Les problèmes nationaux en URSS sont, dans une très large mesure, la conséquence des choix qui ont été faits dans la période stalinienne, notamment en ce qui concerne les pays Baltes. Mais dans certains cas — nous pensons aux problèmes du Caucase - il s'agit même des conséquences de décisions prises vers la fin de l'époque de Lénine. C'est pourquoi il nous semble utile de rappeler une série d'événements et de prises de position qui remontent au lendemain de la révolution d'Octobre.
En 1917-1919, la question nationale avait été abordée par les bolcheviks d'une façon très simple, en reconnaissant le droit à l'autodétermination à tous les peuples de l'empire tsariste. L'indépendance fut reconnue à la Pologne, à l'Estonie, à la Lettonie, à la Lituanie, aux républiques du Caucase et à l'Ukraine elle-même. Dans certains cas (républiques baltes et Pologne) cette décision a coûté très cher aux communistes de ces pays qui ont été durement frappés par la répression des gouvernements conservateurs ou réactionnaires qui s'étaient installés après la sécession de l'empire.
Par ailleurs, à cette époque, la question nationale était strictement liée à la lutte pour ou contre la révolution : nombreux communistes polonais, lettons, lituaniens, finlandais, géorgiens étaient devenus des dirigeants de l'Etat soviétique alors que des conservateurs russes étaient au service d'Etats qui luttaient contre la Russie révolutionnaire. Quant aux Juifs, très nombreux dans les territoires de l'ancien empire tsariste, ils avaient fait eux aussi des choix différents. Une partie d'entre eux avaient émigré, soit par peur des pogroms déclenchés par les gardes blanches pendant la guerre civile, soit à cause de la difficulté à s'adapter à un système où, notamment à l'époque du communisme de guerre, il n'y avait plus beaucoup d'espace pour des activités artisanales ou commerciales. En revanche, d'autres s'étaient intégrés dans le nouvel Etat qui comptait de nombreux Juifs parmi ses dirigeants (Trotsky, Zinoviev, Kamenev, Litvinov, etc.).
Rien ne peut être reproché à la politique nationale de l'Etat révolutionnaire jusqu'à l'année 1920. La difficile reconquête de l'Ukraine a donné lieu à des abus, mais dans aucun cas il n'y a eu d'oppression nationale russe à l'égard des Ukrainiens. En fait, la ligne de division qui a provoqué parfois de profonds déchirements, partageait les Ukrainiens eux-mêmes et parfois aussi les communistes d'origine russe (ceux-ci étaient peu nombreux au sein du groupe dirigeant bolchévique où toutes les minorités étaient sur-réprésentées). En tout cas, Lénine avait expliqué à plusieurs reprises que l'Ukraine avait droit à l'autodétermination et même à la sécession. Il l'avait expliqué à l'époque du gouvernement Kerenski, mais il l'avait répété après la conquête du pouvoir en repoussant toute tentative d'aborder d'une façon administrative le problème, même lorsqu'une telle tentative provenait des communistes ukrainiens. La polémique contre le gouvernement provisoire visait en premier l'hypocrisie de Kerenski, qui parlait de l'Irlande et de l'Algérie sans soulever « les questions de l'Irlande russe et de l'Algérie russe, c'est-à-dire du Turkestan, de l'Arménie, de l'Ukraine, de la Finlande etc. '». Il ne s'agissait pas que d'un discours très général, lié à des polémiques ponctuelles. Dans un article de la Pravda consacré spécifiquement à l'Ukraine, Lénine exprimait très nettement ses principes : « La démocratie révolutionnaire de la Russie doit, si elle veut être vraiment révolutionnaire, si elle veut être une vraie démocratie, rompre avec ce passé, reconquérir pour elle, pour les ouvriers et les paysans de Russie la confiance fraternelle des ouvriers et des paysans de l'Ukraine, y compris le droit de libre séparation ?
Dans le même article, il précisait les conceptions des bolcheviks en expliquant comment le respect des aspirations nationales était parfaitement compatible avec les conceptions internationalistes et l'aspiration à une grande fédération socialiste mondiale d'Etats ouvriers : « Nous ne sommes pas partisans des petits Etats. Nous sommes pour l'union la plus étroite des ouvriers de tous les pays contre les capitalistes, les "leurs" et ceux de tous les pays en général. C'est justement pour que cette union soit une union librement consentie que l'ouvrier russe, ne se fiant pas une minute, en rien, ni à la bourgeoisie russe, ni à la bourgeoisie ukrainienne, est actuellement partisan du droit à la séparation des Ukrainiens, ne voulant pas imposer à ceux-ci son amitié, mais gagner la leur en les traitant comme des égaux, comme des alliés, comme des frères dans la lutte pour le socialisme 3
Lorsque le pouvoir sovietique commença à se consolider grâce à sa victoire sur Denikine, Lénine s'opposa résolument à tout projet d'annexion de l'Ukraine à la Russie soviétique de même qu'à toute prétention d'imposer un rythme accéléré de collectivisation ou à des mesures d'« assimilation culturelle ».
Pour donner une idée de son approche de la question du rapport avec la nation ukrainienne, nous rappelons un passage du projet de résolution du comité central sur le pouvoir soviétique en Ukraine que Lénine avait personnellement esquissé en novembre 1919 : « La culture ukrainienne (langue, école, etc.) ayant été opprimée durant des siècles par le tsarisme russe et les classes exploiteuses, le comité central du PCR fait un devoir à tous les membres du parti de contribuer par tous les moyens à lever tous les obstacles qui s'opposent au libre développement de la langue et de la culture ukrainienne. Etant donné que des tendances nationalistes engendrées par des siécles d'oppression se manifestent dans les couches arriérées des masses ukrainiennes, les membres du PCR sont tenus de faire preuve de la plus grande prudence à leur égard ; ils leur opposeront, dans des explications fraternelles, l'identité des intérêts des travailleurs d'Ukraine et de Russie 4
Ce n'était pas qu'une indication tactique, qu'un conseil de prudence dans le choix des arguments. En effet, la résolution, contestée sur une série de points par une minorité importante, composée pour la plupart d'Ukrainiens, avançait également des propositions organisationnelles : « En territoire ukrainien, les membres du PCR s'appliqueront à mettre en pratique le droit des masses travailleuses à utiliser leur langue maternelle à l'école et dans toutes les institutions soviétiques ; à contrecarrer par tous les moyens les tentatives de russification qui consistent à retouler la langue ukrainienne, dont ils feront l'instrument de l'éducation communiste des masses travailleuses '
Par ailleurs, Lénine soulignait que la spécificité de l'Ukraine résidait dans le pourcentage très élevé de la paysannerie alors que la classe ouvrière était dans sa majorité russe et qu'il y avait, pendant la première période, une prépondérance de Russes et de Juifs dans le Parti bolchevik et dans les institutions soviétiques. En tenant compte de cela, Lénine formulait des conditions très précises qui représentaient une espèce d'anticipation de la NEP : « La tâche qui se pose à la politique agraire en Ukraine est de : 1. supprimer complètement la propriété foncière des hobereaux, que Denikine retablit, et remettre leurs biens-fonds aux paysans sans terre ou qui n'en sont pas suffisamment pourvus. 2. Fonder des exploitations soviétiques en nombre et aux dimensions strictement limitées, en se conformant rigoureusement dans chaque cas aux intérêts de la paysannerie d'alentour. 3. En ce qui concerne le groupement des paysans en communes, artels etc., on pratiquera strictement la politique du parti, qui n'admet à cet égard aucune contrainte
Finalement, la résolution concluait: « Considérant que la nécessité d'une étroite union de toutes les républiques soviétiques dans leur lutte contre les forces menaçantes de l'impérialisme mondial est incontestable pour tout communiste et pour tout ouvrier conscient, le PCR estime que les ouvriers et les paysans travailleurs ukrainiens décideront eux-mêmes définitivement de la forme que revêtira cette union ?
Au cours de l'année 1920, les « formes de l'union » se précisaient davantage à la suite, entre autres, d'événements extérieurs qui soumettaient a une rude épreuve les tendances nationalistes visant à une séparation totale de la Russie. En février avait été formé un comité militaire ukrainien, composé de cinq membres dont trois bolcheviks, qui avait rétabli le pouvoir soviétique au moins dans les centres les plus importants. L'aventurier, Simon Petlioura, qui pendant un certain temps avait réussi à construire une force séparatiste en exploitant la haine antirusse et encore plus l'antisémitisme, fit appel à la Pologne de Pilsudski pour battre les bolcheviks. L'armée polonaise occupa l'Ukraine pendant quelques semaines. Ce fut une véritable catastrophe pour le mouvement séparatiste qui perdit tout soutien populaire : la haine des paysans ukrainiens à l'égard des propriétaires fonciers polonais s'avéra beaucoup plus grande que celle a l'egard des intermediaires juits et surtout des « moscovites ». Une partie des dirigeants nationalistes quittèrent Petlioura et se rapprochèrent du pouvoir soviétique que l'offensive victorieuse de l'Armée rouge rétablit définitivement.
Le droit à l'autodétermination dans le Caucase
Toutefois, c'est justement au cours de la même année 1920 que le droit à l'autodétermination commence à être mis en question par les dirigeants soviétiques. Nous ne faisons pas allusion à la continuation de la contre-offensive de l'Armée rouge jusqu'à Varsovie, qui fut payée très cher par le mouvement communiste polonais. En effet, nous estimons qu'à cette occasion des erreurs ultragauchistes ont été commises, mais qu'il n'y a pas eu une sous-estimation spécifique du problème national
C'est dans le Caucase que la politique du Parti communiste commence à se détacher des principes qui avaient inspiré la Révolution. Entre 1917 et 1920, la présence des bolcheviks dans la région avait été faible et s'était heurtée à de fortes résistances. En Géorgie, où le développement économique et culturel avait été plus grand, c'est le parti menchevik qui avait la majorité alors que l'Arménie était sous la direction du parti bourgeois nationaliste Dasnak et que l'Azerbaïdjan était sous l'influence du Musavat (Egalité), lui aussi parti nationaliste. Une tentative d'instaurer un « commissariat transcaucasien » unitaire n'eut qu'une durée éphémère. Les bolcheviks étaient assez forts à Bakou, où il y avait un prolétariat assez fort bien que non indigène. Mais ils rencontrèrent de sérieuses difficultés après le traité de Brest-Litovsk puisqu'en l'absence de toute délégation transcaucasienne, le gouvernement soviétique avait dû faire des concessions territoriales en cédant, entre autres, a la Turquie, alliée des empires d'Europe centrale, les provinces de Kars et Batum et le district arménien d'Ardahan.
Par ailleurs, les Turcs, après avoir occupé sans délai Batum, visaient à élargir leurs conquêtes. La faiblesse du pouvoir soviétique et la menace turque pousserent l'assemblée transcausasienne à proclamer l'indépendance de tous les territoires qui avaient fait partie de l'empire russe, sauf ceux occupés par la Turquie et Bakou, où avait été formé un gouvernement soviétique (composé pour l'essentiel de Russes et d'Arméniens qui avaient peur des Azeris des zones avoisinantes). La république transcaucasienne éclatait déjà le 26 mai 1918. Quelques jours plus tard étaient formées, outre la république indépendante de Géorgie, la république d'Arménie et celle d'Azerbaïdjan. Mais la république arménienne était balayée par les Turcs dans l'espace de quelques semaines. En même temps, l'Azerbaïdjan devenait un Etat fantôche sous l'occupation étrangère alors que la Géorgie, désirant éviter le même sort, demandait et obtenait la protection de l'Allemagne qui s'intéressait au manganèse géorgien et voulait en même temps disposer d'une base dans la région pour contrôler aussi bien la Russie soviétique que la Turquie, allié assez instable.
La situation se compliqua davantage avec l'arrivee de troupes anglaises qui s'emparèrent de Bakou en massacrant le gouvernement bolchevique et offrirent leur « protection » à la Géorgie et aux deux autres républiques, reconstituées et placées sous le contrôle de gouvernements pro-britanniques. La présence anglaise dans la région, à part Bakou dont l'occupation se prolongea jusqu'à 1921, ne fut pas suffisante pour garantir une structure stable. Le gouvernement fragile installé par les occupants à Bakou fut renversé en avril 1920 par une insurrection communiste, qui déboucha sur la formation d'une république soviétique socialiste d'Azerbaïdjan à la tête de laquelle se trouvèrent Kirov, Ordjonikidzé et Mikoïan, c'est-à-dire un Russe, un Géorgien et un Arménien...
Au mois de novembre de la même année, les Turcs déclenchèrent une nouvelle offensive pour balayer encore une fois toute trace d'une Arménie indépendante. Le gouvernement Dasnak ne fut pas capable d'organiser la résistance, qui fut, en revanche, assurée par un comité révolutionnaire soutenu par des détachements de l'Armée rouge. En décembre 1920, il existait donc une république soviétique socialiste d'Arménie, dont le territoire avait été sérieusement réduit par les conquêtes turques, et qui ne tenait que par la peur de nouvelles attaques de la Turquie qui avait deja exterminé plus d'un million d'Arméniens. La faiblesse du groupe dirigeant soviétique provoqua deux mois plus tard un soulèvement populaire à Erevan et dans d'autres villes contre les réquisitions de blé et la politique économique du «communisme de guerre ». Cette situation ne fut maîtrisée complètement qu'après l'adoption de la NEP. De surcroit, en février 1921 des troupes soviétiques russes, soutenues par des éléments géorgiens, entraient dans le territoire de la République géorgienne, sous prétexte qu'un incident s'était produit à la frontière avec l'Arménie, et renversaient le gouvernement menchevik.
Cet épisode représente un tournant dans l'histoire de la Russie soviétique. Une lettre de Lénine à Ordjonikidzé révèle une très grande préoccupation de sa part à propos du statut de la nouvelle république et propose une alliance avec Jordania, le dirigeant menchevique dont le gouvernement avait été renversé. Lénine demande aux communistes géorgiens s'il y avait « un accord complet sur les trois points suivants »: « Primo: il faut armer immédiatement les ouvriers et les paysans les plus pauvres afin de créer une forte armée rouge géorgienne. Secundo: une politique spéciale de concessions vis-à-vis des intellectuels et des petits commer- çants géorgiens est nécessaire. Il faut comprendre que non seulement c'est un mauvais calcul que de les nationaliser, mais encore qu'on doit consentir certains sacrifices à seule fin d'améliorer leur situation et de leur laisser la possibilité de continuer leur petit commerce. Tertio: il est d'une importance majeure de rechercher un compromis acceptable en vue d'un bloc avec Jordania ou des mencheviks géorgiens comme lui, qui dès avant l'insurrection, n'étaient pas absolument hostiles à l'idée d'un régime soviétique en Géorgie sous certaines conditions. Je vous prie de vous souvenir que les conditions de la Géorgie, à la fois intérieures et internationales, exigent des communistes géorgiens non pas qu'ils appliquent les formules russes, mais qu'ils créent avec habileté et souplesse une tactique originale, fondée sur une attitude plus conciliante à l'égard des éléments petits-bourgeois de toute sorte .»
Trotsky a expliqué que l'intervention militaire avait remporté un succès facile et complet et n'avait provoqué aucune complication internationale (sauf une nouvelle campagne anticommuniste par la II° Internationale, qui avait suivi de très près l'affaire en envoyant en Géorgie en septembre 1920 une délégation composée, entre autres, de Kautsky, Vandervelde et Ramsay MacDonald). Mais il a souligné en même temps que la méthode adoptée pour la « soviétisation » de la Géorgie a aboutit à des conséquences très graves par la suite: « Dans les régions où les masses laborieuses étaient passées au bolchevisme déjà avant la Révolution, elles acceptaient les souffrances et les difficultés subséquentes comme liées à leur propre cause. Il n'en était pas de même dans les régions moins avancées où la soviétisation était réalisée par l'Armée rouge. Là, les masses travailleuses considéraient leurs privations comme le résultat d'un régime imposé du dehors. En Géorgie, la soviétisation prématurée renforça les mencheviks pendant un certain temps et conduisit à l'importante insurréction de masse de 1924, quand, selon le propre aveu de Staline, la Géorgie dut être "labourée de nouveau" 9
Les inquiétudes de Trotsky, les recommandations de Lénine, les propositions des communistes géorgiens (dont le groupe dirigeant comptait sur des militants d'une très grande expérience politique qui seront presque entièrement exterminés par Staline dans les années trente) n'empêchèrent le plénipotentiaire de Staline au Caucase, Ordjonikidzé, de provoquer des ravages dont les conséquences ne sont pas encore surmontées aujourd'hui.
Initialement Lénine avait prôné l'unification économique des trois républiques caucasiennes dont il soulignait les aspects de simplification administrative. La fusion dans une seule fédération des républiques soviétiques socialistes de Transcaucasie ne fut sanctionnée formellement que le 12 mars 1922, mais elle avait été déjà réalisée dans la pratique au cours des premiers mois de l'année précédente. Elle avait impliqué la soumission des dirigeants locaux au représentant de Moscou. Par exemple, comme le rappelle le manifeste adopté en 1987 par le mouvement arménien du Haut-Karabakh, le 16 mars 1921 le gouvernement avait signé un traité avec la Turquie qui fixait non seulement les frontières entre les républiques soviétiques et l'Etat turc, mais aussi celles entre différentes républiques caucasiennes sans aucune consultation avec celles-ci. C'est ce traité qui a attribué à l'Azerbaïdjan la région aujourd'hui si contestée, même si formellement la constitution de la région autonome date du 7 juillet 1923.
La dernière bataille de Lénine
Les dernières énergies de Lénine furent consacrées à la tentative de limiter les dégâts provoqués par la façon grossière dont avait été abordée la question nationale. Moshe Lewine a décrit cet épisode dans son livre le Dernier Combat de Lénine (Editions de Minuit). Par ailleurs, le passage du testament politique de Lénine qui aborde la question nationale est tout à fait explicite dès le début : « Je suis fort coupable, je crois, devant les ouvriers de Russie, de n'être pas intervenu avec assez d'énergie et de rudesse sur la fameuse question de l'autonomie, appelée officiellement, si je ne me trompe, question de l'union des républiques socialistes soviétiques " .»
Lénine, qui tirait ses informations aussi de ceux qui s'étaient rendus coupables des violations de principes, savait parfaitement que la façon d'aborder les problèmes nationaux n'était que le reflet d'une régression plus générale. « On peut imaginer dans quel marais nous nous sommes enfoncés », disait-il en apprenant qu'un opposant avait été victime de violences physiques. Et il ajoutait : : « On prétend qu'il fallait absolument unifier l'appareil. D'où émanaient ces affirmations ? N'est-ce pas de ce même appareil de Russie, que, comme je l'ai déjà dit dans un numéro précédent de mon journal, nous avons emprunté au tsarisme en nous bornant à le badigeonner légèrement d'un vernis soviétique " ? »
Lénine n'oubliait pas dans ce texte non plus les circonstances atténuantes, en premier lieu l'isolement, l'absence d'aide des pays plus développés, les conditions créées par la guerre et la lutte contre la famine. Avant d'indiquer les responsabilités personnelles d'Ordjonikidze, Dzerjinski et surtout de Staline (« Je pense qu'un rôle fatal a été joué ici par la hâte de Staline et son goût pour l'administration, ainsi que par son irritation contre le fameux "social-nationalisme" ») Lénine avait dicté ce qui suit : « Dans ces conditions, il est tout à fait naturel que la "liberté de sortir de l'union", qui nous sert de justification, apparaisse comme une formule bureaucratique incapable de défendre les allogènes de Russie, contre l'invasion du Russe authentique, du grand-Russe, du chauvin, de ce gredin et de cet oppresseur qu'est au fond le bureaucrate russe typique '2
.»
Comme l'on sait, toute la dernière période de la vie de Lénine est marquée par son effort pour contrecarrer la dégénérescence bureaucratique et autoritaire de l'Etat soviétique. Dans le cadre de cette lutte, la question nationale occupait une place tout à fait importante. On dirait que Lénine se sentait coupable d'avoir sous-estimé longtemps les dangers et d'avoir même toléré des tendances à une assimilation par la force de nationalités non russes, dans la mesure oû il n'avait saisi dans certaines démarches que les aspects de simplification administrative. On pourrait faire une véritable anthologie en rassemblant les réflexions angoissées à ce sujet qui reviennent dans ses derniers écrits.
Dans sa recherche désespérée d'allies dans une bataille qu'il sait très difficile, Lénine écrit à Kamenev une lettre assez singulière où il annonce une « guerre contre le chauvinisme grand-russe » en ajoutant qu'il ne s'agira pas « d'une petite guerre, mais d'une lutte pour la vie ou pour la mort » et en proposant que l'Union soviétique soit présidée à tour de rôle par un Russe, un Ukrainien, un Géorgien, etc. '
Ses dernières lettres, dictées quelques heures avant d'être définitivement anéanti par la maladie, contenaient une nouvelle proposition d'alliance avec Trotsky sur la question géorgiennne. Il adressait un billet à Mdivani et à d'autres dirigeants géorgiens qui avaient été attaqués et démis de leurs fonctions. Ce billet est d'autant plus important qu'au début Lénine s'était méfié des informations qu'il avait reçues et avait pris position contre eux. Voilà ce qu'il dit : « Chers camarades, Je suis votre affaire de tout cœur. Je suis indigné de la grossièreté d'Ordjonikidzé et de la connivence de Staline et de Dzerjinski. Je prépare à votre intention des notes et un discours 14
Ce fut le dernier écrit de Lénine. Comme d'autres écrits de la même période, il en ressort que certains des problèmes actuels ont des origines lointaines et que les fondateurs de l'Etat soviétique étaient au moins partiellement conscients de la gravité de ces problèmes, tout en n'étant pas en condition de contrecarrer le processus de dégénérescence.
L'époque stalinienne
Ce qui à la fin de la vie de Lénine apparaissait comme un danger de dégénérescence bureaucratique à conjurer, devint par la suite la norme et le « modèle ». Alors que Lénine avait exprimé son horreur pour la grossièreté du « bureaucrate russe » et plus généralement pour la « barbarie » russe, Staline n'hésita pas à exalter le peuple russe, son génie, son droit à être le guide des peuples de l'URSS (et non seulement de l'URSS). L'idée d'égalité aussi bien entre les individus qu'entre les nations fut taxée de « petite bourgeoise ».
Toutefois, les premiers dégâts dans les rapports entre les nations de l'URSS ne furent pas la conséquence de brimades grand-russes comme Lénine l'avait craint. Tout d'abord, de même que celle du Caucase, la « reconquête » des territoires asiatiques qui avaient fait partie de l'empire tsariste, fut réalisée par des méthodes assez semblables à celles utilisées dans les guerres coloniales. La faiblesse, voire l'inexistence de la classe ouvrière, l'incompréhension de la part de rares communistes (presque tous d'origine russe ou juive) des problèmes de société encore dans une phase précapitaliste, le fait que c'était des Russes (souvent même des colons, des anciens fonctionnaires tsaristes et des popes) qui se rangeaient du côté du pouvoir soviétique en provoquant l'hostilité des autochtones, voilà les prémisses d'événements dramatiques assez peu connus qui ensanglantèrent l'Asie soviétique jusqu'au début des années trente. Le prix en vies humaines fut très élevé de part et d'autre. Le clivage n'avait pas toujours un caractère strictement national : il était parfois ethnique et très rarement social. Un rôle particulièrement néfaste fut joué par la collectivisation forcée. Celle-ci frappa également la population russe. Mais les minorites nationales, dont surtout les Ukrainiens, la ressentirent comme un veritable projet de génocide à leur egard. En fait, les ravages furent gigantesque. Par exemple, au Kazakhstan, la population autochtone fut réduite de 50 % à la suite aussi bien de la collectivisation que de la destruction des formes économiques traditionnelles. Plus généralement, en Asie soviétique la sédentarisation forcée se heurta à une résistance armée, ce qui empira à bref et moyen terme les conditions de vie de ceux qu'en principe on voulait « civiliser ».
Les souffrances dues à la brutalité de la « dékoulakisation », à la méconnaissance des problèmes agricoles de la part des fonctionnaires chargés de diriger les nouvelles fermes collectives, à la déportation de millions de paysans vers des régions inhospitalières du Nord et leur utilisation pour les travaux forcés afin de creuser des canaux entre la Baltique et la mer Blanche ou le bassin de la Volga, furent aggravées souvent par la persécution antireligieuse qui frapppa particulièrement les églises « non russes ».
Les campagnes grossières en faveur de l'athéisme, la fermeture d'églises, de mosquées, de synagogues, l'arrestation de ministres du culte et de simples croyants, coupables de faire du prosélytisme ou d'avoir « troublé » la jeunesse par l'enseignement religieux ont frappé toutes les confessions, celle orthodoxe y compris (notamment avant 194l, lorsque, face aux catastrophes de la première phase de la guerre, Staline fut obligé de demander l'aide de la hiérarchie ecclésiastique qui fut libérée des prisons et comblée de faveurs dans le but d'en obtenir l'appui à la campagne pour transformer la lutte antinazie en « grande guerre patriotique du peuple russe »). Certaines confessions furent frappées plus durement : par exemple, les « vieux croyants » et plus généralement les sectes millénaristes, les groupes protestants qui apparaissaient plus dangereux parce qu'ils n'avaient pas de hiérarchie, les églises qui jouaient un rôle d'unification ethnique (en Lituanie et dans les territoires arrachés à la Pologne en 1939, l'église catholique et encore plus l'église uniate qui fut obligée en 1946 à se réunifier avec l'église orthodoxe dont elle était sortie depuis trois siècles) et finalement l'islam.
Le résultat de toute cela fut, en dernière analyse, de renforcer toutes les religions. Notamment en ce qui concerne l'islam la limitation du nombre des mosquées (qui n'étaient que deux cents dans toute l'Union soviétique dans les années soixante-dix) n'a guère réduit le nombre des croyants qui se chiffrent par millions. En fait, parmi les problèmes brûlants que doit aborder Gorbatchev il y a celui de la diffusion d'un sentiment national antirusse nourri par l'islam et dont l'une des expressions les plus voyantes ce sont les bandes vertes arborées par les jeunes de Bakou ou de Tachkent.
La Seconde Guerre mondiale : les « peuples punis »
Si le groupe dirigeant soviétique actuel refuse toute modification de la structure existante du complexe mosaïque des peuples de l'URSS, ce n'est pas parce qu'il ne comprend pas le bien-fondé des demandes des différentes nationalités. En réalité, il craint que si des injustices du passé sont quelque part réparées, d'autres mouvements ne se déclenchent pour obtenir à leur tour des réparations.
L'un des cas les plus connus est celui des Tatars de Crimée, un peuple « puni » dans son ensemble par Staline sous prétexte que certains de ses membres auraient trahi. Mais au cours de la Seconde Guerre mondiale de nombreux peuples — et non seulement les Tatars - furent soupçonnés de vouloir collaborer avec les nazis (entre autres, les Allemands de la Volga, les Kabardins, les Balkars, les Tchécènes, les Ingusces, les Ossètes, les Kalmouques, etc.) et déportés dans des régions éloignées de l'Extrême Orient soviétique. Dans de nombreux cas, y compris celui des Tatars, plus de la moitié des déportés moururent pendant le terrible exode. Les Allemands de la Volga, qui s'étaient installés dans la région depuis plus de deux siècles, n'avaient pratiquement aucun rapport avec leur patrie d'origine et encore moins avec le nazisme (en 1917, ils avaient été parmi les premiers à constituer un soviet et à soutenir les bolcheviks notamment dans les années difficiles de la guerre civile). En ce qui concerne les autres peuples, Aleksandr Nekric a prouvé que non seulement ils n'avaient pas collaboré avec les Allemands dans une proportion plus importante que les Russes, les Ukrainiens ou les Biélorusses (qui ne pouvaient être déportés en masse ne fût-ce qu'en raison de leur nombre), mais aussi qu'ils s'étaient souvent engagés résolument dans la résistance antinazie sans que pour autant leur rôle soit mentionné dans l'histoire officielle ''
Certains de ces peuples ont obtenu qu'on leur rende partiellement justice. Les survivants des déportations sont retournés dans leurs régions d'origine à l'époque de Khrouchtchev. D'autres n'ont pas été compensés de leurs souffrances et surtout ils n'ont pas pu obtenir le « droit au retour ». Une partie importante des Allemands de la Volga se sont résignés et ont finalement accepté l'offre de la RFA, en « rentrant » dans un pays qui n'était plus le leur depuis des nombreuses générations et avec lequel il n'avaient aucun lien. En tout cas ils n'ont jamais obtenu à nouveau leur autonomie régionale.
Les latars de Crimee ont le merite extraordinaire de ne jamais avoir renonce à revendiquer leurs droits. Des représentants du mouvement démocratique comme Piotr Grigorenko ont consacré à cette cause des années de leur vie et Sacharov a mené lui aussi un combat opiniâtre sur ce terrain.
Mais, répétons-le, trop de peuples qui ont connu des déportations, des annexions, des déplacements de leurs frontières et d'autres punitions collectives qui ont laissé des traces très profondes, n'ont même pas obtenu ce qu'ont obtenu les Tatars de Crimée.
En réalité, si on voulait réparer toutes les injustices et à tous les dégâts de l'époque stalinienne, il faudrait secouer en profondeur la structure même de l'Union soviétique. Il faudrait aborder les problèmes des pays Baltes, annexés à l'URSS dans le cadre des accords Ribbentrop-Molotov, ou de la Moldavie, république « inventée » aussi bien en ce qui concerne la langue (qui n'est que le roumain avec des variantes dialectales et transcrit en caractère cyrilliques) qu'en ce qui concerne les frontières (qui ne correspondent pas à celles de la Bessarabie puisque une bande étroite sur la côte a été assignée à l'Ukraine, probablement dans le but d'empêcher la « république socialiste » de Moldavie d'accéder à la mer). En fait, c'est une véritable annexion qui a été imposée. Il faudrait également revenir sur le drame des régions arrachées à la Pologne en 1939 avec la déportation et l'extermination de centaines de milliers de personnes.
Tout cela explique les refus, les hésitations et les tournants du groupe dirigeant gorbatchévien, surtout au cours de l'année 1988. Cela explique pourquoi, malgré tout, tant de pages de l'histoire soviétique restent blanches.
Les problèmes actuels
Comme nous l'avons indiqué, les tensions qui existent actuellement ont des origines lointaines. Mais elles sont déterminées également par des contradictions sociales qui s'étaient aggravées pendant la période dite de la stagnation.
Cela apparaît encore plus clairement si l'on examine le point de départ immédiat de certains des conflits en cours. Par exemple, le mouvement national à Erevan, avec la première polémique « antirusse » depuis un siècle, est parti d'une question très concrète, c'est-à-dire une protestation contre une usine chimique qui polluait le centre même de la ville et que les autorités de la république avaient fermée alors que les autorités de Moscou en imposaient la réouverture « pour des exigences supérieures ». La centrale atomique - que le tremblement de terre a miraculeusement épargnée et qui n'a été fermée que maintenant - avait été elle aussi au centre d'une campagne très vive dont l'échec avait été attribué par la population à la passivité des autorités républicaines face au pouvoir central. Deuxième exemple : la question de l'environnement est apparue également dans la querelle entre Moscou et les républiques baltes. Il est clair qu'à cause de la très forte centralisation tous les choix qui impliquent des dangers, sont attribués aux autorités de l'Union soviétique et sont ressenties comme une forme d'oppression nationale alors que souvent il ne s'agit que d'insensibilité bureaucratique (cela est confirmé par le fait que certains des plus graves désastres écologiques ont frappé, par exemple, la région du lac Baïkal et des zones de la Sibérie qui font partie de la République russe).
Dans d'autres cas les protestations ont été déclenchées par d'autres facteurs de mécontentement. Aux pays Baltes on s'est soulevé contre l'immixtion des ministéres centraux dans la moindre des décisions, par exemple, les normes de panification. A Bakou on s'est indigné parce que le procès de gens inculpés pour le pogrom anti-arménien de Sungait avait été soustrait à la magistrature locale. A Alma-Ata des réactions ont été provoquées par le remplacement de dirigeants locaux par d'autres dirigeants parachutés du centre. Un peu partout il y a des réactions à la pratique politique qui consiste à prédéterminer l'accès à la nomenklatura et même aux études supérieures sur la base de contingents ethniques.
L'existence d'importants déséquilibres économiques entre les différentes républiques est aussi attribuée, le plus souvent, à l'oppression nationale. Toutefois, le problème est plus compliqué. Tout d'abord, parmi les républiques les plus sensibilisées actuellement à la question nationale, il y a, d'un côté, l'Azerbaïdjan, qui se trouve effectivement au bas de l'échelle du revenu national et en tête en ce qui concerne la mortalité infantile, de l'autre, l'Estonie qui se situe dans toutes les statistiques à l'autre extrême.
Par ailleurs, des déséquilibres très grands existent à l'intérieur même de chaque république, par exemple, entre une ville industralisée comme Bakou et des régions montagneuses avec une agriculture primitive du même Azerbaidjan, pour ne pas parler des differences qui existent dans la gigantesque république russe.
Il y a en outre des ressentiments qui n'ont que partiellement et indirectement une origine économique. Il suffit de penser que la popularité relative de Pamjat, l'association chauvine russe, fondée sous prétexte (peut-être, au début, avec la sincère intention) de protéger des monuments historiques et l'environnement, découle du mécontement des couches les plus humbles et les moins payées de la société russe,qui nourrissent des sentiments d'envie et de haine à l'égard du kolkhozien géorgien ou arménien qui vend à un prix élevé ses produits (mais qui doit payer son billet d'avion et verser des pots-de-vin à des contrôleurs de toute sorte).
Par ailleurs, la thèse selon laquelle il y a des « fauteurs de troubles » reste très répandue dans la presse soviétique et Gorbatchev lui-même l'a reprise, notamment à l'égard des Arméniens du comité Karabakh et du Front populaire estonien. Pour sa part, la presse la plus engagée en faveur de la perestroika dénonce souvent les manœuvres de déstabilisation de la bureaucratie la plus corrompue qui jette de l'huile sur le feu des haines nationales. C'est une version qui n'est pas dépourvue de fondement. Mais, de même que la première, elle rélève, en dernière analyse, d'une conception policière de l'histoire. La réalité est que, comme nous l'avons dit au début, la question nationale en Union soviétique a des racines très profondes et a acquis désu mais un caractère explosif. Développer une analyse d'ensemble du problème dans la phase actuelle et esquisser une orientation en la matière est incontestablement l'une des tâches les plus ardues des révolutionnaires soviétiques. Mais c'est en même temps une tâche primordiale et urgente.
1. Lénine, Œuvres, t. 24, p. 584. 2. Id., Œuvres, t. 25, p. 94. 3. Id., Ibid. 4. Id., Œuvres., t. 30, p. 162. 5. Id., Ibid., p. 162-163. 6. Id., Ibid., p. 164-165. 7. Id., Ibid., p. 165. 8. Id., Œuvres t. 32, p. 166-167. 9. Trotsky, Staline, 10/18, vol. II, p. 146. 10. Lénine, Œuvres, t. 36, p. 618. 11. Id., Ibid., p. 618-619. 12. Id., Ibid., p. 619. 13. Id., Œuvres (édition italienne), t. 33, p. 339. 14. Id., Œuvres, t. 45, p. 629. 15. Aleksandr Nekritch, les Peuples punis, Maspero, 1982.