Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 32-33

Introduction

Livio Maitan · Quatrième Internationale, n° 32-33 · mai-juillet 1989 · p. 5-10 · 2 746 mots

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Dans ce numéro de notre revue, nous publions des documents et des articles sur la question nationale en Union soviétique aussi bien qu'un article sur la question nationale en Yougoslavie. C'est un sujet d'une brûlante actualité d'autant plus que des questions nationales sont à l'ordre du jour aujourd'hui dans d'autres sociétés de transition bureaucratisées, dont la Roumanie et la Chine.

Notre but est de rappeler synthétiquement dans quels termes la question a été posée en Union soviétique depuis 1917 et quelles positions ont été exprimées par des protagonistes des événements des années vingt et trente, et de donner une idée des orientations qui s'esquissent maintenant et des débats qui ont lieu y compris dans la presse officielle. La situation et les problèmes de l'Union soviétique seront discutés au prochain congrès mondial de la IV° Internationale, auquel il appartient de définir l'attitude de notre mouvement à ce sujet. Les articles publiés dans ce numéro ne représentent donc que l'opinion de leurs auteurs.

En ligne générale, la crise actuelle est le résultat d'une domination bureaucratique imposée pendant des décennies, sous des formes différentes selon les périodes et les pays, mais toujours à l'encontre des intérêts et des aspirations de la grande majorité des populations concernées. En URSS plus particulièrement, cette crise existe parce que le régime stalinien a imposé un centralisme étouffant. Ce centralisme a fait des ravages dans tous les domaines de la société soviétique et a été un instrument essentiel de la bureaucratie pour arracher aux masses travailleuses leurs conquêtes révolutionnaires. Sur le terrain des rapports entre les nationalités, il a été un instrument de dénationalisation des peuples non russes et d'instauration de formes d'hégémonie grand-russe. Il était donc inévitable que la domination de la caste bureaucratique apparaisse aux yeux des nationalites non russes aussi comme une oppression nationale. D'où l'explosion de différents mouvements nationaux dès que l'appareil politique et idéologique de la bureaucrato a co le soutie se liza de. sine iors de la campagnd potorale du moients tie a commence a se lezarder. En fait, sans minimiser la portee d'evenements mars dernier ou l'éclatement de grèves ouvrières largement suivies, il est incontestable que jusqu'ici les manifestations les plus massives ont été inspirées par des revendications nationales.

Ces mobilisations sont allées de pair avec des critiques accrues au régime stalinien et à son idéologie. Assez souvent, soit par conviction soit par opportunisme tactique, les auteurs de ces critiques se sont réclamés des conceptions de Lénine et des pratiques des premières années de la révolution. Mais en même temps sont apparues de plus en plus des interprétations de l'histoire et des appréciations politiques qui mettent en question aussi le régime de la première période après 1917 et les idées et les méthodes de Lénine lui-même. Il s'agit d'une approche qui n'est pas du tout nouvelle et qui, en fait, a inspiré depuis les années vingt des campagnes idéologiques bourgeoises et social-démocrates et la critique de nombreux « hérétiques et renégats » (pour reprendre le titre d'une anthologie d'Isaac Deutscher). Elle n'est pas pour autant moins grosse de dangers dans une phase où il est essentiel d'avoir les idées claires sur la nature du stalinisme et sa genèse.

Les marxistes révolutionnaires n'ont jamais prétendu que tout allait pour le mieux dans les premières années de la révolution et qu'aucune déformation ne s'était produite avant la mort de Lenine. Ils ont, au contraire, explique, sur la base d'expériences successives, que des décisions avaient éte prises à l'époque sans se rendre suffisamment compte des dangers qu'elles impliquaient (par exemple, la fameuse décision sur la limitation du droit de tendance). Il est, par ailleurs, significatif que Léon Trotsky, le seul dirigeant bolchevique qui a analysé systématiquement avec un esprit critique la première période post-révolutionnaire et les années des années vingt, a avancé dans les années trente des positions assez différentes de celles qu'il avait défendues lui-même dans la décennie précédente sur des problèmes cruciaux comme la pluralité des partis et le rôle des syndicats. Nous le rappelons notamment parce que nous assistons, à l'heure de la glasnost, à une nouvelle entreprise de falsification - officielle ou officieuse - qui consiste dans le fait que les positions prises par Trotsky dans des contextes spécifiques (par exemple, lorsqu'il écrivait Terrorisme ou communisme ou dans le débat syndical) sont présentées comme ses conceptions fondamentales. Tout cela dans le but de

INTRODUCTION 7 démontrer que l'alternative proposée par lui n'était pas, au fond, différente de celle de Staline.

Nous ne prétendons pas non plus qu'en matière de questions nationales il n'y a pas eu de graves incompréhensions, de sérieux retards, de mesures adoptées sans tenir compte des spécificités de certaines républiques ou régions, de véritables rreurs. Toujours est-1l qu'il y a une difference qualitative entre conceptions e ratiques de la période de Lénine et conceptions et pratiques du stalinisme L'aperçu historique synthétique de l'article d'Antonio Moscato et certains des textes que nous publions suffisent à le confirmer de même qu'ils rappellent que, dans la dernière période de sa vie active, Lénine avait déclenché une bataille contre les phénomènes de bureaucratisation du régime révolutionnaire et notamment contre des tendances bureaucratiques et chauvines à empiéter sur les droits des minorités nationales. Ceux qui confondent, de bonne ou de mauvaise foi, le leninisme avec le stalinisme et ceux qui prescrivent, soixante-dix ans après, ce que les révolutionnaires bolcheviques auraient dû faire dans telle ou telle autre circonstance, ne devraient pas oublier un fait capital : la proclamation du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes n'est pas restée lettre morte, mais s'est concrétisée à l'avantage d'une série de nationalités de l'ancien empire des tsars. Voilà une démonstration concrète, presque sans précédent dans l'histoire, de cohérence et de clairvoyance révolutionnaires.

Il serait absurde, d'autre part, d'ignorer qu'en 1917 et dans les années suivantes, il ne s'agissait pas d'aborder et de résoudre des problèmes nationaux dans un contexte où les peuples concernés pouvaient prendre leurs décisions sans de lourdes ingérences extérieures et choisir en pleine liberté s'il fallait se séparer de l'Etat soviétique ou rester dans son cadre. Luttes nationales et luttes sociopolitiques pour ou contre la révolution s'enchevêtraient et les impérialistes, présents sur le terrain, de même que les contre-révolutionnaires, visaient à rétablir par la violence le pouvoir des vieilles classes dominantes sans se soucier aucunement des droits de nationalités. Dans un tel contexte, il était impossible d'extrapoler telle ou telle autre question nationale ou de croire que l'affirmation des principes pouvait résoudre par elle-même les problèmes. Rien ne serait, d'ailleurs, plus loin de la méthode de Lénine que de poser la question nationale - et non seulement la question nationale - dans des termes absolus, valables en toute circonstance. Rappelons un exemple peu connu, qui concerne le cas de la Belgique pendant la Première Guerre mondiale. Lénine rejetait sans aucune complaisance les mystifications ideologiques des sociaux-démocrates qui justifiaient et soutenaient la politique impérialiste sous prétexte qu'il fallait défendre l'indépendance de la « petite » Belgique. Mais il précisait en même temps que sa position etait dictée par le fait que la question de la Belgique était liée indissolublement à la question de la guerre impérialiste. Son attitude aurait été différente si la question nationale belge s'était posée hors de ce contexte.

En fait, les marxistes révolutionnaires sont intransigeants sur un point, c'est-à-dire le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. C'est secondaire dans quelles formes l'exercice de ce droit peut être assuré et il serait erroné à ce propos d'attribuer une valeur universelle, de prescription, à des formules utilisées par

Lénine ou par Trotsky dans des contextes spécifiques. L'essentiel, c'est que l'exercice réel de ce droit primordial soit garanti ; les révolutionnaires ont le devoir de se battre dans ce but de même qu'ils doivent - il va de soi - respecter la volonté populaire, quelle qu'elle soit.

C'est également un devoir élémentaire des révolutionnaires de se placer toujours du point de vue de la nationalité opprimée, en rejetant toute argumentation prétendument « équilibrée » et « non unilatérale ». Des événements récents ont confirmé qu'il est souvent très difficile de définir exactement le cadre d'une question nationale. Pour faire un exemple, à la suite d'une colonisation programmée ou pour d'autres raisons, dans le territoire d'une nationalité, il peut exister des minorites, y compris a predominance proletarienne, dont la nationalite est majoritaire à l'échelle de l'Etat. Une solution, visant a éviter des affrontements fratricides et des explosions futures, tiendra évidemment compte de la complexité de pareilles situations. Mais en tous les cas de figure, ce sont les droits de la minorité au niveau de l'Etat qui doivent être affirmés prioritairement, c'est cette minorité qui doit jouir avant tout du droit à l'autodétermination. L'un des textes que nous reproduisons donne une idée de la façon dont de telles problèmes se posent aujourd'hui dans les pays Baltes.

Deux autres points doivent être clarifiés.

Premièrement, affirmer le droit à l'autodétermination ne signifie pas nécessairement se prononcer pour la sécession d'une nationalité donnée, pour la solution de l'indépendance sous forme de création d'un nouvel Etat. Répétons-le, les révolutionnaires luttent pour que chaque nationalité qui le désire puisse faire effectivement son choix. Sur la base d'une analyse spécifique, ils peuvent tirer la conclusion que l'indépendance est la solution préférable. Ce fut l'attitude de Trotsky à propos de l'Ukraine vers la fin des années trente. Mais dans d'autres circonstances, ils peuvent prôner d'autres solutions : autonomie régionale, république intégrée dans un Etat multinational par des liens fédéraux ou confédéraux, etc.

En tous les cas, ce n'est pas une seule question, mais une série de questions qu'il faut se poser, et notamment : quelle est la solution la meilleure pour garantir l'exercice du droit à l'autodétermination et créer en même temps des conditions plus favorables à la lutte plus générale du prolétariat et des autres couches exploitées ? Quelle est la solution la meilleure du point de vue de la lutte des nationalités et du prolétariat d'autres pays ? Quelle est la solution qui aiderait une évolution favorable à la révolution du rapport de forces à l'échelle mondiale ? Et pourquoi, dans un contexte où la formation d'un nouvel Etat, loin d'assurer l'indépendance réelle d'une nationalité donnée, déboucherait sur une nouvelle oppression, par l'impérialisme au lieu que par une caste bureaucratique hégémonique, les révolutionnaires ne signaleraient-ils pas cette dynamique possible, ce danger, en se dissociant de ceux qui ont intérêt à le nier ou ceux qui nourrissent l'illusion que la sécession et I'« indépendance » sont la panacée de tous les maux dont souffrent les nations opprimées ?

En d'autres termes — c'est le second point -, les marxistes révolutionnaires ne doivent pas confondre leur lutte pour le droit à l'autodétermination avec le combat des mouvements nationalistes. Les solutions envisagées par ces mouvements ne

INTRODUCTION 9 sont pas les nôtres et souvent les analyses ne coïncident pas non plus. Contrairement à ce que laissent croire les nationalistes, nous sommes convaincus, pour notre part, que les problèmes économiques, sociaux ou d'autre nature qui sont à l'origine de mobilisations de masses dans des nationalités opprimées, ne seront absolument pas résolus par la création de nouveaux Etats indépendants. Même dans le cas où cette indépendance apparaît comme la solution nécessaire, elle ne peut être conçue que comme un point de départ, comme le ressort d'une dynamique plus profonde, c'est-à-dire non seulement anticentraliste, mais aussi antibureaucratique (ou, dans les régions du monde encore sous domination capitaliste, non seulement anti-impérialiste, mais en même temps anticapitaliste). Dans ce sens, notre conception de la question nationale est liée à notre conception de la révolution permanente.

Nous ne croyons pas non plus que nous pouvons partager - soixante-dix après qu'elles ont été formulées - les idées d'un courant du communisme ukrainien - celui des « oukapistes » - qui sont évoquées dans un article sur l'indépendance de l'Ukraine inclus dans ce numéro de notre revue. Selon ce courant, la tendance à l'internationalisation des forces productives était contrecarré par une tendance opposée, celle de la nationalisation de ces forces productives. Il existait donc une base objective pour revendiquer la création de nouveaux Etats, d'Etats nationaux independas pas tici la uestion de savoir huet rigement prit resse porte, plus indépendants et toute lutte dans ce but serait historiquement progressiste. Or, nous généralement, sur le courant mentionné. Mais leur prémice sur la tendance des forces productives était fort discutable déjà à la fin de la Première Guerre mondiale ; elle serait carrément fausse aujourd'hui alors que la « mondialisation » de l'économie a acquis des dimensions gigantesques et irréversibles. Ce serait complètement illusoire de penser qu'une économie non capitaliste, collectiviste, puisse se développer un tant soit peu efficacement et harmonieusement dans un cadre national. La crise qui frappe les sociétés de transition bureaucratisées existantes est en elle-même éloquente. En réalité, il est désormais extrêmement difficile, voire impossible, d'envisager un dépassement des contradictions économiques et sociales, qui dechirent le monde chaque jour davantage, non seulement dans un cadre purement national, mais aussi dans un cadre continental ou subcontinental et les Etats nationaux apparaissent de moins en moins comme un cadre économique viable. Si la lutte pour l'autodétermination et, le cas échéant, pour la formation de nouveaux Etats indépendants maintient sa valeur, c'est sur un terrain éminemment politique et, en dernière analyse, conjoncturel.

Pour en venir, brièvement, à la situation actuelle en Union soviétique, il va de soi que les marxistes révolutionnaires défendent le droit à l'autodétermination, qui implique, répétons-le, le droit à la sécession. Mais il serait erroné, selon nous, de reprendre automatiquement les positions de Trotsky dans les années trente de même que les positions de la IV° Internationale dans les décennies suivantes. Pour définir nos orientations, nous devons partir d'une analyse des tendances actuelles et de leurs dynamique, des intérêts et des aspirations tels qu'ils s'expriment maintenant. Et nous devons nous efforcer de développer une telle analyse avec des militants sur place. Cela est désormais possible car il existe des groupes, des formations et des tendances antibureaucratiques, dont les dimensions ne sont pas négligeables et qui sont en train de faire preuve de leur volonté d'aborder les problèmes ardus et complexes que pose la crise du système de domination de la bureaucratie.

Le débat que nous ouvrons nous posera des questions brûlantes auxquelles il serait absurde de répondre par des pétitions de principe. Est-ce que, par exemple, des Etats baltes nouvellement reconstitués seraient effectivement indépendants ou ne risqueraient-ils pas de tomber sous l'emprise des pays impérialistes, une oppression étant ainsi remplacé par une autre ? Est-il possible d'envisager une solution des problèmes sociaux, y compris des problèmes écologiques, qui ont stimulé la formation de certains mouvements de masse actuels, dans un cadre national, par exemple, lettonien, estonien ou lituanien ? Est-ce qu'une intégration éventuelle dans l'économie internationale dite de marché, c'est-à-dire dans l'économie capitaliste, serait avantageuse pour les peuples de ces pays ? Encore : faut-il exclure des solutions fédérales ou confédérales dans le cadre desquelles les différentes républiques disposeraient de droits démocratiques substanciels dans tous les domaines, par exemple, du type de ceux revendiqués par des mouvements des pays Baltes et même adoptés par le Soviêt suprême estonien au mois de novembre dernier ? Le fait que des arguments allant dans ce sens sont avancés par les soit-disant « internationalistes » dont le but est de défendre le statu-quo, n'annule pas leur valeur intrinsèque, de même que la propagande impérialiste sur la terreur stalinienne n'était pas à nos yeux un argument pour renoncer à nos propres dénonciations. Finalement, dans le cas de la Yougoslavie, est-ce un éclatement éventuel de la fédération issue de la révolution de 1943-1945, ne serait-ce pas un événement très négatif du point de vue aussi bien intérieur qu'international ?

Un débat approfondi sur de tels problèmes est d'autant plus nécessaire que des tendances, auxquelles les marxistes révolutionnaires ne sauraient faire aucune concession, se développent aussi bien dans les mouvements des nationalités opprimées que parmi ceux qui se réclament, plus généralement, du réformisme gorbatchevien. Ces tendances, qu'elles soient représentées par des couches sociales (pour l'instant exigües) ou par des groupes ou des individus qui, par réaction au stalinisme, idéalisent ce qui se passe ailleurs, propagent des illusions et des mystifications sur l'économie capitaliste, les institutions politiques bourgeoises de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord, la culture et l'idéologie de vieilles classes dominantes.

Une clarification sur les questions nationales sera une contribution à une approche correcte de la problématique plus générale de la crise des sociétés bureaucratisées et donc à la lutte pour leur renouveau révolutionnaire socialiste.

Avril 1989

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