Nous publions deux articles de débat sur le problème de la nature sociale de l'URSS. Le premier est une contribution de Chris Harman, militant du SWP britannique, le deuxième d'Ernest Mandel. Les titres et intertitres sont de la rédaction.
L'URSS d'aujourd'hui présente tous les symptômes d'une société entrant dans une période prolongée de bouleversements sociaux et politiques. De telles périodes constituent toujours un grand défi mais offrent aussi d'énormes opportunités à la gauche révolutionnaire au niveau international. Pour s'en saisir, celle-ci doit bien comprendre ce qui se passe et pourquoi. Elle doit disposer d'une théorie révolutionnaire pour guider sa pratique révolutionnaire.
Au sein de la gauche révolutionnaire, il existe plusieurs analyses théoriques distinctes de l'URSS. Ernest Mandel est un des défenseurs les plus connus de celle qui la caractérise comme un « Etat ouvrier dégénéré ». Tony Cliff est un défenseur de celle qui la caractérise comme un « Etat capitaliste bureaucratique ». Les parutions récentes de l'ouvrage de Mandel, Où va l'URSS de Gorbatchev, (Beyond Perestroika en traduction anglaise) et du Capitalisme d'Etat en URSS de Staline à Gorbatchev, de Tony Cliff, en français, offrent la possibilité de confronter les deux analyses et de mieux comprendre les réalités actuelles.
Mandel et Cliff viennent tous deux de la tradition trotskyste. Cliff était membre de la IV° Internationale en Palestine et en Grande-Bretagne pendant les années trente et quarante, avant de jouer un rôle important au sein du Socialist Workers Party (SWP, auparavant International Socialists), dont il est toujours un des dirigeants. Mandel est une figure de premier plan de la IV° Internationale depuis les années quarante.
Tous deux ont commencé par accepter la même analyse de l'URSS, celle élaborée par Trotsky au cours des années trente. Mais, vers la fin des années quarante, les événements de l'Europe de l'Est provoquérent des discussions acharnées au sein du mouvement trotskyste international, ce qui conduisit Cliff et Mandel dans deux directions théoriques opposées.
Trotsky avait soutenu, dans les années trente, que la bureaucratie en URSS constituait une « caste ». C'était une couche de la société qui avait su tirer avantage de l'isolement de la Révolution russe (auquel elle avait contribué), de la pauvreté du pays et de l'épuisement des masses pour s'accaparer le pouvoir et en tirer des privilèges. Mais elle n'avait pu faire cela qu'en balançant entre les forces de la classe ouvrière, de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, en URSS et à l'étranger. « Le bureaucratisme soviétique (il serait plus exact de dire : antisoviétique) est le produit de contradictions sociales : entre la ville et la campagne; entre le prolétariat et la paysannerie; entre les républiques nationales et leurs subdivisions ; entre les divers groupes de la paysannerie; entre les divers groupes de consommateurs ; enfin, entre l'Etat soviétique dans son ensemble et son encerclement capitaliste. La bureaucratie résout ces contradictions en s'élevant au-dessus des masses travailleuses. » (Léon Trotsky, « L'Etat ouvrier, Thermidor et bonapartisme », la Nature de l'URSS, Paris, Maspero, 1974, p. 221.)
Ce n'était pas une « classe indépendante mais une excroissance du prolétariat » (Id., « La IV° Internationale et l'URSS », la Nature de l'URSS, op. cit., p. 192). De ce fait, on pouvait la comparer à la bureaucratie syndicale en Occident : elle trahissait la classe ouvrière pour défendre ses intérêts propres, mais en dépendait toujours jusqu'à un certain point. Elle n'avait pas de racines indépendantes dans la possession d'une propriété ou dans la production, mais représentait une excroissance parasitaire se nourrissant des contradictions existant dans la sphère de la consommation. En tant que telle, elle freinait le développement de la société sans pour autant lui imprimer un autre type de développement fondé sur ses propres intérêts de classe : « Une tumeur peut atteindre des dimensions énormes et même étouffer l'organisme vivant, mais la tumeur ne peut jamais se changer en un organisme indépendant. » (ld., ibid., p. 193.)
Pour ces raisons, sa fonction fut de retarder le développement du pays : « Un developpement ultérieur sans obstacle du bureaucratisme devrait inévitablement mener à un arrêt de la croissance économique et culturelle, à une crise sociale terrible et à un recul de toute la societe en arrière. » (Id., ibid., p. 192.)
SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 57
Dans les premières formulations de son analyse, Trotsky concluait que la bureaucratie pouvait encore être remise au pas pacifiquement par une classe ouvrière renaissante. « La reconnaissance de l'Etat soviétique actuel comme Etat ouvrier ne signifie pas seulement que la bourgeoisie ne puisse conquerir le pouvoir que par une révolte armée, mais aussi que le prolétariat de l'URSS n'a pas perdu la possibilité de subordonner la bureaucratie, de ressusciter le parti et de régénérer le régime de la dictature, sans une nouvelle révolution mais avec les méthodes et la voie des réformes. » (Id., « Problems of the development of the USSR », Writings of Leon Trotsky; 1930-1931. New York, 1973, p. 215.)
Mais il n'eut pas peur de changer de point de vue à la lumière de l'âpre experience du stalinisme au pouvoir. En octobre 1933, il ecrivit : « Contraindre ia bureaucratie à remettre le pouvoir aux mains de l'avant-garde prolétarienne, on ne peut le faire que par la force. » (Id., « La IV° internationale et l'URSS ». op. cit., p. 196.)
La Révolution trahie, ouvrage écrit trois ans plus tard, affirmait de façon absolument intransigeante que ni la réforme du parti ni celle de l'Etat ne seraient possibles : « Tous les indices nous portent à croire que les evenements ameneront infailliblement un conflit entre les forces populaires, accrues par le developpement de la culture, et l'oligarchie bureaucratique. Cette crise ne comporte pas de solution pacifique. On n'a jamais vu le diable se rogner les griffes de plein gré. La bureaucratie soviétique n'abandonne pas ses positions sans combat, le pays s'achemine manifestement vers une révolution. » (Id., la Révolution trahie, Paris, Editions de minuit.) Cette révolution, soutenait-il, serait « politique » et non sociale, malgré le fait qu'elle serait une révolution politique qui aurait des « conséquences sociales importantes » (Ia., ibid.).
La position de Trotsky sur la bureaucratie se radicalisa encore plus au cours des quatre années qui précédèrent son assassinat. Il soulignait son caractère de force contre-révolutionnaire, et affirmait qu'elle représentait une conséquence de la pression de la bourgeoisie sur la classe ouvrière. Mais il refusait toujours de la caractériser comme une classe sociale. Des fractions puissantes de la bureaucratie aspiraient à se transmuer en classe, mais elles ne pouvaient le faire que par le rétablissement de la propriété privée de l'industrie ; la crainte que leur inspirait la classe ouvrière les en empêchait. « Elle [la bureaucratie] ne préserve la propriété étatique que dans la mesure où elle craint le prolétariat. » (Id., « L'URSS dans la guerre », Dejense du marxisme, EDI, paris, 19/6, p. 113.)
lout comme la classe ouvriere ne pouvait etablir un Etat ouvrier sain sans une revolution, la bureaucratie ne pouvait s'établir comme classe dirigeante sans une contre-révolution sanglante et totale. « La puissance de la bureaucratie n'était qu'une illusion », disait Trotsky. En réalité, son pouvoir ne pouvait se perpétuer longtemps : « Par son essence même, le bonapartisme ne peut se maintenir longtemps : une bille posée au sommet d'une pyramide doit infailliblement tomber d'un côté ou de l'autre. » (Id., « L'Etat ouvrier, Thermidor et bonapartisme », op. cit., p. 223.)
Contre la théorie d'une nouvelle classe formulée par Schachtman et d'autres en 1939, il avança l'argument suivant : « Ne nous trouverions-nous pas [les révolu- tionnaires, ndt] dans une situation ridicule si nous donnions à l'oligarchie bonapartiste le nom de nouvelle classe dirigeante quelques années ou même quelques mois avant sa chute honteuse ? » (Id., « L'URSS dans la guerre », Défense du marxisme, op. cit., p. 115.)
En 1940, il formula le même argument encore plus clairement. Le déclenchement d'une guerre entraînerait une intensification de toutes les contradictions internes en URSS, et la bureaucratie ne pourrait en aucun cas poursuivre son exercice d'équilibre: « Dans le cas d'une guerre prolongée accompagnée de la passivité du prolétariat mondial, les contradictions internes de l'URSS ne pourraient pas simplement, mais devraient forcément amener à une contre-révolution bourgeoise-bonapartiste. » (Id., « The War and the Fourth International », Writings, 1939-1940, New York, 1973.)
Le problème auquel les disciples de Trotsky durent faire face après la guerre fut qu'au contraire, au lieu de se désintégrer ou même de s'affaiblir, la bureaucratie stalinienne acquit plus de puissance que jamais. Ses armées avaient élargi les frontières de l'URSS et avaient établi des régimes presque identiques au régime soviétique en Europe de l'Est, un exploit qui allait bientôt être renouvelé par l'armée de Mao en Chine. Si l'URSS était un Etat ouvrier dégénéré, alors, logiquement, ces régimes devaient aussi en représenter une espèce particulière. Mais que dire alors de l'affirmation de Trotsky selon laquelle la bureaucratie stalinienne était « contre-révolutionnaire », ou de la thèse marxiste générale qui affirme qu'une révolution par en bas est nécessaire pour détruire le capitalisme ?
Le débat des années quarante
Les révolutionnaires de la IV° Internationale se débattirent avec ces contradictions de l'analyse de Trotsky au cours de la période 1947-1949. Quelques-uns, dont Cliff et Mandel pendant un court laps de temps, essayèrent de faire entrer les faits dans le cadre de la vieille analyse : l'URSS serait demeurée un Etat ouvrier dégénéré alors que les Etats de l'Europe de l'Est seraient des dictatures bourgeoises (une position que Lutte ouvrière en France défend encore). Bientôt pourtant, deux positions, chacune à sa manière différente de celle de Trotsky, se cristallisèrent.
La première devait utiliser beaucoup de la phraséologie des arguments de Trotsky, mais admettre que le stalinisme pouvait représenter une force révolutionnaire et proclamer les pays de l'Est « Etats ouvriers dégénéres ». Telle fut la position prise par Mandel, Pierre Frank, Michel Pablo et d'autres encore.
Cette orientation entraîna rapidement certains loin de l'esprit de la théorie de Trotsky. Par exemple, Pablo en conclut que, si les partis staliniens pouvaient être révolutionnaires, alors l'humanité avait devant elle « des siècles d'Etats ouvriers dégénérés »; le travail des révolutionnaires devait donc consister à aider à leur création en entrant dans les partis staliniens (on peut lire les articles de Pablo de cette époque dans International Secretariat Documents, vol. 1, New York, 1974). Au même moment, Isaac Deutscher, trotskyste d'avant-guerre qui s'était opposé à la formation de la IV° Internationale, soutint que le développement de l'industrie
SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 59 soviétique conduirait automatiquement à une autoréforme du stalinisme. La logique de cette orientation était d'abandonner toute politique révolutionnaire indépendante. Deutscher écrivit en 1955: « L'effet de la révolte de Berlin n'était pas objectivement révolutionnaire mais contre-révolutionnaire » car elle avait contribué à la chute de Béria alors qu'il « était un des partisans de la réforme démocratique » (« Lettre de Deutscher à Brandler (15 juillet 1953) ». dans « Correspondance between Brandler and Deutscher », in New Left Review n° 105, septembre-octobre 1977).
Plus tard, il plaça sa confiance en Khrouchtchev, écrivant au sujet des révoltes des années cinquante : « L'Europe de l'Est (Hongrie, Pologne, Allemagne de l'Est) (...) se trouvait au seuil d'une restauration bourgeoise à la fin de l'époque stalinienne et seul le pouvoir armé soviétique (ou plutôt sa menace) l'arrêta. » (I. Deutscher, le Prophète désarmé, Christian Bourgois, Paris, 1979.)
A la même époque, une partie des partisans de Pablo soutint l'écrasement de la révolution hongroise par les troupes soviétiques.
Bien sûr, tous ces gens n'etaient pas necessairement acritiques a l'egard du stalinisme et de Khrouchtchev. Jusqu'à sa mort en 1968, Deutscher continuait d'argumenter pour une version démocratique du socialisme. Mais l'important est qu'il voyait en la bureaucratie soviétique, agissant par en haut. l'agent qui pouvait nous faire franchir une partie du chemin vers le socialisme.
Si la majorité de la IV° Internationale a réussi à éviter des conclusions aussi extrêmes, elle a tout de même eu tendance a considerer le bloc sovietique comme une force historique progressiste. Mandel devait, par exemple, défendre l'idée que le taux de croissance de l'économie soviétique était à lui seul suffisant pour démontrer la supériorité de son économie par rapport à n'importe quelle économie capitaliste (oubliant ainsi le pronostic que Trotsky fit environ vingt ans avant sur l'effondrement imminent de cette économie !) : « L'Union soviétique maintient un rythme de croissance économique asse: constant, plan après plan, décennie après décennie, sans que les progrès du passé pèsent sur les possibilités du futur. (...) Toutes les lois du développement de l'économie capitaliste qui provoquent un ralentissement de la croissance économique sont éliminées. » (Quatrième Internationale, 14° année, 1956, n° 1-3.)
Et si Mandel ne commit jamais l'erreur de Deutscher de s'opposer aux révoltes de 1953 en Allemagne de l'Est et de 1956 en Hongrie. il tendit néanmoins à identifier réforme par en haut en Europe de l'Est avec « révolution politique ».
Ainsi, il exprima en 1956 une nette preference pour les methodes de Gomulka à Varsovie par rapport à celles des révolutionnaires à Budapest. Il put écrire : « La démocratie socialiste peut avoir encore beaucoup de combats à gagner en Pologne, mais la lutte principale, celle qui a permis à des millions d'ouvriers de s'identifier de nouveau avec | Etat ouvrier, est deja victorieuse. » (E. Germain. in Quatrieme Internationale, décembre 1956.)
Cette tendance est perpétuée aujourd'hui par beaucoup de gens qui disent s'appuyer sur l'analyse de Trotsky. Ainsi, par exemple, Tariq Ali - qui affirme que sa formation politique a été largement influencée par Isaac Deutscher. Léon Trotsky et Ernest Mandel (il les cite dans cet ordre) - exprime une confiance débordante en Gorbatchev dans son livre intitulé la Révolution par en haut. « Pour préserver l'Union soviétique, écrit-il. Gorbatchev doit compléter la révolution politique qui est déjà engagée. "
Heureusement, le ton du livre de Mandel sur la perestroïka est different. Il nous dit : « Gorbatchev, c'est la réponse de l'aile "moderniste" de la bureaucratie régnante aux menaces que la crise du système et le réveil d'une opinion publique constituent à terme pour la stabilité de sa domination. Canaliser les changements sous le contrôle de la bureaucratie - au besoin en les accélérant - afin d'empêcher d'être débordée, voire renversée par eux, tel est le dessein historique de l'aile Gorbatchev de la bureaucratie. » (E. Mandel, Où va l'URSS de Gorbatchev ? La Brèche, Paris, 1989, p. 12.)
« Sous-jacente à l'apparent réalisme de Gorbatchev, il y a une vision profondément conservatrice de la réalité mondiale, qui correspond parfaitement au conservatisme social et idéologique de la bureaucratie soviétique. » (Id., Ibid., p. 231.) Il a des arguments sévères contre ceux qui caractérisent ce qui se passe aujourd'hui comme une « révolution par en haut ». « Il s'agit pour eux justement de prévenir une explosion révolutionnaire, c'est-à-dire d'empêcher une "révolution par en bas" au moyen de telles mesures. Mais, pour cette même raison, celle-ci représente concrètement des réformes radicales et non une révolution au sens réel du terme. » (Id., Ibid., p. 330.)
Mais le ton n'est pas toujours aussi ferme, par exemple lorsqu'il écrit que « le seul jugement valable » sur les mesures prises par Gorbatchev « est donc un jugement nuancé, circonstancié, cas par cas, problème par problème. Tant pis pour les terribles simplificateurs » (Id., Ibid., p. 179). Tout se passe comme si Mandel, après s'être déclaré contre ceux qui, comme Tariq Ali, auraient voulu que nous placions toute notre confiance en Gorbatchev, n'est toujours pas entièrement convaincu qu'ils aient tort.
Si les conclusions de Mandel ne sont pas entièrement cohérentes, l'analyse sur laquelle il les base l'est encore moins. Pas seulement parce que le livre contient un nombre irritant d'erreurs élémentaires factuelles : à deux reprises par exemple, il situe les « réformes de Kossyguine » au milieu des années soixante-dix alors qu'elles ont, en fait, commencé dix ans plus tôt (voir Michael Ellman, Socialist Planning, Cambridge, 1989, pp. 73-80 ; et Marshall Goldman, Gorbatchev's Challenge, New York, 1987, pp. 53-54) ; lorsqu'il qualifie Grigoriants d'opposant de gauche alors qu'il est libéral de droite ; lorsqu'il affirme que le « congrès du syndicat des écrivains exclut les apparatchiks conservateurs en 1987 », alors qu'en fait l'Union des écrivains demeura très longtemps le plus conservateur de tous les syndicats du secteur de la culture.
Plus important encore, c'est le fondement théorique même de l'argument qui souffre d'un défaut fondamental. Le problème essentiel de cette analyse est la caractérisation que Mandel fait de la bureaucratie. Il maintient que la bureaucratie n'est pas une classe. « La nomenklatura n'est pas une classe dominante, mais une fraction de classe qui a usurpé le pouvoir du prolétariat. » (E. Mandel, Où va l'URSS de Gorbatchev? op. cit., p. 14.) Cela le conduit à toutes sortes de contradictions.
SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 61 Il écrit : « Cette couche bureaucratique monopolise le pouvoir politique de même qu'elle monopolise la gestion économique. » (Id., Ibid.. p. 70.) « La masse des producteurs (travailleurs coopératifs dans les kolkhozes, étatiques dans les sorkhozes), ne peut pas réellement prendre des décisions de gestion i ensemble. De ce fait, ses intérêts sont opposés à ceux des dirigeants-gestionnaires. » (Id., Ibid., p. 70.) || y applique ce qu'il nomme « la loi essentielle qui se dégage de l'histoire des sociétés », celle selon laquelle « le groupe social (la classe sociale ou la fraction majeure de classe sociale) qui contrôle le surproduit social controle aussi, dans une large mesure, toutes les autres activités sociales » (Id., Ibid., p. 66). Il découle de « l'interprétation matérialiste de l'histoire » que les « rapports de domination découlent de ces rapports de production. Ces rapports de domination ne peuvent jamais - sauf durant des périodes brèves de dualité de pouvoir et de révolution - être en opposition fondamentale avec les rapports de production ».
Mais, si la bureaucratie « contrôle le surproduit social » grâce à « son rôle dans le processus de production », alors « son róle » l'implique dans l'exploitation des producteurs directs. Et un « groupe » qui exploite les producteurs directs est. par definition, une classe exploiteuse.
Bien sûr, on peut trouver de nombreux cas dans l'histoire où une fraction d'une classe exploiteuse a concentré le pouvoir entre ses mains et a de cette façon écréme beaucoup du surproduit dont disposaient auparavant les autres fractions de cette classe dirigeante. Ce fut le cas par exemple, de la monarchie feodale au cours de sa dernière période et, selon Marx, à la fois des régimes de Louis-Philippe et de Louis Bonaparte. Mais, dans ces cas-ci, le surproduit provenait avant tout de l'exploitation de classe des producteurs directs. La « fraction de classe » était une fraction de la classe exploiteuse. Dire qu'une fraction de la classe ouvrière, c'est-à-dire d'une classe exploitée, puisse contrôler le surplus de l'exploitation constitue une complète falsification de marxisme.
Mandel, toutefois, ne maintient pas cette orientation. Trois pages plus loin, il nie son propre argument : « Contrairement à une classe dominante, la bureaucratie ne peut pas asseoir ses privilèges matériels sur le simple fonctionnement (la reproduction) du système économique, sur le rôle qu'elle joue dans le processus de production. » (ld., Ibid., pp. 71-72.) Ainsi, à une page on lit que la bureaucratie contrôle le surproduit social grâce à son rôle dans la production ; trois pages plus loin, ses privileges matériels, qui vraisemblablement font probablement partie du surproduit, ne proviennent pas de « son róle dans le processus de production ». La confusion de cette argumentation est encore plus profonde lorsqu'on nous dit : « La societé sans classes qui devrait caractériser le socialisme n'existe pas encore en URSS. » (Id., Ibid., p. 223.)
Cette confusion sur la caractérisation de la bureaucratie, classe dirigeante ou non, fait partie d'une confusion plus large. Dans la conception de Mandel, on ne trouve aucune explication de la dynamique de l'économie soviétique. Comme nous l'avons vu, il considérait auparavant que la planification permettait à l'économie soviétique de croître indefiniment. Aujourd'hui, la réalité empirique le fait changer d'avis.
Il parle désormais de « crise » économique et affirme : « La manifestation la plus éclatante de cette crise du régime, c'est le ralentissement de la croissance économique. » (Id., Ibid., p. 26.) Il explique ce phénomène de trois façons :
1. « L'évolution contradictoire de la société soviétique (...) est précisément faite d'une combinaison de dynamisme et d'immobilisme. Le dynamisme résulte de la croissance économique et sociale, produit de ce qui subsiste de la révolution d'Octobre, impressionnante à long terme, même si elle se ralentit davantage chaque année. (...) L'immobilisme résulte de la mainmise bureaucratique sur l'Etat et la société. Cette gangue est un obstacle à la croissance à venir.» (Id., Ibid., p. 26.)
Ailleurs, il dit la même chose de façon légèrement différente : « Sa couche dirigeante semble incapable de développer ultérieurement le système. » (Id., Ibid., p. 69.) « L'intéressement matériel de la bureaucratie (est) le moteur principal sinon unique de la réalisation du plan, du fonctionnement quotidien du système. Cela sape toute rationalité d'ensemble de l'économie. L'intérêt des bureaucrates les porte ayant tout à accroitre leur accès aux biens et services de consommation (...), et non à optimiser le rendement des entreprises (...) et certainement pas à maximiser le taux d'accumulation effective. » (Id., Ibid., pp. 72-73.)
2. « Techniquement, la baisse du taux de croissance exprime l'augmentation régulière de la fonction équivalente dans l'économie soviétique de ce qu'on appelle, pour l'économie capitaliste, le "coefficient du capital", la masse d'investissement nécessaire pour accroitre le revenu national. La production matérielle de 1% augmente de plan quinquennal en plan quinquennal! » (Id., Ibid.. p. 31.)
3. « La contradiction plan/marché — ou, ce qui revient au même, le rapport entre despotisme et loi de la valeur - Lest lal contradiction fondamentale de l'économie soviétique. » (Id., Ibid.. p. 50-51.)
Les arguments de Mandel
Examinons-les l'un après l'autre :
1. Parler d'une « combinaison de dynamisme et de stagnation » n'a de sens que si cela veut dire que l'économie semblait, avant, très dynamique avec des taux de croissance beaucoup plus élevés que la plupart des pays occidentaux (mais pas tous : le Japon a probablement en moyenne mieux réussi), mais qu'elle est toujours plus marquée par la stagnation. Pourtant, il est totalement vain de tenter d'expliquer le dynamisme par « ce qui subsiste de la révolution d'Octobre » et la stagnation par « l'étranglement bureaucratique ». Une telle explication implique que « l'etranglement bureaucratique » était moindre et « ce qui subsistait de la révolution d'Octobre » plus important à l'époque des proces de Moscou, lorsqu'il y avait dix millions de travailleurs forcés.
En fait, comme toutes les études sérieuses des plans quinquennaux et de l'industrialisation l'ont montré, l'effort d'industrialisation de l'industrie et de l'agriculture collective a été mené par l'aile stalinienne de la bureaucratie (aidée, il est vrai, par des ex-partisans de Zinoviev, des capitulards de l'Opposition de gauche comme Preobrajensky et Radek, ainsi que par la grande masse des
SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 63 boukhariniens repentis). Cela se produisit après ce que parfois on appelle la « révolution de Staline » - la bureaucratisation finale et complète du parti, de l'Etat et des appareils syndicaux, ainsi que l'utilisation du Guépéou pour éliminer toute expression d'opposition (pour un récit de cette periode, basé sur des recherches effectuées dans des archives auparavant inaccessibles, voir M. Reiman. The Birth of Stalinism, Londres, 1987).
Cette bureaucratisation n'a pas simplement ni principalement « conduit à un acces de plus en plus important aux marchandises et services pour la bureaucratie elle-même. ». Malgré ce qu'affirme Mandel, elle a mené au contraire à un taux d'accumulation tres élevé, non pas de « marchandises et de services » consommes par les bureaucrates, mais dans l'industrie lourde. le fer, l'acier, le ciment. la production électrique, le charbon, le pétrole.
L'économiste soviétique Vasily Selyounine a révélé des chiffres sur l'accumulation en URSS depuis la fin des années vingt. Il commence par nous livrer des chiffres fournis par Aganbeguian, qui indiquent qu'un quart du revenu national actuel est consacré à l'épargne et trois quarts à la consommation. Puis il refait le calcul pour tenir compte de la distorsion des prix et conclut : « Les fonds de consommation comptent pour 60 % des revenus et les fonds d'épargne pour 40 %. Un pourcentage aussi élevé d'accumulation représente fondamentalement un niveau de temps de guerre. » (V. Selyounine, in Sotsialistischeksara industria. 5 janvier 1988.) Ce chiffre est à comparer avec un niveau moyen d'accumulation brute dans les Etats occidentaux de 15 à 20 %. Selyounine poursuit en montrant que le niveau réel d'accumulation en URSS a crú sans cesse depuis les années vingt. Il livre les chiffres suivants: en 1928, les biens de consommation représentaient 60.5 % de la production ; en 1940, 39 % : en 1960. 27.5% ; en 1985. 25.2 %. Il en conclut que les chiffres officiels des taux d'accumulation sont largement sous-estimés. « Est-il vraiment concevable que, selon les chiffres officiels, les trois quarts des revenus nets soient consacrés à la consommation alors que les biens de consommation ne représentent que le quart de la production industrielle ? On ne peut s'empecher de se demander quelle marchandises sont achetées avec les fonds de consommadans la si deplacerat vers bi tes ductio de res de d de productio na sont mie plus rapide de l'économie nationale agissent très peu sur le niveau de vie. L'économie travaille de plus en plus pour elle-mème. » (Id., ibid.) Cela peut sembler irrationnel du point de vue de la masse des ouvriers soviétiques, dont le travail est accumulé sans qu'ils en bénéficient. Mais cela ne représente certainement pas une politique de production de marchandises pour la seule consommation de la bureaucratie, à moins de croire que ses « cadres d'acier » consomment les moyens de production !
La bureaucratie a, en réalité, mené une politique d'accumulation et d'industrialisation massives, et il est complètement faux de prétendre qu'elle l'aurait au contraire entravée.
2. La croissance du « coefficient du capital » est incontestablement réelle. Mandel soutient qu'elle découle de la « non-utilisation croissante des ressources due à la désorganisation générale de l'économie et à la faible productivité du travail humain ». Cela inspire une autre question : pourquoi la non-utilisation des ressour- ces s'accroît-elle ? A cause de la « désorganisation générale de l'économie » et de la « faible productivité du travail ». Mais pourquoi la situation, à ces niveaux-là, est-elle plus mauvaise aujourd'hui qu'à l'époque de Staline ou de celle de Khrouchtchev ?
On serait en droit d'attendre d'un marxiste qu'il examine plus en détail, que ne le fait Mandel, l'augmentation du « coefficient du capital ». Car ce coefficient est étroitement lié au concept marxiste de la composition organique du capital. Il représente le rapport entre les moyens de production et la production, la composition organique du capital étant le rapport entre les moyens de production et la force de travail (le tout étant mesuré en valeur). Si l'un augmente, il est très probable que l'autre augmente aussi.
L'augmentation de la composition organique du capital était bien sûr pour Marx à la base de la contradiction fondamentale de l'économie capitaliste, et expliquait la tendance à la baisse du taux de profit et à la stagnation de l'économie. Si elle sous-tend également la crise en URSS, alors ce constat revét une très grande importance et on ne s'en tirera pas simplement en affirmant que l'inefficacité et l'irrationalité sont plus importantes aujourd'hui qu'à l'époque de la terreur stalinienne des années trente.
3. Que faut-il penser de la tentative de situer la contradiction fondamentale entre le plan et le marché ou entre « despotisme bureaucratique » et « loi de ia valeur »? Ici, la formulation de Mandel est à la fois erronée sur le plan théorique et politiquement dangereuse. La loi de la valeur opère dans des sociétés ou règnent la production de marchandises et, en particulier, sa forme la plus évoluée, la production capitaliste. Fonction nécessaire à toute société, la répartition du travail entre les différentes tâches productives ne s'effectue pas de façon consciente dans celles-ci, mais par l'interaction aveugle des produits résultant d'actes de production organisés indépendamment les uns des autres. Leurs organisateurs se livrent une concurrence qui oblige chacun à tenter de devancer les autres dans l'augmentation de la productivité du travail - en imposant un travail plus intense et en investissant dans des moyens de production de plus en plus sophistiques. En agissant de la sorte, ils relient continuellement chaque acte de travail concret à tous les autres accomplis au sein du méme système ou, comme l'a dit Marx, ils transforment le travail individuel concret en travail social abstrait
La loi de la valeur est la pression qui s'exerce dans un tel système et oblige chacune de ses unités individuelles à s'aligner sur la productivité des autres unités. Elle est la force économique coercitive qui domine les aspirations et les intentions de ceux qui gèrent des fractions autonomes du système. Sous le capitalisme, elle ne s'oppose pas du tout nécessairement au « despotisme bureaucratique » ni. par conséquent, à la planification à l'intérieur des entreprises. Tout au contraire, elle oblige leurs dirigeants à agir en despotes et à accroitre la pression qu'ils exercent sur les travailleurs. Elle les contraint aussi à « planifier » l'organisation interne de l'entreprise afin de répondre aux impératifs externes de la concurrence. Selon la formule de Marx, « l'anarchie du marché détermine la tyrannie de l'usine ».
Le capitalisme est un système qui se transforme continuellement, des innovations et des progrès technologiques apparaissant dans certains secteurs avant
SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 65 d'autres. Ailleurs dans le système, les anciennes formes de la « tyrannie d'usine » - les vieilles méthodes de planification capitaliste - ne sont plus contormes a ce qu'il faut pour survivre dans la lutte pour l'accroissement de la productivité. La loi de la valeur entre alors en conflit avec les formes dominantes de l'organisation de la production. La contradiction entre le « despotisme bureaucratique » et la loi de la valeur existe parce que la société est subordonnée à la loi de la valeur.
Cela peut-il être vrai pour l'URSS ? Seulement si l'on accepte que c'est une société de production marchande, une variante du capitalisme. Ceci ne posait aucun problème pour Trotsky et Preobrajensky écrivant au milieu des années vingt. En URSS, l'industrie lourde appartenait à l'Etat, mais presque tout du commerce et une grande partie de la production artisanale appartenaient au secteur prive. Commerçant avec le secteur privé et avec des pays capitalistes, l'Etat était. par conséquent, soumis aux pressions de la production marchande. Dans ces conditions, Trotsky et Probrajensky parlaient à juste titre des conflits entre les pressions issues des impératifs de la production de marchandises (la loi de la valeur) d'une part, et, d'autre part, des tentatives de l'Etat de planifier l'économie pour satisfaire les besoins des autres groupes sociaux en presence.
Mais, aujourd'hui, quelle est la source des pressions s'exerçant pour que les impératifs de la production marchande soient respectés? Staline a quasiment élimine la petite bourgeoisie urbaine et rurale. Le secteur etatique domine l'economie tout entière. Si, comme l'affirme Mandel, l'URSS est une « société posteapitaliste » - une société qui n'est plus dominée par la production de marchandises -. il est difficile de comprendre pourquoi la loi de la valeur doit nécessairement s'opposer à la façon dont la bureaucratie gère l'économie. Affirmer cela équivaudrait à s'attendre à ce que les lois de l'aérodynamique opèrent dans le vide, à moins que Mandel ne soit en train d'admettre ce qu'il nie partout d'ailleurs dans son ouvrage, autrement dit que la bureaucratie est contrainte de se comporter comme une classe capitaliste.
Une interprétation dangereuse pourrait découler de sa formulation: que l'économie bureaucratique entre en contradiction avec la loi de la valeur parce qu'elle serait naturellement moins efficace qu'une économie capitaliste de marché. C'est bien entendu ce que prétendent de nombreux idéologues du capitalisme occidental. C'est aussi le point de vue de beaucoup de ceux qui tiennent l'URSS pour une nouvelle forme de société de classe, ni capitaliste ni socialiste. Ils la caractérisent comme « un despotisme oriental » ou un « collectivisme bureaucratique », fonctionnant selon une tout autre dynamique que le capitalisme - ou même sans aucune dynamique - et. comme tel, inférieur à celui-ci. Aujourd'hui. par exemple, c'est au fond l'attitude des intellectuels regroupes autour de la revue Critique en Grande-Bretagne. Ce fut également l'analyse qui conduisit l'ex-trotskyste américain Max Schachtman à soutenir l'invasion de la baie des Cochons a Cuba.
Bien entendu, Mandel n'évolue pas vers des conclusions aussi terribles. Mais il a néanmoins recours à des formulations vagues qui pourraient y conduire d'autres personnes. Ainsi en est-il lorsqu'il écrit: « La transparence et la diffusion sans entraves des informations (...) sont garanties au sein des entreprises capitalistes par la propriété privée. » (E. Mandel, Où va l'URSS de Gorbatchev ? op. cit.. p. 38.)
En fait, c'est précisément parce que l'anarchie du marché engendre la tyrannie d'usine qu'elle provoque aussi l'inefficacité bureaucratique au sein de l'entreprise. l'étouffement de l'innovation, une faiblesse de contrôle par la direction générale de la hierarchie au niveau de l'atelier. Le fonctionnement de toute entreprise capitaliste est caractérisé par toute une gamme de pratiques qui ne disparaissent pas grâce à un mécanisme automatique quelconque, mais seulement par une réadaptation périodique de la production interne à la loi de la valeur externe par les moyens de crises et de « restructurations ». De plus, la concentration et la centralisation croissantes du capital engendrent des entreprises qui sont toujours plus grandes, aggravent sans cesse le despotisme bureaucratique en leur sein et font que l'ampleur des crises et des restructuration nécessaires pour satisfaire les impératifs de la loi de la valeur est toujours plus vaste et plus dramatique. Ceci est important. Nous sommes continuellement soumis à une propagande des médias prétendant que la « crise du communisme » démontre l'efficacité du système capitaliste occidental. On ne doit pas y céder d'un seul pouce.
Malheureusement, ce n'est pas la seule question sur laquelle Mandel cède du terrain. Ailleurs, il affirme que, si le système de sécurité sociale en vigueur en URSS est pire que celui des Etats-Unis, c'est que « les médecins [soviétiques] occupent une grande partie de leurs temps à remplir des formulaires » (Id., Ibid., p. 40). Pourtant, la sécurité sociale américaine est notoirement inefficace (la proportion du PNB qui y est consacrée est trois fois plus importante et le total des dépenses six fois plus qu'en URSS), précisément parce que les médecins américains passent leur temps à vérifier la solvabilité de leurs patients ! L'absence de cohérence théorique de l'analyse de Mandel est révélé plus clairement lorsqu'il écrit que la méthode de Stephen Cohen et de Moshe Lewin est similaire à la sienne (Id., Ibid.. p. 99). Cohen et Lewin ont produit d'utiles œuvres historiques. Mais ils sont aussi des boukhariniens incorrigibles qui estiment que le marché aurait résolu tous les problèmes économiques de l'URSS des années trente, et considèrent que leur tâche est de conseiller aux dirigeants de l'URSS de mener une politique allant dans ce sens. Un dernier point pratique sur l'analyse de Mandel : l'opinion de Trotsky, selon laquelle la bureaucratie représentait une excroissance instable et parasitaire, l'amena à conclure que la grande crise, à laquelle il s'attendait « d'ici quelques années sinon quelques mois », aboutirait à ce que les fractions principales de la bureaucratie choisissent de se transmuer en classe bourgeoise basée sur la propriété privée « non par la voie organique de la dégénérescence, mais au travers de la contre-révolution » (« La IV° Internationale et l'URSS », op. cit., pp. 193-194)
Ceux qui se réfèrent à cette dernière analyse de Trotsky sont aujourd'hui divisés en trois camps. Il y a ceux qui voient dans la crise actuelle en URSS celle qu'il a prévue (ne tenant ainsi aucun compte du décalage de cinquante-cinq ans au cours desquels la bureaucratie présida à un développement considérable des forces productives). Ils en concluent que les réformateurs soviétiques et de l'Europe de l'Est qui parlent aujourd'hui de marché représentent les forces de la « restauration bourgeoise » et que la tâche des révolutionnaires est de les combattre. La logique
SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 67 de cette position est d'accorder un soutien critique aux partisans de Ligatchev. c'est-à-dire aux forces les plus réactionnaires de l'URSS
La deuxième interprétation consiste à penser que les réformes de Gorbatchev constituent la « révolution politique » et à lui accorder un soutien critique.
La troisieme opinion, celle a laquelle Mandel se tient le plus souvent dans son livre (mais non sans exception, comme nous avons pu le voir), est de chercher à exploiter les fissures ouvertes par la glasnost afin d'organiser la classe ouvrière indépendamment de Gorbatchev et de ses adversaires conservateurs. Mais Mandel ne peut le faire qu'en minimisant ceux des arguments de Trotsky qui insistent sur la puissance des forces « restaurationnistes ». « Ce n'est vraiment pas "le capitalisme"| das Kapitalism] que Gorbatchev viserait à installer. » (E. Mandel. Oii la L'URSS de Gorbatcher? op. cit.. p. 123.) En URSS. insiste Mandel. bien qu'il écrive ailleurs avec une inconsistance typique : « Avec l'extension des mécanismes du marché se dégagera une fraction plus nettement "restaurationniste" au sein de la bureaucratie » (Id., Ibid.. p. 87). et que «le vrai dilemme économique de Gorbatchev (...) est (...) : maintien de la propriété collective et de l'économie planifiée ou restauration du capitalisme dans la grande industrie » (Id.. Ibid.. p. 268).
Le fait que des perspectives aussi differentes puissent surgir d'une même conception « trotskyste orthodoxe » de l'URSS doit inciter à s'interroger sur la justesse de l'analyse elle-même, tout comme la crise du mouvement trotskyste l'a fait en 1947-1948.
L'analyse de Cliff
Cliff réagit à cette crise très différemment de Mandel. Il soutint dans la première edition polycopiée de son livre, qui parui au début de 1948. que le mouvement révolutionnaire courrait un danger énorme. En prenant au pied de la lettre une analyse depassée de la réalite, on risquait d'abandonner l'esprit révolutionnaire qui, à l'origine, motivait cette analyse. La seule manière d'eviter ce danger était de procéder à une nouvelle analyse de la société soviétique. « plongeant ses racines dans les leçons des grands maitres du marvisme ».
Dans la sienne, Clif commença par examiner les réalités matérielles de l'URSS. Il passa en revue une multitude de données empiriques et en fit ressortir les contrastes existant entre les conditions de la période postrévolutionnaire et celle d'après 1928, lorsque Staline eut consolide son pouvoir. Trotsky avait conclu. en 1935. que Thermidor - le parachèvement de la bureaucratisation du régime -avait eu lieu dix ans plus tôt, lors de la défaite de l'Opposition de gauche. Mais il avait ensuite fait remarquer que Thermidor représentait. au sein de la Révolution française, l'établissement d'un régime non révolutionnaire qui préserva néanmoins les avancées essentielles de la révolution. et non la réalisation d'une contrerévolution sociale.
Cliff soutint qu'un examen des réalités matérielles montrait qu'un autre changement qualitatif s'était produit après le Thermidor soviétique de 1924. Pendant l'hiver 1928-1929. la bureaucratie, qui auparavant balançait entre la classe ouvrière et la paysannerie, lança une attaque violente contre ces deux classes. Dans les usines, les derniers vestiges du pouvoir ouvrier furent éliminés : l'indépendance syndicale fut complètement abolie, les salaires réeis diminuèrent de 30 à 40 % : on donna carte blanche au Guepeou pour eliminer tout ce qui restait de debat a l'intérieur du parti ; le combat contre |'« égalitarisme » devint politique d'Etat à mesure que les écarts salariaux augmentaient rapidement; les paysans furent chasses de la terre par ladite « collectivisation »: le nombre de prisonniers des camps de travail fut multiplié par vingt en deux ans seulement (puis de nouveau par dix au cours de la décennie suivante) ; la politique de russification fut mise en œuvre pour briser toute autonomie des républiques soviétiques non russes.
Le fait que tous ces changements aient eu lieu d'un seul coup ne fut pas l'effet du hasard. Ils représentaient les conséquences de la réponse de l'aile stalinienne de la bureaucratie à la crise economique que le pays connut à la suite de la menace de guerre en 1927 et de la « crise des ciseaux » de 1928. A mesure que l'ancienne politique de la bureaucratie (celle de Staline et de Boukharine, appliquée en 1924-1927, qui consistait à ne pas tenir compte du reste de la planète et espérer seulement que tout aille pour le mieux) se désagrégeait, celle-ci utilisait toutes les forces à sa disposition pour imposer une nouvelle politique. Elle chercha à répondre aux menaces de l'Ouest en ayant recours aux mêmes méthodes que les capitalistes occidentaux pour développer l'industrie et, en même temps, leur potentiel militaire. Elle détruisit l'indépendance de la classe ouvrière et de la paysannerie et diminua leur niveau de vie afin d'en tirer un surproduit pour l'industrialisation. Si ces méthodes étaient encore plus brutales que celles qui avaient été utilisées, par exemple. pendant la révolution industrielle en Angleterre. c'était parce que la bureaucratie stalinienne cherchait à accomplir en deux décennies ce qui l'avait été en trois siecles en Angleterre.
La partie la plus impressionnante du livre de Cliff est celle où il montra, en examinant méticuleusement les statistiques officielles de l'URSS, comment les discours officiels au sujet de la « planification » (acceptés en ce temps-là par Mandel et les autres trotskystes orthodoxes) dissimulaient la réalité de la subordination continuelle, dès 1928, de la production des biens de consommation à celle des moyens de production. Avant 1928, la production des biens de consommation et celle des moyens de production augmentaient toutes deux au même rythme tandis que. après, leurs chemins divergerent totalement. Alors qu'on surproduisit des moyens de production par rapport aux objectifs du plan, on ne tint aucun compte de ceux-ci pour les moyens de consommation. Cela montre le contraste prononcé entre la notion de planification et de développement industriel pour laquelle Trotsky avait combattu avant 1928 et celle que Staline avait réalisée après. Trotsky s'était basé sur le besoin d'accélérer le taux de croissance industrielle afin d'elever les niveaux de vie, la confiance elle-même et le poids social de la classe ouvrière. Staline s'appuya sur la réduction des niveaux de vie. l'utilisation du Guepéou pour terroriser la classe ouvrière et la soumettre, et submerger les anciennes couches de travailleurs conscients dans une mer d'anciens paysans novices inexpérimentés et terrifiés.
SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 69
Il y avait des similarités formelles entre la politique de Staline et celle de Trotsky. Elles troublèrent Trotsky lui-même pendant quelque temps et elles conduisirent des gens comme Radek et Preobrajensky à capituler face au stalinisme. Mais, du point de vue de la classe ouvrière, c'était deux politiques opposées. comme Trotsky finit par s'en rendre compte. Sous Staline, le tableau general de la situation était celui d'une économie au sein de laquelle l'effort d'accumulation des moyens de production dominait tout. Cet effort d'accumulation opposait la bureaucratie aux ouvriers et aux paysans. Il donna aux différents membres de la bureaucratie des intérêts enracinés dans le processus de production même. qui en firent une classe en opposition irréconciliable et historique avec les autres classes sociales. Ses membres n'appartenaient plus à la classe ouvrière mais étaient les protagonistes d'un mode de production fonctionnant au détriment de classes exploitées. Cliff l'a formulé ainsi : « Pourquoi le premier plan quinquennal fut-il un tel tournant ? Pour la première fois, la bureaucratie tenta de créer un prolétariat et de procéder à une accumulation rapide du capital. Autrement dit, la bureaucratie essaya à ce moment-la d'accomplir le plus vite possible la mission historique de la bourgeoisie. Une accumulation rapide du capital sur la base d'un bas niveau de production, d'un faible revenu national par tête, pèse lourdement sur la consommation des masses, sur leur niveau de vie. Dans de telles conditions, la bureaucratie transformée en incarnation du capital, pour qui l'accumulation du capital représente une fin en soi, doit se debarrasser de tous les vestiges du controle ouvrier, doit remplacer dans le processus de production la conscience par la coercition, doit atomiser la classe ouvrière, doit faire entrer de force toute la vie sociale et politique dans un moule totalitaire. Il est évident que la bureaucratie, qui était devenue nécessaire au processus d'accumulation du capital, et qui est devenue l'oppresseur des ouvriers, ne tarderait pas à utiliser sa suprématie sociale dans les rapports de production afin d'obtenir des avantages pour elle-mème dans les rapports de distribution. Ainsi, l'industrialisation et une révolution technique dans l'agriculture (la "collectivisation") dans un pays arriéré, en état de siège, transforment la bureaucratie de couche sous la pression, le controle direct et indirect du prolétariat, en classe dominante, en manager des "affaires de la société" : la direction du travail ; les affaires de l'Etat; la justice; la science; l'art; etc. » (T. Cliff, le Capitalisme d'Etat en URSS, Paris, 1990, pp. 130-131.)
Cliff parle de bureaucratie « capitaliste d'Etat ». Pour cette raison, toute une foule de commentateurs, dont Mandel, ont attaqué sa théorie en déclarant que le capitalisme ne peut exister qu'avec la propriété privée des moyens de production et la libre concurrence dans la vente des produits. Cliff repond à cet argument en grand détail dans son livre. Il s'appuit sur les analyses du stade impérialiste du capitalisme élaborées au cours de la Première Guerre mondiale par Lénine et le jeune Boukharine. Ceux-ci montrèrent comment la concentration et la centralisation du capital conduisaient au remplacement du capitalisme de « libre concurrence » par un « capitalisme monopoliste d'Etat ». Des fusions horizontales et verticales créaient des firmes qui dominaient des industries entières. qui planifiaient leurs opérations avec un soin méticuleux et ne les laissaient pas simplement aux hasards du marché. Les dirigeants de ces industries travaillaient de plus en pius étroitement avec les bureaucraties d'Etat - il y avait donc pour ainsi dire une « fusion » entre l'industrie et l'Etat. Cette fusion trouve son développement ultime dans les guerres impérialistes, lorsque l'Etat et le capital travaillent ensemble pour planifier à l'intérieur des frontières nationales l'économie de guerre. tout en cherchant à détruire physiquement les capitalismes rivaux.
L'économie de guerre est planifiée à tel point que ceux qui se basent sur une idée simpliste et a-historique du capitalisme ne la considèrent plus comme capitaliste. Ce fut, par exemple. la conclusion à laquelle parvint l'économiste célèbre austro-marxiste. Hilferding, à propos de l'économie de l'Allemagne nazie. Car, à l'intérieur d'une économie de guerre. la production est planifiée par les dirigeants et ne depend pas des vicissitudes du marché ou de l'interaction réciproque des marchandises. Et son commerce extérieur est inévitablement réduit.
Cliff maintient pourtant que l'économie de guerre reste une variété de capitalisme. Car, si la concurrence, sous sa forme ancienne, y joue un rôle négligeable. une nouvelle forme de concurrence la domine complètement. C'est la concurrence militaire entre les classes dominantes des différents pays de capitalisme d'Etat Cette concurrence a des effets sur l'organisation de la production à l'intérieur de chaque pays semblables à ceux de la concurrence économique sur l'organisation de la production à l'intérieur de chaque entreprise.
Afin de se concurrencer sur le plan militaire, les dirigeants de chaque pays doivent s'assurer que la productivité de la force de travail, qui est sous leur commandement, ne tombe pas au-dessous de celle de leurs rivaux. Chaque fois que ces derniers investissent dans du matériel nouveau et dans une technologie plus avancée, ils sont contraints d'en faire autant. Chaque fois que leurs rivaux réussissent à obtenir un surproduit supérieur pour l'investissement en augmentant le taux d'exploitation de leurs travailleurs, il faut qu'ils tentent à leur tour d'egaler leurs efforts. De cette façon. les differents actes de travail concrets effectués dans des usines differentes à des endroits du monde differents sont lies et comparés les uns aux autres, et sont transmués en des expressions d'un travail social abstrait. La menace de la défaite militaire contraint la classe dirigeante capitaliste d'Etat géante à imposer la loi de la valeur aux entreprises, tout comme la menace de la faillite contraint même le plus petit entrepreneur a faire de même.
C'est cette analyse que Cliff utilise pour dénouer l'énigme de l'URSS stalinienne. Après 1928, la politique de Staline consistait à transformer l'URSS en une économie d'armement géante dominée par l'effort d'accumulation sur la base economique du pouvoir militaire - surtout I industrie lourde. Staline subordonnait l'ensemble de l'économie de l'URSS aux contraintes d'une torme particuliere de la concurrence capitaliste internationale (c'est-à-dire à la loi de la valeur à l'échelle mondiale). tout en prévenant la concurrence entre les différents secteurs de l'economie a l'interieur de l'URSS.
C'est cette domination par la concurrence qui explique l'aspect le plus remarquable du développement économique de l'URSS: la façon dont celle-ci a
SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 71 montré la dynamique même que Marx avait affirmé être unique au capitalisme - la poursuite indefinie de l'accumulation. Dans le Manifeste du Parti communiste. Marx trace une distinction importante entre « la société bourgeoise ». ou « le travail vivant n'est qu'un moven d'accroitre le travail accumulé ». et « la société communiste », ou « le travail accumulé n'est qu'un moyen d'élargir, d'enrichir et d'embellir l'existence des travailleurs ». A cet égard. l'URSS se trouve dans le camp de la société bourgeoise. Cliff montre pourquoi.
Mais il ne s'en tient pas là. En révélant la dynamique de l'économie de l'URSS - celle de l'accumulation compétitive sans fin -. il avait pour but d'en tirer des conclusions pour la lutte pour le socialisme.
Ceux qui ne saisissent pas cette dynamique peuvent en arriver à deux conclusions également désastreuses
La première est de considérer la couche dirigeante bureaucratique comme plus progressiste que les classes capitalistes occidentales. La logique de cette position est alors de subordonner la lutte pour le socialisme à la décision de préter assistance, ou du moins conseil. à ses dirigeants. Cela conduit à être horrifié par l'idée que des bouleversement sociaux pourraient menacer leur domination. et mène à la paralysie face à la crise actuelle en URSS, de peur qu'elle n'aboutisse à une « restauration du capitalisme ».
La deuxième conclusion est de considérer que la bureaucratie est moins progressiste que les classes capitalistes occidentales, représente une force totalitaire qui empêchera le développement de l'humanité jusqu'à un avenir indéterminé. Tel fut le chemin suivi par Schachtman dans les années quarante et cinquante. Tel est le chemin qui séduit aujourd'hui beaucoup des « théoriciens d'une nouvelle classe ».
La théorie de Cliff, parce qu'elle identifie la dynamique du système. en arrive à une conclusion qui est radicalement différente - que la bureaucratie stalinienne. tout comme les classes capitalistes occidentales, crée son propre fossoyeur. Plus elle reussit a accumuler de capital, plus elle accroit le nombre et la torce d'une classe ouvriere qui a le potentiel de la renverser. « La bureaucratie fait croitre la classe ouvrière sur la base de la plus grande concentration de l'histoire. Même si elle essaie autant qu'elle peut de combler le fossé qui sépare le travail salarié concentré du capital concentré, de le cacher grace à l'étiquette de la "propriété socialiste", la bureaucratie crée une force qui, tôt ou tard, s'affrontera violemment à elle. » (Tony Cliff. ibid.. p. 213.)
Lorsque ces mots furent écrits, vers la fin des années quarante. ils impressionnaient moins que les discours annonçant « des siècles d'Etats ouvriers dégénérés » ou ceux prétendant que la bureaucratie soviétique dirigeait une nouvelle forme de société débarrassée des contradictions du capitalisme. Aujourd'hui. elles sont pourtant confirmées par l'ampleur des révoltes qui secouent l'URSS
Une dernière précision: l'analyse de Cliff est la seule qui nous permet d'expliquer le caractère de la crise économique actuelle de URSS. C'est précisément parce que l'URSS fait partie d'un système mondial base sur la concurrence militaire et économique que la bureaucratie trouve désuétes ses anciennes méthodes pour diriger l'économie.
Les problèmes de la classe dirigeante soviétique
Les dirigeants de l'URSS essaient de maintenir une parité militaire avec un Etat qui a un PNB deux tois plus grand que le ieur, et doivent donc depenser une proportion deux fois plus importante de leur propre PNB en armements. Ils son bsédés par la modernisation de leurs industries d'équipement afin d'égaler les progrès technologiques réalisés ailleurs dans le monde. Ils considèrent que la baisse relative, ces dernières années, du prix de leur principale exportation, le pétrole. menace leur stratégie économique toute entière, dans la mesure où cela rend de plus en plus difficile l'importation des machines les plus avancées. Ils ont surtout bien peur qu'ils ne puissent pas élever la productivité du travail à l'intérieur de l'URSS à un niveau plus proche de celui des Etats-Unis.
Par le passé. Mandel niait que les circonstances externes puissent exercer de telles contraintes sur l'économie soviétique, affirmant que cela équivaudrait à prétendre que « le pourcentage de production importé de ou exporté vers les pays capitalistes avancés aurait un rôle important pour l'économie soviétique » (E. Mandel. The Inconsistencies of "State capitalism". London, 1969. p. 13).
Aujourd'hui, il admet qu'elles existent. mais il ne parvient pas à les intégrer dans une analyse globale. C'est pourquoi, comme nous l'avons expliqué, il croit voir une contradiction entre la loi de la valeur et le « despotisme bureaucratique », sans expliquer comment opère cette loi et pourquoi la contradiction apparait maintenant.
Cependant, une fois que l'on reconnait que l'URSS est un pays capitaliste bureaucratique d'Etat, il est très facile de compléter l'analyse. La bureaucratie stalinienne a répondu à la menace grandissante de la guerre en cherchant à accumuler le capital à l'intérieur du pays. tout en réduisant au minimum ses relations extérieures. A cet égard, elle ne se comportait pas très différemment des classes dirigeantes de l'Ouest et du tiers monde. Toute cette période fut dominée par des économies relativement autosuffisantes où l'Etat intervenait pour prévenir le déclenchement de crises violentes à l'intérieur de l'économie nationale. C'était la période keynésienne à l'Ouest, la période de croissance par la substitution aux importations dans des pays comme l'Argentine et le Brésil, et de tentatives d'imiter la « planification » stalinienne en Chine et même en Inde.
Mais, partout dans les années soixante et soixante-dix, de telles méthodes entrèrent de plus en plus en contradiction avec l'internationalisation de l'économie mondiale. La concentration du capital signifiait que les ressources nécessaires pour devancer ses concurrents dans les industries les plus avancées commençaient à dépasser les ressources internes de presque tous les Etats. Pour rattraper les progrès technologiques, il fallait de plus en plus nouer des liens avec les plus grandes sociétés commerciales multinationales. Les industries qui s'étaient développées dans les limites des frontières nationales ne pouvaient survivre que si elles
SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 73 étaient restructurées et integrées dans une nouvelle division internationale du travail.
La restructuration allait être difficile, même pour des capitalismes d'Etat relativement ouverts et limités, comme celui de la Grande-Bretagne. Dans des capitalismes d'Etat plus autarciques et complets comme ceux des pays de l'Est. elle peut être dévastatrice. Elle menace non seulement les conditions et les moyens d'existence de beaucoup de travailleurs. mais aussi des fractions entières de l'appareil bureaucratique dirigeant. Et il n'est pas garanti que, même si la restructuration est réussie, les conditions dans le monde extérieur aient changé entretemps, l'économie soviétique étant ainsi toujours aussi peu compétitive.
La classe dirigeante soviétique est confrontée au problème qui assaille périodiquement toute classe dirigeante capitaliste. Les methodes mêmes qui dans le passe ont permis une accumulation fructueuse ne la permettent plus. Parce qu'elle fait partie d'un système mondial, la classe dirigeante doit essayer de changer sa façon d'agir. Mais, en tentant cela, elle déclenche des forces sociales qu'elle ne peut pas maitriser.
Comme T'écrit Marx dans le Manifeste du Parti communiste: « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments et donc les rapports de production, done l'ensemble des rapports sociaux: Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de toutes les conditions sociales, cette insecurite et agitation perpetuelles distinguent lepoque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux stables et figés, avec leur cortège de concep tions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent ; tout rapport nouvellement etablit veillit avant d'avoir pu s'ossifier. Tout élément de hiérarchie sociale et de stabilité d'une caste s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profane, et les hommes sont enfin forces d'envisager leur situation sociale, leurs relations mutuelles d'un regard lucide.»
Les bourgeoisies étatiques staliniennes de l'Est ne peuvent pas échapper à cette violente dynamique capitaliste, pas plus que ne le peuvent les bourgeoisies « privées » (ou, plus précisément, de capitalisme monopoliste) de l'Ouest et du tiers monde. C'est pourquoi la situation actuelle en URSS est si passionnante. Mais, afin de comprendre pourquoi, il faut dépasser les formulations vagues. inconsistantes et contradictoires de Mandel, et la meilleure façon de le faire est de s'appuyer sur le livre de Cliff.