Au XXVIII Congrès du Parti communiste d'Union soviétique, Gorbatchev a apparemment renforcé sa position dans la mesure où le chef de file des conservateurs, Ligatchev, est parti à la retraite après son échec retentissant et où les dirigeants les plus representatifs de l'aile dite radicale ont quitte le parti. Pourtant, il ne s'agit que d'un succès très partiel - sur le terrain du contrôle du parti ou de ce qui en restera - sinon carrément d'une victoire à la Phyrrus, prélude de défaites. A la conférence du Parti communiste de Russie, Gorbatchev avait affirmé qu'il existait dans le pays un « mélange socialement explosif »; au congres du PCUS, 1l a expliqué qu'il n'avait désormais que deux ans pour faire triompher la perestroïka. En fait, les conflits à des niveaux multiples et les tendances centrifuges n'ont jamais été aussi déchirants. Quelques jours après la clôture du congrès, le président n'a pas hésité à lancer un appel au pays : la dynamique qui découle des mesures que les deux principales républiques sont en train de prendre pour concrétiser leur déclaration de souveraineté représente, d'après lui, un obstacle majeur pour l'introduction d'une « économie de marché » à l'échelle de la Fédération. Face à la mobilisation des mineurs, tout en reconnaissant le bien fondé de certaines revendications, il avait eu recours aussi à des termes forts : « Queiqu'un veut soulever les ouvriers contre la perestroïka. Ce serait une menace mortelle. »
Gorbatchev dramatise-t-il à dessein ou la situation en Union soviétique est-elle effectivement en train de devenir explosive? La réponse n'est pas facile. Nous allons essayer de dresser un tableau synthétique de cette situation et de saisir sa dynamique possible.
Quelques données sur la situation économique
L'évolution de la situation économique a contribué, dans une très large mesure. à l'aggravation de la crise sociale et politique et à l'usure du pouvoir gorbatchévien.
Comme d'autres l'ont souligné ' les chiffres rendus publics au début de l'année ne justifient pas une vision apocalyptique. En fait, du point de vue des niveaux de production, c'est plutôt une tendance à la stagnation - avec des progrès sectoriels - qui se confirme. En 1989, le produit national brut (PNB) a augmenté de 3% environ (ce que les Soviétiques appeilent le produit matériel net - PNM - de 2.4%) et l'industrie de 1,7 %, alors que la production de céréales a enregistré une croissance assez sensible en revenant aux niveaux très élevés de 1987. L'offre de biens de consommation a augmenté de 7% malgré le ralentissement de la croissance du secteur de l'industrie alimentaire : c'est surtout une forte augmentation des boissons alcooliques - + 21 % - qui y aurait contribué. Les investissements budgétaires ont diminué de 7 %. mais cela ne signifie pas nécessairement qu'il y ait eu une chute généralisée des investissements : en effet, les entreprises ont eu plus souvent recours au credit et a leurs ressources propres.
L'année 1990 s'est ouverte sous des auspices plus mauvais : selon les premières estimations, le PNB aurait diminue de 5 % dans les quatre premiers mois (International Herald Tribune du 14 mai). Au premier semestre, le PNB aurait baissé de 1%, l'industrie de 0.7%. le pétrole de 5% et le charbon de 6 %. la construction de maisons de 1,5 % et la productivité du travail de 1.5% : les chômeurs seraient deja huit millions. Mais d'autres indices sont plus révélateurs des tensions et des goulets d'étranglement de l'économie soviétique.
En premier lieu, le taux d'inflation a atteint 7,5 %. Tout en n'étant pas en soi très élevé, il reflète une tension capitale : d'un côté, les revenus ont augmenté de 12,9 % (c'est-à-dire quatre fois plus que prévu), notamment à la suite d'augmentations de salaires souvent obtenues par des grèves (par exemple, des mineurs), des rétributions de bureaucrates et des retraites ? ; de l'autre, la « disette de marchandises », loin de s'atténuer, s'est accrue. Il suffit de signaler que, sur les mille produits contrôlés par l'Institut fédéral de recherche, seuls cent ont été toujours disponibles (le bilan est encore plus négatif en ce qui concerne les biens de consommation durables). Il y a donc une augmentation de la demande non satisfaite en même temps qu'une « fuite devant le rouble » se traduisant dans des achats non nécessaires. L'une des conséquences de cette situation a été l'extension du rationnement administratif.
En deuxième lieu, des tensions se sont produites dans les rapports avec les campagnes. Des kolkhozes et des sovkhozes ont retenu une partie de leurs livraisons à l'Etat (normalement, ces livraisons correspondaient à 39 % de la récolte; en 1989, elles n'ont représenté que 30 %). Ils ont préféré utiliser une partie de leur produit pour nourrir leur bétail ou le vendre dans les circuits parallèles, les prix payés par l'Etat ne leur apparaissant pas rémunérateurs.
Troisièmement, l'URSS est en train de compromettre sa bonne réputation de partenaire solvable dans le commerce internationale. Par exemple. au mois de mars, elle aurait retardé le paiement d'importantions de blé pour 500 millions de dollars. Presque à la même époque, des retards se seraient produits au détriment du trust nord-américain Du Pont, de la RFA (1.6 milliards de dollars), du Japon (500 millions) et de l'Italie (200 millions). Début juin. le président du comité d'Etat pour la Planification, Iouri Maslioukov. déclarait : « Nous n'avons plus d'argent pour acheter des céréales » (le Monde du 6 juin). « Ces retards auraient déjà amené des financiers étrangers à réduire leur crédit » (Corriere della sera du 28 juin). Cette nouvelle situation serait le résultat du fait que, alors que seuls de gros exportateurs étaient auparavant autorisés à négocier (par exemple, en matière d'importation de céréales) et étaient soutenus par la Banque centrale. maintenant il y a une prolifération d'autorisations (12 000 environ) et le centre n'est plus en condition d'exercer son contrôle (Corriere della sera du 19 avril et /'Unità du 26 juin).
Les réformes dans l'impasse
Pour comprendre la situation économique actuelle, il est nécessaire de faire un bilan, ne fût-ce que sommaire, des réformes entamées au cours des trois dernières annees.
La première reforme - décidée, rappelons-le. en juillet 1987 - concernait l'autonomie des entreprises. A ce sujet, l'avis plus ou moins officiel des Soviétiques et celui des spécialistes étrangers coïncident : la réforme n'a pas été appliquée ou. dans la mesure où elle l'a été. elle a provoqué des effets pervers dont ses promoteurs sont les premiers à se rendre compte. En fait, les entreprises n'ont pas disposé des moyens nécessaires pour exercer réellement leur autonomie et pour rentabiliser leur activité : les prix et l'allocation des ressources ont continué à être décidés dans une très large mesure par l'administration centrale. « Le grand drame de notre économie réside dans le fait qu'en principe les entreprises disposent de beaucoup plus de pouvoir qu'auparavant, mais, en fait, c'est le centre qui continue à décider par ses ordres » a déclaré le secrétaire du parti à Leningrad. Boris Guidaspov (Corriere della sera du 8 juillet) 3 . En revanche. leurs marges de manœuvre accrues ont permis aux entreprises de mener des opérations douteuses. par exemple d'augmenter leurs bénéfices par gonflement des prix et de conceder des augmentations de salaires très supérieures à l'accroissement de la productivité.
Le 1° janvier de cette année. la loi sur les entreprises a été élargie au secteur de l'Etat dans son ensemble avec des modifications visant soit à éviter des interprétations restrictives, soit à légaliser des situations de fait assez particulières. Ainsi, les entreprises peuvent désormais émettre des obligations avec paiement de dividendes, créer des konzerns, des consortiums, etc., se séparer de l'union de production à laquelle elles appartiennent. Tout cela va dans le sens d'accroître leur autonomie, mais certaines mesures de 1987 sont suspendues jusqu'à la fin de 1990. Par exemple, le recours à des prix contractuels établis entre l'acheteur et le vendeur, dans le cadre d'une fourchette fixée par l'administration, n'est plus admis pour toute une série de produits et le poids des commandes de l'Etat s'est accru, notamment pour les produits de consommation. Des limites ont éte introduites aussi en ce qui concerne l'exportation de ces produits. Finalement, dans certains secteurs industriels, les salariés n'ont plus le droit d'élire le directeur et le personnel d'encadrement.
Deuxièmement, selon un décret portant sur la décentralisation du commerce extérieur (2 decembre 1988), les entreprises auraient desormais le droit de négocier directement avec des sociétés étrangères et de décider de leurs importations et exportations. Comme nous l'avons déjà mentionné, 12 000 entreprises environ disposent de ce droit. Cela ne veut pas dire qu'elles puissent effectivement l'exercer. En pratique, exportations et importations restent sous le contrôle du ministère des Relations économiques extérieures.
Troisiemement, une loi visant a favoriser le développement des cooperatives avait été adoptée en mai 1988. Par la suite, des restrictions ont été fixées aussi bien au niveau fédéral (décision du Conseil des ministres de décembre 1988) qu'au niveau local (à la fin de l'année dernière, le conseil municipal de Moscou avait allongé la liste des activités interdites aux coopératives et limité le nombre de leurs salariés) 4. . Néanmoins, le nombre des coopératives n'a cessé de s'accroître. Au premier semestre de 1989, 9 250 coopératives ont été constituées chaque mois, au deuxième semestre environ 10 000. Le 1° janvier de cette annéee, 193 400 coopératives étaient en fonction : 4,8 millions de personnes (3,5 % des actifs) y travaillaient, avec un chiffre d'affaires de 40,5 milliards de roubles (c'est-à-dire 4,5 % du PNB et 8,5 % de l'offre globale de biens et services). Les plus nombreuses opèrent dans la construction privée, l'agriculture et des activités intellectuelles (recherche. études, projets, gestion, etc.). En fait, elles correspondent de moins en moins à leur finalité initiale, améliorer le niveau et les conditions de vie de la population. Elles ont souvent tendance à travailler pour des entreprises d'Etat : quatre sur cinq sont constituées au sein des entreprises d'Etat qui en reçoivent 70% des produits. Nous ne revenons pas sur un phenomène sur lequel on a attiré à juste titre l'attention, c'est-à-dire le mécontentement envers les coopératives qui pratiquent des prix inabordables pour l'écrasante majorité de la population, voire s'adonnent a la spéculation pure et simple.
Il est évidemment trop tôt pour esquisser un bilan de la nouvelle loi d'encadrement de l'agriculture, qui a été adoptée le 28 février dernier et présentée officiellement comme « le texte le plus important de la réforme économique » (elle devra être complétée au niveau des républiques). En fait, sa portée est plutôt limitée. Elle ne change pas les structures fondamentales en se limitant à proclamer le droit des paysans de posséder des lots qui pourront être laissés en héritage, mais
? 9 non achetés ou vendus, donnés en cadeau ou hypothéqués. Les paysans choisiront entre rester dans leur kolkhoze ou s'engager dans une activité individuelle sur les lots qui leur seront cédés gratuitement (ils devront payer un impôt foncier après une période transitoire de trois ans). Ils ne pourront pas embaucher des salaries. Il semble que les réactions à cette loi soient très différenciées et les paysans, surtout les jeunes, hésitent à se lancer dans une entreprise qui leur parait hasardeuse
Avant la loi en question, en août 1989, la décision avait été prise de payer en devises étrangères aux kolkhozes leur surplus de production de céréales par rapport aux années antérieures. Cette opération s'est soldée par un échec. Le paiement en devises étrangères n'a porté que sur 0,9 % des achats de l'Etat, en ce qui concerne le blé de bonne qualité : plus exactement l'Etat n'a payé en devises que 223 000 tonnes alors que la prévision était de plusieurs millions (le Monde du 6 juin).
Le fait que, dans son effort d'introduire des réformes et de surmonter l'impasse économique, la direction soviétique se heurte à des difficultés majeures est confirmé par le sort de ses plans ou programmes économiques successifs, notamment du programme Ryjkov et du plan Abalkine ®
Le programme Ryjkov - adopté en décembre 1989 - envisageait pour l'année suivante, d'une façon assez velléitaire, une augmentation considérable de la production des biens de consommation (13,5 %). En dépit de tous les discours sur le marche, il misait sur des méthodes de commandement, plus concretement sur les commandes de l'Etat, pour accroitre l'offre. Il prévoyait en même temps des mesures pour éponger les « surliquidités »: organisation de circuits parallèles de distribution et de « magasins commerciaux »; mise sur pied d'un réseau de « magasins commerciaux » où l'on appliquerait des prix de deux à cinq fois plus élevés que ceux appliqués jusqu'alors; différentes mesures anti-inflationnistes. Quatre mois plus tard, on devait constater que le programme n'était pas appliqué (par exemple, à cause de l'opposition des syndicats, certains prix n'avaient pas été augmentés et on avait renoncé à lancer, comme prévu, des obligations d'Etat).
Le plan Abalkine, élaboré en novembre de l'année dernière, présentait trois variantes possibles. La première, considérée comme la plus conservatrice, comportait l'introduction graduelle de mesures allant vers une économie de marché. La deuxième était plus radicale : il fallait rompre sans aménagement avec les pratiques du passé et passer très rapidement à l'économie de marché. La troisième, médiane. pour laquelle Abalkine lui-même optait dans le contexte donné. esquissait trois étapes. Pendant la première - couvrant l'année 1990 - on mettrait sur pied le dispositif juridique de la réforme, y compris un système d'indexation des revenus sur la base des prix et on procéderait à la mise en location ou à la transformation en coopératives des entreprises industrielles déficitaires (9% du total). Au cours de la deuxième, le marché commencerait à se dessiner avec une liberalisation partielle des prix ; en même temps, on continuerait à liquider les entreprises déficitaires, y compris dans l'agriculture. Dans la troisième phase - de 1993 à 1995 - les réformes seraient approfondies (démantèlement des monopoles, généralisation du commerce de gros et des moyens de production, ouverture totale aux investissements étrangers, etc.). La chute du programme Ryjkov entrainait, toutefois, également la mise à l'écart du programme Abalkine.
A la mi-mars, après la réforme constitutionnelle, Gorbatchev déclare son intention d'aller résolument de l'avant sur le terrain des réformes. Le plan Abalkine est relance dans sa variante la plus radicale. Mais des resistances emergent au sein même du Conseil présidentiel et du Conseil de la fédération. Il en résulte un nouveau projet - de portée plus modeste — que Ryjkov présente au Soviet suprême le 24 mai. Ce projet prévoit que le gouvernement présente au Congrès du peuple, au mois de septembre, neuf lois qui comportent des mesures antimonopolistiques, un allègement des contrôles sur les investissements étrangers et une réforme bancaire (indépendance de la Banque centrale). Il prévoit également une privatisation d'environ 60 % des entreprises d'Etat, surtout dans le secteur agricole et commercial, par l'émission d'actions ou des pratiques de leasing. Pendant une première période, la presque totalité des actions resterait dans les mains de l'Etat. Dans tous les cas, les réformes ne commenceraient à avoir des effets pratiques qu'en 1993. Pour les dix-huit mois à venir, ce sont surtout les prix qui seraient réformés; 15% des prix deviendraient effectivement libres, 60 % seraient encore fixés par l'Etat et 25 % contrôlés par le gouvernement. Les prix des produits alimentaires devraient redoubler, les tarifs des municipalités augmenter de 70 %, les tarifs des transports de 50 %, ceux de l'électricité de 100 % ' . Mais, finalement, le projet subissait le même sort que ceux qui l'avaient précédé : il n'était pas accepté par le Soviet suprême, qui rejettait aussi la proposition présentée séparément de tripler le prix du pain.
Il n'est pas étonnant que, dans ce contexte, toutes sortes de tendances paralysantes ou centrifuges ne cessent de se développer. Dans son intervention à la conférence du Parti communiste de Russie, Gorbatchev l'a dit très nettement : « Dès l'étape initiale de la formation de nouveaux rapports économiques, du développement de l'autogestion et de l'autofinancement, il est apparu des tendances à l'isolement territorial et économique, au cloisonnement, à la création de marchés exclusivement locaux. Des liens économiques d'importance vitale sont ainsi mis en cause: la division territoriale du travail, les spécialisations et les systèmes de coopératives formés au cours des décennies sont perturbées » (Actualités soviétiques. hors série, juin 1990, p. 11). En d'autres termes, pour paraphraser un appel publié en conclusion d'un meeting des directeurs commerciaux des entreprises sous contrôle du ministère de l'Industrie lourde, une situation chaotique règne en matière d'allocation des ressources et d'échanges entre entreprises et secteurs de production (Financial Times du 20 juillet). Dans ce contexte, les intérêts sectoriels, de telle ou telle autre ville, de telle ou telle autre région, ont souvent le dessus Par exemple, s'attendant à des augmentations de prix, les gens se sont précipités pour faire des achats : pour éviter de se trouver sans des stocks minimaux, des villes et des régions ont dressé de véritables barrières commerciales 8
L'URSS est donc, elle aussi, de plus en plus déchirée par les contradictions propres des sociétés de transition bureaucratisées qui entament des réformes de « marché »: les vieux mécanismes et ressorts de l'économie planifiée de façon administrative ne fonctionnent plus - ou fonctionnent de moins en moins -, de
? 11 nouveaux mécanismes et ressorts n'existent pas encore. Elle risque donc de souffrir en même temps des séquelles du vieux système et des effets négatifs de l'introduction partielle - tres partielle - d'une « économie de marche ». Gorbatchev et ses collaborateurs en sont absolument conscients '
Haute voltige bonapartiste
C'est dans un tel contexte de difficultés économiques accrues, de paralysie des réformes structurelles et sous la pression de mouvements sociaux montants que Gorbatchev a donné encore une fois la priorité aux changements sur le terrain politique.
Dès le début, il avait expliqué qu'il était nécessaire de distinguer nettement parti et institutions de l'Etat. En fait, à la suite d'élections successives ou les candidats des appareils ont essuyé des échecs cuisants, ce projet idéologicopolitique a commencé à acquérir un contenu concret, au-dela même de ce que Gorbatchev aurait voulu. Mais, tout en prônant cette séparation, Gorbatchev revendiquait une dérogation pour son propre cas. Dans la situation d'instabilité et de crise dont nous venons de rappeler les traits essentiels, il ne voulait pas renoncer à son rôle dans la direction du parti, qu'il considérait toujours comme un instrument fondamental pour la réalisation de ses objectifs. En fait, il visait à une concentration de pouvoirs entre ses mains.
La réforme institutionnelle adoptée au printemps dernier va encore plus loin dans ce sens. Gorbatchev ne l'a pas caché en disant, dans son rapport au plénum du PCUS de fevrier, que la clé de voûte de cette reforme était « l'institution d'un président avec tous les pouvoirs indispensables, afin de mettre en œuvre la politique de la perestroïka ». En d'autres termes, il accentuait son rôle de mediation de type bonapartiste au sommet de l'Union soviétique '°
Malheureusement pour Gorbatchev, le fait de disposer constitutionnellement de toute une série de pouvoirs n'implique pas automatiquement qu'il soit en condition de les exercer effectivement. En réalité, entre l'adoption de la réforme présidentielle et le congrès du PCUS, sa position s'est sérieusement affaiblie et. comme nous l'avons vu à propos du plan Ryjkov, des mecanismes de freinage ont operé, y compris au sein des organismes de direction de l'Etat nouvellement constitués.
Il est bien connu que l'éclatement de la question nationale au Caucase, aux pays Baltes et ailleurs, avait créé déjà depuis deux ou trois ans des problèmes majeurs au groupe dirigeant gorbatchévien. La situation s'est encore aggravée à la suite de la proclamation de souveraineté de la republique russe le 12 juin et de la république d'Ukraine quelques semaines plus tard. Il est difficile de saisir des maintenant toutes les implications concrètes de cette proclamation. Mais il n'y a aucun doute qu'elle est grosse de conflits explosifs multiples et que le pouvoir du président de la Fédération risque d'en subir une mutilation très sérieuse.
Deuxièmement, les mouvements sociaux, notamment ouvriers, loin de diminuer, ne cessaient de se développer: la mobilisation des mineurs pendant le congrès lui-même en était la preuve la plus éclatante. Pour Gorbatchev, il sera encore plus difficile que l'année dernière d'« annexer » à la perestroïka les grèves de mineurs, qui représentent, en fait, un autre défi à son égard.
Troisièmement, l'aile conservatrice, encore plus effrayée par les résultats des élections municipales dans les grandes villes, appelait les appareils à la rescousse sur le terrain qui, en principe, lui est plus favorable, celui des structures du parti. Elle a misé notamment sur la formation du Parti communiste de Russie, et la conférence de ce parti, où les conservateurs de tout poil se sont littéralement déchainés, a été conçue comme une répétition générale du congrès du PCUS désormais imminent.
La riposte de Gorbatchev - formulée assez clairement déjà dans son rapport à la conférence russe - peut être synthétisée comme suit : - Les réformes économiques esquissées depuis 1953, et jamais menées à leur terme, n'ont fait que « replâtrer le système stalinien de commandement administratif ». En revanche, « au cours de la seule année 1987, ont été créées des prémisses de réformes bien supérieures à toutes les précédentes (...) En trois ans, nous avons intégralement résolu tous les problèmes qui faisaient l'objet de longues discussions et d'essais depuis plus de trente ans ». - Sur le terrain politique, on est « au seuil d'un authentique pluralisme. La transparence est devenue une arme puissante du progrès. La démocratie socialiste, qui n'était qu'un slogan de propagande, est devenue réalité ». - Tout retour en arrière sur le terrain aussi bien de la perestroïka que de la glasnost est inconcevable : « ce serait un véritable désastre, une impasse pour notre société » (« une sombre époque se préparerait pour nous et pour la population », dira-t-il au congrès du PCUS). — Les radicaux ne représentent pas une alternative crédible. Ils ne projettent qu'un populisme démagogique sans contenu réel. Leur aile extrême prône, en fait, le retour au capitalisme, ce qui est inacceptable. - Le parti reste un instrument nécessaire, y compris pour la réalisation de la perestroïka. Il ne pourrait pas accomplir ses tâches s'il se transformait en un parti parlementaire, c'est-à-dire « un vague club dépourvu de toute potentialité politique ».
Plus concrètement, Gorbatchev proposait comme compromis pour sortir de l'impasse la formation d'une coalition dont il serait le garant et qui devrait inclure, en plus de ses partisans, une bonne partie des conservateurs et des radicaux. Le but serait d'éviter une scission qui « conduirait à une polarisation extrême des forces de la société » et constituerait « un cadeau à tous ceux qui cherchent à faire échouer la perestroïka ».
Voilà l'attitude que Gorbatchev devait maintenir tout au long du congrès du PCUS.
Le congrès du PCUS
Ce congrès a été le théâtre d'affrontements que le parti n'avait plus connus depuis les années vingt " • Malgré la prudence du rapport de Gorbatchev, il a connu
? 13 des moments dramatiques : en dernière analyse, il a reflété, dans son cadre et à sa manière, les tendances et les contradictions qui déchirent la société soviétique à l'heure actuelle. Les représentants des différents courants, sous-courants, sensibilites, groupes de pression ont exprime le plus souvent ce qu'ils avaient sur le cœur sans trop mâcher leurs mots et en oubliant le rituel qui avait marqué les congrès pendant de longues décennies '
Ainsi, on a entendu les conservateurs les plus outranciers expliquer que la perestroïka est responsable de tous les maux qui affligent le pays, et les militaires les plus nostalgiques de la « gloire » passée dénoncer violemment les « capitulations » de la nouvelle politique étrangère. On a entendu - est-ce que ce sera la dernière fois ? — Ligatchev mettre en garde contre tout ce qui représente à ses yeux un danger mortel et ne se déclarer favorable à la perestroïka qu'à la condition qu'elle reste dans le cadre politique traditionnel, c'est-à-dire, en premier lieu, sous l'hégémonie du parti (en effet, Ligatchev prône des réformes du type de celles des années cinquante et soixante). On a entendu les interventions de radicaux qui prononçaient leur dernier discours dans le parti, et de ceux qui, tout en ayant soutenu la plate-forme démocratique, n'avaient pas l'intention de fausser compagnie. Et on a entendu les voix multiples et disparates des « centristes » gorbatchéviens, dont certains - comme lakovlev et Abalkine - ont relancé vigoureusement la dénonciation du stalinisme, de ses échecs et de ses crimes. Eltsine. quant à lui, a annoncé la couleur en fixant les conditions qui auraient permis, à son avis, d'éviter la rupture : institutionnalisation des différentes plates-formes politiques, changement du nom du parti qui deviendrait « Parti du socialisme démocratique ». adoption d'une plate-forme générale sur la transformation du PCUS, élection d'une nouvelle direction et convocation d'un nouveau congrès dans six mois, suppression des organisations du parti dans les forces armées, le KGB et tous les organismes de l'Etat, formation d'une « Union des forces démocratiques », une espèce de cartel électoral ouvert « à toutes les forces d'orientation socialiste » et avec une structure fédérale. Des conditions qui évidemment ne pouvaient qu'être rejetées avec indignation par les conservateurs et que Gorbatchev ne pouvait pas non plus accepter. Par ailleurs, Eltsine contestait également la légitimité du congrès qui, selon lui, ne représentait pas le peuple et même pas le parti : « Il ne peut pas décider du destin de la perestroïka. Tout au plus, il peut décider du destin du parti. Plus précisément, du destin des appareils supérieurs du parti. » En effet, c'est, dans une large mesure, sur ce terrain qu'il faut mesurer les résultats du congrès.
Malgré la force dont ils disposaient au départ, 60 % des délégués environ "? les conservateurs ont fait une nouvelle fois la preuve qu'ils n'ont pas d'alternative crédible à proposer, qu'ils ne peuvent que mener des combats d'arrière-garde et jouer un rôle d'obstruction. Gorbatchev est passé à la contre-attaque vers la fin du congrès par une dénonciation très dure du passé et une relance de ses options. Qui plus est, il a imposé des structures et des méthodes de fonctionnement des appareils de direction qui accroissent ses pouvoirs et le mettent à l'abri de toute conjuration de palais (dans la mesure où il a été élu directement par le congrès et ne pourra être révoqué par le bureau politique ni par le comité central). En principe, il pourra donc pousser encore plus loin son rôle de Bonaparte.
Néanmoins, comme nous l'avons dit au début, son succès pourrait s'avérer une victoire à la Phyrrus.
En effet, il n'a pas réussi à éviter une scission dont il avait lui-même souligné qu'elle aurait des conséquences extrêmement dangereuses. Nous ne savons pas combien de gens quitteront effectivement le parti et encore moins combien vont adhérer au nouveau parti qui devrait être lancé en octobre '4. ". Quoi qu'il en soit, des personnalités comme Eltsine, Popov, maire de Moscou, et Sobciak, maire de Leningrad, peuvent compter sur une base populaire beaucoup plus importante que celle dont diposent les dirigeants du PCUS - et occupent des places décisives dans le nouveau cadre institutionnel. En même temps, rien n'indique que les tensions nationales puissent s'atténuer à court ou moyen terme : au contraire, il est fort probable qu'elles deviennent encore plus graves en se généralisant davantage, avec des répercussions inévitables sur le fonctionnement, y compris des organes institutionnels issus de la réforme et du bureau politique dans sa nouvelle composition Quant au parti, il risque de souffrir d'un isolement encore plus grand dans l'ensemble de la société et de se réduire encore plus à des appareils, où les conservateurs garderont un poids considérable. Dans ces conditions, comment Gorbatchev pourra-t-il s'en servir pour réaliser la perestroïka, comme il l'a projete même dans ses derniers discours ?
Pourra-t-il faire valoir ses succès diplomatiques et le soutien que lui font miroiter les puissances d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord? A part le fait que certains succès sont pour le moins à double tranchant et ne sont pas aprecies sais risserves compuis en dehors des m trans annervateurs . as prestige international pourra aider partiellement Gorbatchev, mais ne pourra pas compenser son affaiblissement croissant à la suite des crises et des difficultés intérieures.
Vers une restauration du capitalisme ?
Est-ce que la crise de la société soviétique aboutira, en dernière analyse, à une restauration du capitalisme? Voilà une question que de nombreux militants du mouvement ouvrier et révolutionnaire ne cessent de se poser (à plus forte raison à l'égard d'autres pays d'Europe orientale).
Dans notre article paru, il y a un an, dans Quatrième Internationale (n° 34), nous avions donne a une telle question une reponse negative en partant d'une analyse de la situation et des tendances qui existaient à ce moment-là. Nous avions surtout souligné les obstacles structurels s'opposant à une restauration, du moins à court et à moyen terme. Nous ne reviendrons pas sur ces obstacles. En revanche, nous nous efforcerons de dresser un tableau synthétique de ce qui s'est passé depuis.
Tout d'abord, voyons si les projets allant dans le sens d'une privatisation se sont concretises et, eventuellement, dans quelle mesure.
Deja en 1987. l'idée avait été lancée d'une location d'entreprises à leurs salariés. Jusqu'au début de cette année, 1 322 entreprises industrielles (2,8 % de
? 15 l'ensemble des entreprises, 0,1% en 1988). 731 entreprises du bâtiment. 4911 kolkhozes et sovkhozes (9.8 % du total). 988 entreprises commerciales. 1 043 chaines de restauration, etc., ont été effectivement louées. Précisons que la location n'a pas le plus souvent concerne les entreprises dans leur ensemble, mais a été limitée à des ateliers ou à des départements. Les loyers élevés et les impôts ont constitué un obstacle à cette forme de privatisation.
Deuxièmement, à partir de l'expérience pilote d'une entreprise ukrainienne (janvier 1988), il y a eu une réglementation concernant deux types d'émissions d'actions : des actions vendues à d'autres entreprises d'Etat, à des banques, à des coopératives et d'autres associations (le total ne devant pas être supérieur à la moitié de la valeur des actifs) et des actions vendues aux salariés des entreprises (pour un montant global maximum de 30% des fonds fixes et de roulement. chaque salarié pouvant obtenir au maximum l'équivalent de vingt fois son salaire mensuel jusqu'à concurrence de 10 000 roubles). L'achat d'actions ne comporte aucune prise de participation sur le capital existant, les actions ne peuvent pas être cédées, il n'y a pas de marché secondaire et ceux qui veulent se debarasser de leurs actions doivent les restituer à l'organisme d'émission. D'après une estimation de l'économiste Chmeliov, au milieu de l'année 1989. des actions pour 100 millions de roubles (le trentième des dépôts d'épargne de la population) avaient été distribuées.
Troisièmement, des banques commerciales et coopératives ont commencé à être constituées. Il s'agit là de véritables institutions de crédit privées qui deviennent de plus en plus nombreuses (41 au 1" janvier 1989 et 225 un an plus tard avec un capital de 2,3 milliards de roubles). Ces banques se forment à l'initiative d'entreprises, d'organisations ou de banques d'Etat, sous forme de sociétés par actions sans une majorité de contrôle ou sous forme de coopératives.
Certains ont attiré l'attention sur le développement du commerce de gros des moyens de productions, qui d'après eux serait un pas en avant important vers la restauration du capitalisme. Ce commerce a connu une croissance incontestable : le chiffre d'affaires, qui était de 10 milliards de roubles en 1987, est passé à 40 milliards en 1988 et à 100 milliards environ un an plus tard. Mais, comme le soulignent, entre autres, les rédacteurs du numéro du Courrier des pars de l'Est deja cité, le comité d'Etat à l'Approvisionnement en matériaux et équipements a conservé la haute main sur ces échanges interentreprises, qui ne peuvent être effectués sans fournir à l'administration toute une série de documents justificatifs.
Finalement, en ce qui concerne les accords internationaux et les joint lentures. on a monté en épingle ces derniers mois, par exemple, l'accord entre le gouvernement soviétique et la société française Elf Aquitaine, salué comme « historique » par le vice-Premier ministre soviétique Lev Voronine (le Monde du 25 mai). ou les accords avec Fiat, qui auraient donné naissance, selon les Italiens intéressés, « à la joint venture la plus importante réalisée jusqu'ici entre les Soviétiques et une entreprise industrielle occidentale » (Corriere della sera du 9 mai). Toujours est-il que le bilan global reste plutôt maigre. Nous ne disposons pas encore de données pour 1990. Fin 1989, environ 1 300 opérations avaient été enregistrées, dont une minorité seulement concernait une véritable activité industrielle. De surcroît, sur
1300, uniquement 184 sociétés étaient en fonction, parmi lesquelles seule la ensemble, les joint ventures couvriraient 0,02 % de la production soviétique 1, eur moitié avait donné des résultats (Financial Times du 1° février). Dans
Par ailleurs, l'expérience a permis de vérifier divers inconvénients, et notamment le fait que le partenaire étranger n'« aurait donné qu'une contribution minoritaire (la partie des compagnies étrangères aurait atteint à peine 20% des fonds statutaires de toutes les entreprises mixtes) alors qu'il jouit parfois de profits spéculatifs et d'une série d'avantages gratuits » (les Nouvelles de Moscou, n° 15, 1990).
La conclusion qui s'impose est qu'au cours de la dernière année aucun changement qualitatif ne s'est produit par rapport à la situation préexistante.
Bien que notre article soit consacré à la situation et aux problèmes de l'Union soviétique, faisons néanmoins quelques références à l'évolution dans d'autres pays d'Europe orientale.
En matière de joint ventures, la Hongrie peut se vanter d'occuper - avec la Pologne - une position d'avant-garde (rappelons que depuis janvier 1989 les participations étrangères sont autorisées jusqu'a 100 %) : les sociétés mixtes seraient desormais 1 800 avec une augmentation spectaculaire au cours de la dernière année. L'une des principales entreprises, Tungsram, gérée depuis plus d'un an par un consortium bancaire international, est passée sous le contrôle de General Electric. Au début de l'année, la société japonaise Suzuki a annoncé pour 1992 un gros investissement dans la construction de petites machines, et un accord a été signé entre General Motors et le constructeur de camions Raba : la société mixte appartiendra pour 67 % à General Motors qui investira 100 millions de dollars sur un total de 150 (le Monde du 16 janvier, Financial Times du 15 janvier). A la même époque, un groupe d'investisseurs nord-américains a acheté la moitié d'une banque hongroise (International Herald Tribune du 26 janvier). Au mois de juillet, un accord a été annoncé entre le gouvernement hongrois et Ford. Dans le domaine de la presse, des puissants groupes internationaux, dont l'allemand Axel-Spinger, ont fait de véritables raids: selon le Financial Times du 15 juin, sur quarante quotidiens nationaux et locaux, cinq nationaux et dix locaux seraient déjà sous contrôle étranger.
• Finalement, le 21 juillet, après un débat très vif, le gouvernement hongrois a décidé que les terres seront restituées progressivement à ceux qui les possédaient en 1947. Pourtant, une limitation importante a été fixée: seuls les anciens propriétaires ayant continué à cultiver la terre pourront bénéficier de cette décision.
Les problèmes de la Pologne sont abordés dans un autre article de ce numéro de notre revue. Nous nous limitons à rappeler que l'Agence pour les investissements étrangers a autorisé en 1989 la constitution de 867 sociétés mixtes (elles étaient 13 en 1987 et 40 en 1988) avec un capital de 79,4 millions de dollars (12,6 l'année précedente). Fin mars, les sociétés mixtes enregistrées étaient 1 231 : 25 % dans l'agriculture et le secteur alimentaire, 20% dans les services, 17 % dans l'industrie légère, 9% dans la chimie et l'industrie pharmaceutique, 8% dans le tourisme et l'hôtellerie, 7 % dans le bâtiment). A la même époque, un accord était signé avec des chantiers navals scandinaves. Au mois d'avril, une loi sur la
? 17 privatisation des entreprises a été votée et une liste d'une douzaine d'entreprises importantes à privatiser a été dressée. Le projet de privatisation devrait s'étaler sur deux ans, la distribution d'actions aux ouvriers n'étant que très limitée (Financial Times du 14 juin).
En principe, la Tchécoslovaquie s'est prononcée elle aussi pour l'économie de marché et ce sont les partisans les plus fervents de cette orientation, comme Klaus. qui semblent avoir le dessus dans la détermination des choix économiques du gouvernement. Dans les quelques mois qui ont suivi la chute de l'ancien régime. Ses pagiers ont été deja annoncés, par exemple en ce qui concerne Renault et
. En juin, un accord préalable a été esquissé entre le gouvernement et General Motors (Financial Times du 26 juin). Le vieux magnat des chaussures. Bata, a déclaré, pour sa part, qu'il était prêt à rentrer au pays pour y reprendre son activite.
Voilà des données intéressantes. Toujours est-il que des difficultés sérieuses surgissent un peu partout des qu'il s'agit de passer de projets ou d'accords à la pratique. Le cas ayant fait le plus de bruit est celui des fameux chantiers de Gdansk. L'opération de Barbara Piasecki Johnson a fait long feu à cause des prétentions exorbitantes de cette dame et, malgré la loi de privatisation, aucun acheteur ne s'est présenté jusqu'à maintenant. Un cas semblable est celui de l'entreprise hongroise Ikarus que le gouvernement hongrois avait mise dans sa liste de privatisations, mais qui - du moins jusqu'en avril - n'avait pas changé de statut.
Plus généralement, on estime que, en Hongrie, 90 à 95 % des entreprises sont toujours contrôlees par l'Etat ou par des conseils d'entreprise elus. Quant a la Pologne, un article récent du New York Times (26 juin) a souligné la difficulté à réaliser des privatisations substantielles, notamment des grandes entreprises, et a conseillé de ralentir le rythme de la transition à l'économie de marché. Il en a tiré une conclusion plus generale : « Aucun pays ne saurait sauter du communisme au capitalisme. » Pour une fois, nous sommes d'accord avec cet organe éclairé de la bourgeoisie américaine.
Quelles perspectives ?
La question se pose de savoir si les changements qualitatifs, qui ne se sont pas produits jusqu'à maintenant, pourront se produire dans le futur, disons à court ou à moyen terme. Il va de soi que la réponse ne peut pas étre la même pour l'Union soviétique ou, par exemple, pour la Hongrie. En effet, il est tout à fait possible qu'en l'espace de quelques années des multinationales ou, plus généralement. des entreprises capitalistes jouent un rôle décisif dans l'économie hongroise, ce qui parait exclu pour l'Union soviétique. Mais, répétons-le, des obstacles structurels majeurs subsistent partout.
Tout d'abord, rappelons-le, la bureaucratie, en tant que couche sociale. n'est pas intéressée à restaurer le capitalisme, ni en état de le faire. Ce n'est qu'a partir du moment où un processus de décomposition du système se déclenche et peut paraître irréversibile que des bureaucrates ou des secteurs circonscrits de la bureaucratie sont amenés à chercher des solutions individuelles en participant, sous une forme ou sous une autre, à l'entreprise de privatisation. L'exemple de la Pologne, pour ne pas parler de la RDA, est éloquent à ce sujet. Mais même une généralisation - peu probable - d'une telle tendance ne résoudrait pas le problème. Les bureaucrates, dont les privilèges se situent au niveau de la consommation, ne disposent pas des ressources nécessaires pour relancer l'économie sur une base capitaliste. Les entrepreneurs privés qui existent, par exemple dans le secteur des services, ne disposent pas eux non plus de ces ressources. L'hypothèse d'une solution basee sur l'actionnariat populaire ne saurait être prise au sérieux que par des gens qui, de bonne ou de mauvaise foi, ne font que de l'idéologie au sens péjoratif du terme.
En réalité, les apports les plus substantiels à l'accumulation ne pourront venir que de l'Etat et du capital étranger.
Au-delà de tous les bavardages sur le triomphe prétendu du privé sur I'« étatique », les analystes bourgeois les plus sérieux expliquent eux aussi que l'Etat et les grandes entreprises d'Etat joueront encore un rôle capital. En ce qui concerne l'URSS, un collaborateur de la presse nord-américaine a écrit, par exemple : « Les corporations d'Etat domineront l'économie dans le futur prévisible » (International Herald Tribune du 31 mai). Pour sa part, Pal Reti, collaborateur de World Economy Weekly; publié à Budapest, a fait une remarque dans le même sens : « En Europe de l'Est, l'Etat tend constamment à se retirer de tous les secteurs économiques. L'ironie est que nous avons besoin de l'aide de l'Etat. » Par ailleurs, avec qui sont-elles en train de se constituer, les joint ventures dont nous avons parlé ? Presque toujours avec des entreprises étatisées, et il en sera ainsi dans l'avenir. Ajoutons que la Banque européenne pour la reconstruction et le développement de l'Europe de l'Est (BERD), récemment formée, a décidé de consacrer 40 % de ses engagements au secteur étatisé, tout en se fixant comme objetif, dans son acte constitutif, la mise en œuvre d'une « économie de marché ».
L'intérêt du capital international à intervenir sur une grande échelle est absolument incontestable. Toutefois, ces derniers temps, la presse bourgeoise internationale semble se poser de plus en plus de questions et souligner la difficulté de réaliser les projets souhaités. Par exemple, dans un article du 13 juin, titré « L'art de l'impossible », le Financial Times se demande : « Est-ce que les miracles politiques de 1989 et 1990 ne se transformeront pas, en fin de compte, en des polisses de 1980 enques e, se transformeront pas, en fin de compre en de
Le plan Marshall, qui a contribué à la reconstruction et à la relance de l'économie de l'Europe capitaliste après la Seconde Guerre mondiale, a été souvent évoqué comme un exemple à suivre. Des commentateurs optimistes — comme le sénateur américain Bill Bradley - ont même calculé que la reconstruction de l'Europe de l'Est serait lancée si on utilisait comme catalyseur l'équivalent de 1 % du budget militaire des Etats-Unis (International Herald Tribune du 30 mars). Rappelons qu'entre 1947 et 1955 le plan Marshall avait destiné chaque année aux pays europeens intéresses 17 milliards de dollars alors que, pour l'année en cours, l'administration Bush a prévu dans son budget pour l'Europe de l'Est 300 millions de dollars (le budget des Etats-Unis a triplé par rapport à l'époque du plan
? 19 Marshall) 2. . Qui plus est, le plan Marshall avait un partenaire social très concret. la bourgeoisie européenne. Un tel partenaire n'existe tout simplement pas en Union soviétique ni en Europe orientale et, en tous les cas de figure. ce sera une entreprise de longue haleine de le faire surgir.
Nous avons mentionné la formation de la BERD, à laquelle participent. à côté de huit pays de l'Europe de l'Est, les douze pays de la Communauté économique européenne (CEE), les six membres de l'Association économique de libre-échange (AELE) et une série d'autres pays dont les Etats-Unis, le Japon. le Canada et l'Australie. La BERD aura un capital de 10 milliards d'écus (70 milliards de francs). Comme des commentateurs soviétiques l'ont remarqué. puisque « le besoin minimal de l'Europe orientale en subsides extérieurs est estimé entre 25 et 30 milliards de dollars, la nouvelle banque ne pourra combler qu'une faible partie de ce déficit. Le volume présumé des crédits alloués à ces pars pour les années à venir ne couvrira qu'un dixième, tout au plus, de leurs besoins » (les Nouvelles de Moscou. n° 19, 1990). Le Financial Times du 11 avril a réservé à la BERD un accueil assez tiède, en soulignant que le capital disponible est « petit » et en affirmant qu'« il est improbable que la formation de la banque soit plus qu'une contribution modeste i la solution des problemes de / Europe de / Est
Le panorama n'aura pas changé à la suite de la réunion récente à Houston des représentants des septs pays les plus industrialisés. Des désaccords ont surgi. surtout à cause de l'attitude des Etats-Unis qui prétendent poser des conditions assez dures à toute assistance à l'Union soviétique (entre autres, une réduction substantielle des dépenses militaires et la cessation de l'aide à Cuba), alors que Bonn et Paris sont favorables à des mesures plus rapides " . En conclusion. il a été décidé de charger une commission d'étudier les problèmes économiques de l'URSS et de faire des recommandations sur les mesures à prendre. Ajoutons que, en conclusion de sa visite à Moscou après Houston, Jacques Delors a déclaré sans ambages qu'avant de se prononcer sur la quantité, le caractère et les modalités de l'aide de la CEE, il attend de connaitre les mesures de libéralisation que le gouvernement soviétique devrait annoncer en septembre. Cela confirme le bien fondé du commentaire du New York Times sur Houston : « L'Occident a perdu une occasion de fournir une aide collective au moment ou Gorbatcher a énormément besoin d'une poussée politique. »
En fait, en même temps qu'ils font preuve de prudence, gouvernements et investisseurs exigent de plus en plus de garanties. Par exemple, le sénateur Lautenberg, l'un des hommes les plus importants pour l'élaboration de la politique du commerce extérieur des Etats-Unis, a déclaré que les investissements sont subordonnes à des « réformes économiques résolues » (et garantis par le gouvernement de Washington). D'après lui, les réformes devraient permettre, entre autres. « d'accéder aux principaux services financiers, d'avoir la possibilité d'embaucher et de licencier librement les travailleurs, . de travailler dans un sistème fiable de répartition des movens de production, d'approvisionnement et de distribution » (les Nouvelles de Moscou, n° 19). D'autres demandent que les Soviétiques suppriment ou réduisent au maximum les démarches administratives qui doivent être accomplies, et facilitent l'accès aux crédits et aux matières premières. Dans un article titre
« Un chemin difficile à parcourir », le New York Times du 5 mai a dressé une liste « des ingrédients nécessaires d'une reforme plausible » en mentionnant notamment la suppression du contrôle des prix, une réforme monétaire, une réforme fiscale, la création d'un système bancaire efficient et des lois garantissant le droit d'acheter et de vendre des propriétés. Le Financial Times du 11 juillet a avancé des revendications similaires en précisant que « l'existence d'un gouvernement qui réalise une libéralisation politique et une réforme économique radicale est une condition nécessaire de l'assistance occidentale ».
Voilà un cercle vicieux : Gorbatchev, pour sortir de l'impasse et lancer ses réformes, fait appel à l'assistance occidentale, et les pays capitalistes lui demandent de réaliser des réformes s'il veut obtenir cette assistance. Quelques points d'interrogation politiques et théoriques
D'autres l'ont à juste titre constaté : pendant des décennies, pour ne pas dire pendant plus d'un siècle, il y a eu des débats et des réflexions sur la problématique de la transition du capitalisme au socialisme, mais on ne s'est jamais interrogé sur un retour en arrière éventuel vers le capitalisme.
On ne saurait attribuer à Trotsky la responsabilité d'une approche unilatérale en la matière. Comme l'on sait, il a toujours envisagé du point de vue théorique la possibilité d'une restauration du capitalisme en Union soviétique. Il a même expliqué que la caractérisation du régime soviétique, comme de transition ou intermédiaire, était tout à fait insuffisante dans la mesure ou « elle pouvait suggérer l'idée fausse que la seule transition possible mène au socialisme » (la Révolution trahie, Editions de Minuit, p. 170).
Toutefois, il est vrai qu'une série de problèmes qui se posent maintenant n'ont jamais été traités d'une façon un tant soit peu systématique. Nous n'avons pas la prétention de le faire ici. Limitons-nous à poser quelques points d'interrogation.
Dans cet article, nous avons abordé le problème de la restauration du capitalisme, surtout sous l'angle des rapports et de la dynamique économiques. Nous n'oublions pas pour autant que, selon les marxistes, le critère essentiel pour la définition du saut qualitatif d'un système social à l'autre se situe, en dernière analyse, sur le terrain politique : quelle est la classe qui détient le pouvoir ? Nous devons donc nous poser la question : dans les pays d'Europe de l'Est, qui est-ce qui contrôle, pour l'essentiel, l'appareil d'Etat et quelle est la nature des forces qui gèrent les gouvernements à l'heure actuelle ?
Pour la Pologne, le problème s'était déjà posé il y a un an. Nous avions souligné à ce moment-là que, dans le cadre d'un compromis inévitablement précaire, la bureaucratie n'avait pas fondamentalement perdu le pouvoir, que le président Jaruselski disposait de pouvoirs considérables et que des ministères cles restaient aux mains de bureaucrates du POUP. Aujourd hui, quelque chose a changé : les forces qui s'étaient opposées à l'ancien régime non seulement peuvent imposer leur volonte au Parlement, mais gerent desormais les administrations locales ; les ministères clés sont passés dans d'autres mains ; le POUP, malgré ses
? 21 avatars, a subi un véritable effritement et Jaruselski n'est pas en état de faire valoir ses prérogatives. Personne ne saurait prétendre que ce sont les anciens bureaucrates qui exercent le pouvoir.
Les choses sont encore plus claires dans le cas de la Hongrie et de la Tchécoslovaquie (pour ne pas parler de la RDA. qui représente de toute évidence une exception et où on est à la veille de la restauration capitaliste par assimilation structurelle dans la société d'Allemagne occidentale). Il existe des gouvernements de coalition, composés par des partis. fronts ou mouvements qui ne se réclament pas du mouvement ouvrier et du socialisme. prônent l'économie de marché sous la forme considérée classique, donc une privatisation radicale et l'intégration dans l'économie capitaliste mondiale, et revendiquent les valeurs de la « démocratie occidentale ». En fait, sur le terrain gouvernemental, une continuité n'existe qu'en Bulgarie, sous le contrôle de l'aile réformiste de la bureaucratie, et, sous des formes différentes, en Roumanie 23 . De surcroit, dans ces deux pays également. la situation reste tout a fait instable.
Au niveau des appareils d'Etat, les éléments de continuité sont beaucoup plus importants qu'au niveau du gouvernement et des institutions parlementaires et locales. Mais ces appareils ont subi eux aussi des transformations, des bouleversements et des déchirements dont il serait erroné de sous-estimer les conséquences pratiques. Les gens qui en font partie sont de plus en plus démoralisés : toute revanche leur semble désormais impossible et leur préoccupation principale est de s'assurer une place dans le cadre de nouveaux régimes. L'armée n'a pas été non plus à l'abri de phénomènes de différenciations et de démoralisation. On voit mal comment elle pourrait, du moins à cette étape, être utilisée comme elle l'a été en décembre 1981 en Pologne (le problème ne se pose pas exactement dans les mêmes termes en Union soviétique).
Toujours est-il que, dans la mesure où les structures socio-économiques fondamentales n'ont pas changé, tous ces appareils. renouvelés ou non, contribuent à la survivance et à la gestion du système bureaucratique. De leur sein, comme de celui des forces qui ont lutte contre l'ancien regime, pourraient surgir de nouveaux noyaux ou segments de bureaucratie, s'assurant une position plus ou moins privilégiée et donc intéresses au maintien du status quo.
L'ancien dirigeant polonais Rakovski a rappelé, il y a quelques mois. à ceux qui misent sur la restauration du capitalisme ce qui s'est passé après la défaite de Napoléon. Il y a eu restauration au sens politique, mais l'ancien régime n'a pas été reconstruit pour autant. L'analogie que Rakovski suggère n'est pas dépourvue de fondement. Pour l'instant, elle est même pertinente. Elle le serait encore plus dans le cas où des transformations socio-économiques radicales s'avéreraient impossibles pour toute une periode, quelles que soient les aspirations et les projets des impérialistes et des forces gouvernementales indigènes.
Mais cette hypothèse théorique se heurte inévitablement à des difficultés pratiques majeures. Dans le cadre actuel. il est fort improbable que la situation économique s'améliore : au contraire, dans la mesure où. comme nous l'avons vu. les vieux mécanismes sont de moins en moins opérationnels. sinon inexistants. et les mecanismes propres d'une societe capitaliste ne peuvent pas operer. les tensions, les contradictions et les tendances centrifuges et désagrégatrices s'accentueront davantage. Par ailleurs. les appareils ne pourront jamais récupérer l'efficacité - du point de vue de la défense du système - qu'ils ont eue dans le passé. Cette efficacité résidait dans le fait qu'ils faisaient partie d'une totalité qui a été profondément bouleversée, sinon littéralement détruite. N'oublions pas que, dans cette totalité, le parti hégémonique jouait un rôle capital : or. ce rôle ne peut plus être joué et il est rejeté, y compris du point de vue théorique.
Dans la mesure où la crise se prolonge et s'aggrave. les forces restaurationnistes multiplieront les efforts pour imposer leurs solutions et leur tâche pourra être facilitée par des phénomènes de démoralisation (par exemple, en Pologne de tels phénomènes se sont déjà produits). Les anciens appareils représenteront de moins en moins un obstacle. N'oublions pas que Trotsky avait écrit que des forces restaurationnistes trouveraient parmi les bureaucrates de nombreux serviteurs Cette hypothèse est d'autant plus plausible qu'en Europe de l'Est - à l'exception de la Yougoslavie — les nouveaux appareils d'Etat, n'étant pas issus d'une révolution, ont été marques par une plus grande continuité par rapport aux appareils qui les avaient précédés. Finalement. l'instauration d'Etats ouvriers s'était produite sous des tormes tres particulieres que nous avons nous-memes eu de la peine a saisir. Il n'y a aucune raison d'exclure le fait qu'une restauration eventuelle puisse également se réaliser sous des formes exceptionnelles, difficilement prévisibles des maintenant.
Un « mélange explosif » ?
Revenons. pour conclure, à l'Union soviétique. Malgré tout, la bureaucratie dispose encore dans tous les domaines de ressources beaucoup plus importantes que celles dont disposent ou disposaient ses homologues des pays d'Europe orientale. Les appareils restent puissants et l'armée pourrait encore être considérée comme le dernier recours pour sauver le régime (rappelons que des rumeurs de coup d'Etat militaire ont circulé pendant le congrès et un appel dénonçant ce danger a été publié). Sur le terrain idéologique, s'il est vrai qu'une série d'éconoexplicitement pour une restauration du capitalisme Prononcés de plus en plus mistes et d'intellectuels de l'aile radicale se sont
Get que l'idéologie populiste d'Eltsine lui-même recèle plein d'ambiguïtés et est grosse d'implications dangereuses, en revanche les réformateurs gorbatchéviens ne prônent pas l'introduction du marché dans les mêmes termes et dans la même optique que les dirigeants et les gouvernements de Pologne. de Hongrie ou de Tchecoslovaquie. Leurs textes, leurs articles et leurs discours. y compris au dernier congrès, le confirment.
Ainsi, la plate-forme proposée par le comite central sortant parlait d'une « économie de marché planifiée » et Gorbatchev, à la conférence du Parti communiste de Russie. a rejeté explicitement l'idée qu'avoir recours à des mécanismes de marche signifie restaurer le capitalisme 25
Quoi qu'il en soit. la crise s'approfondit chaque jour : nous ne revenons pas sur ce que nous avons deja écrit, sur les manifestations concrètes de cette crise. Le
? 23 danger d'une décomposition progressive du système bureaucratique. sans qu'une alternative puisse se concrétiser, est bien réel.
Nous en arrivons à un point crucial. Profitant des brèches ouvertes par la glasnost et les changements politiques de l'ère gorbatchévienne. des forces sociales puissantes se sont liberees. Qui plus est. la classe ouvriere soviétique - la deuxieme du monde du point de vue numérique - est. de nouveau. une protagoniste active après des décennies d'écrasement et de paralysie. C'est un événement majeur dont on n'apprécie pas encore toute la portée nationale et internationale. Nous ne revenons pas sur la signification de la grève des mineurs de l'année dernière et de leurs mobilisations récentes. Il ne s'agit pas que de mouvements économiques : les revendications politiques, democratiques et antibureaucratiques y occupent une place croissante. Des formes d'organisation indépendante ont commencé à apparaitre. En plus des mineurs, d'autres couches ouvrières ont été protagonistes de vagues de luttes de plus en plus larges : alors qu'au cours des premiers onze mois de 1989 on avait enregistré la perte de 7.5 millions de journées de travail. on en a enregistré plus de 10 millions dans le seul premier semestre de cette année. Le réveil de la classe ouvrière constitue et constituera un facteur décisif de la crise du système bureaucratique. La question reste de savoir dans quelle mesure elle pourra représenter une alternative socialiste credible.
Des militants, des groupes, des mouvements et des organisations qui luttent en même temps contre la bureaucratie et contre toute perspective de restauration capitaliste se sont formés et ont commencé à établir des liens à l'échelle de l'Union soviétique ^ . Ce sont des symptômes encourageants. Mais, comme ceux qui participent à ce processus le disent eux-mêmes. il s'agit encore de forces extrèmement limitées, assez hétérogènes, avec très peu d'expérience, qui, de surcroit. n'ont pas acquis sur les problèmes politiques et théoriques toute la clarté dont ils auraient besoin pour accomplir les taches enormes qui sont devant eux.
Un historien polonais, membre de Solidarnosc. a écrit il y a quelques mois : «Nous nous trouvons aujourd hui dans une cone d'activite sismique, ou de grandes masses rocheuses se déplacent dans tous les sens. On doit donc être tout spécialement prudent pour éviter que les rochers n'enserelissen tour le monde ». Voilà une métaphore appropriée : effectivement une activite sismique est en cours en Pologne et encore plus en Union soviétique. Mais, contrairement à ce qu'affirme l'historien polonais. il ne s'agit pas surtout d'être prudent. Il s'agit. pour la classe ouvrière soviétique, d'être audacieuse et clairvoyante. plus concrètement de faire un effort gigantesque pour s'organiser. se doter d'une direction et jouer le role dirigeant qui lui appartient. C"est le sort de l'Union soviétique pour toute une période qui en dépend.
20 juillet 1990 1. Voir le Courrier des pats de l'Est. publié par la Documentation française. avril 1990. que nous utilisons largement dans cet article.
2. Les retraites ont été augmentées de 50 ou 55 à 70 roubles par mois. Des augmentations de salaires ont été obtenues. entre autres. par les medecins. les enseignants et les fonctionnaires. La dynamique des salaires a été parfois stimulée par la concurrence des coopératives.
3. Dans son rapport à la conférence du Parti communiste de Russie. Gorbatchev a dénoncé le fait que « des lois fondamentales sur la propriété, sur la terre, sur le bail, etc., restent pratiquement lettre morte » (Actualités soviétiques. hors série. juin 1990).
4. Selon les coopérateurs. l'application de cette décision comporterait la suspension de 40 à 50 % des coopératives. Mais la situation devrait changer apres l'élection du maire de Moscou. Gavril Popov. partisan fervent des coopératives.
5. Selon un sondage publié par Ivestia. seuls 10 à 14 % des paysans opteraient pour la ferme individuelle.
6. Sur le plan Ryjkov et plus généralement sur les problèmes de l'économie sovietique et les débats qui ont lieu actuellement. voir l'article de David Seppo. « Les épines du marché ». in Inprecor, n° 311. 11-28 juin 1990.
7. Comme l'on sait. la fixation des prix constitue un problème crucial. Dans son rapport du 24 mai. Ryjkov a signale que « les priv des produits alimentaires sont particulierement déformés: ils sont deux ou trois fois plus bas que leur valeur réelle. (...) Au cours des trente-cing dernières années, le resenu national a augmenté de 6,5 fois alors que les subsides de l'Etat pour maintenir les priv ont été trente fois supérieurs ». Et il a ajouté: « Les priv actuels ne reflètent ni les coûts de revient, ni le rapport entre l'offre et la demande, ni le niveau des prit dans le monde: bret, ils ne correspondent a aucune categorie economique ». Au moment même ou le nouveau projet Ryjkov était conçu. des projets plus radicaux avaient été esquisses par N. Petrakov et S. Chataline, mais ils n'avaient pas été retenus.
8. Un cas qui révèle les goulets d'étranglement multiples qui se produisent dans l'économie soviétique est celui des cigarettes, dont la production et la distribution connaissent de très sérieuses difficultés. Les faits suivants ont été signalés : une usine de Dnepropetrovsk ne délivre pas ce qu'elle devrait délivrer, ce qui provoque des manifestations dans la ville. Sur vingt-quatre usines de production de cigarettes, seules six sont en fonction, alors que dix-huit ont dû fermer faute de matériel (selon la Komsomolskaya Pravda du 18 juillet). Une usine d'Arménie n'a pas pu délivrer les ingrédients qu'elle produit à cause du blocus ferroviaire imposé par l'Azerbaïdjan. D'autres ingrédients n'ont pas été délivrés par une usine en Lettonie. Finalement, les producteurs de tabac de la Moldavie ont décidé de réduire la production pour choisir d'autres productions considérées plus rentables (Financial Times du 19 juillet).
9. La plate-forme du comité central pour le congrès du PCUS explique : « Nous sommes arrivés à un point ou l'ancien sistème d'administration et de gestion ne fonctionne plus pour une large part, alors que les nouveaut mécanismes ne tournent pas encore à plein rendement » (URSS. bulletin du Bureau soviétique d'information, 14 février). Gorbatchev est encore plus clair : « En ce moment, il t' a une sorte d'espace à risque où les nowveauv mécanismes de la perestroïka ne sont pas encore déclenchés, alors que les anciens sont déjà désamorcés ou tournent à vide » (rapport à la conférence du Parti communiste de Russie). Des appréciations allant dans le même sens ont été formulées par des managers de cinquante grandes entreprises soviétiques dans un appel au gouvernement qui demandait de rétablir l'allocation centrale des matières premières pour éviter la paralysie ( Financial Times du 20 juillet).
10. Voir à propos de la réforme présidentielle l'article de David Seppo. « Gorbatchev en quête de légitimité », in Inprecor. n° 306, 6-19 avril 1990) : et notre article « Les mouvants horizons théoriques de Mikhail Gorbatchev », in Critique communiste. mars 1990
11. Alors que nous écrivons. nous ne disposons pas de toute la documentation nécessaire sur le congrès.
12. Comme l'on sait, à part la plate-forme du comité central. deux autres plates-formes ont été présentées pour la discussion du congrès: la plate-forme démocratique et la plate-forme marxiste. Dans son rapport à la conférence du Parti communiste de Russie. Gorbatchev a affirmé que ces deux plates-formes « ont eu un retemissement des plus larges ». En fait. la plate-forme democratique. qui selon le depute Lysenko serait soutenue par 30 % du parti. n'aurait eu au congrés que 150 délégués sur un total d'environ 5 000. Nous ne savons pas dans quelle mesure la plate-forme marxiste était représentée. Selon les Vourelles de Moscou. la plate-forme est nee en novembre 1989 sur la base du club des recherches marxistes de l'universite de Moscou et de la fraction marxiste du club du Parti communiste de Moscou. Une Fédération des clubs marxistes du PCUS a été fondée en février de cette année par une conférence dont les délégués auraient représenté près de 14 000 militants. Le quotidien du Parti communiste italien a inclu incorrectement les partisans de la plate-forme marxiste dans le bloc des conservateurs, alors qu'il s'agit de gens qui rejettent en méme temps le stalinisme et le capitalisme.
13. C'est une estimation faite par Giuseppe Boffa. membre du Parti communiste italien et auteur d'ouvrages sur l'Union soviétique. qui a assiste à tout le congres (l' ('nia. 19 juillet). Selon les informations données au congrès. 40 % des délégués étaient des permanents du parti, alors que les délégués ouvriers n'étaient que 11.6 % et les paysans 5.4 %. Les femmes étaient 9.3 %. Au 1" janvier de cette année. le PCUS avait officiellement 19 228 217 membres. dont 27.6 % ouvriers. 7.6 % kolkhoziens. 17.3 % retraités ou sans professions et 40.5 % « employes ».
14. Il semble que seuls 24 sur 105 signataires de la plate-forme ont quitté le parti à la fin du congres.
15. Le nouveau bureau politique est composé. en plus de Gorbatchev et son adjoint Ivashko, élus par le congres, des quinze premiers secrétaires des partis des républiques et de sept autres membres (dont une seule femme).
16. Le congres a voté à majorité écrasante un texte qui affirme que « la menace militaire contre l'URSS continue » (l'Unità du 10 juillet).
17. Rappelons que la décision a été prise de créer trois zones franches pilotes. respectivement dans la région de Vyborg près de Leningrad (technologies nouvelles et tourisme), a Novgorod (tourisme et produits electroniques) et a Nakhodka dans TExtrême-Orient sovietique (elaboration de matieres premieres et de fruits de mer). Selon 1. Ivanov. vice-president de la commission d'Etat pour les Relations economiques exterieures. ces zones ne devront pas constituer des enclaves à la manière chinoise. mais s'intégrer dans l'activité nationale.
18. En ce qui concerne Renault. il s'agit du renouvellement d'un accord deja réalise en 1967. En outre. on a discuté avec la Régie sur la construction d'une usine pour produire des fourgonnettes (le Monde du 2 fevrier).
19. Le quotidien londonien justifie ce pessimisme par l'exemple polonais : " Si la transition à un sistème de marché s'avère si difficile en Pologne, sera-t-elle impossible dans d'autres pays ou la force unificatrice de Solidarnose et la volonté de réforme du gouvernement polonais n'evistent pas ? »
20. Selon Brzezinski, il serait nécessaire de prévoir une allocation de vingt-cinq à trente dollars sur plusieurs annees.
21. Des banques allemandes. dont la Deutsche Bank et la Dresdner Bank. ont concédé à l'URSS, avec la garantie du gouvernement allemand. un credit de cinq milliards de marks (dix-sept milliards de francs). En fait. cette somme ne permettra que de pallier le déficit de la balance des paiements (cinq milliards de dollars en 1989).
22. Selon un résumé des minutes de la réunion de Houston. le ministre italien Carli aurait insisté sur le fait qu'un échec des réformes en Union soviétique aurait des « conséquen- ces catastrophiques pour les pars d'Europe oriemale et se répercuterait aussi sur les pats occidentaux ». Mitterrand. ennuyé par l'attitude de Bush. aurait dit : « Alors, c'est mieut de donner rende=-rous à Gorbatcher pour l'an 2005! » Il faut préciser que, en ce qui concerne l'affaire de Cuba. Bush fait une pression croissante car il sait pertinemment que les Soviétiques voudraient bien se debarrasser de ce qu'ils considerent comme un fardeau. Le voyage d'« experts » soviétiques pour l'Amerique latine à Miami pour rencontrer les exilés cubains a été confirmé. entre autres. par Jorge Mas Canosa. president da la Fondation américano-cubaine. Ce personnage a méme prétendu pouvoir disposer d'un fonds de vingt et un milliards de dollars pour relancer l'économie cubaine dans l'hypothèse du renversement de Castro et garantir à Moscou une présence à Cuba dans la nouvelle situation ( El Pais du 25 juillet).
23. Sur la situation en Romanie. voir notre article « Lendemain d'élections ». in Inprecor. nº 310. 1°-14 juin.
1. Sur les idées de Popov. Chmeliov et d'autres, voir notamment T'article de Jea arie Chauvier. « Fascinations neo-hberales en URSS ». in le Monde dinlomatiaue octob
25. Selon la presse. Gorbatchev aurait declaré. lors d'une tournée dans la région de l'Oural : « Ouvrons demain toutes les portes. Introduisons partout des conditions de marché. Introduisons la libre entreprise et donnons feu iert à toures les formes de propriété, de propriète privée. Vendons la terre, rendons tour. Je ne peux pas supporter de telles idées, pour décisies et révolutionaires qu elles puissem apparaitre. Ce sont des idees irresponsables, irresponsables….. » (International Herald Tribune du 15 mai).
26. Sur une initiative importante. le congrès des organisations indépendantes d'ouvriers soviétiques. voir l'article de Poul Funder Larsen, in Inprecor. n° 312. 29 juin-12 juillet.
27. Voir Andrzej Packowski. in Po Prosti. 29 mars 1990.