Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 37-38

Une autre voie de développement en Pologne

Cyril Smuga · Quatrième Internationale, n° 37-38 · août-octobre 1990 · p. 27-44 · 9 484 mots

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Cet article est une version légèremem remaniée d'un article publié en polonais dans Inprekor n° 25 sous le titre « L'économie au service de L'humain », destiné à la discussion avec les militants du momement ouvrier de ce pars.

Ceux qui prennent aujourd'hui la parole dans les débats sur le modèle économique susceptible d'étre introduit en Pologne partagent généralement la conviction que la crise de l'économie polonaise est le produit du système de gestion centralisée introduit apres la guerre. C'est le cas tant des partisans et adversaires de la politique du gouvernement Mazowiecki issus de Solidarité que de la plupart des partisans et adversaires de l'ancien Premier ministre. Rakowski. issus de Tex-POUP.

Devant une telle unanimité en ce qui concerne la nécessité de changer le système économique et politique du pays, on est en droit de s'étonner de l'absence de tentatives d'analyse des contradictions qui le fondent. Pourtant, toute tentative sérieuse d'introduction de changements devrait partir de l'analyse des changements du système dont on hérite. Une telle démarche serait en accord avec l'aspiration générale à séparer l'économie et l'idéologie, c'est-à-dire à fonder la politique économique non sur des dogmes acceptés a priori, mais sur une analyse scientifique des lois qui la gouvernent. Malheureusement, dans leur majorité, ceux qui prennent part à ce débat se contentent de la constatation que l'actuel système est mauvais (ce que chacun voit) et présentent des visions d'avenir fondées sur les expériences de sortie de crise dans d'autres conditions, en idéalisant à l'occasion les réalisations qui leur sont connues de « troisième main ' ».

Essayons donc de rompre avec le canon admis par ceux qui ecrivent sur l'économie et répondons à la question de savoir quelles sont les principales contradictions du système socio-politique existant jusqu'à maintenant en Pologne.

Le propriétaire aliéné

Le système fondé en Pologne après la guerre fut le résultat de la prise du pouvoir dans notre pays par la bureaucratie stalinienne ? au travers de la liquidation de la propriété capitaliste des moyens de production et de la soumission simultanée des principales classes sociales - le prolétariat et la paysannerie.

L'abolition de la propriété privée de l'industrie et des banques n'a pas conduit à la socialisation de l'économie. L'appareil d'Etat stalinien polonais. fondé sous le protectorat du Kremlin, est parvenu à étouffer le mouvement ouvrier spontané qui, en créant les conseils d'entreprises, en remettant en marche la production et en reconstruisant les entreprises détruites pendant la guerre, constituait les fondements d'un contrôle démocratique de la production par les producteurs euxmêmes. Les conseils d'entreprises furent d'abord privés de leur influence sur le caractère et l'organisation de la production puis réduits au rôle de syndicats ; enfin, ce mouvement syndical a été centralisé et étatisé.

Ainsi la classe ouvrière fut privée des bases mêmes d'une organisation indépendante propre. La paysannerie, dont les organisations politiques et sociales furent liquidées et dont les coopératives furent étatisées, a été soumise de manière similaire.

Ainsi la classe ouvrière (et avec elle la majorité de la societé) fut privée de la principale fonction de propriétaire des moyens de production: de la capacité de les gérer et de disposer du surproduit social qu'elle crée. Cette fonction a été reprise par l'appareil étatique-économique, dominant la société au travers des moyens de coercition non économiques. Mais la couche sociale issue de cet appareil n'est pas devenue pour autant un véritable propriétaire des moyens de production - sa capacité d'en disposer est restée limitée. Elle en disposait au nom du « peuple travailleur des villes et des campagnes ». Il ne s'agissait pas d'un simple slogan constitutionnel, car cette expression, comme les autres semblables, reflétait le cadre du rapport de forces établi après la guerre au sein de la societe, entre le « peuple travailleur » - le prolétariat et la paysannerie - et la couche bureaucratique. Les tentatives de passer outre ce rapport de forces, par exemple en vendant la propriété sur le marché mondial (capacité qui est le fondement d'un véritable rapport de propriété) étaient impossibles, car les régents bureaucratiques tremblaient a l'idée que la réaction du véritable propriétaire ? pourrait déséquilibrer leur pouvoir. C'est au travers de ce rapport que s'exprime le fait que l'appareil bureaucratique dans son ensemble, en tant que couche sociale. n'est pas devenu pleinement propriétaire des biens qu'il semblait dominer totalement. De même. les membres individuels de la couche bureaucratique, quels que puissent être les privilèges matériels dont ils disposaient, les tiraient de leur fonction : toutes leurs tentatives de s'en servir indument afin d'accroitre leur richesse privée pouvait étre sanctionnée comme dépassant le cadre du système (et elles le furent lorsqu'elles mettaient en danger la stabilité du centre bureaucratique, qu'on se souvienne par exemple de I'« affaire de la viande » dans les années soixante qui se solda par la condamnation à mort de responsables fraudeurs, pour ne pas recourir aux exemples d'avant 1956...).

A cause de ces limites, la nomenklatura de l'Etat-parti (qui, durant les premières années de sa domination, concernait tous les niveaux de commandement. jusqu'aux contremaitres) était et reste très différenciée. Seuls ses sommets dominent jusqu'à un certain point leur propre travail et celui des autres. Les segments inférieurs sont soumis aux sommets de l'appareil par les mêmes moyens de contrainte directe que les ouvriers - ils dominent donc le travail des autres mais non leur propre travail. Le directeur de l'entreprise, tout-puissant envers les simples travailleurs. tremble devant un fonctionnaire subalterne du ministère, qui à son tour craint son chef. etc. Autrement dit, la peur du lendemain, expression de l'aliénation envers son propre travail, caractérise non seulement les producteurs directs mais également les organisateurs de la production.

Le pouvoir bureaucratique est donc des sa naissance instable : il lui manque un enracinement dans les rapports de production qui pourrait légitimer son róle aux yeux de la société (ce qui s'est exprimé par la conviction générale que les dirigeants sont incultes et que chacun d'entre eux pourrait être sans difficulté remplacé par les travailleurs 4 *. comme le montrent les témoignages sur les rapports au sein des entreprises durant les premières années du stalinisme ).

Les intérêts contradictoires des bureaucrates

•Comme la volonté de s'enrichir des propriétaires est le moteur de développement de la proprieté privee, seule la satisfaction sans cesse croissante des besoins du proprietaire collectif - de la société - peut étre le moteur du developpement de la propriété collective. Ce n'est qu'à cette condition qu'on peut espérer que ce propriétaire collectif - ou une de ses parcelles (les travailleurs d'une entreprise donnée) - se comportera en véritable propriétaire - tendra à maximiser les effets et à minimiser les efforts. à l'échelle globale comme au niveau de chacun des coproprietaires. Mais. dans le système de l'économie centralement gérée par la bureaucratie, aucun sujet économique ne peut se comporter de la sorte, car les intérêts vitaux de chacun des groupes sociaux imposent d'autres comportements à tous leurs membres. Autrement dit, les rapports sociaux nés dans le cadre de la domination bureaucratique minent de l'intérieur le rapport de propriété dominant et les rapports de production fondés dans ce cadre.

Essayons de présenter de manière schématique ces comportements : - Les travailleurs privés d'influence sur le résultat de leur travail et de la participation aux bénéfices liés à ce résultat sont condamnés à avoir une attitude défensive : exiger une augmentation des salaires et, en même temps, économiser leurs propres efforts. - Les dirigeants de divers niveaux doivent avant tout se soucier de sauvegarder la position privilégiée acquise ° - Dans le cadre des règles bureaucratiques, cela implique ne serait-ce qu'en apparence la réalisation des directives centrales - en premier lieu le maintien dans la soumission des travailleurs et l'accroissement de l'exploitation de leur travail (comportement offensif). D'autre part, cela exige l'insertion au sein d'une clique de l'appareil et l'élargissement de l'influence de celle-ci au sein de la bureaucratie. ce qui est une attitude defensive face à l'appareil central - Enfin. le centre bureaucratique, en cherchant à maintenir le pouvoir usurpé. doit destiner une bonne part du surproduit social au développement de l'appareil de domination ° (qui constitue sa base sociale, sa clientèle, et qui est en même temps un moyen pour discipliner la societe).Il doit donc l'utiliser de manière non productive, c'est-à-dire - du point de vue de la logique du système fondé sur la propriété collective - le gaspiller. Mais il est obligé également de contribuer au développement économique (au développement des forces productives) qui seul peut justifier son róle d'« organisateur de la production » aux yeux de la société? Comme la bureaucratie - dont le centre concentre les intérêts généraux - n'est pas porteuse d'un projet social cohérent (d'un mode de production qui lui soit propre), ces deux comportements contradictoires sont défensifs.

Le « non-plan » bureaucratique

Ces comportements contradictoires désintègrent le plan économique et conduisent finalement à la situation où ce dernier cesse de jouer le rôle intégrateur nécessaire au processus de production. L'institution de la planification bureaucratique était bancale des le début. Car, de même que le marché n'est pas seulement un lien technique entre producteurs et entre producteurs et consommateurs, mais un rapport social, le plan est avant tout un rapport social de production et non un mécanisme.

Le centre de planification bureaucratique inspiré par ses propres besoins. contradictoires avec l'intérét du propriétaire, devait donc désintégrer le plan.

Pour la bureaucratie, la consommation sociale est un coût. qu'il faut réduire au minimum au nom de la réalisation de ses propres buts, alors que. pour les producteurs directs, la consommation et son accroissement sont un but en soi. De même, pour la bureaucratie. le temps de travail des ouvriers est elastique alors que. pour les travailleurs, il est donné dans le cadre d'un niveau de développement donne et ils tendent a le reduire.

L'augmentation de la consommation et la réduction des dépenses de travail. voilà deux fonctions du progrès social et technique.

Ainsi, le plan déterminé par les travailleurs eux-mêmes en fonction de leur intérêt et des besoins qu'ils ressentent dispose en principe d'un mécanisme automatique visant à développer la technique et les technologies.Au contraire. la planitication bureaucratique, une planification exterieure au processus de production, ne possède pas de tel mécanisme. Les directions d'entreprises sont en général hostiles à l'introduction de nouvelles technologies. considérant qu'elle met en danger la réalisation des indices du plan tendus au maximum.Ainsi. les techniques nouvelles ne sont en général introduites que lorsque cela est expressément exigé par le centre (et encore avec beaucoup de résistances).

Lorsque le surproduit social apparait trop maigre pour satisfaire en même temps les besoins d'accroissement de la production et de la consommation et ceux de l'entretien et du développement de l'appareil de domination, le centre bureaucratique fait des coupes dans la consommation, limite le developpement de la production et accroit les tensions dans les échanges.De telles activités créent des tensions sociales qui nécessitent non seulement l'emploi de la force. mais encore imposent de débloquer la consommation et d'équilibrer les fournitures productives pour éliminer les tensions. Confrontée à un tel cercle vicieux, la bureaucratie. à la recherche continuelle de réserves qu'elle pourrait employer. a construit un immense appareil de contróle (improductif) et a tente d'embrasser par le plan l'ensemble des fonctions productives.

Le fondement de la planification c'est la collaboration, la coopération entre les producteurs. Dans le cadre du plan bureaucratique. l'Office central de la planification devient un intermédiaire obligé entre les entreprises et. donc. au lieu d'harmoniser et coordonner l'effort de production. il le désorganise.

Enfin, en introduisant par la force des échanges inégaux entre la ville et la campagne. entre diverses branches et entre l'économie nationale et l'étranger et. surtout, en tentant de le masquer, la bureaucratie a détruit l'étalon général de la valeur que fut la monnaie '°. Les subventions contradictoires qui se superposent et les dotations « à la tête du client » ont renforcé encore la desorganisation économique et, en fin de compte, ont empêché toute planification " . Bien que cela puisse sembler paradoxal - car tout le monde a fini par prendre au sérieux le langage bureaucratique -. la maladie dont souffre l'économie polonaise depuis des décennies a pour nom insuffisance et non exces de planification !

L'économie bureaucratique est ainsi dès sa création désintégrée par la contradiction entre les rapports de propriete collective et le système de gestion par un appareil bureaucratique étranger à la société. C'est la principale source de la crise économique dans laquelle notre pays est plonge.

La contradiction sus-mentionnée peut être résolue de deux façons : soit en parcellisant et en privatisant la propriété étatique de manière à ce que les rapports de propriété correspondent aux rapports de gestion : soit, au contraire, en socialisant la gestion de la propriété collective. En 1980-1981, Solidarité s'était prononcée en faveur du passage de la propriété étatique à la propriété sociale, autrement dit pour le transfert de la gestion aux mains d'organes d'autogestion de producteurs.

Le choix d'une des deux voies n'est pas neutre. En choisissant la privatisation et la parcellisation de la propriété, on présuppose d'emblée que la condition de l'ouvrier au sein de la societe restera inchangée. Il continuera à être exploite et abaissé ; il restera un objet et non le sujet du processus de production. Il sera encore privé du contrôle de son travail et du sens de celui-ci. Ce qui changera, c'est son supérieur — à la place du régent bureaucratique jamais certain de ce que les lendemains lui apportent, il y aura un propriétaire « légitime », conscient de sa place. C'est donc le supérieur du producteur qui deviendra le sujet de la production, et il importe peu si ce sera un ancien directeur, un ex-ministre ou encore un capitaliste national ou étranger. En choisissant la socialisation de la gestion, nous entrerions au contraire sur le chemin de la désaliénation du travail, sur lequel ce sont les travailleurs qui deviennent le sujet.

Les deux solutions conduisent à une rupture avec le stalinisme, à la fermeture de la parenthèse historique ouverte par l'assujettissement de la classe ouvrière par la bureaucratie après la suppression des rapports capitalistes. Il n'est pas difficile pourtant de s'apercevoir que, dans le cas de la privatisation, il s'agit d'un recul à la case départ - ce qui, du point de vue de la classe ouvrière, signifiera le renouveau de sa lutte directe avec le capital.En revanche, dans le cas de la socialisation, il s'agit d'aller de l'avant, vers la création d'un nouveau système social fondé sur l'intérêt de la majorité de la société polonaise, renouant avec les aspirations traditionnelles du mouvement ouvrier - exprimées en Pologne durant l'entredeux-guerres tant par le Parti socialiste polonais (PPS) que par le Bund (parti ouvrier juif) ou le Parti communiste de Pologne (KPP), avant que ce dernier ne devienne un instrument docile dans les mains de Staline

En 1980, le syndicat indépendant autogéré Solidarité a commence à emprunter cette deuxième voie - dont l'expression fut la revendication d'un nouvel ordre économique et social qui lierait le plan, le marche et l'autogestion, inscrite dans le programme du syndicat. Aujourd'hui, la direction du syndicat et le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki forme avec son soutien se prononcent pour la première.

Les effets de ce choix - effectué sans participation de la société et dans l'accompagnement d'un bruit propagandiste incroyable, dont le but est de convaincre qu'il n'y a pas d'autre voie - sont déjà apparents.

Le prix d'un choix imposé

Premièrement, il conduit à modifier la structure de la répartition du revenu national. Les revenus du travail seront sérieusement amoindris - les attendus du plan Balcerowicz prevoient une baisse des salaires réels de 25 % environ (le but de la « réforme économique » introduite le 1° janvier 1982 sous couvert de l'état de guerre était le même, mais alors les grèves n'ont pas permis une telle baisse). alors que les revenus provenant du capital doivent croitre serieusement.L'essence de ce programme, c'est le blocage des salaires et l'instauration simultanée d'un taux de rémunération réel positif de l'épargne '?

Deuxièmement. il a pour but de créer un sérieux volant de chômage '+ , qui est considere comme un facteur indispensable en vue de discipliner les travailleurs et doit servir a briser les liens de solidarité pour instaurer a leur place la concurrence entre travailleurs. Il s'agit là, de l'avis du gouvernement. d'une condition nécessaire pour attirer le capital étranger en Pologne.

Troisièmement. il conduit à ouvrir le marché polonais aux marchandises importées - ce qui a été et reste la principale revendication du Fonds monétaire international. dont la politique vise actuellement en premier lieu à contrebalancer la crise de surproduction qui pointe dans les économies développées. ce qui n'est possible que par un élargissement des marchés. L'effondrement d'une partie de l'industrie polonaise - de celle qui produit pour le marché intérieur — en sera un effet secondaire. Cette industrie ne pourra soutenir la concurrence occidentale. car elle est moins efficace (elle emploie en general des technologies qui consomment plus de travail et plus d'énergie pour le même effet final) et ne dispose pas de capacites d'investissement permettant de rattraper son retard. Une telle « ouverture du marché » (c'est-à-dire la liquidation du monopole du commerce extérieur et la suppression d'une bonne partie des taxes douanières à l'importation) ne peut réussir qu'a la condition d'augmenter les prix intérieurs au niveau des prix mondiaux.

C'est à cela d'abord que doit servir le prétendu rattrapage inflationniste (ies augmentations des prix administratives et autres en janvier 1990).

Quatrièmement. les initiatives du gouvernement visent une large differenciation sociale et la création ex mihilo d'une couche bourgeoise capable d'opérer une accumulation primitive de capital privé. Dans l'esprit des dirigeants. cela doit favoriser les investissements productifs. ce qui sera difficile car. en Pologne. le capital investi dans toute sorte d'activités parasitaires (depuis l'entremise jusqu'a l'usure) rapporte plus que la capital productit.

Nous verrons dans quelle mesure le programme de Balcerowicz sera capable de juguler l'inflation galopante. Mais, en tout cas. la voie choisie - celle de la limitation de la demande et de la différenciation sociale et non celle de l'accroissement de la production - n'annonce pas une stabilisation durable du zloty. Car. dans les conditions de l'économie de marche ou de quasi-marche. la restriction radicale de la circulation de la monnaie conduit à la stagnation. voire à la baisse de la production. Cela ne pourra que conduire a une nouvelle poussée de l'«argent brûlant » ne trouvant pas de couverture sous forme de marchandises ou - si les marchandises importees prennent la place de celles produites dans le pays - à un déséquilibre serieux de la balance commerciale. Le résultat sera une nouvelle dévaluation. Il est donc probable que. après une éventuelle courte stabilisation des prix. l'economie polonaise entrera dans une nouvelle période inflationniste stimulée par l'accroissement de l'endettement étranger '5

Le but de la politique néo-libérale menée par le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki est d'introduire les rapports capitalistes en Pologne. Cela ne signifie pas pour autant que ce but peut être aisément atteint. Une telle politique ne possède pas dans le pays de base sociale, dans aucune classe ou couche sociale consistante. Elle peut jouir durant un temps de la sympathie de la population, convaincue à tort que cela lui permettra de réaliser ses propres aspirations. Mais viendra le moment où il apparaitra clairement que tel n'est pas le cas. Waldemar Kuczynski (le principal conseiller économique de Balcerowicz) en est conscient lorsqu'il dit que le gouvernement sera bientôt accuse de mener une politique « antitravailleurs, antipaysanne et anti-intelligentsia " ». Car le coût de la politique menée devra être supporté en premier lieu par ces trois groupes sociaux essentiels : le niveau de vie des ouvriers et de l'intelligentsia va être sérieusement amoindri, alors que les paysans verront de plus leur capacités d'investissement se réduire, ce qui ne sera pas sans effet sur la production agricole. Seul l'appareil de répression - l'armée et la milice - n'est pas atteint par cette opération. Le budget de l'Etat pour 1990 prévoit de maintenir une très forte proportion des dépenses dans ces secteurs où. par ailleurs, il est question de maintenir de fait le système d'échelle mobile intégrale des salaires ! De même, les dépenses de représentation de l'appareil d'Etat inscrites dans le budget laissent un goût amer. Tout cela est le résultat du compromis de la table ronde, dont l'essence est de garantir une place au chaud dans le cadre du nouvel ordre à la couche bureaucratique dont la base est constituée par l'appareil de l'Etat '

Les effets sociaux d'une politique qui cherche d'une part à réaliser les exigences de la bourgeoisie internationale - représentée dans ce cas par le FMI - et, d'autre part, à maintenir l'essence du compromis conclu à la table ronde sont visibles dès maintenant. Elle conduit au désintérêt pour les affaires publiques de la base sociale essentielle de l'ancienne opposition, à l'affaiblissement de Solidarité, au dépérissement du mouvement autogestionnaire, en un mot à la démoralisation des travailleurs. Il est significatif de voir que le syndicat Solidarité des agriculteurs individuels, dont les representants ont ete admis a la table ronde en position de subordonnes et qui est bien moins engagé dans la politique menée par le groupe parlementaire civique (OKP) et par le gouvernement, témoigne aujourd'hui d'un plus grand dynamisme et fait preuve de plus d'initiatives. Mais il s'agit de critique et non de soutien à la politique gouvernementale. On ne peut exclure le danger que l'effet final de la démoralisation des travailleurs sera la liquidation des faibles structures démocratiques et de l'étendue des libertés obtenue à la suite de l'effondrement du modèle bureaucratique de domination. Cela d'autant plus que les principaux moyens de répression n'ont pas changé de maitre.

Un optimisme marchand injustifie

La « marchandisation » de l'économie, introduite au dernier moment par le gouvernement de Mieczyslaw Rakowski et poursuivie par celui de Tadeusz Mazowiecki, consiste avant tout dans la libéralisation des prix. Les initiateurs de ce programme pensent que cela permettra de transformer la structure malade des prix en Pologne - fruit d'une très large « demonetarisation » de l'economie durant les derniers quarante ans et de réformes des prix incohérentes et superposées menées durant les deux dernières décennies. Ils supputent que la spontanéité des prix conduira finalement d'une part à une situation d'équilibre entre l'offre et la demande et. de l'autre, permettra de liquider ceux des producteurs dont les coûts de production sont supérieurs au coût de production moyen. Ils esperent egalement que l'ouverture sur le marché mondial obligera les entreprises à diminuer leurs coûts de production sous la pression de la concurrence des marchandises étrangeres, qui est censée par ailleurs - de concert avec la privatisation d'une partie de l'industrie - contrebalancer la structure monopoliste de l'industrie polonaise. Cette vision peche par optimisme.

Premierement, la structure des prix en Pologne reflète la structure malade de la production, dont l'expression la plus aiguë est le sous-développement de l'industrie de transformation produisant les biens de consommation. Cette industrie, laissee pour compte depuis des décennies, dans laquelle les coûts de production (mis à part les salaires) sont très hauts et dont les produits sont loin d'égaler les étalons mondiaux, ne sera pas capable de faire face à la concurrence si le marché polonais s'ouvre durablement aux marchandises importées.Il serait possible d'aller à l'encontre d'une telle situation en instaurant d'importantes taxes douanières sur ces marchandises et en utilisant les fonds ainsi récoltés pour des investissements de modernisation dans les branches d'industrie concernées - il s'agit cependant là d'une solution qui implique une forte dose d'interventionnisme étatique, ce qui est en contradiction avec l'ultra-liberalisme que professe l'actuelle équipe gouvernementale. Qui plus est. l'influence d'une telle solution sur la structure de la production serait lente.

Deuxièmement. la productivité du « capital » fixe est très basse en Pologne en comparaison avec le niveau mondial. C'est l'effet de l'emploi de technologies anciennes, grandes consommatrices de force du travail. d'énergie et de matières premières. Qui plus est, le très bas coût de la main-d'œuvre ne pousse pas à la substitution du travail vivant par le travail mort. fondement de l'innovation. Cela est également valable pour les éventuels investisseurs étrangers. intéressés en premier lieu par la main-d'œuvre bon marche en Pologne, ce qui les conduira à transférer dans ce pays, en premier lieu, la production exigeant beaucoup de travail vivant, c'est-à-dire celle qui n'est pas très moderne ! L'influence de tels investissements sur la structure de l'économie sera donc faible.

Troisièmement, l'industrie polonaise - aussi bien le secteur prive balbutiant que le secteur étatique — souffre d'un manque de moyens pour investir. Il s'agit là de l'effet cumulé du grand demi-saut de Gierek et de la politique consistant a transferer le poids du déséquilibre budgétaire sur les épaules des entreprises menée par l'équipe de l'état de guerre. Le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki, en limitant de maniere radicale les dotations pour l'industrie, a encore aggravé cette situation.

Il est difficile d'imaginer comment des entreprises à la limite de l'étranglement financier pourraient être capables d'entreprendre les efforts d'investissement nécessaires pour modifier la structure des coûts de production, d'autant plus que le gouvernement a décidé de mener une politique de crédit cher.

Quatrièmement, dans la situation d'énorme déficit budgétaire cumulé et d'endettement étranger, la privatisation ne pourra servir qu'à équilibrer le budget et ne permettra pas de degager des fonds permettant de mener à bien les investissements de modernisation, ne serait-ce que dans certaines branches industrielles. D'ailleurs, les effets de la privatisation permettront au mieux de limiter l'accroissement de la dette étrangère. Comme en témoigne l'exemple du rachat non réalisé du chantier naval de Gdansk par la milliardaire américaine Johnson, le capital. même d'origine polonaise, n'est pas intéressé par l'activité de bienfaisance.

Cinquièmement enfin, il serait illusoire de croire qu'un éventuel développement fulgurant du capital privé conduira à des modifications sensibles dans la structure de la production. Ce capital est toujours très faible, et même une politique en sa faveur durant plusieurs années ne permettra pas d'en faire un facteur d'investissement sérieux. Qui plus est, en Pologne, il est toujours plus interessant d'investir le capital en dehors de la production. et rien ne permet d'envisager un changement de cette situation.

Dans une situation de déficit généralisé qui est celle de l'économie polonaise, il serait illusoire de compter sur les mécanismes spontanés. Au contraire, seule la concentration de moyens autour de choix conscients peut permettre à l'économie de décoller. Le choix des domaines par lesquels il faudrait commencer la modernisation de l'industrie n'est pas simple. Il exige une connaissance détaillée de l'état de l'économie et de toutes les entreprises. Il implique des choix difficiles parmi l'immensité de besoins non satisfaits et la concentration des faibles moyens, là où les effets seront les plus rapides et correspondront le mieux aux aspirations sociales. Un tel choix ne peut être fait qu'avec la participation de tous les travailleurs — et cela implique le développement de l'autogestion dans les entreprises et la coordination des conseils d'autogestion à l'échelle du pays et des régions. Cela implique donc le retour sur la voie de la république autogérée, que Solidarité à commencé à quitter à grands pas. Cela implique aussi des privations, mais d'ur autre contenu social que celles introduites par Balcerowicz.

La lutte contre l'inflation exige évidemment d'éliminer du marche l'«argent brülant ». On peut le faire en bloquant les salaires des travailleurs et les revenus des agriculteurs, comme le fait le gouvernement actuel et comme ont tenté de le faire ses prédécesseurs. On peut également bloquer l'argent spéculatif et diminuer de manière draconienne les dépenses improductives. Il s'agit là d'un choix social. Un choix qui peut être résumé ainsi : la politique économique doit-elle tendre à réaliser les intéréts de la majorité de la société ou bien ceux de sa minorité et ceux du capital international.

Esquisse d'une réforme autogestionnaire

Nous nous prononçons pour une réforme autogestionnaire radicale, car seule une telle reforme peut permettre de tirer l'économie polonaise de la crise et du sous-développement. Une telle réforme ne peut être introduite par en haut. par la voie d'un décret ou d'une loi. même adoptée à l'unanimité par les deux chambres du Parlement. Elle exige la participation consciente de la majorité des travailleurs et des agriculteurs et leur auto-organisation. Le gouvernement et le Parlement ne peuvent que contribuer à créer les conditions d'une telle participation (mais ils n'en prennent pas le chemin). Le syndicat Solidarite peut egalement y contribuer, ce qui est le meilleur moyen d'empêcher que, lors des prochaines (et inévitables) grèves. les commissions syndicales d'entreprise ne partagent le sort de leurs camarades de la mine Czerwone Zaglebie (la commission syndicale de Solidarité y a été mise à la porte par les grévistes). Nous presentons ci-dessous les traits les plus generaux d'une telle réforme.

1. Les entreprises sont gérées par les travailleurs - par le truchement de conseils composés de délégués des départements et des autres unités existantes au sein de l'entreprise, élus dans des élections libres et révocables à tout moment par les électeurs. Le conseil d'autogestion peut employer divers spécialistes ou commander un travail s'il le juge nécessaire pour son activité. Il présente dans la presse de l'entreprise et au cours d'assemblées régulières (tenues au moins une fois par mois, pendant les heures du travail) la situation de l'entreprise et le compte rendu de la réalisation des tâches qui lui ont été confiées par les travailleurs. Le directeur devrait être élu et révocable par le conseil, c'est-à-dire étre dépendant du conseil. Ce n'est qu'ainsi qu'il est possible d'entrer sur la voie du dépérissement de la division sociale du travail (c'est-à-dire d'entamer le nivellement des différences entre les gestionnaires et les gérés) et d'intéresser chacun au sort de l'entreprise dans laquelle il travaille et de l'économie dans son ensemble. Cela permet de libérer l'immense énergie sociale endormie, ce qui conduit à l'accroissement du rendement du travail et à l'amélioration de la qualité des produits.

2. L'économie est un tout et les processus qui s'y déroulent impliquent un contrôle social d'ensemble. Il est donc nécessaire de disposer d'une entité qui dirige ces processus. A l'échelle du pays, cela devrait être la Chambre autogestionnaire, composée de delegues de producteurs directs elus et révocables par les conseils d'autogestion ouvrière, paysanne et des artisans. Une telle chambre devrait posséder toutes les prérogatives économiques de la Diète actuelle, et en particulier adopter le budget de l'Etat et le plan. Ce dernier doit être présenté sous forme de variantes (les décisions essentielles dans léconomie se résument en simples choix sociaux et politiques : à qui on prend et à qui on donne - de telles décisions ne peuvent être prises dans le dos de ceux à qui on prend ou donne). La première tâche d'une telle chambre devrait être l'organisation d'une discussion nationale sur les programmes de sortie de la crise et de choisir entre les variantes proposees.

3. Le plan économique devrait être élaboré à partir d'en bas, au travers de la coordination des plans élaborés dans chaque entreprise à l'échelle de la région. et des plans régionaux à l'échelle du pays. Les plans des entreprises doivent étre élaborés sur la base des indices généraux (adoptés par la Chambre autogestionnaire) de répartition du surproduit social entre une partie consacrée à la consommation des travailleurs, un fonds de consommation collective (hopitaux. education.

transports urbains, etc.), l'accumulation des entreprises et le fonds central des investissements. Ils sont adoptés - sur la base des variantes présentées - par les conseils d'autogestion. après consultation des travailleurs. Les plans des entreprises sont ensuite coordonnés à l'échelle des régions et du pays. Les décisions sur l'emploi du fonds central des investissements sont prises au niveau central. Elles concernent le financement des investissements dans les entreprises choisies. Toutes ces discussions et décisions doivent être transparentes, ce qui limitera le risque que des décisions erronées soient prises.

4. Pour pouvoir mener une politique économique sérieuse, et en particulier pour pouvoir planifier le développement économique, il faut disposer d'un étalon général de la valeur. Un tel étalon n'existe pas actuellement en Pologne, car le système des prix ne reflète ni le rapport de l'offre et de la demande ni la quantité du travail incorporée dans chaque marchandise. Il faut donc créer un tel étalon. Comment? L'étalon le plus général de la valeur, c'est le temps travail humain : c'est donc de celui-ci qu'il faut partir. Dans toutes les unités de production, les travailleurs doivent établir combien de temps de travail exige leur production annuelle. Il devient alors simple de calculer combien de temps de travail est incorporé dans chaque produit qui quitte l'entreprise et quelle est la quantité moyenne de travail nécessaire à la production de chaque sorte de produit. Cela fonde une comptabilité universelle. De plus, cela permet immédiatement d'établir la comparaison entre la productivité du travail dans des entreprises ayant un profil semblable et, également, en se fondant sur des données similaires de l'étranger, de la distance qui sépare l'industrie polonaise de celle des pays les plus développés. La comptabilité en heures de travail doit être conduite parallelement a la comptabilité monétaire, ce qui permet de confronter le prix et la valeur des marchandises et de réagir lorsque les ciseaux entre la valeur et le prix s'ouvrent.

5. Le système des prix est malade depuis longtemps en Pologne : le prix n'a aucun rapport ni avec la valeur de la marchandise (la quantité de travail incorporée) ni avec la demande sociale. La libéralisation des prix n'est en rien une solution car, dans ce cas, les prix seront determines par la mauvaise structure de la production, la structure injuste des revenus et de la richesse accumulée. La demande exprimée sur le marché n'est pas en soi un indice des besoins sociaux ; elle ne prend en compte que cette partie des besoins qui constitue la demande solvable. Le changement de la structure des prix, s'il doit correspondre aux aspirations du plus grand nombre, exige donc des modifications revolutionnaires - une modification profonde de la structure des revenus et de celle de l'épargne (de la richesse accumulée). C'est le seul moyen permettant de liquider l'inflation. La structure des revenus devrait être fondée sur l'apport du travail et seulement faiblement différenciée (c'est le seul moyen pour qu'elle corresponde à la totalite de la valeur produite). Dans chaque entreprise, il faut donc calculer le temps de travail dépensé et le diviser par le nombre de salaries à temps plein. Le résultat ainsi obtenu permettra de calculer combien de temps de travail la societe depense globalement. Ensuite - mais c'est déjà une décision politique qui doit être prise par la représentation nationale des producteurs -, il faut decider de la part de cette valeur qui est consacrée à la consommation (en partant du principe qu'on ne différencie pas la consommation des travailleurs productifs et celle des employés des services publics) et de celle qui sert à l'accumulation. Enfin, sachant quelle est la part destinée à la consommation, il est possible de décider quelles différences la société est prête à tolérer dans la consommation individuelle — c'est-à-dire quelle différenciation sociale est considérée comme supportable et en fonction de quels critères '8 . Seulement de telles opérations permettront un changement radical de la structure des revenus - certains y perdront, d'autres gagneront au change, mais le système ainsi obtenu sera transparent et juste (c'est-à-dire correspondant à la conception de la justice sociale de la majorité de la societe).

6. La liquidation de l'inflation exige de modifier la structure du budget de l'Etat par la diminution de ses dépenses improductives. Dans ce but, il faut immédiatement supprimer toutes les dépense de prestige de l'Etat et réduire de manière radicale les dépenses militaires (au moins de 75 %, ce qui implique une sérieuse réduction de l'armée) ainsi que les dépenses administratives (en Pologne. la liquidation de la censure, des bureaux de passeports, des chambres de contróle. de tous les « compte rendus » développés au-delà du bon sens, etc., permettra de faire de sérieuses économies dans ce domaine). Elle exige également de cesser immédiatement le paiement de la dette extérieure et d'entreprendre des activités visant à constituer une entente des pays endettés pour rejeter en commun la dette extérieure. De telles activites peuvent obtenir le soutien des opinions publiques dans les pays développés, comme en témoignent les mobilisations en faveur de la suppression de la dette du tiers monde qui s'y développent. Il est nécessaire également de supprimer l'«argent brülant ». Cela implique le changement de la monnaie . A partir d'une date donnée, une nouvelle unité monétaire est introduite et chaque citoyen ne reçoit que la somme correspondant à son revenu, calculé sur la base des décisions découlant du mécanisme présenté au point 5. Cela permet de geler pour un temps toute l'épargne (l'argent sans contrepartie sous forme de marchandise). L'échelle de compensation de cette épargne devrait être décidée par la représentation nationale des producteurs, mais la durée du gel doit être fonction du développement de la production des biens. Il ne s'agit pas d'une solution très juste - tous ceux qui ont pu auparavant transformer leur épargne en biens matériels ou la transférer en devises y gagneront. Mais c'est la seule possible si on veut rompre radicalement avec l'« argent brûlant ». Bien évidemment, il est indispensable de supprimer en même temps l'«exportation intérieure » (les magasins en devises). En Allemagne et en Belgique, après la Seconde Guerre mondiale. une réforme monétaire similaire avait permis de liquider l'inflation d'un seul coup.

7. Ce n'est qu'après une telle modification radicale de la structure des revenus et de l'épargne qu'on peut commencer à parler de l'introduction des rapports marchands. Ceux-ci sont en effet nécessaires dans le cadre d'une économie de pénurie - leur dépérissement n'est possible que lorsque le développement des forces productives atteint un niveau suffisant à l'apparition de l'abondance des biens. Tel n'est manifestement pas le cas en Pologne aujourd'hui. Leur liquidation partielle sous Staline était une manifestation particulièrement néfaste de l'aventurisme bureaucratique et ne peut en aucun cas être identifiée à une politique socialiste. Cependant, la reconstruction de tels rapports sociaux ne peut être à son tour menée sans précautions, si on veut minimiser son terrible coût social. La liberation des prix est un des aspects de cette reconstruction. Elle exige des réserves minimales et au moins un niveau de production permettant de satisfaire les besoins minimaux. En ce qui concerne les principaux biens de consommation (viande de porc et de bœuf, lait et laitages, etc.), nous sommes aujourd'hui loin de compte. C'est pourquoi, dans une période transitoire - avant que la production de ces biens n'atteigne un niveau suffisant (ou qu'apparaissent les possibilités de les importer) -. le degré de l'introduction des rapports marchands dans la distribution doit dépendre de la décision de tous ceux qui devront en supporter les conséquences 19

Le système de subventions et de rationnement des marchandises - considéré comme un écart temporaire envers les règles définies - peut être dans de telles conditions un « moindre mal », à condition que la distribution des biens rationnés soit soumise à un authentique contrôle social.

8. La Chambre autogestionnaire devra décider de la manière d'employer la part du surproduit social consacrée à l'accumulation. Deux critères devraient déterminer ces décisions. Premièrement, l'accumulation (les nouveaux investissements) doit servir à épargner le temps de travail (c'est la seule approche qui conduit au développement de l'économie). Deuxièmement, les nouveaux investissements doivent en premier lieu servir à satisfaire les besoins, dont la non-satisfaction aujourd'hui impose le rationnement. L'épargne du temps de travail social est dans de nombreux cas possible des aujourd'hui. Car la structure de l'emploi dans les entreprises est le produit d'années de tentatives visant à accroitre l'exploitation. Il y a trop de surveillants, de contrôleurs, d'employés de l'administration, dont le rôle consistait à créer les conditions pour contraindre le travailleur à accepter l'exploitation accrue.

Les conseils d'autogestion en coopération avec les syndicats devraient immédiatement orienter vers un autre travail au sein de l'entreprise (ou en accord avec d'autres entreprises, dans les environs) tous ceux qui occupent des postes superflus. Il en va de même en ce qui concerne les travailleurs de l'administration étatique et locale, qui pour une large part effectuent un travail inutile. Dans une situation de crise, on ne peut se payer le luxe d'entretenir des postes de travail fictifs, mais il y a du travail pour tout le monde ! De même. il faut limiter l'armée de métier (en introduisant à sa place l'autodéfense des travailleurs - des magasins d'armes dans les entreprises, sous le contrôle des conseils) ainsi que l'appareil de la police au niveau minimal indispensable. On obtiendra de cette manière une très grande réserve de la force de travail, dont l'emploi dans la production et dans les services (au nom du principe que chacun qui veut et peut travailler obtient du travail) permettra immédiatement de limiter la semaine de travail à trente-cinq heures (voire moins) 20 . Cela libèrera une immense énergie jusque-là pétrifiée par la bureaucratie regnante et permettra un rapide accroissement de la production et du revenu national. La conscience qu'on est un citoyen jouissant de la plénitude de ses droits, prenant réellement part dans la définition de la vie sociale et du développement économique, est un facteur déterminant de l'accroissement de la productivité du travail et de libération de l'énergie sociale. Il suffit de se rappeler l'enthousiasme et la générosité qui régnaient en août 1980 dans les entreprises occupées, de se souvenir à quel point la conscience que beaucoup dépend du comportement de chacun liberait dans chaque gréviste ce qu'il avait de meilleur. pour en être convaincu.

Que chacun devienne le sujet au lieu de n'élever à ce róle que quelques individus tires au hasard (ce à quoi mène la politique économique du gouvernement Mazowiecki), c'est un but pour lequel il vaut la peine de lutter.

Février 1990 1. L'exemple le plus connu est celui du bruit fait autour des propositions de M. Jeffrey Sachs, porte-parole américain de l'école économique néo-libérale. qui jouit d'une bruyante publicité comme liquidateur de l'hyper-inflation en Bolivie alors qu'on passe sous silence les effets économiques et sociaux de son activité dans ce pays. S'il est vrai que l'inflation y fut réduite à environ 10% par an. il est utile de se rappeler que cela fut fait au prix de la liquidation d'une bonne partie de l'industrie, déjà peu développée dans ce pays (dans les mines - qui étaient la principale branche productive dans ce pays -, deux tiers de mineurs ont ete licencies et, en réponse à la grève generale qui éclata dans cette branche. le gouvernement a instaure l'etat d'exception et a emprisonne les dirigeants syndicaux). et a conduit à réorienter l'économie vers le trafic de la cocaïne. Les mafias qui s'occupent de ce procédé très rentable ont pu ainsi s'assurer le contrôle de l'économie et, dans une large partie aussi, de la structure étatique. Au Chili, la lutte contre l'inflation fondée sur les mêmes prémices a conduit au fait que, lors des récentes élections présidentielles, il a fallu à titre exceptionnel - et pour un jour - diminuer le prix des billets des transports urbains, car un Chilien normal ne peut se permettre le luxe d'utiliser le bus: le risque existait que les électeurs ne puissent pas parvenir jusqu'aux urnes !

2. Par bureaucratie nous entendons une couche sociale élitiste. qui gouverne l'appareil administratif, militaro-policier et économique de l'Etat, et non, comme la bureaucratie elle-même tente de le présenter dans un réflexe d'autodéfense, les travailleurs intellectuels. Elle est née de la dégénérescence du processus révolutionnaire en URSS en liquidant physiquement le Parti bolchevique (à la fin des années vingt et durant les années trente. plus d'un million de membres de ce parti ont eté assassines) tout en s'appropriant simultanement sa symbolique et en la travestissant.

3. Du moins jusqu'au moment où la direction ouvrière, issue d'un processus d'autoorganisation et jouissant du soutien social, a donné son accord à de telles tentatives. A partir du moment où les dirigeants de Solidarité ont décidé que la privatisation est la seule recette pour résoudre la crise économique, la bureaucratie a cessé de craindre les incursions contre le rapport de forces issu de la guerre

4. La manie des titres et les tentatives generales des regents bureaucratiques en vue de faire précéder leur nom par un titre scientifique en sont l'expression et le résultat - il s'agit d'une tentative de légitimer aux yeux de la société une fonction exercée indûment.

5. La sociologue Hanna Swida, qui avait participée à une recherche sur les attitudes des ouvriers en 1949-1951, mentionne les manifestations de ce rapport de forces. Il s'agissait d'une part de la conscience qu'avaient les ouvriers de leur propre force : « Je fus surprise que ces ouvriers exprimaient à haute voix, en public et à de nombreuses reprises, leurs opinions sur le nouveau système. (...) Ils venaient aux réunions et criaient avec rage: "Alors, dans /'Etat des ouvriers, nous devrions travailler douze heures par jour ? Est-ce pour cela que nous avions lutté contre les capitalistes ? Même les capitalistes n'auraient osé nous imposer cela!" (...) Les vieux socialistes (...) me disaient que l'usine devrait appartenir à tous les travailleurs qui !' travaillent, que c'est pour cela qu'ils ont lutté avant la guerre. La plus-value, expliquaient-ils, devrait aller non pas dans la poche du proprietaire, mais appartenir aux ouvriers. ( est avec cet argent qu'ils loueraient les services d'un directeur et des employes, qui seraient ainsi des salaries employés par les ouvriers. Les ouvriers devaient dominer le directeur et non le contraire. C'est ainsi qu'avant la guerre ils s'imaginaient le socialisme. (...) Le "stakhanoviste" était non seulement rejeté par ses camarades, mais bien souvent il arrivait que ses copains le passaient à tabac dans une ruelle sombre, pour lui faire payer le fait de briser la solidarité ouvrière. » Mais, d'autre part, le reflet de la soumission quotidienne et le sentiment d'impuissance lié à l'effondrement de la perspective de changement sociaux : « Lorsque mes interlocuteurs revenaient dans l'atelier après avoir discuté avec le chef des cadres ou celui du service social, ils étaient verts de rage et disaient qu'il y a actuellement plein de salauds et que, che: Biederman (le propriétaire d'avant-guerre], cela aurait été impossible. Nous pouvions alors aller travailler che: un autre capitaliste, lorsque quelque chose ne nous plaisait pas, disaient-ils, alors que maintenant c'est partout pareil. Nous avions les syndicats qui nous défendaient. Il n'i' avait pas ce mensonge, personne ne prétendait que les usines sont à nous. Et, enfin, alors nous croyions que dans l'avenir nous liquiderons les Poznanski et les Biederman et qu'enfin règnera la justice, maintenant nous n'avons plus d'espoir. Nous vivrons ainsi jusqu'à la mort, et nos enfants et petits-enfants vivron! ainsi également. » (Tygodnik Solidarnosc, n° 3, 1989.)

6. Il vaut la peine de souligner que, ce privilège, ce n'est pas seulement - et souvent pas en premier lieu - un salaire supérieur, mais aussi les conditions de travail, la position sociale, l'accès aux biens « hors marché », les perspectives de l'avancement, les voyages, l'accès aux relations lié au poste occupé, etc. Bien sûr, tous ces privilèges non monétaires peuvent être en dernière instance ramenés à une consommation supérieure à la moyenne, mais ils sont difficilement comptabilisables et restent cachés. Dans ce cas également, nous avons affaire à la spécificité de la bureaucratie deja mentionnée : sa domination et la position privilégiée qu'elle en tire sont honteux, car ils ne trouvent pas de légitimité aux yeux de la societe, étant en contradiction avec les rapports de propriété dominants.

7. Au fur et à mesure du pourrissement du système stalinien, cette attitude défensive a acquis un aspect offensif : certaines cliques bureaucratiques sont devenues suffisamment puissantes pour pouvoir imposer au centre leurs propres buts et lutter les unes contre les autres pour le partage du revenu national dans le cadre du plan. Les lobbies bureaucratiques etaient interesses en premier lieu par la construction de nouveaux edifices industriels, qui permettaient de creer de nouveaux postes de directeurs et, de cette maniere, renforcer le poids du lobby qui l'emportait au sein de la nomenklatura. Durant les années soixante-dix, pour pouvoir constituer de nouveaux postes de direction, il suffisait de commencer un investissement - il n'y avait donc aucune raison de se presser pour l'achever ! L'absence d'enracinement de la bureaucratie dans les rapports de production a conduit à une caricature. La couche bureaucratique est entrée dans un processus de « féodalisation », ce qui a conduit a un effondrement de la planification bureaucratique.

8. C'est-à-dire non seulement l'appareil de répression directe - l'armée et la police -mais aussi tous les échelons intermédiaires de gestion et de contrôle de la société, depuis le parti jusqu'a l'administration economique et ideologique.

9. C'est justement la perte des capacités à développer les forces productives (des moyens de production et de la classe ouvrière) à la fin des années soixante qui a conduit à la chute de Gomulka. L'équipe de Gierek a tenté de retrouver cette capacité en puisant dans les crédits étrangers et en autonomisant les échelons intermédiaires de gestion. Cette politique, apres une courte periode de croissance a credit, a conduit : - à la perte par le centre du contrôle sur l'appareil, au developpement des lobbies bureaucratiques régionaux et de branches, capables d'imposer leurs propres priorités indépendamment des décisions du centre : - à l'effondrement consécutif de la planification bureaucratique (la réalité économique s'est complètement libérée du plan) : les investissement non planifies (le plus important d'entre eux fut la construction du compiexe sidérurgique Huta Katowice) qui consommaient une bonne part des moyens en furent le symbole ; cela a conduit a la crise energetique (« on » n'a pas prévu de développer la production d'énergie nécessaire aux nouveaux - et imprévus - grand consommateurs de celle-ci) : - au pourrissement du POUP et au développement simultané de l'opposition politique, dont la constitution de Solidarité fut l'effet. ce qui a conduit à la perte par la bureaucratie du contrôle sur la société

10. Toute planification implique, bien évidemment, de violer la loi de la valeur en effectuant des choix d'investissement que le seul jeu de l'économie de marché ne permettrait pas de réaliser. La condition sine qua non de telles « violations » est qu'elles soient intelligibles pour tous et que leur coût soit connu. La bureaucratie, dont les choix sont le plus souvent en contradiction avec les aspirations de la société. le calcul économique. quand ce n'est avec le bon sens, cherche au contraire à les masquer. Le résultat, c'est que plus personne ne sait pourquoi tel produit est n fois plus cher que tel autre. alors que la fabrication des deux nécessite la même dépense de travail, ni pourquoi un même travail peut être paye quatre ou cinq fois plus dans une usine que dans une autre, alors qu'elles sont situées à côté et que les produits de ces deux entreprises sont facturés de manière similaire.

11. L'abandon officiel de la planification directive par le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki ne constitue donc que la suppression d'une fiction. Des l'accession au pouvoir de Gierek, le plan a cesse de jouer un rôle : le plan quinquennal 1971-1975 n'a été adopte qu'en juin 1972 et, six mois plus tard, il est apparu que les indices d'investissements et de revenus pour les années 1971 et 1972 ont été largement dépassés ! Jan Glowczyk, sur la période de Gomulka, parlait deja de la désintégration du plan par les investissements de l'ordre de plusieurs milliards de zlotys (de l'époque !) décidés en dehors de la commission du plan (Zicie Gospodarcze, n° 7, 1971).

12. En 1938, le Komintern stalinien a dissous le KPP. préparant ainsi le terrain du pacte avec Hitler et du quatrième partage de la Pologne : en même temps. la majorité des militants du parti se trouvant en URSS furent liquidés. Mais, déjà à ce moment. le KPP - contrairement à l'étiquette de « trotskyste » dont les accusateurs l'ont affublée - était un parti totalement soumis à la bureaucratie stalinienne, comme en témoigne le fait que l'écrasante majorité de ses militants n'a même pas tente de protester contre la liquidation de leur parti fondée sur l'accusation injuste et dans leur esprit calomniatrice !

13. Il ne s'agit pas bien évidemment de l'épargne des petits — elle a disparu depuis longtemps mangée par l'inflation - mais du capital épargne. de ce fameux argent flottant. dont on écrivait dans un passé pas si lointain qu'il est concentre dans les mains d'a peine quelques pour-cent de la population.

14. Dès janvier 1990, cinquante mille demandeurs ont été comptabilisés. Les estimations gouvernementales prévoient que le chomage atteindra quatre cent mille a la fin de l'année, et celles de la Banque mondiale citent le chiffre d'un million et demi de chômeurs. Il est cependant difficile de les prendre au sérieux. Celles du gouvernement se fondent sur les capacites du tonds de chomage, tixees a priori, de secourir ceux qui seront sans travail Celles de la Banque mondiale generalisent les experiences d autres pays et d autres systemes sociaux. Depuis l'écriture de cet article, le chômage a rapidement augmente : en mai 1990, cinq cent mille chómeurs avaient ete recenses.

15. Soulignons que le programme de Balcerowicz prévoit un nouvel accroissement de la dette extérieure en 1990. Cela a été accepté par le FMI qui considère avec raison que la dette polonaise est le seul facteur qui lui permet d'orienter l'économie polonaise dans la direction de son choix.

16. Cité d'après Tigodnit Solidarnosc du 12 janvier 1990. 17. Et non une quelconque garantie institutionnelle pour la représentation politique de la bureaucratie — le POUP ou les formations « social-démocrates » fondées sur ses décombres. Le but du général Jaruzelski et de ses pairs ne consiste pas à tenter de maintenir le status quo ante. mais d'intégrer les élites issues du mouvement Solidarité au sein d'une couche bureaucratique renouvelée, dont le fondement serait l'appareil étatique (et non celui du parti unique) et un système parlementaire fondé sur le clientélisme.

18. Etant donné que l'éducation est en Pologne pour l'essentielle gratuite - c'est-à-dire financée aus frais de la société -, il ne semble pas nécessaire d'introduire une trop grande différenciation sur la base de cet indice. Cependant, du fait du danger de la « fuite des cerveaux ». il faut valoriser les qualifications: de même. le travail dans des conditions pénibles doit étre valorisé pour empêcher que la production ne s'effondre dans les secteurs ou de telles conditions n'ont pas encore été éliminées, etc.

19. Comme la souligné a juste titre Ryszard Bugaj (expert économique de Solidarité et député de l'OKP), « les enfants doivent manger de la viande et son "prix d'équilibre" de marché libre serait gigantesque ». A la question de l'attitude de la délégation de Solidarité lors des pourparlers de la table ronde ou un accord fut conclu en ce qui concerne la «liquidation des prix administratifs, la suppression des subventions à l'agriculture, c'est-a-dire pour des pas decisifs vers le marché ». Bugaj a repondu : « Nous avions accepté cela à contrecœur, car la mise en place des mécanismes marchands, c'est-à-dire l'""essence" de la réforme économique, ne devrait pas commencer par le marché alimentaire. Mais, comme le gouvernement (de Mieczyslaw Rakowski] insistait (...) et que les paysans y étaient favorables, nous avions accepté en posant quelques conditions. (...) Qu'on constitue des réserves garantissant une telle operation risquée. Qu'on prévoie des mecanismes organisationnels ne permettant pas l'apparition de différences entre diverses régions du pays. Qu'on verse des primes de vie chère extraordinaires lors de la suppression des prix administratifs. Qu'on assure la possibilité de retour en arrière, si laccroissement des prix libres savere trop important. || !' avait aussi d'autres conditions (...) visant à garantir le niveau de vie des travailleurs. (...) Actuellement, devant le danger de graves difficultés durant l'été, il faut avant tout maintenir le rationnement de la viande. Son prix doit etre augmente, mais cette augmentation doit être compensée au-delà de l'indice 0,8 de l'échelle mobile. Dans cette question, je suis d'accord avec l'OPZZ. L'indice 0,8 peut servir à indexer diverses marchandises, mais non l'alimentation de base. (...) Solidarité doit, en toute circonstance, et en particulier dans des circonstances aussi dramatiques, défendre les intérêts des travailleurs. » (Gazeta Wiborcza, n° 40, 3 juillet 1989.) Malheureusement, l'attitude de Bugaj n'a pas été partagée par la direction du syndicat, ni par le groupe civique parlementaire (OKP), ni encore par le gouvernement de Mazowiecki.

20. La limitation du temps de travail est indispensable si l'autogestion ne doit pas devenir une fiction. S'occuper des affaires publique exige du temps, pour lire, pour chercher des informations, pour se former, etc. C'est une condition pour que la démocratie ne soit pas un simple droit formel de participation à la vie sociale, limité de fait a l'accomplissement rituel du geste de voter en ce qui concerne la majorité épuisée de la société.

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