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La revue › n° 37-38

L'écroulement de l'Europe de l'Est : du stalinisme au capitalisme

Hans-Jürgen Schulz · Quatrième Internationale, n° 37-38 · août-octobre 1990 · p. 45-53 · 4 012 mots

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L'année dernière, en l'espace de quelques mois, les régimes staliniens de la plupart des pays est-européens se sont écroulés comme un château de cartes face à une gauche occidentale prise au dépourvu. Ce n'est qu'en Roumanie, en Bulgarie et dans la majorité des républiques yougoslaves qu'il reste encore des régimes de transition avec un avenir incertain. Selon un point de vue très répandu, les anciennes couches dominantes se seraient suicidées en quittant la scène, le capitalisme serait introduit dans les plus brefs délais et les travailleurs se seraient résignés à accepter le remplacement d'un système de domination par un autre. Cela pourrait arriver et, dans le cas de la RDA, c'est presque une certitude. Mais, dans les autres pays, ce processus ne pourra pas se réaliser sans rupture. Dans notre article, nous prendrons en compte ces pays à l'exception de l'Union soviétique, où les conditions restent profondement differentes.

Il y a plus de soixante ans, dans sa critique du stalinisme, Trotsky aflirmait que « la victoire appartient en derniere analyse au regime qui... peut assurer le niveau de vie le plus élevé ». Ce ne fut pas le cas du « socialisme administratif». En 1937, les revenus de l'Autriche et de la Tchécoslovaquie étaient plus ou moins au même niveau. Aujourd'hui, les Autrichiens gagnent à peu près le double de la classe ouvrière de l'ancienne république « socialiste ».

Les signes d'une crise de plus en plus profonde existent depuis longtemps. L'époque où les dirigeants de la bureaucratie expliquaient que le capitalisme serait dépassé par un système social supérieur est, depuis longtemps, révolue. Puisque le « rattrapage et le depassement du capitalisme » avait échoué, il avait fallu chercher un remède à travers une aide financière et technique massive du capitalisme. Le résultat a été que la dette des pays de l'Est européen est passée de zéro en 1970 à cent vingt milliards de dollars en 1988. Donc, un autre échec lamentable.

Pendant la dernière décennie, on n'a atteint que l'apparence d'une économie un peu plus stable. On n'a fait presque rien pour la défense de l'environnement et les investissements ont été réduits afin de ne pas entrainer une chute trop forte de la consommation. Les revenus réels sont demeurés artificiellement élevés au prix de compromettre le développement et l'avenir. Mais, dans certains pays, cette politique ne pouvait plus être suivie. En Yougoslavie, en dépit d'une émigration très importante, il y a désormais le chômage de masse (1,7 millions), et la même situation se dessine en Hongrie (200 000 chômeurs sur 5 millions d'occupés) et en Pologne (450 000 chômeurs). Le revenu réel dans ces trois pays est tombe au niveau de 1970 ou peut-être plus bas. Un tiers de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté. Les autres peuvent rester juste au-dessus au prix d'efforts énormes. Quatre Hongrois sur cinq ont un double travail et font douze ou quatorze heures par jour, ce qui est loin d'être une exception.

Bien que passé totalement inaperçu dans la gauche occidentale, un processus de paupérisation est en cours dans certains de ces pays et en menace d'autres. Malgré ses réformes improvisées, le système stalinien avait perdu toute capacité de développement. La Yougoslavie et la Pologne se sont enfoncées dans une crise économique sans issue ; dans les autres pays, « l'économie se trouve au seuil de l'infarctus », selon l'expression employée par Mladenov, le chef du nouveau parti « socialiste » bulgare. Dans la mesure où le système n'arrive plus à assurer les revenus réels et un minimum de garanties sociales, il perd toute légitimité aux yeux des masses. Dans cette situation explosive. chaque étincelle pouvait mettre le feu aux poudres.

Le départ des staliniens

Contre certaines attentes, le système de domination n'a pas été renversé par un mouvement ouvrier révolutionnaire mais par un mouvement civique et démocratique, car la conscience des travailleurs avait connu un changement fondamental. En 1976, à Radom, les grévistes polonais chantaient l'Internationale et, en 1980 encore, ils bâtissaient spontanément des conseils ouvriers. Par la suite, cette conscience progressiste s'est complètement dissoute. Pendant une décennie d'oppression, les traditions révolutionnaires se sont évanouies. Avec le déclin économique, toutes les principales conquêtes de la société postcapitaliste ont été perdues. Seuls les préjugés demeuraient, et cela devenait de plus en plus insupportable. Les

DU STALINISME AU CAPITALISME 47 idéologies bourgeoises et la religion étaient plus ou moins tolérées, tandis que toute idée révolutionnaire était brutalement réprimée : il est évident que dans une telle situation une alternative socialiste, qui ne peut pas surgir spontanément, était difficilement concevable. Un seul désir hantait tous et toutes: en finir avec ce système. Puisqu'elles n'avaient pas d'autres perspectives, les masses ont remis le pouvoir aux mains de nouveaux patrons. Il n'y a pas eu de révolution politique. La bureaucratie dominante a défendu son pouvoir par tous les moyens. Elle a persécuté toute opposition et essayé de trouver une issue à l'impasse par le biais des réformes. Dans certains pays, elle s'acheminait vers une économie de marché (en Hongrie, en Yougoslavie et Pologne) et réalisait des joint ventures (tout d'abord en Roumanie, ensuite en Hongrie, en Bulgarie et en Pologne). Mais, de la même façon que l'opposition interne ne pouvait pas changer le parti, la bureaucratie ne pouvait pas réformer le système.

Les bureaucrates luttaient pour défendre leur pouvoir et ne voulaient pas disparaître avec lui. Vu l'impossibilité de garder leur pouvoir politique, ils espéraient au moins réussir à conserver leur position sociale. C'était, sans aucun doute, une manœuvre téméraire.

En Roumanie, il n'y pas eu, jusqu'a très récemment, de changements majeurs. La seule issue a été un soulèvement populaire dans certaines villes soutenu par un secteur de l'armée. En réalité, cela a débouché sur un putsch organisé par onze généraux qui a renversé un régime désormais sclérosé et donc devenu dangereux. Le Front de salut national ne pouvait plus se baser sur le parti, complètement discrédité et transformé en repoussoir, mais seulement sur l'armée, la police, les services secrets et l'appareil d'Etat. Grâce aux médias, à la démagogie populiste et à une répression bien ciblée, le Front a même réussi à être légitimé à travers des élections. De cette manière, le pouvoir a été sauvé et le système réformé. Le but d'une telle reforme est tout a fait clair car, comme la précisé le premier ministre Roman, « une économie saine est une économie de marché ».

En Bulgarie, il y eut une révolte de palais. Les autorités du parti sous la direction de Mladenov ont comploté avec les généraux. Lorsque le bureau politique s'est réuni, le 10 novembre 1989, il était cerné par l'armée. Ce sont le général Tchourow et deux autres généraux qui ont décidé de mettre à la retraite le secrétaire général Jikov et l'ont obligé à annoncer sa démission en lui faisant lire une déclaration qu'ils avaient eux-mêmes préparée.

Alors que, dans la majorité des républiques yougoslaves, la question demeure incertaine, dans des pays comme la Hongrie et la Pologne le pouvoir a été secoué par des manifestations de masse ou par ses propres faiblesses internes, et a dû faire face à une opposition légale, persécutée jusquà la veille. En Tchécoslovaquie, grâce à une proposition du chef du gouvernement « communiste » Clava, l'écrivain et dramaturge Havel, qui avait été emprisonné à plusieurs reprises, a été élu président presque à l'unanimité par l'ancien Parlement stalinien. En prétant son serment, il n'a pas juré « fidélité au socialisme ». En Pologne, où le Parti ouvrier et ses satellites occupent encore les deux tiers des sièges au Parlement, I'« Etat socialiste » a décide, par trois cent soixante-quatorze voix contre onze, de se transformer en « Etat démocratique de droit » et, immédiatement, l'aigle polonais est réapparu face a la couronne dans l'embleme de l'Etat. Est-ce que cela signifie, comme l'a affirmé Kwasniewski, le nouveau chef du parti polonais, une « autoliquidation de la nomenklatura »?

A l'exception de la Roumanie, la démocratie parlementaire a été introduite partout. Là où s'est produite une véritable reddition du pouvoir, l'appareil de répression, le même qui aurait pu mener une contre-révolution de type stalinien, a été brisé. Les services secrets ont été dissous, à l'exception de la Roumanie où les spécialistes demeurent à leur place, car « la population doit être surveillée » (c'est l'avis de Montanu, conseiller du président). Cependant, dans plusieurs pays, comme par exemple en Pologne, des secteurs essentiels de l'appareil d'Etat ont été fermés et placés sous le contrôle d'autres institutions étatiques. La milice du parti, la même qui, encore en novembre dernier, était intervenue en Tchécoslovaquie contre l'opposition, a été dissoute partout. Après l'autodissolution des organisations de masse, les appareils ont disparu à leur tour. Une nouvelle direction a été placée au sommet de la radio et de la télévision. C'était déjà suffisant pour en faire des instruments d'agitation du nouveau pouvoir.

Mais les anciens appareils sont toujours les mêmes. Dans aucun des cas les unités spéciales de la police, comme par exemple les zomos en Pologne, n'ont été dissoutes. Les anciens chefs restent vissés à leurs bureaux, même s'ils consacrent plus de temps qu'avant à vider leurs tiroirs, mais seulement parce qu'ils doivent placer leurs proteges. La bureaucratie demeure a sa place sous la nouvelle direction. « Vous avez le gouvernement, nous l'appareil », disent-ils.

Donc cet appareil « communiste » fonctionne comme avant. Il ne sabote pas, ni ne s'oppose. Les mêmes bureaucrates remplissent les anciennes tâches dans le cadre d'un autre système, complétement différent mais toujours antisocialiste. Il y a plus d'un demi-siècle, dans la Révolution trahie, Trotsky avait déjà prévu qu'une contre-révolution victorieuse aurait licencié beaucoup moins de bureaucrates qu'une révolution victorieuse du prolétariat. Certes, les nouveaux détenteurs du pouvoir prennent garde de diviser cet appareil hypertrophié, lorsqu'il ne remplit plus aucune fonction et ne représente plus qu'un fardeau inutile.

Aujourd'hui, cela n'inquiète personne. Ces appareils ne peuvent ni ne veulent restaurer des régimes staliniens complètement périmes. Mais chacun de leurs secteurs - administration de l'Etat, armée, police, organismes de gestion de l'économie, de l'éducation, de la recherche scientifique et autres services sociaux -veut défendre ses propres intérêts et dispose de moyens importants. En Yougoslavie, des officiers bien places dans la hiérarchie militaire ont deciaré que dans l'avenir « l'armée jouera un rôle plus actif ». En Pologne, elle avait prouvé déjà, en 1981, qu'elle était un instrument politique. Si une longue période d'évolution pacifique devait s'installer en Europe orientale, alors ces appareils répressifs pourraient se transformer et s'adapter. Mais est-ce vraisemblable ? Sous quelque drapeau que ce soit, ces appareils demeureront la base de toute politique autoritaire contre la classe ouvrière.

Sauf en Bulgarie, en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie, les partis « communistes », jusqu'à hier tout-puissants, n'existent plus. A l'exception des syndicats, leurs organisations de masse ont disparu en quelques mois. Ils continuent à remplir un

DU STALINISME AU CAPITALISME 49 rôle et, dans la mesure où l'auto-activité de la classe ouvrière demeure faible, ils sont encore sous le contrôle des anciens permanents. Il n'y a que la Bulgarie où, grâce à Podkrepa, une nouvelle association de type syndical de plus de deux cent mille membres a vu le jour.

La dissolution des partis communistes

Il est apparu très rapidement que les partis staliniens n'ont plus aucune fonction à remplir. Des qu'ils ont perdu le pouvoir, personne n'a plus besoin d'eux. La première à en sortir est l'aristocratie ouvrière, suivie par les organismes de gestion de l'économie, l'appareil répressif et l'appareil d'Etat. En quelques mois, ils ont été quittés au moins par la moitié de leurs membres. Le nombre relativement élevé de ceux qui restent s'explique surtout à cause des retraités, qui ont intérêt à rester au parti par lequel ils sont souvent payés. Le parti se réduit pratiquement à l'appareil organisationnel et à la petite couche de la nomenklatura avec sa clientèle. Même en Yougoslavie, où le parti peut bénéficier d'une légitimité qui découle de la lutte de libération, il tend de plus en plus à se réduire à cela. Les résultats des congrès du parti sont devenus lettre morte, comme le reconnait ouvertement le Premier ministre. Le gouvernement ne se laisse pas influencer par des gens qui ne représentent plus qu'un dixième de la population.

En réalité, dans tous les pays, l'influence politique du parti n'a jamais dépassé le cercle de la nomenklatura et de son entourage au sein de l'Etat, des entreprises et des organisations de masse, à savoir entre 10 et 20 % de la population (bref, tous ceux auxquels l'appartenance au parti garantissait quelques privileges). Dans leur majorité, ces gens ont encore voté pour leur ancien parti lors des premières élections. Mais, puisque ce dernier ne constitue pas la base, ni ne souhaite une contre-révolution stalinienne, ils ne gardent qu'un lien émotionnel avec lui, qui retient de moins en moins de carriéristes. Cependant, dans la mesure où il est isolé et n'exerce plus aucune influence sur le gouvernement, il ne peut plus défendre les intérêts de sa base sociale traditionnelle. On pourrait comparer la situation actuelle à celle engendrée par la chute des monarchies, qui ne laissèrent en vie aucun parti royaliste, mais dont les anciens appareils d'Etat furent réorganisés et places au service du nouveau pouvoir. Aujourd'hui, le personnel de l'appareil cherche à s'adapter à la nouvelle situation. Il se ralliera dans l'avenir à ceux qui pourront le mieux défendre ses intérêts.

Dans ces conditions, l'appareil du parti essaie de sauver ce qui peut encore être sauvé. En l'espace d'une nuit, les staliniens sont devenus de bons sociaux-democrates. En Hongrie, le congrès du parti a décidé avec l'approbation de 85 % des délégués de se transformer en Parti socialiste hongrois, dans la perspective d'avancer « vers une transition graduelle et pacifique au socialisme ». mais en se bornant dans l'immediat à exiger «l'humanisme, la liberté et la démocratie ». L'étoile rouge a été remplacée par un œillet et le congrès s'est terminé au chant non pas de l'Internationale mais de l'hymne Dieu bénisse la Hongrie. Ce parti qui comptait huit cent mille membres n'en a plus aujourd'hui que vingt mille. L'ancien parti avait vingt mille permanents salariés.

Même en Pologne, en janvier dernier, l'ancien parti s'est transformé en Social-démocratie de la république de Pologne, à cause du « déclin du socialisme réel », selon Rakowski. Comme l'a expliqué son dirigeant Kwasniewski, le programme de ce parti « est fondamentalement nouveau », car il ne rejette plus le capitalisme. Le nombre de ses membres a chuté de 1,9 million à 47 000, et même ce dernier chiffre parait douteux. Lors des élections municipales de fin mai, le parti n'a obtenu que 0,3 % des voix, ce qui signifie une disparition complète.

Un nouveau système économique ?

Quoi qu'il en soit, les gouvernements « communistes » encore en fonction veulent introduire l'économie de marché. Dans le cas de la Yougoslavie, cela a eu, depuis la réforme économique de mars 1989, les conséquences suivantes : la propriété privée a été officiellement reconnue au même titre que la propriété d'Etat ; les prix ont été libéralisés ; le marché intérieur a été ouvert à l'importation ; le marché du capital et du travail a été introduit et il y a déjà une Bourse (bien qu'elle ne développe que des opérations limitées).

Le but déclaré des gouvernements de Pologne, de Hongrie et de Tchécoslovaquie est la réintroduction du capitalisme dans leurs pays. Le monopole du commerce extérieur et le plan central ont été abandonnés depuis longtemps. Presque toutes les subventions seront supprimées dans un futur proche. Les prix doivent pouvoir être fixés librement. On prône la libre convertibilité des devises, ainsi que la privatisation de la propriété publique, les investissements étrangers et le transfert des profits a l'etranger, comme l'exige un systeme fonde sur la propriété privee. « Les lois adoptees dans les derniers jours peuvent etre definies sans exagération comme un nouveau système économique », pouvait-on lire dans Rzeczpospolita du 2 janvier 1990. A côté de ces mesures est prévu le contrôle des loyers et des crédits, ainsi qu'un marché libre des actions et des immeubles.

Pratiquement, l'économie est adaptée, sinon sur-adaptée, aux exigences du capital. Les prix devront s'élever au niveau du marché mondial. Le marché intérieur sera submergé par des marchandises d'importation et l'industrie locale mise en danger. Sous la pression du Fonds monétaire international (FMI), on a prévu de mener une politique d'épargne draconienne qui jettera dans la misère des millions de vieux, de femmes et de citoyens vivant de l'aide sociale et réduira de manière drastique les revenus réels. Grâce à de nouvelles lois, on a prévu aussi des investissements importants dans le domaine des transports et des communications afin de créer les conditions pour une croissance rapide du capitalisme. Des banques, des sociétés d'assurances et un nouveau système de prélèvement des impôts devraient voir le jour. Cela constituerait la base sociale pour une nouvelle bourgeoisie et ses appendices. Mais cela coûtera plus cher et ne se fera pas du jour au lendemain ; cela exigera surtout un nouveau personnel avec une formation et des motivations bien différentes de celles qu'avaient engendrées les sociétés postcapitalistes. pas Aouano ne peut cas realime. ansialis o par decre captant uns loi ny a as Autant on ne peut pas réaliser le socialisme par décret, autant une loi ne suffit

DU STALINISME AU CAPITALISME 51 de capitalistes pour mettre en marche ce système. Le capital étranger vient d'arriver et doit apporter, avec ses investissements, des technologies modernes dans ces pays, mais cela peut seulement aider et non pas créer une couche d'entrepreneurs locaux.

Cependant, aujourd'hui, une telle couche sociale peut se constituer non pas à travers le travail, mais grace a la corruption et a l'exploitation des joint ventures. Cela ne peut que déboucher à brève échéance sur une corruption totale de la politique. Deja, aujourd'hui, plus de la moitie des cadres economiques possedent des actions de « leurs » entreprises. Les nouveaux capitalistes profitent en parasites de leur position pour faire des bénéfices rapides dans le commerce et dans la spéculation plutôt que dans la production. Pour le capital étranger, les conditions pour s'installer ne sont pas encore réunies, ce qui déçoit tout d'abord les Polonais qui croyaient le capital international pressé d'investir en Pologne. Comme l'a dit. avec raison, le professeur Bozyk, « on ne peut pas introduire l'économie de marché lorsqu'on manque de tout : de technologie moderne, de capital, de managers efficaces et de travailleurs disciplinés ». Pour créer ces conditions. il faudra attendre entre dix et quinze ans.

Le démarrage est rendu encore plus difficile par le caractère très peu compétitif de l'Europe de l'Est au niveau international. Sa structure productive est adaptée aux exigences nationales ou, dans le meilleur des cas, aux exigences de l'ensemble des économies du bloc oriental, mais certainement pas à celles du marché mondial. L'industrie est arriérée dans le domaine technologique et a besoin d'investissements considérables sur le plan de la modernisation, de l'infrastructure et aussi en matière d'écologie. La réalisation de ces tâches ne peut être accomplie qu'aux frais des travailleurs, car les nouveaux crédits suffisent à peine à payer les intéréts de la dette exterieure.

Par conséquent, il faut prévoir une longue période d'exploitation intensifiée afin de financer les transformations nécessaires à l'intégration dans le marché capitaliste international. Pendant une phase qui sera certainement prolongée, le caractère compétitif de l'économie au niveau international ne sera pas assuré par des technologies modernes mais, plutôt, par des bas salaires. Comme le souligne le conseiller du FMI Jeffrey Sachs, « dans ces pays les ouvriers gagnent seulement entre trente et cinquante dollars par mois, mais leur valeur est vingt fois supérieure. S'ils réussissent à stabiliser l'économie, la Pologne deviendra plus attractive pour les investissements étrangers ».

Une société de transition vers le capitalisme

Au moins la Pologne, la Hongrie et la Tchécoslovaquie sont aujourd'hui des sociétés de transition vers le capitalisme. Elles se sont insérées dans le marché mondial et soumises à ses lois. Mais elles ne sont pas encore de véritables sociétés capitalistes, parce qu'il n'y a pas de capitalistes.

Pour créer cette classe, il faudra beaucoup de temps. L'ancienne bureaucratie et les opportunistes du nouveau pouvoir sont déjà à l'œuvre pour s'emparer de secteurs de l'appareil de production. Les spéculateurs tireront profit des privations et des carences de l'infrastructure, les agents du capital étranger assurent déjà de fortes provisions aux intermédiaires, les artisans et les membres des professions libérales ont de nouvelles possibilités de s'enrichir et, dans les campagnes, les paysans riches (les koulaks) sont de plus en plus nombreux. Leur but commun est l'accumulation du capital

Bien que favorise et revendiqué, ce capital national ne pourra jouer qu'un rôle secondaire pendant une longue période. Le rôle dominant sera joué par le capital étranger ou par l'Etat. Puisque les capitalistes s'intéressent davantage à l'exportation qu'aux investissements à l'étranger et puisque la stabilité politique en Europe de l'Est n'est absolument pas assurée, alors les profits ne sont pas garantis et le capital international augmentera certainement son influence, mais ne deviendra vraisemblablement pas la force dominante. Par conséquent, il ne reste que l'Etat. Le ministre des Finances polonais, Wroblewski, a caractérisé le système actuel comme un « capitalisme d'Etat orienté vers le marché ». Il reste à voir ce qui échappera au marché et dans quelle mesure il sera contrôlé. Actuellement, on mène encore une politique de laisser-faire, mais des changements s'imposeront rapidement, afin de défendre l'industrie face à la très puissante concurrence étrangère. L'Etat interviendra massivement pour protéger et développer les forces productives et, surtout, pour favoriser les entreprises privées. Mais, dans la mesure où il y a très peu de capitalistes privés et où le capital étranger n'intervient que dans les secteurs rentables, les entreprises d'Etat demeurent la force fondamentale.

Généralement, un tel système est appelé capitalisme d'Etat. Il ne s'agit pas d'une formation sociale particulière, mais d'une longue transition au capitalisme proprement dit. Dès qu'une chose deviendra rentable, elle sera privatisée.

Mais il ne s'agira certainement pas non plus d'une évolution harmonieuse, car les coûts de cette politique seront payés par les masses. Celles-ci ont cru au miracle, en cultivant l'illusion que l'introduction de l'économie de marché leur apporterait un Etat-providence à la suédoise. Mais on leur a ensuite expliqué que l'héritage d'une mauvaise gestion de l'économie ne pouvait pas être surmonté sans victimes. Les travailleurs étaient appelés à rester tranquilles, pour ne pas mettre en danger la croissance économique imminente. D'après une déclaration de Walesa, « l'heure n'est pas aux ouvriers, mais à ceux qui ont été démocratiquement élus pour diriger les ouvriers ». Ce discours aussi a été accepté, mais il ne pouvait qu'engendrer la démoralisation et l'apathie. Il n'y a plus qu'un adulte sur quatre en Pologne qui lit un quotidien. La participation aux élections est tombée au-dessous de 50 %. Tous les partis politiques sont réduits à des appareils exigus ou à de petits groupes.

Cette situation ne peut pas durer car, tôt ou tard, les travailleurs feront valoir leurs intérêts essentiels. Le résultat de cette lutte dépend des buts qu'ils poursuivront. Il faut réussir à construire une alternative socialiste et défendre l'idée qu'une société socialiste demeure viable, car la chute du stalinisme a mis fin à la préhistoire du socialisme.

Si on échoue, les travailleurs seront obliges par la force à la passivité. Les idéologies réactionnaires se répandront, tout d'abord le chauvinisme et peut-être même une nouvelle forme de fascisme. Dans ce cas, l'appareil d'Etat stalinien

DU STALINISME AU CAPITALISME 53 n'interviendra certainement pas aux côtés des travailleurs. Des démagogues populistes, de nouveaux Bonaparte apparaitront sur la scene : Walesa, Eltsine, Milosec ou Tudjiman. Ces appareils d'Etat pourraient aussi engendrer des dictatures militaires.

La transition du stalinisme vers la construction d'une société capitaliste a travers le capitalisme d'Etat durera longtemps, ne sera pas pacifique et n'apportera pas de prosperite aux masses. Celles-ci n'obtiendront pas un Etat-providence a la suédoise, mais un capitalisme de type turc ou argentin.

Tout dépendra, en fin de compte, de la possibilité de construire un parti socialiste révolutionnaire de masse.

Juillet 1990

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