Nous publions des extraits d'un chapitre du livre Les Années maudites, dont l'original est en langue ukrainienne. Nous avions déjà signalé ce livre dans une note de lecture parue dans le n° 2 de notre revue. L'auteur est un communiste ukrainien oppositionnel qui a passé de nombreuses années en prison et dans les camps staliniens de déportation. Il n'a pas appartenu à l'Opposition de gauche, mais cela ne l'empêche pas de rendre hommage au courage de ses militants.
LA PROTESTATION DU TEMERAIRE
Au début de notre séjour à Vorkuta, notre situation était dans l'ensemble très difficile. Les conditions de vie étaient tout simplement insupportables, en raison d'une part du travail quotidien épuisant - qui était de dix heures et queiques fois plus -dans le puits de la mine ou en surface par moins 40°, souvent dans la tempête de neige, et d'autre part, des rations alimentaires de survie qui nous étaient accordées pour ce travail. Aucun de nous n'avait les forces suffisantes pour remplir les normes en vigueur. Nous étions tous sous-alimentés, nos rations ayant été encore réduites car nous ne remplissions pas les normes. Nos torces en étaient donc réduites d'autant et, ce qui est pire, nous vivions tous dans la peur d'un avenir encore plus difficile. Les conditions de ceux qui parmi les prisonniers étaient parvenus à être hébergés dans les baraques de bois, étaient plus ou moins supportables, mais pour ceux qui vivaient dans les grandes tentes (ce qui représentait à peu près la moitié des prisonniers), les conditions étaient tout simplement impossibles. Les prisonniers politiques, les criminels de droit commun, les récidivistes, les voleurs et les assassins . étaient intentionnellement mêlés.
Dans tous les locaux chauffés, (la cuisine, la cantine, etc.) on trouvait en tant que gardes de baraques, chefs de brigades et même « éducateurs », des criminels de droit commun, ou « ceux qui leur étaient proches socialement » selon le vocabulaire des autorités. Sans aucun doute poussés par les agents de la 3* section (le NKVD du camp), ces brigands faisaient preuve de la plus grande agressivité à l'égard des nouveaux venus, prisonniers politiques. Dans leur vocabulaire, le mot « trotskyste » indiquait ce dont ils avaient le plus grand mépris et ils se sentaient autorisés à faire subir les traitements les plus abjects à ces prisonniers, et à utiliser à leur égard des qualificatifs dont la grossièreté est impossible à reproduire. Que ce soit ouvertement ou en cachette, le vol de la nourriture et des biens des prisonniers politiques était un fait courant, largement toléré par les autorités du camp. Du moins, je n'ai pas le souvenir qu'une de ces brutes ait été jamais punie pour vol, bien que les prisonniers se soient plaints massivement aux autorités.
Nous étions complètement isolés du reste du monde. Nous n'avions ni journaux, ni livres, ni radio. Les livres que certains d'entre nous avaient apportés étaient confisqués lors de « fouilles de routine » si l'on n'avait pas pris la précaution de les cacher dans un endroit sûr. C'était insupportable pour ceux qui avaient l'habitude de lire des journaux et des livres (et ils constituaient 80 % des prisonniers de Vorkuta). Les trotskystes, dont la plus grande partie venait de camps d'isolement politique, en souffraient le plus durement. Ici, ils auraient pu avoir une plus grande possibilité d'utiliser la bibliothèque et d'accéder à la presse. Ils eurent par ailleurs à subir un coup particulièrement dur lorsque leurs femmes ou leurs compagnes, avec lesquelles ils étaient venus des camps d'isolement, furent séparées d'eux et logées dans les baraquements pour femmes. Le début de l'hiver polaire, avec ses continuelles pluies glacées, puis ses chutes de neige pendant lesquelles le travail continuait malgré tout, aggravait les conditions de vie déjà difficiles des prisonniers et provoquait chez eux un désir de lutte et de protestation. C'est ce qui fut pris en charge par les trotskystes qui permirent à ces sentiments de prendre une forme organisée et définie programmatiquement. Ils constituaient à Vorkuta le seul groupe vraiment organisé et développé politiquement.
A. Soljenitsine, s'étant inspiré pour de nombreuses parties de son livre, L'Archipel du Goulag, des souvenirs personnels de divers prisonniers qui se trouvaient souvent aux antipodes du Parti (le socialiste révolutionnaire S.E. Olitska), écrit que les trotskystes étaient empoisonnés par leur dogmatisme organisationnel et de groupe, ainsi que par leur tendance à l'exclusive et leur sentiment de supériorité politique et que, dans leur lutte contre la « prison d'un genre nouveau », ils ne s'unissaient pas aux autres groupes politiques ni aux représentants d'autres tendances politiques. Je ne sais pas. Il est possible que, dans les phases initiales de la lutte, et dans d'autres lieux d'exil ou d'isolement politique, une telle attitude d'isolement de principe se soit manifestée. Mais ce que j'ai vu et connu lors de ma propre expérience à Vorkuta, contredit tout à fait ce jugement sur la conduite politique des trotskystes. Ceux-ci s'adressaient à tous pour qu'ils participent activement à la grève de la faim et ils accueillaient tous ceux qui, au moins en principe, étaient d'accord avec le projet de mener une telle lutte. Avant de commencer la grève de la faim, ils avaient très activement et très vigoureusement mené une campagne d'agitation et d'organisation auprès de tous les prisonniers du camp. Parmi les membres du premier groupe dirigeant, il y avait non seulement des trotskystes, mais aussi des militants du groupe Centralisme démocratique et des sapronovistes (M. Minkov), un schutzbundiste autrichien (G. Fischer), des sociaux-démocrates ukrainiens (Bashlovka, Rivny) et des opposants ukrainiens (Zakhidny, Bahliuk, Tkach). Il y avait même un prêtre condamné pour espionnage. Les trotskystes non seulement ne l'avaient pas exclu, mais ils le traitaient comme un camarade.
Permettez-moi de dire quelques mots à mon sujet. Mes camarades de Vorkuta qui décidèrent de faire la grève de la faim savaient que je n'étais pas trotskyste et que je suivais, comme ils disaient en plaisantant, la « curie nationaliste ukrainienne ». Cependant ils n'ont pas cessé de m'exhorter à faire moi aussi la grève. Ils ne se préoccupaient pas des divergences d'opinion, mais comme me le dit Bakliuk, leur seule préoccupation était de s'opposer à la tyrannie par un effort commun. J'étais d'accord avec cela, mais je sentais qu'entreprendre une grève de la faim dans ces conditions équivalait à se suicider en toute conscience. J'en étais arrivé à cette opinion à la suite de discussions au sujet de cette grève de la faim que j'avais eues avec un certain nombre d'autres camarades : K.P. Tsykin, E. Helfer, H. Kytainer, I. Bogoras, B. Shvedov et d'autres qui ne participèrent pas à la grève de la faim. J'essayais de convaincre mes amis qu'entreprendre une grève de la faim dans les conditions dans lesquelles nous nous trouvions — dans un camp de concentration situé au pôle et coupé du reste du monde - était pour le moins faire preuve d'une certaine naïveté. Les camps soviétiques sont des camps de la mort. Ce ne sont pas des êtres humains qui sont à leur tête, mais de féroces robots sans cœur. Notre faim et nos souffrances non seulement ne les émouvraient pas, mais au contraire les mettraient dans une fureur encore plus grande et déchaîneraient des formes encore plus diaboliques de répression. Dans ces conditions, je n'étais prêt à faire la grève de la faim que s'il n'y avait plus d'autre solution que la mort. Et je ne pensais pas qu'on en était là.
Viktor Krainiy était le militant le plus actif et le plus zélé auquel je me sois affronté. Il essayait de me prouver que je n'étais pas politique. que je sous-estimais la portée politique de la grève de la faim et que les tchékistes, quels que fussent leur manque de cœur et leur mesquinerie, craignaient néanmoins les grèves de la faim. Il fondait son argumentation sur le fait que cela se pratiquait depuis plusieurs années dans le bagne politique de VerkhneUralsk où les prisonniers s'étaient vu reconnaître certains droits justement après une grève de la faim. Cela ne m'avait pas convaincu. Il était clair pour moi que mon ami vivait dans le passé : dans les années où les prisonniers étaient encore traités à peu près humainement. Nous étions désormais entrés dans une période complètement différente de terreur politique. L'attitude à l'égard des prisonniers et le rôle que devaient jouer les camps avaient fondamentalement changé. Viktor, et me semblait-il, ceux qui pensaient comme lui, ne tenaient pas compte de cela. Lors de notre dernière rencontre à la fin octobre, Viktor me lut le projet de déclaration collective adressée au Comité central du VKP(b), à Kalinin, Président du Soviet suprême d'URSS, et au Procureur général de l'Union soviétique. Ce projet avait été élaboré par les dirigeants de la lutte revendicative, qui avaient à leur tête Gevorkian. Alors que j'étais en train de prendre connaissance de ce projet de déclaration, Viktor essaya une dernière fois de me convaincre en me démontrant combien cette action avait été préparée jusque dans ses moindres détails et quelle serait sa portée politique.
Nous nous quittâmes bons amis. Je restais sur mes positions mais je lui dis que, comme beaucoup d'autres prisonniers politiques, je soutenais leurs revendications. En signe de solidarité, je ne serais pas allé travailler le jour du début de la grève et j'aurais observé un court jeûne symbolique. Je tins ma promesse quoi qu'il m'en coutât.
La grève de la faim commença vers la fin d'octobre 1936. La date exacte n'a pu en être précisée. Dans ses mémoires, un ancien prisonnier et participant à la grève de la faim, Edouard Dounet, écrit que la grève commença dans les derniers jours d'octobre 1936 (1). Une information reçue par Soljenitsine indique le 27 octobre. Mes souvenirs et quelques notes personnelles indiquent le 28. Néanmoins, on peut accepter sous réserve que la grève de la faim de Vorkuta a commencé le 27 octobre 1936.
A la veille de la grève, ses dirigeants appelèrent (illégalement bien sûr) les représentants de tous les groupes de prisonniers qui avaient donné leur accord pour participer à la grève, à une réunion dans l'un des plus vastes baraquements. Lors de cette réunion, on se mit finalement d'accord sur les détails fondamentaux de la grève de la faim et sur sa date. En même temps, le texte d'une déclaration au CC VKP(b), avec copie au dirigeant du CEC d'URSS, M. Kalinine, et au Procureur général de l'Union soviétique, fut discuté, ratifié et signé. La réunion était présidée par l'un des dirigeants du comité de grève, qui lut la déclaration à haute voix, donna des explications et répondit aux questions. Il était le dirigeant et le théoricien du groupe trotskyste, Gevorkian, plus connu sous le nom de Socrate. Il était l'ancien secrétaire du Comité central du Parti communiste arménien, philosophe de formation (il avait achevé ses études à la Faculté des Sciences sociales de l'Université de Moscou) et avait été l'un des dirigeants du Centre trotskyste de Moscou de 1926 à 1928. D'après Krainiy, Gevorkian était aussi le principal rédacteur de la déclaration avec les revendications des prisonniers.
Cette déclaration, adressée au CC VKP(b), est un document très important dans l'histoire de la lutte politique contre la tyrannie stalinienne, en général, et dans l'histoire de la lutte politique dans les prisons et dans les camps de concentration, en particulier. Ce serait une catastrophe si l'on découvrait que ce document unique a disparu avec ses auteurs en 1938, l'année de la terreur. Peut-être, est-elle conservée dans les archives du Comité central ou dans le bureau du Procureur général et sera-t-elle publiée dans un avenir lointain. En attendant, je vais essayer de donner, dans mon propre langage, au moins le sens fondamental et le contenu de cette déclaration.
Je le fais a partir des mémoires citées plus haut d'Edouard Dounet (Iv. Ivanov) et, sur la base de lettres qu'il m'adressa, de lettres d'un autre camarade, A. Tsurychenko, à E. Dounet, aussi bien que de déclarations de témoins publiées par Soljenitsine dans son livre L'Archipel du Goulag, et enfin de mes propres souvenirs.
La déclaration commençait par une longue introduction. En s'appuyant sur de nombreux faits historiques et sur des généralisations théoriques, elle démontrait comment la faction stalinienne du Parti communiste était responsable du Thermidor et de la trahison des idéaux de la révolution socialiste par la destruction des marxistes-léninistes. Il montrait comment cette faction avait transformé la dictature du prolétariat en dictature d'une bureaucratie nouvellement formée sur le prolétariat et la paysannerie et comment cette bureaucratie parasite assoiffée de pouvait avait transformé l'Etat des Soviets en un Etat policier de type fasciste. La nature d'un tel Etat, déjà clairement évidente à partir de nombreux crimes, avait été révélée de manière flagrante lors de la dernière provocation, la procédure engagée contre Zinoviev, Kamenev et les autres. Le meurtre des dirigeants de la Révolution prolétarienne, ce grand crime historique, la trahison des idéaux d'Octobre, toute la responsabilité de cela en incombait, aux yeux du prolétariat, à « Staline » , le « félon sanglant de la révolution », et à ses complices, lagoda et Ezhov. Ces « oprichniki » (2) avaient rendu les conditions de vie dans les camps tellement difficiles qu'elles ne pouvaient être supportées plus longtemps. C'est pourquoi les prisonniers du camp de Vorkuta qui avaient signé de leur nom ce document pour protester contre les conditions de vie insupportables du camp, commençaient une grève de la faim et exigeaient : 1. la séparation des prisonniers politiques d'avec les criminels de droit commun ; 2. l'abolition des privilèges qui existaient encore et qui permettaient aux traîtres d'occuper des postes plus élevés (chefs de brigade, contrôleurs des travaux, éducateurs, etc.) que ceux des prisonniers politiques. 3. l'affectation dans un travail selon la profession de chaque prisonnier. Si cela se révélait impossible, il fallait tenir compte, lors de l'affectation à un travail, des capacités physiques et de l'état de santé de chaque prisonnier ; 4. la normalisation des rations alimentaires, indépendamment de normes atteintes : 5. l'application totale de la législation du travail (journée de huit heures, salaire pour le travail accompli, jours fériés) ; 6. le droit pour les prisonniers d'acheter de la nourriture et des produits d'usage courant au magasin du camp avec l'argent de leur salaire ; 7. le droit d'entretenir une correspondance régulière avec leur famille ; 8. le droit pour les couples mariés de vivre ensemble à l'intérieur du camp ; 9. le droit de s'abonner à des journaux et des revues publiés en
Union soviétique.
Telles sont les revendications fondamentales formulées dans cette déclaration, que moi-même et d'autres avons conservées en mémoire. Le texte se terminait par un avertissement disant que les signataires ne mettraient fin à cette grève que lorsque leurs revendications seraient satisfaites.
La nouvelle de la déclaration de grève se répandit à travers tout Vorkuta, auprès de 3 000 personnes, avec la rapidité de l'éclair. Environ 400 personnes déclarèrent officiellement qu'elles se joignaient à la grève. Mais l'effet produit par la déclaration fut en fait beaucoup plus grand. Les 400 qui refusaient de se nourrir et qui n'allèrent pas travailler comme à l'accoutumée, furent rejoints par de nombreux prisonniers en un acte conscient de solidarité et, probablement, par bien d'autres encore, qui manifestèrent ainsi un sentiment spontané de révolte. Le fait que près d'un millier de prisonniers ne se présentèrent pas au travail prit totalement par surprise l'administration du camp. Les chefs de colonnes, les contrôleurs du travail couraient de baraque en baraque, de tente en tente. Ils essayaient d'expliquer, hurlaient des menaces, criaient, donnaient des ordres à la cantonnade, mais ne faisaient que se heurter à l'attitude résolue et calme des grévistes de la faim qui semblaient indifférents aux menaces et décidés à tout. De temps en temps, les grévistes se limitaient à dire calmement aux harangueurs déchaînés que les raisons de la grève de la faim et les revendications étaient connues de la 3º section (c'est-à-dire du NKVD du camp) et des instances les plus hautes.
Après s'être ressaisie, l'administration du camp fut bien obligée d'admettre le fait, tenu jusqu'alors secret, de la grève de la faim et attendit les ordres de Moscou. Au bout de trois jours, le premier groupe de ceux qui avaient déclaré individuellement qu'ils commençaient la grève de la faim retournèrent au travail. Quelques jours plus tard, le reste des participants par solidarité ou spontanéité, arrêta la grève. Seuls ceux qui avaient signé et qui évidemment croyaient à un succès décisif de leur action, continuaient la grève. Une semaine plus tard, tous les grévistes de la faim furent transférés des baraquements collectifs et regroupés à l'écart du reste du camp dans deux ou trois grandes tentes situées au bord de la rivière Vorkuta. Un garde fut mis en faction et l'accès des tentes fut interdit. Après environ 15 jours, les grévistes de la faim commencèrent à être transportés hors du camp par groupes séparés. Nous apprîmes bientôt qu'ils avaient été transférés à Syr laga. Il y avait eu là une fois une tentative d'ouverture d'un nouveau puits de mine, mais pour des raisons techniques et naturelles, le travail avait été interrompu et les prisonniers transférés à la mine de Vorkuta. Les tentes, les baraquements et les cabanes Lour isoler les grévistes de la faim. abandonnés furent utilisés Le NKVD comprenait que, de toute évidence, la lutte serait longue et dramatique : il ne voulait donc pas qu'elle ait lieu au cœur du camp de Vorkuta. C'est pourquoi il fut décidé d'expédier les grévistes dans la toundra désertique. Syr laga était l'endroit qu'il fallait.
Cependant, les nouvelles de Syr laga nous parvenaient régulièrement. Elles arrivaient par l'intermédiaire du personnel médical du service de santé qui se rendait chaque jour là-bas. De la même manière, presque chaque jour, l'un des participants à la grève, obligé d'arrêter son jeûne en raison de son état de santé, était ramené au camp. D'après ces sources d'information, nous apprimes que certains des grévistes commençaient à être nourris de force à l'aide de tubes par lesquels ont leur faisait avaler un liquide, certains à partir du 15e jour, d'autres à partir du 20º. Au début, les grévistes luttèrent autant qu'ils le purent, en ne prenant pas de nourriture et empêchaient l'insertion du tube. Puis l'opération pour les forcer à se nourrir fut exécutée brutalement et même à l'aide des gardes. Plus tard, lorsque les grévistes de la faim furent complètement épuisés, ils ne purent résister plus longtemps et l'opération consistant à les nourrir grâce au tube put être effectuée en toute tranquillité.
Les moments dramatiques de la grève commencèrent alors. Le 3e mois de jeûne s'était achevé et personne n'avait réagi de quelque manière que ce soit aux revendications contenues dans la déclaration des grévistes. Une fois ou deux, le chef de la 3ª section, Nikitine, fit le tour du camp, accompagné du chef des opérations de sécurité du camp, Uzkov, du chef de la Section politique secrète (SPO) et du policier Poberezhets. Nikitine proposa aux grévistes d'arrêter de « se conduire comme des imbéciles » : de toute façon, il n'accorderait aucune attention à leurs revendications. Les grévistes répondirent à cette insulte par des cris d'indignation : « Fous le camp, monstre innommable ! »
Uzhov s'approcha alors d'eux et leur dit entre ses dents, avec une haine non dissimulée : « Vous pensez peut-être que l'Europe entendra parler de votre grève de la faim et vous prendra sous sa protection ? Imbéciles ! N'y comptez pas ! Nous nous foutons de l'Europe ! » (3).
Dans les tentes et les cabanes de terre de Syr laga, le froid était terrible. Les petits poêles de fonte primitifs ne donnaient qu'une faible chaleur. Les lits faits d'une planche recouverte d'un matelas ne conservaient aucunement la chaleur et les planches étaient terriblement dures pour les os des prisonniers. Les grévistes, semble-t-il, souffraient davantage du froid et de la dureté des lits que de la faim. Beaucoup de camarades ne purent supporter ces souffrances. Le cœur de bon nombre d'entre eux commença à donner des signes de faiblesse ; d'autres commencèrent à respirer avec difficultés. Certains eurent des crises d'hystérie et beaucoup perdirent conscience. Les dirigeants de la grève annoncèrent officiellement que celui qui sentait que ses forces l'abandonnaient, avait moralement le droit d'arrêter la grève. Beaucoup suivirent ce conseil et arrêtèrent leur jeûne. Mais d'autres, en ne tenant aucun compte de leur état de santé critique, ne cessèrent pas la grève et n'abandonnèrent pas leurs camarades. Cela provoqua la mort de plusieurs d'entre eux. Ma mémoire a gardé le souvenir d'un seul nom : l'ingénieur Semen Voronine de Moscou, homme à la fois cultivé et d'une grande fermeté de principes.
Un jour de février, ou plus précisément, une longue nuit polaire, lorsque le soleil n'apparaît même plus à l'horizon de Vorkuta, Sergei Sedov, le plus jeune des fils de Trotsky, fut enlevé à l'improviste de l'une des tentes des grévistes de la faim. Cet événement fut tragiquement ressenti par les habitants de Syr laga. Ce fut un moment terriblement dramatique. Sergei déclara qu'il refusait d'aller où que ce fût. Tous les grévistes protestèrent avec véhémence. Néanmoins, les agents de la Tchéka entrèrent dans la tente avec une escorte, soulevèrent brutalement Sergei, le placèrent sur un brancard et l'emmenèrent.
LE DENOUEMENT DE LA TRAGEDIE Jusqu'à la fin septembre, il régna dans le camp un calme relatif et un rythme régulier de production quotidienne. Le noyau principal des trotskystes reprit lentement un cours de vie « normal » après les 130 jours de grève de la faim. Certains d'entre eux commencèrent même à faire des travaux légers. De nouveaux prisonniers étaient arrivés des camps d'Ukhta-Pechorsk. Ils apportaient avec eux des nouvelles fraîches. Nous apprimes tout d'abord que le camp de Solovki avait été fermé pour une raison encore inconnue et , que tous les prisonniers de Solovki avaient été transférés au camp d'Ukhta-Pechorsk. Cette nouvelle me parut particulièrement importante car je savais que presque tous les talents politiques, littéraires et universitaires d'Ukraine avaient été emprisonnés à Solovki. Mykola Zerov, Pavlo Fylypovych, Mykola Kulish, Hryhorri Epik, Valeriian Pidmohylny, Les Kurbas - fondateur et directeur du théâtre moderne d'Ukraine, « Berezil », les poètes Ievhen Pluzhnyk (à cette époque, je ne savais pas encore qu'il était mort), Geo Shkurupii, Klym Polishchuk, l'historien et académicien Matvii lavorsky, l'ancien commissaire du peuple aux finances de la République d'Ukraine, M. Poloz, et bien d'autres. Qu'allaient-ils devenir ? Allais-je les rencontrer à Vorkuta ? Je tournais sans cesse ces pensées dans ma tête. Puis d'autres nouvelles nous parvinrent qui assombrirent, s'il était encore possible, davantage l'horizon. Un prisonnier qui venait d'arriver nous dit à Bagaraz et à moi l'incroyable histoire de levhen Hirchak, célèbre journaliste du Parti dans les années 20. Il avait été arrêté après que Shrypnyk s'était suicidé en juillet 1933. Il avait été le bras droit de Skrypnyk. Je n'avais rien su du destin de celui-ci. Et c'est dans ce camp qu'un nouveau venu nous dit que Hirchak avait été emprisonné dans le même camp que lui (quelque part dans la région de Chibiu ou de Kotlas). Il était connu par tout le monde parce que jusqu'à son arrestation il avait été Commissaire du peuple délégué à l'Education de la République d'Ukraine, et publiciste bien connu, mais surtout parce qu'il arriva muet au camp. Il avait perdu la parole - semble-t-il — à la suite d'une dépression nerveuse due aux interrogatoires. Malgré cela il avait été envoyé au camp où il fut obligé de travailler tous les jours.
Un jour d'été 1937, soudainement, il bouleversa le camp par l'acte suivant. Il se procura un clou ou un instrument aigu, ouvrit sa chemise et grava sur son corps en lettres majuscules : STALINE. Puis il sauta hors de son lit, se mit au centre du baraquement plein d'un air méprisant et exhiba son corps afin que tous les autres puissent le voir. Cela eu un effet inimaginable. Puis un miracle se produisit. Hirchak, qui jusqu'alors avait été muet, prononça d'une voix forte et claire : « S-t-a-l-i-n-e ! » et éclata d'un long et horrible rire de fou. Il fut bientôt amené à l'infirmerie. Il fut ensuite envoyé à l'asile de fous où, selon toute vraisemblance, s'achevèrent les jours de ce personnage exceptionnel dans l'histoire de la politique et de la culture de l'Ukraine des années 20.
Ievhen Hirchak était très connu comme journaliste en Ukraine avant la révolution. Il était parvenu au bout de l'échelle en tant que porteparole de la ligne générale du Parti et bras droit de Skrypnyk de 1925 à 1933. Il avait reçu cette promotion en particulier à la suite de sa lutte contre l'opposition nationaliste dans le PC ukrainien, à la tête duquel se trouvaient alors l'ancien commissaire du peuple à l'Education d'Ukraine et membre du Comité central du PC ukrainien, Oleksander Shumsky, K. Maksymovych, membre lui aussi du Comité central, et le principal promoteur de la discussion sur la littérature et éminent écrivain, Mykola Khyvylovy. Les articles de Hirchak étaient, avec ceux de Skrypnyk et d'Andrii Khvylia, dirigés contre cette opposition et ceux « qui divisaient le parti » et ils étaient considérés comme l'expression de la ligne du parti lui-même. Il avait un rang assez élevé dans l'appareil administratif et dans le parti : Commissaire délégué du peuple à l'Education et, je pense, l'un des délégués principaux de la section de propagande culturelle du Comité central du parti. Lorsque Skrypnyk, le Commissaire du peuple à l'Education, fut accusé de déviationnisme nationaliste et se suicida en signe de protestation, Hirchak devint automatiquement un « ennemi du peuple » et fut arrêté. Il survécut aux épreuves surhumaines des interrogatoires du NKVD, mais perdit l'usage de la parole. Quelle haine profondément ancrée avait-il da accumuler contre le tyran principal pour être capable, dans son isolement mental, de graver ce nom sur son corps et de finir sa vie dans un rire fou d'exécration.
Je connaissais personnellement Hirchak. J'avais eu plusieurs fois l'occasion entre 1929 et 1933 de le rencontrer ainsi que de l'observer de loin. C'était un ami intime de Sava Bozhko, que je connaissais très bien aussi depuis ma jeunesse et qui dans les années 20 avait été un romancier très connu, puis arrêté et oublié. Lorsque je partis pour Kharkov en 1929, je vécus pendant quelques mois chez Bozhko, dans son appartement de célibataire, au 118 de la rue Sverdlov. J'y rencontrai là Hirchak deux ou trois fois. En privé, il était très agréable et très gai, et il ne prenait pas de grands airs. Ii était, comme disent les Russes, un « dusha paren », un brave type. Il aimait beaucoup rire et boire. Cependant, je n'éprouvais personnellement aucune sympathie pour lui car il était un porte-parole officiel de ce camp idéologique avec lequel je n'étais pas d'accord.
Je vis Hirchak pour la dernière fois, je pense, à la fin de l'été 1932. L'académicien Otto Juliovic Shmidt, le célèbre explorateur de l'Arctique, visitait Kharkov à ce moment. Mykola Trublaini, un jeune écrivain ukrainien et par la suite auteur de romans d'aventure, avait participé à une des expéditions de Shmidt au pôle Nord. A l'initiative de Trublaini et grâce aux efforts de la maison d'édition Jeune Bolchevik dont il était l'auteur le plus important, avec la bénédiction du Commissariat à l'Education, une splendide réception fut organisée pour l'académicien Shmidt au restaurant Dynamo. Ce fut levhen Hirchak qui, en tant que Commissaire délégué à l'Education, représenta le Commissariat et présida la réception. Outre certains universitaires éminents, de nombreux écrivains avaient été invités. La plupart de ces écrivains faisaient partie du groupe réuni autour de Mykola Khvylovy. Je me rappelle que. outre le « romantique troublé » luimême, étaient présents : M. Kulish,
O. Vyshnia, P. Tychyna, O. Dosvitnii, M. Ialovy, Iu. Ianovsky, H. Epik, V. Musik et d'autres encore. Hirchak était assis à côté de Shmidt ; de l'autre côté se tenait Khvylovy. Après l'ouverture officielle et le discours de Hirchak, nous bümes et mangeâmes en grande quantité et un grand nombre d'autres discours furent prononcés, bien souvent par des gens qui étaient assez ivres. Khylovy fut l'un des premiers à prendre la parole. Après lui et sur le ton de la plaisanterie, parlèrent Vyshnia, Kulish, le professeur Sokoliansky et beaucoup d'autres. Une seule personne - Tychyna - resta assis toute la soirée son verre à la main, et apparamment il ne but pas de toute la soirée, contemplant la joyeuse compagnie et souriant béatement. L'académicien Shmidt, en réponse aux nombreux toasts, parla tout d'abord en termes affectueux de son jeune compagnon de voyage Mykola Trublaini. Puis il exprima sa gratitude la plus profonde à l'égard de ceux qui avaient organisé la réception et souligna que la littérature ukrainienne ne lui était pas totalement inconnue. Tout d'abord parce que sa femme était ukrainienne et qu'elle était une lectrice avide de la littérature ukrainienne. Se tournant vers Khvylovy, Shmidt dit que depuis longtemps il connaissait en particulier ses œuvres, que sa femme lisait et traduisait pour lui. Aussi se considérait-il intellectuellement comme un vieil ami de Khvylovy. Lorsque Shmidt prononça ces mots, les présents se levèrent et les saluèrent par un tonnerre d'applaudissements.
Un grand autocar nous ramena de ce restaurant de banlieue à Kharkov : nous constituions un groupe amical et bruyant. J'étais assis dans la partie du car où se trouvait Mysik. Face à nous se trouvaient Khvylovy et Hirchak qui discutaient avec animation. Khylovy parlait à Hirchak sur un ton familier, l'appelant Zhenia, et Hirchak l'appelait Khvylovy Kolia. Je fus surpris d'une telle attitude de la part de ces deux anciens opposants idéologiques irréductibles. De cette discussion que je ne pouvais pas comprendre du tout, je ne retiens qu'une phrase prononcée par Hirchak et qui est restée gravée dans ma mémoire : « Kolia, tu peux te rappeler ceci et en être sûr, nous remplirons totalement notre devoir à l'égard du peuple et de l'histoire ».
Tout ce que cela voulait dire, je n'essayais même pas de le tirer au clair. J'avais cependant gardé dans ma mémoire ce souvenir de Hirchak. La nouvelle de sa fin tragique au camp de Ukta-Pechorsk ne pouvait donc manquer de me bouleverser.
Notes :
(1) Iv. Ivanov, pseudonyme de E. Dounet, in Sotsiialistischeskii Vestnik, nos 4-5,
20 mai 1948.
(2) Gardes du corps du tsar Ivan VI, prototype de police secrète.
(3) Après avoir effectué des recherches concernant cette déclaration d'Uzkov, qui fit rapidement le tour des prisonniers de Vorkuta et atteignit A.Soljenitsine sous une forme légèrement différente (v. L'Archipel du Goulag), notre conclusion est qu'Uzhov dit littéralement : « Nous crachons sur l'Europe ! ».