La République démocratique allemande (RDA) prétendait être « une société socialiste développée », dans laquelle existeraient les conditions « d'une transition graduelle au communisme » et où « l'exploitation de l'homme par l'homme et les sources d'une restauration du capitalisme seraient supprimées à tout jamais ».
Dans son cadre, « il n'y avait aucune base objective, politique et sociale pour une opposition du fait que la classe ouvrière était au pouvoir '». Selon le ministre de la Défense, ceux qui se rangeaient dans l'opposition, ne pouvaient être que « des agents soudoyés, des éléments asociaux, des artistes aux idées confuses, des jeunes fourvoyés sinon des bourgeois conservateurs ou des terroristes fascistes 2 ».
Beaucoup de gens pensaient vivre dans une société stable où aucune force au monde ne pourrait remettre en question des rapports ossifiés. La plupart d'entre eux se soumettaient aux normes de ce système social qui formait des citoyens mis sous tutelle et incapables d'assumer leurs propres responsabilités.
Au départ, la RDA avait un handicap par rapport à l'Allemagne occidentale capitaliste dans la mesure où elle était moins développée et devait supporter le fardeau de lourdes réparations et les conséquences de la guerre froide. Le niveau économique était inférieur d'un quart environ par rapport à celui de la RFA. De plus, la classe ouvrière devait d'abord apprendre à diriger et à gérer la société.
Des forces productives enchaînées
Pour toutes ces raisons, il fallait accepter des difficultés temporaires. Mais on prétendait que, grâce à un système supérieur au capitalisme, elles seraient surmontées assez rapidement : en 1958, le V° Congrès du SED se fixait pour objectif de dépasser en trois ans la RFA du point de vue de la consommation individuelle des biens de consommation les plus importants. Pourtant, au mois d'août 1961, on a dû construire le Mur pour éviter l'effondrement ! Historiquement, le problème n'était que repoussé et allait s'aggraver. Pour défendre le système, on mettait sur pied un appareil de sécurité puissant qui comptait 420 000 hommes dans l'armée, la police et la police secrète et absorbait 10% du revenu national. Par ailleurs, l'hypercentralisation et la bureaucratisation engendraient une administration pléthorique. Déjà en 1975, selon Rudolf Bahro, sur huit heures de travail par jour trois, tout au plus, étaient employées à des buts de production . Mais même ce temps de travail n'était exploité qu'à 70% à cause du manque d'intérêt des travailleurs (ce que les technocrates appellaient Leistungszurückhaltung (peu d'enthousiasme dans les prestations) 4. En outre, il n'y avait pas dans le bloc soviétique une division rationnelle du travail. Ainsi, on s'efforçait au maximum de produire tout à l'intérieur de chaque pays et, pour parer à l'incertitude des livraisons, même à l'intérieur de chaque combinat. Une production irrationnelle à des coûts très élevés, caractérisée, entre autres, par de mauvais investissements (surtout dans le domaine de l'énergie et de la microélectronique) a été le résultat d'un tel national-communisme.
Ainsi le fossé entre cette économie et le capitalisme se creusait davantage. A la fin, le niveau de vie en RDA était inférieur au moins d'un tiers à celui de l'Allemagne occidentale et la productivité du travail ne représentait que la moitié. Ces résultats n'étaient, toutefois, possibles que parce que tous les moyens étaient concentrés dans la production et la consommation industrielles. es logements et les moyens de transport etaient dans un grand etat de lélabrement et l'environnement pollué sans merci. Le svstème d'éducation ei de santé était en crise et lentement le niveau de vie commençait à baisser.
Les investissements ont chuté depuis le début des années quatre-vingt. Tout cela a pu être masqué jusqu'à la fin dans la mesure où, comme dans tous les pays du bloc soviétique, les résultats annoncés officiellement étaient falsifiés à la hausse S. La direction a continué, donc, à travailler comme avant, tout en sachant que le déluge pourrait déferler à courte échéance. En septembre 1989, un
PDS... 39 mémorandum secret annonçait une banqueroute financière rapide à moins que le capital financier ne vole au secours de la RDA 6.
Tout cela ne pouvait plus être expliqué par les difficultés inévitables d'une phase de transition. Le système assurait moins de biens et moins de liberté que les pays capitalistes comparables. Ainsi il perdait toute force d'attraction — les chômeurs d'Allemagne occidentale préfèraient rester au chômage plutôt que d'aller travailler dans de telles conditions —, toute crédibilité, de même que l'enthousiasme de ses fidèles et finalement l'espoir des masses dans toute amélioration substantielle.
Cette formation sociale s'est effondrée parce que les forces de production ne pouvaient plus se développer ni créer des rapports de production réellement socialistes, parce qu'il n'y avait aucune alternative révolutionnaire autonome et que l'ancienne société était si stérile que rien ne pouvait sortir de ses entrailles.
« Parti du peuple »
« Le SED est le parti de la classe ouvrière et de tout le peuple, il vient du peuple, il appartient au peuple », avait déclaré le secrétaire général, Erich Honecker, au dernier congrès « ordinaire » du parti. Ilavait 2 300 000 membres, le cinquième de la population active. Du point de vue statistique, les trois quarts des membres étaient des travailleurs, mais cela signifiait seulement qu'avant d'avoir adhéré au parti ils avaient été provisoirement dans la production.
L'appartenance au SED ou à l'un des quatre partis qui faisaient partie du bloc, avec leurs quatre cent cinquante mille membres, etait la condition - mais non la garantie — pour faire carrière. Au moins un tiers des membres ne tirait aucun avantage — ou ne tirait qu'un avantage très limité — de leurappartenance au parti. Cela vaut pour une grande partie de l'intelligentsia, qui représentait plus que le cinquième des membres, pour des centaines de milliers de simples travailleurs et pour une bonne partie des jeunes.
En réalité, le parti était forgé par la couche dominante, qui exerçait son pouvoir sur l'appareil d'Etat et sur tous les postes de direction. Ces postes la nomenklatura ne pouvaient être occupés qu'avec l'accord des dirigeants du parti. Le système leur octroyait pouvoirs, honneurs et privilèges. Les différences de revenus étaient relativement limitées. Légalement, un membre de la nomenklatura touchait deux à quatre fois plus qu'un simple travailleur. Mais il dépendait de lui de s'en contenter ou pas.
En fait, il y avait des louables exceptions, comme le Premier ministre Modrow qui n'a pas profité de sa situation. Mais, dans la banlieue de Berlin où vivaient vingt membres du bureau politique, ceux-ci avaient à leur disposition des marchandises occidentales pour un total de six à huit millions de marks. Le president des syndicats, lisch, aussi corrompu que son homologue occidental, le multimillionnaire Vetter, allait à la chasse dans un bois de deux mille cinc cents hectares, où il avait une datcha de la valeur de quatre millions et demi de marks. Honecker disposait de trois terrains de chasse personnels, dont l'un de cent quinze mille hectares. Dans l'une des résidences secondaires (avec une surtace de cent quarante mètres carrés) du secrétaire d'Etat SchalckGolodkowski, ont été confisqués des objets d'art d'une valeur d'environ trois millions de marks, c'est-à-dire l'équivalent de soixante ans de son salaire.
On ne connait pas encore toute l'étendue du marais et quelle partie de la bureaucratie y était impliquée et dans quelle mesure. Il y avait des variantes assez sensibles. Une partie considérable du parti et de l'appareil d'Etat était composée de gens qui ne vivaient que de leur salaire. Les bureaux du parti, y compris ceux du comité central, étaient assez simplement meublés.
Cette nomenklatura transmettait ses directives, par les cadres de direction au niveau inférieur, aux organisations de masse, à l'appareil de l'Etat, aux institutions économiques, aux savants et à l'aristocratie du travail. Elle se faisait légitimer par l'intelligentsia alors qu'il appartenait aux forces armées et aux forces de sécurité de garantir que ses ordres soient exécutés.
Cette couche auxiliaire incluait environ un million de personnes, soit un bon dixième de la population active. Presque tous ces gens étaient des membres du SED ou, du moins, d'un des partis du bloc. En général, ils avaient un revenu au dessus de la moyenne. Toutetois, leur niveau de vie était le plus souvent au dessous de la moyenne ouest-allemande. Leur intérêt matériel au maintien du système n'était pas grand
De surcroît, tous les gens étaient intégrés dans des organisations de masse qui modelaient et contrôlaient la vie sociaie 8. Des millions de personnes participaient à des assemblées, à des commissions permanentes, à des comités d'inspection de travailleurs et de paysans ou à des commissions d'arbitrage.
« Un citoyen sur trois assume des fonctions honorifiques dans la direction de l'Etat et de la société », a déclaré Kurt Hager. Mais ces fonctions étaient accomplies à contrecœur parce qu'elles ne permettaient d'exercer aucune influence. Avec de telles mises en scène on perdait beaucoup de temps de travail.
En réalité, tout était organisé et contrôlé par l'intermédiaire du parti avec ses 80 000 organisations de base, ses 300 000 permanents à titre bénévole et 74 80 pro personnets ni lut ajouter 150000 permanens de tire bistrole e masse, des écoles de formation idéologique et des instituts scolaires ou officiers de police (dont 5 000 dans les forces armées, c'est-à-dire 3% de tous les soldats). Presque tous les moyens matériels nécessaires pour ces activités — bâtiments pour les bureaux, instituts de formation, presque toutes les maisons simeon, pouries ties et a pisparde jourmation presn propres le marin Celr. représentait un patrimoine d'environ quinze millions de marks "
Certes, les rentrées annuelles de 710 millions de marks étaient relativement élevées. 756 millions provenaient d'entreprises appartenant au parti (en 1989). Beaucoup de dépenses étaient financées de manière courante par le budget de l'Etat. Ainsi, à elles seules, les subventions à la presse équivalaient à 350 millions de marks. Pour couvrir les besoins du parti en devises étrangères on percevait des provisions régulières sur le commerce extérieur avec les pays capitalistes, qui annortaient aux caisses du narti. chaque année. iusqu'à 240 millions de marks.
PDS... 41 Ces contributions étaient accrues par le versement de profits d'entreprises de la RDA dans le monde capitaliste ". . Le volume exact de ces opérations financières et l'utilisation de cet argent ne peuvent être vérifiés. En effet, tout cela échappait, dans une large mesure, à tout contrôle et, de surcroît, le jour même de la chute du Mur les pièces justificatives ont été détruites 12
Le SED était dirigé comme une armée traditionnelle. Selon ses propres descriptions, le bureau politique décidait de « toutes les questions fondamentales » et l'appareil « se chargeait de l'application des instructions de la direction du parti en contrôlant l'activité des organismes de base du parti et du pouvoir de l'Etat de même que des directions centrales des organisations de masse et des directions des entreprises ».
Les membres n'avaient qu'à suivre les instructions. Dans le cas de l'armée. les soldats étaient tenus par la loi « d'accomplir leur service avec un esprit d'initiative (..) Cela devait se traduire, en premier lieu, par l'accomplissement minutieux et créatif des ordres... Le cas échéant, il ne doit pas y avoir de limites à la créativité et à l'initiative 13 ». C'était la même chose pour tous les autres domaines. Les membres du parti se considéraient comme des soldats : ils attendaient les ordres pour les exécuter avec discipline. Toutes les décisions, importantes ou non, étaient prises « en haut ».
Cette centralisation faisait de la direction « un conseil de dieux... intouchable, impénétrable et inaccessible ' ». Mais ses membres n'étaient pas des dieux et ne travaillaient pas comme un conseil. Dès qu'ils perdaient leur poste, les anciens membres du bureau politique se plaignaient de l'absence d'activité collective. En fait, c'est le secrétaire général Honecker qui prenait arbitrairement les décisions avec l'aide de l'appareil. « Tout dépendait de lui » (Sinderman). Les autres recevaient des papiers de centaines de pages la veille de la séance et ils ne pouvaient donc décider que formellement. Ainsi, « le bureau polique n'avait qu'une fonction décorative » (Mückenberger). « Je n'ai jamais osé entreprendre quoi que ce soit d'original », voilà la conclusion de Margarete Müller, membre du bureau politique pendant vingt-six ans. Dans cet organisme il n'y a jamais eu aucune discussion de fond sur des questions théoriques et il était impossible de prendre des décisions stratégiques sur des bases scientifiques. Par exemple, la question de l'écologie n'a jamais été abordée (Kurt Hager). Celui qui a recueilli ces propos ajoute qu'on savait depuis des années que la situation économique de la RDA amènerait à une catastrophe. Mais personne n'a rien fait 's
Après la guerre, les membres de la vieille génération s'étaient engagés avec enthousiasme dans la construction d'une nouvelle société. Ils étaient des idéalistes, disciplinés et solidaires, et ils faisaient confiance inconditionnellement à la direction. Vingt-cinq années plus tard, un journaliste bourgeois pouvait encore écrire qu'en RDA, « il y avait beaucoup d'honnêteté au travail, beaucoup de dévouement et, incontestablement, beaucoup de force de volonté l ». Le système a fait de ces gens des bureaucrates sans cœur, même dans le cas où leur comportement était inspiré par des convictions et un attachement à des idéaux.
Un mouvement ne peut vivre qu'aussi longtemps qu'il dipose d'une couche large de gens qui croient à leurs idées et luttent pour elles. Une telle génération pouvait aussi se reproduire. Mais elle se heurtait à des rapports pétrifiés. La conviction profonde, la confiance et la discipline ont commence à se transformer d'abord en doute, ensuite en méfiance et en critique à peine cachés et enfin en participation sans joie. Les gens étaient de plus en plus résignés.
Depuis longtemps, par ailleurs, on avait vu apparaitre le type de gens qui veulent taire carrière par l'intermédiaire du parti. Ces gens-là ne s'intéressaient guère aux questions théoriques ni aux discussions politiques ; ils ne se souciaient que de leurs chances professionnelles. Ils n'avaient aucun idéal ni aucune véritable conviction. Ils resteront fidèles aussi longtemps qu'ils croiront à la stabilité du système.
Dans les dernières années, la direction du parti a tout fait pour détruire le peu de confiance qui subsistait. Elle a expliqué brutalement qu'en RDA il n'y aurait aucun changement, aucune perestroïka, ni quelque glasnost que ce soit. En novembre 1988, la vente du journal soviétique Sputnik, qui permettait aux gens de s'informer sur ce qui se passait en URSS, a été suspendue.
La situation devenait sans espoir.
Il y avait à l'intérieur des débats assez vits, les démissions et les exclusions se multiplaient " . Mais il n'y avait rien d'organisé ni aucun programme. Le service secret lui-même donnait un avertissement à la direction : l'opposition dans le pays devenait une marée montante et de nombreux membres du parti partageaient les opinions des gens sans parti 18. Le jour même de l'ouverture du Mur, des membres du service secret organisaient une manifestation dans la cour du ministère de la Sécurité de l'Etat pour qu'une nouvelle direction du parti soit mise en place et que leur tâches changent.
Le système s'écroule
En RDA, les gens étaient des sujets commandés « à l'édification socialiste », manipulés de l'extérieur et privés de tout droit. C'est le désir de sortir de cette galère qui les a poussés à se mobiliser. C'est un progrès historique que soit tombé un système dont personne ne voulait plus et qui, à la fin, n'a été défendu par personne.
A la mi-octobre, Honecker a été chassé par une révolte de palais et la nouvelle direction a tenté de se mettre à la tête du mouvement populaire. Il y a «une volonte de changement jamais connue auparavant et le mouvement populaire a declenche le processus (...) de changement », declarait le nouveau ecrétaire général. Egon Krenz. Le SED « se mettra à la tête du mouvement pour un tournant qualitatif dans la société ». Les nouveaux dirigeants organisaient publiquement des debats critiques et présentait comme « un pas en avant vers le renouveau » un programme d'action qui promettait beaucoup plus que ce que le mouvement populaire n'avait demandé jusqu'alors. Par de telles attitudes ils
PDS... 43 ne pouvaient gagner personne, mais ils se disqualifiaient davantage aux yeux de leur propre base. Les permanents ne savaient à quel saint se vouer. Le parti et les organisations de masse n'avaient plus aucune activité et l'appareil de l'Etat piétinait. Le mouvement populaire surmontait toutes les barrières et perçait le Mur. Les jours suivants, le SED perdait 200 000 membres, presque tous de simples travailleurs, mais aussi les premiers bureaucrates qui commençaient à comprendre ce qui allait se passer.
Echec de la perestroïka Pendant un moment, il semble qu'une alternative révolutionnaire se dessine. Le soir de l'ouverture du Mur, des milliers de membres du parti se rendent à la réunion du comité central avec les mots d'ordre :« Séance publique ! », « En finir avec le stalinisme ! », « Election de la direction par un nouveau congrès du parti ». Puisqu'on veut que les gens rentrent tranquillement à la maison, dans un coin on entonne avec peu d'enthousiassme l'Internationale. Les manifestants tont irruption et jettent aux dirigeants deconcertes leur carte du parti : « a partir d'ici et d'aujourd hui commence le renouveau du parti », c'est l'espoir d'un orateur, « le peuple de la RDA nous a donné une nouvelle chance historique ».
En réalité, c'était la dernière flambée. De ce parti ne pouvait plus sortir aucun noyau révolutionnaire. Il ne pouvait plus produire aucun partisan sincère du communisme, aucun Havemann, aucun Bahro et aucun chanteur comme Biermann.
Pourtant, tout ne semblait pas perdu. Selon un sondage d'opinions, 60% des personnes interrogées étaient favorables à « un système socialiste fondamentalement réformé » et 20 % étaient pour l'unité allemande. On estimait encore que la RDA était supérieure à la RFA dans des domaines importants — la sécurité sociale, l'égalité des droits pour les femmes, la protection contre le criminalité, la formation et le logement. En réalité, la révolution politique était déjà à bout de souffle parce qu'il n'y avait pas d'alternative révolutionnaire et le socialisme ne pouvait avoir aucun avenir dans un petit pays divisé. Toujours est-il que 17 % des interroges se prononçaient encore pour le SED qui semblait rester la force la plus importante, aucun autre parti ne depassant 7% (pour la CDU ne se prononçaient que 4 % des personnes alors que trois mois plus tard elle atteindra 41 %). Environ la moitié des gens (48 %) étaient encore indécis. Mais le vieux système était rejeté sans hésitation : 90 % des personnes interrogées estimaient que les permanents du parti avaient commis des abus dans l'exercice de leurs fonctions. Personne n'avait plus confiance.
L'ancien Premier ministre, membre de la CDU, De Maizière, a déclaré à un moment donné : « La RDA est un Etat socialiste souverain. Nous devons réfléchir comment rendre le socialisme attrayant dans le futur. Quant à la question de l'unité allemande, laissons s'en occuper nos fils ou nos petit-fils 20 En d autres termes, l'opposition était d'accord sur un point : « on ne pouvait pas gouverner le pays sans le SED 2 ».
Le vieil appareil a réagi d'une façon consciente et conséquente. En l'espace de quelques jours, il transformait le vieux parti d'Etat stalinien en un parti qui se présentait comme réformiste, socialiste et démocratique. Sans aucun debat, le SED était transformé par un traitement brusque. Il acceptait l'idée que les » questions humaines » ne pouvaient etre résolues que par une collaboration avec le capitalisme? . Il faut dire qu'en RDA l'opinion dominante était, avant que les communistes des pays capitalistes ne pouvaient mener dans un avenir prévisible, qu'une politique réformiste.
Le nouveau gouvernement Modrow s'est efforcé de sauver la RDA par l'adoption d'une perestroïka allemande. Des principes dans ce sens — droits démocratiques limites, intégration dans le marche mondial, economie de marche et capitalisme populaire — avaient été fixés au cours des derniers mois par des technocrates réformateurs. On croyait sérieusement que le capitalisme d'Allemagne occidentale assurerait son aide et que le parti et l'Etat seraient rapidement assainis 25
En l'espace d'un mois, la transformation était accomplie même formellement. A la mi-décembre 1989, un congrès extraordinaire du parti approuvait les nouveaux principes programmatiques. La révolution, qui avait eu lieu en octobre, avait été « un mouvement populaire pour le renouveau du socialisme », expliquait-on. « Nous rompons avec le stalinisme d'une manière irrévocable. Le socialisme centraliste et administratif nous a amené à la crise... Il s'est démontré incapable de donner une contribution réelle à la solution des problèmes de l'humanite. » Conclusion : « La crise (....) ne pourra être surmontée que si la RDA s'achemine vers une troisième voie, distincte du socialisme stalinien et de la domination des monopoles transnationaux (.....) Nous voulons un nouveau parti (...) Ce parti socialiste moderne n'est pas (....) un parti de classe ni un parti de masse 26. .»
Les deux mille sept cents délégués ont été unanimes contre la dissolution du SED, parce qu'ils voulaient garder les biens de celui-ci. Ils ont élu un praesidium de cent membres, qui n'incluait que deux membres de l'ancien comité central, mais était quand même assez sérieusement marqué par la vieille nomenklatura. Le nouveau président était Gregor Gysi, l'incarnation idéale et crédible du nouveau cours. Depuis lors, Gysi a explicitement présenté le Parti du socialisme démocratique (PDS) comme le successeur du SED
Dans les semaines qui ont suivi le congrès, on s'est efforcé d'activer le parti par des campagnes. En fait, on a mobilisé cent mille personnes à plusieurs reprises 28. Mais c'était le dernier sursaut du vieil appareil. Le fait décisif a été que l'état d'esprit du pays avait changé et le gouvernement était à la traîne des événements sans pouvoir réagir. Environ deux semaines plus tard, il n'était plus que l'administrateur d'une faillite, s'efforçant de délivrer aux ennemis de classe une entreprise en banqueroute.
Six mois plus tard, l'inspirateur de cette ligne, l'ancien Premier ministre, Modrow, déclarait que ni sa politique ni la RDA n'avait plus aucune chance du point de vue historique 29
PDS... 45
La désagrégation du vieux parti
Cette conviction a été vite partagée par la bureaucratie. Le 21 janvier 1990, tout le comité directeur de Dresde avec son président Berghofer démissionnait du PDS. Ils avaient subitement découvert que « le vieux SED (avait) (....) ruiné la RDA » et devait donc se dissoudre. La plupart de ceux qui jusqu'alors avaient été les représentants de la RDA dans l'appareil de l'Etat, dans les institutions militaires et auxiliaires, dans l'économie, la science et la société, désertaient. La couche dominante se désagrégeait et le gouvernement en place perdait sa base sociale. La fin approchait.
Ce n'étaient pas seulement les carriéristes et les opportunistes qui quittaient le navire en train de couler pour se mettre au service des nouveaux seigneurs. Partaient également beaucoup de gens qui avaient été dégoûtés par le comportement arbitraire et la corruption de la vieille direction. Ils avaient honte de leur propre naïveté et attitude non critique, et, en tout cas, étaient démoralisés par l'effondrement et ne savaient pas quoi faire. Une partie de ces gens peuvent constituer encore un potentiel progressiste, même s'ils choisissent éventuellement le PDS.
Restaient dans le parti seuls ceux qui étaient vraiment convaincus ou conscients de leurs responsabilités, ceux qui estiment qu'il faut un parti pour développer une activité politique organisée et ne voient aucune autre alternative, le plus souvent aussi parce qu'ils gardent d'une manière quelconque un idéal socialiste. Parmi eux, il y avait des staliniens, mais aussi des gens qui étaient les meilleurs éléments du vieux parti et qui acceptaient l'idée d'avoir été « non seulement des victimes, mais aussi des coupables » (Helga Adler).
Le parti semblait quand même s'effondrer. Dans certains des quatorze districts, dans de nombreuses circonscriptions et localités, il n'existait plus d'organisation ". Dans les mois suivants, on a sauvé quelque chose grâce au travail obscur et obstiné de la partie de l'appareil qui était restée intacte et qui rassemblait et réorganisait les gens à toute épreuve. Cela s'était accompli tant bien que mal au mois de mai. Trois cent cinquante mille membres, environ le septième, étaient restés.
Dans cette phase, où toutes les énergies sont mises en œuvre pour sauver le parti, aucun debat programmatique ne peut se developper. Les renovateurs lancent des attaques au vitriol à propos de la situation du parti: toutes les décisions importantes sont toujours prises à huis clos ; l'appareil continue à tout contrôler ; le parti est irréformable et doit se dissoudre pour être fondé à nouveau.
Tout cela était juste. Mais personne ne voulait en discuter parce qu'une dissolution aurait eu pour conséquence la liquidation. Frustrés, les rénovateurs s'en vont et constituent de nouveaux partis, yu. 'ourtant ne vont pas au-delà des assemblées de fondation.
Le nouveau programme Dans les semaines où le parti risque de se dissoudre et où tout espoir de maintenir la RDA est perdu, c'est par en haut que le nouveau programme est élaboré et, donc, la nature politique du parti définie. Il n'y a pas de discussion. Un congrès donne sa bénédiction au programme presque sans opposition (le 25 février 1990) 31
L'acquis le plus important est la démocratisation du parti. Les statuts prévoient une organisation, soudée et contrôlable, d'activistes auxquels on demande de croire au programme, de donner une contribution financière et de travailler dans une organisation de base. Les élus peuvent être révoques.
Le travail dans les instances du parti doit pouvoir être contrôlé. Du matériel important doit être publié dans la presse du parti avant les congrès. Les membres peuvent constituer des communautés d'intérêts et de travail ou des plates-formes et utiliser dans ce but « les locaux et les moyens du parti » — ce qui s'est réalisé dans le cas des deux regroupements les plus importants, celui des camarades jeunes (environ mille cinq cents militants actifs) et de la Plate-forme communiste 32 . Toutefois, la représentation des minorités dans les organismes de direction n'est pas garantie.
Du point de vue programmatique, le PDS se veut « un parti socialiste de gauche proche de la social-démocratie ». La RDA avait été une société non capitaliste, mais n'était pas socialiste non plus. Le SED était « depuis longtemps réactionnaire car il avait empêché le socialisme ».
Le socialisme est conçu assez vaguement comme « l'expression d'un idéal séculaire de l'humanité (...), une idée aussi immortelle que le christianisme ». La nécessité du socialisme ne peut se fonder que sur le fait que le capitalisme n'est plus capable de résoudre les problèmes de l'humanité. Le PDS prétend avoir ses racines dans le mouvement ouvrier socialiste, communiste et socialdémocrate. Il se réclame notamment de Marx et d'Engels, des deux Liebknecht, de Bebel et de Rosa Luxemburg, de Lénine et de Gramsci, mais aussi de Bernstein et de Kautsky 33 . Ainsi, il annonce d'entrée la couleur : il veut mettre ensemble ce qu'on ne peut pas mettre ensemble. En tout cas, il revendique toutes les valeurs les plus générales, comme l'individualisme, la solidarité, la justice ou la démocratie.
On ne dit rien sur la tactique et la stratégie et très peu sur les buts. Le PDS veut une économie de marché sous contrôle démocratique, qui puisse être réformée. Il en découle une série de revendications semblables à celles qui sont avancées par les syndicats et les mouvements sociaux. Des revendications radicales comme la dissolution des blocs militaires ou la suppression des armes atomiques sont esquivées. En fait, il s'agit d'une liste de vœux à tonalité démocratique, humaniste et sociale, pas d'un programme. Sur cette base seront élaborés les différents programmes électoraux qui compléteront cette liste.
Donc, du point de vue programmatique, le PDS est conçu par sa direction comme un parti réformiste et parlementaire. Ce n'est pas par hasard qu'il
PDS... 47 n'avance concrètement aucune idée socialiste en revendiquant les conseils, l'auto-organisation et l'activité, etc.
Toutes les déclarations programmatiques qui sont venues après n'ont fait que confirmer cette appréciation 34. Au-delà du socialisme et du capitalisme réels on veut esquisser, comme nous l'avons mentionné, une troisième voie. Selon Gysi, il s'agit « d'une voie au socialisme démocratique, inconnue et jamais tentee ». On ne sait pas ce que cela signifie exactement. Mais ce qui est clair, en tout cas, c'est que le marxisme révolutionnaire est rejeté. « La conception du parti et de la politique » qui avait deja des racines dans « la conception leniniste du rôle et de la nature d'un parti communiste » (Helga Adler) est rejetée comme incompatible avec l'idée d'un parti du socialisme démocratique. Cela vaut aussi pour le rôle historique de la classe ouvrière, le rapport entre réformes et révolution où toute conception basée sur les intérêts de classe (A.Brie). Selon Gysi, « le marxisme-léninisme s'est avéré ne pas être la base spirituelle du socialisme ».
Les seules chances de changement sont les réformes. « Pour nous, affirme Gysi, le socialisme démocratique représente la seule voie pour bâtir de nouvelles structures sociales », et il ajoute qu'il faut « le réaliser par des moyens pacifiques ». Par conséquent, « l'action politique du PDS... _vise seulement a saisir le potentiel progressiste de la société capitaliste » (A. Brie). Cela signifie aussi « prendre des responsabilités politiques au niveau de l"Etat, à travers des actions de masse menees par les travailleurs et par les forces critiques du capitalisme et capables d'exercer une forte pression » (Alexandra Wagner). Evidemment, c'est une démarche qui n'exclut ni l'adaptation ni la participation au gouvernement. Gysi voulait carrément apparaître comme le porte-parole d'une force modérée. Des mesures éventuelles contre le PDS détruiraient tous les efforts qu'il avait déployé afin d'empêcher une radicalisation.
Les revendications sont énumérées de manière très concrète : « l'économie de marché représente à nos yeux le moyen... pour satisfaire des besoins sociaux et écologiques croissants ». Donc, « les revendications sociales doivent être prioritaires par rapport à la recherche du profit »: cela doit apparaître clairement grâce à « la participation au pouvoir politique... [et à] la forte représentation des intérêts populaires » (cité de « Les positions fondamentales du PDS en matière de politique économique »). Pour relancer l'économie, la fraction parlementaire du parti a proposé des subventions par l'Etat et des crédits supplémentaires aux entrepreneurs privés, ainsi que la détaxation des profits réinvestis.
Il est tout à fait évident, dans ces circonstances, qu'il ne s'agit absolument pas d'une réflexion critique sur l'expérience historique du réformisme.
La base sociale
La base sociale du parti n'est ni déterminée par son programme ni par sa politique, mais plutôt par son passé. Elle est composée par des couches sociales différentes. Ce qui a été un élément décisif, c'est que de larges secteurs de l'ancien appareil du SED et des organisations de masse défendaient le parti, entre autre parce qu'ils n'avaient aucune autre perspective politique et professionnelle. Ces gens constituent un cinquième des membres dans leur ensemble, ce qui correspond à environ soixante quinze mille personnes. Un certain nombre d'entre eux ont trouve un travall, les autres, en revanche, se sont retrouves au chômage. Pour l'instant, ils représentent l'essentiel des forces susceptibles de s'organiser et de se mobiliser. Mais il s'agit d'une couche en déclin, qui est fortement frappée par les mutations sociales et dans laquelle la démoralisation et la résignation se répandent de plus en plus.
Les anciens permanents sont plus de 40 % (cent cinquante mille) et constituent la base de masse la plus importante. Ce sont eux qui ont permis au parti de se renouveler. Ils gardent un attachement émotionnel au « Parti » qui remonte à l'époque de la lutte pour la construction de la RDA, mais leur activité est très faible. Ils continuent de participer aux groupes de base, craignent les jeunes et entravent l'intégration de nouveaux membres. Puisque le PDS ne désire pas perdre ses anciens membres, il essaie de les activer dans les associations professionnelles et dans les groupes de travail.
Les ouvriers ne représentent même pas un dixième des membres (trent mille), y compris parmi les jeunes au-dessous de trente ans. Un nombre relativement important d'entre eux occupe indirectement des positions élevés dans les entreprises, mais probablement ils modéreront leur politique afin de s'adapter à la nouvelle situation.
Le secteur le plus important du parti est celui de l'intelligentsia, progressiste mais encore très confus. Sous l'ancien système, elle n'avait pas de privilèges substantiels. Elle a été fortement influencée par la révolution d'octobre 1989 et par les mouvements sociaux, autant à l'Est qu'à l'Ouest, et reste attachée aux idéaux du socialisme. Elle représente le noyau fondamental des rénovateurs mais, en même temps, se montre sceptique, manifeste des doutes et des réserves et sa liaison avec le parti est souvent assez floue.
Dans ces conditions défavorables, le parti ne peut recruter qu'un nombre relativement limité de nouveaux membres (deux mille trois cents jusqu'à la fin août 1990) et, par conséquent, son caractère social demeure inchangé. Plus de 99 % des membres proviennent encore du SED.
Ces couches constituent aussi la base électorale du parti. Lors des élections pour le Parlement au mois de mars dernier, 1l a été voté tout d'abord par les intellectuels (31 % de son électorat avec un pourcentage de 16,3 % sur le vote global) et par les employés (19 %), mais par un nombre relativement restreint d'ouvriers (11,9 %). En octobre, lors des élections régionales (pour les Länder); ce pourcentage est tombé à 6 %. Aujourd'hui, sur le plan idéologique, la majorité de la classe ouvrière subit l'influence des démocrates-chrétiens. Cela aura inévitablement des répercussions au niveau des luttes et de l'orientation des activités syndicales. Dans les entreprises, le PDS rencontre de grandes difficultés à trouver des candidats pour les élections des conseils. Nulle part il ne rencontre une réaction de rejet aussi forte. Il y a quelques mois, des structures ont été créées
PDS... 49 afin de réorganiser le travail. Elle ne peut pas espérer obtenir des résultats dans un futur proche. Même les arguments les plus favorables se révèlent très peu efficaces. Les gens disent : « Vous avez raison, mais [nous n'irons] plus jamais avec vous ! »
Tout au moins à brève échéance, le PDS sera isolé au sein de la classe ouvrière. Dans la mesure où il se fonde sur l'appui de l'ancienne bureaucratie et de l'intelligentsia progressiste, il prendra un caractère assez contradictoire.
Déclin ou consolidation ?
En l'espace de six mois, la base électorale du PDS s'est dramatiquement réduite. De plus, en général, la participation a fortement chuté. Entre les élections de mars pour le Parlement et celles d'octobre pour les régionales, l'électorat du PDS s'est réduit d'un tiers. Dans l'ancienne RDA, il n'a obtenu le vote que d'un million d'électeurs. Ce déclin s'est poursuivi lors des élections pour le Bundestag du 2 décembre, au point de remettre en cause l'existence même du parti 35
La stabilisation de l'organisation du parti se révèle assez illusoire. Sur le plan financier, il s'appuie sur son patrimoine accumulé plutôt que sur ses revenus actuels, ce qui le rend vulnérable et l'expose aux attaques du gouvernement. Ses biens, ainsi que ceux de tous les partis et associations de la RDA, sont soumis au contrôle d'une société mandataire et donc, concrètement, du gouvernement. Gregor Gysi a remarqué à juste titre que « le gouvernement gère les biens de l'opposition ».
Il va de soi qu'il faut défendre toute opposition démocratique contre la répression de l'Etat, mais il est incontestable que les énormes biens du PDS proviennent d'une confiscation arbitraire de la propriété publique. Il a cédé volontairement 6,5 milliards et a donné quelques centaines de millions sous forme de prêts, qui cependant, demeurent sous réserve de propriété 36 6. Il lui reste environ 2,3 milliards. Cela devrait lui permettre d'indemniser ses anciens permanents. Mais il ne s'agit là que d'une partie de la vérité. Il aurait pu déclarer ouvertement quels étaient ses besoins et destiner le reste à des buts politiques. En revanche, il a essayé de sauver en secret ce montant et s'est montré extrêmement maladroit lorsqu'il a été découvert. Cet épisode lui a coûté la perte d'un grand nombre d'adhésions et surtout de sa crédibilité politique 37
Dans le troisième trimestre de 1990, seulement 5 % des salaires des membres et 15 % de ceux des anciens membres du parti ont été payés, essentiellement par des contributions de l'Etat. Le reste a été placé sous réserve. Cette situation ne peut pas se maintenir longtemps.
Le nombre élevé d'adhérents cache en réalité des faiblesses intrinsèques. L'existence du parti est complètement dépendante de sa direction, c'est-à-dire du praesidium autour de Gregor Gysi. Dans l'ancienne RDA, même les membres des comités directeurs doivent travailler. Le parti peut s'appuyer sur le soutien de dix mille élus dans les communes et dans les régions (Länder). Le quotidien Neues Deutschland peut toujours compter sur un public de 290 000 lecteurs
(septembre 1990). La réduction de l'appareil, de 44 000 à 3 600 permanents, aurait dû être réalisée en début novembre 1990. Mais l'appareil demeure un élément important pour le fonctionnement du parti.
Cela explique pourquoi on ne peut pas parler d'une consolidation du parti, dont les signes d'une crise sont déjà très visibles. Les réunions de la direction, composée de cent membres, ne sont suivies que par cinquante ou soixante responsables, appartenant pour la plupart à l'appareil. Plusieurs organes dirigeants fonctionnent souvent avec un nombre réduit de cadres. Sur le papier, le parti peut compter sur 346 000 membres (fin août 1990) actifs dans 15 356 organisations de base. Environ un tiers ne paie aucune contribution et les autres seulement des cotisations symboliques de cinq marks par mois (avant le tournant, le chiffre était de 27,50 marks). Beaucoup craignent pour leur emploi, sont démoralisés et pensent ne pouvoir exercer pratiquement aucune influence.
Ainsi, la passivité se répand et la vague de démissions est encore loin de s'arrêter. « Il n'y a que quelques groupes qui réussissent à développer une politique effective. » (A. Brie) « Les communications entre la base et ladirection ne fonctionnent pas. » (Modrow)
Par conséquent, la direction ne peut pas appliquer sa politique et la base n'arrive pas à se mobiliser. Les militants s'identifient de moins en moins avec le parti. « Le programme... ne joue pas un rôle important dans la vie du parti » et, par conséquent, « beaucoup de membres hésitent à... franchir réellement le pas du SED au PDS. » (Modrow)
Les discussions internes, pour ne rien dire des débats théoriques ou programmatiques, demeurent sporadiques. Le parti se replie sur lui-même, ne s'enracine nulle part et ne joue aucun rôle dans les luttes et dans les mouvements. Mais la base n'a pas encore compris qu'un changement est nécessaire. Aujourd'hui, le PDS est davantage un cartel électoral qu'un parti de masse politiquement actif.
En Allemagne de l'Ouest
Puisque le PDS était représenté dans la seule RDA, après la réunification allemande il devient un parti régional. Cependant, son but déclaré est « un élargissement de l'influence du PDS dans le territoire de la RFA... » afin de créer « dans l'ensemble de l'Allemagne un parti à la gauche du SPD » (A. Wagner). Selon les mots de Gregor Gysi, « le PDS est sur la voie de l'Allemagne ».
Mais pour réaliser cette perspective, le PDS n'a pas de membres. De plus, il n'y a ni luttes ni mouvements à partir desquels il pourrait essayer de se construire. Les seuls qui se soient intéressés à lui sont les restes du DKP 38 , quelques sociauxdémocrates frustrés et un petit nombre de socialistes radicaux et de révolutionnaires, authentiques ou démoralisés. Mais ces derniers n'intéressent guère le PDS, car, comme l'explique Gysi, « nous voulons créer un parti d"opposition démocratique, ce qui n'a rien à voir avec les illusions révolutionnaires et gauchistes ». Mais, le travail de construction à l'Ouest n'étant pas strictement contrôlé, ilajoute ceci : « Je garantis... que ceux qui collaborent activement sont
PDS... 51 contrôlé, il ajoute ceci : « Je garantis... que ceux qui collaborent activement sont tous issus des milieux gauchistes, voire des organisations spartakistes et trotskistes. » Il y en a effectivement quelques-uns, mais ils n'épouvantent personne.
Dans de telles conditions, la construction du PDS était possible seulement à partir d'un rassemblement des forces déjà existantes. Le PDS s'est adressé surtout aux Verts, aux sociaux-démocrates de gauche, aux rénovateurs du DKP et à quelques secteurs inorganisés. Il a « promis » de s'intégrer dans « un large mouvement de gauche, sans pour autant abandonner [son] identité » (Gysi). Beaucoup de ceux qui n'ont pas considéré la solidarité avec la révolution en RDA comme une occasion pour se mêler de ses affaires, ont regardé avec espoir l'élargissement du PDS à l'Ouest et rêvé en même temps d'un regroupement de la gauche.
En tait, le PDS a tout conçu, organisé, tinance, a choisi les dirigeants et délimité le cadre politique. La Liste de gauche/PDS a été une association de personnalités choisies, mais pas par les organisations. De plus, la constitution interdisant les alliances électorales entre listes différentes, toute apparence d'indépendance a disparu. Par conséquent, le projet de construction d'une ligue « indépendante » s'est transformé en création des représentations locales du PDS. Après les élections pour le Bundestag, il n'est plus question de parler d'une possibilité de regroupement. Gregor Gysi a précisé que même en Allemagne occidentale, l'adhésion au PDS était incompatible avec toute autre appartenance politique.
Le résultat a été un déclin catastrophique en Allemagne de l'Ouest. Avec 109 000 voix, il n'atteint qu'un pourcentage de 0,3 %. Un tout petit peu plus que l'ancien DKP (Deutsche Kommunistische Partei) stalinien. Il reste à savoir s'il réussira, dans l'avenir, à créer un parti pour l'ensemble de l'Allemagne. Vue la tactique politique suivie jusqu'à présent, cela ne semble guère possible.
Un parti agonisant ?
Le PDS souffre d'un handicap majeur, celui d'être issu d'un parti d'Etat stalinien qui a complètement échoué sur le plan politique. Cela ne veut pas dire qu'il n'était composé que de staliniens irréformables. Ces derniers sont encore nombreux, mais ils ne constituent qu'un secteur passif et « souterrain ».
Le PDS en tant que tel n'est pas un parti stalinien. Du point de vue de son programme et de sa politique, il est un parti totalement nouveau, dans plusieurs domaines plus avancé que les Verts et que tous les autres partis qui se situent à leur droite.
Toutefois, il ne peut s'appuyer sur aucune tradition positive encore vivante, il est accusé de tous les péchés de SED et se trouve dans une situation d'isolement total. Sa critique en profondeur du stalinisme n'est que la prémisse d'un changement. Il peut devenir crédible seulement par son action et par la mobilisation de ses militants. Mais pour cela, il faut qu'il arrive à sortir de sa passivité actuelle.
voué à l'échec. Les anciens membres de la bureaucratie qui risquent de devenir des chômeurs semblent s'orienter davantage vers la résignation que vers la révolte et souvent ne participent même pas au vote. Ainsi, le PDS perd une partie de sa base sans pouvoir la remplacer. Certaines couches de l'intelligentsia semblent attirées par les Verts ou par la social-démocratie. Il n'est pas évident que le PDS puisse apparaître comme une force réformiste meilleure et plus crédible que les autres.
Ce parti en déclin peut se maintenir tout d'abord grâce à son appareil, à ses ressources financières et à la fidélité de beaucoup de ses membres. A longue échéance, les chances de succès dans sa lutte pour la survie sont tout à fait limitées.
Ses chances pourraient augmenter soit s'il y avait un changement imprévu et inattendu de la situation, soit s'il s'opérait un tournant vers une politique plus radicale et plus combative. Pour l'instant, la direction et la majorité de ses membres n'ont pas encore trouvé le courage d'amorcer un tel tournant. Ils craignent des interdictions et se sentent menacés par une forte répression. Un autre élément modérateur est représenté par ses élus, qui exercent leur influence dans le parti surtout à travers la politique municipale.
Par conséquent, il n'aurait pas de sens, pour les révolutionnaires en Allemagne, de créer un parti avec le PDS. La dérive réformiste de ce parti est irréversible. En vérité, il y a quelques potentialités parmi des jeunes camarades et, d'autre part, il existe des regroupements effectivement révolutionnaires (la Plate-forme communiste) avec lesquels nous pouvons certainement avoir une discussion programmatique ouverte et sans a priori.
Mais cette discussion aura des résultats seulement si, au lieu de nous limiter à débattre, nous sommes capables de développer une stratégie révolutionnaire alternative et de construire une politique commune à travers des actions unitaires.
1. Erich Honecker, Protokoll des X. Parteitages , 1981, vol. 1, p. 31.
2. Heinz Hoffmann, Sozialistische Landesverteidigung, Berlin, 1983, p. 52. L'opposition organisée demeurait encore très faible. Dans un document secret de juin 1989, les bureaux de renseignements estimaient à 2 500 le nombre des opposants organisés contre le régime. Le « noyau dur... des ennemis irréductibles du socialisme » n'aurait compté que 60 personnes. Voir Armin Mitter et Stefan Wolle, Ich liebe Euch doch alle ! Befehle und Lageberichte des MfS Januar-November 1989, Berlin, 1990, p. 47.
3. Sur 8 millions de travailleurs actifs, seulement 2,9 étaient des ouvriers dans la production. Voir Rudolf Bahro, Die Alternative. Zur Kritik der real existierenden
PDS... 53 Sozialismus, Frankfurt/M, 1977, p. 504 (traduction française, l'Alternative, Stock, Paris,
4. Rainer Land (Hrsg.), Das Umbaupapier (DDR). Argumente gegen die Wiedervereinigung, Berlin, 1990, p. 98.
5. Wladimierz Bruz, Kazimierz Laski, Von Marx zu Markt, Marburg, 1990, p. 40 (éd. orig. angl., From Marx to the Market, Oxford, 1989).
6. Un document secret du chef de la planification Schürer daté du 28 septembre 1989 avait informé le bureau politique que « pour respecter nos obligations de payement, nous sommes dépendants des crédits capitalistes, dont le montant annuel est d'environ 8-10 milliards de marks (Valutamark) ». Il en déduisait la nécessité de « réduire la consommation sociale et... individuelle ». Voir Hannes Bahrmann, Peter Michael Fritsch, Sumpf. Privilegien, Amtsmißbrauch, Siebergeschäfte, Berlin, 1990, p. 11.
7. Il s'agissait de l'Union démocrate-chrétienne (CDU, octobre 1989 : 132 000 membres) ; du Parti libéral-démocratique allemand (LDPD, 96 000) ; du Parti nationaldémocratique allemand (NDPD, 102 000); et du Parti paysan démocratique (DBP, 110 000). Pris dans leur ensemble, ces partis comptaient 15 000 permanents.
8. Les plus importants étaient les Jeunes Pionniers (1,3 millions de membres), la Libre Jeunesse allemande (2,3 millions), la Ligue des syndicats libres d'Allemagne (9,6 millions), l'Association pour l'amitié germano-soviétique (6 millions), la Ligue des femmes allemandes (1,5 millions) et la Ligue culturelle démocratique (268 000). Les groupes de lutte d'entreprise, pratiquement une milice de parti, comptaient 400 000 adhérents.
9. Les entreprises appartenant au parti avaient le monopole de la distribution du papier et, de fait, des imprimeries, ainsi que de 90 % de la presse et de 3/4 de la littérature. Voir Die Leit du 15 juin 1990.
10. Declaration du PDS citee dans la Frankfurter Kundschau du 12 octobre 1990.
11. En 1988, il s'agissait de 52,9 millions de marks. Voir Sumpf..., cité, p. 118.
12. Voir les déclarations de Gregor Gysi lors du congrès extraordinaire du SED en novembre 1989, Außerordentlicher Parteitag der SEDIPDS, Berlin, Dezember 1989, p. 19.
13. Heinz Lindner, Fragen und Antworten zum Wehrdienst, Berlin, 1984, pp. 155, 157.
14. Franz Löser, Die unglaubwürdige Gesellschaft. Quo Vadis DDR ? , Köln, 1984, p. 48.
15. Peter Kirshev, Wandliz/Waldisierung— geschlossene Gesellschaft, Berlin, 1990, pp. 32, 55, 75, 80, 91. L'auteur est un journaliste de Neues Deutschland. Le travail était endu encore plus difficile par le vieillissement des membres du bureau politique. El 984, sur 25 membres permanents il n'y en avait qu'un seul qui avait adhéré au SED aprè 1955 et seulement quatre étaient membres de cette instance depuis moins de dix ans. Voir Hermann Weber, Geschichte der DDR, München, 1985, p. 482.
16. Die Zeit du 22 avril 1964.
17. Chaque année, environ 7 000 citoyens étaient expulsés du SED. En octobre 1989, leur nombre avait déjà atteint 18 000.
18. Mitter/Wolle, Ich liebe..., p. 148.
19. Erich Honecker démissionna le 17 octobre 1989 avec Günter Mittag (ministre de l'Economie) et Joachim Hermann (Propagande et Agitation). Début novembre, la plupart des autres responsables furent relevés de leurs fonctions. Les nouveaux nommés démissionnèrent fin novembre.
20. Bild am Sonntag du 19 novembre 1989.
21. Der Spiegel du 27 novembre 1989.
22. Voir la troisième partie, paragraphe III du programme adopté par le XXVII° Congrès du PCUS (1986).
23. Dieter Klein, Chancen für einen friedensfähigen Kapitalismus, Berlin, 1988.
24. Land, Umbaupapier... Ces positions ont été actualisées dans le document pour le congrès extraordinaire du SED « Was wir vom außerordentlichen Parteitag der SED arwarten », Frankfurter Rundschau du 9 décembre 1989.
25. Des mesures contre l'ancienne direction stalinienne du SED ont été amorcées fin novembre 1989 et se sont soldées par l'exclusion. Dans la Constitution, le rôle dirigeant du SED a été supprimé (1 décembre), les armes des fonctionnaires du SED retirées (11 décembre) et les groupes de lutte d'entreprise dissous (15 décembre).
26. Außerordentlichen Parteitag..., pp. 125-127, 41-56, 13-16, 141.
27. Dans la nouvelle direction, il n'y avait que 16 femmes. 27 membres appartenaient à l'ancien appareil et 23 étaient des cadres dirigeants. Les activités professionnelles des autres (17 intellectuels et ouvriers, 8 employés et 4 officiers) ne permettaient aucune coordination. L'ancienne nomenklatura a donc obtenu la majorité sans difficultés. Voir Außerordentlichen Parteitag, pp. 153-157.
28. Dans les jours suivant la chute du Mur, 150 000 personnes sont descendues dans les rues de la république pour rénover la RDA et en décembre ils étaient encore 50 000 à Berlin pour revendiquer une RDA souveraine. 250 000 citoyens protestaient contre la profanation du monument en honneur des soviétiques à Berlin-Treptow (3 janvier 1990) et des centaines de milliers dans toute la RDA célébraient l'anniversaire de la mort de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht (14 janvier).
29. Hans Modrow, « Ende und Aufbruch », in Gregor Gysi (Hrsg.), Wir brauchen einen dritten Weg. Selbsverständnis und Programm der PDS, Hamburg, 1990, pp. 27-29.
30. Robert WeiB, Chronik eines Zusammenbruchs, Berlin, 1990, p.
31. PDS, Programm und Statut, Berlin, 1990.
32. La Plate-forme communiste a été fondée le 31 décembre 1989. Elle compte plus de 25 000 adhérents, dont environ 12 000 sont des militants actifs. Son orientation est antistalinienne ; elle se réclame des positions léninistes et affirme vouloir « se confronter de manière critique avec les idées de Léon Trotsky et d'autres ». Cependant, elle voit en Boukharine l'alternative historique à Staline. Sa brochure programmatique (Auskunfte von und über die kommunistische Plattform) a été imprimée à 3000 exemplaires.
33. La maison d'édition du parti Dietz Verlag a publié des livres de Trotsky (Ma vie, les Crimes de Staline), d'Isaac Deutscher (la biographie de Staline), le « discours secret » de Khrouchtchev et plusieurs textes sur le système stalinien.
34. Voir l'ébauche des thèses pour la conférence de renouvellement de PDS du 8-9 septembre 1990, Neues Deutschland du 17 juillet 1990.
35. En dehors de Berlin, où il tourne autour de 12%, le pourcentage des voix du PDS a baissé de 16,3% (Parlement) à 14,6% (municipales) et 11,3% (régionales). La participation au vote a baissé de 93,2% à 69,5% des électeurs. Lors des élections régionales, le PDS a remporté 880 000 voix. Avec un score d'environ 200 000 voix à Berlin-est (250 000 lors des municipales), il pensait pouvoir atteindre globalement 1 million de voix. Lors des élections politiques (Volkskammerwahl) il avait obtenu 1,9 million de voix. A l'occasion des dernières élections pour le Bundestag, en revanche, il n'a obtenu que 824 000 voix. Grâce à une participation au vote plus élevée (74,5%), son pourcentage atteint 9,9%. Il a recueilli les voix de170 000 électeurs à Berlin-Est, où Gysi a été élu.
36. Voir Neues Deutschland du 14 juin 1990.
37. Afin de payer de prétendues dettes contractées avec le PCUS, 107 millions de marks (DM) ont été placés dans des banques occidentales. L'opération a été vite découverte et l'argent séquestré. Le responsable financier du PDS a déclaré avoir agi de
PDS... 55 manière totalement indépendante, en essayant ainsi de blanchir la direction du parti. Or, si cela est vrai, le parti a perdu tout contrôle sur l'appareil ; si cela se révèle être faux, alors le parti s'est montré politiquement irresponsable.
38. A la fin de 1987, le DKP et le SEW (Parti socialiste unitaire de Berlin-ouest) avaient environ 45 000 membres et leurs organisations de jeunesse et étudiante presque 25 000. Il reste seulement un peu plus de 10 000 membres. Les rénovateurs du DKP qui avaient quitté le parti à la fin de 1988 ont connu un déclin rapide et ne comptent plus que quelques centaines de membres actifs.