RARES sont les analyses générales des pays de l'Est, des sociétés régies par le « socialisme réel », émanant d'opposants de ces pays soucieux d'appliquer à cette étude la méthode marxiste. Incontestablement, le livre de Rudolf Bahro, L'Alternative (1), a été, de ce point de vue, un événement. S'il est trop tôt pour pronostiquer quel sera son effet en profondeur dans les pays dits socialistes, il est d'ores et déjà avéré que sa traduction dans les principales langues européennes a été un tremplin pour de fructueuses discussions en Europe occidentale.
Ces discussions sont loin d'être épuisées au moment où paraît en traduction française (2) l'ouvrage de Petr Uhl, opposant tchécoslovaque de longue date, militant de la Charte 77 et du VONS, se réclamant du marxisme-révolutionnaire, actuellement emprisonné. Comme Bahro, Uhl place son analyse sous le signe d'une tradition marxiste que tout oppose à celle des gouvernants et idéologues officiels des pays de l'Est. La confrontation des thèses et analyses que proposent ces deux ouvrages fondamentaux, produits l'un et l'autre d'une réflexion de plusieurs années, ne peut donc être que stimulante. D'autant plus qu'au-delà des différences substantielles entre l'expérience personnelle et politique du « socialisme réel » de ces deux auteurs, on relève à la lecture de leurs ouvrages des convergences tout à fait frappantes.
LE « PROTOSOCIALISME » Le fondement de L'Alternative est une analyse tout à fait originale des pays de l'Est comme sociétés « protosocialistes », représentant un « état larvaire » du socialisme. Bahro explicite longuement ces qualifications en insistant sur le fait que ces sociétés n'ont pas « dépassé l'horizon de la société de classes », où elles sont bloquées à un stade et dans une forme qui empêche absolument qu'on les considère comme transitions vers un socialisme authentique, pour ne pas parler de la société communiste. Elles sont bloquées dans cette forme parce qu'elles perpétuent et reproduisent une forme de la division du travail qui en fait d'un point de vue anthropologique général, malgré leur singularité historique, une sorte de « décalque » des sociétés capitalistes. Sur ce plan, l'analyse de Bahro se rapproche beaucoup aussi de celle de son compagnon Robert Havemann (3). Ces sociétés sont bloquées pour une seconde raison fondamentale dont Bahro met en évidence l'articulation dialectique avec la précédente, parce qu'elles reposent sur le renforcement de l'Etat, et non sur son dépérissement ; parce qu'elles sont héritières de la révolution d'Octobre qui, selon Bahro, a scellé le destin de l'utopie marxiste au XX* siècle en bifurquant vers l'étatisme, en tournant le dos au concept de la « Commune », de la démocratie communiste-communautaire tel que l'entendait Marx dans ses écrits les plus chargés d'utopie, au sens le plus éminemment positif du terme.
UN VERDICT
Contentons-nous pour l'instant de ce résumé succinet du point de départ de Bahro pour le confronter aux thèses de Petr Uhl. Tout comme l'auteur de L'Alternative, l'opposant tchèque rejette catégoriquement toutes les analyses que nous qualifierions volontiers d'analogiques, c'est-à-dire qui s'efforcent de réduire les sociétés dites socialistes à une reproduction pure et simple des sociétés capitalistes, qui les analysent en termes de « retour au capitalisme » ou de « capitalisme d'Etat » d'un type nouveau. Comme Bahro, Uhl voit dans ces sociétés une production historique, une forme historique dont il convient de décrypter la spécificité.
Comme Bahro, il insiste sur le caractère présocialiste, donc non-socialiste de ces sociétés. Comme lui, il fonde cette appréciation sur l'examen des rapports sociaux qui perpétuent l'exploitation et l'aliénation du travailleur, les relations de domination et de subordination, le maintien et le développement des différentes formes de fétichisme. « Au bout de trente années de pouvoir, écrit-il, la bureaucratie n'a rien changé de fondamental dans la position des travailleurs » et ce constat, sous sa plume, a le sens d'un verdict concernant la nature même de cette société.
Sans doute, chez Bahro, les prémisses anthropologiques générales de l'analyse du « socialisme réel », d'une analyse dont le fil conducteur et l'horizon ne sont rien moins que le destin de la culture (civilisation) humaine en général, sontelles plus constamment et solidement étayées que dans les textes de Petr Uhl qui sont plus directement politiques dans leur expression et leur visée. Mais l'essentiel est assurément cette volonté commune aux deux auteurs - et qui rejoint des débats brûlants dans le mouvement ouvrier d'Europe occidentale — de renouer le fil avec l'inspiration antiétatique du programme communiste fondamental, avec ces notions de base du programme de Marx que / sont l'abolition de la division du travail et la suppression de l'aliénation du producteur à ses produits. Ce retour à Marx, Uhl aussi bien que Bahro ne l'entendent pas comme une simple réactivation d'idées de base projetées vers un avenir indéfini, mais comme le fondement d'un changement de cap actuel pour les pays qui se réclament du socialisme. Cette réactivation de l'utopie marxienne pour le présent se fonde sur une analyse du niveau de développement atteint par les forces productives dans ces pays qui est largement commune aux deux auteurs (voir les passages dans
PETR UHL, RUDOLF BAHRO les deux ouvrages concernant l'automation, les perspectives de développement de la démocratie socialiste liées à l'essor de l'audio-visuel, par exemple, ou encore leurs réflexions sur la réduction du temps de travail).
UN RAPPORT DIRECT
Uhl note qu'en Tchécoslovaquie, « La révolution socialiste a limité à l'expropriation de la bourgeoisie son caractère prolétarien », et c'est là une des clés de son raisonnement. « Car, ajoute t-il, l'idée « originale » du socialisme, c'est l'instauraton d'un rapport « direct » (c'est nous qui soulignons) entre les producteurs et les moyens de production ». C'est très exactement la même leçon que tire Bahro de plus d'un demisiècle de « socialisme étatique ».
Pour être plus précis, on relèvera chez le marxiste est-allemand comme chez le tchèque des objections au départ très semblables à ce qu'ils considèrent comme la théorie trotskyste « orthodoxe » (4) (et que Bahro rapporte de manière très schématique) et au concept d'Etats ouvriers dégénérés ou déformés tel que l'entendent les organisations trotskystes. Uhl s'insurge contre le fait que l'on puisse attribuer le qualificatif d' « ouvrier » à un Etat comme celui qui préside aux destinées de la Tchécoslovaquie et qui, jamais, depuis 1948, n'a été aux mains des ouvriers dont il perpétue l'exploitation, même s'il admet que l'arrivée au pouvoir des communistes à cette époque s'est appuyée sur une forte mobilisation de la classe ouvrière tchèque et slovaque. Bahro, tout en rendant hommage au passage à La Révolution trahie de Trotsky, refuse le concept de « couche parasitaire » pour caractériser la bureaucratie, et ceci d'autant plus radicalement qu'il rejette, comme nous le verrons plus loin, le concept de classe ouvrière appliqué au « socialisme réel ».
97 Contentons-nous pour l'instant de relever sous sa plume une formule expressive que ne rejetterait sans doute pas Petr Uhl : « Le bureaucratisme a depuis longtemps cessé d'être une couche de peinture de couleur différente badigeonnée sur le fond (...)».
Ces objections en déterminent naturellement d'autres concernant la notion d'une « révolution politique » telle que l'entendent les organisations trotskystes. Bahro plaide en faveur d'une révolution « culturelle » qui n'est rien moins qu'un changement d'orientation au plan de la civilisation elle-même, comme le montre sa critique du « productivisme » du « socialisme réel », de la « politique de croissance » qui y prévaut : « D'une façon générale, écrit-il, il faut apprendre à interpréter l'idée même de progrès d'une manière radicalement différente de celle à laquelle nous sommes habitués ». Cette vision globalisante explique sans doute qu'il ne s'attarde pas outre mesure sur les conditions politiques d'un renversement des appareils dominants dans les pays de l'Est, pas davantage que sur la définition d'une stratégie ou d'un programme pour ce renversement. Sur ce plan, ses formulations sont souvent vagues voire contradictoires, oscillant entre l'idée d'une simple « refonte » du pouvoir politique et celle d'un renversement total de perspectives qui permette « la participation de tous les individus aux commandes du procès de reproduction ». Son analyse oppose en permanence « le peuple » aux « fonctionnaires du parti », à la « bureaucratie », (ses formulations, sur ce plan se rapprochent beaucoup de celles des animateurs du KOR polonais, par exemple), mais sa définition de cette bureaucratie en termes sociaux demeure! des plus floues. C'est sans doute que, pour lui, ce problème est de peu d'intérêt, car, dit-il, « Les affrontements à l'intérieur de notre société ne peuvent être considérés d'après les catégories des contradictions de classe traditionnelles. Le sujet du mouvement d'émancipation est à chercher dans les éléments énergiques, créatifs de toutes les couches de la société et dans tous les domaines ».
Petr Uhl est bien d'accord avec Bahro pour récuser l'idée selon laquelle la révolution nécessaire dans les pays de l'Est se réduirait au renversement d'une mince couche de bureaucrates usurpant le pouvoir, toutes choses demeurant égales par ailleurs. « La classe ouvrière, écrit-il, devra détruire la structure bureaucratique à tous les niveaux et dans tous les domaines de la vie sociale ». Comme Bahro, il définit l' « antagonisme dominant » dans la société tchécoslovaque comme celui qui oppose le « centre bureaucratique dirigeant » au « peuple travailleur ». Mais, s'il insiste sur le fait que le renversement de la bureaucratie doit s'enraciner dans « un changement social radical », partant des rapports de production et débouchant sur un renversement total de la structure politique de la société (du rapport entre les individus, les classes et l'Etat, entre l'économique, le social et le politique), s'il insiste sur les conséquences culturelles de cette révolution (vie privée / vie publique, statut de la famille, rapport entre les sexes, etc), c'est en soulignant très nettement que « ce n'est pas une révolution sociale au sens classique du terme »*. Et il explicite ce propos en affirmant - conformément cette fois à l'analyse trotskyste — : « Parce que nous ne reconnaissons pas à la bureaucratie le caractère d'une classe sociale, nous ne reconnaissons pas non plus à la révolution antibureaucratique le caractère d'une révolution sociale classique ». Pour l'essentiel, son ouvrage s'attache à définir le contenu économique, social, politique et culturel de cette révolution « non classique », en saisissant le fil (*) C'est nous qui soulignons.
conducteur de l'autogestion dont il s'efforce de définir la visée stratégique et le contenu programmatique qui permettraient de sortir ces sociétés « présocialistes » hautement « instables » comme formes historiques, ainsi qu'il le note au début de son ouvrage. On remarquera donc que, tout en s'inscrivant dans la tradition trotskyste, Petr Uhl insiste sur la dimension sociale et culturelle de la révolution politique. Comme il l'écrit excellement, il s'agit d'une « révolution politique qui abolira les obstacles sociaux à la marche vers une société sans classe », ou encore « avant tout, dans ses conséquences, une révolution culturelle ». Ce point, répétons-le, est essentiel; à plusieurs titres : d'abord, il s'agit d'affirmer que cette révolution est une lutte politique, c'està-dire une lutte dont le pouvoir est l'enjeu, une lutte où s'affrontent le monopole de pouvoir de la bureaucratie dans la société et l'Etat (avec les formes de domination monolithiques et autocratiques qui en découlent) et les masses travailleuses qui, lorsqu'elles entrent en lutte, développent leurs propres organisations. Que toute dynamique d'auto-organisation des masses dans les pays de l'Est porte en germe celle de la dualité de pouvoir entre les organes d'auto-organisation et l'appareil politique de la bureaucratie, c'est ce que les événements polonais de l'été et l'automne 80 montrent clairement. Sur ce plan, le concept de la révolution politique tel que le conçoit Petr Uhl s'oppose absolument aux chimères d'un compromis historique stratégique, durable, entre la bureaucratie et le « mouvement » que nourrissent certains maîtres à penser de l'opposition en Pologne.
Ensuite, il s'agit d'affirmer que si le programme de la lutte contre la bureaucratie est bien celui d'une révolution et non d'un superficiel coup de balai qui remplace un Gierek par un Moczar, d'un « replâtrage », le programme de
PETR UHL, RUDOLF BAHRO cette révolution est infiniment spécifique : le politique y est, en tous points, la clé du social, de l'économique, du culturel. Il ne s'agit pas de remplacer le pouvoir d'une classe par celui d'une autre, de passer d'un mode de production à un autre : il s'agit de passer d'une société d'où la base économique du capitalisme a été balayée par la poigne de fer et les méthodes despotiques du stalinisme, d"une société présocialiste hybride et dépourvue de tout avenir historique, au socialisme démocratique fondé sur l'auto-organisation des travailleurs. C'est cette spécificité des sociétés •présocialistes qui surdétermine le caractère politique de la révolution dont Petr Uhl formule le programme: les phénomènes d'exploitation du travail, d'aliénation, d'oppression qui y existent et s'y reproduisent renvoient d'emblée à des rapports politiques (et non économiques comme dans la société capitaliste), à la domination de la bureaucratie, au rapport entre l'Etat et la société.
C'est un point sur lequel la position fondamentale de Petr Uhl apparaît plus cohérente que celle de Bahro, même si ses développements à ce propos demeurent quelque peu elliptiques. Notons tout de même l'évidente convergence de leur position lorsqu'il s'agit d'insister sur la dimension « avant tout » culturelle de la révolution antibureaucratique, d'une certaine façon. Il faut entendre par là, entre autres choses, que le socia( lisme véritable — pour ne rien dire du communisme — c'est bien plus et autre chose que la simple croissance des forces productives, et même un certain « niveau de vie », c'est un choix de civilisation. Il est bien évident que ce n'est pas par hasard que les deux premiers « dissidents » à poser cette question dans sa pleine dimension marxiste soient issus de deux pays plus fortement industrialisés que la moyenne du bloc « socialiste ».
Enfin, mettre en avant le facteur politique et culturel dans la révolution antibureaucratique, c'est placer au premier plan le facteur historique subjectif, la dimension de la praxis humaine, contre tout fatalisme historique, tout pessimisme du « goulag éternel ». Uhl et Bahro ont payé de plusieurs années de prison cet optimisme historique, ce refus de considérer comme « bloquées » dans les glaces du totalitarisme les sociétés présocialistes. Les événements polonais leur donnent raison, mille fois raison.
LA NECESSITE HISTORIQUE
Gardons-nous, pourtant, d'insister trop unilatéralement sur les convergences de nos deux auteurs. Nous avons relevé plus haut que Bahro éludait la définition sociale de la bureaucratie tandis que Uhl insistait sur le fait qu'elle ne pouvait être considérée comme une classe sociale. Cette différence ne recouvre pas de simples variations sémantiques, mais bien une divergence qui peut être de longue portée. Bahro, en effet, dans la première partie de son ouvrage, insiste longuement sur le fait que le destin de la Révolution russe était absolument scellé_par les conditions de cette révolution, et il fait sans ambages de Staline et de la bureaucratie les agents d'une nécessité historique : « La prise du pouvoir par les bolcheviks, écrit-il sans détour, ne pouvait mener à aucune autre structure sociale que celle que nous avons aujourd'hui ». On comprend aisément, dès lors, que la définition sociale de cette bureaucratie soit une question qui ne le passionne pas : l'essentiel est, pour lui, de la qualifier par son rôle d'agent historique inévitable pendant toute une époque, mais qui, aujourd'hui, enfonce profondément les sociétés développées du « socialisme réel » dans l'impasse.
On ne trouve pas trace, par contre, chez Petr Uhl, de ce fatalisme historique. S'il prend une nouvelle fois ses distances vis-à-vis du trotskysme « orthodoxe » en affirmant que « La dégénérescence de l'URSS a commencé à une époque où Trotsky était un des principaux personnages du régime » — et de mettre en avant la répression de l'insurrection de Kronstadt —, il ne présente jamais le stalinisme comme un phénomène inéluctable. Pour lui, il ne fait pas de doute qu'une autre voie était possible pour la Tchécoslovaquie après 1948, de même qu'était envisageable une autre issue au Printemps de Prague que celle qui résulta des hésitations et finalement de la capitulation de la direction Dubcek.
Cette divergence a les plus grandes conséquences. Elle met en relief une nouvelle fois d'un côté la dimension (militante du livre de Petr Uhl, son souci de formuler avec le maximum de précision le programme politique de | la révolution antibureaucratique,_ et, de l'autre, la propension de Bahro à produire un discours général de l'évolution historique au XX* siècle, au risque parfois de tomber dans l'abstraction vide. Mais surtout, la position fataliste de Bahro quant au destin de PURSS — et donc du mouvement communiste — jusqu'à nos jours l'entraîne à une analyse du « socialisme réel » en termes sociaux qui est la racine de sa plus importante divergence avec Petr Uhl.
De l'idée que l'URSS ne pouvait suivre un autre chemin que celui qu'elle a suivi, à celle que la Révolution russe ait été une « illusion » de révolution socialiste, une ruse de l'Histoire, il n'y a qu'un pas que Bahro franchit allègrement, dans la foulée de nombre de communistes de gauche, d'anarchosyndicalistes et de sociaux-démocrates des années 20. A la faveur de cette « illusion », de ce malentendu ou de cette supercherie historique, se dessine donc une figure historique et sociale originale dans laquelle disparaissent les catégories de classes traditionnelles. « L'Etat des peuples qui sont en voie d'industrialisation ne peut donc tout d'abord qu'être bureaucratique », dit abruptement Bahro, ajoutant, pour bien enfoncer le clou, que « Lénine attribua à l'Etat les fonctions que, chez Marx, la ' libre association ' devait jouer ». DISPARITION DU PROLETARIAT Ce processus fatal débouche donc sur l'apparition d'une configuration sociale dans laquelle l'opposition de l'Etat bureaucratique aux masses en général se dessine comme la « contradiction principale », pour paraphraser Bahro dans les termes du Président Mao. Ainsi se dissout en premier lieu le concept du prolétariat, celui de la classe ouvrière. Bahro en vient à dire que « Le prolétariat, sujet collectif de l'émancipation générale, cela est resté une hypothèse philosophique où s'est concentrée la composante utopique du marxisme », propos qu'il complète par la formule suivante : « Le marxisme est une théorie qui se fonde sur l'existence d'une classe ouvrière, mais ce n'est caU pas sa théorie à elle. » De là il découle, bien sûr, que « Le concept de classe ouvrière n'est tout simplement pas approprié (*) pour nous faire comprendre les caractères structuraux essentiels de notre société et le problème de ses perspectives d'avenir ». Ce qui caractérise les sociétés « protosocialistes », dit Bahro, ce n'est pas - ou plus -une division « horizontale » en classes, mais une série « verticale » de couches — « avec des transitions à vrai dire encore rigides » — ajoute-t-il.
Tout autre est la démarché de Petr (*) C'est nous qui soulignons.
PETR UHL, RUDOLF BAHRO Uhl qui, analysant les statistiques officielles de l'Etat tchécoslovaque, y disstaditale cerne malgré les falsifications le poids prédominant dans les rapports économiques et sociaux d'une classe ouvrière, anes dont le nombre va en augmentant, que la bureaucratie exploite et tient soigneusement à l'écart des centres de décision économiques, sociaux et politiques. Contrairement à Bahro, il insiste longuement sur les liens de solidarité objective qui unissent la classe ouvrière des différents pays de l'Est dans la perspective d'une révolution antibureaucratique, voire ceux qui unissent la classe ouvrière de ces pays à celle des Etats capitalistes. Chez lui, cet internationalisme inlassablement mis en avant n'est pas une proclamation rhétorique, mais la conséquence de l'idée que la classe ouvrière constitue le facteur essentiel dans la perspective du renversement des rapports existants dans le « socialisme réel ». Cette conviction ne résulte pas d'un acte de foi dans l'orthodoxie marxiste, mais d'un examen des événements survenus en Hongrie et Pologne en 1956, en Pologne en 1970-71 et 1976 et, bien sûr, comme nous le verrons, en 1968 en Tchécoslovaquie.
«CONCEPTS TRADITIONNELS » Sur ce plan, donc, l'opposition avec Bahro est totale. Ceci non seulement parce que l'auteur de L'Alternative met en doute le caractère « approprié » du concept de classe ouvrière dans les pays de l'Est, mais aussi parce que la logique de son analyse de l'émergence des conditions - liées au développement des forces productives — propices à l'épanouissement de ce qu'il nomme le « travail général », l'incite, malgré des formulations parfois contradictoires, à mettre l'accent sur la primauté du travail intellectuel, ce qui n'est évidemment pas sans conséquences lorsqu'il s'agit d'analyser les forces motrices des bouleversements à venir en Europe de l'Est. Bahro lui-même met en relation directe le fait que « Les concepts traditionnels de classes ont été dépassés par l'évolution structurelle des forces productives » et l'idée que « Le travail intellectuel est aujourd'hui à la tête des forces productives subjectives.»
Même s'il se défend de vouloir remplacer le prétendu « rôle dirigeant de la classe ouvrière » par le « rôle (effectivement) dirigeant des intellectuels », il demeure - lorsqu'on va aux conséquences pratiques — qu'il produit une analyse assez singulière du Printemps de Prague, insistant sur le fait que « Le mouvement n'est pas parti de la base, mais du personnel de la superstructure, et, plus exactement, des idéologues »... Au contraire, Petr Uhl insiste longuement sur le fait que la dynamique profonde du mouvement, sa dynamique effectivement subversive pour l'ordre bureaucratique, était la tendance « autogestionnaire » portée par l'autoactivité renaissante de la classe ouvrière, même si les facteurs de déclenchement du mouvement sont apparus d'abord dans l'appareil du Parti et de l'Etat et ont été nourris par une profonde crise intellectuelle et culturelle dans le pays.
Ainsi apparaît dans la démarche de Bahro un contraste assez saisissant entre le programme général infiniment radical d'une révolution anthropologique et culturelle de très longue portée et les incertitudes, voire les vacillements et le « réalisme » extrême de ce qui concerne l'action politique concrète, immédiate. Sans doute cette cassure dans sa démarche exprime-t-elle en partie la situation d'un opposant communiste en RDA, en quelque sorte « voué » à l'utopie, ainsi que la singulière trajectoire personnelle de l'auteur de L'Alternative. Mais cette cassure entre « réalisme » et utopie entraîne Bahro à douter que la classe ouvrière des pays capitalistes développés constitue un facteur révolutionnaire et à plaider pour l'Europe occidentale en faveur de « compromis historiques » plus souples encore que celui de Berlinguer. Dans la pratique (voir son action depuis qu'il est en RFA), l'ultimatisme du programme « culturel » maximum fait pendant à une politique « réaliste » dans laquelle se dissout toute notion d'une action de classe. En ce qui concerne les pays de l'Est, il s'agit, dit-il, d' « enlever à la bureaucratie son pouvoir, assurer une réelle socialisation des activités de direction ainsi que la participation de tous les individus aux commandes du procès de reproduction »; mais ce qui manque de netteté, dans cette démarche, c'est le soubassement proprement politique qui doit nécessairement se formuler en termes de propositions de revendications et de formes d'organisation pour trouver un écho dans les masses.
UN ANACHRONISME
Si, comme nous l'avons souligné, les prémisses de la réflexion de Petr Uhl sur le rapport entre société et Etat « socialistes » se rapprochent de celles de Bahro, l'attention qu'il porte à la définition d'un programme de la démocratie socialiste authentique l'en distingue radicalement. Partant d'une critique incisive des formes « classiques » de la démocratie, notamment la démocratie parlementaire en régime bourgeois (position qui le distingue également de bon nombre de courants d'opposition en Europe orientale), décrivant toute forme de démocratie indirecte fondée comme « un anachronisme et un frein », il plaide en faveur d'une démocratie directe fondée sur le concept d' « unités autogestionnaires ». Pour lui,cette démocratie prend racine dans la production, dans la mise en place d'unités autogestionnaires au niveau des unités de production (conseils des travailleurs). C'est, pour lui, cette « démocratie de la J production » qui constituera le pivot solide de l'extension de la démocratie directe à l'ensemble de la société. Si, comme Bahro, il insiste sur la priorité de revendications comme un abaissement radical du temps de travail, l'alternance entre l'exécution de tâches très qualifiées et d'autres qui le sont moins ou pas du tout, sur tout le faisceau des mesures qui doivent permettre de dégager l'homme des rapports d'aliénation dans le travail — car ce sont là des préconditions de l'instauration d'un régime de démocratie directe —, il s'oppose à lui sur un point décisif : pour Bahro, la société comme « Association de communs » doit s'organiser prioritairement sur une base territoriale. Il ne s'agit pas, dit-il, de confondre ce régime associatif général avec des « coopératives de producteurs ». Uhl, au contraire, enracine la démocratie directe dans la production. Il pense même que, pendant toute une phase de transition, les travailleurs devraient, au niveau des instances centrales, être surreprésentés : ils disposeraient d'une voix comme producteurs et d'une autre comme citoyens. De la même façon, sa conception de cette démocratie socialiste authentique fait coexister avec les formes soviétiques autogestionnaires des syndicats, pièce maîtresse du « circuit de) défense des intérêts » des travailleurs, « organisations de contrôle, de défense, de protection et de prévention ». Dans ce contexte, le « droit de grève en toutes circonstances » est une revendication essentielle.
Comme l'écrit Jean-Yves Touvais dans son introduction à l'ouvrage de Petr Uhl, ce programme autogestionnaire « part des discussions qui ont passionné des millions de travailleurs dans son pays pendant plusieurs mois ». S'il peut avancer avec précision et méthode dans la description de la société future fondée sur le principe autogestionnaire, c'est qu'il se fonde solidement sur le mouvement des conseils ouvriers en Tchécoslovaquie dans les années 1968-69, de même qu'il a assimilé les expériences de Pologne et Hongrie en 1956, et celle de l'autogestion yougoslave. Cette
PETR UHL, RUDOLF BAHRO présence immédiate et féconde de l'histoire concrète dans la théorie, des grands mouvements qui ont secoué les pays de l'Est depuis 1945, c'est cela aussi, qui, pour une part, permet à Uhl d'aller plus avant que Bahro dans l'énoncé du programme politique de la révolution antibureaucratique.
REVOLUTION « CULTURELLE » Bahro énonce avec une très grande hauteur de vue théorique quels sont les fondements de la révolution « culturelle » qu'il prône. Ce dont il s'agit, c'est de « transformer radicalement la structure des besoins sociaux », d'orienter la production vers le développement d'un « excédent de culture », d'un « exédent de conscience » qui seul peut permettre l'épanouissement d'une « Communauté qui mérite le nom déjà ancien de libre association d'individus solidaires ». Concrètement, cela signifie que la révolution culturelle s'exerce : « • contre l'ancienne division du travail contre l'exclusion des masses d'une culture permettant une vision synthétique des choses
• contre une conception de l'enfance patriarcale et minorisante
• contre l'inexistence de la vie communautaire contre le bureaucratisme.»
La critique impitoyable que fait Petr Uhl des modèles d'existence petitsbourgeois en vigueur sous le socialisme réel, le plaidoyer d'inspiration libertaire qu'il prononce en faveur de la « liberté de la personne humaine », liberté sexuelle, liberté de conviction et de création, liberté de mouvement, en faveur d'une « nouvelle morale » dans les relations humaines rejoint largement l'inspiration de Bahro sur cette question. En toile de fond de cette tentative de définir un contenu nouveau de la vie sociale dans une démocratie socialiste authen- tique, on trouve chez ces deux opposants marxistes (comme chez Robert Havemann) la même interrogation fondamentale sur la figure présente de l'alternative du socialisme et de la barbarie. Cette interrogation se cristallise notamment autour de la critique de l'idéologie de la croissance industrielle en vigueur dans les pays de l'Est, et qui provoque les ravages écologiques que l'on sait; ce n'est sans doute pas par hasard qu'avec ses deux ouvrages, la dimension écologique de la critique du système prend sa place dans l'analyse marxiste des sociétés d'Europe de l'Est. Sans doute, chez Bahro, cette critique-prolongée par son action politique en RFA comporte-t-elle des formules ambiguës sur le « productivisme » qui pourraient tendre à ranger leur auteur du côté des adeptes occidentaux de la « croissance zéro ». Comme le montrent les récents événements polonais, un tel glissement pourrait l'entraîner bien loin de la réalité des pays de l'Est; il y est en effet apparu en pleine lumière que le productivisme acharné mis en œuvre par l'appareil n'y est que le reflet de l'inégalité structurelle qui façonne cette société, et que ce n'est pas d'excès de production de biens matériels que souffrent les ouvriers polonais, mais bien d'un système, de choix. de production de ces biens et d'un mode de répartition qui les spolie systématiquement.
LE « MODELE » LENINISTE Il est intéressant de confronter, également, le point de vue de ces deux opposants marxistes sur la théorie léniniste de l'avant-garde révolutionnaire, voire, d'une façon plus générale, du parti révolutionnaire. Sans assimiler d'une façon quelconque le parti tel que le conçoit Lénine à la bureaucratie stalinienne, ils s'entendent l'un et l'autre à en récuser le « modèle ». « La bureaucratisation du parti, dit Bahro, était déjà inscrite dans ses principes d'organisation, bien avant le parti bolchevik de type nouveau, du temps de la vieille social-démocratie ». Se déclarant partisan de la création en Allemagne de l'Est d'une « Ligue des communistes » indépendante de la structure du parti, il affirme de façon quelque peu contradictoire que « Le parti n'est pas du tout une nécessité méthaphysique ». Surtout, il s'attache à définir cette « Ligue » comme un parti de type nouveau qui ne soit ni « un parti ouvrier au sens étroit et dépassé du terme.», mais une « organisation qui se donne le désir d'émancipation propre à toutes les couches sociales », ni un « parti de masse » manipulé par une « élite autoproclamée », ni une « corporation de détenteurs du savoir, sectaire et fermée à la société », ni un « super-Etat qui dirige et contrôle l'appareil d'Etat proprement dit », ni une « armée disciplinée ».
Petr Uhl formule une critique tout aussi décidée du parti d'avant-garde autoproclamé auquel il oppose, pour les pays de l'Est, des organisations larges, pluralistes, tolérantes et fraternelles dont l'activité et le fonctionnement préfigurent un socialisme authentique, qui se trouvent liées aux masses par mille liens de complicité et s'appuient sur leur soutien tacite ou actif selon les moments; ce sont ces mouvements qui, au fil des périodes, font figure d'avant-gardes réelles, la Charte 77 en Tchécoslovaquie, le KSS-KOR en Pologne, etc. Tirant la leçon de sa propre expérience, il s'oppose notamment avec vigueur à la formation d'organisations conspiratives clandestines, noyaux insignifiants rapidement repérés par la police et impuissants à se frayer leur chemin vers les masses. Comme chez Bahro, cette aversion / des formations politiques closes et sectaires, convaincues une fois pour toutes d'incarner le destin de l'humanité, et l'effort connexe pour définir des structures nouvelles pour l'action politique d'opposition dans les pays de l'Est apparaît chez Petr Uhl comme le prolongement direct de la réflexion sur le destin du socialisme au XX° siècle; il ne fait pas de doute que, pour l'un comme pour l'autre, les effets récurrents d'un avant-gardisme d'inspiration léniniste sont une des composantes de la décomposition des perspectives du socialisme. Sur ce point, il s'écarte nettement des positions trotskystes qui, par ailleurs, demeurent sa référence générale, et se rapproche de certaines positions des intellectuels polonais radicaux du KOR. Bahro, lui, après avoir vigoureusement pris à partie les partisans de « l'élite autoproclamée », lance une charge des plus vigoureuses contre les partisans du pluralisme politique dans une régime socialiste véritable et prononce un plaidoyer surprenant en faveur du parti unique ... Ce n'est pas la seule des contradictions de son livre.
LE TEST POLONAIS
Bien d'autres aspects de ce dialogue implicite par-delà murs et frontières entre ces deux communistes opposants mériteraient d'être soulignés et analysés. La vision profondément internationaliste de la révolution anti-bureaucratique qui inspire leurs écrits, par exemple. Mais, pour conclure sur l'essentiel, soulignons une fois encore l'extraordinaire contrepoint à ces textes que constitue l'expérience polonaise de cette fin de l'année '80. Contre les courants archi-majoritaires de la dissidence, contre ceux qui ne jurent que par une « bonne démocratie à l'anglaise », contre ceux qui se prosternent devant les « valeurs éternelles du terroir », contre tous ceux pour qui la Charte d'Helsinki et les majuscules de l'Homme générique et ses Droits sont l'indépassable horizon
PETR UHL, RUDOLF BAHRO politique et moral de notre temps, l'histoire tranche, la réalité tranche. Ce n'est ni pour le terroir, ni pour la démocratie « anglaise » que se sont mobilisés les travailleurs de Gdansk, mais pour une autre forme du socialisme, d'un socialisme dont leur mouvement même, leurs débats, leurs organisations de combat, leur programme de lutte indiquent l'orientation et la configuration. Ce socialisme démocratique Notes : Notec • (1) L'Alternative — Stock 2, 1979.
et autogestionnaire, appuyé sur la mobilisation des masses, c'est précisemment celui que Bahro et Uhl s'éfforçaient de définir dans leurs recherches théoriques. Mais sur un point, les événements polonais apportent un cinglant démenti aux analyses de Bahro et une totale confirmation de celles de Petr Uhl : c'est bel et bien la classe ouvrière en tant que telle qui y joue le rôle de force motrice des événements en cours.
(2) Le socialisme emprisonné — Stock 2, 1980. (3) Etre communiste en Allemagne de l'Est, Maspéro, 1979. Voir aussi Morgen (en allemand), Piper, 1980. (4) Toute la question est évidemment ici de savoir ce qu'on entend par « orthodoxe ». Bahro, lui, rejette le concept d'une « révolution politique » au sens où l'entendent les trotskystes, pas tant parce qu'il conteste leur analyse de la bureaucratie comme une caste, que parce qu'il révoque en doute le concept de l'expropriation politique de la classe ouvrière, dans la mesure où le concept même de la classe ouvrière, pour les pays de l'Est, lui paraît d'un usage plus qu'aléatoire. Petr Uhl, lui, fait sien le concept de la « révolution politique », tout en insistant sur les implications sociales et culturelles de cette révolution. Si cette préoccupation l'amène à rejeter des formulations dont une interprétation restrictive ou opportuniste (« déformations » etc.) peut réduire à un « replâtrage » politique le concept de la révolution politique, sa démarche s'inscrit dans la continuité de celle de Trotsky sur cette question. Là où la discussion demeure largement ouverte, c'est en ce qui concerne le qualicatif d'ouvrier attribué aux démocraties populaires. Uhl souligne à juste titre qu'à la différence de l'URSS, la dictature de la bureaucratie y a succédé sans transition_« ouvrière » (au sens de l'instauration de la dictature du prolétariat fondée sur la démocratie ouvrière) à la domination du capital. C'est pour lui un argument suffisant pour rejeter le qualicatif d'« ouvrier » lorsqu'on parle de ces pays, et cela n'empêche nullement de se démarquer totalement des théories cultivant l'abstraction vide de la « restauration » du capitalisme. On voit donc que si Uhl, comme Bahro, formulent des objections assez similaires à une certaine version de la « revolution politique dans les Etats ouvriers déformés ou dégénérés », la dynamique de ces objections n'est pas du tout la même chez l'un et l'autre. Bahro, comme Uhl, a bien montré que le rapport entre les travailleurs et l'Etat, le pouvoir, dans les pays de l'Est est tel que le programme de la révolution et la forme de la révolution y sont structurellement différents du programme et de la forme d'une révolution sociale « classique ». Mais il ne perçoit pas clairement quelle force sociale sera l'élément moteur de cette révolution. Aussi son programme de la révolution dans les pays de l'Est oscille-t-il entre le maximalisme utopique et le « réalisme » des petits pas ... Petr Uhl, lui au contraire, présente un programme de transition du pré-socialisme bureaucratique au socialisme démocratique.