Le développement d'un courant social-démocrate structuré est un phénomène relativement récent en URSS puisque la réunion de lancement s'est tenue en mai 1989 à Moscou, et encore elle ne s'est pas présentée comme une réunion de fondation de l'association. Dans les documents adoptés, il était expressement souligné qu'il s'agissait d'un premier pas seulement en direction d'une association, elle-même partie prenante de la construction d'un futur parti social-démocrate russe. Si la trajectoire est explicite, on n'en est pour l'instant qu'à la première ébauche. En fait, l'été passé, en juillet, une école de formation a réuni les differentes composantes du projet prendant une semaine en Estonie, et le congrès de fondation de l'association est prévu pour janvier 1990.
Les initiateurs de ce projet viennent du mouvement informel, avec, au centre, le groupe moscovite Perestroïka démocratique, un club constitue au printemps 1988 Les membres de ce club sont dans leur grande majorite des chercheurs en sciences humaines, economistes, sociologues ou encore juristes. Regulièrement, le club Perestroïka démocratique organise des réunions de discussion sur les problèmes sociaux, économiques, politiques mais aussi nationaux et internationaux, séminaires qui sont des points de rencontre-échange entre informels et « officiels » de la perestroïka.
Les autres participants à la réunion de mai à Moscou sont beaucoup moins connus. Il y avait au total une vingtaine de clubs venant aussi bien de Léningrad que de villes de province ou encore de différentes républiques non russes (Moldavie, Biélorussie, Kazakhstan, Lettonie...). A noter la présence d'une des composantes de l'Union démocratique (la fraction « social-démocrate »), ainsi que celle de la Confédération social-démocrate réunissant des clubs du même nom à Léningrad, Kiev et Moscou.
En l'état actuel des documents, il est difficile de cerner les racines de ce courant, les raisons qui ont conduit à choisir une telle orientation. On se limitera ici quelques remarques très générales.
Il est clair que la critique du système bureaucratique, le constat de faillite du système toujours plus flagrant sont associés pour beaucoup à la faillite sinon du marxisme, en tout cas du bolchévisme. De là naît une volonté de revenir à travers les choix du présent à certains débats historiques concernant le devenir de la Russie au début du xxe siècle (cf. dans le programme de référence aux sources de la social-démocratie russe). Ce qui pour l'essentiel tend à se formuler en termes de l'alternative révolution ou réforme. Et toute révolutionnaire que soit la perestroïka, cela n'empeche pas de choisir la voie de la reforme.
Un second facteur joue certainement. La volonté de se trouver des répondants à l'extérieur de l'URSS même. Et il est clair que les alliés les plus attirants - vus de loin ! - sont les sociaux-démocrates occidentaux, à la fois héritiers d'une légitimité anti-bolchevique, partis de gouvernement et partisans d'une voie de réformes au nom du socialisme démocratique. Si des contacts ont été pris, il n'est pas évident que les partis socialistes à l'Ouest (SPD allemand en lête) ne préfèrent pas avoir Gorbatchev comme interlocuteur.
Dernier élément, il est clair que parmi les officiels du gorbatchevisme l'idée de créer un courant socil-démocrate à l'intérieur du PCUS (ce qui aurait comme avantage de gérer le pluripartisme au sein du parti) ou à l'extérieur même, semble avoir fait son chemin. L'exemple hongrois de « mutation » pure et simple montre qu'un tel projet n'a rien d'impensable. A ce titre, le regroupement au tour de l'Association social-démocrate (dont une partie non négligeable des animateurs sont (encore) membres du PCUS) serait une des composantes avancées de ce projet. Il faut noter que depuis l'automne la direction sovietique a exprimé très clairement (y compris dans une déclaration du Politburo) sa volonté d'améliorer sensiblement les rapports avec [Internationale socialiste.
Le programme dont sont publiés d'importants extraits ci-dessous n'est, de toute évidence, qu'un document de travail. Il a été publié dans le n° 10 de Otkrytaïa zona (Zone ouverte), organe du club Perestroïka démocratique, en même temps que d'autres documents concernant la rencontre de mai. Parmi les points qui paraissent devoir être soulignés : - c'est un texte relativement composite (on échappe difficilement par moments à l'impression d'avoir un collage devant soi) avec parfois des contradictions entre des formulations relativement radicales et d'autres beaucoup plus libérales (ceci concerne principalement le domaine socio-economique) ; - il n'y a que très peu d éléments de caractérisation précis du système existant, fondant la démarche adoptée ; — la perestroïka est definie comme un processus complexe à long terme. Concernant la démocratie politique, elle est définie en dehors de toute référence à des structures de types soviets. - Toute indication sur le rôle des différentes classes sociales est évitée (le terme de classe n'apparaît pas) ; il est dit à plusieurs reprises que ce sont les « éléments formés (cultivés) des différents groupes et couches » qui doivent jouer un rôle moteur. - LAssociation se definit comme une structure organisationnelle extrêmement souple, dont les membres jouent un rôle à la fois d'experts et de stimulants dans le processus social. Elle n'est pas une organisation de masse ; ce sont les élections qui constituent les échéances les plus importantes en direction des masses. - Pour terminer, il faut souligner l'affirmation extrêmement principielle des droits et libertés démocratiques dans toutes les sphères de la vie politique, économique, sociale et culturelle.
Ce que veulent les sociaux-démocrates a) La situation présente
Notre pays est en pleine crise économique, politique et morale. Cette crise n'a pas commencé avec la perestroïka. Elle était inévitable dans une situation où le despotisme du Parti et de l'Etat se maintenait. Pendant des décennies, la société civile a été prisonnière d'une dictature foulant aux pieds la liberté, l'initiative, la dignité humaine, la souveraineté populaire et nationale. (...)
Tout en nous démarquant de l'idéologie et de la pratique du socialisme de caserne, nous ressentons pleinement notre responsabilité concernant l'avenir du pays, l'avenir de nos enfants, la réalisation d'un mode de vie placé sous le signe de la démocratie, du bien-être et de la civilisation, qui sont les fondements du socialisme démocratique. b) Qui sommes-nous ?
Nous sommes partisans d'une démocratie politique, économique et sociale ; nous souhaitons et nous sommes prêts, en tant que force politique organisée, l'Association social-démocrate, à participer à la recherche d'une solution permettant au pays de sortir de la crise. Nous sommes une force capable de participer avec toutes les autres forces démocratiques du pays, à lutter pour des réformes démocratiques conséquentes et radicales, à lutter contre toutes les manifestations de violence, de discrimination, les tentatives de monopoliser la vérité et le droit de cherche la juste voie.
Nous sommes favorables au compromis et à la collaboration de différents couches et groupes sociaux. Le gage de notre succès se trouve dans la solidarité et l'unité dialectique du mouvement démocratique et socialiste, dans leur responsabilité commune.
Aujourd'hui, il est clair que le PCUS sous sa forme actuelle n'est pas capable de mener à bien la tâche qui lui est échue. S'il s'est trouvé en son sein suffisamment de forces saines pour changer d'orientation et proclamer la perestroïka, il leur manque les forces pour la réaliser.
En même temps, nous soutenons les forces réformistes au sein du parti au pouvoir, le processus de démocratisation par en bas qui s'y déroule. Seule l'alliance de l'aile progressiste du PCUS et des mouvements populaires politiques indépendants peuvent assurer à la perestroïka une base sociale solide, la faisant sortir de son état déliquescent actuel.
Le temps des expériences venues d'en haut est terminé, la perestroïka a besoin d'être socialisée. Cela signifie que l'élaboration d'idées et de programmes de développement alternatifs doit se faire de façon démocratique. c) Où aller: nos valeurs et notre orientation intellectuelle et morale
Nos sources : l'héritage historique dans ce qu'il a de meilleur de la socialdémocratie russe ; les traditions du mouvement démocratique de notre pays ; les idées du socialisme démocratique ; l'expérience et la pratique de la social-démocratie internationale. Nous avons conscience de faire partie d'un mouvement international qui a plus de cent ans d'existence derrière lui et nous nous efforçons d'assimiler ses acquis théoriques, pratiques et politiques.
Nos valeurs politiques : liberté et dignité civique ; égalité des droits de tous les membres de la société ; démocratie ; justice sociale et protection sociale ; humanisme et société solidaire ; paix et milieu naturel écologique, digne de l'homme ; bien-être matériel et possibilité de développement culturel.
Nous considérons que le sujet de la perestroïka démocratique est formée par les couches formées et conscientes de la société civile, et cela indépendamment de leur statut social. Il importe que soit rendu possible le développement autonome des travailleurs dans le cadre du processus de réalisation d'initiatives exprimant différents intérêts.
Nous voyons dans le socialisme démocratique une alternative historique réellement possible. Pour nous, le socialisme c'est la voie d'un perfectionnement ininterrompu de la société au nom de la libération et du perfectionnement de l'homme, la voie de la création historique du peuple lui-même.
Le socialisme démocratique est un mouvement vers un idéal éthique qui renvoie notamment au refus de toute domination politique et économique de l'homme sur l'homme, à un mode de vie laborieux librement consenti de tous les individus et groupes ; (...) une orientation humaniste conséquente du progrès social ; le pouvoir du peuple ; l'égalité de tous devant la loi (...).
Notre credo : la democratie politique, economique et sociale a) Démocratie politique et réforme politique
Il n'est pas possible de sortir de la crise en conservant la même structure de pouvoir que celle avec laquelle nous sommes entrés en crise
1. La perestroïka doit avoir un caractère complexe par étapes et doit être orienté sur une transformation radicale du milieu social. (...) Les mécanismes dictatoriaux et les formes de gouvernement doivent être remplacées par des mécanismes démocratiques visant à concilier les intérêts et les actions à l'échelle de la société.
2. Démocratisation conséquence du système politique sur la base des principes de la démocratie parlementaire. Création des garanties juridiques et politiques pour une transformation active, pacifique et non violente du bloc monopoliste du pouvoir, ainsi que pour la séparation institutionnelle des pouvoirs.
3. Le fondement constitutionnel et la création d'un Etat démocratique de droit suppose : - la garantie d'une libre expression et d'une prise en compte de la volonté politique de toute communauté économique, sociale, politique, etc. (c'est-à-dire les droits des minorites) : - la légalisation de différentes formes de pression pacifiques sur les institutions de l'Etat avec pour objectif la participation et le contrôle par la société de la manière dont sont expédiées les affaires de l'Etat et prises les décisions : - le passage progressif au pluripartisme, élargissement des frontières du pluralisme politique, adoption d'une loi sur les partis ; - le réexamen de la loi sur les élections, la mise en place du principe d'élections égales pour tous et directes, la suppression de toute représentation coopérative ; - l'abolition des les lois, décrêts, instructions secrêtes limitant les libertés politiques (liberté de parole, d'association, de réunion, de manifestation). b) La voie de la démocratie économique et d'une réforme économique effective
L'économie doit être au service de l'homme. Une production effective dans la société contemporaine n'est possible que sous la forme d'une économie marchande monétaire (ie. de marché) dont la régulation est prise en charge par la société. L'économie de marché est une des conditions d'un développement autonome de la société civile, du dépassement de la violence étatique, d'un mode de gestion administrativo-répressif, des manipulations bureaucratiques et idéologiques.
Tout en reconnaissant le rôle des rapports monétaires marchands, le socialisme démocratique est opposé à ce que le marché et l'argent soient le principal principe organisation de la société, ce qui peut conduire à une domination concentrée de l'économie sur la société. Nos principes économiques : le principe de répartition en fonction des efforts sociaux du travailleur (du collectif de travail) ; le principe de concurrence ; le principe de la justice sociale et du bien-être matériel.
Le libre développement des forces productives, réglé par la croissance de la richesse collective et du bien-être individuel, exige la démocratie économique. Deux principes fondamentaux concernant les réformes prioritaires : la réforme des rapports de propriété et la création des conditions pour des relations contractuelles entre « employeurs et employe » dans la sphere economique.
Les présupposés de leur réalisation au cours d'une longue période :
1. Garanties de la diversité et de l'égalité des droits des différentes formes de propriété et de gestion. (...) Nous rejetons aussi bien la reprivatisation individuelle tout autant que l'économie hyperétatisée ; la société doit être une société de propriétaires; des syndicats forts et indépendants sont appelés à veiller à ce que la propriété travaille pour la société.
2. Création d'un marché socio-économique libre de toutes les ressources (financières, humaines, concernant l'information) et des moyens de travail productif.
3. Refus de la formation des prix bureaucatico-chaotique tout en assurant un contrôle financier par le biais des impôts sur les prix des biens de consommation.
4. Attribution des fonctions de pouvoir, de gestion et de contrôle aux soviets des collectifs de travail et aux autres organes d'autogestion démocratique ; large développement de l'autogestion des co-propriétaires des moyens de production. Liberté totale concernant les formes et les méthodes de défense des intérêts des travailleurs.
5. Des syndicats indépendants politiquement et organisationnellement des partis, de l'Etat et des organes de l'autogestion de la production sont l'un des garants de l'économie démocratique. c) Quelle politique sociale nous voulons
Dans l'alternative social-démocrate s'inscrit un lien étroit entre l'économie de «marché » et la politique sociale non marchande. L'homme n'est pas une marchandise, la satisfaction des besoins personnels et sociaux n'est pas simplement un problème des mecanismes de distribution par le marché. La stabilité dans l'économie et la société peut être assurée si l'inévitable sélection par le marché (et la differenciation sociale qui en decoule) sont compensées par une redistribution non économique, fondée sur la solidarité sociale.
La priorité accordées au social signifie pour nous une orientation vers la création d'un Etat de bien-être civilisé, la réalisation des intérêts et besoins courants des citoyens. Il est indispensable d'arriver à un système solidaire : sécurité sociale, régulation sociale, équilibre social, égalité des droits. d) Culture
(...) Nous réaffirmons un internationalisme conséquent ; nous nous efforçons de comprendre la place et le rôle de notre peuple comme un membre libre et egal de la famille des peuples, qui doit se préoccuper du bien-être et du développement de cette tamille au meme titre que de sa propre posterite et de son developpement.
La question nationale mérite une attention particulière. L'un des pas dans ce sens réside dans la mise en place conséquente des principes du fédéralisme dans les relations entre républiques ainsi qu'entre les républiques et les autorités fédérales ; signature d'un nouvel accord d'union entre les républiques. Maintien du soutien au mouvement de libération nationale tant à l'étranger que dans notre propre pays. e) Relations internationales
(Affirmation d'un certain nombre de principes généraux : convergence pacifique des systèmes; être partie prenante de la communauté européenne ; libre circulation des hommes et des idées; diplomatie des citoyens./
Voies et moyens utilisees pour réaliser ces objectifs a) Les moyens
Nous proclamons le principe de la réforme permanente. La principe de la perestroïka démocratique à la place de la lutte violente pour le pouvoir et la monopolisation du pouvoir, à la place de l'irresponsabilité bureaucratique, poussant le pays vers la catastrophe économique, à la place des appels et des discours pseudodémocratiques et pseudorévolutionnaires.
/Suit une longue liste d'actions à mener pour développer les initiatives des citovens dans les différents secteurs de la vie économique, sociale et politique./ b) Quelle association ?
L'Association social-démocrate : - se construit conformément aux principes de la confédération ; elle reconnaît l'autonomie politique de ses membres individuels et collectifs : - se construit en reconnaissant le droit de former des regroupements, d'elaborer des plate-forme, de constituer des fractions dans le cadre de l'assocation : - se définit comme organisation de gauche, solidaire avec toutes les forces sociales progressistes ; — se tient sur les positions du social-réformisme qui s'appuie sur les forces cultivées de la société civile des differents groupes et couches sociaux, ressentant la nécessite de contribuer à des réformes bureaucratiques ; - se définit comme une organisation électorale, par principe se refusant à être une organisation de masse mais s'efforçant de gagner le soutien des électeurs au cours des differentes élections ; - a une activité publique et transparente : toutes les assemblées et le document sont ouverts aux membres et aux hôtes de l'association, ainsi qu'à la presse.