Nous publions des extraits de l'introduction et du chapitre final d'un livre qui a été publié récemment par la maison d'édition Verso
(Londres et New York). Il s'agit de An Injury to All. the Decline of American Unionism, dont l'auteur est Kim Moodt; militant de l'organisation révolutionnaire nord-américaine Solidariți:
Au mois de novembre 1986. dans le cadre des célébrations du centenaire de la fondation de l'American Federation of Labour (Fédération americaine du travail). la Smithsonian Institution a organisé une conférence de deux jours sur le travail. la technologie et la culture dans l'Amérique industrielle. La discussion. qui a eu lieu au sein d'un groupe de spécialistes connus du mouvement ouvrier, a été centrée principalement sur les valeurs du collectivisme et de l'individualisme dans la culture nord-américaine et dans le mouvement ouvrier des Etats-Unis. L'histo- rienne Alice Kessler-Harris a expliqué. entre autres. que « deux idées concurrentielles ont marque le momement ourier de meme que tout le passe américain. La première est la notion de communauté — le sentiment que la liberté se nourrit dans un milieu politique informel ou l'initiative volontaire et collective de gens aux intérets communs contribue à résoudre les problèmes ». Elle a rappelé les meetings au niveau de villes et les mouvements pour le changement social comme des exemples l'activite collective (ou collectiviste) dans l'histoire nord-américaine en affirmant que « L'impulsion collective engendre des valeurs égalitaires dans la mesure où tous les citoyens sont considérés égans dans leur qualité de participants à des processus decisoires democratiques ». D'un autre cote. la culture et l'histoire nord-américaines ont ete en meme temps caracterisees par une foi solide dans l'individualisme. En occurrence. le terme « individualisme » est utilisé d'une façon spécifique. Il l'implique pas l'idée d'une dignité de l'individu en soi de mème que le terme • collectivisme » n'implique pas l'idée d'une société de caserne à l'Orwell. Alice Kessler-Harris a decrit l'individualisme américain dans sa forme historique spécifique :
" La seconde idée est celle de l'individualisme, une crovance dans le travail dur ? dans l'ingéniosité. typique de nos prédécesseurs puritains et des hommes et des temmes legendaires des frontières, et une foi dans la capacité des gens à se placer le leur propre volonte au nivean des perspectives les plus audacieuses du reve américain. Incarné dans la notion de "travail libre", cet idéal a assuré la dignité du travail honnete et donne la certitude qu il serait couronne du succes economique. » Sans doute. le trait le plus evident de lidee que le travail honnète assure le succes economique est son caractere completement fallacieux. L'histoire economique nord-américaine. de même que celle des autres pays. démontre que la richesse n'est ›as realisee par les producteurs. mais par les fainéants. les menteurs et les gens sans pitié. Des Robber Barons (barons voleurs) du xIx* siècle aux « inside Traders » courtiers inities) d'aujourd'hui. les fruits de la société ont appartenu à ceux qui possedaient deja richesse et pouvoir ou étaient suffisamment sans scrupules pour ¡'en emparer. L'homme d'affaires apparemment honnéte lui-même accumule ses ichesses par l'exploitation du travail d'autrui. Agissant en tant qu'individu. le ravailleur honnete n'obtient. en principe. que ce que l'employeur veut lui donner, :e qui implique un niveau de vie très au-dessous des « perspectives les plus audacieuses du rère américain ». C'est pourquoi les ouvriers ont toujours adopte les formes d'action collective pour accroitre la récompense de leur travail et les syndicats ont ete lexpression essentielle du collectivisme ouvrier dans l'histoire imericaine. L'histoire de cette activité collective remonte à l'époque coloniale. nais la naissance du syndicalisme comme phénomene de masse date de la montée lu capitalisme industriel épanoui dans la période qui a suivi la Première Guerre nondiale. Depuis lors, il n' y'a pas eu une seule decennie pendant laquelle les uvriers ne se soient efforces d'organiser. d'élargir et de défendre leurs syndicats. -es formes de ces syndicats ont changé dans la mesure où la physionomie de "industrie et de l'économie a change. mais l'impulsion à une activité collective. à 'aide réciproque et à la solidarité a fait partie du paysage américain de même que "individualisme possessif des employeurs auxquels on était confronté.
Il n'y a pas de doute. toutefois. que tout au long de l'histoire des Etats-Unis cette conception de l'individualisme a dominé l'idéologie officielle et laissé ainsi son empreinte durable sur la façon de penser des ouvriers et des syndicalistes aussi bien que sur celle des employeurs et des patrons. En effet. comme Alice HarrisKessler le souligne elle aussi. l'AFL a été fondée en 1886 dans une large mesure avec l'idée que le seul but de l'action collective était l'avancement individuel de l'ouvrier. L'individualisme reflétait la conscience des ouvriers qualifiés qui faisaient partie des syndicats de l'AFL originaire. Le recours à l'action réciproque était la riposte nécessaire à la collectivisation du travail lui-même qui s'était produite à la suite de la montée de l'industrie. Mais au-delà de l'avancement individuel des membres du syndicat. le travail, selon cette conception. n'avait pas d'autres responsabilités à l'égard de la classe ouvrière dans son ensemble. Ils s'appelaient eux-mêmes des « simples sindicalistes » et ils ont inventé. en effet. le syndicalisme d'affaires - un syndicalisme qui considère ses membres principalement comme des consommateurs et se limite à négocier le prix de la force de travail. Cette approche individualiste du problème de l'augmentation du prix de la force de travail s'est exprimée par les tentatives de limiter le marché du travail aux membres qualifiés des différents syndicats de métier, ce qui amenait à des exclusions plutót qu'à une organisation d'ensemble dans les nouvelles industries. En revanche. les Knights of Labor (Chevaliers du travail). d'où provenaient les premiers membres de l'AFL. ont cherché à organiser tous les travailleurs et considéré le syndicalisme comme le moyen d'élever le bien-être de l'ouvrier individuel par l'élévation du niveau de vie de tous les « travailleurs ». Ils n'opposaient pas l'individualité à la masse collective, mais estimaient que le sort de l'individu était lié au sort de tous les travailleurs. Alice Kessler-Harris décrit leur conception comme suit : « En pratique, la protection de la dignité de l'individu exigeait ce qui sera connu comme le sindicalisme social : une activite collective dans la communauté, dans les entreprises et surtout sur l'arène politique. » Les Knights n'ont pas réussi à donner à leur propre collectivisme des formes organisationnelles permettant de mener le combat contre les géants industriels de l'époque ou de combiner leurs idées collectivistes et une compréhension moderne de la réalité des classes sociales dans la société capitaliste. Mais leur approche d'ensemble de l'organisation et leur syndicalisme social embryonnaire ont été des signes avant-coureurs de la montée du CIO (Congress of Industrial Organizations). la centrale syndicale surgie un demi-siecle plus tard. L'ample mouvement social qui a créé le CIO et organisé l'industrie de base aux Etats-Unis, a été l'acquis le plus important de la classe ouvrière nord-américaine jusqu'à nos jours. En l'espace de quelques années, ce qui n'était qu'une masse d'ouvriers individuels payés à des barèmes et travaillant avec des rythmes imposés par leurs employeurs, s'est transformée en une force organisée qui a changé les structures économiques et politiques de la société. Certes. avant même que les syndicats soient formés. le collectivisme inné que les conditions de l'industrie moderne imposaient à ces travailleurs. s'était exprimé sur le tas par le truchement de groupes d'action informels. Mais ceux-ci ne pouvaient pas changer radicalement le rapport de forces qui permettait aux employeurs de déterminer le niveau de vie de la classe ouvrière dans son ensemble. Pour atteindre ce but. il fallait une organisation massive d'ensemble : le syndicalisme industriel. De même que dans le cas des Knights. le caractère globalisant du syndicalisme nourrissait un égalitarisme qui amenait à se placer sur le terrain politique et à chercher des alliances - en fait. de simples tentatives — avec d'autres groupes sociaux opprimés. Le CIO adoptait une conception moderne du syndicalisme social selon laquelle le mouvement ouvrier organisé était une force qui aurait assuré une élévation du niveau de vie du pays dans son ensemble. Ce syndicalisme social n'était construit qu'à moitie et il était souvent contradictoire. mais il esquissait un futur égalitaire. ce qui gagnait au CIO le respect même de la part de gens qui n'y appartenaient pas. Le syndicalisme social embryonnaire des syndicats CIO de la première étape ont représenté la seule expression idéologique de la poussée démocratique et collectiviste des nouveaux syndicats ouvriers. Aux Etats-Unis. les syndicats sont restés la seule forme d'organisation de la classe ouvrière. Des partis ouvriers indépendants n'ont pas pris racine dans la culture de la classe ouvrière nord-américaine. C'est sans doute pourquoi les instincts collectivistes intrinsèques de la classe ouvrière se sont rarement exprimés dans des idées socialistes. L'égalitarisme du syndicalisme industriel et la conception plus large du syndicalisme social ont été ainsi les seuls tremplins de développement du mouvement classiste aggressif d'après la Seconde Guerre mondiale. Mais aussi bien l'aspiration pratique à l'égalitarisme que le potentiel idéologique du syndicalisme social ont été bloqués des le début. Ce livre concerne l'abdication du mouvement ouvrier qui était né dans les annees trente et
Le déclin du mouvement ouvrier en tant que force de la société quarante. nord-américaine est maintenant admis par tout le monde. Mais on reconnait rarement que les racines de ce déclin doivent être recherchées dans les luttes de l'époque susmentionnée et dans les décisions et les orientations adoptées au début par les nouveaux syndicats industriels, dans leur abandon du syndicalisme social de la première étape du CIO en faveur d'une version moderne du syndicalisme d'affaires. Considéré sous un autre angle. le déclin du syndicalisme a eu ses origines dans le passage d'une éthique collectiviste égalitaire à une éthique individualiste Ce changement ne se réduisait pas à la question du style du syndicalisme ou de la direction syndicale : il comportait un changement historique de l'idée que les travailleurs nord-américains avaient d'eux-mêmes. Un développement aussi imposant que la montée du CIO dans les années trente. est inconcevable sans une certaine dose de conscience de classe et il semble clair que, pour une courte période de son histoire. la classe ouvrière des Etats-Unis. dans sa majorité. a eu conscience de ce qu'elle était. c'est-à-dire une classe ouvrière.
Une conception mécaniste
Le concept de classe sociale. employé dans ce sens, ne se réfère pas aux niveaux de revenu. aux acquis culturels ou à d'autres critères statiques d'analyse d'une stratification sociale. Dans ce sens. une classe est une force sociale qui agit par rapport à d'autres forces sociales. Pour sa part. la classe ouvrière agit principalement par rapport à la classe capitaliste qui se sert des travailleurs actifs.
En fait. la classe ouvrière est caractérisée par son rapport. sa dépendance et son opposition à la classe capitaliste. Ce rapport commence sur le lieu de travail. au niveau de la production, mais il s'étend dans la société en influençant la politique. la culture et la qualité de la vie plus généralement. Les syndicats sont un produit de ce rapport social. Ils apparaissent partout ou l'ordre social capitaliste existe et ne sont éliminés que par des mesures de répression massives ou lorsqu'ils ne sont pas capables de faire face aux changements dans la structure du capitalisme lui-même. Tel a été le destin des Knights of Labor et des autres mouvements syndicaux des origines : telle est la menace qui pèse sur le mouvement ouvrier aujourd'hui. La structure changeante de l'économie et du travail a désorienté le mouvement ouvrier dans le passé et est en train de le désorienter aujourd'hui. Mais puisque le systeme tend a pousser les ouvriers vers l'auto-organisation. en principe. de nouveaux mouvements ouvriers surgissent pour remplacer ceux qui ont fait faillite. La flexibilité de la classe ouvrière est parfois avancée comme une raison de satisfaction à propos du déclin actuel du mouvement ouvrier. Par exemple. Lane Kirkland. president de l'AFL-CIO. dans un essai titre It has all been said before (Tout a été dit auparavant), nous rappelle que justement au moment où les Horse Collar Makers (travailleurs du secteur des transports à cheval) disparaissaient. surgissait l'UAW (Union Auto Workers, Union des ouvriers de l'Automobile) « pour faire face à des circonstances nouelles et à des besoins noureaux ». Il veut faire croire par-là que seuls des empécheurs de tourner en rond peuvent se préoccuper du déclin du mouvement ouvrier organise. Le probleme soulevé par des explications si courtes est que quelques décennies se sont écoulées entre la disparition des syndicats de la période des origines et l'organisation dans l'industrie automobile de masse. Une génération ou deux d'ouvriers industriels ont du subir un traitement indigne dans les entreprises et la pauvreté à la maison parce que le syndicalisme industriel n'avait pas pu s'adapter aux changements dans l'organisation du travail et des entreprises que le capital avait introduits dans un laps de temps relativement réduit. Et il avait été difficile pour le mouvement ouvrier de comprendre les changements qui avaient eu lieu dans l'économie des Etats-Unis en partie à cause de l'étroitesse des conceptions du syndicalisme de métier et d'affaires au xIx* siècle. Le prix payé en termes humains a été particulièrement élevé. L'idée selon laquelle les syndicats surgissent et ensuite disparaissent est marquée par un déterminisme primaire. Elle ne conçoit les syndicats que comme le résultat de l'organisation du capital : le capital agit et le travail réagit. Mais la realite sociale est beaucoup plus fine et complexe. Les changements dans l'organisation capitaliste ou dans la structure du travail qui menacent l'existence des syndicats. sont souvent eux -mêmes une riposte à l'organisation du mouvement ouvrier. Les capitaines d'industrie de la fin du xIx siècle ont réagi non seulement à des changements objectifs dans la technologie des transports et de la production. mais en même temps à l'auto-activité du mouvement ouvrier. Les œuvres d'auteurs comme Harry Braverman et David Montgomery * décrivent ce processus avec beaucoup de détails. Le rapport social entre le capital et le travail est un chemin double qui implique une interaction constante. Mème si l'on admet que le mouvement ouvrier peut avoir du retard dans sa comprehension de nouveaux processus et que la disparition de syndicats comme les Horse Collar Workers. basés uniquement sur des industries ou des emplois en voie de dépérissement. est inévitable. l'idée que les syndicats ne font que surgir et disparaitre nous apprend tres peu sur la réalité sociale contemporaine ou sur les conséquences de la restructuration économique. L'orientation de l'organisation des travailleurs n'a jamais été une question simple ou inéluctable. Chaque changement qui a comporté un defi au mouvement ouvrier. a provoque de vits debats d'orientation dans son sein. Le syndicalisme de métier s'est opposé au syndicalisme industriel. le syndicalisme d'affaires au syndicalisme social et la politique de pression a été opposée à la politique de classe indépendante. Les conditions imposées par le capital à tout moment. de même que le contexte économique et social plus large dans lequel le mouvement ouvrier s'organise. pesent lourdement sur l'issue de tels débats, mais il n'y pas qu'une seule issue. qu'une issue prévisible. Il n'y a rien d'inévitable non plus dans le déclin du mouvement ouvrier organisé. si on le conçoit dans le cadre du conflit entre classes sociales. Des syndicats subissent un déclin ou disparaissent à cause des changements dans la force de travail. mais la classe ouvriere ne s'identifie pas avec la force de travail. Il faut éviter une confusion très répandue dans les discussions actuelles sur la crise du mouvement ouvrier : j'y reviendrai à la fin de ce livre. Il suffit de dire ici qu'alors que la partie de la classe ouvrière qui est active sur le marché du travail. peut changer d'emploi. se transférer d'industries en déclin à d'autres en croissance, ou subir un chômage massif. la classe continue d'exister en vertu de son rapport avec le capital : si elle veut vivre. elle doit vendre sa capacité de fournir du travail. Puisque les syndicats dépendent de ce rappport et non de la nature particulière du travail accompli ou des biens produits. ils peuvent être organisées dans une branche industrielle ou dans une autre. Mais cela ne se produira pas tout simplement parce le temps continue à s'écouler. Des industries et des emplois differents creent de divers obstacles a l'organisation. Les ouvriers et leurs dirigeants doivent analyser la situation et agir en partant de la. Leurs organisations seront plus ou moins durables et auront plus ou moins d'impact en fonction de l'exactitude de cette analyse.
Depuis un certain temps. le capital a été capable de répondre à toute une série de pressions. y compris de la part du syndicalisme. avec plus de flexibilité que le travail. Le capital s'efforce d'investir où il peut obtenir plus de profits et d'organiser le travail qu'il utilise dans chaque investissement. à son plus grand bénéfice. Dans ce but. il s'est avéré très mobile et tout à fait ouvert aux expériences du point de vue organisationnel. Le travail organisé s'est avére beaucoup moins susceptible d'adaptation. Les syndicats sont en déclin non seulement à cause des changements dans le paysage industriel. Ils enregistrent aussi un taux decroissant dans toutes les secteurs industriels. Il n'y a pas pénurie d'ouvriers qui travaillent sous le régime du capital et qui le font pour des récompenses de plus en plus réduites. mais les syndicats ne savent plus comment les organiser. Malheureusement. la plupart de la littérature disponble sur ce sujet renforce l'idée que le problème du déclin du syndicalisme est simplement un problème d'emplois qui changent et de déplacements entre les secteurs industriels. En dernière analyse. ces définitions du déclin des organisations ouvrières se basent sur les définitions du Bureau des statistiques du travail des Etats-Unis. qui classifient les industries selon leurs produits. Puisque beaucoup de produits des secteurs en croissance dans l'économie des Etats-Unis représentent des services plutôt que des objets matériels. des chercheurs se demandent si ceux qui sont employés dans ces secteurs. font réellement partie de la classe ouvrière. En ce qui concerne les biens produits par le travail. le seul élément social décisif est le fait que le travail produit des marchandises pour le marche. Selon certains, le concept de produit collectif des ouvriers comme une marchandise vendue sur le marché s'applique uniquement aux objets qui peuvent étre possedes et consommes dans un laps de temps donne - peut-étre parce que c'est avec une telle approche que Karl Marx et d'autres économistes du XIx siècle avaient normalement discuté à propos du processus du travail. Pourtant. nous savons que la plupart des « services » sont organises sur une base capitaliste. sont produits par le travail collectif pour le profit des firmes. et sont vendus sur le marché de même que les souliers ou les vêtements. En fait. un nombre croissant de marchandises ont les traits à la fois de biens et de services. Les communications modernes. par exemple, impliquent Tachat de biens traditionnels (ordinateurs. telephones, appareils de transmission et de réception des donnees). de sources d'énergie et de transmission (électricité, micro-ondes, satellites) et de services. souvent fournis par la même firme. Sans le travail collectif des ouvriers dans une telle usine, les « services » et les biens eux-mêmes sont inutilisables. Dans ce cas. nous avons acheté une marchandise finale qui est un mélange inséparable de biens et de services selon la définition du bureau des statistiques. La marchandise ne cesse pas d'être une marchandise du fait qu'elle est composée de différents types de travail. Les ouvriers ne cessent pas d'étre des ouvriers à cause de la nature hétérogène de leur produit collectif et le capitaliste qui tire ses profits de l'ensemble du processus, ne cesse pas d'être un capitaliste du fait que son produit global ne peut pas être garde dans une main ou stocké dans un magasin. La conclusion est que les changements qui ont eu lieu dans les économies capitalistes développées n'ont pas modifié la condition fondamentale du travail. qui doit toujours se vendre à un employeur et faire partie d'un effort collectif organisé par le capital. dans une large mesure aux conditions fixées par celui-ci..
Notre livre explique également que la croissance du secteur des services n'est pas le resultat d'une desindustrialisation. mais une fonction de la croissance continue des industries qui produisent des biens sur une échelle globale. Le lieu de développement de l'industrie manufacturière continuera à changer. d'une façon plus ou moins prévisible. selon la situation économique et politique dans les différentes parties du monde. Le capital des Etats-Unis se déplacera au Brésil. en Afrique du Sud, au Mexique et en Coree aussi longtemps que les coûts du travail et la stabilité politique y garantiront des taux de rendement des investissements superieurs à la moyenne. Le capital japonais, devant lui aussi faire face à des coûts du travail croissants, a dejà choisi de faire des investissments industriels en Corée et même aux Etats-Unis. La montée d'un nouveau mouvement syndical militant en Corée du Sud pourrait, en revanche. faire de ce pays un lieu moins attractif pour les investissements internationaux. Mais, dans le cadre d'un pays donné. l'expansion constante ou même la stabilité d'une grande partie du secteur des services dépend dans une très large mesure du sort de l'industrie manufacturière, nationale ou étrangère. Même dans l'économie des Etats-Unis. l'industrie manufacturière continue à représenter une source majeure du revenu national. Ainsi, bien que l'emploi dans le secteur de la production des biens ait diminué de 36,1 %, de la force de travail en 1965 à 25.6 % en 1985, la proportion du produit national brut provenant de la production de biens (calculée en dollars constants) n'a diminué dans la même période que de 57.3 % à 54,1 %.
Le présupposé sous-jacent de ce livre est donc que nous assistons à des changements profonds dans la structure de l'économie des Etats-Unis et du monde et que ces changements se reflètent dans la structure aussi bien de la force de travail que de la classe ouvrière dans son ensemble. Nous ne voyons pas de disparition de la classe ouvrière. Nous constatons même que la proportion de la population qui dépend du travail salarié, a augmenté. Le résultat en sera que les ouvriers les plus conscients continueront à chercher le chemin de mieux organiser leur vie. Le succès ou l'échec de tels efforts dépendront en partie de la compréhension que ceux qui y seront impliques auront du probleme et de leurs propres reponses. Ainsi. les idées qui s'opposent dans les débats courants sur la nature des problèmes que les syndicats doivent aborder et les orientations à adopter. ont une énorme importance pour la classe ouvrière et tous ceux qui considèrent la classe ouvrière comme une source potentielle d'un changement social progressiste. L'idée que la classe ouvrière reste la force motrice principale de tout changement politique et social progressiste est aussi une hypothèse de ce livre. Le concept de classe sociale comme « force motrice » du changement est. bien entendu. enracinee dans l'interprétation marxiste générale du cours de l'histoire qui est déterminé dans une large mesure par l'intervention active des gens organises selon des clivages de classe. Dans cette conception. l'auto-activité et l'auto-organisation sont en même temps les moyens pour changer la société et les moyens permettant aux travailleurs de se préparer à accomplir des tâches historiques toujours plus grandes et difficiles. Une detinition claire du rapport entre un syndicalisme social, dote d'une orientation de classe réelle. et la notion plus large selon laquelle les travailleurs peuvent contrôler democratiquement le processus de production et même la société dans son ensemble. est exprimée dans le journal de la FOSATU, qui a précédé la COSATU, le mouvement syndical militant des ouvriers noirs qui joue un róle central dans la lutte du peuple pour la liberté en Afrique du Sud : « Les acquis des sindicats ont été nombreux: Mais plus impressionnante encore que ces acquis a été la formation d'une organisation dirigée et controlée par les ouvriers eux-mêmes. Les ouvriers sont en train de faire leurs expériences dans le processus de decision au sein de leurs sindicats. Ils peuvent exercer un certain contrôle sur leur vie. Une telle organisation s'oppose à l'autorité rigide des patrons capitalistes et entraine les ouriers au role qu'ils auront à jouer dans une société future. En Afrique du Sud les sindicats sont devenus des écoles de démocratie socialiste. » (Workers Neus, août 1985.)
A quelques rares exceptions pres, depuis des décennies les syndicats nordamericains ne peuvent prétendre avoir été des écoles de democratie socialiste. Ils sont des institutions bureaucratiques qui nient à la base toute participation aux décisions et ont abandonné la lutte contre l'autorité des patrons capitalistes dans les entreprises et en dehors des entreprises. Cela. cet héritage d'environ quarante années de syndicalisme d'affaires moderne, aide beaucoup à comprendre pourquoi ils ne sont pas en condition de riposter aux initiatives du capital. Le but de ce livre est de devoiler les racines du syndicalisme d'affaires moderne et de rechercher les causes de son déclin face à un changement tres profond des forces productives et shan emene tes ps fond des s des stratégies d'investissements. En même temps. nous nous efforçons de saisir quelles sont les forces actives du mouvement ouvrier qui ont cherché à esquisser de nouvelles orientations pour le mouvement ouvrier et quelques lignes potentielles permettant à des militants actifs de défendre les intérêts de la classe ouvrière dans son ensemble. Ce livre a des destinaires multiples. Aux yeux de certains. les digressions dans l'histoire ou la théorie sociale, qui sont toutes fondées sur une interprétation marxiste des nombreuses questions soulevées, apparaitront comme des fuites inutiles dans des abstractions intellectuelles. A d'autres. entrainés dans de telles théories. les mêmes parties de notre exposé apparaitront trop simples. trop rapides. Indépendamment de la justification évidente qu'aucun livre. aux dimensions du nôtre, ne peut aborder tout sous une forme adéquate. il y a un argument plus important à avancer en défense de ce déséquilibre contradictoire. Nous nous sommes efforcés d'appliquer notre compréhension du marxisme comme méthode d'analyse d'un sujet qui. le plus souvent, n'a été traité qu'empiriquement. Cet empirisme est typique de la façon de penser aussi bien de la bureaucratie ouvrière qui gère le déclin du syndicalisme nord-américain. que de la plupart de la littérature académique qui décrit ce déclin. Puisque beaucoup de ceux pour qui ce livre a été écrit, c'est-à-dire les militants actifs conscients du mouvement ouvrier qui doivent faire face quotidiennement aux problèmes que nous abordons, ne sont pas formes aux idees qui inspirent notre analyse. je me suis senti obligé de clarifier au maximum mes hypothèses. sans trop m'éloigner de l'analyse centrale, et de tracer un tableau plus large du champ de bataille ou nous sommes tous engages.
Une décennie difficile
Au cours de la dernière décennie. il semble que la majorité de la classe ouvrière est restée passive face à des tendances nouvelles qu'il est difficile de contrecarrer sans une organisation adéquate. En fait. les travailleurs ont réagi aux événements par les moyens qui leur paraissaient les plus évidents et auxquels ils pouvaient avoir recours. Comme nous l'avons indiqué. certains groupes ont riposte par des moyens collectifs allant de luttes originales contre les concessions à l'organisation des travailleurs agricoles. D'autres, selon les traditions individualistes de la culture américaine, ont émigré des zones industrielles du Midwest et du Northeast vers le sud et l'ouest à la recherche d'un emploi. L'une des conséquences d'une telle migration a été l'afflux d'ouvriers dotés d'expérience syndicale dans des zones et des industries ou le plus souvent il n'y avait pas de syndicats. Sur une échelle encore plus large. l'émigration des travailleurs latino-américains de leurs pays vers le sud-est et les régions septentrionales des Etats-Unis a représenté l'une des migrations humaines les plus massives de l'histoire américaine. L'impact de cette migration sur l'organisation de la classe ouvrière s'est deja traduit. par exemple, par la formation de nouveaux syndicats paysans comme le Farm Labor Organizing Committee. (FLOC. Comité d'organisation de travailleurs agricoles) et le Comité de Organisadores de Trabajadores agricolas. (COTA. Comité d'organisateurs des travailleurs agricoles) et dans la longue grève de Watsonville. Ainsi, ces migrations qui avaient commencé comme le résultat d'un ensemble fortuit de décisions individuelles prises par des travailleurs et leurs familles, souvent considérés comme des faits à enregistrer statistiquement. ont affecte la structure de la classe ouvrière et, parfois, ont été les prémices d'actions collectives. A l'origine. ces migrations reflètent le desir humain de chercher la ligne de moindre résistance pour survivre. mais. par leurs conséquences, elles préfigurent souvent. dans une large mesure le développement futur de la lutte de classes.
Les secteurs de la classe ouvrière qui ont reagi par des luttes collectives au cours des dernières quinze années, ont représenté une minorité. Toutefois. nous avons mis l'accent sur leurs actions parce que celles-ci ont influence des evenements. entrainé des milliers de dirigeants et de militants, stimulé la conscience de classe, et parce qu'elles préfigurent potentiellement le type d'actions qui peuvent déterminer l'avenir. En d'autres termes, ces gens ont constitué ces minorités actives qui précèdent toujours de grands développements. A certains moments, même dans des periodes relativement tranquilles, ils ont obtenu un soutien de masse. A d'autres occasions, ils ont perdu ce soutien de masse à cause de l'isolement que provoquent les défaites. Et puisque la plupart de ces mouvements n'ont pas pu compter sur une organisation permanente. il est difficile de mesurer ou de saisir leur impact sur d'autres secteurs ouvriers. Mais l'expérience des organisations peu nombreuses qui ont survécu dans les dix dernières années, donne des exemples. Des groupes ouvriers organisés en dehors des institutions stabilisatrices du syndicalisme d'affaires moderne (notamment la vérification des cotisations et l'embauche reserve aux membres du syndicat) comme la Teamsters for Democratic Union, (TDU, Tendance démocratique dans le syndicat des camionneurs) ou le FLOC avant ses premiers contrats en 1986. révèlent un rythme organisationnel de turn-over. de croissance et de formation de directions. Dans ces cas de figure. la croissance n'est pas linéaire : des membres originaires peuvent se retirer pendant un certain temps ou même d'une façon permanente. Dans le cas du FLOC, par exemple. le nombre des membres a eu tendance à se stabiliser dans la mesure ou la majorité des immigres qui composaient la force de travail. s'installaient dans des villes proches des campagnes. Quant à la TDU. la tendance générale des militants des organisations locales, à l'exception du noyau dur, a été de se retirer du militantisme actif des que les luttes spécifiques qui les avaient poussés à adhérer à la TDU s'arrêtaient à la suite d'une victoire ou d'une défaite. Néanmoins, la TDU a maintenu sa capacite de recrutement et d'elargissement aussitôt que de nouvelles luttes ont éclaté quelque part. Dans les deux cas. la formation dans le temps d'un noyau militant et de direction. tant localement que nationalement, a été le facteur décisif de la stabilité organisationnelle. Un tel développement ne peut pas être assuré d'un jour à l'autre. il exige du temps. de l'effort et une confiance croissante à l'intérieur du noyau dur. Mais une fois qu'elle a été créée. une organisation ouvrière de ce type a une certaine tenue et des groupes plus larges d'ouvriers sont influencés par ses idées, indépendamment de leur affiliation formelle. Lors d'une lutte concentree, comme celle pour les contrats, cette periphérie redevient souvent active.
Déclin des mouvements militants
Sous des formes differentes. en general moins organisees. un tel processus a eu lieu dans des milliers de sections syndicales locales. selon des lignes locales. par le truchement des mouvements informels des femmes. des Noirs et des Latinos de même que par le truchement de mouvements réformistes et de campagnes au niveau national qui ont eu lieu dans les dix dernères années. Toutefois. à l'exception d'un petit nombre de campagnes nationales comme celle des Miners for Democracy (Mineurs pour la démocratie) et celle autour de la candidature de Sadlowski dans le syndicat des ouvriers de l'acier, la plupart de ces mouvements. de ces campagnes et de ces événements n'ont pas attiré l'attention de la classe ouvrière dans son ensemble. Certains mouvements que nous avons décrits dans le chapitre 13 de notre livre, ont été plus visibles, mais le plus souvent les gens les considèrent comme des grèves normales du syndicalisme d'affaires. les choses redevenant normales dès que tout le monde revient au travail. En fait. beaucoup de ces grèves n'ont pas été normales, ni du point de vue de leur conduite ni de leur conclusion. Ils ont eu plutôt le caractère de mouvements sociaux et ont change la vie et la conscience de ceux qui y ont activement participe. Ainsi. si ces formes differentes d'activité ouvrière sont prises en consideration dans leur ensemble. on doit rectifier l'idée d'une passivité de la classe ouvrière et tirer la conclusion qu'il existe des forces potentielles de changement significatives à l'intérieur du mouvement syndical. Toutefois, aucun changement réel dans le rapport de forces entre les classes est possible sans l'organisation des inorganisés. c'est-à-dire aussi bien des millions qui travaillent dans des entreprises manufacturieres non syndicalisées que des millions de travailleurs rassembles par le capital dans les differents services. Il est encore plus difficile d'apprécier le niveau de conscience ou d'acivité de ces travailleurs. Certes. les sondages indiquent qu'une majorité des ouvriers non syndiqués voudraient adhérer aux syndicats s'ils en avaient la possibilité. Mais l'adhésion à un syndicat comporte. par les temps qui courent. des risques considerables. Aujourd'hui, comme toujours, la question qui se pose est celle de savoir qui fera le premier pas. Les sondages indiquent que les Noirs, les Latinos et les femmes sont les mieux disposés a adhérer à des syndicats, ce qui est confirme par l'expérience d'efforts d'organisations récentes, aussi bien dans les campagnes que dans les entreprises qui produisent des pièces pour l'industrie de l'automobile et dans le textile. L'alliance sans précédent entre des femmes blanches et des hommes noirs dans le Sud, décrite par le film Norma Rae's, donne une image de ce qui pourrait se produire si un mouvement ouvrier réformé et réaligné tournait son attention en tant que mouvement de masse vers les nombreux secteurs de l'indus- trie et des services qui embauchent une grande quantité de femmes et d'ouvriers appartenant à des minorités. Le déclin des mouvements sociaux militants des Noirs et des femmes et le caractère relativement timoré d'organisations comme la Coalition of Union Women. (CLUW. Coalition de femmes syndicalisées) et la Coalition of Black Trade Unionists. (CBTU, Coalition des syndicalistes noirs) semblent révéler une passivité dans ces secteurs aussi. Mais, encore une fois. il faut rappeler que les gens choisissent la ligne de moindre résistance avant d'opter pour l'affrontement. Depuis le début des années soixante-dix. les mouvements de ceux qui subissent une oppression spécifique, se sont efforcés de prendre les chemins legaux et traditionnels qui avaient été ouverts par des mouvements précédents. Cela inclut le recours aux tribunaux et les campagnes électorales. Ce sont des militants des classes moyennes qui se placent tout naturellement sur ce terrain : mais des femmes et des ouvriers appartenant à des minorités (syndiqués ou non) y sont aussi présents. La campagne pour Jessie Jackson. par exemple. a enregistré en 1987-1988 un soutien ouvrier croissant par rapport a 1983-1984, ce qui indique qu'il y a plus d'ouvriers qui cherchent un moyen de résistance sociale. En effet. l'utilisation de canaux traditionnels pour atteindre des buts sociaux n'est pas un signe de passivité ouvrière. Il s'agit d'une conception classique des moyens normaux pour remédier aux maux sociaux, une conception qui est partagée aux Etats-Unis même par les couches les plus prolétariennes et les plus opprimées. De toute évidence. par ces canaux on obtient de moins en moins des résultats. Il existe assurément la possibilité qu'une telle aspiration au changement social se tourne vers les syndicats, autre canal traditionnel. La possibilité d'organiser des millions de travailleurs dépend. toutefois, de la force d'attraction des syndicats. Des syndicats qui président à la paupérisation de la classe ouvrière, qui ne font aucune preuve de vouloir défendre les intéréts économiques ou sociaux spécifiques de leurs membres, qui lèvent le drapeau de la compétitivité. qui ne sont pas organisés d'une façon susceptible d'avoir un impact sur le capital. et qui n'abordent que des problèmes mineurs, ne seront pas considérés par les ouvriers comme des canaux naturels d'expression de leurs revendications sociales. Ainsi, le sort des mouvements pour le changement des syndicats de l'intérieur et celui des mouvements sociaux des femmes et des ouvriers appartenant aux minorités sont indissolublement liés. Ce qu'il faut pour unifier ces courants. c'est une conception commune de ce que le syndicalisme peut être et des moyens par lequels il pourrait améliorer le niveau de vie des millions d'hommes et de femmes qui font partie de la classe ouvriere nord-americaine.
Recomposition et réorganisation
De même qu'une partie du matériel humain pour la transformation du syndicalisme est constitue par les militants. les dirigeants et les anciens des syndicats et des mouvements sociaux d'un passé récent, les idées qui représentent une esquisse d'orientation d'un syndicalisme nouveau surgissent de toutes ces tentatives de secteurs de la classe ouvrière de donner leur empreinte à l'ordre social. Un nouveau syndicalisme doit également se relier aux meilleures traditions des organisations ouvrières aux Etats-Unis et ailleurs. Aux Etats-Unis. ces traditions impliquent la démocratie de base. l'égalitarisme naissant et l'aspiration à une justice universelle qui ont caractérisé. à des dégrés différents. les Knights of Labor. les Industrial Workers of the World (ouvriers industriels du monde) et le CIO à ses origines. En ce qui concerne l'Europe et le tiers monde. un nouveau syndicalisme nordaméricain pourra en tirer une conception plus ample de ce qui constitue le mouvement ouvrier. Aux Etats-Unis, l'expression « mouvement ouvrier » est synonyme de syndicats, alors que dans la plupart des pays du monde les syndicats ne sont qu'une partie du mouvement ouvrier. celui-ci incluant normalement des partis politiques, des coopératives et des organisations culturelles. sociales et sportives. Aux Etats-Unis, la participation ouvrière à la politique. à la culture. à la vie sociale et au sport est. en ligne générale. commercialisée et intégrée selon des clivages de classe beaucoup plus qu'en Europe. dans le tiers monde et même au Canada. Un veritable mouvement ouvrier nord-americain devra inévitablement s'efforcer de transformer les cultures différentes qui coexistent avec difficulte au sein de la classe ouvrière et qui occupent une place commercialisée. aliénée et deformee. en une culture populaire americaine commercialisee (et homogeneisee) d'une façon unique. Dans la mesure où changent la composition et la nature de la force de travail et du travail qu'elle accomplit. le syndicalisme doit changer aussi. Mais, comme nous l'avons explique dans notre livre, ces changements se sont produits justement dans une fausse direction. Les syndicats se préoccupent de ne pas perdre leurs cotisations et non de chercher de nouveaux moyens de faire face aux changements dans l'organisation des employeurs. Aussi bien dans les vieilles que dans les nouvelles entreprises. le syndicalisme doit revenir à la structure industrielle. qui assure aux syndicats la possibilité de soustraire à la concurrence les salaires, les avantages sociaux et les conditions de travail. Il doit aussi chercher de nouveaux moyens (et relancer des moyens anciens) en rapport avec les changements dans l'organisation des groupes industriels et les lignes de production. Cela devra inclure des instruments dépassant le cadre d'un seul syndicat. tels que des conseils de délégués. des comités de coordination pour les négociations représentant directement la base. l'utilisation de campagnes d'ensemble susceptibiles de mobiliser les ouvriers au-delà des clivages sectoriels dans le but d'attaquer les centres du capital. et évidemment la normalisation de la solidarité active avec la reconnaissance des piquets de grève et de formes multiples d'action de masse.
Les changements organisationnels énormes qui sont nécessaires pour reconstruire le syndicalisme industriel et la solidarité active ne seront pas vraisemblablement introduits par l'actuelle bureaucratie du syndicalisme d'affaires. qui profite matériellement de l'élargissement des organisations syndicales en général. Il ne s'agit pas non plus d'élire tout simplement de nouvelles équipes de bureaucrates progressistes. La restructuration des syndicats doit comporter un maximum de démocratie syndicale à la base. Cela non seulement parce que la base est censée être plus militante que les bureaucrates. mais aussi parce que la classe ouvrière ne peut pas reconstruire ses propres institutions si elle n'est pas en condition de les contróler. Sous plusieurs aspects. les luttes contre les concessions au cours des dernieres annees et les efforts de solidarite qui en ont découlé avec une régularité croissante, préfigurent de tels développements. Tout d'abord, la lutte contre les concessions a une signification qui va au-delà de la simple tentative de groupes d'ouvriers particuliers de défendre leurs revenus et leurs conditions de travail : elle est devenue une lutte contre l'introduction de normes competitives dans les negociations collectives. La signification des négociations impliquant des concessions est devenue claire a beaucoup de gens lors de la grève d Hormel P-9. ou cette question a fait partie d'un débat ouvert dans lequel la mentalité corporatiste de la plupart des dirigeants s'est heurtée à l'attitude de ceux qui voulaient mettre fin à des pratiques destructrices de tout cadre de négociations. Les dirigeants de l'United rood and Commercial workers. (UFC W. Syndicat des travailleurs de I alimentation et du commerce) concevaient ce cadre dans des termes purement formalistes et ne réussissaient pas à comprendre qu'il fallait fixer une limite si on voulait rétablir un cadre plus favorable. La riposte des gens de la P-9 était : « Si on ne commence pas ici, où pourra-t-on le faire? » La lutte contre les concessions était une lutte en défense du syndicalisme industriel. En revanche. la bureaucratie du syndicalisme d'affaires semble ne pas avoir compris du tout que les négociations basées sur les concessions étaient un moyen d'affaiblir le syndicalisme par l'introduction du concept de compétitivité. Elle ne raisonnait qu'en termes de salaires et d'avantages perdus et, en général, elle acceptait cette perte. De même, les dirigeants centraux de la plupart des syndicats n'ont conçu les nouvelles formes d'organisation du travail qu'en termes de survivance des entreprises où il existe des organisations syndicales, en ignorant les effets destructeurs de ces schémas au niveau le plus élémentaire de l'organisation syndicale. c'est-à-dire dans les lieux de travail. Dans le cadre de la résistance croissante aux concessions, des militants de base ont pris souvent des initiatives allant dans le sens de la solidarité. Conscients que de nos jours des grèves isolées sont le plus souvent condamnées à l'échec. ils ont forme dans plusieurs villes des comités de solidarité locaux rassemblant des membres de syndicats différents. Des militants dans différentes regions du pays ont revélé un nouveau degré de conscience dans des campagnes impressionnantes de solidarité avec des luttes comme celle du FLOC pour son élargissement organisationnel ou celle de la P-9. Le recours croissant à des campagnes communes a représenté également une tentative de la part des ouvriers de contrecarrer les projets trompeurs du capital par une tactique riche d'imagination.
Il faut ajouter a ces développements des efforts encore plus embryonnaires d'établir des liens à la base au niveau international. La conception de la solidarité internationale propre de l'AFL-CIO est inspirée par les priorités des patrons et des experts de politique étrangère de Washington : elle tend à isoler les ouvriers des Etats-Unis et à nourrir un nationalisme étriqué. Mais l'internationalisation du capital a fait disparaitre les conditions qui avaient rendu possible autrefois l'alliance du mouvement ouvrier et du capital en ce qui concerne la politique etrangère. La justification de la politique de l'AFL-CIO n'existe plus et une opposition a surgi. Le résultat a été qu'un nombre croissant de syndicalistes ont cherché à établir des contacts directs avec des mouvements syndicaux d'autres pays. Il s'agit non seulement des campagnes de solidarité pour la solidarité avec des syndicats d'Afrique du Sud. d'Amérique centrale. du Mexique. des Philippines et. plus récemment. de Corée du Sud. mais aussi de la participation à des coordinations internationales concernant des entreprises ou des compagnies spécifiques. La rénovation des syndicats existants pourrait être aussi catalysée par les efforts de travailleurs inorganisés de trouver des moyens de résistance efficaces contre des employeurs de plus en plus aggressifs. Si la syndicalisation dans les nouveaux secteurs de masse dans les services commence à décoller. cela se heurtera. en dernière analyse, aux structures inadéquates des syndicats actuels justement comme les ouvriers industriels de la premiere moitié des années trente se sont opposes aux vieux syndicats. Aujourd'hui. les syndicats sont incapables, en général. de faire face aux structures capitalistes dans leurs propres domaines. En même temps. ils n'ont aucun rapport avec des structures potentielles de travailleurs inorganisés. Ainsi. dans la mesure où des travailleurs de plus en plus nombreux adhérent aux syndicats. par exemple dans des entreprises comme Blue Cross ou Beverly. de deux choses l'une : soit ces travailleurs vont par la suite quitter les syndicats car ceux-ci ne seront pas capables de faire changer reellement leur vie soit ils exigeront des changements dans les syndicats eux-mêmes. Au fur et a mesure que des secteurs de la classe ouvrière s'efforceront d'esquisser un nouveau syndicalisme dans le climat économique toujours en changement du capitalisme contemporain. ils devront inévitablement aborder la question de l'action politique. Historiquement. la question de l'action politique indépendante de la classe ouvrière s'est posée chaque fois que les travailleurs ont cherché à fonder de nouveaux syndicats. L'idée que le mouvement syndical doit prendre l'initiative dans la formation d'un parti de la classe ouvrière est née dans les années quatre-vingt du siècle dernier. ce qui amené à une quantité de campagnes ouvrières réellement indépendantes au niveau local et dans une moindre mesure au niveau national. Des tentatives - certaines couronnées de succès, d'autres non - de former des partis ouvriers ou des partis ouvriers-paysans au niveau d'Etats ont été faites tant dans les années vingt que dans les années trente aussitôt que les ouvriers ont cherché une protection politique pour les syndicats qu'ils étaient en train de former. La dérive droitière du Parti démocrate, la crise générale d'endettement (y compris le déficit fédéral) de l'économie des Etats-Unis et la pression accrue du capital sur le processus politique indiquent qu'il est improbable que les démocrates puissent trouver une sorte d'adaptation à un nuveau syndicalisme comme ils l'avaient fait dans les années trente. Par consequent le concept d'un parti du travail aura probablement une nouvelle popularité dans le cadre des événements qui vont se produire dans le futur.
Le problème du Labor Party
Le modèle britannique de construction du Labor Party ou celui projeté souvent pour le CIO dans les années quarante, selon lequel la bureaucratie ouvrière elle-même amènerait à une rupture avec le parti capitaliste existant, apparait peu probable dans le cas des Etats-Unis. En fait. la bureaucratie syndicale rejette avec obstination un tel choix. Malgré la perte considérable d'influence sur l'arène politique. elle reste liée, localement et nationalement, à l'establishment du Parti démocrate par des accords et des liens multiples. Elle est tout à fait consciente du déclin de son influence, mais elle dépend toujours des démocrates au niveau local, d'Etat et national du point de vue des normes législatives défensives qu'elle peut obtenir. Une rupture politique de la part de tel ou tel autre grand syndicat devrait être précédée par une rebellion à la base en condition de balayer completement la bureaucratie. Une raison souvent avancée pour expliquer les échecs des tentatives de former un parti indépendant est le système électoral uninominal (à un seul tour). Avec un tel système. il est très difficile qu'un nouveau parti soit représenté au Parlement et encore plus qu'il puisse élire un président : ses candidats devraient battre ceux des deux partis traditionnels en même temps. En réalité, cela revient à dire qu'aussi longtemps que les deux principaux partis maintiennent une base électorale suffisamment stable, il est difficile qu'un nouveau parti devienne une véritable force politique. En d'autres termes, un nouveau parti ouvrier ne peut surgir dans le cadre d'une situation politique de routine. Un nouveau parti politique aux Etats-Unis sera le résultat de la combinaison d'une rupture du cadre des partis existants et du développement de mouvements de masse d'en bas constituant aussi la base d'un nouveau syndicalisme. Les traits les plus marquants de la crise actuelle du système bipartite résident dans le déclin de la fidelité au parti et de l'acceptation de ce système par les électeurs, dans les difficultés que les deux partis rencontrent pour définir un programme capable de tenir ensemble leur base sociale respective, et dans les abstentions massives à partir du début des années soixante. Seuls un peu plus de la moitié des électeurs participent aux présidentielles, beaucoup moins aux autres élections et encore moins aux primaires. Alors que chez les classes moyennes et les classes supérieures les votants atteignent 70 %, chez les travailleurs le pourcentage n'est que de 47 % (25 % chez les personnes qui ont un revenu inférieur à dix mille dollars par an). On peut donc calculer que deux tiers du « parti de non-votants » sont des travailleurs. La performance spectaculaire de Jessie Jackson aux primaires de 1988 n'a pas changé le bas pourcentage de votants chez les travailleurs, toutes races confondues. Si le taux de participation aux primaires dans de nombreux Etats a été plus élevé qu'en 1984, il a oscillé entre 25 % et 35 % aussi bien pour les Blancs que pour les Noirs, à l'exception de deux Etats. Une participation si basse, même dans un affrontement si spectaculaire, reflète une situation politique potentiellement instable. L'existence de mouvements de masse et une versatilité dans les rapports de classe impliquent une possibilité de transformer cette instabilité politique en un réalignement fondamental selon des clivages de classe. En fait. le parti de non-votants recoupe le secteur inorganisé de la classe ouvrière. Un développement de l'auto-organisation dans les syndicats est susceptible d'élever le dégré de conscience politique et de créer une nouvelle base électorale. que les démocrates ne pourront pas exploiter à leur avantage à cause de leur orientation centriste croissante. En outre, toute rupture politique importante parmi les syndicats au niveau local ou d'Etat. qui s'oriente vers les non-votants. pourrait constituer la base d'un nouveau parti en condition de gagner dans certaines circonscriptions à une échéance relativement rapprochée. Au Canada. le New Democratic Party, basé sur le mouvement syndical. a pu tenir pendant trente années tout en ne réussissant pas à obtenir une majorité à l'échelle nationale. Ce n'est pas inévitable que le rôle de catalyseur d'un tel développement vers un nouveau parti soit joue par le sommet de l'AFL-CIO. La combinaison d'une rupture d'un secteur social important d'électeurs du Parti démocrate - par exemple, une partie considérable des électeurs noirs - et l'activation d'un nombre significatif de non-votants ouvriers pourrait aussi servir de catalyseur. C'est pourquoi la perspective d'une rupture entre le Parti démocrate et des forces sociales qui ont soutenu Jackson aux primaires de 1988, a été si séduisante. De même que dans les années soixante la possibilité d'organiser les inorganisés résidait dans la dynamique des ouvriers noirs, ainsi un nouveau syndicalisme social et un parti politique de la classe ouvrière pourraient être propulsés par des secteurs de la communauté noire. Un mouvement ouvrier en plein essor et agissant sur le terrain économique, politique et culturel changerait beaucoup de choses dans la culture nord-américaine. Un poids croissant des travailleurs et des travailleuses des communautés noire et latino-américaine dans les organisations syndicales deja existantes et dans celles qui se formeront, constituera le terrain d'affrontement. par exemple, contre le racisme et le sexisme. Un tel mouvement pourrait aborder le problème du drame des personnes âgées aux Etats-Unis. Il pourrait mener une bataille pour l'emploi et/ou pour un revenu permettant à la « sous-classe » noire de faire face à ses problèmes. A un niveau plus élevé. il pourrait remettre en question la domination des valeurs capitalistes-individualistes dans la culture nord-americaine. Un véritable mouvement ouvrier devrait défendre des valeurs s'opposant à ceux du capital. Le mot d'ordre : « Une offense à une seule personne est une offense à tout le monde » exprime une éthique selon laquelle le mouvement ouvrier assume une responsabilité sociale pour tous les travailleurs. Cette responsabilité ne comporte aucune distinction de race, de sexe. d'age et de région. C"est le contraire de l'éthique irresponsable des capitalistes. qui conçoit la lutte concurrentielle de tous contre tous comme la condition du bien-être commun. Les valeurs du mouvement ouvrier sont. en dernière analyse, des valeurs collectives opposées à l'égoïsme qui est présenté comme individualisme dans l'Amerique contemporaine. Les valeurs fondamentales incarnées dans le concept historique de mouvement ouvrier sont aussi l'antidote à la conception étriquée d'« intérêt de groupe » qu'ont aujourd'hui la plupart des syndicats. Le syndicalisme qui se contente de dire : « J'ai obtenu ce qui m'appartient », ne peut inspirer personne au-delà de son cadre limité. La renaissance du mouvement ouvrier exige plus qu'une nouvelle tactique ou de nouvelles formes d'organisation : il exige une conception permettant aux millions de travailleurs qui subissent une mobilité vers le bas. de concevoir le mouvement ouvrier comme un chemin de justice.
*Nous rappelons notamment Labor and Monopol! Capital : the Degradation of Work in Twenti Centur: Harry Bravermann. New York 1974. et The Fall of the House of Labor : the Workplace, the State and American Labor Activisim, 1865-1925. David Montgomery. New York 1987.