Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 37-38

Une théorie qui n'a pas résisté à l'épreuve des faits

Ernest Mandel · Quatrième Internationale, n° 37-38 · août-octobre 1990 · p. 75-96 · 10 748 mots

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La théorie selon laquelle l'URSS et les pays ayant une structure socio-économique analogue seraient des sociétés « de capitalisme d'Etat » se fonde chez Tony Cliff sur un certain nombre d'hypothèses élevées au niveau d'axiomes. Enumérons-en une demi-douzaine : 1. La société soviétique et les sociétés d'Europe occidentale, des Etats-Unis et du Japon sont toutes qualitativement égales, puisqu'elles sont toutes capitalistes. 2. Il y a en URSS une nouvelle classe dominante qui même si elle n'est pas basée sur la propriete privee des moyens de production est caracterisee de capitaliste 3. L'économie soviétique est fondamentalement régie par la loi de la valeur. « operant par l'intermediaire du marche mondial », même si la concurrence entre entreprises et branches économiques en URSS est éliminée. 4. De même que les capitalistes occidentaux et japonais, , la classe dominante soviétique est mue par la passion d'accumulation : « produire pour produire ». 5. S'il n'y a pas eu de crise de surproduction en URSS. c'est que « le capitalisme organisé » permet d'éviter de telles crises

6. D'ailleurs, il n'y a pas non plus eu de telles crises générales de surproduction dans les pays impérialistes, vu la tendance vers le « capitalisme organisé », et notamment le poids de l'économie dans ces pays.

Les événements des quinze dernières années ont été cruels pour ces dogmes. Ils leur ont infligé un coup après l'autre ?

Les récessions généralisées de l'économie capitaliste internationale en 1974-1975 et en 1980-1982 ont été bel et bien des crises classiques de surproduction, fussent-elles mitigées par l'inflation. En fait, leur ampleur, bien loin de lui être inférieure, dépasse la moyenne des crises capitalistes de surproduction depuis cent cinquante ans. Que reste-t-il donc du mythe du « capitalisme organisé » et du « Generalkartell » à la Hilferding ?

Or, rien de pareil ne s'est produit en URSS. S'il y a crise dans ce pays, c'est une crise de sous-production de valeurs d'usage (de pénurie), et non une crise de surproduction de valeurs d'échange (de marchandises) qui s'y déclare. Affirmer que la première n'est qu'une variante de la deuxième, c'est un sophisme grossier. Un magasin vide n'est pas « une variante » d'un magasin bourré de marchandises invendables.

Un processus de restauration du capitalisme est entamé dans plusieurs pays d'Europe orientale '. . Au moins dans un pays, la RDA, ce processus est sur le point de s'achever. Il n'y a littéralement personne dans ces pays — et dans le monde -qui nie cette évidence, sauf les adeptes de la théorie du capitalisme d'Etat. Cela leur pose une difficulte insoluble : comment peut-on restaurer le capitalisme sous le capitalisme ?

Ils essayent de se tirer d'affaire en postulant que le « capitalisme privé » est différent du « capitalisme d'Etat ». Mais cela ne fait que transporter la difficulté à un étage inférieur d'abstraction : - ou bien la difference entre « capitalisme d'Etat » et « capitalisme privé » est qualitative. Dans ce cas, à quoi sert de les désigner tous les deux par le même concept! - ou bien la difference est purement quantitative. Dans ce cas, toute la difficulté initiale ressurgit de plus belle. Peut-on sérieusement arguer qu'entre la RDA et la RFA, il n'y avait qu'une simple différence quantitative ?

L'Anschluss de la RDA par la RFA ne change rien de fondamental au système socio-économique en vigueur ? La Corée du Nord et la Corée du Sud sont-elles des sociétés qualitativement égales ?

Réduire la nature du capitalisme à la simple volonté d'accumulation (" produire pour produire »), c'est faire fi d'une bonne partie du tome I et du tome III du Capital, et de la totalité du tome Il.

La production capitaliste est une production marchande généralisée. Toute marchandise renferme la contradiction entre valeur d'usage et valeur d'échange, ainsi que la contradiction entre marchandise et argent. Un capitalisme organisé qui surmonterait ces contradictions-là ne serait plus le capitalisme, du moins pas le capitalisme tel que Marx l'a analysé et défini.

Le capital existe et ne peut exister qu'en partant du capital-argent. Le capital, c'est la valeur cherchant un accroissement de valeur, une plus-value. Il doit

SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 77 nécessairement retrouver en fin de compte sa forme argent initiale. même s'il traverse entre temps le processus de production où il n'a plus cette forme-la. Sans argent, pas d'accumulation de capital.

Il ne s'agit point d'abstractions ésotériques. Nous sommes in media res. en plein dans le sujet. Rien ne sert au capitaliste de faire produire le maximum de plus-value par les salarié(e)s qu'il exploite. Il ne peut transformer un parc d'automobile ou des hangars plein de téléviseurs en couleurs, en machines supplémentaires, acier supplémentaire, salaires pour des salarié(e)s supplémentaires, ou jets privés pour sa propre consommation. Il ne peut accumuler du capital a partir de la simple production de plus-value. Il doit vendre les marchandises produites pour pouvoir accumuler du capital. Comme le dit Marx : le processus de reproduction (élargie), c'est-à-dire le processus d'accumulation. est l'unité du processus de production et du processus de réalisation de la plus-value. Ces deux ne coïncident jamais automatiquement. Sans cette réalisation, aucune accumulation n'est possible. C'est la contradiction inévitable entre les deux termes de cette unité qui rend les crises de surproduction périodiques inévitables. La même contradiction déclenche d'ailleurs une série de mécanismes typiques de l'économie capitaliste, que Marx a finement analysés et qu'on appelle « les lois de développement » (the laws of motion) de l'économie capitaliste.

Pour savoir si une société est fondamentalement capitaliste ou non. il faut donc répondre - faits à l'appui - à la question : les lois de développement du capitalisme s'y manifestent-elles?

Se contenter de la constatation que du surtravail est extorqué aux producteurs directs ne fait nullement l'affaire. Dans la nuit, tous les chats sont gris. Au cours des millénaires qui s'échelonnent entre la société communiste primitive et la future société socialiste sans classe, le surtravail a toujours eté extorque aux producteurs directs. Mais ce n'étaient pas pour autant toutes des sociétés capitalistes. Marx dit que la nature de chaque société (sauf la société sans classe) est en derniere analyse déterminée par la forme spécifique d'extorsion du surtravail (MEW. tome 27. p. 799). Et la forme spécifique d'extorsion du surtravail capitaliste. c'est justement celle de la transformation de la force de travail en marchandise. de sa vente aux capitalistes contre de largent, de lachat contre de largent des moyens de production par les capitalistes, de l'appropriation des produits du travail salarié par ces mêmes capitalistes, et de la vente de ces marchandises réalisant approximativement le profit moyen. Sans tous ces mécanismes spécifiques, il n'y a pas. selon Marx, de capitalisme, du moins comme mode de production dominant.

Notre interprétation de l'économie capitaliste et de l'économie sovietique contemporaine permet de conserver la cohérence moderne de la théorie marxiste. La théorie de Cliff est incompatible avec un minimum de cohérence. si on n'élimine pas des parties essentielles de la théorie marxiste. Dans ce cas, ce qu'elle prétend gagner dans le domaine de l'explication de l'URSS. elle le perd dans celui de l'explication du capitalisme contemporain.

Quant à l'idée que la bureaucratie est une classe dominante, elle fait sourire après l'expérience de la Hongrie, de la Pologne. de la RDA (pour ne citer pour le moment que ces exemples-la).

A-t-on jamais vu une classe dominante dans l'histoire se retirer de la scène sociale littéralement sur la pointe des pieds. comme le fait une partie importante de la nomenklatura de ces pays ?

La marchandise n'est marchandise que parce qu'elle est le produit de travaux privés exécutés indépendamment les uns des autres. Présenter l'économie soviétique comme l'économie capitaliste implique donc que le travail industriel y consiste en « travaux privés exécutés indépendamment les uns des autres »: description absurde s'il en est.

Si le travail est privé, cela veut dire que chaque (firme) capitaliste ne sait pas si les dépenses de travail (vivant et mort) effectuées seront reconnues comme dépenses socialement nécessaires, c'est-à-dire compensées par la société. C'est seulement après la vente de ces marchandises qu'il l'apprend à son avantages ou à ses dépens. S'il a effectué du travail socialement nécessaire, il obtient le profit moyen. S'il a gaspille du travail social, il perd une part du marché ou fait faillite.

Au premier signe de mévente ou d'une manifestation de baisse du profit en-dessous de la moyenne. il cherche à modifier la manière de laquelle il a organise la production. Il cherchera à améliorer la technologie, à employer des machines perfectionnees, à economiser matières premieres et energie, à extorquer davantage de surtravail à la main-d'œuvre, à diversifier ses investissements, à avoir accès à du crédit meilleur marche, etc.

L'organisation du travail qui, dans une première phase dépend des décisions privées de l'entreprise, est corrigée par la concurrence, par le marché. L'entrepreneur doit se plier à ces corrections, sous peine de disparaitre. En régime capitaliste. il n'y a qu'un seul critère de performance : celui du profit. Sans aucun doute, plus la productivité est élevée, et les coûts de production sont bas, plus le profit a la possibilité de surpasser celui des concurrents. Mais rien n'est automatique en la matière. Ce sont les profits après vente qui décident de tout. L'économie capitaliste est une économie fondee sur le profit. et le profit ne peut se realiser et se mesurer que sous la forme d'argent.

C'est-là qu'entre en jeu la fameuse « loi de la valeur ». Comme elle détermine la nature sociale du travail, à travers l'échange équivalent des marchandises, elle opère en regime capitaliste à travers la tendance à l'établissement du taux moyen de profit. Les capitaux quittent les entreprises et les branches où le profit est inférieur à la moyenne. Ils affluent vers les branches où le profit est supérieur à la moyenne. Ainsi, comme Harman le souligne d'ailleurs lui aussi, la fonction essentielle de la loi de la valeur en régime capitaliste. c'est d'assurer l'allocation des ressources productives à travers des mécanismes objectifs qui s'imposent aux entreprises et aux capitalistes autant qu'aux travailleurs, derrière leur dos. indépendamment de leur volonté et de leurs décisions.

Mais la loi de la valeur ne gouverne une économie que dans la mesure ou celle-ci est une économie marchande généralisée. c'est-à-dire ou le travail est fondamentalement un travail privé. Dans les sociétés précapitalistes, cela n'est pas le cas. Dans ces sociétés-là, la loi de la valeur ne gouverne pas, même si elle commence déja à influencer les décisions économiques. Un paysan français du XI siècle, un paysan russe du xvill siècle. un paysan péruvien du xix* siècle, ne

SUR LE « CAPITALISME D'ETAT» 79 modifient pas leurs décisions de semer et de récolter lorsque les prix du blé augmentent ou diminuent, pour la simple raison que 95 % de leur production ne sont point destines au marche. Dans ces société-là. l'essentiel des ressources productives sont directement allouées aux différentes branches d'activité par ceux qui contrôlent les moyens de production. Allocation directe. a priori, s'oppose à l'allocation a posteriori par le truchement de la loi de la valeur. L'opposition entre plan et marché se fonde sur cette différence entre deux modes d'allocation des ressources.

En URSS, ce n'est pas la loi de la valeur qui répartit la masse essentielle des investissements. Ceux-ci sont décidés par la bureaucratie, en très grande partie au niveau de l'Etat. C'est une économie planifiée (ce qui n'implique aucun jugement de valeur : une économie peut être planifiée de manière irrationnel. voire insensée) dans la mesure ou il y a allocation directe des ressources. Pendant soixante-dix ans. les ressources productives ont été allouées de préférence aux entreprises travaillant « à perte ». nécessitant de gros subsides. Elles ont été systématiquement détournées des entreprises ou branches « plus rentables ». De tels phénomènes sont impensables sous le règne de la loi de la valeur. Ils sont impensables sous le capitalisme.

Mais si la loi de la valeur ne gouverne pas « directement » en URSS, y gouverne-t-elle « indirectement » par le truchement du marché mondial ?

Cliff et Harman le proclament comme une vérité révélée. comme un dogme. Ils ne peuvent guère le démontrer. Tout règne de la loi de la valeur « par le truchement du marché mondial » doit s'opérer par l'échange, comme tout ce qui concerne le capitalisme. Les entreprises non-concurrencielles par rapport aux marchandises importées sont condamnées à la ruine. En URSS, les deux tiers des entreprises au moins sont non-concurrentielles par rapport aux entreprises impérialistes. Si elles étaient soumises au régne de la loi de la valeur « par l'intermédiaire du marche mondial ». elles seraient condamnées à la fermeture (voir les acieries mexicaines des charbonnages britanniques). Il n'y a donc pas de « règne de la loi de la valeur » en URSS « par l'intermédiaire du marché mondial ».

Une économie hybride

Mais si l'économie soviétique ne fonctionne pas sous la domination de la loi de la valeur, elle ne peut pas non plus se soustraire à l'influence de cette même loi. Si elle n'est pas une économie capitaliste, c'est-à-dire une économie fondée sur la production marchande généralisée, elle n'est pas non plus une économie socialiste ayant pu se réorienter vers la satisfaction directe des besoins. une économie caractérisée par la nature immédiatement sociale du travail. Elle est une économie postcapitaliste partiellement marchande. La survivance partielle de la production marchande s'y combine avec le règne partiel de l'allocation directe des ressources productives.

Cette combinaison est hybride et contradictoire. Elle implique que le sort de l'URSS, en tant que société de transition entre le capitalisme et le socialisme « gelée » à cette étape par la dictature bureaucratique. n'est pas encore tranche historiquement. L'URSS peut rétrograder vers le capitalisme. par une contre- révolution sociale. Elle peut avancer en direction du socialisme (en direction, pas plus : le socialisme dans un seul pays est impossible même sous le régime de pouvoir ouvrier le plus pur, le plus démocratique, le plus révolutionnaire et le plus internationaliste du monde) par la victoire de la révolution politique antibureaucratique.

Pour les camarades du SWP, cette notion de combinaison hybride. non définitivement assurée de reproduction, en un mot de « transition entre les grands modes de production progressifs » pour citer une formule célèbre de Marx, est difficile à accepter et à assimiler. Ils ont bien tort. Il s'agit d'un phénomène qui s'est produit pratiquement à chaque époque de déclin et de décomposition d'un mode de production important.

Ainsi, pour ne citer que cet exemple, entre le déclin du mode de production féodal et le triomphe du capitalisme, s'intercale en Europe une époque de transition dominée par la petite production marchande qui s'est étalée sur plusieurs siècles.

La petite production marchande a ses caractéristiques propres, qui ne sont ni celles de la féodalité, (le servage) ni celles du capitalisme (le travail salarié). La forme prédominante du travail y est le travail libre de propriétaires ou quasi propriétaires de leurs propres moyens de production.

Mais il ne s'agit pas d'un nouveau mode de production capable de s'autoreproduire automatiquement. La petite production marchande peut retrograder vers la féodalité, ce qu'elle fit notamment dans une bonne partie de l'Europe centrale et de l'Europe de l'est à partir du xvr siècle, à l'époque du « deuxième servage ». Elle peut avancer vers le capitalisme, c'est-à-dire vers la prédominance du travail salarié, ce qu'elle fit notamment dans les Pays-Bas et en Angleterre à partir du XVII*-. XVIII° siecle. Mais dans les deux cas, les petits producteurs indépendants disparaissent petit à petit de la scène.

La même règle s'applique grosso modo à la période de transition entre le capitalisme et le socialisme. Ou bien ce qui subsiste de la production marchande finira par éliminer, en bonne partie. l'appropriation et l'allocation directes du surproduit social ; dans ce cas, il y aura restauration du capitalisme. Ou bien la société s'étant débarrassée de la gangue bureaucratique, assurera la prédominance de l'appropriation et de l'allocation directe des principales ressources à des fins de satisfaction des besoins démocratiquement déterminés par les masses. Dans ce cas, la survie de certains mécanismes marchands, encore inévitables, ne pourra plus freiner des progrès significatifs en direction du socialisme. Mais dans les deux cas. ce qui est spécifique à la situation hybride d'aujourd'hui aura largement disparu.

De nouveau, il ne s'agit pas du tout d'un schéma théorique abstrait. Nous sommes avec les deux pieds dans le réel, c'est-à-dire dans la compréhension des causes essentielles de la crise économique spécifique qui caractérise l'URSS. Contrairement aux mystifications en cours, ce dont souffre l'économie soviétique, c'est à la fois de trop peu de planification centrale (de planification démocratique, s'entend, et non de planification bureaucratique) et de trop peu de marché (dans tous les domaines où le marché est indispensable pour briser des monopoles

SUR LE « CAPITALISME D'ETAT» 81 lorsqu'une socialisation insuffisante du travail rend inopérante l'allocation directe des ressources) 4

La planification impérative a été dès le premier plan quinquennal une planification marquée par des disproportions colossales, dont les effets cumulatifs ont fini par saper même les priorités choisies par la bureaucratie. Les mécanismes marchands ou pseudo-marchands utilisés l'ont toujours été à mauvais escient. notamment vu l'absence d'un système unifié de prix. Le double système de prix est le reflet fidele de ce dualisme hybride de l'economie soviétique

L'analyse du camarade Cliff fait grand cas du poids du marché mondial sur l'économie soviétique. Mais le marché mondial n'est pas un Saint Esprit desincarne qui flotte au-dessus des nuages pour créer le monde comme l'assure imprudemment la Bible. Un des apports essentiels de Marx et du marxisme aux sciences sociales, c'est de rejeter résolument toute réification des catégories économiques. Un des acquis essentiels du matérialisme historique. c'est de dévoiler les rapports entre groupes sociaux (classes sociales et fractions majeures de classe). dont les interconnexion et les luttes d'intérêt dévoilent le secret des catégories économiques, y compris celle du marché mondial.

Dans ce sens, la théorie de Trotsky et de la IV° Internationale selon laquelle le sort de l'URSS, et donc aussi celui de son économie. n'est pas encore définitivement tranché, se fonde sur une vision précise de la lutte de classe internationale au XX• siécle. La théorie de Cliff évacue pour l'essentiel cette interconnexion entre la lutte des classes internationale et ce qui s'est passé en URSS.

Comme Trotsky l'avait prévu des 1905-1906. la chaine impérialiste allait se briser d'abord en Russie. parce que le prolétariat y était subjectivement plus fort qu'en Allemagne et ailleurs. Mais objectivement, les conditions pour avancer vers le socialisme étaient infiniment plus mauvaises en Russie que dans tous les principaux pays industriels du monde. Soit la révolution russe victorieuse allait faire sa jonction avec la révolution victorieuse dans quelques-uns de ces pays. et dans ce cas. le prolétariat conserverait le pouvoir politique. Soit cette jonction ne se ferait pas. et dans ce cas le prolétariat russe perdrait l'exercice du pouvoir politique.

Mais quelle serait la forme précise de la contre-révolution en Russie ? Cela. de nouveau, ne dépendait pas avant tout des forces en présence dans ce seul pays. mais des rapports de force sociaux et politiques à l'échelle mondiale.

Or, si la bourgeoisie impérialiste fut assez forte (ou, ce qui revient au mème. la direction prolétarienne assez faible) pour empêcher la victoire de la révolution allemande, autrichienne. italienne, anglaise. française et espagnole. elle ne fut pas assez forte pour écraser le mouvement ouvrier mondial. Dans son ensemble. cet écrasement ne s'est produit qu'en Allemagne et en Espagne après la victoire du fascisme et même là seulement pour une période. En outre. la bourgeoisie russe fut trop affaiblie. et la bourgeoisie internationale trop divisée. pour réussir la restauration du capitalisme à travers la guerre civile. l'intervention étrangère. Ou la pression directe du marché mondial. L'intervention, le poids du prolétariat mondial, neutralisa en partie ces efforts ". Il s'en suivit un équilibre mondial relatif des forces de classe. Dans ces conditions, il y eut en Russie contre-révolution politique (Thermidor) mais pas contre-révolution sociale. Le prolétariat perdit le pouvoir politique non pas au profit d'une classe capitaliste ancienne ou nouvelle, mais au profit des fonctionnaires sortis de ses propres rangs.

A la longue, cet équilibre relatif des forces de classe ne peut durer. Soit la classe ouvrière assurera sa percee vers la révolution socialiste dans des pays clé du monde. Dans ce cas, toute restauration du capitalisme deviendra impossible en URSS. Soit le prolétariat mondial connaitra des défaites écrasantes pas nécessairement identiques à la victoire des nazis en Allemagne, mais ayant des effets similaires, c'est-à-dire éliminant pour une longue période sa capacité de résistance et d'action collectives et organisées. Dans ce cas, la restauration du capitalisme en URSS est inévitable. Dans cette dynamique, le rôle propre, la capacité de réaction, de résistance, puis de contre-offensive de la classe ouvrière soviétique seront de plus en plus importants.

Chris Harman cite contre nous l'extrait d'un article écrit en 1956, dans lequel nous affirmions que l'économie soviétique croit à un rythme régulier, ce qui marque sa supériorité par rapport à l'économie capitaliste. Extraire une seule citation d'écrits sur un sujet qu'un auteur a traité pendant plus de quarante ans. ce n'est deja très sérieux comme méthode de controverse. Nous pourrions facilement citer une dizaine de nos écrits dans lesquels nous annonçions la chute du taux de croissance de l'économie soviétique. Une seule citation suffira : « La disproportion entre le developpement de l'industrie legère et celui de l'industrie lourde, qui est à la base de la gestion bureaucratique, devient une faille profonde du sistème économique. Ses répercussions sur le developpement de l'industrie lourde elle-mème... prennent de plus en plus d'ampleur. » (Ecrit en 1960, Traité d'économie marxiste, Jere édition, « Les taux d'expansion industrielle durent en même temps être réduits ». ibidem 2° édition, 1969.)

Y a-t-il donc eu changement d'opinion de notre part ? Y a-t-il contradiction dans notre analyse ? Pas du tout. La citation et la méthode utilisées par Harman se retournent contre lui.

Si l'on examine la courbe réelle de la croissance de l'économie soviétique depuis 1928, (compte tenu des années de l'agression nazie contre l'URSS 1941-1944), on constatera : a) que la croissance a été bel et bien régulière et ininterrompue : b) que contrairement à l'économie capitaliste, l'URSS n'a pas connue de récession, de crise de surproduction provoquant une chute absolue de la production, pendant plus d'un siècle ' : c) que le taux de croissance a commence à baisser depuis vingt ans : d) que cette baisse peut aller vers la « croissance zero », mais qu'il n'y a aucune « loi » qui rend cela inévitable.

Il se fait que nous avions prévu cette baisse du taux de croissance, et que notre analyse de l'économie (et de la société) soviétiques rend parfaitement compte des deux aspects de la tendance.

Par contre, l'explication de Cliff par d'une confusion analytique, terminologique et s'appuie sur des données statistiques fausses.

Sous le capitalisme, les capitalistes sont amenés à augmenter la composition organique du capital (de remplacer le travail vivant par le travail mort, a savoir les

SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 83 machines) sous le fouet de la concurrence pour pouvoir vendre meilleur marche et celui de la lutte des classes (pour pouvoir augmenter le taux de la plus-value en soumettant les travailleurs à la pression du chómage). L'augmentation de la composition organique du capital, et la baisse tendancielle du taux moyen de profit. qui en découle, sont des conséquences et non les causes de ce comportement. La cause, c'est la nature du régime: la production pour le profit. qui renvoie de nouveau au capital-argent comme point de départ et point d'aboutissement du cycle de reproduction du capital.

En d'autres termes : sans la concurrence entre firmes capitalistes. toute cette dynamique n'existerait pas, ou n'existerait qu'à une échelle extrêmement réduite. Marx est explicite à ce sujet. Il écrit dans le tome Ill du Capital: sans la concurrence, «le feu animant la production » (et a fortiori de l'accumulation) s'éteindrait. Ajoutons que pour Marx, le capitalisme ne peut exister que sous la forme de « beaucoup de capitaux ». ce qui implique à son tour inévitablement la concurrence &

Marx a d'ailleurs précisé sans ambiguïté que concurrence implique échange. que concurrence n'est possible que par l'échange. Ou donc est « l'échange » entre les armes soviétiques et les marchandises impérialistes ?

Il relève donc d'une confusion sémantique typique que d'utiliser le terme de « concurrence militaire » comme équivalent de concurrence pour la réalisation du profit. La « concurrence militaire » doit transiter effectivement par le marche mondial si elle est concurrence capitaliste. Cela obligerait l'URSS à acheter à l'étranger des armes ou les machines nécessaires à la production de ces armes. ce qui signifierait que des usines soviétiques produisant ces armes ou ces machines seraient obligées de fermer si elles travaillaient à un prix de revient trop élevé. Ce n'est manifestement pas ce qui s'est produit en URSS depuis soixante-dix ans. Bien au contraire : aucune usine d'armement ou de fabrication de machines pour armes n'a été fermée, indépendamment du fait de savoir si ses coûts étaient plus élevés que ceux des USA. de l'Allemagne ou du Japon.

Tout cela prouve encore une fois, que l'économie soviétique n'est pas régie par la loi de la valeur. Et on ne peut donc pas parler de « concurrence » avec les pays capitalistes dans le sens économique. marxiste du terme. lorsqu'on traite de la course aux armements.

Les chiffres cités par Harman correspondent-ils à la réalité? Pas du tout. Ils correspondent à une tentative de camouflage systématique de la réalité économique soviétique entreprise par la bureaucratie depuis l'époque stalinienne. qui a induit en erreur les apologistes du système du type Maurice Dobb et les critiques du système du type Bordiga-Cliff. Le but de cette mystification. c'est de camoufler le róle essentiellement parasitaire et gaspillant de la gestion bureaucratique.

L'erreur théorique qui permet cette falsification statistique. c'est la réduction de l'économie soviétique à un système à deux secteurs à la place d'un système à trois secteurs (le département IIl englobant consommation et « accumulation " improductives, aux côtés du département I. celui des moyens de production. et du département II, celui des moyens de consommation consommés par les producteurs(trices), c'est-à-dire la consommation productive).

Dans le cas d'un schema bisectoriel, consommation productive et improductive, investissements qui aboutissent à la reproduction élargie et investissements qui ne servent en rien la reproduction au sens economique du terme, sont allegrement confondus et additionnes.

Prenons un exemple deliberement choisi en dehors de la fabrication d'armes. Lorsqu'une aciérie produit des barres d'acier qui « s'accumulent » dans des hangars (mieux : en plein air), et qui y restent, on ne peut parler d'« accumulation » au sens économique du terme. Utiliser le terme d'«accumulation du capital » à ce propos. cela ferait rire n'importe quel capitaliste. C'est manifestement de la production gaspillée du point de vue social. C'est aussi de la production gaspillée du point de vue des maîtres de l'économie. C'est une production de valeurs dont les produits ne rentrent plus dans le processus de reproduction.

Dans l'économie soviétique. cette masse de produits et de ressources gaspillés de manière pure et simple occupe une place énorme. Il est difficile de l'évaluer, mais les économistes les plus critiques avancent le chiffre de 30 à 40% des ressources productives disponibles (y compris les ressources humaines : un tiers des heures de travail payées n'aboutissent à aucune production réelle). Voilà le « secret » de l'économie de commandement, de la pseudo ou semi-planification soviétique : l'hypertrophie du departement Ill, et non celle du département l.

Prenons un exemple parmi mille. L'URSS est la plus grande productrice d'engrais chimique du monde. Elle produit presque autant d'engrais chimique que les USA et l'Europe occidentale ensemble. Hypertrophie du département I (les engrais chimiques, matière première, sont une composante du département I) ? Pas du tout. Plus de la moitié de cette production est perdue « en cours de route ». n'arrive jamais chez l'utilisateur n'incarne donc aucun travail social. L'analyse marxienne de la marchandise frappe à la porte : un produit du travail dont la valeur d'usage n'est pas réalisée n'a pas de valeur d'échange. L'esprit de Marx répond en écho et a fortiori, dans une société non dominée par la valeur d'échange, c'est du gaspillage pur et simple de ressources sociales. Cela n'a rien à voir avec une quelconque « allocation des ressources productives par le truchement de la loi de la valeur ». ni d'aucune passion pour I'« accumulation du capital ».

On ripostera : mais que dites-vous donc de la production d'armements en regime capitaliste ? Serait-elle egalement une production gaspillant des ressources productives ? Le capitalisme incorporant de manière plus ou moins permanente la course aux armements serait-il un capitalisme developpant non pas les forces productives mais les forces destructives ' ? Notre réponse à cette objection se situe à plusieurs niveaux.

Du point de vue de la firme capitaliste qui les produit, la production d'armes n'est pas du gaspillage. Ces marchandises trouvent des acheteurs dans la mesure où ces acheteurs (dans le cas des armes : l'Etat ou les trafiquants d'armes) veulent en réaliser la valeur d'usage. Ils ont donc aussi une valeur d'échange qui aboutit à un profit réel. Sinon, elles ne seraient d'ailleurs pas produites en régime capitaliste.

Cette « utilité » des armes du point de vue de la firme qui les produit n'est-elle pas irrationnelle voire inhumaine du point de vue social. Incontestablement. Mais

SUR LE « CAPITALISME D'ETAT» 85 c'est justement le propre du capitalisme de développer jusqu'à l'extrême la contradiction entre la rationalite partielle et irrationalité globale des activites economiques 1°

La production d'armes est-elle « improductive » du point de vue de l'économie capitaliste dans son ensemble, c'est-à-dire n'augmente-t-elle pas la masse de la plus-value, des profits réalisés et des capitaux. seule définition de ce qui est « productif » du point de vue du capital pris dans son ensemble ? Pas nécessairement. Lorsqu'il y a une masse de ressources productives inutiles, l'expansion du departement Il peut avoir l'effet de mobiliser ces réserves, de mettre au travail les chomeurs et des machines non-employees. et d'accroitre ainsi la masse totale de la plus-value et des profits " . C'est ce qui est manifestement arrivé aux Etats-Unis à partir de 1940. Il serait absurde de nier que le capitalisme. voire la société bourgeoise américaine était plus prospère en 1944 qu'en 1933

Est-ce à dire que le capitalisme s'est transformé en « économie de gaspillage ». Seulement en partie. Ce n'est d'ailleurs rien de nouveau. Marx dit déja dans les Grundrisse ef dans le Capital que le capitalisme ne peut développer la production de richesses matérielles qu'en sapant en même temps les deux sources de toute richesse : la force productive humaine et la nature.

Dans sa période de montée, les effets « positifs » de la croissance capitaliste dépassèrent ses effets destructeurs. Dans sa période de déclin, au moins depuis 1914, les effets destructeurs dépassent les effets positifs. Mais la croissance depuis 1949 (aux USA depuis 1940) n'en est pas moins réelle. La masse supplémentaire de vivres, de produits textiles, de médicaments, de logements. produite au cours des quarante dernières années dans les pays capitalistes, est réelle et colossale. La caractériser comme « forces de destruction » est absurde, non matérialiste et non marxiste.

Faut-il en conclure qu'il est indifférent. du point de vue économique, que la société produise des moyens de destruction ou des moyens de production ? Cette conclusion ne se justifie point elle non plus. Les lois d'airain de la reproduction continuent à agir sous le régime de production marchande quel qu'il soit (y compris dans le régime de production marchande partielle. comme en URSS. comme dans n'importe quel pays à l'époque de la transition entre le capitalisme et le socialisme). On ne peut pas produire du blé avec des gaz lacrymogènes, des robes avec des blindés, des appareils de télévision avec des fusées. Les dimensions du département III ont donc des incidences inévitables sur les dimensions des départements I et II. Toute ressource productive utilisée à la production d'armes est une ressource soustraite à la production de moyens de production et à celle de moyens de consommation. Il est donc impossible de développer la production du département III au-delà d'un certain point sans que cela ne finisse par réduire la production des deux autres départements, c'est-à-dire sans que cela ne finisse par étrangler la reproduction élargie, c'est-à-dire l'accumulation du capital

Ce qui est vrai pour la société capitaliste l'est aussi pour la société précapitaliste et pour la société postcapitaliste, pour autant que la production d'armements y survive (ou que des phénomènes de gaspillage s'y fassent jour sur une grande échelle).

Dans les sociétés précapitalistes, les guerres ont provoqué des famines et un declin absolu de la production. temporaire ou durable selon les époques et circonstances, pendant des millénaires. En URSS. l'hypertrophie du département IIl. des dépenses d'armement et des dépenses improductives en général. surtout les dépenses administratives, c'est-à-dire de la bureaucratie et de ses coúts. freine le développement de la production matérielle dans son ensemble. Elle finit même par étrangler la croissance, y compris celle de l'armement, et ce pour deux raisons : elle enlève des ressources vitales au développement des départements I et Il : elle provoque une insatisfaction croissante des producteurs avec leur niveau de consommation donne (même si ce niveau est en hausse modeste constante), ce qui entraine une indifférence croissante à l'égard de la production. En régime capitaliste, cette indifférence est en partie neutralisée par la peur du licenciement et du chómage. peur qui n'a plus fonctionné en URSS depuis plus d'un demi-siècle. Il faut donc placer un contrôleur, voire un contremaitre et un flic, à côté de chaque producteur : de là le gonflement énorme de la « petite » bureaucratie. qu'on évalue. depuis Trotsky, autour de vingt millions de personnes: de là l'accroissement colossal et permanent des frais improductifs : le département Ill se mord sa propre queue comme le serpent légendaire.

Ce mécanisme ne peut être « réforme », comme Gorbatchev l'a appris à ses dépens. Il faut tuer le serpent par la généralisation du contrôle ouvrier-populaire rigoureusement public. par la généralisation de la gestion ouvrière-populaire sous un régime de démocratie socialiste pluripartidaire.

Une pensée schématique qui n'opère qu'avec le noir et le rouge, qui est prisonnière d'abstractions outrancièrement simplificatrices, est incapable de manier les catégories de « transition », de « développement inégal et combiné ». de « réalité contradictoire ». Elle est, en d'autres termes, une pensée non dialectique. Voilà ce qui caractérise malheureusement la pensée de Tony Cliff et Chris Harman, du moins lorsqu'elle traite de problèmes generaux.

Il y a d'ailleurs dans les vitupérations des camarades du SWP contre l'industrialisation accélérée en URSS à partir de 1927 un élément irrationnel, voire carrément irresponsable, visible à l'œil nu par tous les ouvriers, paysans, marxistes originaires des pays du tiers monde, par tous les vrais internationalistes. Nous sommes tous et toutes adversaires du « surinvestissement ». de la gigantomanie, de l'« industrialisation à outrance » stalinienne et poststalinienne, qui représentent dans une très vaste mesure des depenses de ressources matérielles en pure perte, manifestement contraires aux intérêts de la classe ouvrière. Mais nous ne sommes pas adversaires de l'industrialisation accélérée en tant que telle dans ces pays, à commencer par celle qui s'imposait en Russie après la révolution d'Octobre.

Rejeter cette industrialisation en tant que telle, cela signifierait non seulement rejeter toute l'orientation de politique économique à court et à moyen terme de Lénine. de Trotsky et de l'Opposition de gauche à partir de 1923. Cela signifierait surtout condamner ces pays à patauger littéralement dans la barbarie, en attendant la victoire de la révolution mondiale. Mais quand celle-ci interviendrait-elle ? Après cinq ans ? Après dix ans ? Après vingt ans ? Après trente ans ? Qui le sait ? Faut-il entre-temps se croiser les bras et tolérer passivement l'intolérable ?

SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 87

Quand nous disons barbarie intolérable, nous savons de quoi nous parlons. Le sous-développement fait mourir chaque année douze millions d'enfants dans le tiers monde. Combien d'enfants mourraient chaque année si on développait ces pays par l'industrialisation sur la base d'une économie socialisée démocratiquement gérée ? Le Generalplan Ost de l'imperialisme allemand sous direction nazie prévoyait l'assassinat de cent millions de personnes en Europe centrale et orientale: ne fallait-il pas créer les conditions pour pouvoir y résister avec succes. notamment par le développement d'une puissante industrie dans et au-dela de l'Oural ? En rejetant l'analyse des proportions (c'est cela la différence entre l'industrialisation accélérée indispensable et l'industrialisation à outrance disproportionnée, gaspilleuse, destructrice). c'est-à-dire en rompant avec la pensée dialectique, les camarades du SWP se placent d'ailleurs dans une position impossible par rapport à leurs propres objectifs.

Admettons qu'un jour ils réussissent à diriger la classe ouvrière britannique vers la prise du pouvoir. Quel type de société surgira de cette révolution victorieuse ?

Une société socialiste ? Les camarades du SWP sont-ils brusquement convertis à l'utopie réactionnaire du socialisme dans un seul pays? Une société capitaliste d'Etat sous « la pression de la concurrence du marché mondial ». que leur pouvoir ouvrier dans la seule Grande-Bretagne n'aurait guère supprime ? Seraient-ils donc condamnés à travailler « pour le roi de Prusse »? Une société socialiste. du fait que la révolution britannique s'étendrait immédiatement au reste du monde? Mais si cela ne se produit pas, ou du moins pas dans les très courts délais. cette société britannique ne serait-elle pas bel et bien une société de transition entre le capitalisme et le socialisme, que de commun accord tous les travailleurs avances. tous les communistes/socialistes essaieraient de sauvegarder des dangers de bureaucratisation, sans pouvoir les éliminer intégralement ? A quoi sert de rejeter ce concept qu'on sera bien obligé d'appliquer ? Et l'ampleur du fonds d'accumulation. tant productive qu'improductive. ne correspondrait-elle dans ce cas du moins partiellement, à la nécessité d'investir pour satisfaire les besoins des masses et defendre l'environnement.

Réduire toute cette problématique complexe à la simple question de la « pression du marché mondial » ne serait-ce pas paralysant. littéralement suicidaire. pour le SWP. pour toute révolution britannique victorieuse ?

Dans le monde imparfait dans lequel nous vivons. il est impossible de s'y retrouver et d'agir de manière révolutionnaire sans utiliser les catégories de « transition », de « programme de transition ». de « revendications transitoires ». de « société de transition ». Le tout ou rien bouche la vue. Il empêche aussi l'action révolutionnaire un tant soit peu efficace.

Le caractère spécifique de la bureaucratie sovietique

La bureaucratie soviétique se caractériserait. selon Cliff et Harman. par une tendance à la production à outrance de moyens de production. la tendance à la « production pour la production ». Ils s'insurgent contre l'idée qu'ils nous attri- buent. selon laquelle le développement économique de l'URSS serait dominé par la production de biens de consommation (de biens de luxe) pour la bureaucratie.

Nous n'avons jamais défendu une telle thèse outrancière. Dans aucune société. y compris la société esclavagiste ou la société féodale. l'accroissement de la consommation improductive des classes en couches dominantes qui est la motivation fondamentale de leur activité, n'explique ni ne résume la dynamique économique de l'ensemble.

Pour pouvoir conserver et étendre ses privilèges, la bureaucratie soviétique de même que toute classe ou couche dominante doit développer jusqu'à un certain point l'économie dans son ensemble. Lorsqu'il n'y a pas d'usines automobiles. trois millions de bureaucrates moyens et supérieurs ne peuvent pas acquérir des voitures. Lorsqu'il n'y a pas assez d'acier, d'énergie éléctrique, de minerai de fer. on ne peut pas développer cette industrie-la de manière satisfaisante.

On pourrait, il est vrai essayer d'importer tous ces biens. Mais pour ce faire, il faut obtenir les ressources par l'exportation. c'est-à-dire se soumettre à la domination de la loi de la valeur et du marché mondial. Et dans ce contexte-là un pays sous-développé reste, pour l'essentiel. un pays sous-développé. c'est-à-dire ne peut pas s'industrialiser au-delà d'une certaine limite. ni acheter suffisamment de voitures automobiles.

C'est précisement pour échapper à cette contrainte-là, c'est-à-dire pour échapper a la pression du marche mondial, que la bureaucratie soviétique a provoqué un processus de « surindustrialisation » en URSS. Autrement, elle n'aurait pas pu défendre, consolider, étendre, son pouvoir et ses privilèges de la manière spectaculaire qu'elle le fit à partir de 1928.

C'est dans ce sens qu'il faut comprendre la lutte socio-économique qui se déroule en URSS depuis plus de soixante ans comme une lutte triangulaire et non bipartite (« entre le capital et le travail »). Au cours des crises les plus graves qui ont secoué la société soviétique et le pouvoir de la bureaucratie, celle de 1928-1933, celle de 1941-1944 et celle de 1945-1948. la bureaucratie a chaque fois frappé à la fois la bourgeoisie et la classe ouvrière. Dans les pays d'Europe orientale. elle a fait de même. Elle n'a pas simplement « surexploité la classe ouvrière », elle a aussi exproprié la bourgeoisie. Elle a joué un róle historique autonome

Le vrai débat théorique porte sur la durée et les limites de cette autonomie. Pour les partisans de la théorie du « collectivisme bureaucratique ». cette autonomie est identique à celle de n'importe quelle classe dominante dans l'histoire Pour Trotsky et pour nous, elle est beaucoup plus limitée, et dans le temps et de par son ampleur. Mais elle n'en reste pas moins réelle, beaucoup plus réelle que la plupart des marxistes ne l'avaient pensée possible avant 1927.

Continuer à le nier aujourd'hui, c'est se rendre impuissant à expliquer ce qui est réellement arrivé en URSS depuis cette année-là.

Aujourd'hui, la quatrième grande crise de son histoire se développe dans l'URSS bureaucratisée. Nous verrons si ce combat triangulaire y persistera (nous le croyons). ou si. comme pas mal de commentateurs et de tendances le postulent. la nomemklatura passera avec armes et bagages dans le camp de la bourgeoisie

SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 89 internationale dont elle deviendra l'associée (mineure, très mineure : voyez la RDA !) sur place.

Mais quoi qu'il en soit. dans toute cette lutte sociale complexe. il faut distinguer le but et les moyens, la motivation fondamentale. les moyens de réaliser ces buts. et les résultats objectifs de l'interaction entre le but et les moyens. Et la. la conclusion s'impose. conforme d'ailleurs à une définition de Marx : seule la bourgeoisie fouettée par la concurrence a un intérêt durable. permanent à étendre la production. Toutes les classes dominantes précapitalistes (et nous ajouterions : de même la caste bureaucratique) qui ne subissent pas cette pression constante. ne manifestent pas cette tendance.

Aussi longtemps que la pénurie de biens de consommation assoiffa les bureaucrates, ils étaient en effet, des fanatiques de l'accumulation de la « production pour la production ». du « progrès technologique » (comme le sont aujourd hui encore des fractions de la « bureaucratie moyenne ». assoiffees par le desir d'accéder au niveau de vie des ruppies américains). Mais à partir du moment où la nomenklatura avait atteint en gros un niveau de consommation satisfaisant (« Oú le socialisme était réalisé pour elle »). cette soif a commencé à s'éteindre. Le «fanatisme productivisme » a dépéri. L'indifférence à l'égard de la croissance s'est installée. On a abouti à ce que l'ancien premier-ministre stalinien hongrois Hegedus a correctement appele « l'irresponsabilité generalisee ».

C'est ce qui explique aussi pourquoi. contrairement aux entrepreneurs capitalistes. les directeurs soviétiques cèdent presque toujours et quasi automatiquement aux revendications ouvrières au sein de l'entreprise. c'est que justement qu'aucune pression de la concurrence ne les oblige à « extorquer le maximum de surtravail » aux ouvriers. La seule pression qu'ils subissent. c'est celle de ne pas « avoir d'histoire » pour la réalisation du plan. C'est pour les obliger à changer fondamentalement ce comportement que Gorbatchev et les siens essayent d'introduire toutes les réformes technocratiques de la perestroïka. Mais les plus conséquents partisans de la perestroika et de la « liberalisation economique » a outrance. à l'Est comme à l'Ouest, ont bien compris qu'une telle « réforme de structure » est irréalisable sans un retour massit a la propriété privee.

Sans la concurrence et la motivation de l'accumulation privée qui en découle. les bureaucrates a l'Est ne se comporteront pas fondamentalement comme des entrepreneurs capitalistes. Dans le meilleur des cas. ils se comporteront comme des gangsters essayant de « legaliser » le vol et l'extorsion (« tring to go legit » en anglais). Et sur la voie de cette privatisation. qui impliquerait en URSS quinze à vingt millions de chômeurs sinon plus. il leur faudra briser la resistance de la classe ouvriere.

Cela confirme la réalité d'une « lutte triangulaire ». Cela confirme qu'après tout, les travailleurs ont au moins deux « conquêtes d'Octobre » à défendre : plus d'un demi-siècle de piein emploi ininterrompu (ce qui n'a jamais existe et n'existera jamais en régime capitaliste) et la suppression de la propriété privée des grands moyens de production. sans laquelle ce plein emploi est irréalisable.

En identifiant de manière dogmatique et irréaliste la bureaucratie avec une «classe capitaliste », les camarades du SWP sont incapables de saisir ce qu'il y a de spécifique dans la bureaucratie soviétique, mieux dans toute bureaucratie dans l'histoire. La bureaucratie se distingue de la classe bourgeoise, comme d'aileurs de toutes les classes dominantes dans l'histoire, par le fait que les revenus (la part du surproduit social) de ces classes est variable, alors que le revenu des bureaucrates est fixe. Les profits annuels de la bourgeoisie dépendent des fluctuations annuelles du profit et de la production. La rente féodale annuelle dépendait des fluctuations annuelles des récoltes. Les revenus annuels des bureaucrates dépendent de leur place dans la hiérarchie. Si cette place ne change pas, les revenus ne changent pas, sauf marginalement.

De là tout le conservatisme, l'inertie, « l'irresponsabilité » de la bureaucratie, en opposition flagrante avec le comportement de l'entrepreneur capitaliste. Celui-ci se comporte autrement non pas parce qu'il est « plus agressif». ou plus « rationnel ». « meilleur » ou « pire » que le bureaucrate, plus « individualiste » ou plus « égoïste ». Il se comporte autrement parce que du fait de la concurrence capitaliste, la lutte pour la répartition de la masse de plus-value et des profits n'est jamais éliminée parce que sa part n'est jamais assurée. S'il trébuche sur la voie du « progrès technologique », ou de « l'organisation du travail », cela se traduit inévitablement par une chute de sa part, sinon par la banqueroute.

Rien de ce qui a été révélé de la réalité de l'économie soviétique depuis le début de la glasnost n'est compréhensible à la lumière des mythes du « capitalisme d'Etat » qui ne sont que le revers de la médaille stalinienne sur les « succès de l'industrialisation socialiste ». Tout est parfaitement explicable à la lumière de l'analyse de Trotsky et de la Iv° Internationale, de l'analyse de la société et de l'économie soviétiques et de l'analyse de la spécificité de la bureaucratie soviétique qui la sous-tend.

Harman affirme qu'on n'a jamais vu dans l'histoire une fraction de la classe productrice tournée vers I'« extorsion maximum de surtravail » des producteurs eux-mêmes. Sans aucun doute, la bureaucratie soviétique est un phénomène historique nouveau, sans précédent. Mais la révolution d'Octobre et la création de l'Etat ouvrier russe étaient elles-aussi des phénomènes nouveaux, sans précédent historique (la Commune de Paris a vécu moins d'un an). Qu'un développement historique nouveau ait des sous-produits nouveaux et imprévus ne doit pas surprendre un esprit scientifique non dogmatique.

Passons sur la question de I'« extorsion maximum de surtravail ». La part de la consommation ouvrière (pas celle de la consommation des ouvriers et des classes moyennes réunies : ces dernières consomment dix fois plus que les ouvriers dans ce pays et y représentent près de 20 % de la population) est bien supérieure en URSS à ce qu'elle est au Brésil, pour ne prendre que cet exemple d'un pays engagé dans l'industrialisation accélérée.

Rappelons, par simple analogie (analogie n'est pas identité ; mais c'est quand même une analogie), que. pour tout socialiste ou syndicaliste de 1848 ou de 1880. l'idée d'une direction de parti socialiste ou de syndicat contre-révolutionnaire, agissant de manière à accroître objectivement l'«extorsion de surtravail des producteurs », aurait paru littéralement impensable. Or. c'est ce que font les dirigeants sociaux-démocrate depuis 1914, les dirigeants d'un grand nombre de

SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 91 syndicats depuis la même date, sinon depuis une date antérieure. Faut-il pour autant refuser d'appeler les partis sociaux-démocrates des partis ouvriers ? Sont-ils devenus des partis bourgeois, identiques aux conservateurs ou aux liberaux ? Peut-on faire de la politique de classe en Europe et au Japon en disant qu'il ne faut pas defendre ces partis contre les tentatives de la bourgeoisie de les affaiblir, voire périodiquement de les éliminer ?

Faut-il considérer les syndicats de masse dirigés par les traitres réformistes comme des syndicats patronaux ? Les ultra-gauches défendent ces thèses absurdes depuis belle lurette. Les camarades du SWP les recusent pour la Grande-Bretagne. Mais, s'il est concevable de défendre contre le fascisme le SPD dirigé par Noske. assassin de Kari et de Rosa, pourquoi serait-il « inconcevable » de detendre l'URSS contre l'impérialisme ?

Chris Harman trouve que deux constatations que nous faisons successivement au sujet de la bureaucratie sont incompatibles l'une avec l'autre : la constatation que la bureaucratie n'est pas une classe dominante, et la constatation qu'elle contrôle et répartit pour l'essentiel le surproduit social en URSS. Mais cette incompatibilité reflète de nouveau une maniere de penser formaliste, schematique. dogmatiquesimpliste.

Il y a eu de nombreux cas dans l'histoire où des couches sociales déterminées contrôlaient et répartissaient l'essentiel du surproduit social. sans constituer la classe dominante. Car une classe dominante implique l'appropriation du surproduit social, qui n'est pas nécessairement identique au contrôle de sa répartition.

Les mandarins dans l'empire chinois classique ou la bureaucratie impériale dans le bas-empire romain contrôlerent pour l'essentiel la centralisation et la répartition du surproduit social. Ils n'étaient pourtant pas la classe dominante dans ces deux sociétés-là. parce qu'ils ne s'approprièrent guère la majeure partie de ce surproduit.

A la fin du III° Reich, la bureaucratie nazie-militaire contrólait certainement la répartition du produit social. mais elle n'était point la classe dominante car l'essentiel de ce surproduit social continua à être approprié par la classe dominante capitaliste. La suite des événements a démontré qui était le maitre et qui n'était qu'un agent d'exécution. apparemment tout-puissant.

La suite des événements démontrera de mème que la bureaucratie soviétique ne pourra s'ériger en classe dominante qu'en s'appropriant le surproduit social et les moyens de le produire, c'est-à-dire en se transformant en capitalistes « ancien modèle » propriétaires d'une bonne partie des grands moyens de prodution.

Une crainte qui s'est avérée sans fondement Lorsqu'il a décidé de rompre avec l'interprétation de la société soviétique formulée par Trotsky et défendue par la IV° Internationale. Tony Cliff a avance la prédiction que continuer à appeler l'URSS un Etat ouvrier bureaucratiquement dégénéré conduirait les adeptes de cette thèse à capituler devant le stalinisme. et notamment à se ranger du côté de la bureaucratie contre les travailleurs au cas où ceux-ci se soulèveraient contre elle (rappelons au passage que nous avions prédit de tels soulèvements des la mort de Staline. sinon des 1948...)

La suite des événements a démontré que cette prédiction était sans fondement. Ni la IV° Internationale, ni aucune de ses sections. ni aucun de ses cadres représentatifs ne se sont alignés, ne fût-ce qu'une seule fois. « du côté de la bureaucratie contre les masses soulevees ». Nous avons tous appuye a cent pour cent le soulèvement ouvrier en RDA en 1953, la révolution hongroise de 1956, les travailleurs polonais pendant la même année, le Printemps de Prague de 1968-1969. l'essor de Solidarnosc en 1980-1981 et. par la suite, sa lutte contre le coup d'Etat militaire de Jaruzelsky, les soulèvements en Europe de l'Est en 1989...

Chris Harman le reconnait d'ailleurs. Il se replie, gêné, sur l'affirmation que nous aurions tout de même exprimé notre « préférence » à la voie de réformes à la Gomulka en 1956 par rapport à la voie révolutionnaire hongroise. C'est une calomnie. Harman ne pourra appuyer cette accusation grossiere par aucune citation. Nous avons été et nous sommes restés partisans d'une révolution politique - une révolution qui signifie action indépendante et auto-organisation des très larges masses - depuis que nous avons commencé à participer aux débats sur la « nature de l'URSS », c'est-à-dire depuis 1945-1946. Nous n'avons jamais bougé d'un iota de cette position.

Ensuite. parce qu'en URSS, en Europe orientale, en Chine, à Cuba, au Nicaragua, le seul conflit socio-politique qui s'est produit au cours des cinquante dernières années n'est pas le conflit entre les masses et la bureaucratie. Il y eut aussi des conflits entre d'une part ces Etats et les masses des ces pays et. d'autre part, les puissances impérialistes. Dans ces conflits. la théorie du capitalisme d'Etat ne sert point de guide, c'est le moins qu'on puisse dire. Si on veut en épouser la logique interne, on devrait considérer ces conflits-là en bonne partie comme des conflits interimpérialistes, d'où découlerait une attitude d'abstention dite du « troisième camp » (c'est l'attitude que Cliff adopta dans la guerre de Corée et qu'au moins certains de ses adeptes étaient tentés d'adopter dans le conflit de la baie des Cochons). Lors de la guerre du Viêt-nam, il est vrai qu'il adopta une position plus correcte, mais en contradiction flagrante avec la logique de la théorie du « capitalisme d'Etat ».

Les masses populaires de ces pays-là, à commencer par les masses ouvrières. ne sont pas neutres dans ces conflits. Elles se sont alignées contre l'impérialisme, indépendamment de la haine qu'elles vouaient à Staline et à ses successeurs. Elles ont appliqué en pratique la ligne de Trotsky de défense militaire de l'URSS (et des autres Etats ouvriers bureaucratisés) contre l'impérialisme. Elles l'ont fait en URSS : elles l'ont fait en Yougoslavie ; elles l'ont fait en Chine : elles l'ont fait au Viêt-nam : elles l'ont fait à Cuba : elles l'ont fait au Nicaragua. Dans ces confrontations-là, qui concernaient des dizaines de millions d'ouvriers, l'attitude des adeptes de la théorie du « capitalisme d'Etat » était dans le meilleur des cas confuse et contradictoire, dans le pire des cas carrément contre-révolutionnaire. Si les travailleurs soviétiques avaient par malheur suivi ces mauvais guides, aucun d'entre

SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 93 nous ne serait en vie aujourd'hui, aucune organisation ouvrière autonome n'existerait en Europe. sinon sur plusieurs continents. La barbarie nazie triomphante en URSS les aurait toutes exterminées.

Le cercle vicieux du sectarisme

Depuis sa naissance. le courant dirigé par Tony Cliff. et dont le SWP est issu. considère comme sa tâche principale de propager la théorie du « capitalisme l'Etat ». C'est la caractéristique typique d'une secte. telle que Marx l'a définie : justifier sa propre existence en martelant un principe particulier comme son point d'honneur.

Ce dérapage sectaire a une logique propre à laquelle il est presque impossible d'échapper. En Grande-Bretagne même. les camarades du SWP ont été en partie protégés des manifestations les plus extrêmes du sectarisme de par leur implantation réelle dans la classe ouvrière et de par l'ampleur de leur organisation : agir sous l'œil critique de milliers de personnes ne permet pas n'importe quelle frasque irresponsable.

Mais, même en Grande-Bretagne. la tournure d'esprit sectaire a fait et continue à faire des ravages pour le SWP. notamment dans la manière dont il aborde les mouvements de masse qu'il considère comme « non prolétariens " et qu'il baptise allegrement de « petits-bourgeois ». Cela relève de la même pensée et de la même méthodologie incapable de saisir le développement combiné. les phénomènes de transition, notamment dans le domaine de la conscience de classe. la méme attitude du « tout ou rien » qui est à la base de la théorie du « capitalisme d'Etat ".

Autrement graves sont cependant les ravages du sectarisme dans le comportement international du SWP. La théorie du capitalisme d'Etat le rend pratiquement impuissant à saisir toute la dynamique progressiste des mouvements de masse anti-imperialistes dans les pays du tiers monde. Ces mouvements ne peuvent en effet. d'après elle, aboutir qu'à créer de nouveaux Etats de « capitalisme d'Etat ". Leur dynamique est foncièrement « nationaliste ». Appuyer à fond la lutte anti-impérialiste tout en luttant pour l'indépendance de classe politique du prolétariat : lutter pour l'hégémonie prolétarienne au sein de ce mouvement: s'efforcer d'assurer la transcroissance de la solution des tâches nationales-démocratiques de la révolution vers un debut de solution de tâches prolétariennes-socialistes : toute la stratégie de révolution permanente est en fait rejetée ou réduite à peu de choses pour la direction du SWP

Dans les pays impérialistes en dehors de la Grande-Bretagne. les adeptes du SWP se contentent pour l'essentiel de constituer des groupuscules propageant la théorie du capitalisme d'Etat. incapables. ne füt-ce que par leur dimension minuscule, d'intervenir dans la lutte de classe réelle. Les intéréts de secte prennent le dessus sur l'intérét de classe. Il n'en va d'ailleurs pas autrement dans les Etats d'Europe orientale en pleine ébullition politique et sociale.

Dans le Manifeste communiste. Marx et Engels ont donne la definition classique des tâches des communistes : « Ils n'ont point d'intéréts qui les séparent de l'ensemble du prolétariat. Ils n'établissent pas de principes particuliers [dans l'édition anglaise de 1888. Engels avait préféré insérer "de principes sectaires "] sur lesquels ils roudraient modeler le mouvement ouvrier. Les communistes ne se distinguent des autres partis ouriers que sur deux points: 1. Dans les differentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité. Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pars, la fraction qui stimule toutes les autres; theoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien. »

L'" intelligence des conditions de la marche et des fins générales du mouvement proletarien » du SWP ne se distingue en rien de celle des marxistes révolutionnaires en general: conquête du pouvoir par le prolétariat auto-organisé en conseils démocratiquement élus, avec système pluripartidaire, en vue de la construction internationale d'une société sans classes. Mais. au lieu d'en tirer la conclusion évidente qu'une organisation séparée de state caps ne se justifie en rien dans ces pays : que la táche de tout révolutionnaire y est celle d'aider les travailleurs d'avant-garde et les intellectuels qui les rejoignent à se battre sur deux fronts, contre la bureaucratie et contre les forces restaurationnistes: au lieu de défendre ces intérêts du prolétariat dans sa totalité. ce qui réclame avant tout la (re)conquête difficile, très difficile, de l'indépendance de classe, les adeptes du SWP concentrent leur effort sur la tentative de susciter une différenciation artificielle avec tous les autres courants révolutionnaires, exclusivement fondée sur l'acceptation du dogme du « capitalisme d'Etat ». point d'honneur de secte.

Cela ne peut que renforcer l'image des marxistes révolutionnaires comme des dogmatiques scholastiques. des « diviseurs » incorrigibles, image que les staliniens d'abord. les neo-staliniens et néo-sociaux-démocrates ensuite, ont systématiquement répandue dans ces pays pour combattre les marxistes révolutionnaires (aujourd'hui. de plus en plus. le marxisme tout court). Cette image sert de repoussoir. Elle affaiblit la possibilité. réelle et considérable, de faire des marxistes révolutionnaires dans ces pays non des fondateurs de secte. mais le pôle de regroupement principal de la gauche militante au sein du mouvement ouvrier en voie de reconstitution.

Cet effet néfaste restera heureusement limité, et de par la force théorique. politique et organisationnelle deja acquise par la IV° Internationale. dont le rayonnement est autrement réel que l'influence du SWP. et de par l'intelligence et l'expérience progressivement accumulées des meilleures forces socialistes autochtones qui surgissent dans ces pays. Mais le róle joué par le SWP y illustre bien les implications néfastes du sectarisme.

Ce sectarisme a rendu le SWP incapable de réaliser un progrès quelconque sur la voie de la construction d'une organisation internationale. Les sectes ne peuvent s'associer qu'avec des mini-sectes qu'elles contrôlent étroitement. Organisationnellement. le sectarisme est incapable d'associer des organisations révolutionnaires

SUR LE « CAPITALISME D'ETAT » 95 substantielles autonomes dans un nombre important de pays. Politiquement. le sectarisme du SWP interdit cette possibilité par l'incompréhension du processus réel de lutte des masses dans la plupart des pays du monde. Le SWP est donc pour l'essentiel une organisation nationale-communiste. qui s'efforce en vain de donner le change à ce sujet à ses membres en essayant de créer des groupuscules dans quelques pays.

A ce propos également. le bilan après quarante années d'expérience est sans appel. La IV° Internationale est réelle et existe comme seule organisation mondiale. Elle est certes encore petite. trop petite. encore loin d'une internationale révolutionnaire de masse pour laquelle elle œuvre et de laquelle elle ne sera qu'une composante. Mais elle est beaucoup plus forte qu'en 1938 ou qu'en 1948. et en nombre. et en implantation dans les entreprises et les syndicats. et en extension géographique. Elle existe dans une cinquantaine de pays. Une partie de ses sections et organisations sympathisantes jouent un róle réel. et reconnu de tous, dans le mouvement ouvrier et le mouvement de masse de leurs pays respectifs. Elle agit et continuera à agir de manière non sectaire. sur la base des commandements du Manifeste communiste cités plus haut.

Elle peut le faire parce qu'elle représente le seul courant du mouvement ouvrier international qui assume la défense intransigeante et inconditionnelle des intérèts des travailleurs et de tout(e)s les opprimé(e)s dans les trois secteurs de la révolution (de la réalité) mondiale - les pays impérialistes. les pays sous dictature bureaucratique et les pays dits du tiers monde - sans subordonner nulle part cette défense à de prétendues « priorités ».

C'est cela qui permet la construction simultanée d'organisations révolutionnaires nationales et d'une organisation révolutionnaire internationale. Une compréhension correcte de ce qui s'est passé et de ce qui se passe en URSS. dans les pays du tiers monde et dans le mouvement ouvrier organisé des pays impérialistes. compréhension fondée sur la théorie de la révolution permanente. sur l'explication trotskyste du stalinisme. sur le Programme de transition et sur la « dialectique des trois secteurs de la révolution mondiale » s'est avérée opérationnelle et efficace dans ce sens.

21 juillet 1990 1. Bordiga. qui prona une version de la théorie du « capitalisme d'Etat " existant en URSS diffèrente de celle de Cliff. affirma. lui. qu'une crise générale de surproduction allait se produire dans ce pays. Il annonça même l'année exacte de son eclatement. L'année est venue. Elle est depuis longtemps passée. La crise générale de surproduction en URSS se laisse toujours attendre...

2. Les camarades du SWP n'avaient point prévu les crises de surproduction de 1974-1975 et 1980-1982. Nous les avions prédites pratiquement pour la date où elles se sont declarées.

3. Autre chose est de savoir quel délai est nécessaire pour que ce processus ait une chance d'aboutir.

4. Voir l'affirmation parfaitement claire à ce propos de Trotsky dans « L'économie soviétique en danger » (1932).

5. Mieux vaudrait d'ailleurs dire triple ou quadruple système des prix, car il faut tenir compte des prix du marche noir et des « prix » (avantages comparatifs) du « marche gris » (échanges de services en nature).

6.Il faut y rajouter. à partir de 1925-1928. le poids croissant du mouvement de liberation de masse dans les pays coloniaux et semi-coloniaux.

7. Aganbeguian affirme qu'il y aurait eu une année de baisse absolue de la production sous Brejnev. L'affirmation est contredite par toutes les autres sources.

8. Des monopoles absolus et permanents sont irréalisables en régime capitaliste. Le seul ecart entre leur taux de profit et celui des autres branches attire inevitablement d'autres capitaux vers le secteur ainsi monopolisé.

9. On sait que c'est la la these des lambertistes. 10. Nous avons développe cette idée dans tout un chapitre du Troisième Age du capitalisme.

11. C'est le « noyau rationnel » des théories keynésiennes et néo-keynésiennes, pour le reste globalement erronees.

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