Les changements économiques surprenants intervenus aux Etats-Unis pendant la période reaganienne sont, dans une large mesure, le résultat de la rencontre des deux principales forces motrices du capitalisme depuis les années soixante: la crise de rentabilité et l'internationalisation intensive de l'activité économique. La chute du taux de profit dans les secteurs traditionnellement les plus forts de l'économie américaine, notamment l'industrie pour la production de masse, a engendré une série de stratégies d'entreprise visant à compenser la forte baisse des investissements.
Nous pouvons mentionner les strategies suivantes: une croissance de l'investissement financier et industriel à l'étranger; des déplacements et des réductions à l'intérieur du pays ; des innovations qualitatives aussi bien dans la production que dans la technologie; des stratégies de réduction du coût de la main-d'œuvre et de la structure commerciale ; des formes nouvelles de speculation financière ; une réorganisation presque constante de la propriété des grandes sociétés par des fusions, des rachats et des désinvestissemts ; enfin, une politique gouvernementale visant à transterer le revenu de la classe ouvrière vers le capital et les couches les plus riches.
L'économie nord-américaine dans l'économie mondiale
La recherche d'une augmentation des profits moyens à l'étranger a intensifié le processus d'internationalisation économique amorcé après la Seconde Guerre mondiale. Le commerce international a presque doublé entre 1965 et 1980 et, en même temps, son contenu s'est déplacé des secteurs traditionnels tels que l'alimentation, les combustibles et les biens de consommation vers les machines, d'autres produits de l'industrie lourde et des produits de haute technologie.
L'investissement direct à l'étranger (FDI) a aussi augmenté. Après 1983, alors que le volume du commerce mondial augmentait de 5% par an, le FDI global connaissait une croissance annuelle de 20% en termes réels. Dans plusieurs domaines fondamentaux de l'industrie manufacturière, le processus de production lui-même a atteint un niveau d'intégration international jamais connu auparavant. Des développements similaires se sont produits dans le secteur des services et de l'administration. De plus, les années 1980 ont connu une intégration globale accélérée des marchés financiers.
Alors qu'on assistait à un transfert significatif de la production industrielle de plusieurs régions nord-américaines et de l'Europe, cette internationalisation avait lieu essentiellement dans les pays industriellement développés et dans quelques régions limitées d'Amérique latine et d'Asie orientale. 75% du FDI mondial provient de cinq pays (Etats-Unis, Japon, Grande-Bretagne, France et Allemagne) et se dirige vers eux. Plus de la moitié du FDI mondial concerne les Etats-Unis et la CEE, et 46,5% le reste du monde. Dans le tiers monde, seules les nations de l'Asie orientale ont connu une participation accrue au FDI pendant les années quatre-vingt. Les exportations du tiers monde ont été concentrées de façon similaire. A partir de la fin des années quatre-vingt, 90% des exportations de marchandises du tiers monde provenaient de dix pays.
Loin de donner naissance à un monde homogène fondé sur le développement du capitalisme, l'internationalisation a d'une part, renforcé l'économie mondiale à deux vitesses et, d'autre part, produit la compétition la plus intense et la plus oscillante de l'histoire. Alors que chaque nation et groupe capitaliste important essayait de rendre sa propre industrie plus productive et plus compétitive, se développait une surcapacité à l'échelle internationale dans plusieurs secteurs (automobile, acier, électronique).
En dépit de la flexibilité géographique attribuée au capitalisme dans les années quatre-vingt, ses marchés de consommation viables demeurent géographiquement limités au « Premier Monde » et à un petit nombre de nations satellites. Entre 1965 et 1987, la production manufacturière a augmenté quatre fois plus vite que la consommation privée à l'échelle mondiale. Malgré la prospérité des affaires en Amérique du Nord, en Europe et dans une grande partie de l'Asie, le taux de croissance de la consommation privée a diminué pendant les années quatre-vingt dans presque toute la planète. Le capital se nourrit lui-même et alimente sa propre crise. Le « keynésianisme global » demeure un rêve.
Cependant, dans le nouveau cercle de la production globale il n'y a pas de corrélation géographique entre la consommation finale et le lieu de la production. Vers la fin des années soixante-dix et durant les années quatre-vingt, lorsque l'industrie lourde fut restructurée au niveau international, l'Amérique du Nord fut balayée par une vague de désindustrialisation. La destruction du capital moins efficace, qui normalement est accomplie pendant les périodes de récession, a continué au milieu du cycle expansif le plus long de ce siècle (1983-1990).
Par conséquent, en dépit d'une croissance en pourcentage de l'investissement privé brut par rapport au produit intérieur brut (PIB) pendant les années 1980, l'investissement privé net (après dépréciation) a connu un déclin en pourcentage. Cela a déterminé à la fois un appauvrissement accru de certains secteurs de la classe ouvrière aux Etats-Unis et le transfert de travailleurs de secteurs industriels aux salaires élevés à des secteurs moins rémunérés des services.
A l'intérieur, c'est surtout par la deregulation qu'on a visé à stimuler la restructuration internationale. Amorcée pendant les années soixante-dix sous l'administration Carter, la deregulation dans les transports, les finances, les télécommunications et ailleurs a introduit la compétition dans des secteurs qui jusqu'alors n'avaient pas été complètement soumis à la domination de la loi du marché. Les résultats furent similaires à ceux de l'industrie de base : fusions, restructurations, mesures de réductions des coûts, etc.
Naturellement, les nouvelles forces du marché ont eu un impact important sur les conditions des travailleurs. L'exemple le plus instructif est celui des compagnies aériennes, où les négociations des syndicats traditionnels devinrent totalement inadaptées aux conditions nouvelles. Mais, même là où le syndicalisme industriel était plus fort, comme par exemple chez les camionneurs, les attaques patronales et les opérations anti-syndicales se sont rapidement développées. Ainsi, la deregulation a touché la société dans son ensemble.
Pendant les deux dernières décennies, les forces du marché internes et internationales ont de plus en plus contribué à « renforcer» les politiques économiques conservatrices et néolibérales. La réduction de l'aide fédérale aux Etats et aux villes s'est combinée à une politique générale de ceux-ci assurant aux entreprises des prêts et des réductions massives d'impôts afin de les attirer ou de les garder dans leurs zones. A travers ce pillage des trésoreries locales et étatiques pour aider les milieux des affaires, les politiciens de tous bords ont appris à imposer l'austérité à la classe ouvrière et aux couches minoritaires de la population. Latendance presque universelle de « rénovation des centres-villes » et d'extension des entreprises vers les banlieues s'est accélérée, en plongeant les minorités habitant les centres dans un abîme économique et social
Bien que cette expansion économique, qui a duré sept ans, soit normalement attribuée au « keynésianisme militaire », il faudrait aussi la considérer comme lerésulta de la destruction de capitaix qui a te la conusi lance ds une base de taux moyens de profit, ainsi que de l'énorme réorganisation économique qui a amené beaucoup d'entreprises des Etats-Unis à se regrouper autour d'opérations internationales plus efficaces (souvent au prix d'un gonflement de la dette publique et privée), et enfin des aides massives à l'économie octroyées par le gouvernement à tous les niveaux. Il n'est pas surprenant que, pendant la deuxième moitié des années quatre-vingt, la plupart des entreprises soient revenues à des taux de profit comparables à ceux des années soixante-dix, sinon des années cinquante et soixante.
Il est intéressant d'examiner les formes dans lesquelles l'économie américaine a dépensé son argent dans les années quatre-vingt. Pour comprendre l'importance relative de l'investissement outre-mer, la réorganisation économique et les investissemens réels, il faut prendre en compte le fait que pendant les années quatre-vingt, alors que l'économie américaine investissait plusd'1 trillion de dollars à l'étranger et dépensait 1,3 trillions de dollars en fusions et rachats, les privés non résidants augmentaient leurs investissements de 43,4% en moyenne dans les années soixante à 63,9% dans les années quatre-vingt.
Au début de la nouvelle décennie, s'esquisse une réorganisation du capital global encore plus concurrentielle. Un assiste a la formation de trois blocs économiques : l'Europe d'après 1992 dominée par l'Allemagne réunifiée, l'Asie orientale dominée par le Japon et l'Amérique du Nord dominée par les Etats-Unis. Dans chacun de ces blocs il y a des nations développées et « en voie de développement », avec leurs deux vitesses. En même temps, chacun de ces blocs est protondément lié aux autres a travers les principaux secteurs capitalistes qui essayent d'intervenir dans les trois blocs.
En Amérique du Nord, l'accord de libre commerce entre les Etats-Unis et le Canada et la possibilité d'un accord similaire avec le Mexique pourraient créer un marché commun nord-américain qui soumettrait la classe ouvrière des trois pays à une nouvelle concurrence puissante, non seulement au sein de ce marché commun mais aussi avec les autres blocs. Cependant, ce marché commun trinațional n'est que la première étape vers un seul marché allant « du cercle polaire à la Tierra del fuego », selon l'expression de George Bush.
Toutefois, cette apparente triple division de l'économie mondiale se distingue parrapport à la fragmentation de l'économie mondiale dans la période de l'entredeux-guerres (1919-1939), quand trois blocs en compétition coexistaient avec le protectionnisme national et avec une contraction du commerce international Lestrois blocs d'aujourd'hui sont totalement interpénétrés par les investissements des sociétés multinationales agissant dans les trois sphères, par les marchés financiers qui les traversent et par un haut niveau d'échange commercial entre eux. La rivalité des principales nations impérialistes se déroule aussi bien à l'intérieur qu'entre ces trois blocs et s'ajoute au caractère compétitif de l'internationalisation.
Si l'intensification des forces concurrentielles semblait empêcher la réalisation de progrès sociaux importants et limiter les possibilités pour les mouvements sociaux d'arracher des conquêtes coûteuses pour les patrons, la fin de la guerre froide a apporté l'espoir des « dividendes de la paix ». Cette « paix »
ne concerne que la scène européenne. Tandis que les Soviétiques se préparent à diminuer et même à évacuer leurs forces conventionnelles d'Europe orientale et à réduire considérablement leur armement nucléaire dans cette région du monde, la raison d'être de l'OTAN et les cent cinquante billions de dollars (la moitié du budget de la Défense) que les Etats-Unis y dépensaient, sont remis en question. Tous les secteurs de la société nord-américaine pourraient gagner quelque chose, si une partie des dividendes de la paix étaient mis au service de leurs programmes respectifs.
Cependant, il y a plusieurs barrières qui entravent la distribution de ces dividendes. D'une part, l'administration Bush ainsi qu'un secteur important du grand capital n'y voient qu'un moyen pour réduire le déficit budgétaire et baisser les taux d'intérêt. D'autre part, depuis longtemps il n'y a plus aucune liaison entre les « nécessités » et les dépenses militaires ; l'énorme budget du Pentagone n'a pas de relation étroite avec les besoins de la Défense nationale. Il s'agit plutôt d'une économie planifiée et financée par l'Etat dans laquelle les officiers du Pentagone et les fournisseurs de la défense puisent copieusement. Par ailleurs, la réduction de main-d'œuvre et la fermeture de bases engendrent des « frais de paix », dans le cadre de ces dividendes, exactement comme le passage d'un type de dépenses pour la Défense à un autre.
Une autre pression visant à limiter les réductions budgétaires pour la Défense est exercée par plusieurs alliés. La Corée du Sud et d'autres nations asiatiques ont déjà manifesté leur inquiétude concernant un éventuel transfert au Japon des charges pour la défense de l'Asie, alors que le Japon lui-même préfère consolider ses positions économiques plutôt que de s'affirmer comme une puissance militaire. Certaines nations européennes ne regarderaient pas d'un bon œil la possibilité que les Etats-Unis abandonnent leur rôle de gendarme global. Après tout, la passivité soviétique n'est pas une garantie de paix dans certaines régions du tiers monde que plusieurs puissances européennes considèrent comme leurs domaine particulier. Il faut bien que quelqu'un ait le pouvoir du dernier recours dans ce monde hiérarchique, pensent certaines nations qui s'enrichissent mais n'ont pas la force nécessaire pour jouer un rôle de puissance militaire. Les Etats-Unis, en revanche, semblent à l'aise dans ce rôle. En 1990, les guerres limitées (mais toujours très coûteuses) paraissent encore efficaces et personne ne semble en condition de les mener mieux que l'« Oncle Sam ».
La fin de la guerre froide pourrait effectivement garantir des dividendes sociaux, si des mouvements sociaux luttent pour cela. Ces mouvements doivent créer un front capable de dénoncer la guerre comme politiquement coûteuse. Les enjeux sont importants des deux côtés. Cependant, puisque le hiatus entre la réalité de la « défense » dans une situation postguerre froide et les prétentions du grand capital et de l'industrie militaire demeurent considérables, l'idée qu'il y ait maintenant une flexibilité majeure dans la politique fédérale peut aider les mouvements sociaux et pacifistes, y compris le mouvement ouvrier, à s'unir dans le cadre d'une action politique combative pour la justice sociale. Les « dividendes de la paix » ne naissent pas spontanément : il faut qu'une reconversion soit imposée.
Changements et crise dans la classe ouvrière
Aux Etats-Unis, les coûts de la force de travail ont été réduits de façon specta culaire pendant les années quatre-vingt à la fois par la suppression d'emplois et la diminution des salaires. Les salaires réels sont retournés au niveau de 1973 et même au-dessous, tandis que 1,2 millions d'emplois étaient perdus dans l'industrie entre 1973 et 1986. Harrison et Bluestone estiment que, en 1986, les entreprises payaient vingt-deux millions de dollars de moins de l'heure par rapport à 1973, alors que la production avait augmenté de 37 en termes réels. La productivité dans l'industrie est revenue vers le milieu des années quatre-vingt aux taux inconsidérables de l'après-guerre, à savoir environ 3% par an.
Une conséquence majeure de la restructuration de l'économie a été un déplacement vers les services et l'emploi temporaire avec une croissance constante des bas salaires. A la fin des années quatre-vingt, les travailleurs temporaires (part-time, à terme, etc.) constituaient un tiers de la force de travail. Les femmes représentent plus de deux tiers du travail temporaire et part-time. Les ouvriers immigrés et des minorités ethniques constituent le secteur le plus important dans le travail temporaire et dans les nouveaux services. Si l'on prend en compte les tendances mentionnées ci-dessus, on constate un déclin des revenus qui concerne les deux tiers des familles américaines, en dépit de l'augmentation des familles avec deux emplois et de la prolongation de la semaine de travail chez les ouvriers à plein temps. Pour les foyers où le seul revenu est celui de la femme, les conséquences ont été encore pires.
De plus, le réseau de l'assistance sociale , déjà très faible, a été durement frappé pendant les années quatre-vingt. Le nombre d'ouvriers au chômage touchant une allocation a chuté de 75% à la fin des années soixante-dix à moins d'un tiers à la fin des années quatre-vingt. Les dépenses pour la Sécurité sociale ont été massivement réduites et dès la fin de la décennie les démocrates libéraux ont introduit son système de payement par les travailleurs eux-mêmes (workfare). Seule la crainte d'une carence de main-d'œuvre (par exemple, d' ouvrières touchant des bas salaires) a poussé à adopter une législation pour l'assistance aux entants a partir de la fin des annees quatre-vingt. La crise du systeme national de l'assistance publique a été le produit des réductions des dépenses gouvernementales, des privatisations, alors que l'augmentation des prix empêchait un nombre croissant de citoyens de bénéficier d'une assistance médicale décente.
Vers la fin de la décennie, la classe ouvrière s'est trouvée au milieu d'une crise sociale qui, en dépit de la croissance constante de l'économie, présentait toutes les caractéristiques d'une phase de dépression. Les conséquences de cette crise sont allées d'une diminution limitée du niveau de vie de beaucoup d'ouvriers à revenu moyen à un appauvrissement catastrophique et à une décomposition sociale au sein des communautés urbaines noires. L'arrivée massive de travailleurs immigrés a ajouté des tensions sociales énormes chez plusieurs communautés asiatiques et latino-américaines qui subissaient déjà les effets généraux de la crise sociale et de la chute des revenus.
Bref, la classe ouvrière a connu des changements considérables qui ont touché sa composition raciale et ethnique, sa structure familial, les emplois de ses membres occupés, le double fardeau du travail féminin, le type et le lieu de travail dans beaucoup d'anciennes et de nouvelles industries, le niveau du revenu que l'on pouvait obtenir ou prévoir et les services sociaux dont les travailleurs pouvaient béneficier. Ces tendances, ainsi que les pressions exercées par des forces économiques extérieures, ont provoqué des changements dans la politique orces economiques exterieures et les organisations traditionnelles de la classe ouvrière d'après la Seconde Guerre mondiale.
La crise de la société urbaine et de la politique
En dépit du nombre croissant des gratte-ciel postmodernes dans le paysage de l'Amérique urbaine des années quatre-vingt, les villes des Etats-Unis ont progressivement glissé vers une crise économique, sociale et politique, qui allait bien au-delà des déficits budgétaires ou des scandales municipaux. L'ensemble des facteurs, qui sont à l'origine de la crise au sein de la classe ouvrière, ont eu leurs effets également sur des villes déjà confrontées au déclin industriel et à un malaise social profond dans les ghettos et les quartiers des immigrés. La crise de la société urbaine a été de plus en plus déterminée par des choix d'investissements qui étaient faits dans des bureaux lointains, à l'abri de toute influence politique locale.
Aux Etats-Unis, la croissance économique de l'après-guerre avait déjà créé une schizophrénie économique et sociale au sein des centres urbains et des banlieues. Même avant que la crise des profits ou la restructuration industrielle n'apparaissent à l'horizon, la décadence des villes avait été révélée de manière éclatante par les révoltes urbaines de la fin des années soixante. Les centres urbains étaient pauvres et de plus en plus peuplés par des Noirs et des Latinos. Dans les banlieues blanches, les conditions étaient bonnes ou du moins meilleures. Certes, les riches, les classes moyennes et la classe ouvrière avec sa stratification ethnique et raciale ont toujours habité des quartiers differents dans la plupart des villes. Mais aujourd'hui ils vivent dans des unités politiques différentes, avec des écoles, des services, des infrastructures et un système d'impôts distincts.
La dispersion internationale de la production et de la finance, ainsi que l'augmentation des services ont arraché le centre de plusieurs villes américaines à leur fonction traditionnelle dans le système économique nationale. Le clivage entre ce qui reste ou sur la base de choix politiques a laissé les centres-villes dans un état encore pire qu'avant. Quelques enclaves riches y demeurent, par exemple à Manhattan, Chicago ou San Francisco, dans la mesure où leurs destins sont encore liés à des fonctions de direction et d'administration des sociétés multinationales ou régionales. Mais le centre de ces fonctions s'est aussi déplacé vers les banlieues (avec ou sans industrie), vers d'autres régions ou à l'étranger. Alors que certaines banlieues ouvrières ont suivi le sort des centres-villes, la plupart des banlieues demeurent des lieux relativement prospères, politiquement éloignes de la crise des quartiers centraux.
Aussi bien la politique à l'égard de la classe ouvrière que celle à l'égard des Noirs (toutes classes confondues) ont été remaniées avec la fin de la « ville keynésienne ». Le système d'assistance du New Deal et les programmes daient les an, irie enicipalité et les contions transitoires (sales seres) sur lesquels se fonqui les ont remplacées, se sont désintégrés. La classe ouvrière blanche a été tragmentee geographiquement et politiquement dans les anciens quartiers urbains et les nouvelles résidences de banlieue.
Dans les deux cas, les vieilles formes de mobilisation politique et l'ancienne machine électorale des centres urbains, inégale mais multiraciale, souvent appuyée par les syndicats (entre 1936 et les années soixante) sont entrées en crise et ont disparu. Rien ne reste, ni les programmes d'assistance commune du passé, ni les anciennes coalitions politiques soutenues par la classe ouvrière blanche et noire dans un cadre politique commun (en dépit des inégalités et de la subordination aux intérêts bourgeois du Parti démocratique). Les pauvres et la classe ouvrière noire ont « hérité » de la plupart des espaces résidentiels des centres-villes. Souvent, ils sont devenus la majorité ou la majorité relative des électeurs.
La « ville keynésienne », née après la Seconde Guerre mondiale, et les coalitions politiques sur lesquelles elle s'était fondée, ont reçu leur coup de grâce sous Reagan, lorsque l'aide fédérale aux villes fut radicalement réduite. Dans la « ville néolibérale » des années soixante-dix et quatre-vingt, les centres d'affaires étaient prospères dans la mesure où le capital international les utilisait : les quartiers riches des yuppies se sont agrandis parallèlement à cette prospérité, alors que le reste de la ville était en proie à la destruction physique et à l'implosion sociale.
Dans de nombreuses villes, ce processus a été accéléré par une immigration massive en provenance d'Amérique latine et d'Asie. Dans la plupart des cas, ces nouveaux pauvres se sont disputés l'espace limité déjà occupé par les Noirs et par ce qui restait de la classe ouvrière blanche. Là où les nouveaux immigrés ont réussi à remplacer la sous-petite bourgeoisie noire, comme par exemple les Caldéens à Detroit et les Coréens à New York, de nouveaux conflits raciaux ont surgi. Cette lutte pour des espaces limités et des ressources diminuées (ainsi que pour les emplois et les revenus) entre l'« aristocratie » des nouveaux immigrés, les communautés des Latinos, des Noirs et les restes de la classe ouvrière blanche, a créé les conditions pour les vagues de violence raciale urbaine qui ont caractérisé les années quatre-vingt.
Cette conflictualité dans les espaces fermés des centres-villes a aussi été l'une des causes principales de la carence de logements. Si cette dernière est la conséquence de la crise sociale qui touche la classe ouvrière, elle est beaucoup plus grave dans les villes où la rénovation des bâtiments a fait grimper les prix des immeubles et des loyers, en jetant a la rue un nombre croissant de pauvres exclus du « marché ». Dans les villes côtières qui jouent un rôle financier important, ce processus d'exclusion a fortement limité les options spatiales de la population pauvre. Dans le Centre-Ouest, la crise simultanée des fermes à condition familiale et la vague de fermeture des entreprises a produit une masse de dizaines de milliers de familles à la recherche d'un emploi et d'un logement, ce qui a exercé une pression encore plus forte sur les marchés immobiliers de certaines régions.
Les taux d'intérêt élevés ont restreint le marché des logements des classes moyennes, qui traditionnellement — au moins en principe — rendait disponible de vieilles maisons dans des quartiers traditionnellement habités par les pauvres. Aucune politique ne fut adoptée pour compenser ces « carences » du marché et créer des logements pour ceux qui sont en bas de l'échelle sociale. Le spectacle honteux d'administrateurs locaux, qui octroyaient de l'argent à leurs amis riches alors que le nombre de sans abri se comptait par millions, ou du Congrès, prêt à voter un budget de centaines de millions par an pour sauver les Caisses d'épargne en se plaignant en même temps des coûts . prétendument exorbitants d'un programme national pour le logement, témoignent de l'état dans lequel est tombée la politique bourgeoise américaine.
Par effet de la fragmentation, de la dispersion et de la décadence de la vie urbaine, la classe ouvrière, aussi bien blanche qu'appartenant aux minorités, a perdu toute présence politique distincte (en dehors des réflexes de défense raciale) en disparaissant progressivement, dans sa majorité, de la scène électorale. L'expression politique de la classe ouvrière blanche a été submergée par le milieu social de la vie suburbaine et par la désorganisation des partis politiques qui a marqué la plupart des zones métropolitaines depuis les années soixante. La désorganisation et le rétrécissement de la base de masse fondamentale du Parti démocratique expliquent partiellement pourquoi ce parti a pu abandonner si facilement le libéralisme des réformes pour s'orienter vers le néolibéralisme de l'austérité.
Même avant la crise économique générale, la désorganisation de l'appareil de direction et de la politique des partis a débouché sur une période de « coalition » gestionnaire dans laquelle les organismes d'élite pour la planification ont commencé à prendre des décisions concernant les centres urbains, qui, jusqu'alors, relevaient des villes elles-mêmes. La « coalition » était toujours composée de l'élite capitaliste locale, des membres de la classe dominante au niveau national agissant dans la région, des leaders noirs considérés dignes de confiance et enfin, là où elles subsistaient, de quelques couches de leaders syndicaux. Durant sa phase montante (entre la fin des années soixante et le milieu des années soixante-dix), cette « coalition » prenait de préférence la forme d'une administration libérale blanche. Ensuite, les mairies noires ont essayé de garder le pouvoir de « planification » sur les villes, tout en laissant le pouvoir formel et les projecteurs des médias à une nouvelle génération de politiciens noirs (au détriment des radicaux blancs).
La formation de ces coalitions dans les années soixante prouve que la plupart de la bourgeoisie attribuait encore une grande importance aux centres urbains pour le développement du capitalisme. La transition de la ville à l'aire métropo- litaine ou à la mégalopole et la dispersion de plusieurs activités productives dans les aires extra-urbaines ou rurales n'a pas changé la nature essentiellement urbaine du processus d'accumulation. La dispersion des activités productives était une solution viable grâce aux innovations technologiques et aux changements dans le système des transports qui reliaient les usines « rurales » avec les « centres des cerveaux » urbains. De plus, l'extension et la multiplication des services et les besoins de réseaux de transport et de communication du capital transnational non seulement exigeaient la concentration urbaine, mais imposaient aussi son expansion.
Les coalitions des élites ont essayé de sauver ou de transférer les districts centraux des affaires afin de préserver ou d'adapter le rôle de leur ville dans le cadre du nouvel ordre capitaliste international. Il n'y a pas eu de conspiration sur ce point. Grâce à leur pouvoir (qu'elles conservent dans une large mesure), ces coalitions se sont dirigées en même temps vers des forces économiques plus importantes et vers les réalités politiques locales, en essayant de les harmoniser en fonction des intérêts du capital local et régional. Dans la plupart des cas, elles ont accepté à contrecœur l'arrivée des politiciens noirs à la direction des mairies, mais ont collaboré avec eux pour réaliser leur projet de renouveau et de stabilité urbaine. Cependant, à l'exception des quartiers des affaires et de quelques autres projets, aucun plan de rénovation des centres-villes n'a été pris en considération.
Dans le vide économique et social créé par le capital et la politique métropolitaine néolibérale, une véritable politique noire s'est dessinée pour la première fois dans l'histoire américaine. A la fin des années quatre-vingt, on comptait neuf maires noirs à la tête des vingt villes les plus importantes du pays (il y en avait dix avant la mort de Harold Washington) et de trente-quatre villes avec une population supérieure à cinquante mille habitants. Dans la plupart des cas, les mairies noires ont vu le jour après le déclin non seulement des vagues insurrectionnelles urbaines mais aussi du vaste réseau d'organisations communautaires et de services sociaux des années soixante. Les communautés noires, sur lesquelles ces mairies s'appuient, ne possèdent plus la cohésion sociale de l'ancien ghetto, à cause de la destruction de la petite bourgeoisie noire et de la migration de ses membres professionnellement qualifiés vers d'autres quartiers noirs plus intégrés.
Là où existait une classe ouvrière noire stable et importante, comme par exemple à Detroit, Chicago ainsi que dans d'autres villes de la « ceinture de la rouille » (rust belt), les effets se sont enchaînés. Au cœur du ghetto il ne reste plus qu'une classe ouvrière appauvrie avec un nombre croissant de résidents au chômage permanent, une armée de réserve de force de travail dont personne ne semble avoir besoin.
Par conséquent, la base sociale des mairies noires était faible, sur le plan organisationnel, par rapport à I'« establishment blanc » et à ses concurrents des environs,qui demandaient de participer au partage des ressources des grandes agglomérations urbaines. Le résultat a été que, en dépit du pouvoir noir dans les mairies, la crise urbaine a touché de manière inégale les centres-villes et les zones périphériques.
La même constellation social a frayé le chemin à l'économie « informelle » (basée essentiellement sur le marché de la drogue) qui s'est développée dans un grand nombre de villes pendant les années quatre-vingt. Le phénomène de la drogue n'est pas nouveau pour les couches les plus démunies, mais son extension et ses conséquences économiques présentent des caractéristiques nouvelles. Dans certaines villes comme Los Angeles, Detroit et Washington, une partie significative de la population est aujourd'hui économiquement dépendante (directement ou indirectement) de la vente de la drogue pour atteindre un revenu régulier. Puisqu'il n'y a aucune source alternative de revenu, cette dépendance économique ne peut pas être brisée par la police ou à travers des programmes de réhabilitation des drogués.
De plus, ce trafic de stupéfiants est lié à une économie internationale de la drogue qui non seulement enrichit les narco-trafiquants, mais constitue aussi une source de revenu pour un grand nombre de pauvres de plusieurs régions du tiers monde, comme par exemple les paysans de la coca en Bolivie et au Pérou. Il s'agit d'une économie internationale qui se fonde beaucoup plus sur des nécessités (de revenu, non pas de drogue) que sur des désirs malsains. Dans ce contexte et au-delà des intentions, la « guerre contre la drogue » se transforme en un moyen supplémentaire de contrôle sur les pauvres (à l'intérieur et à l'extérieur) et n'est guère efficace pour arrêter le trafic international de la drogue.
Lesadministrations noires ont hérité non seulement ces incroyables problèmes sociaux, mais aussi le système traditionnel de gouvernement des villes américaines. Les appareils avaient disparu ou s'étaient réduits aux enclaves ethniques blanches, mais le système qu'ils avaient créé demeurait intact. Malgré tous les efforts de générations entières de réformateurs des services sociaux, de partisans du New Deal à la Roosevelt et de fonctionnaires actifs contre la pauvreté, le système américain d'administration des villes demeure sous la férule de la corruption institutionnalisée. La distribution de ressources financières par l'octroi de postes et de contrats lucratifs reste la pratique courante de la politique des municipalites. En tait, lorsque les maures noirs placent leurs associés dans les postes les plus importants et stipulent des contrats avec le capital noir qui les soutient, ils ne font rien d'illégal ou de nouveau.
Cependant, un tel système s'expose beaucoup à la corruption. Vu le pouvoir de l'argent gagné par la drogue dans plusieurs villes, il n'est pas du tout surprenant que l'économie « informelle » déborde les secteurs malfamés de la ville et commence à avoir une influence directe sur les campagnes électorales. Peu importe que les politiciens concernés soient des purs de cœur ou ne visent que leur intérêt personnel : le système implique le favoritisme, les magouilles et l'usage du pouvoir afin d'élargir la base politique.
La faiblesse sociale et politique croissante du ghetto noir pousse toute admınıstration noire qui souhaite garder le pouvoir a se rentorcer par le truchement de distributions de postes et des contrats généreux. C'est ainsi qu'or a assisté à la naissance d'une classe moyenne noire. L'importance de cette classe est directement liée à la durée d'une administration noire et à la dimension de la ville. Il s'agit d'une classe née au sein de la politique urbaine. Elle fait preuve d'une loyauté noire, mais non pas à l'égard du ghetto dont ses membres souvent sont issus. Sa loyauté s'adresse plutôt aux administrations noires desquelles dépend son avenir. Mais, en suivant l'exemple des administrations noires ellesmêmes, la loyauté de la nouvelle classe moyenne noire s'adresse ensuite aux forces politiques appuyant les mairies noires : les coalitions des élites locales et, au niveau national, le Parti démocrate.
La crise actuelle du pouvoir urbain noir est donc liée à plusieurs éléments : 1) la nature extérieure des forces économiques décisives et, par conséquent, l'impossibilité de parvenir à une solution locale de la crise économique et sociale (y compris le problème de la drogue) ; 2) le système institutionnel corrompu de l'administration politique hérité par les maires noirs ; 3) la faiblesse sociale et le caractère artificiel de leur base politique ; 4) enfin, leur dépendance, en dernière analyse, des organisations locales et nationales de la classe dominante blanche.
Il n'y a rien de nouveau dans la vague actuelle de révélations de scandales, à l'exception du fait que des Noirs y sont impliqués. Il était inévitable que les secteurs de l'Amérique blanche, méprisant les Noirs, les découvrent ; il suffisait d'y faire attention, car la corruption est l'essence de la politique municipale américaine depuis plus d'un siècle. Si on ajoute à cela le cynisme qui découle de l'incapacité à soigner un tant soit peu la crise de plus en plus profonde du ghetto, alors on peut comprendre pourquoi la corruption devient une tentation tellement forte. Dans certains cas, la recherche a été difficile : dans le cas du maire de Washington, Marion Barry, les choses ont été plus simples.
Cela ne veut pas dire que tout maire noir tombera dans le piège inhérent au système américain de l'administration municipale. Mais la combinaison de la faiblesse de leur base sociale avec la nature du système américain de gouvernement des villes explique pourquoi certains leaders noirs, y compris ceux qui ont un passé et qui sont soutenus par des mouvements de gauche, ont fait ce que les politiciens blancs font depuis des générations.
Toutefois, la crise actuelle de la politique urbaine ne découle pas des scandales dont les médias sont tellement gourmands, mais de l'holocauste social très profond qui en constitue l'arrière-plan. La vraie crise réside d'une part, dans la destruction de l'ancien ghetto et dans la désagrégation des communautés pauvres et de la classe ouvrière noire par les forces économiques et les décisions de la politique nationale, d'autre part, dans l'incapacité des directions noires à mener une autre politique. Le groupe dirigeant qui s'est formé dans la période du mouvement pour les droits civiques a épuisé sa force créatrice, aussi bien à cause du travail de Sysiphe mené au sein des administrations des villes en ruine qu'à cause de l'absence d'un mouvement de masse comparable à celui dans lequel il s'était formé.
Jesse Jackson a affronté ce dilemme de telle façon que la communauté noire dans son ensemble s'est identifiée avec lui. La politique qu'il proposait n'avait rien à voir avec les pratiques cyniques des politiciens rompus au compromis avec des torces plus puissantes. Le message de Jackson etait celul de batır un nouveau pouvoir capable de combattre ces forces. La coalition arc-en-ciel gagnait de l'influence puisqu'elle proposait une nouvelle alliance plebeienne qui, en utilisant les armes du mouvement social, briserait les barrières de la politique nationale et imposerait la solution des problèmes urbains comme une tâche prioritaire.
Le populisme de Jackson était exactement le contraire de la politique urbaine au jour le jour. La politique noire pouvait à nouveau se combiner avec une stratégie d'alliance visant à reconstituer l'ancienne coalition du New Deal sur des bases politiques beaucoup plus audacieuses. L'orgueil de race pouvait s'affirmer en remplaçant à la fois la mentalité de groupe assiégé de la classe moyenne noire et le désespoir des pauvres, car c'était un leader noir qui montrait à toute l'Amérique plébéienne la voie pour sortir de la crise. On pouvait garder l'espoir, car il y avait un programme et une direction capable de lui donner une substance politique.
Si Jackson et l'espoir qu'il a engendré demeurent un élément important de la scène politique, surtout s'il décide de se représenter aux élections de 1992, le contenu de la stratégie de Jackson n'a pas été réalisé. Vu le contexte général, cela était impossible. Le projet de lancer la coalition arc-en-ciel comme une force politique de masse, ce qui constituait l'aspect organisationnel de cette stratégie, a ete clairement abandonne et remplace par une operation de style beaucoup plus traditionnel au sein du Parti démocrate. La mobilisation de masse, que l'on avait projetée, s'est réduite à l'enregistrement des ayants droit au vote.
L'argument, selon lequel Jackson n'aurait pu ni polariser l'attention ni obtenir une large influence de masse s'il n'avait pas lancé sa campagne dans le cadre du Parti démocrate, est sans doute valable. Mais le fait que sa croisade s'enlisa prouve que, dans ce cadre, aucune organisation de masse n'aura jamais de chances. Les pressions des membres « normaux » du Parti démocrate et la tentation d'agir comme les autres politiciens (bien qu'avec un programme différent) afin d'être « pris au sérieux », ont fait échouer le projet. Pour donner à la stratégie de la coalition arc-en-ciel l'espace qui lui aurait permis de se développer, il aurait fallu créer un mouvement de masse et rompre avec le Parti démocrate.
Les démocrates et l'impasse politique nationale
La crise de la politique urbaine et l'incapacité de Jesse Jackson à construire une véritable coalition arc-en-ciel dans le cadre du Parti démocrate reflètent l'impasse qui a marqué la politique aux Etats-Unis pendant plusieurs années.
La « révolution reaganienne », qui en réalité avait déjà été amorcée sous l'administration Carter, s'est limitée, après tout, à favoriser l'adaptation aux forces du nouvel ordre économique international. La deregulation, la paralysie de certaines organisations de protection telles que EPA et OSHA, le recul des initiatives sur le terrain de la lutte antirasciste et pour là libération des femmes, le « nouveau fédéralisme » qui a obligé les Etats à mener leurs propres programmes d'austérité, la détaxation des hauts revenus : tous ces éléments ont ouvert les portes au marché.
Il faut ajouter à ces mesures l'accord de libre commerce entre Etats-Unis et Canada réalisé par Reagan et Bush et la proposition d'un accord similaire avec le Mexique. En stimulant la création de marchés à l'échelle internationale, les Etats-Unis se sont orientes vers une deregulation globale dans le cadre du GAl 1.
Le paradigme de la politique sociale des démocrates, vieux de cinquante ans, le keynésianisme, n'a pas grand chose à dire à l'époque des marchés globaux et des multinationales qui agissent en dehors de tout contrôle national. Ses recettes sont devenues inefficaces et sa théorie n'est plus considérée comme un remède valable pour le capitalisme. Faute d'une théorie de rechange, les démocrates ont fait preuve, depuis la fin des années soixante-dix et pendant toutes les années quatre-vingt, d'une paralysie et d'une grande confusion programmatiques.
A l'origine de cette crise des démocrates il n'y a pas une disparition d'ojectifs libéraux traditionnels. L'administration conservatrice a laissé en héritage une montagne de problèmes économiques et sociaux qui s'aggravent et demandent une solution. Il n'y a pas non plus une absence de ces expérimentations au niveau local et des Etats, qui normalement ont précédé des projets nationaux, comme dans le cas du New Deal. Mais les mesures industrielles de l'Etat, sur le terrain industriel, ont eu des résultats auxquels on ne s'attendait pas et qui ont provoqué des crises.
Sans doute, la principale conséquence a été d'exercer une forte pression sur les budgets locaux et les Etats, ce qui a reproduit au niveau des Etats le processus de création de la dette fédérale. Cependant, tandis que le déficit fédéral devenait de plus en plus évident, les effets de la politique industrielle des Etats ne sont apparu au grand jour que dans les dernières années. Dans un Etat après l'autre, des années de réductions fiscales, des contrats favorisant les industries et des concessions illégales aux entreprises, ont empêché le financement de programmes sociaux.
De plus, puisque tous ces programmes visaient la promotion des investissements prives, l'éthique de la concurrence est devenue une partie importante de la politique industrielle du Parti démocrate, ainsi que l'exaltation du marché pour les republicains. De même que dans l'industrie privée, dans le secteur public, les investissements locaux attribuaient une place de moins en moins importante aux programmes sociaux. Ainsi, le libéralisme social d'un Kennedy, d'un Cuomo ou d'un Dukakis a été englouti par leur néolibéralisme en matière de politique économique.
La participation bien connue de la plupart des démocrates à la politique médiatique dominée par l'argent, ainsi que les contributions des entreprises au parti, sont d'autres éléments qui expliquent la priorité donnée à une politique de marché plutôt qu'à des programmes sociaux. Par conséquent, alors que le système national de la santé connaît une crise aussi importante que celle des Caisses d'épargne, pour surmonter celle-ci on trouve des fonds, tandis qu'en ce qui concerne la première, on explique qu'elle doit être étudiée plus attentivement. Même les porte-parole des lobbies de l'AFL-CIO se plaignent au Congrès de l'absence de véritables mesures législatives dans les domaines de l'assistance médicale nationale et de la reconversion industrielle.
On pourrait tracer toute une série de tendances économiques et sociales vers un nouvel ordre économique international, mais le système de la santé aux Etats-Unis (dans laquelle il faut inclure la montée et l'acceptation de nouvelles maladies d'origines différentes telles que le SIDA et le Carpal Tunnel Syndrome) présente des caractéristiques quasi uniques dans le cadre des pays industriels développés. L'explosion des coûts pour les soins médicaux (les prix des services médicaux ont augmenté de 250% depuis 1970) et la négligence consciente à l'égard des problèmes de la santé et des nouvelles épidémies qui menacent la vie ont une portée politique nationale. Dans le cas du SIDA, l'homophobie confère un aspect idéologique aux arguments des représentants du pouvoir qui se limitent à prêcher l'abstinence et l'usage des préservatifs.
De son côté, la recherche médicale a diminué, dans l'ensemble des dépenses globales pour la santé, de 2,6% en 1970 à 1,8% en 1986. Evidemment, on peut toujours invoquer le déficit fédéral pour justifier l'incapacité à faire face sérieusement à ces problèmes. Mais il s'agit là d'un cas exemplaire, car il est évident qu'une politique sociale de santé nationale, combinée avec la recherche et la prévention, aboutirait à une réduction des coûts.
Puisqu'au Parlement ils sont apparemment à l'abri de l'opposition républicaine et jouissent d'une majorité sûre au Sénat, les démocrates seraient censés faire preuve de beaucoup plus d'initiative dans le cadre du Congrès. Cependant, ils agissent comme des otages des républicains, qui possèdent un double avantage : le droit de veto présidentiel et le déficit fédéral. Les lois sont élaborées de façon à éviter le veto et à attirer des voix. Par conséquence, même avant d'être présentées au Congrès elles risquent d'être vidées de toute substance. Seules les lois qui doivent faire face à ce qui,selon le capital, représente un danger de carence de main-d'œuvre (par exemple, dans les crèches), ont quelques chances d'être approuvées et, si elles le sont, de trouver des financements. Les radicaux à toute épreuve montrent leur héroïsme par des actes de courage bon marché tels que l'opposition à l'interdiction constitutionnelle de brûler le drapeau national.
Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de différence entre la majorité des démocrates du Nord et leurs collègues républicains. Ils maintiennent leur radicalisme dans plusieurs domaines sociaux, comme par exemple les droits civiques et le droit à l'avortement. Il va sans dire que cela peut avoir une certaine importance lorsque ces droits sont remis en cause. Cependant, les démocrates ne sont pas unis pour revendiquer le financement du droit à l'avortement, encore moins de programmes plus larges concernant le droit à la libre reproduction. Leur radicalisme social résiduel demeure prisonnier de l'orientation conservatrice qu'ils adoptent sur le plan fiscal chaque fois qu'il s'agit de traduire l'affirmation abstraite des droits dans des mesures concrètes pour favoriser les pauvres.
Dans le système gouvernementale américain, une paralysie de l'activité du président ou du Congrès est facilement surmontable : il suffit d'attribuer au même parti le contrôle des deux chambres, comme en 1932 et en 1960. Cependant, les démocrates semblent avoir raté l'occasion de conquérir la Maison-Blanche, même s'ils ont été capables de garder le contrôle du Congrès. Ils ont créé eux-mêmes ce dilemme.
Tout d'abord, ils ont pris l'habitude de gagner des sièges en encourageant les abstentions, en évitant les vrais problèmes et en finançant leurs campagnes avec l'argent des grandes groupes capitalistes. Cela rend difficile (sinon dangereux) de renverser le processus à l'occasion des présidentielles. De plus, la division des électeurs ouvriers traditionnels entre villes et banlieues a entraîné une désagrégation et une démobilisation de la coalition électorale des démocrates née à l'époque du New Deal.
La ville, qui a ete a une epoque le terrain principal de ce bloc electoral, a perdu aujourd'hui beaucoup de son importance à la faveur des zones suburbaines, dans lesquelles l'électorat des classes moyennes joue un rôle disproportionné à sa force réelle. La schizophrénie géopolitique américaine entrave les efforts des démocrates pour retrouver une majorité électorale à l'échelle nationale. Jusqu'à ce que l'électorat soit dominé par les 2/5 plus aisés de la population adulte, les républicains continueront à gagner tous les quatre ans leur marathon mediatique national.
D'autre part, l'argent des entreprises, qui afflue dans les caisses des démocrates lors des campagnes électorales, les a convaincus de prendre en considération les limites à la dépense imposées par la situation économique. La prise du capital sur le processus politique est devenue tellement forte non seulement à cause de ses contributions aux campagnes électorales, mais aussi à cause des restrictions multiples imposées par les priorites du capital international et ses pillages sur les budgets locaux, des Etats et fédéraux. Partiellement favorisées par les réductions fiscales qui sont l'une des causes du déficit fédéral, les sociétés ont augmenté leur aille et leurs ressources en amplifiant leurs perspectives. Elles font du chantage on seulement en exploitant l'argument du déficit. mais aussi en utilisant la menace de la mobilité que le déficit lui-même avait contribué à financer. Il ne s'agit pas simplement d'une menace de « grève du capital ». Pendant les deux dernières décennies, elles ont « fait la grève » plusieurs fois, soit en transférant le capital ailleurs soit en l'investissant dans la spéculation. Les politiciens chargés de nettoyer les déchets ont entendu la leçon.
Si les paramètres économiques de l'impasse politique et de la paralysie du Parti démocrate apparaissent très contraignants, le contexte social et politique apparaît extraordinairement fragile. Après tout, l'édifice ne se fonde que sur une minorité de l'électorat, dans lequel un nombre croissant de personnes ne s'identifie plus ni avec l'un ni avec l'autre parti. Dire que la coalition traditionnelle des démocrates n'a plus d'avenir ne signifie pas qu'aucune autre force politique, capable de susciter une mobilisation de masse de type nouveau, ne puisse surgir et relancer le jeu. On ne peut envisager qu'avec inquiétude l'émergence éventuelle d' un « réalignement blanc » néofasciste à base populaire autour de la droite évangélique qui pourrait briser, avec son élan, le bloc rénublicain.
Les deux campagnes de Jesse Jackson se fondaient sur une prise de conscience de la fragilité des pratiques électorales actuelles. Comme nous l'avons déjà souligné, Jackson représentait la perspective d'un soulèvement plebéien multiracial qui aurait pu ramener les démocrates au gouvernement sur la base d'un programme populiste. L'appel de Jackson à ceux qui ne votent pas était explicite. L'enregistrement aux bureaux de vote était un élément clé de sa stratégie, mais au fond, c'était le message populiste qui amenait les pauvres noirs et blancs à voter.
Bien qu'obligés de le respecter après ses succès lors des primaires, les élus et les notables du Parti démocrate n'étaient pas convaincus qu'il fallait l'appuyer. Au centre de leur politique demeurait la conquête des cœurs et des esprits des couches relativement riches. Occasionnellement, ils pouvaient déployer une réthorique populiste, en général en matière de protectionnisme commercial, afin de gagner le vote de monsieur tout le monde, ce qui nous donne une idée de l'attitude de ces gens envers les électeurs ouvriers. Mais la substance de leur politique consiste toujours à se montrer responsables en matière fiscale.
L'incapacité de Jackson à mobiliser les leaders blancs était liée à la nature contradictoire des forces noires organisées au sein du parti. L'orientation de la politique urbaine noire ne contribuait certainement pas à provoquer une révolte contre la direction du parti. La faiblesse de la base sociale des administrations noires dans les villes favorisait plutôt une attitude loyale de la plupart des administrateurs noirs à l'égard du parti à l'échelle nationale, sinon de toute sa direction, dans l'espoir d'être aidés dans le cas d'une entrée des démocrates à la Maison-Blanche. Ils pouvaient être plus ou moins d'accord pour exercer des pressions sur le parti, mais ils agissaient aussi comme une force visant à orienter Jackson plutôt vers les notables noirs (et blancs) que vers les pauvres. L'argument selon lequel leurs supporters (les Noirs urbanisés) représentaient la base démocrate la plus fidèle, se retournait contre eux. En effet, il amenait à conclure qu'il fallait essayer de gagner les voix de ceux qui ne representent pas cette base, à savoir les fameux « voix oscillantes » de l'électorat blanc.
Dès que Jackson a commencé à s'acheminer de plus en plus clairement dans la voie du compromis à l'intérieur du parti, l'espoir qu'il continuerait à suivre son projet originel s'est épuisé. Cela ne veut pas dire qu'il abandonnera son programme populiste ou qu'il cessera de représenter un message d'espérance pour le ghetto. Cependant, reste le fait qu'il a bloqué tout chemin organisationnel qui concrétiserait ce programme et ce message, c'est-à-dire le chemin d'une alliance arc-en-ciel organisée. Il devient tout à fait clair qu'il n'a aucune intention le rompre avec le parti auquel 1l a donné son adhésion totale
La rupture de l'impasse politique ne viendra pas de l'intérieur du système du bipartisme. Elle aura besoin d'une force gigantesque provenant de l'extérieur, voire d'un soulèvement social de masse. Il est difficile de prévoir si cela débouchera sur la répétition du cycle américain mouvement social de masse — nouvelle génération de politiciens radicaux — sauvetage des démocrates ou si l'on débouchera sur la création d'une nouvelle force politique basée sur les mouvements de masse. Ce qui est certain c'est que les politiciens d'aujourd'hui ne céderont pas à la tactique de pression traditionnelle.
Les socialistes des Etats-Unis n'ont pas la force pour créer un nouveau parti politique, mais nous pouvons contribuer à sa naissance en appuyant tous les efforts authentiques et progressifs vers une action politique indépendante qui se sont déployés dans la période actuelle.
Il ne faut pas oublier que, dans la mesure où les partisans outranciers du « libre commerce » franchissent un pas en avant important vers la création d'un marché commun « du cercle polaire à la Tierra del fuego », les tendances à l'austérité et la décomposition sociale seront accélérées. Il est impossible de prévoir avec précision les traits de la dislocation économique qui découlerait d'un tel mouvement, mais il est certain que les effets négatifs sur la classe ouvrière, les villes et plusieurs régions du pays seraient énormes. En particulier, cela impliquerait une décomposition encore plus forte du réseau de la protection sociale et un déclin de la force des syndicats.
Dans ce contexte, on peut quand même concevoir une certaine rupture de la paralysie politique et électorale actuelle. Une alternative de gauche étant inexistante, la polarisation des deux partis entre un pôle pour le libre commerce et un pôle protectionniste pourrait certainement produire une recomposition électorale, à savoir un transfert des voix ouvrières et des classes moyennes vers les démocrates dans l'espoir de défendre les conquêtes économiques qui subsistent. Le potentiel réactionnaire « nationaliste chauvin » d'une telle polarisation autour du protectionnisme et de tout ce que le racisme peut entraîner avec lui (en dépit de l'appui des Noirs au protectionnisme commercial) est effrayant. Le sentiment populiste qui existe aujourd'hur dans l'électorat se reduirait a sa pire composante nationale chauvine.
La gauche, y compris ses regroupements électoraux indépendants qui existent aujourd'hui à l'état embryonnaire (le membre du parlement Sanders de tendance socialiste, le Wisconsin Labor Farm Party, le New York Unity Party, le PA Consumer Party, etc.), doivent développer une position claire, inspirée des critères d'un programme de transition, aussi bien sur l'accord entre les EtatsUnis et le Mexique que sur la question plus générale d'un marché commun au niveau de l'hémisphère, une position qui ne prône ni le protectionnisme ni le ibre commerce. Un tel programme devrait souligner l'importance de la protectior sociale et de la création d'emplois, non pas revendiquer des restrictions au commerce. Les impôts, qui actuellement ont l'effet de pousser aux investissements directs à l'étranger, devraient être perçus sur les profits et sur lesrevenus des investissements outre-mer. On devrait prôner à nouveau la commercialisation des produits agricoles par les coopératives.
Toutefois, le développement d'une pratique internationaliste au niveau syndical et politique est plus important que les programmes législatifs. Nous devons nous préparer à travailler concrètement avec toutes les forces progressistes disposées à combattre les effets du libre commerce, tout d'abord au Canada et au Mexique. Au niveau politique, la revendication de l'annulation de la dette du tiers monde prend une signification nouvelle pour les militants politiques aux Etas-Unis et au Canada. L'annulation de la dette ne représente aucune garantie de développement, mais constitue la condition nécessaire pour toute amélioration des conditions de vie en Amérique latine et dans les Caraïbes.
Vue la faiblesse de la gauche politique dans les trois pays, la plus grande chance pour une action unitaire se trouve dans les mouvements syndicaux de base. De ce point de vue, les développements récents dans le mouvement ouvrier mexicain sont extrêmement importants car ils représentent un pas en avant vers un mouvement syndical indépendant. Comme dans la plupart des pays, la possibilité d'une solidarité et d'une action ouvrières internationales ne réside pas dans les contacts otticiels entre les les directions et les appareils bureaucratiques, mais plutôt dans les liaisons entre les regroupements et les mouvements de base au-delà des frontières et au sein de chaque mouvement ouvrier national.
Le mouvement ouvrier en crise
Les organisations bureaucratisées se fondaient essentiellement sur un ensemble d'institutions dépendantes du bon vouloir des patrons et d'une interprétation libérale de la législation du travail. La crise économique et l'internationalisation des années soixante-dix et quatre-vingt ont fait disparaître ces conditions et provoqué la démobilisation des syndicats, qui ont accepté de plus en plus les exigences des patrons. A partir de la moitié des années quatrevingt, les concessions en matière de salaires et de profits on fait tâche d'huile dans toutes les branches industrielles et se sont poursuivies dans les années suivantes. Plusieurs institutions de négociation collective ont été entamées ou dissoutes.
Depuis les années cinquante, les travailleurs syndiqués ont connu un déclin par rapport à l'ensemble de la force de travail, mais ce n'est qu'à partir de la fin des années soixante-dix que cela s'est traduit par une diminution en termes absolus du nombre d'inscrits. Si les transfert vers les services explique le déclin proportionnel, la diminution en termes absolus est le résultat du nombre croissant de secteurs non syndiqués dans pratiquement toutes les branches industrielles. La sous-traitance est devenue l'une des causes principales de ce déclin pendant les années quatre-vingt et demeure un moyen stratégique du capital pour baisser les coûts de la force de travail.
A la fin de la décennie, les membres des syndicats ne constituaient plus que 10% de la force de travail du secteur privé, ce qui revient au même niveau que dans les années vingt. Seuls les syndicats du secteur public ont pu conserver leur base au cours des années quatre-vingt. Cependant, cette situation est menacée par la croissance des privatisations dans presque tous les secteurs des services publics, une tendance qui s'accélérera certainement dans la décennie actuelle.
La bureaucratie syndicale se trouve confrontée à l'alternative de reculer sur toute la ligne ou d'accepter les règles du marché afin de défendre les emplois des travailleurs les plus âgés. Les programmes de coopération à la restructuration des entreprises ont fait leur entrée dans la plupart de l'industrie et commencent à envahir le secteur public et celui des services. Dans l'industrie cela s'est traduit par une accélération dramatique des rythmes de travall, qui a entraîné une épidémie d'accidents et de maladies. Dans les entreprises et dans les bureaux, l'accélération des rythmes et l'introduction de nouvelles technologies a provoqué des maladies (dues surtout à la monotonie du travail) dont le pourcentage a triplé vers la fin des années quatre-vingt.
En combinaison avec la sous-traitance, les schémas de coopération entre le travailleurs et les managers, visant à sauvegarder des emplois des travailleurs plus âgés, ont contribué au développement d'une force de travail à deux niveaux dans les industries où ces phénomènes n'existaient que marginalement. Le nouveau deuxième niveau sera presque certainement composé dans une très grande proportion de femmes et d'ouvriers des minorités ethniques. S'il est accepté par les syndicats, un tel changement ne peut que remettre en cause les base du syndicalisme industriel en faveur du « syndicalisme d'entreprise ».
Une résistance à la base a marqué chaque phase de recul dans les années quatre-vingt, mais dans la plupart des cas elle a été écrasée ou contrôlée. Des grèves débouchant sur la perte de l'emploi, à cause du remplacement des grévistes, sont réapparues après une absence de presque cinquante ans. Les statistiques indiquant un bas taux de chômage cachent un large surplus de chômeurs aussi bien dans les villes que dans les campagnes, ce qui a été la conséquence de l'utilisation des briseurs de grève (comme par exemple chez Phelps Dodge dans le Sud-Ouest, chez Hormel dans le Minnesota rural ou encore dans le cas du quotidien Chicago Tribune). Le nombre des grèves a aussi considérablement baissé.
Dans ce contexte nouveau, l'organisation est devenue difficile même dans les secteurs économiques non exposés à la concurrence. La prévision selon laquelle les années quatre-vingt marqueraient une montée impétueuse de la syndicalisation des employés s'est révélée fausse. Les tentatives d'organisation coordonnée faites dans certains endroits (par exemple à Huston, Baltimore), de même que des tentatives à l'échelle nationale (Beverly and Blue Cross-Blue Shield), ont échoué ou n'ont obtenu que de faibles résultats. Il y a eu des victoires importantes comme à Yale et à Harvard, mais, ainsi que dans la plupart des autres secteurs de l'économie, la proportion des travailleurs syndiqués dans les services a Cependant, la desaite des formes d'organisation et des grèves traditionnelles a décliné pendant les années quatre-vingt. a aussi amené, au début de la décennie, a une plus large expérimentation des tactiques de résistance. Les « stratégies de l'intérieur » (inside strategies), les campagnes d'entreprise (corporate campaigns), les coalitions de travailleurs communautaires, les comités de solidarité intersyndicaux, les nouvelles formes de mobilisations des membres et de soutien des grèves ainsi que la désobéissance civile de masse sont apparues dans un nombre important de grèves, parfois gagnées et parfois perdues, pendant toute la deuxième moitié de la décennie. A partir de la fin des années quatre-vingt, un nouvel esprit combatif s'est manifesté à la base de plusieurs syndicats. Très significative, à cet égard, a été la lutte de
Pittson, en 1989, qui a connu la plus importante « grève sauvage » depuis le début des années soixante-dix et a été l'un des mouvements les plus importants de désobéissance civile depuis le mouvement des années soixante. En 1989, les travailleurs de Boeing, Pittson, Eastern, de plusieurs « Baby Bells », des écoles de Los Angeles et des hôpitaux de New York sont descendus dans les rues et le nombre des grèves a commencé à remonter.
Mais la fin des années quatre-vingt a connu aussi, dans le mouvement ouvrier, deux phénomènes, qui vont au-delà de l'augmentation des actions militantes et novatrices. Une partie significative de la bureaucratie syndicale « d'affaires » s'est orientée vers la coopération avec les patrons conçue comme une stratégie impliquant la concurrence parmi les travailleurs et la conservation de l'emploi par l'augmentation de la productivité, la limitation des prérogatives syndicales en matière de travail, des concessions ou des conquêtes salariales modestes, et une force de travail à deux vitesses dans les secteurs qui auparavant étaient organisés selon les critères du syndicalisme industriel. Les reculs pragmatiques ont laissé la place à une nouvelle idéologie des relations de travail qui se préoccupe de contrecarrer la concurrence interne et étrangère. Autrement dit, le syndicat devrait se plonger lui aussi dans le marché.
Au-delà de la résistance croissante des années quatre-vingt, on a assisté aussi à la naissance d'une nouvelletendance de base contre l'abandon des revendications ouvrières traditionnelles pour favoriser les patrons. On peut dégager cette tendance de différentes luttes et expériences : des grèves gagnées et d'autres perdues, des mouvements de réforme au sein des syndicats, une opposition à la politique étrangère des Etats-Unis et de l'AFL-CIO, des mobilisations sociales des travailleuses et des ouvriers appartenant à des groupes nationaux minoritaires, des campagnes de solidarité au niveau local et international. Tout en n'ayant pas un programme clair ou commun, ces luttes ont exprimé une orientation qui considère que les intérêts du travail et du capital sont conflictuels et que les syndicats doivent mobiliser leurs membres et élargir les luttes contre les patrons. Cette tendance rejette les normes du syndicalısme bureaucratıque traditionnel ainsi que ses tendances plus récentes à la coopération.
Les exemples les plus représentatifs de ce cours nouveau sont le New Directions Movement (NDM)( Mouvement pour des nouvelles directions) dans le United Auto Workers (UAW) et le Teamsters for a Democratic Union (TDU) chez les camionneurs. Chacune de ces organisations a ses origines dans un grand nombre de luttes sur les lieux de travail, lors des campagnes pour les contrats et d'autres initiatives de base. Ces expériences ont souligné la nécessité d'établir un pouvoir des militants de base par des méthodes démocratiques. Elles ont rejeté les concessions et les schémas coopératifs en essayant en même temps de proposer des alternatives. Mais, surtout, elles ont fourni aux activistes de base un cadre organisationnel dans lequel les idees, les orientations tactiques et les pratiques ont pu se développer, ce qui aurait été beaucoup plus ditticile dans le cadre d'un réseau plus large mais moins militant.
Le IDU, qui a été tonde en 1976, a aidé a briser une politique despotique et de corruption à travers une campagne de plusieurs années contre une direction vendue aux patrons et même prête à piller les fonds des retraites et des caisses d'assistance. Le tournant s'est amorcé en 1988, lorsque le TDU a coalisé de larges forces pour rejeter la plupart des contrats nationaux stipulés par la direction. Ces désaveux de masse ont préparé la base pour arracher l'une des principales revendications du 1 DU, a savoir le droit de decider a majorite simple ors des contrats.
Dans le UAW, la naissance du New Directions Movement (NDM) est le produit de la résistance aux concessions, aux nouveaux schémas coopératifs et aux conditions intolérables qui s'étaient créés. L'élection de Jerry Tucker à la direction de la Région 5, en 1988, a lancé le mouvement (de même que les campagnes de Tucker et Don Douglas, dans les Régions 1 et IB, en 1989). La défaite électorale de ces campagnes n'a pas détruit le NDM, car les conditions qui l'avaient engendré, demeurent au sein des industries représentées par l'UAW. Lorsque Chrysler et General Motors ont annoncé la fermeture de plusieurs usines en violation du contrat, l'incapacité de la direction du syndicat est apparue plus clairement. La fraction du comité administratif du UAW a essayé d'étouffer le débat et d'étendre son organisation au niveau local afin de limiter l'influence du NDM, mais ce dernier s'est maintenu pendant les négociations pour les contrats de 1990.
Dans plusieurs syndicats, des sentiments et des propositions similaires à ceux qui animent le TDU et le NDM n'ont pas encore trouvé une expression organisée au niveau national. Plus souvent, ils se sont traduits dans la formation de réseaux ou de coalitions de dirigeants locaux, comme, par exemple, dans les syndicats des postiers et dans le syndicat de l'industrie du papier. Dans quelques cas, cette tendance a trouvé des dirigeants à un niveau plus élevé des structures syndicales elles-mêmes, comme chez les travailleurs du pétrole, de la chimie et de l'industrie atomique, ainsi que, sous certains aspects, dans l'United Auto Workers. Mais en général, les réseaux et les comités populaires se révèlent insuffisants à long terme. Les organisations de base fournissent une force plus puissante et durable pour le changement et créent les conditions pour les conquêtes futures, par exemple en organisant ceux qui ne le sont pas.
Cette tendance est de plus en plus influencée par les événements et par des mouvements sociaux au niveau international. Les événements en Europe de l'Est, au Mexique, en Afrique du Sud et en Asie stimulent, chez beaucoup de militants, une nouvelle façon de penser qui ouvre la possibilité d'une perspective véritablement internationaliste. Le battage énorme sur la « fin du socialisme » n'a pas produit beaucoup de démoralisation dans les rangs d'une classe ouvrière qui n'avait jamais adhéré au « socialisme ». D'autre part, la fin de la guerre froide réduit la possibilité d'une chasse aux sorcières.
Aujourd'hui, cela ne peut pas mettre les idées socialistes au centre des préoccupations du mouvement ouvrier américain; toutefois, les mutations soudaines que le monde est en train de connaître, notamment la demande universelle d'une véritable démocratie, une demande qui traverse à la fois les sociétés bureaucratisées et les pays du tiers monde, est une source d'inspiration pour la classe ouvrière de notre pays. Notamment, la naissance de mouvements ouvriers indépendants dans plusieurs pays « en vole de démocratisation » peut stimuler les « dissidents » ouvriers et d'autres forces qui suivent cette nouvelle tendance dans les syndicats des Etats-Unis.
Des événements nationaux ont aussi une influence positive sur cette nouvelle tendance dans le mouvement ouvrier. Sur le plan programmatique, le cours conservateur est à bout de souffle et l'administration Bush ne peut qu'aller à la dérive. D'autre part, la campagne de Jesse Jackson et ses idées populistes ont eu une grande influence aussi bien sur les ouvriers noirs que sur les ouvriers blancs. De plus, la référence au thème des droits démocratiques a donné une nouvelle légitimité au modele de la desobeissance civile reprise du mouvement des annees soixante.
Elle a donné aussi un élan nouveau à des idées tactiques et stratégiques concernant les alliances nécessaires entre le mouvement ouvrier et les mouvements communautaires ou sociaux afin d'atteindre des buts multiples : gagner des grèves, lutter contre les privatisations, arrêter et empêcher la diffusion de la drogue dans la classe ouvrière et dans les quartiers des minorités ethniques, résister contre la destruction des services sociaux au niveau local, expérimenter des formes nouvelles d'action sociale (pas forcément indépendantes). Ceux qui se réclament du socialisme, en dépit de leurs appréciations sur telle ou telle autre action ou initiative, doivent reconnaître leur potentiel positif, pour la classe ouvrière et les communautés opprimées, dans une période d'expérimentation.
Aujourd'hui, cette nouvelle tendance de base dans les syndicats est encore trop faible pour remporter des victoires décisives contre les patrons et au sein des structures syndicales. Cependant, ses idées, son caractère offensif, sa capacité d'apparaître à certaines occasions et sa croissance ne peuvent que mener vers un affrontement politique à l'intérieur du mouvement ouvrier, surtout si la situation économique de la classe ouvrière se détériore davantage et si l'orientation collaborationniste des bureaucraties syndicales se démontre inefficace pour défendre l'occupation. Dans l'immédiat, une récession peut étouffer la combativité contre les patrons, mais ne peut pas renverser une tendance interne qui est nee comme réaction au déclin du pouvoir des syndicats et à ses difficultés.
Un renversement du déclin du mouvement ouvrier, comparable à celui qui propulsa en avant le CIO dans les années trente, demanderait une accélération du mouvement parmi les inorganisés, qui peut être le résultat soit d'une action officielle soit de quelques expériences au sein de la classe ouvrière, comme par exemple celles des Black Workers for Justice en Caroline du Nord ou de la Mujer obrera au Texas. L'expérience prouve que, si l'on veut avancer dans le processus d'organisation, il faut donner aux facteurs représentés par la race et le sexe la même importance qu'aux intérêts économiques. Il est tout aussi important d'utiliser les militants syndicaux de base pour contacter les inorganisés. La transformation des syndicats actuels en organisations plus démocratiques les rendra plus attrayants à l'égard de nouveaux secteurs et des travailleurs inorganisés, en augmentant la force syndicale et donc en amorçant un « tournant ».
Dans la situation actuelle, la tâche la plus importante d'une organisation socialiste est celle d'élaborer une analyse des forces agissant dans les syndicats et d'indiquer les tendances générales. Notre vision des syndicats ne se limite pas à déployer des efforts pour une amélioration des conditions économiques. Nous prônons plutôt la vision d'un mouvement social de masse avec ses propres organisations économiques, sociales et politiques capables de combattre contre la classe capitaliste et contre ses priorités. Nous affirmons la nécessité d'un mouvement ouvrier nouveau, capable d'organiser de manière démocratique l'ensemble de la classe pour mener avec plus de force les batailles décisives.
Un mouvement syndical renforcé est un pas en avant dans cette direction, au même titre que la formation d'un parti politique basé sur la classe ouvrière dans lequel les socialistes pourraient lutter pour leur programme. En même temps, le travail quotidien pour construire la nouvelle tendance dans les syndicats et contribuer au développement des mouvements sociaux, des coalitions et des expériences à l'étranger, doit être considéré comme un élément d'une perspective plus vaste de réorganisation de la classe ouvrière, des lieux de travail jusqu'à la sphère politique.
Juillet 1990