Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 36

Un héritage essentiel

Livio Maitan · Quatrième Internationale, n° 36 · avril-juillet 1990 · p. 5-10 · 2 565 mots

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Au mois d'août prochain, nous célébrerons le cinquantième anniversaire de la mort de Léon Trotsky. Comme il est désormais reconnu, pour ainsi dire, officiellement, c'est Staline qui l'a fait assassiner dans le but de faire taire la voix la plus puissante de l'Opposition à son régime autocratique. Il a pu croire à l'époque que son crime avait été payant. En effet, il a pu se maintenir au pouvoir jusqu'à sa mort, grâce à un appareil de répression monstrueux, à l'utilisation sans scrupules d'une machine propagandiste implacable, et à la mystification dont était victime une bonne partie de la classe ouvrière internationale, fidèle au pays de la première révolution socialiste qui avait tant contribué à la défaite de l'impérialisme hitlérien Mais deja trois ans avant sa mort, dans le but de prévenir l'éclatement d'une crise de leur régime, ses propres collaborateurs et héritiers ont commence l'oeuvre de demolition de son mythe. La manifestation la plus spectaculaire de cette entreprise fut le fameux « rapport secret » de Khrouthchev au XX* Congrès du PCUS en février 1956. Trente ans plus tard, c'est Gorbatchev qui amorce un tournant bien plus radical. Les crimes de Staline sont dénoncés dans toute leur portée terrifiante.

Le tableau que Trotsky avait esquissé, en utilisant у compris des caractérisations et des épithetes qui, aux yeux de ses adversaires, etaient la preuve de son sectarisme politique et de sa rancune personnelle et que, il faut l'admettre, ses propres partisans jugeaient parfois excessifs, s'avère correspondre parfaitement à la vérité historique. Dans le monde entier, il n'y a que les dirigeants albanais et autres bureaucrates impénitents — ou des vieux nostalgiques dépourvus de toute capacité de comprendre - pour oser encore défendre ce qui pendant des décennies fut la version de l'histoire de l'URSS imposée universellement.

Des historiens et des chercheurs sont à l'oeuvre, avant tout en Union soviétique, dans le but de reconstruire dans tous ses aspects la réalité de plusieurs décennies de domination stalinienne. Nous parions qu'au fur et à mesure que leur travail se développe, la justesse de l'ensemble des critiques de Trotsky et de l'Opposition de gauche au régime stalinien et celle de leur bataille apparaîtront encore plus clairement. Nous en avons eu un avant-goût au mois de mars dernier à l'occasion du colloque sur Trotsky qui a eu lieu à Wuppertal avec la participation de délégations venant d'Union soviétique et de Chine, ainsi que d'une série de pays d'Europe orientale. C'est justement à la publication de communications faites à ce colloque qu'est consacré, en grande partie, ce numéro de notre revue '

Mais tout cela ne doit pas faire oublier que même aujourd'hui la revanche historique de Trotksy est loin d'être reconnue en Union soviétique. Comme l'explique, entre autres, Boris Kagarlitski dans l'article que nous publions, une nouvelle campagne de mystification bat son plein. Trotsky est la cible privilégiée de cette campagne qui, en reprenant de vieux arguments d'idéologues bourgeois, sociaux-démocrates ou anarchistes, prétend « démontrer » que le léninisme est le père légitime du stalinisme et que, s'il avait eu le dessus. Trotsky n'aurait pas construit un régime différent de celui de Staline '

Nous estimons superflu de revenir ici sur de telles approches qui, malgré les prétentions académiques des historiens ou des sociologues qui les partagent, n'ont rien de « scientifique » et se basent, au mieux, sur des extrapolations arbitraires ou des généralisations abusives. En revanche, il nous semble utile de répondre à des remarques et à des critiques avancées par des intellectuels militants qui se réclament du mouvement révolutionnaire et se battent, en Union soviétique et ailleurs, pour une réévaluation positive du rôle de Trotsky. L'article de Kagarlitski nous en fournit l'occasion.

Commençons par une double considération d'ordre méthodologique. Tout d'abord, les idées de Trotsky et ses attitudes politiques doivent être étudiées en étant replacées dans le contexte historique donné: c'est la seule façon d'en comprendre correctement la genèse et les motivations. Cela ne signifie pas du tout l'adoption d'une démarche justificationniste, mais implique un effort d'analyse matérialiste qui évite de concevoir des processus politiques comme déterminés par la logique abstraite des idées.

Deuxièmement, le jugement sur Trotsky ne peut être correct que s'il est aussi comparatif. En d'autres termes, on doit tenir compte non seulement de ce qu'a dit ou fait Trotsky, mais également de ce qu'ont dit ou fait dans le même contexte d'autres personnalités du mouvement ouvrier ou en dehors de celui-ci. Pour notre part, nous sommes convaincus que des appréciations comparées amènent nécessairement à reconnaître que les analyses. les prévisions et les généralisations de Trotsky, même lorsqu'elles peuvent nous apparaitre aujourd'hui unilatérales, forcées, sinon carrément erronées, le sont incomparablement moins que celles de tous les autres protagonistes des batailles et des polémiques de la période prise en considération. Par exemple, il ne sagit pas pour nous de defendre toutes les analyses ou les previsions de Trotsky a propos d'événements des annees trente dans différents pays, mais en tout cas elles apparaissent correspondre beaucoup plus à la réalité et être beaucoup plus riches d'enseignements que ce qu'ont écrit d'autres dirigeants politiques ou théoriciens du mouvement ouvrier. En ce qui concerne plus particulièrement les prévisions, il ne faut pas oublier, par ailleurs, que pour Trotsky, comme pour tout dirigeant politique, il s'agit surtout de saisir les potentialités existantes dans le but de stimuler l'action. A ce sujet, nous renvoyons aux remarques méthodologiques pertinentes que François Moreau fait dans sa contribution.

Pour aborder plus directement quelques passages de l'article de Kagarlitski. franchement nous ne comprenons pas comment il puisse écrire que la dialectique de Trotsky « n'est que la dialectique de la lutte politique » et que « la complexité du développement social, les contradictions des processus économiques, l'interraction complexe entre l'économie, la culture, les structures sociales de la vie politique, tout cela il (Trotsky) ne le voit pas (ou ne si intéresse pas) ». Il se peut que, dans les conditions qui existaient dans son pays à l'époque de sa formation et. dans une moindre mesure, existent encore aujourd'hui, Kagarlitsky n'ait pas eu la possibilite d'étudier l'ensemble des oeuvres de Trotsky. Toujours est-il qu'un jugement comme le sien apparaîtra à juste titre comme tout à fait dépourvu de fondement à toux ceux qui ont lu, par exemple, des pages de 1905, des chapitres admirables de l'Histoire de la révolution russe, des rapports sur les tendances économiques dans des instances de l'Internationale communiste, les chapitres les plus importants de la Révolution trahie et d'innombrables articles sur des problèmes littéraires. Comment peut-on affirmer, par ailleurs, que Trotsky, « roulant rester révolutionnaire à 100 % », était « complètement incapable de mener une lutte défensive et un travail de réformes ». si on a à l'esprit, par exemple, ce qu'il a écrit à l'époque de l'attaque des bandes nazies contre le mouvement ouvrier allemand et. plus generalement. avant et après cette époque, à propos du front unique ou des luttes syndicales, de mème que ses suggestions sur la politique qu'il aurait fallu mener en Chine apres l'échec de la révolution de 1925-1927 ?

Nous ne pouvons pas non plus partager ce que Kagarlitski écrit sur le « bolcherisme historique » et sur le rapport entre bolchevisme et stalinisme. Il ne s'agit pas, répétons-le encore une fois, de justifier tout ce qui a été fait avant 1923 ni de prétendre que les bolcheviks. et Lénine et Trotsky avec eux, n'ont pas commis d'erreurs. Nous avons exprimé à plusieurs reprises des appréciations critiques à ce sujet, qui reviennent, d'ailleurs, dans certaines des contributions au colloque de Wuppertal que nous publions. Nous pouvons, par exemple, être d'accord sur le fait que les bolcheviks n'ont pas abordé comme il fallait la problématique de l'autogestion et que « leurs idées sur le pouvoir » peuvent apparaitre aujourd'hui unilatérales

(même s'il ne faut jamais oublier, en ce qui concerne Lénine, l'Etat et la révolution). Mais nous ne croyons pas qu'on puisse parler d'une « conception 'mécaniste' de la révolution » de la part des bolcheviks. Qui plus est, l'affirmation, mise en épingle par Kagarlitski, selon laquelle « le Thermidor stalinien, comme le Thermidor français, a été fondamentalement une contre-révolution, née de la révolution elle-même, qui était pour une grande part la continuation et l'achèvement de la révolution » est, pour le moins, ambigüe. Il est vrai que son auteur précise immédiatement après qu'il « est tout aussi absurde de tenter de séparer le bolchevisme du stalinisme que de réduire le bolchevisme à la préparation du stalinisme ». En fait, de deux choses l'une : soit il s'agit de souligner que les conditions mêmes où la révolution s'est affirmée et a dû se maintenir dans le contexte d'une guerre civile impitoyable comportaient des contradictions extrêmes qui ont pesé lourdement sur les attitudes des bolcheviks eux-mêmes et sur l'évolution de leur parti, ce qui revient à dire ce que les marxistes révolutionnaires n'ont jamais ignoré, soit on établit un lien qui estompe la rupture qui a eu lieu à tous les niveaux dans le processus d'instauration du régime bureaucratique et qui, loins d'être déduite d'un a priori idéologique, a été décrite par toute une série d'analyses concrètes. Kagarlitski, qui mène une lutte courageuse contre les courants qui débouchent sur le rejet du marxisme et de toute perspective de lutte révolutionnaire pour la démocratie socialiste, ne partage évidemment pas leur interprétation du « lien » entre stalinisme et léninisme ni, à plus forte raison, leur remise en question de la valeur historique de la révolution d'Octobre. C'est pourquoi son approche - du moins dans l'article auquel nous nous référons ici - nous parait, répétons-le, ambigüe.

Mais, au fond, ce qui semble l'intéresser le plus c'est de répondre à la question de savoir si « au moins théoriquement, d'autres méthodes ne seraient pas possibles dans des conditions analogues » et a fortiori dans des conditions objectivement plus favorables à la classe ouvrière et à son mouvement organisé. A ce propos, notre réponse est absolument claire. Nous estimons que même dans les conditions les plus difficiles, il faudra tirer la leçon de ce qui s'est passé en Union soviétique, ce qui signifie, en premier lieu, éviter à tout prix des mesures limitant l'exercice de la démocratie socialiste et le fonctionnement démocratique du parti révolutionnaire. Nous estimons en même temps que, notamment dans les pays industrialisés, la crise révolutionnaire se produira dans un contexte fondamentalement différent de celui de 1917 en Russie et qu'on pourra et devra employer d'autres méthodes révolutionnaires aussi bien pour la conquête du pouvoir que pour aborder les problèmes même les plus ardus de la phase de transition.

Finalement, c'est une constatation à nos yeux incontestable que cinquante ans après l'assassinat de Coyoacan l'essentiel des conceptions de Trotsky reste valable. Cela vaut de toute évidence pour son analyse de la société de transition bureaucratisee et de sa dynamique et pour sa perspective de lutte révolutionnaire pour la démocratie socialiste et sa définition des axes programmatiques fondamentaux de cette lutte. Cela vaut également pour sa compréhension de la dynamique des luttes anti-impérialistes dans les pays coloniaux, semi-coloniaux ou néo-coloniaux : les événements qui se sont succedes depuis la Seconde Guerre mondiale ont confirmé, souvent, malheureusement, d'une façon négative, c'est-à-dire par de sanglantes défaites ou des régressions lourdes de conséquences, cet aspect de la théorie de la révolution permanente (il suffit de rappeler, par exemple, d'un côté, les deux cas tragiques du Chili en 1973 et de l'Indonésie en 1965, et de l'autre les aboutissements victorieux représentés par les révolutions à Cuba et au Nicaragua). Contrairement à une opinion répandue même dans des milieux non nécessairement hostiles, l'apport de Trotsky ne saurait être minimisé non plus en ce qui concerne les pays capitalistes industrialisés : nous nous référons notamment à son approche du front unique ouvrier, à ses conceptions des organismes d'auto-organisation dans des périodes de montée, a la problematique du contrôle ouvrier et plus généralement des revendications de transition et à certaines intuitions sur la dynamique des partis ouvriers traditionnels (rappelons qu'il avait saisi avant qu'elle ne commence à se dessiner effectivement la dynamique néo-réformiste « nationale » des partis communistes stalinisés).

Last but not least, le leader actuel de la bureaucratie de l'URSS lui-même doit aujourd'hui mettre l'accent sur l'interdépendance des processus économiques et politiques à l'échelle mondiale - bien entendu en en tirant des conclusions diamétralement opposées aux nôtres, c'est-à-dire en prêchant la conciliation avec l'impérialisme et non la nécessité d'une relance de l'internationalisme prolétarien révolutionnaire. Dans ce contexte et aprés l'échec spectaculaire des « socialismes » construits dans un cadre fondamentalement national, il n'y a pas beaucoup d'arguments sérieux pour contester le bien-fondé de la critique par Trotsky des mystifications du socialisme dans un seul pays et de sa conception sur la necessite des dimensions nécessairement internationales de la construction d'une société réellement socialiste.

La conclusion que Trotsky a tiré en même temps sur l'actualité de la lutte pour la construction d'une internationale révolutionnaire de masse, reste la cible de critiques - souvent assorties d'ironie - sans doute beaucoup plus que toutes ses autres conceptions et perspectives. Pourtant, indépendamment du jugement qu'on peut porter sur ce qu'il avait réalisé sur ce terrain dans les dernières années de sa vie et sur les acquis de la IV° Internationale jusqu'à maintenant, le problème reste posé : la classe ouvrière et les peuples opprimés peuvent-ils renoncer à se donner une stratégie d'ensemble et une perspective d'action unitaire et à se doter d'un instrument politico-organisationnel permettant d'élaborer une telle stratégie et de concrétiser une telle perspective, alors que le cours de l'économie mondiale est surdéterminé par des puissantes sociétés multinationales et les classes dominantes s'efforcent de mettre sur pied ou de développer leurs propres organismes et instruments supranationaux ?

La réponse nous l'avons donné depuis longtemps en nous engageant dans la tâche terriblement difficile de construire notre propre mouvement à l'échelle mondiale. Elle nous parait plus que jamais justifié et pertinente.

1. Le colloque de Wuppertal sur Trotsky a eu lieu du 26 au 29 mars de cette année. Plusieurs dizaines de communications y ont été présentées par des historiens, des économistes, des sociologues et des militants provenant, outre que de différents pays d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord, de l'URSS. d'autres pays d'Europe orientale et de Chine. Nous publions dans ce numero. par ordre alphabétique, les contributions de militants. membres ou non de la IV° Internationale, se réclamant du marxisme révolutionnaire, et la contribution de Vitaly Demitchev de l'Institut d'histoire de l'URSS de Moscou. D'autres marxistes révolutionnaires sont intervenus au colloque dont Manuel Aguilar Mora, qui a présenté un texte sur la théorie de la révolution permanente et sur les développements actuels au Nicaragua et à Cuba, Jakob Moneta, dont la communication a abordé le problème de la lutte de Trotsky pour le front unique au moment de l'avènement au pouvoir d'Hitler en Allemagne, et le militant polonais Ludvik Hass, qui a passé de longues années de sa vie dans les prisons staliniennes, auteur d'un texte sur les écrits de Trotsky en Pologne entre les deux guerres. Notre collaborateur Alan Wald avait envoyé une communication sur la contribution de Trotsky a la theorie marxiste de lart et de la culture. Finalement, Paolo Casciola du Centre d'études Pietro Tresso de Foligno (Italie) a présenté un texte sur Trotsky et les luttes des peuples coloniaux.

2. Une telle thèses a été développé aussi au colloque de Wuppertal, notamment dans des interventions soviétiques et chinoises.

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