroika

Indépendamment des problèmes purement économiques et techniques posés par la retorme, 1l y avait un obstacle politique majeur, a savoir l'absence d'un soutien significatif dans la société. L'une des contradictions centrales résidait dans le fait que la bureaucratie qui était appelée à gérer la réforme était massivement hostile à l'effort de Gorbatchev de la « sauver d'elle-même ». Il y avait des raisons qui justifiaient cette hostilité. Au niveau le plus général, des réformes structurelles comportent des risques dont on ne peut jamais prévoir toute la portée. La libéralisation politique limitee dans le cadre de la glasnost revelait deja la protondeur et l'ampleur de l'hostilité populaire envers les « parasites bureaucratiques ». La réforme aurait pu comporter une menace pour le pouvoir bureaucratique luimême, comme en Tchécoslovaquie en 1968. Il n'était pas évident, par ailleurs, que les meilleurs résultats économiques escomptés assureraient, en dernière analyse, une stabilité politique. Il est vrai que, dans d'autres sociétés du même type, la retorme de marche avait au debut provoque une croissance rapide; mais, dans la deuxième moitié des années quatre-vingt, la plupart d'entre elles s'étaient embourbées dans la dette extérieure, une inflation élévée et une nouvelle tendance à la stagnation.

L'instauration de 1'« économie de commandement » vers la fin des années vingt avait été la réponse bureaucratique à la crise de l'économie mixte de la nouvelle politique économique (NEP). Par la suite, la gestion de l'« économie de commandement » était devenue la raison d'être de gigantesques appareils du parti et du gouvernement (selon certaines estimations, dix-huit millions de personnes en 1987). La réforme de marché telle qu'on la concevait officiellement comportait pour ces appareils la perspective d'une perte substantielle de pouvoir. De plus, des administrations tout entieres, des centaines de miliers de postes devaient etre supprimées. Les postes disponibles dans l'industrie et les services n'offraient ni un statut, ni des conditions, ni des rétributions comparables à ceux qu'on allait perdre.

Même pour ceux qui n'étaient pas directement menacés, la perestroïka ouvrait une période de grande insécurité. Les premières purges de Gorbatchev avaient été incontestablement saluées par les membres de la bureaucratie d'âge moyen ou jeunes, dont les carrières avaient été bloquées par la gérontocratie brejnévienne (le trait caractéristique de Brejnev avait toujours été le « respect envers les cadres »). Mais les fonctionnaires exigent nécessairement la sécurité de leur emploi. La perestroika etait dirigee contre cet interet tondamental. Le mantien de l'emploi allait dépendre d'évaluations rigoureuses et régulières du travail accompli. Ce qui représentait un stress encore plus grand, c'est que ces évaluations ne seraient plus faites seulement par les supérieurs administratifs, mais aussi par les ouvriers et les employés du rang. Même le plus honnête et le plus compétent des administrateurs soviétiques sentait que la vérification et le contrôle publics ne pouvaient que compliquer un travail déjà difficile.

En fait, les administrateurs compétents et honnêtes étaient très peu nombreux. Le système, notamment sous Brejnev, était devenu très efficace dans l'œuvre de briser ces administrateurs ou, faute de pouvoir les briser, de les purger. En outre, même les privilèges liés aux fonctions administratives et officiellement sanctionnés par en haut — accès spécial au logement, aux services rares ou de haute qualité à bas prix - représentaient aux yeux de la population une forme de corruption. Cela était devenu tout à fait clair à la suite des lettres et des dénonciations publiées dans la presse libéralisée sous la glasnost. Le fait est que, à la difference de la bourgeoisie dans les societes capitalistes developpees, les bureaucrates, obligés de jouer les héritiers et les gardiens de la révolution socialiste, s'étaient avéré incapables de légitimer leur pouvoir et leur condition privilégiée. C'est pourquoi ils ne pouvaient pas accepter de gaieté de cœur tout relâchement du contrôle bureaucratique sur la société.

Les mêmes attitudes et interets tondamentaux étaient partages par les tonctionnaires des organes de repression de l'Etat, la police, l'armée et le KGB. En particulier, l'armée —— de même que l'industrie militaire — devait s'attendre à des restrictions budgétaires très importantes. La « nouvelle pensée » de Gorbatchev impliquait une diminution du rôle de la force militaire en politique étrangère. En pratique, cela revenait le plus souvent à faire des concessions unilatérales aux Etats-Unis et à leurs alliés. Les critiques publiques à l'armée provoquaient un déclin de son prestige (très élevé sous Brejnev), notamment chez les jeunes, parmi lesquels le refus du service militaire devenait assez vite un problème sérieux. En ce qui concerne le KGB, il s'agissait d'une institution haïe en train d'être privée d'une de ses tâches principales, la répression contre la dissidence politique et culturelle. Les officiers des deux institutions étaient très alarmés du déclin de l'Union soviétique comme grande puissance et des menaces à son intégrité territoriale par les mouvements nationaux montants.

Pour toutes ces raisons, la perestroïka ne comptait que sur un soutien très limité dans les rangs de la bureaucratie. Certes, il y avait dans tous les secteurs de l'appareil du parti et de l'Etat des éléments très compétents, énergiques et clairvoyants, qui avaient compris la nécessité d'une vaste réforme et salué le défi. Mais nulle part ils ne représentaient une majorité. Les managers des entreprises, qui allaient être libérés de la tutelle bureaucratique, n'étaient pas toujours enthousiastes de la réforme eux non plus. Ceux qui avaient remporté des succès dans le passé étaient dans une large mesure redevables de leurs succès aux relations qu'ils entretenaient avec des supérieurs dans la bureaucratie de l'Etat et du parti. Une réforme de marché conséquente ôterait toute importance à ces relations et exigerait des qualités tout à fait différentes. Par ailleurs, il était désormais nécessaire de traiter avec des ouvners en train de perdre leur respect et leur peur des directeurs. Même si l'autogestion ouvrière qui avait été promise et que les administrateurs haïssaient ne s'est jamais concrétisée (sur ce terrain, le lobby des managers a réussi finalement à se faire entendre par Gorbatchev), la force de travail était quand même beaucoup moins malléable qu'auparavant.

Formellement, tous les bureaucrates étaient des partisans enthousiastes de la perestroïka. En tant que couche sociale, la bureaucratie est organisée hiérachiquement; elle ne pouvait donc pas défier ouvertement la direction plus ou moins unie qui existait lors des premières phases de la perestroïka. Mais son opposition s'exprimait par une résistance passive et des pressions dans les coulisses, avec comme résultat le fait que les lois et les mesures adoptées étaient souvent incohérentes et très peu efficaces. Toutefois, la situation débouchait sur des défis politiques ouverts à l'égard de Gorbatchev dans différentes réunions du sommet du parti, de même qu'au Soviet suprême. Ces défis étaient généralement précédés dans les médias de vagues d'informations alertant le public sur de graves menace conservatrices. Mais, à chaque occasion, ces offensives, de toute façon des entreprises très peu sérieuses, ont été facilement repoussées par Gorbatchev. Les conservateurs n'osaient pas limoger Gorbatchev qu'ils considéraient encore comme un rempart contre • les libéraux et le peuple. Néanmoins, chaque contreoffensive manquée avait l'effet de renforcer les « radicaux », fondamentalement des intellectuels, auxquels s'alliaient désormais des bureaucrates déserteurs qui adoptaient de plus en plus des positions libérales.

Ainsi, la bureaucratie révélait son énorme faiblesse politique. Profondément divisée par des clivages sectoriels et régionaux, elle était incapable d'agir de sa propre initiative sans disposer au sommet d'une direction forte et résolue. Mais sa faiblesse résidait surtout dans son incapacité à élaborer un programme pour faire sortir le pays de la crise croissante et dans son isolement social presque complet : son système était complètement discrédité aux yeux de la grande majorité de la population à la suite de la « période de stagnation ». Déjà dans les deuxième et troisième années de la perestroïka et, notamment, après la chute des régimes d'Europe orientale, les éléments les plus clairvoyants et les plus confiants en euxmêmes de la bureaucratie, représentés par des personnages comme Boris Eltsine et Yvan Silaev (un bureaucrate pendant toute sa vie, chef du premier cabinet d'Eltsine), se rendaient compte que le régime était condamné et laient désormais leur sor à l'introduction d'un système de marché basé d'une manière prépondérante sur la propriété privée. Un nombre important de fonctionnaires et d'anciens fonctionnaires commençaient à s'intégrer dans le processus d'« accumulation primitive » du capital.

Résistance populaire à la perestroïka

Malgré l'enthousiasme populaire déclenché au début par la perspective de mettre fin au « régime de stagnation », l'attitude générale de la population à l'égard de la perestroïka a été froide et méfiante. Des sociologues et des journalistes soviétiques ont attribué cette attitude au penchant des ouvriers pour la vie facile dont ils auraient joui sous l'ancien régime. En fait, les salaires réels, déjà modestes au départ, avaient stagné pendant les dix années précédentes ; les conditions de santé et de sécurité étaient très mauvaises et le chaos dans la production avait des conséquences destructrices sur la vie des ouvriers, à cause de l'alternance entre des périodes d'oisiveté forcée et des périodes de la fin du quadrimestre, où on devait taire massivement des heures supplementaires, y compris en travaillant les samedis et les jours fériés. Les syndicats étaient des instruments passits de la direction et les ouvriers avaient peu de recours contre les décisions arbitraires des directeurs. Qui plus est, c'était une expérience quotidienne démoralisante que de vérifier tous les gaspillages et les irrationalités d'un système qui privait les ouvriers même de la satisfaction de faire un bon travail, un travail utile.

Les ouvriers soviétiques avaient une saine méfiance envers des réformes par en haut, qui se fondait sur une amère expérience historique: les campagnes bureaucratiques, lancées sans de véritables consultations populaires ou débats ouverts, avaient tendance à faire misérablement faillite ; c'étaient les ouvriers qui en faisaient les frais. De plus, du point de vue des ouvriers, la réforme proposée par Gorbatchev avait de nombreux aspects négatifs. On disait aux ouvriers que, s'ils Voulaie aux. Leni en meil de ces devien raseur de actade cocau voulaient avoir une vie meilleure, ils devaient renoncer à des droits sociaux Subordonnées à la contrainte du marché, les entreprises seraient obligées d'éliminer la force de travail excédentaire et de refuser de prendre le risque de banqueroute. Il est vrai que les entreprises soviétiques ont une main-d'œuvre excessive et qu'une restructuration économique implique une redistribution sectorielle de la force de travail. Mais, en l'absence de syndicats démocratiques et d'une autogestion réelle, les ouvriers n'auraient aucune protection contre les abus de la direction.

Plus généralement, la fin de la sécurité de l'emploi et la menace du chômage changeraient radicalement les rapports de forces dans les entreprises ; la direction aurait des moyens supplémentaires d'imposer sa volonté. Même s'il n'y avait pas une menace immédiate de surplus de main-d'œuvre généralisé, la menace de licenciements serait un levier réel aux mains des directeurs puisque la plupart des nouveaux emplois ne seraient disponibles que dans des régions et des secteurs peu attractifs (en particulier des services). En outre, de nombreux avantages sociaux, par exemple la place occupée dans la liste d'attente des logements, etaient les a l'ancienneté dans l'entreprise. Malgré des démentis officiels, de nombreux économistes n'hésitaient pas à expliquer qu'il serait utile de disposer d'une « petite armée de réserve » dans le but d'imposer la discipline. Si cette armée devait jouer son rôle, la vie de ceux qui en feraient partie ne serait pas très confortable. La lenteur avec laquelle le régime de Gorbatchev a fait des démarches pour organiser la redistribution d'emplois et un système de formation indiquent clairement qu'il ne considérait pas comme prioritaire un problème si important pour les travailleurs.

La réforme supprimerait également le salaire de facto garanti dans la mesure où les salaires dépendraient de la rentabilité des entreprises. En même temps, le « salaire social » (logement gratuit ou subventionné, sécurité sociale, transports publics, education, etc., aussi bien que produits de base subventionnes), qui représentait une partie importante du revenu des travailleurs, devrait être coupé atın d'augmenter le rôle de stimulant du salaire individuel. Une croissance signiticative de l'inégalité devenait la politique officielle dès lors que le « nivellement »

des revenus (qui n'a jamais affecté la bureaucratie) était condamné comme un obstacle majeur à l'efficacité. De plus, les salaires allaient dépendre d'une rentabilité des entreprises sur laquelle les travailleurs n'ont aucun contrôle réel.

Ce n'est pas la réforme en tant que telle qui a provoqué le mécontentement des travailleurs, dégoûtes de l'ancien régime au moins autant que l'intelligentsia. Ce qui les préoccupait, c'est la nature spécifique de la réforme proposée qui leur demandait de renoncer à des droits sociaux importants (même s'lls en jouissaient dans une modeste mesure) en échange de la simple promesse d'un niveau de vie plus élevé dans le futur. Les ouvriers connaissaient bien la valeur de telles promesses.

Gorbatchev semblait comprendre tout cela. L'originalité de la perestroïka, si on la compare aux efforts précédents de réaliser une réforme de marché dans des sociétés bureaucratisées, résidait dans le fait que la réforme économique était explicitement liée à une réforme politique. Les réformes de marché dans d'autres pays avaient été dans une large mesure conçues comme un moyen de contrecarrer les menaces contre la dictature bureaucratique. Gorbatchev déclarait que la « démocratisation », au niveau aussi bien de l'Etat que de l'entreprise, faisait partie intégrante de la réforme économique. Au moins en principe, c'était une offre de contrôle populaire sur le processus de réforme, qui avait pour but d'obtenir le soutien à la réforme économique de la part de la population dans son ensemble, d'autant plus metante que la situation economique commençait a se detériorer. De même, l'autogestion dans les entreprises visait à faire accepter par les ouvriers les changements radicaux dans les rapports au sein de l'entreprise que la réforme économique aurait provoqués. C'était aussi une précondition pour que les ouvriers assument leur responsabilité dans les performances des entreprises sur le marché, qui deviendraient la composante principale de leurs revenus.

La « démocratisation » visait aussi à mobiliser l'hostilité populaire à l'égard de la bureaucratie afin de neutraliser la résistance de celle-ci à la réforme. Une pression ouverte, légale, par en bas devait constituer un contrepoids au conservatisme et à l'inertie bureaucratiques. Sur ce terrain, Gorbatchev marchait sur les traces de Khrouchtchev, avec beaucoup plus d'audace, dans l'effort de se libérer de l'étreinte conservatrice de sa base bureaucratique. Il avait aussi compris que la critique et le débat ouverts étaient des éléments essentiels d'une orientation politique efficace.

Toutefois, la « démocratisation » ne devait pas aller au-delà d'une libéralisation politique partielle et de l'instauration d'un régime parlementaire bien délimité, qui laisserait les leviers ultimes du pouvoir aux mains de celle qui était encore une élite bureaucratique dirigée par Gorbatchev. Une véritable démocratie aurait comporté un conflit direct avec l'objectif réel de la perestroïka, cette révolution « par en haut » destinée à éviter une révolution démocratique populaire. Voilà la contradiction centrale de la perestroïka.

La nature limitée des réformes politiques est apparue surtout dans le domaine de la réforme économique, dont toutes les phases ont été décidées « en haut », à huis clos et seulement ensuite soumises à une « consultation populaire » qui, au mieux, ne pouvait changer que des détails. Par exemple, en mars 1990, Gorbatchev a expliqué dans un meeting de travailleurs de la région des Ourals, l'un des centres de l'industrie lourde et militaire, qu'il avait entendu leurs « cris d'alarme » et qu'il était venu pour « vérifier avec les travailleurs la route du navire de l'Etat avant le choix majeur qu'il fallait faire». Il s'était à nouveau engagé à « consulter la classe ouvriere sur tous les points principaux de la réforme ». Mais il a clairement affirmé en même temps qu'il n'était pas question de revoir la réforme : « Réfléchissons sur la question de savoir comment, quand et quoi faire, sur les priorites à fixer, par quoi il faut commencer. (...) Mais, en ce qui concerne le choix stratégique, la direction de notre politique, personne n'a encore proposé rien de sérieux, de fondamental. » Il a seulement oublié de dire qu'il était le seul arbitre à juger de ce qui était « sérieux et fondamental » et que sa propre conception stratégique, « la seule sérieuse », avait radicalement changé plus d'une fois après qu'il eut affirmé devant un comité central qu'il n'y aurait aucune réforme de marché.

Même la réforme de l'autogestion dans les entreprises a été parachutée par en haut sans aucune véritable consultation des ouvriers et, par ailleurs, rien de concret n'a été fait pour aider les ouvriers à se libérer des leviers de pouvoir importants que les directions des entreprises détenaient toujours. Par exemple, aucune décision n'a été prise pour éliminer la pratique très répandue du travail aux pièces, un système de rétribution tout à fait réactionnaire qui divise les travailleurs. Il n'y a pas eu non plus de tentative de donner une protection légale effective aux responsables syndicaux élus, qui ont continué à être très vulnérables aux pressions des directeurs. Tout cela a eu comme conséquence que l'autogestion, à quelques rares exceptions près, est restée lettre morte. En outre, puisque les structures économiques au-dessus des entreprises n'ont absolument pas changé en échappant à tout contrôle démocratique, toute l'opération est apparue aux travailleurs comme un traquenard visant à leur faire assumer la responsabilité d'une situation de déclin économique sur laquelle ils n'avaient aucun contrôle.

La perestroïka s'écroule sous le poids de ses contradictions

Cette démocratisation timorée n'a pas pu obtenir un soutien populaire actif à la réforme économique, surtout dans la mesure où la situation économique commençait à se détériorer. Un arrêt temporaire de la croissance et même un certain déclin pouvaient être escomptés dans le cadre d'une restructuration majeure. Les gens auraient pu l'accepter s'ils avaient pensé que le fardeau serait partagé d'une façon égalitaire et que leurs sacrifices ne seraient pas inutiles. Mais ce n'était pas le cas. Les privilèges bureaucratiques restaient pour l'essentiel intacts. S'y ajoutaient désormais les profits fantastiques des hommes d'affaires souterrains d'hier, devenus « coopérateurs », qui accumulaient ces profits par l'achat ou le vol et la vente à des prix élevés de biens bon marché produit dans le secteur de l'Etat. De plus, le déclin économique n'était pas le résultat d'une véritable restructuration économi- que dans la perspective d'une relance sur une base qualitativement nouvelle. Il était plutôt la conséquence directe d'un programme de réforme défaillant.

Le but de la réforme portant sur le calcul des coûts (khozraschet) introduite en 1987 était de réduire le rôle de la direction et de la réglementation économique centralisée, et d'accroître l'autonomie des entreprises afin de stimuler leur activité orientée vers le marché. . Mais cela ignorait le fait que l'économie soviétique, fortement concentrée, était (et reste) dominée par des structures monopolistiques sous forme de ministères de branche et d'entreprises géantes, souvent les seules productrices de certains biens. Ces structures étaient souvent liées à des structures souterraines, contrôlées par des mafias, qui pénétraient le secteur de la distribution. Dans les décennies précédentes et notamment sous le régime de laisser-faire bureaucratique de l'époque de Brejnev, le gouvernement central avait progressivement perdu toute possibilité d'imposer des objectifs nationaux à ces féodalités et clans bureaucratiques. En fait, c'était la cause sous-jacente fondamentale de la stagnation.

Au nom de la réforme de marché, Gorbatchev a affaibli davantage ce qui subsistait du contrôle politique sur l'économie et a stimulé puissamment les tendances déjà existantes. Les entreprises ont ignoré les restrictions formelles et les obligations contractuelles et ont exploité leurs positions monopolistiques tout à fait «rationnellement », en profitant de leur autonomie accrue pour augmenter les prix, même lorsqu'elles réduisaient la production. L'effet principal de la légalisation des entreprises privées, les prétendues coopératives, a été de drainer une partie encore plus grande de la production du réseau commercial de l'Etat où étaient pratiques des prix controles, accessibles au consommateur moyen. Comme quelqu'un l'a expliqué déjà en 1990, « bien que nous crions en colère que rien n'a changé depuis quatre ans, notre économie est quand même différente. Elle peut repousser les attaques des directives centrales, subordonner toute loi à l'égoïsme de groupe ».

Le gouvernement de Gorbatchev s'est trouvé dans une situation contradictoire : il dénonçait l'« égoïsme de groupe » des entreprises et des gouvernements locaux alors qu'en même temps il condamnait les « diktat ministériels » et poussait les entreprises à lutter pour leur autonomie, selon les promesses de la loi de 1987 sur les entreprises d'Etat, afin de garder pour elles une partie plus importante de leur revenu obtenu sur la base d'un « calcul des coûts ». Ainsi. le centre a rapidement perdu le pouvoir qui lui restait face à des tendances centrifuges régionales et corporatistes croissantes. Même si, sous un certain angle, cela pouvait apparaître comme la conséquence d'une série d'erreurs politiques et de mesures prises à moitié, il s'agissait, sous un autre angle, du résultat inévitable d'une tentative de réformer l'économie sans démocratiser le pouvoir central. C'était une politique dictée, en dernière analyse, par les intérêts de la révolution « par en haut », dont la base sociale était l'aile réformiste de la bureaucratie, en partie alliée à l'intelligentsia libérale et au secteur privé en voie de développement.

Les « radicaux », qui avaient bruyamment réclamé eux-mêmes cette réforme, commençaient à exploiter la crise économique qui s'approfondissait pour revendiquer un affaiblissement ultérieur de la réglementation centrale de l'économie, en expliquant que la crise découlait du fait que la réforme était trop timorée et n'avait pas réussi à créer un marche « réel » (comme si un marché dominé par des monopoles n'était pas « réel » !). Ils ne disaient rien sur le fait que la « thérapie de choc » à la polonaise qu'ils prônaient aurait provoqué un déclin économique encore plus rapide et un appauvrissement d'une grande partie de la population. En exploitant le mécontentement populaire croissant, ils se présentaient comme les démocrates les plus conséquents, les adversaires du régime bureaucratique ultracentralisé et autoritaire, et indiquaient dans le marché l'antidote magique, la seule solution à la crise de l'économie admnistrative qui était en train de s'écrouler aux yeux de tout le monde.

Les appels des libéraux ont eu un attrait très fort sur les sentiments antibureaucratiques de la population. Ces appels et la modération de leur programme social ont permis aux libéraux de conquérir des positions clés au printemps 1990 et de pousser de plus en plus Gorbatchev vers des positions libérales. Pourtant, la majorité du peuple soviétique — et en premier lieu les ouvriers —, tout en étant, en gros, favorable à un rôle accru des rapports de marché (dont elle n'avait, en général, qu'une idée très vague et confuse), n'a pas appuyé — et n'appuie pas -—. le projet libéral qui subordonne l'économie aux forces du marché. Comme le publiciste libéral Klyamkin l'a souligné en 1989, le peuple veut aussi bien l'efficacité que la justice sociale — y compris la sécurité économique -—, le plein emploi, la stabilité des prix, un niveau de vie acceptable pour tout le monde. Il veut également qu'il y ait des limites rigoureuses à l'inégalité socio-économique. Cela implique un pouvoir economique central democratique qui soit fort et capable de subordonner les mécanismes de marché aux buts sociaux.

La conception originaire de la perestroïka prévoyait une espèce d'« économie de marché planifiée ». Mais, sous la pression des radicaux, Gorbatchev a tiré la conclusion qu'il s'agissait d'une combinaison impossible. Cette conclusion n'était pas dans la nature des choses ; elle découlait directement de son refus d'introduire une véritable démocratisation du pouvoir central de l'Etat. Aussi longtemps que le centre qui planifiait et réglementait restait non démocratique, ses directives et ses réglementations étaient inévitablement perçues comme oppressives et exploiteuses par les producteurs, qui allaient donc y résister. L'incapacité du centre à motiver les acteurs économiques aux différents niveaux, pour qu'ils aient une attitude en accord avec les objectifs centralement fixés, a toujours été la contradiction fondamentale de l'économie bureaucratisée. L'introduction de rapports de marché dans un tel cadre bureaucratique, comme l'ont montré la Yougoslavie et d'autres expériences « socialistes de marché », ne peut que renforcer les tendances centrifuges existantes.

En dernière analyse, le seul moyen de dépasser cette contradiction sans piétiner les intérêts populaires et le processus démocratique serait de combiner démocratisation au niveau des entreprises et au niveau local avec démocratisation du pouvoir central, c'est-à-dire de créer un système d'autogestion à tous les niveaux où sont prises les décisions économiques et politiques. Il ne s'agit pas d'une formule magique qui garantisse automatiquement un équilibre efficace entre centralisation et decentralisation, réglementation administrative et autonomie des entreprises. C'est une base réelle à partir de laquelle il est possible de chercher des solutions correspondant aux intérêts populaires.

En realite, la réponse des libéraux à la crise de l'économie sovietique n'est absolument pas, comme ils le pretendent, la seule possible, tout le reste n'appartenant qu'au domaine des « expérimentations ». La vraie « expérimentation », celleci effectivement dans la tradition du stalinisme, consiste à imposer à une population qui rechigne une réforme ne prenant pas en considération ni ses intérêts ni les vraies conditions socio-économiques objectives de la société. En effet, les expériences de la Pologne et d'autres sociétés bureaucratisées, qui sont allées beaucoup plus loin que l'Union soviétique dans leurs tentatives de « construire le capitalisme », ne sont pas encourageantes, au moins du point de vue de la grande majorité de la population.

La phase post-perestroïka de la révolution « par en haut »

Les libéraux soviétiques ont, en général, l'honnêteté d'admettre que la derniere chose qu'ils souhaitent est une révolution populaire. Ils citaient souvent l'expérience de la révolution d'Octobre qu'ils considèrent comme une tragédie nationale (cela ne les empêche pas de la présenter en même temps comme le contraire d'une révolution populaire, comme un putsch militaire dirigé contre le peuple). Dans un article écrit à la fin de 1990, Gavril Popov a exprimé cette position d'une façon tout à fait claire : pour lui, le pire scénario serait celui d'un avènement des libéraux au pouvoir sous l'impulsion d'une vague de mobilisations populaires contre la bureaucratie dominante puisque, dans cette éventualité, les libéraux seraient prisonrete pre us pos aires, neis plusieur coreno dira de intres de as il niers de prejuges populaires, hérités du vieux système (comme d'autres libéraux, il tout à fait rationnels ; le caractère stalinien de l'argumentation est ici particulièrement frappant). Notamment les valeurs de justice sociale restent profondément enracinées dans la conscience populaire et, si elles trouvaient une expression politique concrète, elles représenteraient un obstacle insurmontable au projet libéral. C'est pourquoi Popov est partisan d'un « exécutif indépendant fort», soustrait au contrôle des soviets dont les députés sont souvent susceptibles d'être influencés par l'état d'esprit du peuple. La meilleure base politique du projet libéral de transformation « démocratique » ne serait donc pas du tout une véritable démocratie, mais une alliance entre les « démocrates de marché » et les bureaucrates réformistes. Cette coalition exclurait non seulement les bureaucrates conservateurs, mais aussi les « démocrates populistes », qui prennent la démocratie trop au sérieux.

Disons-le dans des termes plus simples : le projet des libéraux, de même que celui de Gorbatchev et de l'aile réformiste de l'élite bureaucratique, est aussi celui d'une révolution « par en haut », mais une « révolution » plus radicale, ouvertement capitaliste, exigeant un changement fondamental des rapports de propriété, de la propriété d'Etat à la propriété privée. La stratégie des libéraux semblait porter ses fruits lorsqu'en été 1990 Gorbatchev est tombé d'accord avec Eltsine sur l'introduction d'une « réforme de marché radicale ». Il ne prétendait plus qu'il s'agissait d'une réforme « socialiste » ou de garder quelque élément de planification que ce soit. Mais, en automne de la même année, il est apparu que Gorbatchev revenait sur ses pas. Il rejetait la « thérapie de choc » sous la forme du « plan de cinq cents jours » et, sans renoncer à la réforme de marché, annonçait une période de stabilisation économique. Il intégrait dans son cabinet des personnages de l'armée, du KGB et de l'appareil syndical, s'efforçait de renforcer la réglementation économique centrale et faisait des faibles tentatives de contenir la glasnost.

Les raisons de ce recul ne sont pas encore complètement éclaircies, mais il semble que Gorbatchev soit tombé sous la pression des forces conservatrices (la menace d'un coup ?) qui réagissaient surtout contre le danger de dissolution de l'Union. En tant que président de l'URSS, Gorbatchev avait lui-même intérêt à sauvegarder l'intégrité du pays. De plus, toute évaluation réaliste du « plan de cinq cents jours » indiquait qu'il s'agissait d'un projet aventuriste ayant surtout des buts politiques, a savoir creer rapidement des taits accomplis dans le domaine de la libéralisation des prix et des rapports de propriété. Un tel projet aurait pu être l'étincelle provoquant I'« explosion sociale » prévue depuis longtemps et dont on avait grand peur.

Après beaucoup d'hésitations et alors que sa popularité était en déclin, Eltsine, devenu le leader reconnu du camp libéral, a finalement « déclaré la guerre » à Gorbatchev en janvier 1991 et exigé sa démission. En mars et avril, une vague de grèves dans les régions charbonnières, de même qu'en Biélorussie et ailleurs, a demandé la démission du gouvernement central et du Soviet suprême de l'URSS. Les grévistes n'avançaient aucun programme social à eux, mais les motivations politiques étaient claires et justifiées : le gouvernement et le Parlement centraux n'avaient pas été élus démocratiquement, ils n'avaient pas la confiance populaire puisqu'ils avaient conduit le pays à une crise sans précédent et à laquelle ils n'offraient aucune solution ; ils devaient être remplacés à la suite des nouvelles élections démocratiques. Mais ces motivations n'étaient pas partagées par Eltsine et ses collègues libéraux, qui exploitaient le mouvement populaire (qu'en même temps 1ls craignaient) pour exercer une pression sur Gorbatchev afin qu'il renoue l'alliance rompue avec les libéraux en emportant avec lui les forces bureaucratiques qu'il dirigeait.

La stratégie libérale a remporté un succès lorsque, fin avril, Gorbatchev, Eltsine et les chefs de huit républiques ont signé un accord qui attribuait des pouvoirs accrus aux républiques et esquissait une nouvelle Constitution. La réaction des mineurs, qui n'avaient rien su de ces négociations, a été celle de gens estimant avoir été trahis. Eltsine a essayé de calmer les mineurs russes en s'engageant à transférer les mines sous la juridiction russe et en promettant qu'une partie plus importante de la production du charbon resterait à la disposition des mineurs. Mais cela n'a pas eu apparemment beaucoup d'effet. Dans le Kuzbass, le plus grand centre charbonnier de Russie, où il avait été très populaire, Eltsine n'a eu que 25 % des voix aux élections présidentielles russes de juin 1991 alors que fuleev, président du soviet régional, qui s'était opposé aux grèves du printemps, a obtenu plus de la moitié des voix (Tuleev a par la suite démissionné sous la pression d'Eltsine).

Après qu'il eut fait cause commune avec les libéraux, Gorbatchev a perdu, aux yeux des conservateurs, toute utilité comme rempart contre la version libérale de la révolution « par en haut » ou contre une révolution « par en bas ». C'est dans un tel contexte que les conservateurs ont livré aux libéraux une victoire au-delà de tout espoir. Il y a encore des questions qui restent sans réponse en ce qui concerne le coup d'Etat avorté du 19 août, certainement l'une des tentatives les plus bizarres et les plus incompétentes de prendre le pouvoir de la part d'hommes qui occupaient déjà des postes au sommet de l'Etat. Le fait qu'après son retour à Moscou Gorbatchev ait pu déclarer sans vergogne qu'il ne révélerait jamais toute la vérité donne la mesure de la « démocratisation ». En dépit de la version officielle qui a présenté la défaite du coup comme une « révolution populaire », comme la vraie « révolution d'Octobre », la mobilisation populaire a été tout à fait limitée. L'appel de Eltsine à une grève générale n'a pas eu beaucoup d'écho et il n'a lui-même pris aucune mesure concrète pour l'organiser. La faiblesse de la mobilisation a été probablement due à différentes causes, la plus importante étant que le peuple ne voyait aucune raison de se mobiliser vu la nature très peu réaliste du coup. Dans la plupart des endroits, absolument rien n'avait changé et les dirigeants du coup euxmêmes ont tout fait pour maintenir une façade de légalité et de normalité. Mais l'indifférence populaire a aussi joué un rôle : beaucoup de gens considéraient le Coup justemen coulaine a augurel au sein des alces des ans cendriegui que ce soit à offrir.

Le coup a fait faillite essentiellement de l'intérieur, puisque des éléments clés des appareils répressifs (armée, KGB, ministère de l'Intérieur) ont refusé d'y participer. De plus, les putschistes eux-mêmes n'étaient pas trop décidés à aller jusqu'à se servir même de la force dont ils disposaient. Toute l'affaire a été une aubaine pour les libéraux, notamment ceux de Russie, qui ont exploité la faillite du coup pour monter leur propre coup, en elargissant et consolidant leur pouvoir sans avoir recours a une mobilisation populaire. Eltsine, sans le moindre souci des lois et de la Constitution en vigueur, a exploité l'« état d'urgence » (qui n'existait plus) pour s'emparer rapidement des ministères de l'Union, prendre le contrôle des appareils de répression, nommer des préfets de région, éloigner des leaders locaux gênants et, en fait, usurper les pouvoirs des soviets elus (qui étaient, taut-li l'admettre, inefficaces). En octobre, Eltsine a utilisé ses énormes pouvoirs présidentiels pour opposer son veto à la décision du Soviet suprême russe d'élire en décembre les chefs des exécutifs locaux (le Soviet avait repoussé sa demande de remettre ces élections). La presse libérale a justifié cette décision par l'argument que les « démocrates » auraient probablement perdu ces élections. On se souviendra des mots que Bertolt Brecht avait attribués aux dirigeants de l'ancienne RDA : « Le peuple a perdu contance dans le gouvernement : Il Jaut choisir un autre peuple.»

La défaite du coup a donné plus de confiance, en la poussant à s'organiser plus ouvertement sur le terrain politique, à la nouvelle classe d'entrepreneurs, qui est composée dans une très large mesure d'anciens et de nouveaux fonctionnaires ou de gens ayant des liens avec ces fonctionnaires et jouissant de leur protection. Si à l'occasion du coup la plupart des gens ont joué les spectateurs, les entrepreneurs de Moscou ont immédiatement décidé que leurs intérêts étaient menacés. Ils ont envoyé leurs gardes du corps défendre la « Maison blanche », en dressant des barricades avec leurs voitures, et en mettant à la disposition d'Eltsine des sommes d'argent condérables. Dans les médias, notamment à la radio et à la télévision, la problématique des « entrepreneurs » occupe désormais la place qu'occupait autrefois la propagande « communiste ». Il est frappant de constater que leur style reste le même : des informations unilatérales, des interprétations déformées de la réalité de l'Occident et de l'Union soviétique, des phrases et des idées stéréotypées inlassablement répétées. Ce n'est que dans l'information écrite que des îles critiques subsistent.

Malgré leur assurance agressive, les nouveaux entrepreneurs ne constituent en réalité qu'un groupe largement parasitaire, qui accumule d'énormes profits par un commerce spéculatif de biens produits presque exclusivement dans le secteur de l'Etat. On fait couramment à la télévision de la publicité pour des postes dans différentes « bourses » de marchandises au prix d'un million et demi de roubles. On ne fait évidemment pas de publicité pour des biens de consommation et des services accessibles à la masse de la population (il y en a de moins en moins). Selon un rapport, il y a plus de bourses de marchandises qui négocient toute sorte de choses (des collants au réacteur nucléaire) en Russie que dans le monde capitaliste dans son ensemble.

Alors que nous écrivons cet article, le gouvernement russe s'apprête à lancer son programme de libéralisation des prix, de réduction des aides de l'Etat à l'industrie, de privatisation rapide et d'ouverture de l'économie au marché mondial. Il a déclaré explicitement que seuls les plus « besogneux » peuvent espérer des mesures de protection. La grande majorité de la population devra se débrouiller elle-même. La révolution « par en haut » est en train de s'accélérer.

Les forces de la révolution « par en bas »

Chez les ouvriers (dans une moindre mesure chez les employés et les intellectuels), les illusions sur Eltsine et les intérêts qu'il représente sont en train de disparaitre rapidement et ne resisteront tort probablement pas aux premiers stades de la réforme libérale. Dans des conversations avec l'auteur de cet article, des dirigeants du Syndicat indépendant des mineurs et des activistes ouvriers d'autres secteurs ont affirmé tout à fait clairement que le programme de réformes proposé, qui n'est, selon eux, qu'un mélange de mesures aventuristes, écrasera la masse de la population comme un rouleau compresseur, si les ouvriers ne sont pas capables de s'organiser autour d'un programme à eux.

Pour l'instant, les ouvriers sont loin de pouvoir le faire. Les seules organisations de masse existantes sont le Syndicat indépendant des mineurs (IMU) et l'Union interrépublicaine des conseils collectifs du travail (IUWCC). L'IMU a environ cinquante-cinq mille membres, même si son influence parmi les mineurs est beaucoup plus grande. Il a adopté une position de stricte indépendance envers les managers et envers l'Etat. Tout en étant formellement une organisation syndicale, presque toutes les actions collectives qu'il a menées ont été politiques. Il était tombé dans une large mesure sous l'influence des libéraux. Mais, après les grèves du printemps 1991, sa direction a tiré la conclusion que le mouvement ouvrier doit developper son propre programme de transformation politique et économique s'il ne veut pas continuer à être à la traîne des événements et à se faire manipuler par des intérêts qui ne sont pas les siens. Toutefois, ce mouvement n'a pas encore réussi à s'étendre au-delà du secteur minier et, en même temps, les mineurs euxmêmes doivent affronter le défi des divisions provoquées par le marché et le séparatisme national.

Le IUWCC (organes d'autogestion) a réalisé son premier congrès en décembre 1990. Le but principal de cette union, qui a eté tondee par des representants d'entreprises qui emploient, dans leur ensemble, environ huit millions de travailleurs, est celui de lutter pour l'autogestion et le transfert des entreprises aux collectifs de travail, en opposition à la « privatisation de la nomenklatura ». Malgré un départ prometteur, la direction a été peu active par la suite. Elle a été apparemment cooptée par le courant de Eltsine. C'est au moins l'impression donnée par le deuxième congrès tenu en octobre 1991, où la plupart du temps a été utilisée pour écouter des promesses vides de la part de représentants gouvernementaux. Les dirigeants de l'IUWCC eux-mêmes ont admis que le gouvernement russe avait déjà adopté une série de lois et de résolutions allant fondamentalement à l'encontre des objectifs de l'union. Silaev, à l'époque Premier ministre de Eltsine, a déclaré au printemps 1991 à New York que, pour assurer le futur de la Russie, le gouvernement misait sur les entrepreneurs privés, non sur les travailleurs.

A l'exception de quelques activistes et représentants locaux, il n'y a pas de signes d'un changement qui ne soit pas tout à fait superficiel de la part des « représentants » des syndicats « officiels ». Même lorsque ces syndicats ont en principe adopté une attitude d'opposition, cette attitude n'est jamais allée au-delà du domaine purement syndical. En d'autres termes, ils considèrent inévitable la révolution « par en haut» et se limitent à demander que la population soit protégée, comme si les deux choses étaient compatibles. De plus, cette revendication ne comporte jamais un effort réel de mobilisation à la base.

En ce qui concerne les organisations politiques, aucune n'a été jusqu'ici capable d'attirer plus que quelques douzaines de membres actifs dans un quelconque centre industriel important. La masse des travailleurs est tres cynique vis-a-vis des partis, dans une large mesure en réaction à leur expérience avec le PCUS.

Il existe deux obstacles à la mobilisation des forces de la révolution « par en bas ». Le premier est idéologique. En ce qui concerne les problèmes concrets du niveau de vie, des garanties et des droits sociaux, des rapports de propriété et de pouvoir, les ouvriers s'opposent nettement au programme libéral. Mais, dans la mesure où l'ancien régime s'identifiait avec le socialisme (et la propagande aussi bien des conservateurs que des libéraux fait beaucoup d'efforts pour avaliser une telle idée), le rejet du passé devient un rejet du socialisme ainsi que de toute alternative qualitative au programme de la révolution « par en haut ». En même temps, les ouvriers eux-mêmes comprennent de plus en plus que la lutte pour des revendications partielles n'aide pas beaucoup au moment où la crise s'aggrave. Le résultat est la démobilisation.

L'autre obstacle fondamental réside dans l'atomisation et les divisions internes des ouvriers (que les dirigeants nourrissent constamment par le maintien du travail aux pièces et d'autres mécanismes moins subtils) et, en même temps, dans leur dépendance constante envers la direction de l'entreprise. Après une courte période aux débuts de la perestroïka, durant laquelle le rapport de forces avait évolué en faveur des travailleurs, les directeurs ont pu récupérer dans une large mesure le terrain qu'ils avaient perdu et même renforcer leur position. Ce fut surtout la conséquence de l'aggravation de la crise économique, qui a eu généralement un effet négatif sur l'activité à la base, aussi bien que la dépendance considérablement accrue des ouvriers vis-à-vis de leur entreprise pour obtenir des biens de consommation introuvables dans les magasins de l'Etat. Ces biens sont souvent délibérément distribués de sorte à miner la solidarité et la confiance des ouvriers en eux-mêmes.

Pourtant, ce tableau d'ensemble comporte de nombreuses petites exceptions (à part l'exception majeure représentée par les mineurs). Dispersés dans les centres industriels de l'ancienne Union soviétique, pratiquement dans chaque grande entreprise, il y a des petits groupes d'activistes, souvent des organisateurs efficaces, et des ouvriers politiquement très conscients. Si beaucoup d'entre eux sont relativement isolés, d'autres jouissent du soutien organisé des ouvriers de leur atelier ou secteur. En outre, il y a pratiquement dans toutes les villes des petites organisations socialistes composées d'ouvriers et d'intellectuels. Malgré les obstacles matériels énormes, ces organisations ont commencé à publier des hebdomadaires ou des mensuels et ont joué un rôle dans des conflits salariaux et à propos de la privatisation dans certaines entreprises. Il y a également le projet de la formation d'un « parti du travail », appuyé, entre autres, par certains fonctionnaires de la fédération syndicale de Moscou (l'organisation « officielle »), et qui pourrait jouer un rôle dans l'unification des forces dispersées de la gauche.

Après soixante-dix ans d'une domination bureaucratique extrêmement répressive sous le drapeau du « socialisme » et alors que la plus grande partie de l'intelligentsia adopte une orientation libérale (les « communistes durs » ne représentant qu'une petite minorité), le processus de formation de la classe ouvrière ne pouvait qu'être lent et sinueux. La masse de la population d'Europe orientale est jusqu'ici restée passive face à la révolution « par en haut ». Un scénario semblable est possible en URSS également, même si, au-delà des traits similaires de la structure sociale et politique, la trajectoire de la Russie a été toujours tout à fait différente de celle de ses voisins occidentaux.

Si la révolution « par en bas » réussit à se mobiliser, elle suivra fort probablement à ses débuts le chemin choisi par les mineurs du charbon, en allant de grèves spontanées, provoquées par la réforme libérale sur des questions salariales, les prix, les droits sociaux et la privatisation, à la formation de comités de grève qui deviennent des comités ouvriers permanents. Ces organisations de type soviétique, en même temps syndicales et politiques, s'uniront ensuite au niveau des villes, des régions et finalement du pays dans son ensemble. L'apparition d'une telle alternative organisationnelle et politique crédible créera les conditions pour élaborer, avec l'aide de l'intelligentsia socialiste aujourd'hui dispersée et de militants politiques, une alternative programmatique qui corresponde aux intérêts populaires. La direction des mineurs est déjà en train de travailler pour préparer un programme pour le mouvement ouvrier dans son ensemble.

Comme nous l'avons déjà dit, le scénario le plus vraisemblable pour le futur immédiat est celui d'une période de conflits sociaux aigus au cours de laquelle l'opposition populaire pourra bloquer les mesures libérales les plus outrancières, mais sans être en état d'imposer sa propre solution. Toute tentative d'esquisser des prévisions plus précises serait insensée. Il n'y pas de parallèles historiques auxquels avoir recours aujourd'hui en ce qui concerne les territoires de l'ancienne Union soviétique et l'Europe orientale. Toutefois, il semble sûr que le plan des libéraux d'une « construction du capitalisme » à marche forcée s'avérera au moins aussi difficile que la tentative de construction du « socialisme » qui l'a précédé.

novembre 1991

*Nous employons ici le terme « Union soviétique » pour indiquer les républiques de l'ancienne Union soviétique.

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