Dans un mois environ, le Parti communiste italien aura tenu son congrès et, sauf surprise de la dernière heure, une majorité aura sanctionné le changement de son nom et, partiellement, de son symbole : le Parti démocratique de la gauche (PDS) aura vu le jour.
Ce serait le moment de dresser un bilan historique de ce parti, qui a été, des décennies durant, le parti communiste le plus fort des pays capitalistes et qui, encore aujourd'hui, reste hégémonique dans le mouvement ouvrier italien, malgré son déclin, plus ou moins constant, depuis 1978-1979. Il va de soi que nous ne pouvons pas le faire dans le cadre de cet article '. Nous allons essayer quand même de répondre, d'une façon synthétique, aux questions que de nombreux militants se posent aujourd'hui, dans le PCI et en dehors de ses rangs : par quelle trajectoire le parti a pu atteindre ce rivage ? Est-ce que des choix alternatifs auraient été possibles à différentes échéances? Si le projet de transformation prôné par son sécrétaire Occhetto se concrétise, quelles seront les perspectives du nouveau parti ou du parti refondé ?
Une trajectoire sans précédent Le PCI représente incontestablement le cas extrême d'un phénomène politique qu'il était très difficile de prévoir dans toute sa portée au moins jusqu'au milieu des années cinquante : la transformation d'un parti, né comme parti révolutionnaire en opposition au réformisme et devenu par la suite parti stalinien, en parti néo-réformiste de type social-démocrate.
Pour expliquer les changements successifs et l'aboutissement actuel, ses dirigeants et ses intellectuels avancent des explications, dans une très large mesure, apologétiques. Dans le contexte actuel, ils ne peuvent pas échapper à une contradiction majeure : d'une part, ils mettent l'accent sur le caractère radical du « renouveau » et sur la rupture avec le « socialisme réel » et le mouvement communiste qui s'en réclamait, de l'autre, ils ne peuvent renier leur passé ni briser toute continuité. Pour se tirer d'affaire, ils combinent des autocritiques, qui partois frisent le masochisme et dont le but est de prouver qu'ils n'ont plus rien à voir avec le stalinisme, et des interprétations « historicistes », en dernière analyse, justificatrices. Selon ces interprétations, dans le contexte national et international donné, on n'aurait pu agir autrement et, tout ce qui a été fait, y compris dans la période stalinienne la plus noire, au cours des années trente et quarante, a permis, en fin de compte, la construction et la croissance d'une organisation aux racines sociales très profondes et capable de jouer un rôle majeur dans la vie politique du pays. Une telle entreprise aurait été possible, par ailleurs, grâce aux spécificités du parti et à l'œuvre clairvoyante de ses dirigeants principaux, en premier lieu, Togliatti et Berlinguer.
Notre approche est radicalement différente. Tout d'abord, nous estimons que pour comprendre comment un tel parti a pu se construire et se développer il faut partir d'une vue d'ensemble des processus qu'a connu la société italienne depuis le début du siècle. Après son unification, l'Italie avait connu un développement capitaliste inégal (il suffit de rappeler l'arriération du Mezzogiorno). Ses institutions parlementaires étriquées ne pouvaient refléter que d'une manière très partielle et extrêmement déformée les exigences de la grande majorité de la population. Dans le contexte très conflictuel qui en découlait, le mouvement ouvrier avait enregistré une croissance assez rapide et s'était organisé dans un Parti socialiste, sous plusieurs aspects, assez différent des partis sociaux-democrates classiques. Qui plus est, dans les années qui ont immediatement suivi la Première Guerre mondiale, l'Italie a été bouleversée par une crise sociale et politique beaucoup plus profonde que celle d'autres pays d'Europe occidentale (à l'exception, bien entendu, de l'Allemagne). Le Parti socialiste luimême se radicalisa : dans sa grande majorité, il se réclama de la révolution d'Octobre et, le courant réformiste proprement dit ne pouvait compter que sur une minorité restreinte des membres.
C'est, d'ailleurs, ce contexte de crise révolutionnaire ou pré-révolutionnaire non exploitée à temps par le mouvement ouvrier qui explique pourquoi l'Italie a été le premier pays, où s'est développé un mouvement fasciste, capable de prendre le pouvoir trois ans après sa fondation. Ce sont, ensuite, les vingt ans de
LE PARTI COMMUNISTE ITALIEN 27 dictature qui déterminent, dans une large mesure, la nature et les formes des luttes et des mobilisations qui éclatent lors de la crise du régime de Mussolini. La prise de conscience sociale et politique très rapide à partir de 1943 et la désagrégation de l'armée, lors de l'armistice en septembre de la même année, sont à l'origine du développement très important de la lutte clandestine et du maquis. N'oublions pas que c'est en Italie qu'ont lieu, au printemps 1943 et une année plus tard, les grèves de loin les plus massives de l'Europe sous l'occupation nazie.
L'âpreté de la lutte et de la guerre civile en 1943-1945 et la participation ouvrière et populaire très large à une telle lutte ont laissé leur empreinte sur les décennies suivantes, y compris au-delà de la phase la plus cruciale de l'immédiat après-guerre. Même après que la bourgeoisie ait réussi à imposer une stabilisation relative, le mouvement ouvrier a maintenu ses forces organisées et son influence sans subir aucune défaite comparable, par exemple, à celle qu'a subi la classe ouvrière fançaise lors de l'avènement de la Ve République en 1958.
Enfin, si l'Italie n'a pas connu, à la fin des années soixante, une explosion concentrée comme Mai 68, en revanche, elle a été frappée, beaucoup plus profondément et plus longtemps, par une crise généralisée des rapports sociaux et des institutions politiques, avec une radicalisation sans précédent de très larges couches sociales.
Bref, c'est toute l'histoire du pays pendant soixante-dix ans qui explique pourquoi le mouvement ouvrier italien a pu acquérir une telle force et une telle autorité et pourquoi a pu s'affirmer en son sein un parti communiste si puissant. Evidemment, il ne s'agit pas de donner une interprétation mécaniste. La construction, la croissance et le maintien du PCI ont été possibles, dans un tel contexte, puisque ce parti a pu agir pendant un demi-siècle sans rupture de continuité. Il a été le seul parti à survivre pendant la dictature fasciste, malgré la répression et en dépit de ses erreurs, notamment celles commises lors de la trosième période (1930-1934). Il a pu aborder la phase finale — décisive — de la guerre avec un potentiel de militants et de cadres dont aucun autre parti ou mouvement ne disposait, en jouant un rôle de premier plan dans la résistance et dans la lutte des partisans. Il a pu ainsi exercer une énorme force d'attraction sur tous ceux qui voulaient lutter non seulement contre le nazisme, mais pour construire une Italie socialiste et, le plus souvent, interprétaient la politique d'unité antifasciste, c'est-à-dire de collaboration avec les partis bourgeois, comme une manœuvre tactique temporaire. Après la guerre, dans la mesure où le Parti socialiste s'affaiblissait sensiblement à cause de sa politique d'abord suiviste par rapport au stalinisme et ensuite incohérente et encore plus à la suite de la scission de 1947, il apparaissait comme la seule force politique capable de s'opposer aux attaques des classe dominantes, comme le seul instrument un tant soit peu etticace pour arracher des conquetes partielles.
Pendant toute une période, aussi bien des dirigeants du PCI que des « historiens » et des commentateurs, non seulement italiens, ont essayé de défendre l'idée que le PCI n'avait jamas été un parti stalinien au sens strict. Ce sont des contes de fées. Depuis la fin des années vingt, ce parti a accepté sans réserve le stalinisme, c'est-à-dire la subordination aux intérêts de la caste dominante de l'Union soviétique, directement ou par le truchement du Komintern bureaucratisé. N'en déplaise à tous ceux — sont-ils encore trop nombreux — qui ne cessent d'en chanter les louanges, le principal responsable de cette subordination a ete logliatti. Ainsi, le PCI a accepte la troisieme periode, au prix de l'exclusion de la moitié des membres de son bureau politique, a opéré, par la suite, le tournant des fronts populaires, a avalé le pacte russo-soviétique et a lancé lui aussi la chasse aux « trotskystes » et autres « rénégats ». Il a même accepté sans broncher en 1939 — ce qui est moins connu — la dissolution de son comité central sans que ses dirigeants, hormis le noyau très restreint se trouvant à Moscou, ne soient non seulement consultés, mais pas même informés. Nous avons à peine besoin d'ajouter que la thèse selon laquelle le PCI et Togliatti auraient fait preuve d'originalité et d'indépendance en adoptant le cours « démocratique » et « constitutionnel » depuis 1944 est également dépourvue de tout fondement. En effet, ils n'ont fait qu'appliquer dans leur propre pays l'orientation que le Komintern avait esquissé avant de se dissoudre et qui était prôné par Staline et la bureaucratie soviétique. Y compris le tournant vers la «destaliniation » n'a été opéré par le PCI et son chef, avec une très grande prudence et non sans recul, qu'après le XX° Congrès du PCUS et le rapport Khrouchtchev.
L'abandon de toute référence stalinienne et les prises de distances décisives par rapport à la bureaucratie soviétique ne se réaliseront qu'un quart de siècle après 1956. Nous ne revenons pas ici sur les racines de ce changement : notre revue a eu maintes occasions d'en parler 2. A partir du moment où il était devenu un parti de masse qui ne pouvait plus, sans en payer un prix extremement lourd, sacritier les intérêts et les exigences de sa base sociale aux besoins de la bureaucratie de Moscou et où ces besoins allaient de plus en plus à l'encontre même des intérêts de sa propre bureaucratie « nationale », intégrée de plus en plus dans les mecanismes et les institutions de la société bourgeoise, 1l entamait une transformation progressive qui rapprochait son néo-réformisme du réformisme social-démocrate.
Ce processus de social-démocratisation, dont on pourrait faire remonter l'origine lointaine à 1935, c'est-à-dire au tournant du front populaire et du VII° Congrès de l'Internationale communiste, a connu, grosso modo, trois phases :
— une premiere phase allant de 1956 (XX* Congrès du PCUS et VIII° Congrès du PCI) au mois d'août 1968. Le parti développe une critique, somme toute timorée du stalinisme, en ne remettant pas en question ses liens avec l'URSS. Mais lorsque les armées du pacte de Varsovie étouffent le printemps de Prague, il condamne pour la première fois ouvertement la politique de Moscou.
— une deuxième phase, « berlinguerienne », allant du début des années soixante-dix à la « déchirure » opérée lors du coup d'Etat de Jaruzelski en Pologne (décembre 1981). Le PCI prend definitivement ses distances par rapport à l'URSS et aux « pays socialistes ». Déjà avant, il avait reconnu la présence de l'Italie dans l'OTAN. Son évolution est inspirée essentiellement par le souci de faire apparaître crédible, sur le plan national, son projet de compromis historique (1973) et ensuite sa politique d'unité nationale (1976-1978) et d'alternative démocratique (à partir de 1979) et, sur le plan international, son projet
LE PARTI COMMUNISTE ITALIEN 29 eurocommuniste. Pourtant, il veut toujours se différencier, théoriquement et politiquement, des partis sociaux-démocrates (c'est dans ce but que Berlinguer projette l'idée d'une «troisième voie»).
— une troisième phase symbolisée par les deux premiers congrès qui ont lieu après la mort de Berlinguer, le XVII° et le XVIII, qui prennent acte de la faillite du projet eurocommuniste, laissent tomber toute velléité de « troisième vole » et affirment que le parti est désormais « partie integrante de la gauche européenne » (son organisation de jeunesse adhère à l'Internationale socialiste à titre consultatif) 3
Le résultat de ce processus est une sorte de paradoxe historique : le PCI se transforme en parti de type social-démocrate à une époque où les partis sociauxdémocrates les plus représentatifs sont sensiblement différents de ce qu'ils étaient à leur apogée. Nous n'avons pas besoin de rappeler que, déjà entre les deux guerres, certains de ces partis avaient été, pour reprendre l'expression tout à fait pertinente de Léon Blum, les « gérants loyaux du capital ». Mais la nouveauté des dernières décennies —anticipée, pour des raisons très spécifiques, dans l'expérience suédoise — réside dans le fait que des partis sociaux-démocrates ont assumé et assument la direction de gouvernements dans des pays capitalistes pendant des périodes prolongées et parfois deviennent même le seul instrument politique possible de gestion du système.
Cela est allé de pair avec une transformation de la composition même de ces partis. Les salariés constituent encore la grande majorité de leurs électeurs, mais ce n'est plus le cas en ce qui concerne leurs membres. Quant à leurs cadres et à leurs groupes dirigeants, ils sont le plus souvent d'origine petite-bourgeoise, un groupes se pun plus est, les partis en aet que reson enterous corse. façon de plus en plus inextricable aux appareils de l'Etat et des administrations locales de même qu'à différents organismes économiques, publics et privés. Leur contradiction principale peut être synthétisée dans les termes suivants : d'une part, s'ils ne veulent pas renoncer complètement à leur identité et perdre leur base sociale — plus prosaïquement, leur clientèle électorale — ils ne peuvent pas ignorer tout à fait les intérêts et les besoins de la classe ouvrière, d'autres couches populaires et de secteurs de la petite bourgeoisie frappés à leur tour par l'onde longue de stagnation, d'autre part, en tant que gérants du pouvoir — ou même candidats « responsables » de cette gestion — ils acceptent le cadre actuel du système avec ses impératifs économiques, en s'engageant à faire retomber sur leurs propres électeurs le fardeau de la politique de centralisation, de concentration et d'austérité (naturellement à sens unique).
Etant exclu du gouvernement depuis 1947, le PCI n'est pas encore frappé de plein fouet par cette contradiction. Sa contradiction a résidé plutôt dans le fait au'il a avancé pendant de longues années une perspective réformiste sans etre er état de la concrétiser. Mais il a commencé à payer à son tour le prix de l'approche social-démocrate surtout à l'époque de l'unité nationale lorsqu'il a soutenu des gouvernements dirigés par la Démocratie chrétienne et qu'il est devenu l'avocat d'une politique d'austérité en jouant un rôle de frein dans les luttes, soit directement soit par l'intermédiaire de ses dirigeants syndicaux. Ainsi, son identité elle-même s'est de plus en plus estompée.
C'est dans un tel contexte que, sous l'impact des événements internationaux de 1989, Occhetto a avancé, il y a treize mois, sa proposition de transformation radicale du parti et du changement du nom. C'était l'aboutissement d'un processus de plusieurs décennies et des transformations majeures qui avaient déjà eu lieu auparavant.
Des choix alternatifs étaient-ils possibles ? Nous avons vu que, même lorsqu'ils se sont placés sur le terrain de l'autocritique, les dirigeants du PCI ont eu tendance à prétendre qu'en dernière analyse, dans le contexte national et international donné, ils n'auraient pu faire d'autres choix que ceux qu'ils ont fait surtout aux moments cruciaux. Maintenant, ils semblent être, pour les besoins de la cause, moins péremptoires, mais, sur le fond, ils continuent de justifier leur passé en prétendant qu'il n'existait aucune autre alternative.
Une telle approche s'apparente à celle de tous ceux qui ont défendu et défendent l'idée selon laquelle la bureaucratisation de l'URSS était inévitable. Nous avons toujours rejeté une telle appréciation. A plus forte raison, nous la rejetons au moment où tout le monde peut constater les catastrophes provoquées par les choix soi-disant réalistes. Nous la rejetons également en ce qui concerne le mouvement ouvrier italien et son parti communiste
Quelques exemples pour expliquer notre propre appreciation que, par ailleurs, notre mouvement a déjà exprimé à maintes reprises sans avoir besoin d'être foudroyé par le XX°Congrès, l'invasion de la Tchécoslovaquie ou par le tremblement de terre de 1989.
Prenons le tournant de 1929-1930.
Personne ne défendra aujourd'hui les analyses faites à l'époque par l'Internationale communiste ni l'attitude criminellement sectaire adoptée par les partis communistes à l'égard des partis « sociaux-fascistes ». En Italie, le tournant avait eu pour conséquence, en plus du pas en avant dans la bureaucratisation du fonctionnement du parti, une politique aventuriste d'investissement de forces insensé dans le pays, qui provoqua la chute d'un nombre considérable de cadres et de dirigeants, mis hors combat pour de longues années. Il aurait été parfaitement possible, tout d'abord, en partant d'une appréciation beaucoup plus sobre sur les possibilités d'action à ce moment-là d'organiser d'une façon beaucoup moins précipitée et irréaliste le retour aux pays de militants émigrés à l'étranger et donc de créer des prémisses beaucoup plus solides pour une relance de l'organisation et son activité. De même, sans les ravages provoqués par la gestion bureaucratique du parti dans la deuxième moitié des années trente et sans la chasse aux sorcières lancée à la traîne de Moscou, le parti aurait pu arriver à l'échéance de la guerre dans des conditions beaucoup plus favorables.
LE PARTI COMMUNISTE ITALIEN 31
Deuxième exemple : la politique du PCI pendant la guerre et au moment de la chute du fascisme. A ce sujet, des débats assez vifs ont eu lieu à l'époque dans le mouvement ouvrier, y compris dans le Parti communiste : la stratégie d'unité nationale antifasciste et de « démocratie progressive » s'est heurtée à résistances multiples. L'argument fondamental qu'ont toujours avancé les partisans de la ligne officielle — qui était, rappelons-le, commune à tous les partis communistes —, c'est qu'il était impossible de faire la révolution en avrilmai 1945 et que toute tentative dans ce sens aurait été écrasée par les armées anglo-américaines.
Or, le problème ne se posait pas strictement dans ces termes. Personne n'a pretendu que la classe ouvriere aurait du prendre le pouvoir en Italle au lendemain du 25 avril 1945, date de la libération du pays de l'occupation nazie. Mais de cela il ne découle guère qu'il fallait rechercher une alliance stratégique avec les partis bourgeois, les aider à remettre sur pied l'ancien appareil d'Etat à peine rénové et demander aux travailleurs de renoncer à créer ou à maintenir des organes d'auto-organisation et de contrôle ouvrier et de serrer la ceinture pour que soit reconstruite l'économie sur une base capitaliste. Il était parfaitement possible d'aborder la situation de crise économique, sociale et politique sous un angle tout à fait différent, de développer les éléments embryonnaires existants de dualité de pouvoir et d'auto-organisation, de miser non sur les structures de collaboration de classe au sommet mais sur les organisations de masse, de lutter pour des revendications démocratiques plus conséquentes, bref, d'esquisser une perspective anticapitaliste favorisant la prise de conscience et la radicalisation de masse de plus en plus larges : ce qui était parfaitement possible. Personne n'aurait pu dire a priori quand le problème du pouvoir serait à l'ordre du jour. Mais l'essentiel était de se doter d'une telle perspective stratégique, indépendamment des échéances et des formes de lutte, en y adaptant la lutte pour des revendications immédiates et pour des objectifs de transition.
On peut faire des considérations analogues en ce qui concerne l'énorme mobilisation ouvrière et populaire du 14 juillet 1948 qui, en riposte à l'attentat contre le secrétaire général du PCI Togliatti, a bouleversé pendant quelques jours la péninsule avec des mouvements presque insurrectionnels. Un peut être d'accord que les conditions d'une lutte révolutionnaire pour le pouvoir n'étaient pas reunies. Mais, encore une tois, 1l ne tallait pas en tirer la conclusion que le moure ene grève de protestation en une insurrection, ilesiste toutenne gamine. mouvement devait etre bloque, canalise et arrete le plus rapidement possible. de possibilités à exploiter. On aurait pu, en l'occurence, fixer des objectifs politiques (par exemple, épuration des fascistes qui avaient refait surface, arrêt immédiat de toute poursuite contre des militants de la Résistance inculpés pour des faits de guerre, instauration de conseils de gestion dans les entreprises, de conseils d'usine et de ferme avec un pouvoir de contrôle, etc.). On aurait pu fixer en même temps des objectifs économiques en partant des luttes syndicales en cours (assez de licenciements, réembauchage des travailleurs licenciés, révision généralisée du système de salaires, etc.). Le mouvement n'aurait pas dû s'arrêter avant que ces objectifs soient atteints. Un succès éventuel aurait constitué une riposte majeure aux attaques contre le mouvement ouvrier déclenchées depuis quelques années en permettant de créer les prémisses d'une relance des luttes à une échelle plus générale.
Troisième exemple : l'Italie était secouée plus que d'autres pays par une crise sociale et politique profonde qui devait prendre en 1969-1971 les traits d'une crise pré-révolutionnaire. Le PCI a abordé la situation, avec son doigté tactique habituel, en s'efforçant d'intégrer les nouveaux mouvements dans sa stratégie politique néo-réformiste. Son opération a eu un succès sur le seul terrain pour lui fondamental, celui des élections. Mais, justement, le grand mouvement s'est arrêté avec la réalisation de conquêtes partielles — supprimées par la suite l'une après l'autre — et avec un changement relatit du rapport de forces à l'échelle électorale. Le système peut, quand même, surmonter sa crise et, depuis la fin des années soixante-dix, l'économie capitaliste peut mener à bien des opérations systématiques de restructuration et de restauration avec des resultats que dix ans plus tara, on ne saurait contester.
Dans ce cas aussi, la politique suivie n'était pas la seule possible. Un aurait pu impulser une dynamique de luttes visant à approfondir la crise du système, à développer des organes démocratiques à la base, au lieu de s'efforcer d'instutionnaliser ceux qui étaient apparus, avancer un projet de reconstruction de la société italienne sur des bases anticapitalistes. Avec une telle perspective, il était possible à l'époque de réaliser un large front de forces sociales — et non seulement de la classe ouvrière — en stimulant une prise de conscience à une échelle de masse de la nécessité de solutions révolutionnaires.
Les dirigeants du PCI et leurs partisans rejettent toutes les critiques allant dans le sens des nôtres et ne sont pas prêts aujourd'hui plus que dans le passé à admettre que des choix radicalement différents des leurs étaient possibles et que le mouvement ouvrier italien aurait pu connaître une toute autre évolution. Ils ne peuvent, toutefois, nier que les perspectives stratégiques qu'ils ont successivement avancées sont tombées à l'eau et que leur parti se trouve depuis des années dans un cul-de-sac. C'est pourquoi ils ont esquissé, dans leur majorité, un nouveau tournant spectaculaire qui pourrait être le dernier du PCI en tant que tel.
Le tournant de novembre 1989
Rappelons de quoi il s'agit. Pour l'essentiel, le projet d'Occhetto vise à dépasser y compris les conceptions classiques des partis sociaux-démocrates : l'opposition traditionnelle entre partis ouvrier et partis bourgeois devrait être remplacée, selon lui, par l'opposition entre « progressistes »et « conservateurs ». Les reterences, par ailleurs tres vagues, au role qui appartiendra aux travailleurs dans la nouvelle organisation, ne changent rien à la substance. Occhetto semble renoncer, en effet, à l'idée primordiale d'indépendance politique des travailleurs en tant que classe sociale luttant pour sa propre hégémonie. Le concept même
LE PARTI COMMUNISTE ITALIEN 33 d'hégémonie — qui avait été, dans les variantes les plus disparates, un leitmotiv de tous ses prédécesseurs, disparaît de sa problématique.
Dans le domaine de l'idéologie, Occhetto et la majorité qui le soutient développent davantage ce qu'ils avaient esquissé en partie lors du X VIll°congrès, en 19894: en fait, ils parachèvent leur rupture avec les conceptions marxistes ou tout simplement matérialistes. Ils mettent beaucoup plus l'accent sur les thèmes politico-idéologiques que sur les thèmes socio-économiques. Ils diluent à l'extrême leur critique de la société existante et même l'opposition entre les différentes forces politiques. Pour compléter le tableau, ils concrétisent leur conception de l'intégration dans « la gauche européenne » en déclarant explicitement que le nouveau parti demandera d'être admis dans l'Internationale socialiste.
Cette approche d'ensemble ne pouvait pas ne pas avoir des implications en ce qui concerne la conception du parti. Déjà à son XVIII° congrès, le parti avait, pour reprendre les termes d'un titre de son journal, fait ses adieux au centralisme démocratique. Bien entendu, il n'avait pas renoncé, à ce moment-là non plus, à la vieille mystification qui confond, délibérément ou par ignorance grossière, le centralisme démocratique de l'époque de Lénine et lé centralisme « démocratique » stalinien. Mais l'essentiel était qu'on visait à estomper, sinon à nier explicitement, la nature de classe du parti et son rôle : on le concevait désormais selon les besoins de l'intégration complète dans les institutions parlementaires bourgeoises. Maintenant, il faut envisager la formation d'« un parti des citoyens », explique-t-on. Tout le monde comprend aisément ce qui se cache derrière une telle terminologie.
Tous ces motifs sont repris, sous une forme plus synthétique, dans le projet de résolution de la majorité pour le prochain congrès qui aura lieu fin janvier 1991. Ainsi on y reprend l'idée que l'« économie de marché » est irremplaçable, on prône la cogestion au sein des entreprises, on réitère sa disponibilité à « réformer » le système politique italien et tout d'abord le système électoral ' et on réaffirme l'objectif de transformation de la CEE en une fédération européenne. La seule différence par rapport à des textes de la dernière année réside dans le fait suivant : dans le but d'échapper aux critiques de ses opposants, la majorité a éprouvé le besoin d'expliquer dans une courte introduction que le nouveau parti maintiendra « le grand objectif du socialisme » et « l'idée de la democratie comme voie au socialisme ». Cela n'engage absolument à rien, mais laisse entrevoir la difficulté qu'Occhetto et les siens rencontrent dans leur projet de rupture avec la tradition du parti.
Comme l'on sait, le projet d'Occhetto s'est heurté à une opposition assez large, en provoquant dans le parti des débats houleux. Au congrès de mars 1990, les opposants étaient divisés en deux courants, celui du vieux dirigeant Pietro Ingrao et de l'ancien secrétaire Alessandro Natta et celui d'Armando Cossutta, caractérisé couramment, d'une façon trop sommaire, il est vrai, comme prosoviétique. Ingrao et Natta réaffirmaient, fondamentalement, les conceptions qui avaient caractérisé le parti à l'époque aussi bien de Togliatti que de Berlinguer, exprimaient un jugement favorable sans réserve à Gorbatchev et ne rejettaient pas l'idée d'adhésion l'Internationale socialiste. Cossutta avançait ses critiques dans des termes plus drastiques, mais revendiquait lui aussi le passé du parti et sa stratégie réfomiste gradualiste et, en matière de politique internationale, s'alignait sur les positions de Gorbatchev.
Pour le prochain congrès, les deux courants présentent une motion unifiée qui reprend les motifs de leurs textes précédents sans changements un tant soit peu importants. Des divergences existent sur l'attitude à prendre dans l'éventualité — tout à fait probable — qu'Occhetto gagne le congrès. Formellement, on ne parle pas de scission, au contraire on l'exclut, mais il y a certainement des gens qui voudraient quitter le parti pour donner naissance à une autre organisation, à une espèce de parti communiste maintenu.
Quelle perspective ?
Finalement, une question se pose : quel sera le futur du nouveau parti qui sera appelé désormais Partito democratico della sinistra (PDS) (Parti démocratique de la gauche) ?
Comme toujours, il faut distinguer entre ce qui est projeté et ce qui se passera dans la réalité. Tout d'abord, il est bien difficile, sinon exclu, que puisse surgir une organisation complètement nouvelle (comme l'impliquait l'idée de constituante avancée au départ). Le nouveau parti ne sera, pour l'essentiel, qu'un nouvel avatar du PCI, avec des traits ideologiques liberaux-socialistes ou démocratiques-radicaux et avec un profil politique plus eclectique que celui d'aujourd'hui. En fait, il continuera à jouer un rôle analogue à celui que les partis sociaux-démocrates jouent dans d'autres pays d'Europe occidentale, en accentuant une dynamique de parti « progressiste ». Au delà des variations quantitatives possibles, sa base sociale restera fondamentalement celle traditionnelle du PCI, ouvrière et populaire.
Le PDS sera marqué dès le début par la coexistence de positions et courants divers. Indépendamment de ce que feront les partisans de la motion d'opposition unitaire, il y aura des militants et des regroupements qui s'efforceront de défendre, bien que dans des termes mitigés, une pespective d' « antagonisme » par rapport à la société capitaliste, en relançant, par exemple, le discours de Berlinguer sur la « troisième voie » (un regroupement allant dans ce sens s'est déjà formé autour d'Antonio Bassolino, qui, tout en acceptant le changement de nom du parti, a présenté, jusqu'ici avec peu de succès, sa propre motion pour le congrès). Au pôle opposé, il subsistera une tendance qui s'est déjà dessinée au sein de la majorité et qui prône une convergence, sinon une unification avec le Parti socialiste (Giorgio Napolitano est le porte-parole le plus connu de ce courant).
Un tel parti n'échappera pas, en tous les cas, à la contradiction propre des partis sociaux-démocrates dans cette phase, qui, nous l'avons vu, d'un côté, assument de plus en plus des responsabilités directes dans la gestion du système, d'un autre côté, doivent se préoccuper de ne pas perdre le soutien des masses
LE PARTI COMMUNISTE ITALIEN 35 ouvrières et populaires qui constituent toujours la base de leur force. Une telle contradiction deviendrait beaucoup plus aiguë si le PDS devenait parti de gouvernement. Il ne faut pas être des prophètes pour imaginer ce qu'il ferait dans une telle eventualité. Il ferait, en gros, ce qu'ont fait, par exemple, depuis le début des années quatre-vingt, le Parti socialiste trançais et le Parti socialiste ouvrier espagnol, deux partis dont la stratégie, les programmes politiques et l'idéologie sont substantiellement partagés par le PCI et qu'à plus forte raison partagera le PDS.
Même s'il réussissait — ce qui n'est pas donné d'avance — à arrêter un déclin commencé depuis assez longtemps et à éviter d'être déchiré par des tendances centrifuges, le parti transformé se heurtera, donc, à des obstacles majeurs, qu'il pourra bien difficilement surmonter, sur le terrain même sur lequel il va se placer. Ce n'est pas de lui qu'on pourra attendre ce renouveau dont le mouvement ouvrier italien a absolument besoin.
10 décembre 1990
1. A ce sujet, nous allons publier un petit livre dont le titre provisoire est La lunga marcia del Partito comuniste italiano. Une version française sera publié dans la série de cahiers del'IIRF d'Amsterdam.
2. Voir, entre autres, nos articles « l'Eurocommunisme dans l'impasse », nn. 6 et 7, nouvelle série, de notre revue (octobre-novembre-décembre 1981 et janvier-février-mars 1982) et « PCI : Exception ou cas typique », Inprecor, n. 295 (16 octobre 1989).
3. Voir à ce sujet, nos articles « la Longue marche du PCI », Inprecor , n. 211 (20 janvier 1986) et « le PCI parachève sa social-démocratisation », Inprecor, n. 219 (12 mai
4. Voir notre article « Cours nouveau pourle PCI ? »,Inprecor, n. 286 (17 avril 1989).
5. Contrairement à l'habitude, les textes pour le congrès sont assez brefs du fait que la limite fixée est précise.
6. On discute en Italie depuis un certain temps sur les réformes institutionnelles à introduire. La tendance serait d'accroître les pouvoirs de l'éxécutif et de limiter, sinon supprimer, le système électoral proportionnel. Le PCI, loin de contrecarrer cette tendance, s'est même associé à des entreprises assez douteuses.
7. Au mois d'octobre, les militants du PCI appartenants à la CGIL, toutes tendances confondues ont décidé de dissoudre leur courant (qui était majoritaire).