Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 36

L'Opposition unifiée (1926-1927)

Pierre Broué · Quatrième Internationale, n° 36 · avril-juillet 1990 · p. 11-18 · 3 416 mots

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La lutte de l'Opposition unifiée contre l'appareil stalinien à l'intérieur du PCUS est l'un des épisodes décisifs de ce que trop d'auteurs appellent encore « la lutte pour la succession de Lénine » et qui est en fait l'épisode principale de la lutte entre l'appareil - c'est-à-dire la bureaucratie au sens politique et social - et le parti avec ses ouvriers avances et sa tradition révolutionnaire.

Nous savons maintenant que l'Opposition de 1923 avait continué à exister en tant que réseau de sympathisants. Nous savons également que les membres de l'Opposition ouvrière, du groupe du centralisme démocratique. c'est-à-dire les « décistes », et les opposants « nationaux ». par exemple les communistes géorgiens, poursuivaient une certaine activité.

Le nouveau, c'est l'apparition à la fin de 1925 de ce qu'on a appelé la « Nouvelle Opposition », l'Opposition de Leningrad dirigée par Zinovier et Kamenev. J'ai discuté dans ma biographie de Trotsky l'origine du bloc entre la « Nouvelle Opposition » et l'Opposition de 1923, autrement dit entre Zinovier-

Kamenev et Trotsky. J'ai rejeté la version donnée dans sa fameuse trilogie par Isaac Deutscher sur la base d'une mauvaise interprétation d'un prétendu « discours » de Zaloutsky qui ne fut qu'une conversation privée.

Selon ses archives, Trotsky fut d'abord très prudent avec la Nouvelle Opposition qui exprimait la politique d'un appareil de Leningrad, pas moins brutal et autoritaire qui celui de l'Union. Il admit cependant que cet appareil exprimait aussi bien que de façon déformée, les aspirations des ouvriers de l'ancienne capitale qu'il avait auparavant muselés. La question se posa différemment après la purge de Leningrad par les staliniens. Zinoviev et Kamenev n'étaient plus les « patrons » d'un appareil bureaucratique, mais les membres d'une minorité persécutée par l'appareil. Une alliance avec eux devenait possible.

Non sans problèmes. La sympathie des « trotskystes » de Leningrad durant la purge n'allait pas à Zinoviev mais à ceux qui menaient la purge derrière le nouveau patron, S. M. Kirov, qu'ils appuyaient dans le « groupes d'initiative ». Les rangs des trotskystes en-dehors de Leningrad étaient profondément divisés. Radek et Antonov-Ovseenko préconisaient une alliance avec Staline qu'ils tenaient pour un mal moindre que Zinoviev. Après la purge de l'appareil de Leningrad, Serebriakov insista pour une alliance avec ces gens qui exprimaient bon gré mal gré les besoins des ouvriers de Leningrad, un argument très fort pour Trotsky. Sergei Mratchkovsky, quant à lui, s'opposait à toute alliance disant : « Staline nous trahira et Zinoviev capitulera. »

L'alliance se fit en définitive avec Zinoviev et Kamenev. Les trotskystes de Leningrad grognèrent, Victor Serge alla voir les dirigeants de Moscou : Smilga et Préobrajensky furent envoyés à Leningrad. Mais finalement l'alliance se réalisa au sommet parce que les dirigeants étaient réellement d'accord sur les plus importants des points à l'ordre du jour et parce que Zinoviev et Kamenev, anxieux de le gagner, offrirent à Trotsky des concessions inattendues, comme la confession de leurs manœuvres bureaucratiques durant le débat de 1923 et la reconnaissance que Trotksy avait eu raison sur toutes les questions de principe, particulièrement sur ['«oppression de l'appareil bureaucratique ». Trotsky allait commenter : « il était presque impossible de ne pas faire un bloc avec eux ».

Il a dû être plus facile de trouver un accord avec les oppositions moins importantes, Opposition ouvrière, décistes et groupe géorgien, car ce fut très vite réalisé. L'Opposition unifiée était née.

Les hommes

Trois des cinq dirigeants incontestables du parti, Zinoviev, Kamenev et Trotsky étaient membres de l'Opposition. Celle-ci pouvait apparaitre même comme une sorte d'alliance des « vieux bolcheviks » contre Staline et Boukharine, un peu marginaux. Si on ajoute N. N. Kroupskaïa, la veuve de Lénine, il devient tout à fait clair que ceux qui avaient été les plus proches de Lénine non seulement au cours des dernières années, mais, à l'exception de Trotsky, pendant sa vie entière, étaient dans les rangs de l'Opposition.

Plus encore, on trouve dans les rangs de l'Opposition des gens qui étaient non seulement de « vieux bolcheviks », mais des révolutionnaires et pas des administrateurs. Il est bien entrendu naturel que d'importants chefs et commissaires de l'Armée rouge se soient rangés du côté de l'Opposition. Mais ce ne pouvait être du fait de la seule influence de Trotsky dans les cadres militaires du parti. Par exemple, I. T. Smilga, qui avait eu de sérieux conflits avec Trotsky pendant la guerre civile, se rangea pourtant du côté de l'Opposition. En fait, les principaux dirigeants politico-militaires en étaient, avec leur immense prestige, N. I. Mouralov, héros des combats de Moscou en 1905 et 1917, S. V. Mratchkovsky, né en prison, I. N. Smirnov, mécanicien des chemins de fer devenu commissaire d'armée, « la conscience du parti » selon Lénine, et tant d'autres, anciens officiers ou commissaires venus de leurs usines ou de leurs éconles construire l'Armée rouge et combattre des gardes blancs.

L.S. Sosnovsky était de loin le plus populaire des journalistes bolcheviques et ses attaques contre la bureaucratie dans les colonnes de la Pravda etaient tres largement lues et approuvées par nombre d'ouvriers notamment. Du fait de leur attitude face aux puissances étrangères, quelques diplomates sovietiques, tous militants des années durant, étaient très connus: ainsi A. A. Joffe, premier ambassadeur à Berlin, N. V. Krestinsky, également ambassadeur et ancien secrétaire du parti, Khristian Georgévitch Rakovsky enfin, prestigieuse figure de socialiste européen, ancien président du conseil des commissaires du peuple d'Ukraine et ambassadeur à Londres puis Paris.

Préobrajensky et Serebriakov avaient également été secrétaires du parti. Tous deux avaient été dans l'Armée rouge. Tous deux étaient économistes ; Smilga dirigeait l'Institut Plekhanov d'économie nationale, Radek était recteur de l'Universite Sun Yat-sen. Smilga etait vice-président du Gosplan, Piatakov vice-president du sovnarkhoz de l'URSS et avait été un héros de la guerre civile, prédécesseur de Rakovsky à la tête du gouvernement ukrainien.

A. K. Voronsky était un des critiques littéraires les plus connus, très populaire chez les jeunes à cause de ses mémoires de « vieux bolchevik ». Nous pourrions poursuivre avec toutes les autres composantes de l'Opposition unifiée, de la vieille garde Leningrad du « comité de Petersbourg », jusqu'à T. V. Sapronov, de Vladimir Smirnov à Alexandra Kollontaï et Chliapnikov, sans oublier les communistes géorgiens, premiers compagnons d'armes et premières victimes de Staline, comme Mdivani, Kavtaradzé, M. N. Okoudjava.

Les gens de l'Opposition appartenaient à un type d'homme qui avaient lutté longtemps dans la clandestinité, puis milité dans les masses, dirigeant des manifestations et des soulèvements, chefs de l'Armée rouge ou de formations de partisans. Pratiquement aucun d'entre eux n'avait fait de carrière dans l'appareil du parti, et tous avaient passé la guerre civile au front. De façon plus générale, l'Opposition unifiée était largement ce qu'elle voulait être, une opposition ouvrière. A Leningrad, les cadres autour de Zinoviev, avec Bakaiev, Evdokimov et autres, étaient de rudes ouvriers comme nombre de partisans de Trosky, depuis I. N. Smirnov et Beloborodov jusqu'aux travailleurs organisés des usines de Moscou,

Kharkov ou Odessa, dont nous ne connaissons la plupart du temps que le simple nom et avons pourtant le sentiment qu'ils ont été importants, les Petoukhov, Novikov et des dizaines d'autres.

Le Programme

Le Programme de l'Opposition unifiée fut exposé deux fois : d'abord dans l Déclaration des Treize, puis dans la plate-forme de l'Opposition, la première en

La Déclaration des Treize se bornait à des problèmes politiques contemporains concrets. Elle assurait que la crise provenait de la bureaucratisation qui imprégnait l'appareil ; elle essayait de montrer les conséquences de cette bureaucratisation dans des domaines comme le niveau de vie, les salaires, le ralentissement de l'industrialisation, les concessions aux paysans aisés et soulignait le parallèle avec la politique du Komintern, les récentes défaites et catastrophes.

Au cours de l'été 1927, dans le cours de la préparation du XV° Congrès du parti, quelques cent à deux cents membres du parti travaillèrent collectivement à l'élaboration d'un plate-forme qu'ils voulaient soumettre aux délégués lors du XV° Congrès : sa publication fut interdite.

La plate-forme exprimait l'idée que la catactéristique principale de la situation en URSS à cette date était la force et la croissance de forces sociales favorables à la restauration du capitalisme ; elle assurait que leur pression s'exprimait à travers la montée commune du « koulak », du « nepman » et du « bureaucrate », la sujétion du parti, la suppresion de la démocratie interne, l'affaiblissement de l'IC au travers du cours opportuniste suivi par exemple en Chine.

A ces forces sociales qui s'exprimaient dans la politique de l'appareil, l'Opposition voulait opposer sa propre politique, une « politique prolétarienne », à commencer par la fin des falsifications, calomnies et violences à l'intérieur du parti et l'exigence du rétablissement des règles démocratiques et de la vie intérieure du parti bolchevique, l'amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière, la résurrection des soviets, etc. Elle préconisait également une politique d'indépendance du PC chinois et appelait à rompre avec la politique suivie en Chine de soutien de l'armée et du gouvernement de Chang Kaishek et de soumission du Parti communiste au Guomindang.

L'objectif de cette « politique prolétarienne » était de mobiliser la classe ouvrière, l'ancienne et la nouvelle, et de renforcer, en vue de la lutte pour l'hégémonie dans le parti, son « noyau prolétarien ». Il semble que, même dans les débuts de l'Opposition unifiée, ses dirigeants n'excluaient pas théoriquement de faire une certaine propagande à l'extérieur du parti afin d'étendre leur influence sur les travailleurs sans-parti. Néanmoins, les préoccupations de l'Opposition étaient centrées sur la question de la lutte à l'intérieur du parti ; elle démentait catégoriquement les accusations de la direction, rejetait fermement les intentions qu'on lui prêtait de scissionner et de créer un nouveau parti. Il semble qu'un de leurs principaux objectifs, au moins au debut, ait été le remplacement de Staline au secrétariat général par Félix Dzerjinski qui était leur adversaire mais qu'ils estimaient honnéte.

Les étapes

Les dirigeants de l'Opposition furent les premiers à apparaitre publiquement en tant que tels, avec la Declaration des Treize qui ne comprenait que ceux des siens qui étaient membres du comité central ou de la commission central de contrôle.

Ils commencèrent ce qu'on peut appeler une « sortie ». d'abord prudemment et relativement lentement, puis « en masse ». Au début de l'automne, les oppositionnels reçurent des instructions pour sortir, c'est-à-dire pour s'exprimer publiquement dans leurs cellules sur les points en discussion et particulierement la répression qui avait frappé les premiers dirigeants oppositionnels avec I'« affaire Lachévitch » et les mesures contre Zinoviev. Puis, croyant que l'accueil favorable qu'ils avaient reçu dans certaines cellules importantes du centre prolétarien de Moscou en particulier, était un bon présage et une preuve de la sympathie qu'ils éveillaient, ils décidèrent une offensive à tout va, la première bataille devant être livrée à partir de la descente dans la cellule du parti de la gare de Riazan-Ouralsk des dirigeants de l'Opposition qui y obtinrent la majorité. Le lendemain, quand ils essayèrent d'agir de la même manière à l'usine d'aviation Aviopribor, ils furent mis en minorité et cela continua les jours suivants, partout où ils firent des descentes. Sous les cris menaçants d'une bande de gros bras organisés par l'appareil qui cassait les réunions et couvrait la voix des orateurs de l'Opposition, ils durent battre en retraite: les ouvriers avaient peur et s'inclinaient, modifiant leur vote pour conserver leur emploi ou leur logement. Trois jours plus tard, les dirigeants de l'Opposition commencèrent à négocier avec Staline pour obtenir une trêve. Leur « Déclaration de paix » du 16 octobre 1926 n'était pas à proprement parler une capitulation, mais un sérieux recul : ils n'étaient pas obligés de se rétracter comme on le dit et le croit souvent, mais ils durent désavouer des membres russes et étrangers engagés dans la voie de la fondation d'un « nouveau parti » et reconnaitre le caractère « fractionnel » de leur propre activité.

La « Déclaration de paix » fut une retraite, marquée par des pertes dont certaines politiquement importantes. le départ d'une partie des membres de l'Opposition ouvrière et des décistes, les uns et les autres gagnés à l'idée d'un « nouveau parti », le retrait de Kroupskaïa, la veuve de Lénine, brisée, sans aucun doute, par les menaces et le chantage de Staline.

Mais ce fut aussi le moment de la clarification. Le premier prétexte suffit à Staline pour rompre la trêve. Mais il était incapable à l'époque de museler totalement et partout les oppositionnels. Ses attaques contre l'Opposition « petitebourgeoise » provoquaient des réponses et un vrai débat sur le cœur du problème : socialisme dans un seul pays ou révolution mondiale. Une fois de plus, les discours de Trotsky ébranlaient le moral et les certitudes d'une partie des éléments de l'appareil regroupés derrière Staline. Quelques semaines plus tard, les développements en Chine mobiliserent de nouveau derrière les oppositionnels une fraction du parti, y compris de nombreux jeunes, dressés contre la désastreuse politique stalinienne en Chine.

Alors commença la troisième et dernière phase. L'Opposition unifiée, galvanisée par la défaite chinoise et l'écrasante responsabilité de la ligne Staline-Boukharine dans ce désastre, déclencha une offensive forcenée contre la direction. Staline, oblige de la réduire au silence, riposta par des mesures administratives, exilant les militants sous le prétexte de mutations, poursuivant par des exclusions d'abord individuelles, puis collectives. Le centre de gravité de la lutte se déplaça du débat politique aux mesures repressives, particulierement après la manifestation a la gare d'Iaroslavl à l'occassion du départ forcé de Smilga pour l'Extrême-Orient. Au plénum d'août 1927, la scission du parti semblait avoir été transférée au sein des deux fractions en lutte : Zinoviev et Kamenev commençaient à aspirer à une « unité » qui pouvait bien signifier leur capitulation et Trotsky devait manœuvrer pour les garder avec lui. En face, le camp de l'appareil était aussi profondément divisé et la résolution d'Ordjonikidzé le 9 août défiait ouvertement Staline puisqu'elle n'excluait pas Zinoviev et Trotsky.

Staline ne devait remporter finalement la victoire que grâce à l'intervention de la police politique et l'emploi de méthodes de provocation, faisant ainsi une pression maximale sur ses alliés réticents et commençant à les faire plier avant de les briser. Trotsky fut le seul qui put de temps en temps prendre la parole, notamment à une réunion de l'exécutif de l'IC. Mais c'est l'utilisation de la police et elle seule qui régla le conflit, ce qui fut fait avec la provocation de « l'officier de Wrangel », en fait un agent du GPU, l'affaire de l'imprimerie de la plate-forme de l'Opposition et son prétendu « complot militaire ». La victoire officielle vint avec l'echec, le 7 novembre, des manifestations organisées par l'Opposition : ce n'était pas réellement la victoire de la majorité de l'appareil du parti, mais celle de la police secrète aux mains de Staline sur le parti lui-même, lequel, comme on le sait, allait être finalement condamné à mort dans les années trente avec l'exécution de ses anciens dirigeants et cadres, même ex-staliniens, à l'époque de la grande purge.

Sa place dans l'histoire

Aussi deforme, censure, écrase, qu'il fut, le debat autour de la plate-forme de l'Opposition fut néamoins le dernier qui se déroula à l'intérieur du parti bolchevique, manifestation éclatante de sa mort en tant que parti révolutionnaire et de sa survie seulement comme instrument de la bureaucratie.

On peut ajouter que non seulement tous les membres de l'Opposition unifiée de 1926-1927, mais aussi une grande partie des pseudo-vainqueurs devaient être tués par ceux qui l'avaient vraiment emporté, Staline et l'OGPU. A cet égard, peu importe comme les victimes avaient lutte contre Staline : tous ont été condamnes a mort, ceux qui avaient capitule auparavant comme ceux qui avaient capitulé apres la « Déclaration de paix », les zinoviévistes comme les trotskystes dont ils s'étaient séparés fin 1927, les trotskystes qui avaient capitulé en 1929 comme ceux qui résistèrent jusqu'au bout en menant le combat de la « fraction bolchevik-léniniste » : tous étaient la chair et le sang du parti bolchevique.

L'historien doit finalement répondre à la question centrale des forces sociales à l'œuvre dans ce conflit qui n'était nullement une « guerre de succession ». Il est maintenant clair que Staline et les siens n'étaient pas favorables à une restauration du capitalisme mais surtout soucieux de conserver et d'élargir les privilèges des bureaucrates, et qu'ils n'ont pas hésité à frapper le koulak quand ils se sont estimés menacés par lui. A cet égard, on peut sans doute penser que Trotsky avait quelque peu sousestimé le danger représenté par la bureaucratie en tant que couche particulière avec ses intérêts et sa politique propres. Il semble, de plus, avoir aussi surestimé les forces proprement capitalistes dans le pays. Ce n'est que plus tard qu'il corrigea ces deux erreurs d'appréciation en reconnaissant que Thermidor n'était pas dans l'avenir, mais qu'il s'était déjà produit et que le transfert - ou usurpation — du pouvoir. de la classe ouvrière à la bureaucratie, sur la base de la propriété collective des moyens de production, avait déjà été réalisé en 1923, c'est-à-dire trois ans avant le début de l'Opposition unifiée.

Cela signifie-t-il qu'il avait tort d'estimer que l'Opposition unifiée luttait au nom de la classe ouvrière et pour elle? Je ne le pense pas. La « politique prolétarienne » défendue par l'Opposition unifiée était un véritable programme, réaliste et concret de défense de la classe ouvrière en Union soviétique en 1927. Les tentatives de manifester le 7 novembre à Moscou, Leningrad et Kharkov étaient la preuve que les dirigeants de l'Opposition croyaient qu'ils pouvaient - mais ils n'ont pas pu - mobiliser un soutien important non seulement à l'intérieur mais à l'extérieur du parti parmi les ouvriers du rang.

Les raisons en sont évidentes. L'avant-garde de la classe ouvrière avait été aspirée au cours des années précédentes dans les organes du nouveau pouvoir et n'avait pas été remplacée. La bureaucratie luttait de toutes ses forces pour empécher la reconstitution d'une véritable conscience de la classe ouvrière qui aurait signifié pour elle un grand danger. Il n'existait pas d'avant-garde, seulement une masse amorphe récemment venue de la campagne, liée pieds et poings par l'appareil à travers le réseau des cellules du parti. syndicats, sections, organisations de masse, sous le contrôle de la même bureaucratie qui était capable de briser tout opposant et de noyer toute critique dans un ocean de falsifications et de calomnies. Nous savons maintenant qu'il fallut plus de soixante ans avant que renaisse une classe ouvrière dans le cadre de l'Etat totalitaire post-stalinien, dans le cours des grandes grèves de mineurs de charbon de Sibérie et d'Asie centrale l'été dernier. Le dernier meeting oppositionnel de la première époque soviétique fut tenu à l'occasion de l'enterrement de Joffe, le 10 novembre 1927, les premiers dans la période actuelle se tinrent soixante-et-un ans plus tard et le premier pour la réhabilitation de Trotsky le 15 novembre 1988.

Il est également indiscutable que la défaite de l'Opposition unifiée ne fut pas seulement celle de la classe ouvrière soviétique pas encore reconstituée mais une des défaites subies par la révolution dans plusieurs Etats europeens importants, en d'autres termes, la défaite de la révolution mondiale attendue par Lénine, Trotsky et leur génération. Pour eux, la victoire de la révolution russe n'avait été que la première étape. La révolution une fois isolée en Union soviétique, une situation entièrement nouvelle prenait forme.

Trotsky n'était pas un prophète et n'a pas prédit une telle situation. On peut même ajouter qu'il lui fallut du temps pour mieux comprendre la naissance du stalinisme et de la classe bureaucratique des nouveaux maitres privilégiés, mais il était des années-lumières en avance sur tous les commentateurs et analystes de son temps, le seul en tout cas dont l'analyse et les commentaires soient utiles aujourd'hui pour comprendre les problèmes du jour, non seulement en Union soviétique, mais en Chine et en Europe de l'Est.

Sans lui, sans son combat pour unifier l'Opposition, pour gagner le « noyau prolétarien », sans sa lutte « les yeux grand ouverts », une lutte principielle pour l'édification des générations à venir, le combat de l'Opposition unifiée n'aurait été qu'un épisode obscur parmi les conflits d'appareil. Grâce à lui, ce fut un combat dont les développements se font toujours sentir aujourd'hui, et la tenue même de ce colloque en est la preuve vivante.

PS. : je me suis abstenu de donner ici des références ; je me permets de renvoyer pour elles à mon ouvrage Trotski: éditions Fayard. Paris. 1988.

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