Au mois de mai dernier, 34 000 ouvriers d'une des sociétés britanniques les plus représentatives, Rolls Royce, ont reçu une lettre leur annonçant qu'ils étaient licenciés. Ils pouvaient aussi y lire que la plupart d'entre eux seraient réembauchés s'ils signaient un nouveau contrat et acceptaient un blocage de salaire pendant six mois et la fermeture des deux établissements de Coventry et de Watford avec la suppression de 6 000 emplois. C'est en acceptant ces conditions que le syndicat a obtenu que les licenciements soient retirés. La société s'est justifiée d'avoir dû prendre des mesures si drastiques. Mais elle avait eu ce qu'elle voulait. Il y a dix ans, une telle attitude aurait provoqué un scandale et une lutte gigantesque. Qu'est-ce qui a changé ?
La Grande-Bretagne a été le pays capitaliste industrialisé qui a connu le projet de restructuration néo-libéral le plus ambitieux. Comme tentative pour arrêter le déclin inexorable que le capitalisme britannique connaît depuis des décennies, ce projet a fait faillite. Mais il a réussi à détruire des bastions clé de la classe ouvrière, provoqué des ravages dans des communautés ouvrières et infligé des coups extrêmement durs à l'organisation syndicale. Etant donnée la force structurelle du mouvement ouvrier britannique, les victoires remportées par le thatcherisme ont pesé lourdement sur le rapport de forces à l'échelle internationale. Mais justement parce que même des attaques d'une telle envergure n'ont pas résolu la crise britannique, le drame n'est pas terminé.
L'offensive capitaliste, liée au thatchérisme, a été caracterisee par son ampleur et par l'enjeu du projet. Elle a eu comme cible non seulement l'industrie et les syndicats, mais aussi l'éducation, tous les éléments de l'Etat-providence, la famille et même l'Eglise d'Angleterre. Nous ne développerons pas dans cet article une analyse d'ensemble de cette attaque '. Mais l'aspect essentiel du thatchérisme a été la tentative de restructurer l'économie et d'infliger des défaites majeures au mouvement ouvrier. A cause du caractère unitaire du mouvement ouvrier britannique - la plupart des syndicats sont affiliés au Parti travailliste - il est impossible de décrire la résistance ouvrière sans analyser les luttes politiques d'ensemble au sein du mouvement tout entier. Le « nouveau réalisme » droitier, qui prédomine dans les syndicats, est strictement lié aux orientations du dirigeant travailliste Neil Kinnock. De même, dans les années quatre-vingt, le syndicalisme militant a été intimement lié à la gauche travailliste et à son principal leader, Tony Benn. Nous allons examiner dans notre article les causes du projet de restructuration et sa dynamique, ainsi que l'aboutissement de la lutte qu'il a déclenchée. Nous allons faire le bilan de la force et des faiblesses du mouvement ouvrier et esquisser ses tâches actuelles.
Le « déclin britannique » a été un leitmotiv des débats journalistiques et académiques pendant trente ans. En réalité, la Grande-Bretagne a connu un déclin relatif par rapport à ces rivaux impérialistes tout au long d'un siècle. Le tournant dans la recherche d'une solution bourgeoise globale à la crise de rentabilité en Grande-Bretagne a été marqué par le gouvernement conservateur d'Edward Heath (1970-1974). Tout en ne mettant pas fin au consensus keynesien et celui de l'Etat-providence de l'après-guerre, Heath avait fait une tentative systématique d'introduire une législation contre les syndicats. Cette tentative avait fait long feu à la suite des grèves massives des ouvriers de la métallurgie, des transports et d'autres secteurs. Son gouvernement était ignominieusement tombé à la fin de la deuxième grève nationale des mineur, en 1974. Pour la première fois, un gouvernement britannique avait été renversé par une mobilisation d'ouvriers du secteur industriel.
De ce point de vue, la politique britannique a fondamentalement changé. Le consensus « social-démocrate » de l'après-guerre a été brisé. Margaret Thatcher a été élue à la tête du Parti conservateur, en 1975, à la suite d'un putsch d'extrême droite soigneusement organisé. Dans le Parti travailliste, l'offensive de la gauche a commencé lentement. Deux projets de transformation de la Grande-Bretagne se sont alors dessinés, le thatchérisme et le « bennisme ». Les raisons du succès du thatchérisme et de la défaite du « bennisme » expliquent la dynamique que la lutte a connu par la suite.
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Le premier pays en voie de « désindustrialisation » ?
La spécifité de la conception du gouvernement Thatcher de 1979 était la détermination non seulement à mettre en déroute ses adversaires politiques ou de changer le rapport de forces entre les classes, mais aussi à imposer un « nouveau mode d'accumulation ». Bref, ce projet visait à libérer le capital des contraintes imposees par le pouvoir des syndicats et des régulations gouvernementales. Mais il impliquait surtout que la structure de l'économie et. en même temps, la structure de l'emploi changent, par conséquent le pouvoir des syndicats en serait affaibli.
Le premieracte du gouvernement Thatcher a été d'aggraver délibérément les effets de la récession de 1981-1982 en imposant des taux d'intérêts élevés. II s'agissait de provoquer la banqueroute des industries les plus arriérées, qui étaient les moins rentables et qui n'utilisaient pas d'une façon efficace leur maind'œuvre, et en même temps d'exploiter à dessein le chômage pour discipliner la force de travail. De cette façon, l'inflation, cette bête noire des conservateurs en matière économique, serait « expulsée du système ».
Les conséquences ont été dramatiques. Le chômage est passé de 1 700 000, en juin 1979, à 3 190 000, en 1986, (selon un chiffre officiel sous-estimé). Dans la même période, l'inflation est tombée du chiffre catastrophique de 18,1 %, en 1980, à 3,4 %, le point le plus bas, en 1986.
C'était plus qu'une simple déflation. Les données sur la structure de l'emploi dans les années quatre-vingt révèlent une dégradation systématique de la structure manufacturière du capitalisme britannique avec la banqueroute de milliers d'entreprises, et une promotion du « secteur des services », notamment le secteur financier et banquier, vital pour satisfaire les besoins internationaux uniques du capital britannıque
Dans la dernière décennie, le nombre des travailleurs employés dans l'industrie manufacturière est tombé de 7,12 millions en juin 1979 à 4,88 millions en février 1991. L'emploi dans les secteurs économiques non manufacturiers comme l'énergie, le service des eaux, la construction, l'agriculture, les forêts et la pêche est tombé de 9,02 millions à 6,45 millions. En revanche, le secteur des services a enregistré, globalement, une augmentation en passant de 13,2 millions à 15,2 millions.
Dans le cadre de ces changements de la structure de l'emploi, des données plus spécifiques sont révélatrices de la tendance générale. L'emploi dans les charbonnages et dans l'extraction de pétrole et de gaz est tombé de 354 000 à 155 000. Dans une période de croissance de la production du pétrole et du gaz, cela révèle une volonté politique de détruire les charbonnages, notamment après la grève de 1984-19852. La force de travail dans l'industrie automobile est tombée de 464 000 à 235 000 comme conséquence de multiples fermetures d'entreprises et de l'introduction de nouvelles formes de travail. En revanche, l'emploi a augmenté de 1 600 000 à 2 700 000 dans les banques, dans les établissements financiers et dans les assurances et de 900 000 à 1 200 000 dans l'hôtellerie et la restauration.
Napoléon avait dit que la Grande-Bretagne était « un pays de boutiquiers ». Il aurait pu dire, qu'en 1980, la Grande-Bretagne était en train de se transformer de pays d'ouvriers de l'automobile et de la métallurgie en un pays de travailleurs des banques, d'employés de l'hôtellerie et de coiffeurs. Mais ce n'est qu'une partie du tableau. Malgré les efforts des conservateurs, l'emploi dans la fonction publique est resté stable. 2 millions de personnes travaillent dans l'administration centrale et locale (ce qui n'implique aucun changement), et 1 200 000 dans la santé (avec une augmentation de 100 000 depuis 1979). L'emploi dans l'éducation est passé de 1 200 000 à 1 400 000.
Il est cependant juste de se demander si la Grande-Bretagne est en train de devenir le premier pays du monde en voie de désindustrialisation. Le déclin de l'industrie manufacturière s'est produit surtout dans la sidérurgie, dans l'industrie automobile et plus généralement dans la métallurgie, dans les chantiers navals, dans l'aérospatiale et, bien entendu, dans les charbonnages. Le résultat a été que, lorsqu'au milieu des années quatre-vingt, il y a eu une relance économique partielle, il a fallu avoir recours à l'importation, notamment en provenance des autres pays de la CEE et du Japon, pour faire face à l'augmentation de la demande, aggravavant ainsi la situation de la balance des paiements qui était déjà catastrophique.
La portée de la désindustrialisation a été masquée par les opérations internationales du capital britannique, surtout du capital banquier et financier. En 1990, le déficit global de la balance des paiements atteignait 12,7 milliards de livres sterling. Il n'était pas plus élevé grâce au milliard et demi de livres provenant des taxes sur la production du pétrole payées par des sociétés d'exploitation étrangères et aux rentrées « invisibles » représentées, par exemple, par les assurances et les compagnies maritimes. Mais la balance des paiements cache la structure d'ensemble des profits du capitalisme britannique.
En 1989, la dernière pour laquelle on dispose de chiffres, le revenu des sociétés britanniques a été de 102 milliards de livres sterling, dont 64 milliards ont été enregistrés comme profits (il s'agit probablement d'une surestimation). 19 milliards, c'est-à-dire environ le cinquième du total, proviennent d'investissements britanniques à l'étranger, 1,6 milliard du pétrole de la mer du Nord et 12,6 milliards de rentes et de revenus non commerciaux. En d'autres termes, 20% provient d'investissements à l'étranger et 40% de la somme de ces investissements, des rentes et des revenus pétroliers. Le caractère de plus en plus rentier du capitalisme britannique apparaît donc clairement.
L'écroulement de la structure manufacturière britannique face à la concurrence étrangère a été accepté, d'où la proportion croissante des profits investis à l'étranger. Comment peut-on expliquer cette structure unique du capitalisme britannique?
En ce qui concerne les investissements de capitaux, les conservateurs ont réalisé une double opération. D'un côté, par la dérégulation des contrôles du mouvement des capitaux, ils ont encouragé le transfert à l'étranger d'une énorme
RESTRUCTURATIONS, OFFENSIVE PATRONALE ET LUTTES... 61 quantité de capitaux à la recherche de taux de profit plus élevés. De l'autre côté, ils ont introduit des stimulants financiers à l'importation de capitaux, notamment japonais. Le Japon a utilisé les investissements en Grande-Bretagne comme tête de pont pour pénétrer dans les marchés européens avant 1992. Des sociétés japonaises comme Toyota, Nissan et Honda ont construit leurs propres usines ou participé à des joint-ventures avec des sociétés britanniques.
Le troisième volet de cette stratégie, dont le but est de remplacer des industries vétustes par des industries de haute technologie basées sur l'électronique et les ordinateurs, a été un échec presque complet. Seuls 250 000 travailleurs sont employés dans ce secteur en Grande-Bretagne, un chiffre dérisoire par rapport aux pays concurrents. En fait, les trois volets de la stratégie envisagée n'ont pas pu agir conjointement : l'exportation de capitaux a entravé, dans une large mesure, la modernisation de l'industrie.
Nouvelles formes d'organisation du travail et attaque aux syndicats
Comme les autres pays capitalistes avancés, la Grande-Bretagne a fait un effort considérable pour créer un marché du travail « flexible », c'est-à-dire caractérisé par l'existence de secteurs d'ouvriers régulièrement employés et une périphérie de travailleurs précaires et à temps partiel. Le changement le plus spectaculaire a été l'augmentation à long terme du nombre des femmes qui travaillaient et qui représentent la grande majorité des personnes embauchées à temps partiel. En décembre 1989, il y a avait || 800 000 travailleurs et 10 500 000 travailleuses ; 50 % environ des femmes travaillaient à temps partiel, dont l'écrasante majorité dans le secteur des services. Il va de soi que, en principe, le travail à temps partiel est moins garanti.
Selon une enquête récente, 25 % des travailleurs et 50 % des travailleuses sont considérés par leurs patrons comme des « périphériques », c'est-à-dire des employés non permanents, avec des contrats temporaires, ou embauchés pour des travaux saisonniers. Cela veut dire qu'environ 8 millions de salariés, hommes ou femmes, doivent faire face à une insécurité d'emploi chronique (il ne faut pas en déduire que l'emploi « permanent » soit nécessairement garanti).
La flexibilité se reflète aussi dans le nombre d'heures supplémentaires fournies. En février 1991, chaque semaine environ 10 millions d'heures supplémentaires ont été fournies (ce qui correspond au chiffre moyen pour les années quatre-vingt). Cela prouve que les patrons préfèrent avoir recours aux heures supplémentaires plutôt que d'embaucher. Toujours en février de cette même année, plus d'un million de travailleurs ont été suspendus pendant une semaine ou une partie d'une semaine. La possibilité pour les patrons d'imposer des heures supplémentaires, aux ouvriers employés de façon permanente, ou de mettre à la porte des ouvriers, s'il n'y a pas de travail, révèle clairement le changement du rapport de forces qui a eu lieu au niveau des entreprises.
Mais l'aspect le plus significatif de la flexibilité a été tout simplement la réduction du nombre des travailleurs employés, surtout dans l'industrie manufacturière, mais aussi dans les transports * — notamment dans les secteurs dénationalisés -, et l'accélération des cadences exigée aux travailleurs qui restent. Le produit par travailleur a augmenté de 20 % de 1984 à 1990 avec une hausse parallele des profits. Cela représente un changement énorme du point de vue de la discipline, des heures de travail, de la définition des postes, des congés payés et du nombre des employés.
En matière de flexibilité du travail, le fer de lance est constitué par un petit nombre des sociétés qui ont introduit des techniques « japonaises » achevées. Ces techniques comportent l'introduction d'équipes de travail qui s'autodisciplinent et qui ont la responsabilité permanente de devenir plus efficaces, c'est-à-dire de trouver de nouveaux moyens de s'auto-exploiter. Beaucoup d'entreprises « japonisées », comme Toyota à Sunderland, n'ont passé aucun accord avec les syndicats ou ont signé des accords avec un seul syndicat. Leur succès est en train d'être étudié attentivement par beaucoup d'entreprises, notamment dans l'industrie automobile (voir Annexe 4).
De 1981 à 1991, le nombre des travailleurs syndicalisés est tombé de 12 500 000 à 8 500 000, c'est-à- dire de 48% à 38% du total de la force de travail. Ce déclin reflète aussi bien la hausse du chômage et la destruction de l'industrie manufacturière fondamentale qui avait enregistré dans le passé les pourcentages les plus élevés de syndicalisation, que la difficulté pour des syndicats à recruter alors que leur action apparaît très peu efficace.
Ajoutons que les chiffres globaux des syndiqués masquent la portée réelle du déclin de l'organisation syndicale. Même si on ne dispose pas d'estimations précises, on peut dire que le déclin est beaucoup plus sensible en ce qui concerne le nombre de shop stewards (délégués d'entreprise) et des comités de liaison entre dittérentes entreprises.
Les syndicats ont maintenu leurs forces dans le secteur public, notamment dans la fonction publique au niveau national et local, dans l'enseignement et dans la santé. Parmi ceux qui ont perdu le plus de membres, il faut citerl'Amalgamated Engineering Union (Syndicats des travailleurs de la métallurgie, AEU) et le Transport and General Workers Union (Syndicat du transport et des travailleurs en général, TGWU), qui regroupe de nombreux travailleurs de l'industrie manufacturière. L'image des ouvriers industriels comme des syndicalistes typiques a changé de façon spectaculaire. Par ailleurs, les secteurs nouveaux, comme la restauration, l'hôtellerie, la coiffure et le secteur financier ont normalement un taux très bas de syndicalisation.
L'attaque lancée contre les syndicats à l'aide de la récession, du chômage et de la réduction des postes a été aggravée par l'adoption de toute une série de lois antisyndicales plus dures que dans n'importe quel autre pays capitaliste avancé Citons, par exemple, la loi sur le vote obligatoire avant de lancer une grève ; celle sur l'interdiction des actions de solidarité ou des grèves dites secondaires (c'està-dire des grèves de soutien à d'autres salariés en grève); celle sur le vote obligatoire par courrier pour l'élection des dirigeants syndicaux, celle qui tient
RESTRUCTURATIONS, OFFENSIVE PATRONALE ET LUTTES... 63 les syndicats pourresponsables (et donc susceptibles d'être sanctionnés), si leurs membres développent des actions non officielles ; celle sur la limitation à six des membres de piquet de grève; celle qui octroie aux tribunaux le pouvoir de confisquer les fonds ou d'autres avoirs des syndicats si les règles ne sont pas respectées. Les patrons ont parfois divisé leurs sociétés en « sociétés » distinctes et ainsi la grève d'un secteur de la même entreprise est déclarée illégale en tant qu'action « secondaire ». Pratiquement, toutes les grèves importantes de la dernière décennie sont entrées en conflit avec les lois du travail et souvent l'avis des avocats est décisif lorsque les directions syndicales doivent entreprendre des actions.
L'exemple de l'imprimerie
Un exemple frappant de la façon dont le thatchérisme a exploité les restructurations de l'organisation du travail pour attaquer le pouvoir des syndicats est celui de l'imprimerie. Traditionnellement, les syndicats de l'imprimerie ont été très forts, surtout à Fleet Street, le centre londonien de la la presse nationale. Puisque les journaux, surtout les quotidiens, doivent travailler selon des plans très stricts, les syndicats ont un pouvoir énorme ; ils peuvent arrêter immédiatement la production. En partant de cette position de force, ils avaient imposé partout des niveaux d'emploi très élevés, une séparation rigoureuse entre les différentes fonctions (notamment entre les fonctions des imprimeurs et celles des journalistes) et des salaires élevés. En même temps, l'Union nationale des journaliste (NUJ) avait atteint un haut niveau de syndicalisation.
Cette situation a commencé à être remise en cause au début des années quatre-vingt à la suite de l'introduction de la technologie basée sur les ordinateurs qui comportait potentiellement une réorganisation complète du processus de production. Les grandes sociétés ont commencé à introduire cette technologie au début de la dernière décennie dans des journaux de province où l'organisation syndicale était faible. Surtout, le direct imputting des journalistes - c'est-à-dire la composition faite directement par ceux-ci avec les ordinateurs - supprimait le stade séparé de la composition, en réduisant drastiquement le nombre des imprimeurs dont on avait besoin.
Mais, si on voulait écraser effectivement les syndicats et réorganiser le processus de production, il fallait infliger une défaite à leur puissante organisation de Fleet Street. C'est le goupe News International, le groupe du magnat australien Rupert Murdoch - qui publie, entre autres, le quotidien à grand tirage The Sun et le prestigieux The Times - qui s'est chargé d'accomplir cette tâche.
Au mois de décembre 1985, les 6 000 travailleurs de l'établissement de Vews International de Fleet Street étaient tout à coup licenciés. La productior était déplacée dans un nouvel établissement, à Wapping, dans l'Est londonien organisé sur la base du direct imputting des journalistes et un processus d'impression beaucoup plus moderne. De nouveaux travailleurs étaient embauchés avec l'accord d'un syndicat des électriciens d'extrême droite (EETPU). Cet accord était considéré comme valable pour les membres du seul syndicat en question. Cela provoquait la lutte la plus dure des années quatre-vingt, après la grève des mineurs. Pendant une année, les travailleurs ont organisé des piquets de grève devant l'établissement. Chaque samedi soir, il y avait des affrontements alors que des centaines de piquets s'efforçaient d'empêcher la distribution des Journaux du dimanche. Finalement, la violence policiere et les batailles legales (les syndicats de l'imprimerie ont dû payer plus d'un million de livres d'amendes) ont provoqué la défaite des travailleurs en ouvrant le chemin à l'introduction de technologies nouvelles dans l'imprimerie.
Les syndicats (NGA et SOGAT) ont dû mener la plus difficile des luttes. Il suffit de rappeler que l'organisation des piquets autour de l'établissement de Wapping était illégale parce que les travailleurs qui y participaient n'appartenaient plus à News International. La plupart des journalistes ont brisé la grève en acceptant des emplois très bien rémunérés dans le nouvel établissement.
Mais la lutte a été difficile parce que son enjeu était la résistance à l'introduction de nouvelles technologies. Il s'agit d'un problème qui s'est posé tout au long du processus d'industrialisation. Historiquement, la classe ouvrière n'a jamais été en état de s'opposer à l'introduction de technologies nouvelles. La véritable question était, en réalité, de savoir qui allait controler le processus, sous quelles formes et à quelles conditions il se réaliserait.
On a souligné qu'en Grande-Bretagne la destruction des pratiques traditionnelles par l'introduction de technologies nouvelles a été limitée parce que peu d'entreprises ont renouvelé leur équipement dans les années quatre-vingt. Après l'imprimerie, l'exemple le plus significatif a été celui de l'industrie automobile, qui, en introduisant d'une taçon limitee des robots, a reduit substantiellement la force de travail. Plus souvent, on a imposé une nouvelle définition des tâches par la suppression des « pratiques restrictives », c'est-à-dire des normes établies qui constituaient une garantie pour les travailleurs. C'est surtout le chômage massif qui a fait pression sur les syndicats pour qu'ils acceptent la flexibilité du travail. Le phénomène le plus typique a été le transfert d'ouvriers des anciennes entreprises de la métallurgie ou des chantiers navals à des secteurs des services, où le taux de syndicalisation est très bas et où donc on peut imposer une plus grande flexibilité.
Une lutte classique contre la dérégulation est celle qui a eu lieu en 1989 après la décision du gouvernement de supprimer le dock labour scheme («règlementation du travail des dockers »). Cette règlementation avait été introduite après la guerre par le gouvernement travailliste dans le but d'en finir avec le vieux système humiliant qui obligeait les dockers à faire la queue chaque matin pourêtre embauchés. Dans les principaux ports concernés par ce plan, les dockers étaient employés à plein temps, indépendamment du fait qu'il y ait ou non des bateaux à décharger.
A la suite de l'introduction des containers, le nombre des dockers avait déjà été drastiquement réduit. Le gouvernement a voulu le réduire davantage et
RESTRUCTURATIONS, OFFENSIVE PATRONALE ET LUTTES... 65 transformer le travail des dockers en un travail précaire par la suppression du plan cité. Cette suppression a provoqué immédiatement une grève nationale des dockers, qui a été brisée par l'afflux des produits d'importations à travers les ports qui n'étaient pas concernés par la règlementation et, finalement, par le retour des dockers au travail, un port après l'autre, arraché par la promesse de limiter les licenciements à échéance immédiate.
En ce qui concerne l'attitude des organisations syndicales, il faut noter que l'écrasante majorité des dirigeants a accepté de respecter les lois antisyndicales et de renoncer à la lutte contre les restructurations. Mais le rôle principal dans cette entreprise a été joué par les « syndicalisme d'affaires » qui se développait en suivant le modèle nord-américain. Les deux syndicats les plus représentatifs sur ce terrain sont la Union of Democratic Mineworkers (Union des ouvriers démocratiques des mines, UDM), provenant d'une scission qui s'était produite dans la National Union of Miners (Syndicat national des mineurs, NUM), pendant la grande grève de 1984-1985, et le syndicat des électriciens, EETPU, que nous avons déjà mentionné.
L'UDM est née du refus de la majorité des mineurs dans la région de Nottinghamshire de participer à la grève. Les mines de cette région avaient un niveau de productivité élevé et étaient « rentables », donc elles n'étaient pas menacées de fermeture dans le cadre de la réorganisation des charbonnages. Après la fin de la grève, l'UDM a accepté, presque sans discussion, tous les accords salariaux et de réorganisation proposes par le National Coal Board, la Direction nationale des mines nationalisées.
L'EETPU est un syndicat bien connu depuis la fin des années cinquante. A l'époque, la direction contrôlée par le Parti communiste avait découvert des fraudes électorales à une large échelle. Après la fin de la domination du Parti communiste, un groupe de permanents, sous l'influence de l'organisation catholique d'extrême droite, Moral Rearmement, s'était emparée de la direction du syndicat. A partir du début des années quatre-vingt, l'EETPU s'est efforcé d'organiser aussi des travailleurs n'appartenant pas à l'industrie électrique en offrant des accords valables uniquement pour leur syndicat et en organisant les briseurs de grève pendant les luttes. Après sa décision de fournir des travailleurs pour briser la grève, à Wapping, T'EEPTU a été exclu des Trade Unions, c'esta-dire de la Contederation générale des syndicats.
Du point de vue idéologique, le « nouveau réalisme » se base sur l'idée qu'il est « impossible » de combattre contre les lois antisyndicales des conservateurs et qu'il faut attendre l'avènement d'un gouvernement travailliste. Le « syndicalisme d'affaires », qui est encore très minoritaire, accepte beaucoup plus explicitement les restructurations capitalistes et prône l'abandon de toute attitude « lutte de classes » par les syndicats. La dynamique des luttes dans les secteurs industriels au cours des prochaines années sera décisive pour l'avenir du syndicalisme d'affaires. S'il n'y a pas une relance des luttes, il pourra gagner du terrain.
Encore sur les luttes des années quatre-vingt
Comme on le sait, le tournant des années quatre-vingt a été constitué par la grève des mineurs. La destruction des charbonnages était un projet conscient de Thatcher. Les mineurs avaient été historiquement le secteur le plus combatit de la classe ouvrière anglaise qui avait joué un rôle crucial lors de la grève générale de 1926. Ensuite, ce sont les grèves des mineurs de 1972 et de 1974 qui avaient provoqué la chute du gouvernement Heath. Pour les conservateurs, c'était une question de vie ou de mort : ils devaient, de leur point de vue, infliger une défaite majeure aux mineurs. Malheureusement pour la classe ouvrière, ils ont réussi à l'emporter malgré la résistance héroïque des mineurs.
A la fin de la grève des mineurs, on a enregistré le taux le plus élevé de chômage de toute la décennie. En 1986, le chômage a touché 12% de la force de travail, c'est-à-dire plus de 3 millions, d'après les statistiques officielles ellesmêmes. Par ailleurs, la démoralisation qui a suivi la défaite des mineurs rendait plus difficile toute action militante. Dans ce contexte, Thatcher a pu remporter, en 1987, sa troisième victoire électorale.
Toutefois, dix-huit mois après cette victoire, la situation a commencé à changer, du moins en partie. En lien avec l'expansion de l'économie américaine, nourrie par l'endettement, l'économie britannique a connu, après 1986, une rapide croissance inflationniste. Le chômage passait, en 1989, de 3 millions à 1,5 millions. Pendant l'été de la même année, les travailleurs, qui avaient repris confiance, se sont lancés dans une série de grèves qui ont pris de court les conservateurs et les patrons. Les travailleurs du métro londonien, les cheminots et les employés des administrations locales ont arraché des augmentations de salaires importantes par des grèves d'un jour et par des tactiques astucieuses qui contournaient les lois antisyndicales.
Si, dans les années 1989-1990, le nombre des luttes a été, malgré tout, limité, c'est parce que, à cause de la phase d'expansion et de hausse des profits, les patrons préféraient donner des augmentations de salaires (de 8 % à 11 %) plutôt que de faire face à de nouvelles grèves. Assez rapidement, les augmentations de salaires ont devancé l'inflation. Toutefois, ces gains du mouvement ouvrier étaient uniquement dûs à une baisse très conjoncturelle du chômage et à l'expansion économique. Les luttes ouvrières restaient essentiellement défensives et le rapport de forces entre les classes ne changeait pas fondamentalement.
Ce « mini-boom » s'est rapidement épuisé. Ainsi, les gains temporaires ont été, dans une large mesure, perdus. Le renversement de la situation économique et la nouvelle montée du chômage poussaient les patrons et le gouvernement à durcir leur attitude. Assez rapidement, les augmentations de salaires ne rattrapaient pas le taux d'inflation et, pour la première fois, des secteurs entiers de la force de travail devaient faire face à un ultimatum ; soit le blocage des salaires pendant un an soit le licenciement. Pour la première fois, par ailleurs, le projet du gouvernement visant à introduire les lois du marché dans le Service national de santé aboutissait, cette année, à des licenciements importants de travailleurs de la santé. Une nouvelle phase de blocage des salaires et de suppression des
RESTRUCTURATIONS, OFFENSIVE PATRONALE ET LUTTES.. 67 gains arrachés auparavant s'est ouverte. Cela est allé de pair avec une nouvelle vague de lois antisyndicales visant à mettre hors la loi le closed shop (c'est-à-dire l'obligation pour les travailleurs d'une entreprise d'être membres du syndicat), à légaliser le licenciement de ceux qui participent à des grèves non officielles et à tenir les syndicats pourresponsables de toute action non légale. Cette année une nouvelle loi sera adoptée, d'après laquelle un délai de réflexion sera imposé après que les travailleurs aient voté pour la grève. Encore un fois, le mouvement ouvrier est dramatiquement à la défensive.
Victoire du « nouveau réalisme » et défaite du « bennisme »
La dynamique de la lutte de classe, dans la période que nous avons examinée, ne peut pas être séparée de la lutte serrée qui a divisé le Parti travailliste et les syndicats, à grands traits, le « nouveau réalisme » contre le militantisme syndical, le « kinnockisme » contre le « bennisme ».
La révolte de gauche dans la Parti travailliste a ses racines dans les gouvernements travaillistes de 1974-1979, sous la direction de Harold Wilson et James Callaghan. La profonde déception du mouvement ouvrier à cause de la politique de droite de ces gouvernements a provoqué une énorme révolte après la victoire de Thatcher aux élections de 1979. Le terrain choisi par le leader de la gauche, Tony Benn, celui de la démocratie dans le parti, effrayait aussi bien la bourgeoisie que la bureaucratie syndicale de droite. Benn proposait ni plus ni moins le contrôle de la base sur l'un des deux principaux partis : un coup de poignard au cœur du système constitutionnel britannique.
En 1980 et 1981, la gauche a remporté des succès spectaculaires en modifiant les statuts du parti dans le sens de la démocratisation de l'élection de la direction et de l'établissement d'un contrôle du parti sur les députés. Ces succès avaient été remportés grâce au soutien de secteurs de la bureaucratie syndicale de gauche, qui était entrée en conflit avec le gouvernement travailliste en 19741979. Mais ils contenaient aussi les germes des défaites futures. En effet, Benn n'avait pas organisé sa base dans le parti et dans les syndicats, misant sur les manœuvres au sein du parti plutôt que sur un affrontement direct avec la bureaucratie. Une fois que l'enjeu pour la direction syndicale est devenu clair, Benn a perdu le soutien de la gauche syndicale qui opérait un tournant à droite radical.
Le défi de Benn a atteint son point culminant lors de sa campagne pour devenir leader adjoint du parti, en 1981. Benn a obtenu plus de 49 % des voix dans la circonscription électorale du parti, composée des militants actifs du parti, des députés et des syndicats. C'était beaucoup et trop peu en même temps.
On arrivait au tournant crucial lors des élections de 1983, peu après la guerre des Malouines, avec une direction faible (Michel Foot) et le programme le plus à gauche que le parti n'ait jamais eu. Le Parti travailliste était écrasé : 28 % des voix alors que les conservateurs en obtenaient 43 %. L'année précédente vingthuit députés avaient quitté le parti pour former le Parti social-démocrate.
Les élections étaient un signal d'alarme pour la bureaucratie du parti et des syndicats. La longue marche en arrière pour récupérer une crédibilité comme arti du gouvernement aux yeux de la bourgeoisie commencait avec l'électior le Neil Kinnock à la tête du parti. En même temps, le « nouveau réalisme › émergeait dans le syndicats. La force de la gauche était telle que le processus de recentrage du parti a été long et difficile. Mais entre-temps, le « kinnockisme » et le « nouveau réalisme » ont élaboré une idéologie cohérente. Cette idéologie se base fondamentalement sur l'acceptation de certains aspects essentiels de la « révolution » thatchérienne - la privatisation de l'industrie nationalisée et des services publics, les lois antisyndicales, la suprématie des forces du marché. Elle explique que les idées de réelle transformation sociale sont des châteaux en Espagne et que le socialisme, au fond, n'est qu'un souci plus grand d'alléger les conditions des pauvres, a condition de disposer des ressources nécessaires. Elle explique que l'affrontement avec le gouvernement et les patrons ne peut que provoquer des désastres et rendre les choses encore plus difficiles pour les pauvres et les opprimés. Son message explicite et réitéré est que les pires ravages du thatchérisme ne peuvent être évités que par l'élection d'un gouvernement travailliste et que ce but ne peut être atteint que si la gauche travailliste est définitivement battue et toute idée d'affrontement supprimée.
Le « kinnockisme » et le « nouveau réalisme » ont remporté un « succès » spectaculaire. Aujourd'hui, la direction du parti peut expulser à loisir ceux qui défendent des idées socialistes. Le « nouveau réalisme» est absolument hégémonique dans les syndicats, surtout dans les syndicats les plus importants des travailleurs manuels. Tous les courants de gauche et les courants favorables au changement des statuts du début des années quatre-vingt ont subi une défaite.
La chute du thatchérisme
Après 1968, le niveau le plus élevé des luttes ouvrières a été atteint non pas en France, mais en Italie, dans l'Etat espagnol et en Grande-Bretagne. L'explosion de combativité ouvrière, qui s'est produite essentiellement sur le terrain des luttes syndicales avec un faible écho dans le Parti travailliste, a complètement déséquilibré la bourgeoisie britannique.
Le gouvernement travailliste de 1974-1979 a été, à ses yeux, un instrument trop faible. Voilà pourquoi elle a esquissé sa véritable riposte à la combativité ouvrière dans le cadre du Parti conservateur, sous la forme du thatchérisme. Dès que le thatcherisme est arrive au pouvoir, malgré toutes les luttes militantes et la force de la gauche travailliste, la bourgeoisie a lancé au mouvement ouvrier des défis auxquels celui-ci s'est avéré incapable de répondre. Pourquoi ?
Il ne suffit pas de dire que la bureaucratie syndicale et du parti a trahi : pouvait-on s'attendre à autre chose de sa part ? La vraie réponse est que, étant
RESTRUCTURATIONS, OFFENSIVE PATRONALE ET LUTTES... 69 donné l'envergure de l'attaque et l'enjeu de la lutte, la gauche militante au sein du mouvement ouvrier - l'avant-garde large et non les organisations d'extrême gauche - n'était pas suffisamment forte politiquement pour exprimer une alternative. Pour battre le thatchérisme dans un affrontement ouvert, il fallait être préparé politiquement à renverser le gouvernement par une lutte de masses ayant les dimensions d'une grève génerale, c'est-à-dire une lutte dans laquelle seraient utilisées des méthodes tendanciellement de type semi-révolutionnaires. Tout en représentant l'aile gauche la plus forte et la plus avancée de la social-démocratie européenne, le « bennisme » était une alliance trop composite pour tirer une telle conclusion. Après ses premières défaites, au début des années quatre-vingt, le « bennisme » a commencé à se décomposer : Benn, lui-même, s'est déplacé sensiblement vers la gauche alors que, déjà au moment de la grève des mineurs, de gros contingents d'anciens bennistes avaient évolué a droite. Même si l'alliance originaire du « bennisme » avait été politiquement plus forte, il n'est pas sûr du tout qu'elle aurait gagné la majorité dans le mouvement ouvrier.
Il ne s'agit pas tellement d'apprécier telle ou telle autre décision tactique de Benn ou de Scargill, dans les années quatre-vingt, mais de comprendre la faiblesse du capital politique accumulé par le mouvement ouvrier britannique. Cette faiblesse a ses racines dans toute l'histoire de l'après-guerre, notamment dans les phénomènes parallèles du militantisme syndical du mouvement de masse des shops stewards, dans les années cinquante et soixante, et l'hégémonie du réformisme social-démocrate sur le terrain plus directement politique. L'un et l'autre étaient en état d'arracher une amélioration du niveau de vie des masses et les concessions de l'Etat-providence pendant le boom économique de l'aprèsguerre. Mais lorsque, dans la deuxième moitié des années soixante-dix, ces acquis ont commencé à être remis en question, l'alternative politique qui était apparue, le « bennisme », était trop ponctuelle, trop peu organisée, trop différenciée, trop confuse dans ses perspectives pour s'imposer dans le mouvement ouvrier.
Le thatchérisme a emporté les luttes sociales des années quatre-vingt. Mais son projet de véritable relance du capitalisme britannique a fait long feu. Aux premiers signes de recession internationale, les succès apparents remportés par l'économie britannique, à la fin des années quatre-ving, se sont volatises. Son niveau de rentabilité s'est avéré encore insuffisant pour que le capital britannique ait réellement une chance d'être compétitif sur le marché mondial. Le choix de rétrograder le secteur manufacturier s'est avéré particulièrement désastreux. C'est cet échec qui est à l'origine de la chute de Thatcher.
Sur le terrain politique, c'est la poll tax qui a provoqué le plus directement le renversement de Thatcher. L'imposition de cette taxe archaïque a été rejetée par l'écrasante majorité de la population et la campagne pour le refus de son paiement, qui l'ont rendue pratiquement inapplicable, a été suivi par des millions de personnes. Il y a un aspect paradoxal dans cette campagne. Elle a echappe complètement au contrôle du mouvement ouvrier officiel et, en fait, elle s'est développée en dehors de ses structures. Dans la mesure où elle a eu une direction, celle-ci a été fournie par l'extrême gauche et notamment par la tendance The Militant, qui milite dans le Parti travailliste tout en se réclamant du trotskysme. Kinnock et la direction des Trade Unions se sont opposés résolument à l'idée de refuser de payer.
Le succès de cette campagne a démontré qu'il existe des réserves d'énergie et de determination au niveau social dans des secteurs de la jeunesse ouvriere, que le thatchérisme n'a pas pu disperser. Ceci est un symptôme des transformations sociales et poliques plus importantes qui ont mûri pendant les treize années de gouvernement conservateur.
Dans dix mois auront lieu les élections législatives : soit ce sera le gouvernement travailliste le plus droitier de l'histoire de Grande -Bretagne qui sera mis en place, soit le « kinnockisme » subira une nouvelle défaite. Dans les deux cas de figure, une nouvelle déception et une nouvelle recomposition du mouvement ouvrier seront inévitables.
Un nouveau gouvernement travailliste ouvrira une période d'attente et d'espoir dans le mouvement ouvrier. Quoiqu'il en soit, dans la phase postélectorale, les expériences des années quatre-vingt ne seront pas gaspillées. Malgré toutes les défaites, il y a encore 8,5 millions de travailleurs syndicalisés. Le Parti communiste s'est scindé et se trouve dans la phase finale de son déclin alors que l'extrême gauche s'est substantiellement renforcée. Si une répétition pure et simple du « bennisme » n'est pas possible, les expériences cumulatives de la grève des mineurs, de la lutte de l'imprimerie et du « bennisme » lui-même font partie de la mémoire vivante de millions de travailleurs et seront des points de référence essentiels dès que le « kinnockisme » et le nouveau réalisme connaîtront un déclin.
Un sondage effectué lors de la conférence du Parti travailliste, l'année dernière, la plus droitière dont on se souvienne, a donné un résultat pardoxal. La majorité des délégués se sont prononcés personnellement pour le désarmement unilatéral, pour l'intervention de l'Etat dans l'industrie, pour la renationalisation des industries privatisées et pour l'abolition des lois antisyndicales, pourtant ils ont soutenu Kinnock ! C'est une question de temps avant que cette force de la gauche britannique qui se maintient puisse jouer à nouveau son rôle.
Juillet 1991
1. L'exposé le plus complet du projet thatchériste est dans le livre de Andrew Gamble, The Free Economy and the Strong State, publié par MacMillan en 1988.
2. Depuis la grève, les membres du syndicats des mineurs sont tombés de 230 000 à 80 000.
3. Un cas classique a été celui du métro londonien, où l'adoption du système de conduite des trains, par une seule personne, la suppression des contrôleurs à l'entrée et la réduction du personnel des gares a frappé durement l'emploi. Autre conséquence de ces mesures : la sécurité a été sérieusement affectée.