Au milieu des années trente, Léon Trotsky a développé son analyse des événements et des tendances de la société soviétique et, sans doute, cette tâche a été accomplie fondamentalement par son livre bien connu Qu'est-ce qu'est l'URSS, où va-t-elle ? (la Révolution trahie). Cinquante ans se sont écoulés depuis lors. L'histoire a confirmé les idées fondamentales de son analyse qui sont toujours actuelles. Nous voudrions attirer l'attention de nos lecteurs sur certaines d'entre elles.
Comme tout autre marxiste, Trotsky ne doute pas que la société bourgeoise cédera inévitablement la place à une nouvelle formation socio-économique, à une formation socialiste et ensuite communiste. En tant que théoricien et militant engagé dans les dures luttes de classes des premières décennies du XX siècie, il n'a aucune raison d'en douter. Mais les temps ont changé. Les pays qui se sont proclamés socialistes jusqu'a une date récente se trouvent dans un état de crise. Etant donné les problèmes économiques et d'autre nature auxquels ils doivent faire face, ils sont attirés par les conditions de bien-être de nombreux secteurs de la population à l'Ouest. Ainsi, encore une fois, la question se pose de savoir si le socialisme est effectivement inévitable du point de vue historique et s'il continuera d'être l'étoile Polaire du progrès social contemporain.
L'idée de l'alternative socialiste dans l'histoire peut être défendue par une série d'arguments. Tout d'abord, en partant de l'expérience historique d'ensemble et de quelques considérations théoriques, il faut souligner que la production a lieu dans l'intérêt du propriétaire des moyens de production (cette conclusion n'empêche pas de reconnaître une fonction sociale à la production). C'est pourquoi, si le propriétaire et l'ouvrier ne sont pas la même personne, il existe une contradiction permanente entre eux deux et leurs intérêts s'opposent. Il va de soi que, à travers les différentes époques historiques et dans les différentes régions, cette opposition acquiert des formes et une nature différentes allant des formes barbares et farouches à des formes civilisées et « douces ». Mais elle ne peut pas être détruite. Si le propriétaire et l'ouvrier (collectif ou individuel) s'identifient, la production est réalisée dans l'intérêt de l'ouvrier et la contradiction susmentionnée soit n'existe pas encore soit a été dépassée.
Par ailleurs, la division même de la société en propriétaires et ouvrier (c'est-à-dire, selon l'interprétation marxiste, en des classes opposées) a un caractère historique. Elle se développe avec l'émergence d'un surplus et devient clairement anachronique du point de vue historique lorsque la production atteint un niveau si élevé de son évolution qu'elle est en état de fournir tous les biens de consommation nécessaires à la satisfaction des besoins de la population tout entière, de tous les membres de la société. Il est évident qu'au fur et à mesure que se développe la révolution scientifique et technologique, les pays industrialisés avancés s'approchent graduellement d'une telle situation. Sans doute, c'est justement ce fait qui explique l'émergence dans ces pays d'éléments socialistes. On peut donc partir du présupposé que, jusqu'au milieu du xx siècle, aucun pays au monde n'était mür objectivement, c'est-à-dire économiquement et par conséquent politiquement et culturellement pour des transformations socialistes. Les bolcheviks ont dû faire face justement à ce problème, qui a attiré l'attention de Trotsky plus que de n'importe quel autre marxiste.
Cette question peut être abordée dans le cadre du problème fondamental du rapport entre tendances objectives et normes du processus historiques d'un côté, et activité consciente des gens (qui n'exclut pas différentes actions spontanées) de l'autre. Est-ce que les lois sociales opèrent de façon fatale ? Dans quelle mesure les groupes sociaux et les gens peuvent détourner le cours de l'histoire de la « pure » manifestation de ces lois ? Est-ce que le rapport est le même aux différentes étapes de l'evolution de la societe ? Esclaves, serts, « libres » vendeurs de leur torce de travail ont toujours lutté contre le système d'exploitation. Pourtant, ce fait en tant que tel n'implique pas qu'une société soit prête à passer à une autre étape de développement (féodalisme, capitaliste, socialisme...). Quand est-ce que cette « préparation » avait múri? Le conflit entre forces productives et rapports de production exige une analyse historique spécifique dans chaque cas particulier. En outre, l'engagement des opprimés dans une lutte révolutionnaire comporte pour les révolutionnaires des devoirs politiques, éthiques et d'autre nature et exerce ainsi une pression psychologique sur leur analyse de la situation historique.
Marx et Engels n'avait pas pu se soustraire à l'impact de telles responsabilités ou à cette pression. Ces circonstances ont eu une incidence sur leur appréciation des crises économiques du XIX siecle comme elements avant-coureurs du déclin capitaliste et sur leur pronostic concernant la possibilité de l'échange direct de marchandises après la victoire de la révolution prolétarienne, de même que sur d'autres prévisions qui nous apparaissent aujourd'hui utopiques. Il faut souligner que les fondateurs du marxisme eux-mêmes ont mis à plusieurs reprises l'accent sur la nécessité d'avoir une approche créative non dogmatique face à la thérie et notamment face aux orientation programmatiques qui doivent être vérifiées sur la base de la pratique.
Traditionnellement, Trotsky est considéré comme un marxiste de « gauche » et il y a des raisons qui expliquent une telle caractérisation. Mais une autre chose doit être également soulignée. Trotsky a combiné son adhésion aux but et aux principes fondamentaux du marxisme avec leur application féconde à la réalité changeante. De même que tous les bolcheviks, il a estimé en 1917 et plus tard qu'il était possible et nécessaire d'accomplir la révolution socialiste. De même que les autres marxistes de l'époque, il a compris que la Russie n'était pas objectivement prête pour des transformations socialistes.
Puisque, en développant une idée de Marx et d'Engels, Trotsky pensait que la révolution russe devait être complétée par des révolutions prolétariennes en Occident, il avançait l'idée d'une « révolution permanente ». Mais le temps s'écoulait et le prolétariat de l'Europe avancée ne « complétait » pas la révolution russe. Entre temps, les processus à l'intérieur de la Russie prenaient une tournure qui n'avait pas trop en commun avec les idéaux socialistes. Les ouvriers et les paysans faisaient des efforts héroïques pour transformer l'Union soviétique en pays le plus puissant des années trente. Mais, en même temps se produisait une aliénation des ouvriers par rapport aux moyens de production et à la gestion des processus sociaux. La bureaucratie était à l'offensive et la stratification de la société acquérait des traits de classe. La raison profonde de ces processus résidait dans l'arriération économique de la Russie, la pauvreté et le retard technologique qui créaient des conditions favorisant l'étroitesse d'esprit des ouvriers et des membres du parti.
Selon Trotsky, il était possible de combattre ces tendances. C'était sa position, qui pourtant a des points faibles. Nous ne pouvons pas développer ici une analyse spécifique de tous les aspects des idées de Trotsky sur la nature de la société soviétique et sur ses perspectives de développement. Mais nous estimons quand même que ce qui a été déjà dit justifie la conclusion qui suit : les idées que Trotsky a avancées et développées dans les années vingt et trente, de même que les idées de quelques autres marxistes de l'époque, constituent le fondement théorique qui permet d'aborder les plus importants problèmes de la perestroïka en Union soviétique et dans d'autres pays, des problèmes du mouvement socialiste contemporain.