Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 39

Le PCF et les questions stratégiques : de l'« étapisme » au chaos

Francis Sitel · Quatrième Internationale, n° 39 · décembre 1990-janvier 1991 · p. 7-23 · 8 397 mots

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Jusqu'au début des années quatre-vingt, le thème de « l'inéluctable déclin du Parti communiste » était resté essentiellement d'ordre idéologique. La hargne bourgeoise à se débarrasser du communisme se heurtait à la résistante solidité du parti du même nom qui, vaille que vaille, malgré des crises et des ruptures régulières, continuait à occuper un espace décisif sur le champ politique et social. En quelques années, la fiction est devenue réalité et le PCF offre le spectacle impressionnant d'un déclin effectif ' I, dont tout indique qu'il est irréversible.

Les manifestations les plus nettes sont d'ordre électoral : en 1981, le PCF, avec 15,34 % des voix à l'élection présidentielle, perdait le quart de son électorat par rapport aux élections législatives de 1978. En 1986, avec 9,78% des voix, c'est, par rapport à 1978, la moitié de son électorat qui était perdu. Un tel score était celui qu'il avait obtenu en 1932. Et, plus humiliant encore, pour la premiere fois, il se retrouvait au même niveau que le Front national de Le Pen... Il n'allait pas tarder à être distancié ! Lors de l'élection présidentielle de 1986, son candidat, André Lajoinie, obtenait 6,8 % des voix. Même si, lors des législatives, ses scores remontaient à 11,3 %, il apparaissait alors que plus rien ne pourrait à terme stopper cette chute.

Derrière les scores bruts, ce sont tous les indicateurs qui sont au rouge. La résistance relativement plus grande dans les bastions municipaux cache la ‹ groupuscularisation », voire la disparition pure et simple, dans bien des lépartements : les cartes electorales manifestent que le PCF n'est plus, comme par le passé, une force implantée partout et jouissant d'une représentativité nationale. Les études d'opinion font apparaître que l'audience électorale est particulièrement en recul dans la jeunesse, et que l'électorat du PCF est un électorat vieillissant.

Au-delà des phénomènes électoraux, c'est une crise globale qui est à l'œuvre : diminution massive du nombre d'adhérents et du militantisme, discrédit croissant de la direction et ruptures à répétition. Après le départ des rénovateurs, on a vu les reconstructeurs se constituer en fraction publique, et, à présent, c'est une nouvelle opposition qui s'affirme avec les refondateurs. Ce processus de constitution d'oppositions successives présente la particularité de gagner progressivement le cœur même de la direction et de l'appareil. Si Pierre Juquin était apparu comme le représentant des rénovateurs, c'est qu'il était le plus connu car c'était le seul à avoir exercé des responsabilités au sein du bureau politique, les rénovateurs regroupant surtout des cadres intermédiaires du parti. La situation a changé avec les reconstructeurs, qui, plus âgés, représentent une bonne partie de la « vieille garde » du PCF : les résistants, de nombreux maires, d'anciens députés, et Claude Poperen ancien responsable du travail entreprises au sein du bureau politique et très respecté dans le parti.

A present, avec les retondateurs, entrent en dissidence des hommes qui constituaient jusqu'à une date récente une partie du sommet de l'appareil : a commencer par Charles Fiterman, longtemps considéré comme le numéro deux du parti, ancien ministre du gouvernement Mauroy ; d'ailleurs les trois autres responsables qui partagèrent l'aventure de la participation gouvernementale, Anicet Le Pors, Jacques Ralite et Marcel Rigout, l'accompagnent également dans la bataille anti-Marchais : tout un symbole ! Pour ce qui est de la direction ayant quelque ancienneté et expérience, il ne reste donc plus, autour dudit Marchais, qu'une étroite phalange de fidèles, appelée sans doute à être de nouveau écornée par une nouvelle rupture.

Pour compléter le tableau, il faudrait ajouter le dramatique affaiblissement de l'implantation municipale du PCF, ainsi que le recul de la CGT et les difficultés que rencontre cette dernière, qui fut très longtemps, et de loin, la première force syndicale du pays, en termes de capacités militantes et d'audience. Ce sont la les deux piliers du PCF qui sont atteints : les importantes possibilites d'asseoir son autorité dans la société par le biais du municipalisme, d'une part, et, de l'autre, l'enracinement dans la classe ouvrière via la lutte syndicale. hnulavergamants à l'Fat l'onde de char de res dernières ne va faire aue

STRATEGIQUES. 9 l'aggraver. On peut donc dire qu'on assiste à l'irréversible déclin, sinon l'agonie, d'un des grands partis communistes occidentaux. Voilà qui mérite réflexion !

Chronique d'une mort annoncée

Force est de constater que le PCF n'intéresse plus guère : les études qui, il n'y a pas si longtemps, fleurissaient sans compter sur le champ universitaire et journalistique se sont aujourd'hui considérablement raréfiées. Pour ce qu'il en reste, la thèse communément admise est que le déclin du PCF signifierait la réduction d'une anomalie historique, le dépassement d'un anachronisme. Sous des formes différentes, on vivrait en France, en Espagne et en Italie, la disparition d'une force condamnée de longue date, et ce qui poserait problème serait davantage sa « perdurance » jusqu'à ce jour que son actuel effacement. Une telle approche, qui tend à relever du lieu commun et qui n'a plus besoin d'être ni explicité ni argumenté, entre évidemment en conjonction avec ces autres convictions que sont la disparition de la classe ouvrière, l'effondrement du modèle soviétique et la mort du communisme.

La prégnance d'une telle thèse témoigne d'une réalité traditionnelle en France : la force de la pression anticommuniste, qui a toujours travaillé à amalgamer stalinisme et communisme. Aux vieilles et profondes habitudes de la bourgeoisie est venu s'allier l'effort constant de la social-démocratie qui, historiquement, s'est reconstruite par opposition au PCF, les prétentions révolutionnaires de ce dernier étant présentées comme intimement liées à son stalinisme. Mais, les plus virulents adversaires du PCF, et du communisme, ont été recrutés dans les rangs des anciens staliniens, issus du PCF et du maoïsme. Par leur talent parfois, par leur hargne anticommuniste toujours, ces polémistes, dont beaucoup présentent tous les traits de ce que Isaac Deutscher désignait comme des « staliniens retournés », ont joué un rôle décisit dans la diffusion a une échelle de masse d'une idéologie anticommuniste et anti-PCF. On peut dire que tous ces courants, dans leur diversité, ont conflué en un vaste courant « antitotalitaire » : pour lequel tout ce qui, de près ou de loin, se revendique du communisme, de l'URSS au marxisme, en passant par le PCF et l'extrême gauche, est dénoncé comme agent du totalitarisme, c'est-à-dire du mal absolu ; et donc responsable, ou pour le moins complice, du goulag stalinien. Peu importe que les surenchères « antitotalitaires » cachent souvent le souci de faire oublier les complaisances passées à l'égard du stalinisme ! Reste que cette pression, pendant des années, a largement dominé le débat d'idées, il est de ce fait responsable de la médiocrité assez générale régnant en France pour tout ce qui touche à l'URSS et au mouvement communiste.

Le paradoxe est que, de son côté et à sa façon, la direction Marchais est venue apporter sa pierre à la thèse de l'inadaptation fondamentale d'un parti communiste à une société moderne. Lorsqu'il s'est agi de rendre compte des déboires électoraux du PCF et d'expliquer la faillite du Programme commun de gouvernement, la direction a propulsé ce quelle n'a pas tardé à nommer « thèse » : celle du « retard historique ». Retard à prendre ses distances par rapport au stalinisme et à l'URSS, retard à enregistrer les évolutions à l'œuvre dans la société française, retard à élaborer une stratégie originale adaptée aux nouvelles réalités... Bref, le recul devenait retard. Et les responsabilités de la situation se trouvaient imputées, sans qu'on cita leurs noms, aux prédécesseurs de Georges Marchais au secrétariat général : Waldeck Rochet et, avant lui, Maurice Thorez. Celui-ci pour avoir retardé la déstalinisation, celui-là pour avoir initié le rapprochement avec le Parti socialiste et la stratégie d'Union de la gauche.

Que Marchais le veuille ou non, force est de constater que ces deux approches convergent sur un même constat de sclérose du PCF. Les deux nous présentent un parti français qui, à la différence du PCI, et à présent du PCUS gorbatchévien, s'est révélé réfractaire à l'évolution, incapable de s'adapter et d'apporter des réponses à des problèmes nouveaux. Si, dans un cas, il s'agit d'un simple retard (de plus de vingt ans malgré tout !), dans l'autre d'une tare rédhibitoire, l'essentiel, commun, serait de l'ordre de l'inadaptation ! Une telle approche nous semble insuffisante pour rendre compte de la réalité et l'expliquer.

La politique et les idées

D'abord, à contre-courant d'une opinion qui fait figure d'évidence, on serait tenté de souligner que le PCF a su faire preuve de réelles capacités d'innovation théorique. Une telle affirmation pourrait paraître, dans le contexte, provocation pure et simple. L'approche bourgeoise, en effet, part du présupposé que ce parti ne saurait rien dire d'audible. Tel est le célèbre leitmotiv de la « langue de bois », laquelle témoignerait d'un obscurcissement systématique des intentions politiques véritables, se doublant d'une incapacité congénitale à parler un langage compréhensible. Il s'agit là d'une véritable (auto)mystification. Et ce, d'un double point de vue. D'une part, le discours du PCF reste marqué par une volonté d'échapper aux clichés politiciens pour parler de façon populaire (même si les notions de « peuple » et de «classes laborieuses » ont laissé la place au « concept » de « gens »). Ainsi, si bien des publications du PCF témoignent de prétentions théoriques qui confinent à l'ésotérisme, le discours s'efforce en général d'être compréhensible par « les gens ». S'il y a bien un problème réel et croissant de « communication »... Les causes en sont ailleurs ! D'autre part, il est clair que peu de partis politiques, au long de leur histoire, ont eu aussi besoin que le PCF d'argumenter leur orientation politique et les changements de celle-ci. parti quins se serait rieurs que tardivement due long somme therione nev On ne saurait par ailleurs avaliser l'image que veut donner la direction d'ur prenant que récemment en compte des retards et des erreurs accumulés de longue date. Cette autocritique fallacieuse — puisqu'il s'agit de renvoyer la responsabilité des problèmes rencontrés sur d'autres, et en fait, de justifier la direction actuelle — a en fait pour revers l'idée inverse: celle d'un parti voué à l'élaboration d'une stratégie révolutionnaire adaptée aux conditions de notre

STRATEGIQUES... 11 temps et de notre société... C'est le progrès de celle-ci, de Marx à Marchais, qui se serait trouvé retardé par ces malencontreux accidents de l'histoire qu'ont représentés Staline et ses épigones français.

Entre ces deux visions déformées, qui ne vont pas sans quelque connivence profonde touchant à un certain mépris cynique à l'encontre de la politique, il convient de prendre une plus juste mesure de la realite et de la nature des rapports que le PCF entretient avec l'élaboration stratégique. A la différence de ce que prétend la direction, il ne s'agit pas d'une réflexion du parti lui-même guidé par ses dirigeants valeureux et éclairés, mais le fait de cercles qui travaillent à proximité du centre directionnel, dans son ombre et sous son influence. La particularité du PCF de n'avoir jamais compté un intellectuel authentique parmi ses dirigeants de premier plan, qui renvoie à une tradition ouvriériste et antiintellectuelle jamais réellement démentie, doit être mise en relation avec cette autre face de la réalité qu'est le nombre impressionnant de revues publiées, les efforts considérables, et longtemps fructueux, déployés en direction des milieux intellectuels et artistiques, la capacité à organiser des colloques et à propulser des appels soutenus par nombre d'intellectuels prestigieux (un des symptômes de la crise de discrédit que subit le PCF étant, au demeurant, le tarissement progressif de ce crédit auprès des intellectuels).

Ces cercles assurent une production intellectuelle importante, dans laquelle la direction puise les éléments qu'elle estime lui être utiles dans un contexte donné, qu'elle va populariser à grand tapage, les présentant comme autant de décisives avancées de la théorie communiste... quitte quelques mois plus tard à les relativiser, voire à les abandonner, au gré des soucis politiciens du moment. Et au prix, souvent, de ruptures avec ceux qui en avaient assumé la paternite...

On peut donc dire que l'élaboration stratégique de ce parti est réelle, mais qu'elle est dépendante. S'applique pleinement le lumineux constat que Georges Labica a formulé à propos du marxisme en France : « La subordination de la philosophie (de la théorie) à la politique est la principale caractéristique du marxisme français?. »

La « théorie », pour la direction du PCF, qui en cela perdure dans son essence stalinienne, est pur instrument de prétendue justification de choix politiques opérés en fonction de considérants tout autres. Ainsi, l'éclatement de l'Union de la gauche est un des événements politiques qui, sans doute, a fait couler le plus d'encre: de la part du PCF, articles, résolutions fleuves et livres se sont multipliés pour expliciter et argumenter la rupture. Cette production n'est pas pur artifice en ce sens que c'est à partir d'elle qu'a été façonnée la conscience politique d'une nouvelle génération, et que celle-ci, à son tour, va déterminer des choix politiques ultérieurs. Et, pourtant, les raisons de la décision restent mystérieuses, dans la mesure où l'on sait que les véritables considérants politiques n'ont été ni fournis ni clarifiés, qu'ils demeurent un secret que partagent les seuls initiés qui, à ce titre, constituent la véritable direction.

Bien des critiques voient dans cette dissimulation la différence irréductible du PCF avec les autres forces politiques, la marque même du totalitarisme . C'est escamoter le fait que la même dissimulation est au cœur de la politique bourgeoise elle-même, en ce qu'elle ne saurait se priver de la manipulation des consciences comme ressort du pouvoir. La différence, paradoxale, est que les dirigeants staliniens ont besoin de dissimuler cette dissimulation, selon une logique cumulative d'explications, de pseudo-théorisations et d'autojustifications.

Un autre paradoxe, qui confirme le premier, mérite d'être souligné : c'est avec la direction actuelle, dont la médiocrite intellectuelle est assez universellement reconnue, et dont les liens avec les intellectuels sont plus distendus qu'ils n'ont jamais été, que les « innovations » d'ordre stratégique ont fleuri à un rythme rapide. La pression des circonstances, pour réelle qu'elle soit, ne saurait mécaniquement tout expliquer. On peut avancer l'hypothèse que c'est la nécessité de multiplier sur un court laps de temps les initiatives politiques de grande ampleur qui rend compte de cette contradiction. Là encore, pour éviter tout objectivisme, on ne saurait nier les compétences de cette direction, en termes d'une certaine lucidité dans l'appréhension des problèmes (ceux posés par l'URSS, par les évolutions de la société française, par la concurrence avec le Parti socialiste...) et une non moins certaine audace lorsqu'il s'agit d'opérer les changements jugés nécessaires. C'est précisément l'accélération des tournants, rendus de ce fait plus brutaux, et apparemment incohérents, qui a formidablement accru le besoin de légitimisation doctrinale de ces manœuvres politiques, par des élaborations théoriques, sociologiques, historiques...

L'explication de la crise du PCF n'est pas à chercher, comme il est souvent dit, dans un prétendu vide stratégique : soit, selon la thèse bourgeoise et socialdémocrate, qu'il s'agisse d'une impossibilité formelle de définir une perspective révolutionnaire (qui, en dernière analyse, renvoie à l'impossibilité de la révolution et au caractère néfaste d'une telle visée) soit, et telle est la thèse de la direction du PCF, qu'on ait affaire à un retard de la théorie sur la réalité qui aurait entraîné des difficultés et erreurs dans la pratique politique. Elle est d'abord et fondamentalement d'ordre politique: l'accélération, au contact de la réalité concrète, de contradictions insurmontables qui sont celles d'un parti né du stalinisme et profondément marqué par lui. Les erreurs de direction ne sont évidemment pas étrangères au processus de crise : elles l'ont précipité.

C'est ainsi qu'on peut comprendre que la faillite soit venue de la participation gouvernementale, evenement important mais de bien moins grande ampleur que la politique du PCF en 1945 et 1968, lorsque sa direction se trouvait en première ligne de la défense de l'ordre bourgeois face à d'impétueux mouvements de masse... Dans ces deux cas, le PCF a dû payer un prix élevé, mais qui n'a pas hypothéqué son avenir. Il n'en est pas de même aujourd'hui.

S'il faut s'intéresser aux réflexions stratégiques du PCF, ce n'est pas que celles-ci expliqueraient en quoi que ce soit sa politique concrète : c'est l'inverse qui est vrai. Mais la direction du PCF, pour mener la politique qui lui semblait conforme à la meilleure défense de ses intérêts bureaucratiques, a toujours dû en appeler à l'idéologie. Et, dans la mesure où cette idéologie est apparue à un moment donné brutalement en déphasage par rapport à la réalité politique, la cohérence de l'ensemble a éclaté ouvrant une brèche où la crise s'est précipitée. Jusque-là la dynamique d'ensemble avait permis de maintenir un équilibre

STRATEGIQUES... 13 instable entre un projet et une politique réformiste, marquée de nationalisme et allègrement « interclassiste », et une démarcation nette avec la social-démocratie, au nom de références fortes à la classe ouvrière et à la révolution, à l'URSS et au « camp socialiste »... A un moment donné, qui a coïncidé avec la participation gouvernementale, cette dynamique positive s est rompue, revelant l'épuisement des potentialités de ce parti et entraînant une logique régressive C'est sur ce scénario de catastrophe qu'il convient de revenir pour en étudier les dimensions stratégiques.

Le temps heureux de la « démocratie avancée »

Il fut un temps, lorsque de Gaulle régnait, où le PCF se dota d'une stratégie simple et fonctionnelle qu'on peut formuler selon le titre du Manifeste de Champigny: « Pour une démocratie avancée ». Si on en a souvent appelé, comme à une référence mythique, à la célèbre interview de Thorez au Times en 1945, dans laquelle il affirmait qu'il n'était pas inenvisageable d'aller au socialisme par des voies pacifiques et conformes au suffrage universel, c'est bien du milieu des années soixante que datent l'élaboration et la mise en œuvre de cette stratégie.

Le problème pour le PCF était alors de sortir du ghetto où l'avait enfermé tout au long de la IV° République la guerre froide, d'absorber les premiers chocs venus de l'Est, en particulier avec le soulèvement hongrois, en s'inscrivant activement dans la construction d'une alternative au pouvoir gaulliste.

Le pivot de cette nouvelle conception était constitué par la notion d'étape démocratique. Cette étape avait en effet la particularité et le mérite de n'être pas définie comme socialiste (« l'orthodoxie » marxiste obligerait alors de parler du pouvoir comme devant être celui de la dictature du prolétariat), mais comme ouvrant la possibilité d'ouvrir une autre étape qui serait celle de l'avancée vers le socialisme. Le schéma était à l'évidence emprunté au modèle des stratégies dites de front populaire : la nécessaire étape démocratique antifasciste, qui renvoyait la révolution socialiste à des temps meilleurs...

Ladite étape de démocratie avancée justifie l'alliance avec la social-démocratie, caractérisée, dans le contexte de la lutte antigaulliste et tant que les tâches immédiates sont d'ordre démocratique, comme une « force de progrès ». Il peut être envisagé, si besoin est, de poursuivre cette alliance jusqu'au gouvernement. Enfin, se dessine une articulation maîtrisable entre revendications et luttes sociales, d'une part, et, d'autre part, élections et perspective politique : tandis que le terrain social reste du seul ressort du PCF et de la CGT, il est facile d'expliquer aux travailleurs qu'un changement démocratique au plan gouvernemental ne pourrait que leur être favorable... Quant aux alliés politiques, ils savent que rien n' est possible sans les capacités de la direction communiste de contrôler les luttes sociales. Ainsi, le PCF, grâce à cette stratégie, fut en mesure de se réinscrire au centre du jeu politique bourgeois, tout en préservant son identité propre : ses objectifs révolutionnaires et ses liens avec l'URSS ne sont évidem- ment en rien entaches par une pratique politique qui, sur un mode realiste, permet de faire avancer dans le bon sens la vie politique nationale.

Après la mort de Thorez, en 1964, Waldeck Rochet allait pleinement assumer cette stratégie qui pouvait se concrétiser. Et ce, en corrélation avec Mitterrand, qui est déterminé à bousculer les inerties de la vieille SFIO, à relancer une dynamique ancrée à gauche dont il voit la condition dans une alliance avec le PCF. En décembre 1965, le PCF soutient Mitterrand à l'élection présidentielle. Un an plus tard, un accord est signé avec la FGDS qui scelle le rapprochement entre les deux partis sur la base d'une perspective électorale et politique commune. Le score étonnamment bon de Mitterrand face à de Gaulle, la recomposition de la social-démocratie qu'il facilite autour de la FGDS, permet d'envisager avec optimisme les futures échéances politiques : le succès semble assuré au combat tranquille contre le « pouvoir personnel ».

L'épreuve de 1968

L'année 1968 va bousculer la sérénité de cette perspective.

D'abord, le mouvement de Mai 68, dans la jeunesse et ensuite dans la grève générale, revêt une portée anticapitaliste qui déborde largement le simple refus du « pouvoir personnel ». Certes, la gigantesque manifestation du 13 mai 1968 a été rythmée par leslogan « Dix ans, ça suffit ! », camouflet insolent au Général. Mais les étudiants rêvent déjà de la révolution et, le lendemain même, c'est la grève générale, qui va porter d'autres exigences que la seule démocratisation du régime.

Face a ce mouvement, le PCF se trouve alors en première ligne. Les jeunes oppositionnels, dont ils s'étaient débarrassés après qu'ils se furent démarqués en refusant, en 1965, le soutien politique et pas seulement électoral à Mitterrand, se sont métamorphosés en « groupuscules gauchistes » qui prétendent disputer au PCF sa légitimité ouvrière et dénoncent la caractère fallacieux de ses prétentions révolutionnaires. Il va falloir les combattre violemment, si l'on veut que le mouvement de masse rentre dans son lit. La lutte est alors acharnée, elle va marquer les deux décennies suivantes : l'affrontement le plus vif se déroule entre PCF et gauchistes, de part et d'autre on dénonce l'adversaire comme le redoutable et efficace complice du pouvoir et du patronat. Car, pour la direction du PCF, le prix à payer pour sa politique en Mai 68, c'est bien une rupture irréparable avec une bonne partie de la jeunesse radicalisée, en particulier dans le milieu étudiant, qui va constituer la base militante de l'extrême gauche.

Ensuite, l'été 1968 va être marqué par l'invasion soviétique de la Tchécoslovaquie et l'écrasement du « Printemps de Prague ». Le stalinisme, une nouvelle fois, montrait son visage sanglant. Pour la jeunesse de Mai 68 c'était la confirmation et le renforcement de la nécessité de rompre avec lui et avec le PCF Ce dernier, fort embarrassé, allait « réprouver » cette intervention. Ce qui ne suffisait pas à résoudre la question des rapports à l'URSS : l'identification complète du PCF au « grand frère soviétique » devenait un boulet !

STRATEGIQUES... 15

Ainsi, coup sur coup, le PCF subit en 1968 deux traumatismes qui devaient l'obliger à reconsidérer l'ensemble de son dispositif politique.

La réponse de la direction Waldeck Rochet fut de poursuivre et d'accentuer la ligne d'Union de la gauche. En décembre 1968, c'est le Manifeste de Champigny, qui formalise et officialise la ligne dite de « démocratie avancée ». En juin 1969 c'est l'élection présidentielle où le PCF appelle à voter pour Mitterrand, Marchais remplace cette même année Waldeck Rochet gravement malade. Enfin, en juin 1972, c'est la signature du Programme commun de gouvernement entre le PCF, le Parti socialiste et le Mouvement des radicaux de gauche. « Une seule solution : le Programme commun » va devenir, au cours des années soixante-dix, le slogan central de toutes les manifestations dirigées par le PCF et la CGT. Il ne s'agit plus de dessiner une sortie démocratique du gaullisme — Pompidou, qui a remplacé de Gaulle, apparaît plus comme le représentant du capital que comme l'héritier du Général —, mais de proposer une perspective de pouvoir et de transformation sociale. L'extrême gauche va, à juste titre, combattre ce programme comme un programme de collaboration de classes. Il n'en reste pas moins qu'il apparaît aujourd'hui, à la relecture, après le bilan de la gauche au gouvernement et de sa politique concrete, comme tort audacieux dans sa volonté d'opérer des transformations de la société. Il entretient l'idée que les forces réformistes réunies sur cette base sont décidées, une fois au pouvoir, à « rompre avec le capitalisme » et à « changer la vie ».

En ce sens, le Programme commun de gouvernement est un produit indirect de Mai 68. Ce mouvement de contestation radicale de la société a été défait, mais il a laissé des braises brûlantes d'espoir. Les forces de gauche réformistes ont compris que, pour maintenir leur emprise sur les forces sociales qu'elles représentent, il leur fallait proposer une perspective de changement. Et, en même temps, que l'énergie dégagée par la mobilisation de Mai 68 restait, pour une part, disponible et pouvait permettre, canalisée, d'accéder au pouvoir

Reste que, pour le PCF, l'engagement dans cette logique n'était pas de peu de conséquences. Il savait devoir se méfier de la concurrence du Parti socialiste : selon une formule popularisée plus tard et qui devait devenir célèbre, « l'union est un combat ». Un rapport, qui aurait été prononcé devant le comité central après la signature du Programme commun, et qui, resté secret, n'a été révélé que lors de la rupture de l'Union de la gauche, mettait en garde contre ces dangers. Mais, du point de vue stratégique, 1l y avait plus important encore : pour la première fois, le PCF liait ses propositions de changement social à une perspective électorale, elle-même conditionnée par l'alliance avec la social-démocratie. Dès lors, l'orientation du PCF ne s'inscrivait plus dans le cadre stratégique qui fut celui des expériences du Front populaire et de la Libération, et aussi de la « démocratie avancée » : la définition d'une étape préalable à toute perspective socialiste, de nature démocratique, répondant à la nécessité de faire barrage au fascisme, ou des urgences de la reconstruction nationale, ou de la lutte contre le pouvoir personnel... Cette fois, au centre du projet, il y a bien le changement social. La logique « étapiste », qui demeure, est transférée à un autre niveau : la nécessité, dans un premier temps, de frapper le grand capital monopoliste, et non le capitalisme en tant que tel. En d'autres termes, il s'agit encore « d'ouvrir la vole au socialisme », et non du pouvoir des travailleurs, mais par des mesures ambitieuses de changement économique et social.

La tentation eurocommuniste

Le PCF pouvait considérer qu'il était alors en mesure d'assumer cette nouvelle donne stratégique. A l'échelle du mouvement communiste international, l'heure était à l'eurocommunisme. Les grands partis communistes occidentaux convergeaient sur l'idée d'une nécessaire (re)définition des stratégies d'accession au socialisme qui, prenant en compte l'importance décisive des traditions démocratiques dans ces sociétés, mettrait au centre de la perspective la logique de « démocratie jusqu'au bout ». C'était, de fait, prendre ses distances avec le « modèle soviétique », et chercher à combler le « déficit » démocratique qui affaiblit les partis communistes dans leur rappport à la social-démocratie.

Pour le PCF, la concurrence directe, au sein de l'Union de la gauche, avec une social-démocratie en pleine rénovation constituait sans doute une invitation à réaliser son aggiornamento. D'autant plus que Mitterrand ne dissimulait pas ses intentions : capter au profit du PS modernisé une bonne partie de l'électorat du PCF et réduire celui-ci au rang de force d'appoint.

Il semble bien qu'un homme, Jean Kanapa, conseiller de Waldeck Rochet puls de Georges Marchais, par son intelligence politique et sa connaissance du mouvement communiste international, a pris la mesure des detis que devait relever le PCF : au-delà de la confrontation avec le PS, c'étaient les évolutions mêmes de la réalité mondiale qui appelaient à une véritable mutation. Deux exigences venaient ainsi se combiner. D'une part, la nécessité de donner des garanties d'ordre démocratique pour ne pas céder du terrain à la socialdémocratie sur le plan de la crédibilité électorale et gouvernementale. D'autre part, l'urgence de marquer des différences avec l'URSS : après l'invasion de la Tchécoslovaquie, alors que l'heure était à une nouvelle glaciation sous le signe du brejnevisme, il n'était pas possible de prétendre satisfaire au premier point et rester empêtré dans les rets du Kremlin.

Cette modification en profondeur va être engagée et conduire à l'adoption de notions nouvelles telles que celles du « socialisme aux couleurs de la France » et de « démocratie jusqu'au bout ». Le tout culminera lors du XXII° congrès, en février 1976, avec le renoncement tonitruant, et sans aucun débat, à la dictature du prolétariat.

Une telle logique, approfondie, devait conduire à une mise à jour explicite concernant le stalinisme, tant au regard du passé qu'en ce qui concerne les liens avec l'URSS. On peut estimer que, pour enrayer une telle évolution sur la voie de l'eurocommunisme, deux pressions se sont exercées de façon croissante. La première, venue du Kremlin, consistant à « alerter » de plus en plus vigoureusement le PCF sur les risques induits par la rivalité avec la socialdémocratie sur le terrain des libertés et de la démocratie : purement et simple-

STRATEGIQUES... 17 ment la conversion au réformisme, c'est-à-dire le reniement. Le chantage exercé pour faire revenir le PCF sur sa timide condamnation de l'intervention en Tchécoslovaquie, révélé depuis par la publication d'un dossier qui serait constitué des notes de Jean Kanapa 4, permet de se faire une idée des méthodes du « grand frère » soviétique pour retenir la direction française sur la pente glissante de la trahison. Or, cette affectueuse sollicitude ne pouvait que se combiner avec les fortes réticences, pour ne pas dire la franche hostilité, existant au sein même du PCF par rapport à l'alliance avec la social-démocratie et à cette entreprise de modernisation fortement teintée de réformisme. L'exemple du PCE témoigne que, dans un autre contexte, la direction soviétique pouvait se donner les moyens de faire éclater un parti communiste récalcitrant.

La direction française devait être sensible à une pédadogie plus subtile : le constat que, comme Mitterrand l'avait pronostiqué, le renforcement du PS se faisait au détriment du PCF. Ce qui invitait à une interrogation plus fondamentale : un parti comme le PCF peut-il se rallier au discours réformiste sans en périr ? Telle était bien la question qui se faisait de plus en plus pressante. Les intellectuels du PCF avaient été mis à contribution pour relever un défi : le PCF peut-il être le moteur d'une alliance comme l'Union de la gauche et défendre une identité politique qui lui soit propre ? S'il multipliait les garanties quant à son respect des libertés et de l'alternance, quitte à fâcher le PCUS, il élaborait une conception propre sur le changement économique autour des notions du « produire français » et des « nouveaux critères de gestion '». Attitude qui permettait d'entretenir l'idée que si le PCF voulait parvenir, en alliance avec le PS, au gouvernement, c'était pour y appliquer une politique spécifique, de transformation sociale effective, y compris au sein des entreprises.

L'effort de conviction déployé par le PCF au cours de cette période pouvait laisser croire que, par rapport au passé, une véritable mutation était engagée et que nul retour en arrière n'était envisageable. Cette perception renforçait la dynamique de l'Union de la gauche qui, à partir de 1977, s'avère être majoritaire au plan électoral. En même temps, l'espace à gauche du PCF se renforçait, du fait même de l'animation du débat stratégique sur les perspectives et les moyens du changement social en France. Au sein même du PCF, les discussions se developpaient. En particulier, d'une part, autour de ceux qui prônaient un « eurocommunisme conséquent ». Et, d'autre part, de ceux qui, autour de Louis Althusser, dont le nom apparaissait comme le symbole, plus que l'initiateur ou le porte-parole, de ce courant, refusaient l'abandon de la notion de dictature du prolétariat et affirmaient l'actualité de la théorie marxiste.

L'éclat

Fin 1977, à l'occasion des discussions sur l'actualisation du Programme commun, la direction du PCF engage un bras de fer avec le Parti socialiste. Il porte, en particulier, sur la question des nationalisations et, plus précisement, sur le fait de savoir si les filiales des entreprises concernées sont ou non incluses dans la nationalisation. Le PS taxe le PCF de surenchère. Le PCF accuse le PS de revenir sur ses engagements antérieurs, pour se refuser de se donner les moyens d'un vrai changement... Bientôt, le verdict tombera : « Le PS a viré à droite ! » Déjouant les pronostics les plus sûrs, à la veille d'élections législatives qui promettaient une victoire à l'Union de la gauche, la direction du PCF vient de rompre l'accord avec le PS et le Mouvement des radicaux de gauche.

Le tournant est brutal et de grande ampleur. Le PCF vient, en fait, de se désengager du cadre de l'Union de la gauche qui avait dominé la vie politique depuis plus de dix ans. Tout un temps, il s'efforcera de faire porter la responsabilité de l'éclatement au PS et, schéma classique de renversement de politique, il va inlassablement prôner « l'union à la base »... Afin de ramener le PS à de plus justes sentiments ! Mais, corrélativement, et confirmant l'importance du tournant opéré, l'accent est mis sur la solidarité avec l'URSS. Début 1978, c'est la petite phrase sur le « bilan globalement positif » des pays de l'Est : après avoir insisté sur les critiques concernant les questions des libertés, il s'agit de revenir à « l'essentiel » qui est la réalisation du socialisme. Un jugement qui reprend aujourd'hui toute sa valeur et suscite rappels, commentaires et (auto) critiques à la pelle. En janvier 1980, pour ceux qui n'auraient pas compris et tarderaient à remettre les pendules à l'heure, Georges Marchais, en direct de Moscou, approuve l'intervention soviétique en Afghanistan !

Ce brutal réajustement des perspectives, qui est alors perçu comme un sidérant retour aux plus belles années du stalinisme, signifie que les pages de l'Union de la gauche et de l'eurocommunisme sont brutalement arrachées, sans réticences ni remords ! Dans les multiples interprétations qui sont alors proposées des raisons de ce tournant, l'idée est forte que c'est sur ordre de Moscou que ce désengagement a été décidé. Il est certain que les Soviétiques ont pesé en ce sens. Les gestes symboliques, tel la visite de l'ambassadeur d'URSS à Giscard, n'ont pas manqué indiquant qu'ils préféraient un bon conservateur, tel le président en exercice, à un social-démocrate du type Mitterrand. Et, dans ces conditions, on voit mal quel interet pouvait présenter a leurs yeux le maintien d'une alliance avec le PS dont les considérables dangers étaient en revanche évidents. S'il n'y a aucun doute quant à ce côté des choses, on peut pourtant considérer qu'une décision aux implications aussi considérables n'a pu être dictée, un jour venu, en fonction d'un seul des acteurs en présence. Elle fut plutôt la résultante d'une série de forces qui convergèrent alors pour provoquer ce changement radical. Préparé sans doute de longue date, il survint à la veille d'une échéance qui devait conduire à la victoire de la gauche, donc à un affrontement avec le président en place, dans un contexte où les forces sociales rassemblées derrière la gauche n'avaient encore que très partiellement subi les dégâts de la crise. Le PCF, qui aurait été au cœur de cette tempête, préféra ajourner une telle perspective en sabordant l'Union de la gauche si longtemps objet de tous ses soIns.

A partir de là, jusqu'au XXV° Congrès de 1985, la direction du PCF allait poursuivre une impressionnante entreprise de démantèlement du cadre stratégique antérieur.

STRATEGIQUES... 19

L'appropriation de la notion d'autogestion jusque là combattue comme réformiste allait constituer la pierre angulaire du nouvel édifice théorique. Elle a pour revers la critique radicale de la notion d'étape et son abandon. Toute la logique de l'Union de la gauche est critiquée pour ce qu'elle signifie d'alliances au sommet et de programmes bouclés à ce niveau. En fait, plutôt que par étapes, le changement doit se réaliser immédiatement, à la base, sous l'impulsion et le contrôle des « gens ». Ne pas avoir compris plus tôt cela, tel fut le « retard historique » du PCF qui le conduisit à rester enfermé dans le piège du Programme commun de gouvernement et de l'Union de la gauche qui ne pouvait conduire qu'à la catastrophe. A présent, la stratégie dite autogestionnaire permet de faire l'économie des accords électoraux nationaux, puisque l'accès au gouvernement n'est plus ni une condition ni une étape nécessaire au changement : le socialisme se réalise pas à pas !

Cette perspective bouleversante étant portée par le seul PCF, c'est la preuve qu'il est l'unique parti révolutionnaire et que les préoccupations unitaires sont soldées par la perspective du « Nouveau Rassemblement populaire majoritaire » (dit NRPM) : le concept clé du XXV° Congrès et le nouveau maître mot de la politique communiste. Il semble qu'il vise le « rassemblement » de tous les « gens » qui, rompant avec les illusions de l'Union de la gauche, sont décidés à opérer par eux-mêmes (et avec le PCF !), quotidiennement, et pas à pas, le changement de la vie, qui est déjà le socialisme en marche...

Vont marquer cette nouvelle phase le repli, le sectarisme, la division, et parfois des sorties brutales, comme lors des affrontements violents entre le service d'ordre communiste et la police autour des usines SKF, ou avec la désastreuse opération du bulldozer contre un foyer de travailleurs immigrés à Ivry pour protester contre la concentration des immigrés dans les banlieues communistes... Le PCF semble vivre une nouvelle version de la tactique « classe contre classe », comme aux plus belles heures de ladite « troisième période ». A ces différences près que le contexte international n'est plus le même, ni la « foi » communiste: bret, le cœur n'y est pas. La crise, protonde, minante, est à l'œuvre : les actions dures prennent figure de gesticulations, les innovations theoriques, malgre partois leurs relents d'utopie, semblent sorties tout droit d'un déconcertant bric-à-brac idéologique.

Pourtant, l'implosion ne va pas venir de ces contradictions, mais du choo avec la réalité, une fois acquise la victoire, non voulue, de Mitterrand aux élections présidentielles de 1981.

Le temps des mouvements paniques

De toute évidence, c'est contre sa volonté que le PCF a été amené à assumer les responsabilités gouvernementales qui vont lui échoir après la victoire de Mitterrand. Toute la campagne de Georges Marchais, en 1981, a été orientée dans le sens d'empêcher la victoire de Mitterrand. Non content d'expliquer que la politique de celui-ci pourrait être pire que celle de Giscard, il a laissé planer jusqu'à la dernière ligne droite l'éventualité de ne pas appeler à voter pour le candidat socialiste au second tour. Si, en 1978, le PCF était parvenu à empêcher la victoire de la gauche, il n'en fut pas de même en 1981. Contre Rocard, Mitterrand avait maintenu ferme, après 1978, le cap de l'unité malgré la défection du PCF. L'Union de la gauche s'en trouvait comme maintenue « en creux », si bien qu'il est vraisemblable qu'une bonne partie de l'électorat communiste aurait voté pour lui quelles que soient les consignes données par la place du Colonel Fabien. Il poussa l'habileté politique jusqu'à déjouer l'offensive communiste autour du thème « Il faut des ministres communistes ! » qui visait à le déstabiliser, car ou bien il s'y engageait, et l'épouvantail anticommuniste était agité sous le nez des électeurs modérés, ou bien il refusait et les électeurs communistes pouvaient être invités à se démobiliser devant tant d'arrogance.

En fait, la volonté populaire de chasser la droite, si longtemps réfrénée, ne pouvait plus cette fois être contenue, elle allait s'extérioriser et assurer la victoire de Mitterrand qui, malgré les coups bas du PCF, avait su continuer à apparaître comme le représentant de « l'union des forces populaires » si patiemment construite au long des années soixante-dix

Cet échec cuisant allait marquer, pour l'autorité de la direction Marchais, le début de la fin.

Dès lors que la décision d'empêcher une victoire de Mitterrand fut invalidée par les électeurs, le PCF s'est trouvé sérieusement mis en porte-à-faux par rapport aux évolutions politiques qui allaient venir face auxquelles il allait multiplier les fausses manœuvres.

Ainsi de l'exigence des ministres communistes, qui d'opération habile se transforma en piège redoutable, une fois que Mitterrand installé au pouvoir décida de la satisfaire. Le président confirmait ainsi son ancrage à gauche et sa volonté de tenir ses engagements. En même temps, il enserrait le PCF dans une etreinte qui allait l'étouffer : Mitterrand gagna là, aux yeux de la bourgeoisie, ses galons d'« homme d'Etat », par la démonstration faite d'avoir réussi là où tous avant lui avaient échoué : la réduction du PCF.

Prise dans ce piège, la direction du PCF a multiplié les incohérences. Consciente sans doute des risques encourus, elle affronta la participation gouvernementale avec réticence : Marchais ne sera pas ministre, déléguant cette responsabilité à son second Charles Fiterman, qu'accompagnèrent les trois responsables qui apparurent ministrables plus pour leur « profil » personnel qu'en fonction de leur intégration au noyau directionnel. C'était préparer un discours qui portera l'accent sur les qualités des quatre ministres, au demeurant réelles, donc sur la démonstration que le PCF comprend en son sein des hommes capables de diriger avec talent les affaires de l'Etat. Et non pas sur le fait que, pour la deuxième fois dans l'histoire, le PCF en tant que tel était au gouvernement. Pour un parti qui avait affiché si fortement ces dernières années sa vocation à être un « parti de gouvernement », quelle occasion manquée !

Paradoxalement, dans les débuts du gouvernement Mauroy, le PCF a développé, dans les pages de l'Humanité, un discours hyperbolique sur les réalisations gouvernementales, louées comme ayant immédiatement dépassé les

STRATEGIQUES... 21 acquis mémorables du Front populaire et de la Libération. Manière sans doute de justifier une solidarité gouvernementale sans faille, qui fit que le PCF cautionna sans états d'âme apparents toutes les mesures anti-ouvrières du gouvernement socialiste : l'abandon de «l'autre politique » au profit de la « rigueur », les licenciements massifs dans la sidérurgie, les capitulations sur le terrain de la laïcité, etc.

Il usa de la sorte, et jusqu'à la corde, son crédit. Si bien que, lors de la passation de pouvoir de Mauroy à Fabius, en 1984, le PCF qui avait laissé passer les occasions de rompre auparavent quitta sans bruit et sans gloire le gouvernement. Sur un simple refus des offres faites de poursuivre cette expérience désastreuse de participation gouvernementale...

Cette phase a concentré l'incapacité du PCF d'échapper à une contradiction mortelle entre le sectarisme diviseur et l'unité opportuniste. Emporté dans une folle oscillation entre l'un et l'autre pôle, il a, en quelques mois, exploré toutes les impasses possibles de sa politique. Une fois Mitterrand installé au pouvoir et le PS incrusté dans l'appareil d'Etat, cette contradiction est devenue insurmontable : le PCF a pu au long de ces années dénoncer inlassablement, et souvent à juste titre, la politique du PS, sans parvenir à se déprendre de lui, contraint où il s'est trouvé de voter au Parlement pour les gouvernements socialistes et leurs lois. Du fait de sa minorisation, il ne pouvait risquer une rupture franche avec le PS sous peine de se faire briser. Dans le même temps, cette pratique du double langage continuait à élimer son peu de crédit restant.

Pour masquer cette humiliation permanente, qui ne pouvait freiner son recul, le PCF s'est vu dans l'obligation d'inventer une nouvelle thèse censée tout expliquer : celle du glissement à droite de la société. Tous les problèmes et misères subis par le PCF se trouvaient ainsi expliqués par un phénomène social plus profond : ce n'est pas le PCF qui recule, c'est la société qui glisse ! Idéologie symptomatique d'une situation où les innovations théoriques du PCF n'ont plus pour but de peser sur la situation, mais d'excuser celle-ci. Signe que le PCF, exgrand parti communiste de masse, est peut-être sur le point de décrocher par rapport à la société.

Conclusion

Les dix années écoulées ont été, pour la direction du PCF, des années terribles. Les bilans de l'Union de la gauche, de la participation au gouvernement, puis de la non-participation à partir de 1984, se paient au prix maximum. C'est le résultat d'une situation inédite qui a provoqué, du fait des changements successifs de ligne, de façon brutale et à un rythme accéléré, un discrédit politique majeur de la direction Marchais. Celle-ci est apparue défendre avec la même verve toutes ces orientations contradictoires. Du coup, devint perceptible ce qui était resté caché jusque-là : le caractère inavouable des motivations réelles de cette direction. D'un jour à l'autre, les alliés de la veille ont pu être maudits, puis adulés de nouveau, toujours au nom des principes. Ce qui signifie que ces

« principes » masquent l'essentiel et que les prétendues « valeurs communistes » sont un leurre.

La crise du PCF, celle des responsable — ex-responsables ou futurs exresponsables —, celle des militants et, au-delà, des sympathisants et électeurs, relève d'abord de la démoralisation, du sentiment d'avoir été de longue date « floué ».

C'est peut-être ce qui explique que, malgré son ampleur, cette crise n'a pas encore produit de courants oppositionnels capables de résister victorieusement à la confrontation avec la direction. Les batailles oppositionnelles se sont développées ces dernières années, mais elles ont été défaites, en ce sens qu'elles n'ont pas empêché la plupart des militants critiques de renoncer au militantisme politique, et d'autres de céder à la force d'attraction du PS

Telle est encore la situation aujourd'hui, pour ce XXVII° Congrès. La contestation interne est sur le point d'imposer de facto le droit de tendance. Le comité central a refusé que le contre-texte de Fiterman soit soumis au vote des militants au même titre que celui de la direction, ce qui eut été entériner le droit de tendance. Mais ce même texte a été publié dans / 'Humanité, et il polarise suffisamment les débats pour que les dirigeants manœuvrent et proposent de réécrire leur propre texte afin d'intégrer des propositions de Fiterman. Mais, dans le même temps, cette opposition apparaît dépourvue de toute perspective politique en positif. Et l'on voit mal quelles pourront être ses propositions au sortir du congrès, sinon de s'engager sur la voie déjà ouverte par les reconstructeurs : celle de la fraction publique.

Pourtant, cet apparent statu quo ne saurait s'éterniser. L'unanimisme, qui autrefois était de règle, est aujourd'hui fini : Fiterman était un dirigeant de premier plan, son audience est importante dans des secteurs entiers du parti, en particulier parmi les élus. Or, dans les structures mêmes de ce parti, rien ne change et il semble que plus rien ne puisse jamais changer !

L'onde de choc des séismes à l'Est ouvre une nouvelle ligne de faille au sein du PCF, qui cette tois tracture au cœur meme de son identite. Dans un premier temps, la direction Marchais a joue la carte consistant à prétendre qu'elle a été gorbatchévienne avant l'heure, et qu'il eut mieux valu que ses critiques concernant les « limites de la démocratie » dans les sociétés du « socialisme réellement existant » soient entendues plus tôt.

Mais, à l'occasion de la crise du Golfe, le PCF a pris ses distances avec l'URSS, et les thèses pour le XXVII Congrès signent la rupture avec Gorbatchev. Tout le débat apparaît polarisé par la question de l'évaluation des rapports de forces mondiaux, qui est étroitement imbriquée à celle du positionnement par rapport à Gorbatchev. Fiterman et ses amis refondateurs, au nom de la détense du gorbatchévisme, sont amenés à expliquer que la situation mondiale n'est pas si catastrophique que l'affirme la direction. Cette dernière, au contraire, ne craint pas de noircir le tableau : à l'Est, c'est la restauration du capitalisme, en URSS même, c'est l'effondrement, dans le Golfe, c'est une offensive de grande ampleur de l'imperialisme.... Dans tous les cas, les responsabilites de la direction gorbatchevienne sont ecrasantes !

STRATEGIQUES... 23

Les e ffets de la dynamique ainsi engagée ne sont pas mesurables aujourd'hui. Ils ne peu vent être que considérables. Cette prise de distance se fait sans bilan réel du stalinisme, et dans une situation d'assez complet isolement à l'échelle internationale et européenne, la rupture avec le PCI, par exemple, est consom-

L'isolement existe aussi au plan national. Glissement à droite de la société ou non, il est clair que la social-démocratie occupe maintenant une place prépondérante à gauche. Sa reconversion de parti du changement en parti assurant une gestion moins sauvage du capitalisme que les libéraux lui assure le créneau du « moindre mal », fort lucratif au plan électoral.

Quant à l'efficacité pratique du PCF dans Ía défense des intérêts des « gens », elle décroît en proportion de ses reculs successifs face au PS. Par ailleurs, cette direction qui, à la différence du PCI et de « l'Eurogauche », maintient ses références anticapitalistes, apparaît bien incapable de proposer aujourd'hui la moindre perspective de changement social, ne serait-ce qu'à titre symbolique. Le texte du XXVII° Congrès est, de ce point de vue, symptomatique dans la juxtaposition d'une analyse de la situation mondiale et d'un programme revendicatit de type syndıcal, qui tait l'économie de l'orientation politıque

Le PCr ne peut donc plus esperer ouer lamais le role central aut tut le sıer autrefois. En revanche, dans certaines municipalités, dans beaucoup d'entreprises par le biais de la CGT, voire dans une partie de la jeunesse, comme on l'a vu

Une telle ambition n'est porteuse ni d'une stratégie de changement social ni d'un avenir. Elle peut permettre de durer, à condition de maîtriser l'implacable logique de la marginalisation.

Novembre 1990

1. Cf. Jean Ranger, « Le déclin du Parti communiste français », in Revue française de science politique, vol. 36, n° 1, février 1986.

2. Georges Labica, les Etudes marxistes.

3. Voir, en particulier, le travail aux dimensions monumentales de Jeanine VerdèsLeroux, le Parti communiste, les intellectuels et la culture (tome 1 : « Au service du parti (1944-1956) », tome 2 : « Le réveil des somnanbules (1956-1985) »), éditions Fayard.

4. Kremlin-PCF, conversations secrètes, Olivier Orban, 1984.

5. Cf. les travaux de Paul Boccara sur les « nouveaux critères de gestion » et, dans la continuité de ceux-ci, les livres de Philippe Herzog : l'Economie à bras-le-corps et la Nouvelle Economie à bras-le-corps, aux Editions sociales.

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