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La revue › n° 42

Transformations industrielles et offensive patronale en Italie

Eugenio Preo · Quatrième Internationale, n° 42 · septembre-novembre 1991 · p. 45-56 · 5 169 mots

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Fin mai, le gouverneur de la Banque d'Italie fait son rapport annuel qui, en même temps, dresse un bilan de la situation économique, esquisse les lignes générales d'intervention de son institut et avance des propositions et des suggestions qui concernent directement le gouvernement, les patrons et les syndicats. Si la première partie du rapport constitue un point de référence pour tout le monde, le reste provoque des discussions très vives. Fait significatif : ces dernières années, les critiques les plus dures n'ont pas été le fait des syndicats, qui semblent ainsi partager de plus en plus la vision du monde d'un des représentants les plus qualifiés de la classe dominante.

Le rôle de l'industrie

Pendant longtemps, l'industrie italienne est apparue comme une sorte de mystère. A partir d'intérêts opposés, les patrons d'un côté, les partis de gauche et les syndicats de l'autre, tombaient d'accord sur le fait qu'elle souffrait d'une faiblesse structurelle, qu'elle n'était pas compétitive à l'échelle internationale, etc. En fait, les uns voulaient justifier par une telle analyse leur rejet des revendications des salariés, les autres voulaient prouver que le mouvement des travailleurs lui-même se préoccupait de contribuer à surmonter des retards historiques.

A ce sujet, l'analyse du rapport de cette année est tout à fait claire : « Tout au long des années quatre-vingt, une phase prolongée de renouvellement des outils et des méthodes de production ont permis de rattraper le retard en matière de capacité concurrentielle et de rentabilité des entreprises industrielles ; le renforcement de l appareil de production est allé de pair avec lerenouvellement financier: » Par ailleurs, le gouverneur explique en passant : « L'industrie, avec les secteurs les plus efficaces du tertiaire, détermine la dynamique réelle de l'économie. » Cette simple phrase balaie toute une série de simplifications arbitraires, devenues monnaie courante, comme par exemple, la définition des pays les plus industrialisés comme des pays « postindustriels ».

Si l'analyse susmentionnée est exacte, on peut en tirer des conclusions en ce qui concerne la situation de l'industrie italienne. Certes, il ne s'agit pas d'ignorer certaines différences qui subsistent par rapport à d'autres pays industrialisés. Par exemple, les investissements pour la recherche et le développement restent inférieurs à la moitié de ceux d'autres pays (en pourcentage sur le produit industriel) où le secteur industriel reste fragmenté (parmi les 500 entreprises européennes les plus importantes, seules 23 sont italiennes, alors que 201 sont britanniques, 111 françaises, 81 allemandes, etc.).

Pourtant, des changement ont eu lieu dans le partage du marché mondial entre les pays industrialisés les plus importants. La guerre commerciale des années quatre-vingt a été très dure : si tous les pays les plus industrialisés ont enregistré des augmentations importantes en valeur de leurs exportations, ces augmentations ont été très différentes. En faisant abstraction des « quatre tigres d'Asie » qui ont triplé leurs exportations, parmi les pays qui les ont plus que doublé, on trouve, dans l'ordre, l'Italie, le Japon et l'Allemagne, alors que l'augmention a été d'environ 80% pour la France et les Etats-Unis et de 50% pour la Grande-Bretagne. Si l'on analyse la situation plus en détail, on constate, par ailleurs, que l'Italie, de même que presque tous les autres pays, le Japon y compris, n'a pas obtenu les mêmes résultats dans tous les secteurs. Elle a perdu beaucoup, en pourcentage, dans les secteurs où le processus de renouvellement dépend, dans une large mesure, de facteurs liés au coût de revient (par exemple, l'automobile) ; elle a peu perdu dans les secteurs caractérisés par des investissements importants pour la recherche et le développement alors qu'elle a enregistré un progrès considérable dans les secteurs dits d'offre spécialisée (par exemple, les machines-outils). Toujours est-il que, en ce qui concerne l'exportation de produits manutactures, qui correspond à 80 % des exportations mondiales seuls l'Allemagne, le Japon et l'Italie, parmi les pays les plus industrialisés, ont conquis de nouvelles parties du marché au cours des années quatre-vingt.

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En conclusion, ces données sommaires indiquent que l'industrie italienne est bien intégrée dans le système économique international et fondamentalement compétitive, même si globalement elle n'a pas l'efficacité de l'industrie allemande et japonaise.

Les transformations des années quatre-vingt

Ce sont les transformations de la dernière décennie qui expliquent les perfomances de l'industrie italienne.

A notre avis, il faut analyser trois éléments principaux :

1. Les restructurations de grande envergure, réalisées grâce à des investissements de rationalisation très élevés, qui ont bouleversé la façon d'organiser la production et modifié radicalement les structures des grandes entreprises.

2. Le rôle joue par le gouvernement, sur le terrain législatif et financier, qui a favorisé et, du moins en partie, déterminé les restructurations susmentionnées.

3. Le recul d'ensemble du mouvement ouvrier.

En ce qui concerne le premier point, nous nous limitons à souligner quelques éléments essentiels :

› La quantité des investissements a diminué constamment jusqu'en 1984 alors qu'elle a augmenté régulièrement depuis lors. En tout cas, il faut retenir la dynamique des investissements de rationalisation qui ont augmenté, en pourcentage sur l'ensemble des investissements, dans la première partie de la décennie en allant jusqu'à 60 % pour diminuer depuis jusqu'à 40 % (en 1990).

• La réduction de l'emploi dans les grandes entreprises a été, en moyenne, de 2,5 % avec des pointes plus élevées durant les cinq premières années, c'està-dire au moment où de nombreuses activités ont été transférées à l'étranger. Il faut préciser qu'en l'espace de dix ans l'emploi a diminué de plus de 30 % dans les grandes entreprises et que cette dynamique ne s'est pas arrêtée, même si elle a subi un ralentissement.

› Dans les années quatre-vingt, la productivité du travail a augmenté considérablement. Les chiffres avancés par les sources nationales et internationales les plus crédibles varient - parfois sensiblement -, mais ils coïncident tous sur le fait que l'Italie occupe la deuxième place, après le Japon, en devançanttous les autres pays industrialisés.

• Depuis 1982, les grands groupes ont commencé à appliquer des orientations dont le but était de concentrer les fonctions financières et stratégiques et de décentraliser les fonctions opérationnelles. Ces réorganisations ont été suivies par un ratissage d'argent à la Bourse et, ensuite, par des achats, des fusions, des participations minoritaires au niveau national et international. Toutefois, la présence internationale de l'industrie italienne reste un point faible : le nombre des employés dans des industries italiennes - ou à participation italienne - à l'étranger, reste, par rapport à l'emploi à l'intérieur, beaucoup plus limité que celui des concurrents français, allemands et surtout britanniques.

Selon une opinion assez répandue en Italie, le gouvernement n'aurait pas développé une politique industrielle d'ensemble. C'est en partie vrai. Il est vrai, par exemple, que, dans la derniere décennie, le rôle des entreprises contrôlees par l'Etat, qui ont un poids sans égal en Europe, a été moins important que dans le passé. Mais le choix du gouvernement de renoncer à influencer l'orientation de ses propres entreprises correspond aux interets de la grande industrie privee. Après tout, dans une phase caractérisée par de grands changements et des ditticultes croissantes pour la valorisation du capital, il est assez logique qu'un gouvernement bourgeois favorise la capital privé.

En tout cas, les axes de la politique industrielle du gouvernement italien dans les années quatre-vingt peuvent être synthétisés comme suit :

» Un coût élevé de l'argent, déterminé, entre autres, par un taux d'inflation supérieur à celui des autres pays européens, qui a obligé les entreprises à opérer de lourdes restructurations pour contrecarrer la concurrence.

› Une aide généreuse, sous des formes diverses et sans égal en Europe, à l'industrie manufacturière (9,5% du Produit national brut dans la première moitié des années quatre-vingt, 6,7 % dans la deuxième moitié, dans les deux cas le double de la France et le triple de l'Allemagne).

• La création de toutes les conditions pour le transfert des secteurs les plus rentables sous contrôle de l'Etat à des capitalistes privés.

La crise institutionnelle, qui est en train de se développer et pourrait aboutir à un renforcement du pouvoir exécutif, est sans aucun doute, aussi, la prémisse de changements d'envergure dans des secteurs économiques clé. En fait, des instituts financiers, des banques et, bien entendu, des entreprises gérées par l'Etat sont convoités par les grandes familles de la péninsule. Des dirigeants politiques, y compris parmi les plus lucides, semblent avoir perdu toute capacité d'analyse critique et n'hésitent pas à se prononcer pour une vente massive des biens de l'Etat comme un moyen nécessaire pour réduire l'endettement public. Il s'agit d'un piètre argument : il suffit de penser que la vente éventuelle de l'IMI (Istituto Mobiliare Italiano), l'institut de crédit le plus important du pays et sûrement l'un des joyaux les plus précieux de la Couronne, n'apporterait que la treizième partie de ce qu'il faut au Trésor pour un an.

La défaite du mouvement ouvrier

Les investissements, les processus de concentration, les aides du gouvernement, etc., ont incontestablement contribué aux succès de l'industrie italienne dans les années quatre-vingt. Mais, en dernière analyse, le facteur décisif a été la défaite subie par le mouvement des travailleurs.

Rappelons synthétiquement les étapes de cette défaite qui expliquent les changements politiques qui ont lieu et le renversement des valeurs par rapport aux années soixante-dix :

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• De 1980 à 1984, l'emploi du secteur industriel est tombé de 16 %. La diminution plus limitée des années suivantes a été presque entièrement contrebalancée par une inversion de tendance à partir de 1988.

» Les heures de chômage technique atteignent le maximum en 1984, avant de diminuer par la suite et de revenir, en 1990, à leur niveau d'il y a dix ans. Pour donner une idée du rôle d'amortisseur joué par le chômage technique, rappelons qu'en 1984 l'ensemble des heures payées sous cette forme a été l'équivalent de plus de 10 % des heures de travail réellement fournies dans le secteur industriel tout entier.

• Les heures de grève, dans leur ensemble, qui avaient atteint, en 1982, 140 millions, tombent de façon spectaculaire et se stabilisent, en 1985, à une moyenne de 20 à 40 millions, le niveau le plus bas de l'après-guerre. Puisque dans la décennie considérée, les heures de grève dans le secteur agricole et dans la fonction publique n'ont pas varié, cette diminution doit être attribuée au secteur manufacturier.

Il nous semble que ces données indiquent clairement que la défaite a mûri durant la première moitié des années quatre-vingt entraînant des conséquences inévitables dans les années qui ont suivi :

• Le taux de chômage n'a cessé d'augmenter jusqu'à 1987, s'est stabilisé depuis et n'a diminué qu'en 1990. ables, n est revena hat ples a aie ind quien 0b8t (selon des sinterions- • Le pouvoir d'achat des salaires industriels, objet de controverses intermisyndicales).

• Les heures tournies en moyenne par chaque travailleur de l'industrie n'atteignent le niveau de 1980 qu'en 1987, lorsque la production industrielle revient pour la première fois au niveau de 1980. Il est significatif de noter qu'on enregistre ensuite une augmention : en 1990, chaque travailleur a fourni 7 % d'heures de plus qu'en 1980.

» La syndicalisation des travailleurs actifs tombe, notamment à partir de la deuxième moitié de la décennie. En ce qui concerne les trois principales centrales, la CGIL perd en dix ans, 21,8 % de ses membres, la CISL, 16,7 % et la UIL, 5,5 %.

Est-ce qu'il est possible de préciser quantitativement la « contribution » des travailleurs de l'industrie aux performances du secteur industriel dans les années quatre-vingt?

En admettant que les cadences n'ont pas augmenté - ce qui n'est que partiellement vrai - cette « contribution » s'est concrétisée :

» Par une réduction drastique du pourcentage des rétributions sur l'ensemble de la valeur ajoutée. Puisqu'il y a eu une diminution des salaires réels, cela signifie que le capital s'est entièrement approprié l'augmentation de la productivité (selon des données officielles, le pourcentage des rétributions sur l'ensemble de la valeur ajoutée est passé de 48,9 %, en 1981, à 46,7 %, en 1989).

» Par un contrôle plus strict de la force de travail, symbolisé par la diminution aussi bien des absences rétribuées que de l'utilisation illimitée, selon les circonstances, du chômage technique et des heures supplémentaires.

La diminution des salaires réels est une donnée concrète, qu'on peut mesurer et qui, avec d'autres données, peut permettre de calculer l'augmentation des profits qui a été réalisée. Il est plus difficile, en revanche, de calculer le résultat du contrôle accru sur la force de travail permettant une utilisation plus efficace de tous les facteurs qui contribuent au processus de production : le capital investi, l'équipement disponible, les stocks, etc.Toutefois, il y a un indice significatif : selon Mediobanca, qui analyse chaque année les résultats obtenus par les grands groupes industriels, les profits bruts, par rapport à l'ensemble de la valeur ajoutée, sont passés de 25,6 % à 33%.

La qualité totale

On peut prévoir assez facilement qu'il y aura dans un avenir prochain des interventions visant à accroître la globalisation des plus grandes concentrations capitalistes italiennes (celles-ci vont investir à l'étranger non seulement parce que la main-d'œuvre est plus chère en Italie, mais parce qu'il est objectivement nécessaire pour elles d'avoir une présence à l'échelle internationale). Mais la question se pose de savoir quels seront les axes stratégiques des transformations, inévitables, dans les processus de production.

Une enquête récente sur la production des composantes pour l'industrie automobile a souligné une donnée extrêmement significative : depuis quelques années, les priorités des investissements ne sont pas orientées vers des centres de travail, des robots, des systèmes de production flexibles, bref l'équipement qui permet de réduire le temps de travail, mais vers des machines individuelles à commande numérique, des machines de mesurage, etc.

Cette tendance est à l'origine d'une approche différente de celle du passé en ce qui concerne l'organisation du travail. Une telle approche a été certainement stimulée par le choix fait par la direction de FIAT, qui a décidé de réorganiser son système de production sous le signe de la « qualité totale » suivant le modèle Toyota. Justement à cause du poids de FIAT dans l'industrie manufacturière italienne, qui va au-delà des entreprises qu'elle contrôle directement et de sa sous-traitance, il est assez probable qu'à moyen terme l'orientation stratégique de l'ensemble du secteur manufacturier consiste à multiplier les initiatives visant à rationaliser dans leur ensemble les systèmes de production.

Ce processus se heurte à des difficultés assez sérieuses. L'élimination des défauts d'un produit est un objectif que, en dernière analyse, l'on peut atteindre, mais il est difficile de le faire en réduisant les coûts. Réduire dans une entreprise toutes les fonctions qui n'ajoutent pas de valeur à un produit est aussi difficile ; il est encore plus difficile d'orienter toutes les compétences disponibles vers des objectifs communs.

De tels processus exigent des groupes dirigeants formés différemment que les groupes actuels, la prise de conscience de la nécessité de balayer les modèles de contrôle des coûts employés jusqu'ici et reconnus internationalement. Ceux qui veulent combiner tout cela avec la participation des travailleurs selon le

ITALIE... 51 modèle japonais, ne se rendent pas compte que des étapes intermédiaires sont nécessaires, ne fût-ce que parce que la participation des travailleurs n'est pas l'élément décisif pour réaliser une organisation plus rationnelle, avec moins de gaspillages, que celle en vigueur actuellement. En tout cas, répétons-le, c'est un problème qui se pose après.

L'objectif : la réduction des coûts

Contrairement à ce que certains pensent, l'industrie n'est pas comparable à une montre où tout fonctionne selon des règles fixées une fois pour toutes. Il faut tenir compte des outils qui s'abiment, des fournisseurs qui ne respectent pas les échéances, des pièces qui doivent être remplacées ou réparées, des directives qui s'avèrent erronées, des erreurs de prévision, des conflits entre les chefs, entre secteurs avancés et secteurs arriérés, etc. Il faut se préoccuper également de ceux qui travaillent au sein de l'entreprise, qui, pour des raisons différentes, ne donnent pas tout ce qu'il pourraient donner. Bref, l'entreprise est un organisme vivant qui, comme tous les organismes vivants, doit résoudre chaque jour beaucoup de problèmes. Les gens qui ont esquissé des calculs, ont découvert que des frais considérables sont nécessaires pour surmonter ces problèmes: en moyenne, de 30 % à 40 % du produit facturé se volatisent.

Ici, un premier problème, très compliqué, se pose : une bonne partie de ce gaspillage n'est pas visible. Pourquoi ? Parce que le système utilisé pour calculer les coûts ne permet pas de le faire.

Donnons un exemple assez proche de la réalité. Au début de l'année, les entreprises font deux prévisions. La première concerne tous les frais que l'entreprise devra faire (rétributions, quota d'amortissement, loyers, intérêts à payer aux banques, energie electrique, depenses pour des inconvenients divers qui vont se produire, comme l'expérience l'enseigne, etc.). La deuxième concerne l'ensemble des heures qui devront être fournies par les ouvriers ou par les travailleurs engagés directement dans la production.

Si on divise l'ensemble des frais par les heures, on obtient ce qu'on appelle le taux horaire. Donc, chaque travail fourni aura une valeur correspondant au temps utilisé par le travailleur directement engagé dans la production multiplié par le taux horaire donné.

S'agit-il d'un critère erroné ? Non, mais ce système ne permet pas d'apprécier des aspects aujourd'hui très importants. Par exemple, la commande pour laquelle on a demandé un prêt à la banque, coûte, à quantité d'heures égale, autant que la commande pour laquelle on n'a demandé aucun prêt. Un travail achevé en l'espace d'un mois, coûte, à quantité d'heures égale, autant que celui qui traîne pendant des mois. Les dépenses dues à des inconvénients divers , tant qu'ils ne dépassent pas les limites du budget, sont considérées normales, etc.

Qui plus est, puisqu'ils font partie prélablement des coûts, on considère normal qu'il y ait des travailleurs qui n'ajoutent pas de valeur au produit (par exemple, ceux qui demandent, contrôlent, recherchent les pièces, etc.).

Puisque deux éléments sont fixes - le total des frais et les heures directement fournies -, la réduction des coûts pour un produit déterminé dépend inévitablement d'investissements qui réduisent le temps de travail et augmentent les contrôles pour obtenir une qualité meilleure, c'est-à-dire des activités qui n'ajoutent aucune valeur au produit.

Un tel système fonctionnait dans les annnées cinquante et soixante alors que la capacité d'absorption du marché était illimitée, on se souciait peu de la qualité des produits, les entreprises avaient beaucoup d'ouvriers et très peu d'employés, l'argent était moins cher, etc. Mais aujourd'hui la situation n'est plus la même, que faire ?

Dans les annees soixante-dix et quatre-vingt, les entreprises ont tait tace aux conditions nouvelles du marché en introduisant des machines automatisées, des robots, des calculateurs, etc., et ont réalisé ainsi des économies non négligeables. Le problème réside dans le fait que le système est devenu de plus en plus rigide et plus difficile à gérer. Il ne peut pas être amélioré et, de surcroît, il est extrêmement vulnérable (il suffit de penser aux conséquences d'une grève des camionneurs pour une entreprise qui applique le « juste à temps » (c'est-à-dire travaille sans stocks ou avec des stocks extrêmement réduits).

Le défi de la nouvelle organisation du travail

Dans une interview, parue dans le quotidien financier Sole-24 Ore, le président de Falk, l'une des entreprises les plus importantes de la sidérurgie italienne et européenne, après avoir décrit le programme récemment adopté dans le but de réduire les coûts, a expliqué, entre autres : « Le chemin de la relance (...) passe par une réorganisation de tout le système des coûts, une nouvelle réflexion d'ensemble sur les moyens de réduire les frais (...) ; le programme (que nous avons adopté) fait comprendre aux dirigeants intermédiaires qu'ils ont leur importance spécifique dans la gestion de l'entreprise (...) ; désormais, ont été invités à collaborer aussi les employés et à une étape suivante nous allons faire participer les ouvriers aussi (...) ; les investissements du programme sont plutôt limités et ils pourront être amortis trèsrapidement. » En fait, l'objectif de M. Falk est de réduire les coûts de 40%. Le modèle de réorganisation, mis au point avec la participation de la société Mc Kinsey, est, en dernière analyse, très simple. Chaque établissement sera subdivisé en unités de travail qui fournissent ou reçoivent des produits ou des services d'autres unités. Chacune de ces unités aura un responsable qui analysera tous les éléments qui déterminent les coûts de l'unité et les associera aux produits ou aux services correspondants. Sur cette base, le responsable va saisir et apprécier différentes idées sur la réduction des coûts jusqu'à atteindre, pour le moins, l'objectif fixé. Ces idées seront ensuite présentées à un comité-guide composé de la direction suprême, qui, pour chaque idée approuvée, fixera un programme de réalisation en choisissant les responsables, les investissements, les temps, etc. Au fond, Mr. Falk, qui a appelé ce système Programma di incremento delle prestationi operative (« Programme

ITALIE... 53 d'accroissement des prestations opérationnelles », PIP), s'est limité à adopter le système Toyota.

La « qualité totale », dans ses innombrables variantes, constitue-t-elle le point de référence de la réorganisation industrielle des années quatre-vingt-dix ? Nous croyons que oui, non tellement parce tout le monde en parle, mais surtout parce que, avec peu d'investissements, on peut réaliser des économies considérables, parce que le système relève du bon sens et parce que sur le papier tout semble marcher.

La subdivision d'un établissement en de nombreuses unités modifie radicalement l'organisation du travail actuelle. L'utilisation des espaces doit être changée et chaque travailleur doit accomplir des fonctions différentes, etc. Il est donc probable qu'on assiste à une augmentation des investissements pour construire de nouveaux établissement. Mais il faut prêter surtout attention aux effets sur le travail vif.

Dans le cas de la firme Falk, que nous pouvons considérer comme un exemple, chaque unité a sa propre autonomie, contrôle l'unité en amont et est contrôlée par l'unité en aval avec les mêmes critères qu'on applique aujourd'hui aux sous-traitants. Par conséquent, chaque unité est comme une petite usine artisanale qui ne fournit pas un produit achevé, mais une partie d'un produit. En d'autres termes, ce n'est pas un retour aux équipes de montage que Volvo avait introduites à l'époque pour supprimer l'ennui du travail répétitif. Il s'agit d'une chose complètement différente. Il s'agit d'une tentative très sophistiquée de faire face à l'aliénation du travail.

L'aliénation découle du fait que dans la société existante le travail n'est pas une activité pour satisfaire un besoin, mais un moyen pour satisfaire des besoins et qu'il est devenu de plus en plus un moyen à la suite de la fragmentation du travail typique de la production fordiste. Il en découle que le travailleur ne se sent libre qu'en dehors du travail et donc qu'il veut éviter le travail comme la peste.

La tentative implicite de la « qualité totale » vise à remplacer dans la conscience du travailleur ce qu'on produit par la façon où l'on produit, c'est-àdire un système de production qui ait comme but universellement reconnu la qualité et la réduction des coûts des produits fournis. Si, de surcroît, on offre à ceux qui produisent la possibilité de participer activement à la réalisation de ces objectifs, il devrait être possible de créer les conditions pour que les travailleurs puissent exprimer librement leur énergie physique et pour que la satisfaction remplace la mortification, etc. En dernière analyse, produire des armes ou des médicaments pour soigner les blessures provoquées par les armes, c'est la même chose, si le but du travail est la qualité de ce qu'on produit avec des coûts réduits.

La division d'une entreprise donnée en des unités petites ou moyennes correspond au besoin de rendre entièrement visibles, perceptibles et contrôlables les résultats de l'effort physique et intellectuel qu'on demande à tout un chacun de faire. Il s'agirait d'une sorte d'atelier artisanal qui a comme but ultime une façon d'organiser la production où tous font ce qu'il est nécessaire, où la hiérarchie est réduite au minimum et ne sert qu'à coordonner les efforts de tout le monde et où les objectifs sont constamment poussés en avant.

Une telle organisation du travail ne peut ne pas avoir des conséquences pour les travailleurs. Les divisions historiques entre ouvriers et employés devraient être surmontées de même que la rigidité des fonctions, dans la mesure où le système comporte nécessairement la polyvalence. Si une machine s'arrête, c'est celui qui l'utilise qui aurait intérêt à la réparer sans attendre l'intervention du personnel d'entretien ; s'il y a des contrefaçons, tout le monde devrait avoir intérêt à les éliminer, etc. Si, à cause des multiples problèmes, qui se posent dans chaque processus de production, les objectits quantitatits ne peuvent pas être atteints pendant les heures de travail régulières, il semble logique soit de faire des heures supplémentaires soit d'introduire la flexibilité en modifiant l'heure d'entrée et l'heure de sortie.

Il est clair qu'un tel système tend à attribuer une valeur en soi au travail. On devrait en finir avec la conception aliénée - « il faut travailler pour vivre » - et être motivé par l'idée qu'il faut« vivre pour produire des marchandises toujours meilleures et de moins en moins coûteuses ».

Quel rôle pour les syndicats ?

Quel rôle peut jouer dans cette nouvelle réalité un syndicat catégoriel qui jusqu'ici a négocié, au niveau aussi bien national que de l'entreprise, salaires et conditions de travail ? Quel rôle peuvent jouer les syndicats dans leur ensemble, les confédérations, qui ont eu jusqu'ici la tâche d'aborder des problemes sociaux plus généraux, par exemple, le chômage, la fiscalité ou les retraites ?

Nous ne portons pas ici des jugements sur ce que les syndicats catégoriels ou les conféderations ont fait dans le passé. Nous soulevons la question de savoir si le nouveau système remet en discussion le mode de structuration actuel des organisations syndicales.

Un certain nombre de syndicalistes pense que la « qualité totale » donne enfin la possibilité au syndicat de jouer à nouveau un rôle décisifaprès des années de défaites dans la mesure où le patronat a besoin de s'approprier le « savoir » des travailleurs. Voilà une dangereuse illusion !

Si ce que nous avons dit est vrai, le patronat peut accepter sans problème un syndicat institutionnalisé qui négocie sur la fiscalité et sur les retraites, mais ne peut pas accepter un syndicat qui tire sa légimité des conflits et attribue aux différentes catégories la négociation nationale sur les rétributions et les conditions de travail

L'introduction, dans les dernières années, de prix de production liés aux résultats obtenus par l'entreprise, indique que les patrons peuvent s'accommoder d'un syndicat qui soit en harmonie avec les interets de chaque entreprise et accepte l'idée que le sort du syndicat et des travailleurs est directement liể à celui de l'entreprise. Le slogan « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » est remplacé par le slogan « Prolétaires de chaque entreprise, unissez-vous contre les prolétaires des entreprises concurrentes. »

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Au Japon, où le système de la « qualité totale » a été introduit depuis longtemps, mais avec des degrés différents de réalisation, c'est le syndicat d'entreprise qui s'est affirmé. Mais la condition essentielle a été une croissance économique constante, chaque crise étant surmontée grâce à la conquête de nouveaux débouchés sur le marché mondial, avec un taux de chômage très bas. Il s'agit donc d'une situation tout à fait différente de celle de l'Italie, où seulement 70 % des jeunes travaillent.

Il ne faut pas oublier, par ailleurs, que les capitalistes japonais sont favorisés par la division des travailleurs en « garantis » et « non garantis », c'est-à-dire des travailleurs dont l'emploi est assuré pendant toute leur vie et d'autres qui ne jouissent pas d'une telle garantie. Les restructurations, qui ont eu lieu au Japon aussi, par exemple dans les chantiers navals, ont pu être réalisées sans traumatismes majeurs aussi bien grâce à cette division des travailleurs que parce qu'il existait d'autres débouches (soit dit en passant, au Japon, les grands groupes financiers detiennent des entreprises dans différents secteurs, c' est pourquoi un déplacement d'un secteur à l'autre est relativement facile).

Nous croyons qu'en Italie les conditions existent pour l'introduction d'une partie des principes de la « qualité totale » et que les effets en matière de coûts seront certainement importants. Mais il sera très difficile d'associer à une telle entreprise la grande masse des travailleurs. Entre autres, une réduction des coûts, si on veut maintenir le même nombre des travailleurs, implique qu'il faut trouver de nouveaux marchés, ce qui ne sera pas si facile. Sinon, il faudra avoir recours au chômage technique ou aux licenciements. Il sera ardu de demander de faire un effort pour réduire les coûts à ceux qui devront en faire les frais !

Toujours est-il que nous devons faire face à une attaque de grande envergure. La pire façon de riposter est de prendre ses rêves pour des réalités ou de n'en saisir que quelques aspects, comme, par exemple, la tendance du système de la « qualité totale » à réduire drastiquement les qualifications et donc à établir une plus grande égalité parmi les travailleurs. Le syndicat ne peut faire face au défi qu'à condition d'élaborer sa propre orientation politique, autonome, en mettant l'accent sur des valeurs de référence précises. L'alternative est très claire : soit on reconnait la production en tant que telle comme une valeur et on estime qu'elle doit coûter de moins en moins et s'améliorer constamment du point de vue de la qualité, soit on considère prioritaires les besoins de l'homme et de la femme qui sont obligés de travailler pour vivre.

Il ne s'agit pas de s'opposer en principe à des systèmes de production plus rationnels, à des produits qualitativement supérieurs, mais de reconstruire un système de valeurs qui corresponde aux besoins de la classe ouvrière et rejette les coûts sociaux qu'un nouveau système comporte.

Nous avons signalé que le système de la « qualité totale » entraîne une plus grande égalite parmi les travailleurs. Mais 1l ne taut pas oublier non plus qu'il stimule en meme temps des tendances corporatistes dans la mesure ou 1l prône l'identité entre les intérêts des travailleurs et ceux de l'entreprise dont la conséquence est l'acceptation d'un maximum de flexibilité et du lien entre les rétributions et les résultats obtenus par l'entreprise, etc. En outre, en ce qui concerne plus spécialement l'Italie, des problèmes qui ont toujours concerné la classe ouvrière dans son ensemble (l'emploi, les retraites, la fiscalité, etc.) ne seraient traités qu'au niveau parlementaire. Seuls les partis s'en occuperaient ou des syndicats instutionnalisés en dehors de tout contrôle des travailleurs.

Finalement, il faudrait réfléchir sur les expériences qui ont été faites non seulement au Japon, mais aussi aux Etats-Unis. Il est absurde que, alors qu'un «modèle » de production est en train de se répandre à l'échelle mondiale, les travailleurs ne connaissent pas ce qui se passe dans d'autres pays. Une telle connaissance est nécessaire pour esquisser tout projet de riposte unifiée '.

Juillet 1991

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