Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 32-33

Un révélateur : les questions nationales en Yougoslavie

Catherine Verla · Quatrième Internationale, n° 32-33 · mai-juillet 1989 · p. 23-39 · 7 335 mots

In English: National Questions in Yugoslavia (International Marxist Review Vol. 4, No. 2, Winter 1989).

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Men Yougoslavie Les peuples qui se retrouvent sur le territoire de l'actuelle

Yougoslavie n'avaient jamais appartenu à un même Etat avant l'Entre-deux-guerres. Ceux du Sud-Est qui avaient été soumis à l'oppression ottomane resterent tres arrierees economiquement jusqu'à la révolution. Un tout début d'industrialisation de type néocolonial s'était, en revanche, réalisé au xIXe siècle dans les régions qui ont eu la « chance » relative d'être soumis à l'empire austrohongrois - Croatie, Slovénie, Dalmatie, Vojvodine et, plus tard, la

Bosnie. Des cultures, une histoire, des langues, des religions (trois principales, catholique au Nord, orthodoxe et musulmane ailleurs), des alphabets (cyrillique et latin) différents ont marqué cette mosaïque de peuples au niveau de développement socio-économique très inégal.

Le premier Etat Yougoslave semi-industrialisé et dépendant, mis en place après la Première guerre mondiale, fut dominé par la royauté serbe forte de son armée et relais intérieur des capitaux étrangers. Incapable d'assurer une effective fédération des peuples slaves et non-slaves du pays, elle s'imposa par une dictature à la fois nationale (contre les autres peuples) et sociale: ce premier Etat yougoslave avait aussi pour fonction de s'opposer à l'impact de la révolution d'Octobre sur les peuples de la région. Le Parti communiste yougoslave, très puissant au lendemain de la guerre (en 1920, il conquit la majorité aux élections dans les grandes villes industrielles), fut dissous dès novembre 1920 et les syndicats qu'il dirigeait interdits.

Le nouveau leader charismatique de la République serbe, Slobodan Milosevic a parfois été présenté dans la presse occidentale comme un « nouveau Tito ». Et parmi les slogans lancés dans les meetings de masse (des millions de Serbes et de Monténégrins) organisés pour le soutenir, on a parfois entendu : « La Serbie demande: quand donc Milosevic remplacera Tito ? » Mais c'est commettre un pur et simple contre-sens sur le mot d'ordre en question que de penser qu'il s'agirait d'en appeler à un Milosevic équivalent à ce que fut Tito au plan politique. La victoire de Milosevic en septembre 1987 (8° plénum du comité central) dans l'appareil du Parti serbe - et sa conséquence : la suppression des droits constitutionnels reconnus aux deux provinces autonomes de Vojvodine et du Kosovo -marquent, au contraire, une rupture par rapport au « titisme ». Quel est le degrè de profondeur et d'irréversibilité de cette rupture, quelle en est finalement la nature ? Pour le discuter, il faut d'abord revenir sur ce qui a caractérisé le « titisme » dans sa politique envers les nationalités de Yougoslavie.

Les Serbes, parents pauvres ou dominants ?

En estimant que les Serbes ont été les « parents pauvres » de la Yougoslavie de Tito, et qu'ils ont été systématiquement « brimés » par revanche contre leur domination sur la première Yougoslavie (cf. intro), les nationalistes serbes s'appuient sur des « faits » réels mais éclairés et isolés d'un point de vue chauvin. « L'unité » de la Yougoslavie d'avant-guerre, qui permettait à tous les Serbes de se retrouver dans un cadre territorial unique, a été brisée et, avec elle, un cadre oppresseur nationalement et socialement.

Les Serbes ont eux-mêmes été longtemps opprimés par l'Empire ottoman (le Kosovo a été le terrain d'une bataille historique au XIV° siècle) et dispersés territorialement. Le problème qui se pose pour leur réunion, dans un territoire qu'ils controleraient exclusivement, est l'impossibilité matérielle de le faire sans opprimer simultanément une autre (ou plusieurs nationalités). (Le problème serait analogue pour une « grande Croatie » réunissant tous les Croates.) Il faut regarder la carte jointe indiquant l'hétérogénéité ethnique des républiques. Seule la Slovénie

LES QUESTIONS NATIONALES EN YOUGOSLAVIE 25 est homogène et les Slovènes regroupés ; c'est leur faiblesse numérique qui les a pousses au regroupement federal pour résister à l'assimilation/oppression italienne ou allemande. Une « grande Serbie » incluant tous les Serbes et leur assurant la suprématie étatique incluerait la Vojvodine (avec notamment la forte minorité hongroise), le Kosovo (à 90 % composé aujourd'hui d'Albanais), mais aussi la Croatie et la Bosnie Herzégovine (composée de Serbes, de Croates et de Musulmans bosniaques considérés désormais comme une ethnie), sans doute aussi, le Monténégro et la Macedoine.

La Bosnie Herzegovine a précisément été établie après la révolution pour équilibrer/atténuer la force numérique, étatique, des Serbes et établir un consensus entre nationalités sur un fédéralisme qui permettait seul la réunion des co-nationaux. Le Monténégro a été également traité comme république distincte. Cela se justifiait non pas par des différences de langue et d'ethnie avec les Serbes, mais par une histoire qui a fait du territoire en question le terrain d'une lutte séculaire acharnée contre les Turcs, aboutissant à une indépendance conquise dès 1878. Le slogan (« le Monténégro est un jovau dans la couronne serbe »), récemment entendu dans les manifestations en faveur de Milosevic, est significatif de la traditionnelle fraternité (les non-serbes disent « identité ») entre Serbes et Monténégrins. La Macédoine, carrefour extrèmement hétérogène ethniquement, avait été partagée entre Grecs, Bulgares et Serbes à l'issue des guerres balkaniques. La langue macédonienne a été consolidée comme langue écrite et érigée en langue nationale (dominant un territoire) après la révolution : c'était, au-delà des controverses sur la réalité d'une ethnie distincte, une façon de renforcer la résistance contre la Bulgarie, qui nie toute existence à une nationalité macédonienne.

Evidemment, d'un point de vue nationaliste serbe, une Yougoslavie conçue comme federation de nations librement associées, dont on soulignait les différences, était une régression par rapport à un « unitarisme » grand-serbe (c'est-à-dire par rapport à un Etat fondé sur la réunion et la domination exclusive d'une nationalité, par ailleurs, comme on le voit, extensive). Mais la question nationale serbe était - et reste — porteuse de deux dynamiques : la dispersion territoriale des Serbes pouvait trouver sa « solution » dans l'oppression grand-serbe mais aussi, et bien plus solidement, dans la lutte pour une fédération démocratique où la réunion des Serbes était conditionnée par leur pleine reconnaissance des droits des autres nationalités. Celles-ci aspirant également à s'incarner dans un « Etat », cela impliquait la reconnaissance de territoires républicains à chaque « nation » ou de provinces aux nationalités ayant ailleurs déjà un Etat, comme les Hongrois ou les Albanais ; tel fut le consensus sur lequel s'unifièrent ces peuples dans la révolution. La bourgeoisie serbe s'était avérée incapable de porter un tel projet, les clivages et les luttes dans la guerre furent aussi nécessairement socio-politiques. Les partisans communistes serbes s'y affrontèrent non seulement aux oustachis croates mais aussi à la résistance des Tchetniks serbes partisans de la royauté et d'une Yougoslavie « unitariste ».

La Fédération mise en place correspondait-elle a ce qu'en attendaient les populations qui ont massivement soutenu le projet ? Les manifestations serbes récentes ont dû surprendre ceux pour qui (comme le disaient certains nationalistes croates en 1971) la Yougoslavie de Tito était supposée avoir assuré la prédominance « grand-serbe »; de la même façon que Staline s'était appuyé sur une oppression grand-russe….

Si tel avait été le cas, on ne comprendrait ni l'aigreur des Serbes, ni pourquoi les Croates, les Slovènes et les Albanais du Kosovo, se trouvent aujourd'hui du même côté dans la défense de la Constitution de 1974 léguée par Tito (et son théoricien, Kardelj), contre les remises en cause serbes...

A la vérité, les lunettes nationalistes (qu'elles soient serbes ou croates) permettent, au mieux, de rendre compte de certains moments et de certains aspects du système yougoslave. Elles aboutissent à des visions d'ensemble complètement polaires (les Serbes parents pauvres versus les Serbes dominants) qui illustrent leur démarche symétriquement unilatérale. Elles ne permettent donc pas d'interpréter toute l'histoire yougoslave post-révolutionnaire, et encore moins sa dynamique d'ensemble jusqu'à la fin des années soixante-dix, elles obscurcissent la compréhension de la crise actuelle, et du tournant qu'elle représente.

La révolution et les luttes nationales

Le régime de Tito est issu d'une authentique révolution, pas d'une contrerévolution, comme le stalinisme. Qui plus est, cette révolution était en conflit direct avec l'orientation de Staline. Celui-ci entendait désormais protéger la dictature bureaucratique en URSS par une subordination du mouvement ouvrier mondial à la diplomatie du Kremlin, en l'occurrence la « ligne » préconisée en Yougoslavie était l'alliance anti-fasciste avec la résistance royaliste, et le « partage » du pouvoir et certainement pas une révolution sociale. Mais la bourgeoisie (et la résistance royaliste) avait été bien trop faible pour tolérer la moindre alliance avec les communistes yougoslaves. Ceux-ci avaient payé de leur vie et dans les camps les faillites successives des « lignes » préconisées du Kremlin, du cours ultra-gauche aux fronts populaires. On peut dire que la révolution était le seul moyen de réaliser les tâches que la bourgeoisie n'avait pas accomplies (industrialisation et emancipations nationales, question agraire), mais aussi de mettre fin a une dictature sanglante et aux combats fratricides. Ajoutons que, pour le PC yougoslave, la révolution fut le seul moyen d'échapper à la fois au massacre par les ennemis de classe... et à la liquidation par Staline, qui avait envisagé de faire subir aux Yougoslaves le même sort qu'aux Polonais (la dissolution). Les puissants mouvements d'émancipation nationale et sociale au cours de la guerre, n'ont pas simplement « porté au pouvoir » une direction passive (pas plus qu'il n'y a eu, vision complètement inverse, aujourd'hui proposée en Yougoslavie comme d'ailleurs en URSS sur les bolcheviks, un simple putch militaire d'une direction qui aurait pris le pouvoir sans base sociale). La croissance fulgurante des effectifs du parti et de l'armée populaire forgée dans la lutte en témoignera. Les dirigeants communistes yougoslaves ont activement préparé une victoire fondée sur trois aspects d'une stratégie consciente : a) la levée en masse d'une armée de partisans ; b) l'organisation dans les zones libérées d'un deuxième pouvoir qui assurait l'amélioration immédiate de la vie des populations par le partage des terres,

LES QUESTIONS NATIONALES EN YOUGOSLAVIE 27 l'annulation des dettes, l'administration locale ; et c) l'unité des diverses nationalités pour la défense de leurs droits et de leur identité: le Parti communiste yougoslave a été la seule force politique capable d'unir sous sa direction toutes les nationalites de la région. Il n'a pu le faire qu'en reconnaissant explicitement l'importance des revendications nationales et l'oppression subie dans la Yougoslavie de l'Entre-deux-guerres.

S'il est vrai que, confronté au premier Etat yougoslave oppressif, le Komintern des années vingt avait préconisé son éclatement, par la sécession notamment des Croates, en revanche, la révolution n'avait vaincu que par la conviction que l'alliance fédérative de ces populations était la condition d'une résistance victorieuse contre les oppressions étrangères, cela sera d'ailleurs encore vrai contre Staline. A la vérité, les frontières de l'actuelle Yougoslavie n'avait rien de définif ou d'idéal : plusieurs peuples s'étaient trouvé séparés par les frontières nées de l'histoire des guerres et des oppressions dans cette région : la perspective permettant aux co-nationaux de se retrouver était bien davantage la Fédération socialiste des Balkans englobant aussi l'Albanie, la Hongrie, la Bulgarie... Le pouvoir attractif considérable d'une telle fédération menaçait directement l'hégémonie stalinienne sur les peuples concernés. (Tito avait été accueilli avec enthousiasme dans les pays alentours, et même le Bulgare Dimitrov s'était aventuré à vanter dans une interview de la Pravda la perspective de cette fédération. Il devra s'en autocritiquer bien vite.) L'« excommunication » de la clique titiste s'imposait des lors aux yeux de Staline, la mise au pas des PC de la région par de nouveaux proces devait suivre. La Fédération socialiste des Balkans fut enterrée. Mais la Fédération, au moins (mal nommée) yougoslave, n'en demeurait pas moins la condition, pour de nombreuses nationalités de ce territoire, de défendre leurs droits brimés. Autrement dit, la force de résistance du nouveau pouvoir révolutionnaire tenait, d'une part, à son contenu de classe et d'autre part, à la fédération (librement consentie) de nations qu'il représentait. Les Albanais du Kosovo seront les seuls à ne pas gagner au départ dans la mise en place de la Yougoslavie séparée de l'Albanie, la rupture avec Staline mis fin aux promesses d'unification du Kosovo et de l'Albanie. Ils seront d'ailleurs réprimés durement dans la phase la plus centraliste du régime, jusqu'à la chute de Rankovic, dirigeant serbe hostile à la réforme de 1965. L'amélioration (relative) ultérieure du sort des Albanais en Yougoslavie par comparaison avec la triste et répressive Albanie (notamment au plan religieux) pesera pour beaucoup dans la dynamique (jusqu'à présent non séparatiste) de leurs revendications.

L'évolution des droits accordés à toutes les nationalités sera, en fait, tres pragmatique - selon les pressions exprimées - mais guidées avant tout par la volonté de consolider la légitimité politique du pouvoir.

Le pouvoir politique avant tout

La question nationale s'était en quelque sorte imposée de fait à un parti qui l'avait longtemps renvoyée au rang des orientations petites bourgeoises et bourgeoises. Et c'est également de façon pragmatique que la direction titiste évoluera dans ses réponses institutionnelles aux tensions exprimées dans l'après-révolution.

Une seule certitude s'imposait d'elle-même : l'unité du système ne pouvait se réaliser au travers de la domination serbe. Toute tentative de rétablir celle-ci ne pourrait que provoquer l'éclatement ; c'est encore profondément vrai aujourd'hui.

Interpréter dans ce contexte le régime titiste comme un régime grand-serbe est une absurdité et un contre-sens total ; la preuve en est l'élargissement croissant des droits des autres nationalités (et les frustrations nationalistes serbes). Interpréter a contrario ce même régime comme hostile au projet yougoslave, parce qu'obéissant à la politique du Komintern (comme le disent les nationalistes serbes aujourd'hui) est tout aussi absurde, alors que Tito a tiré son pouvoir de la mise en place de la Yougoslavie post-révolutionnaire. C'est confondre la Yougoslavie avec son passé (pris comme modèle) « unitariste ». Dire, enfin, qu'il s'agissait d'un régime hostile aux Serbes en tant que tels revient à escamoter les divisions sociales et politiques qui ont traversé le peuple serbe lui-même. La « relecture » du passé qui prévaut aujourd'hui en Serbie (notamment mis par écrit dans un mémorandum de l'Académie des sciences qui a sacré la triste union de l'ex-gauche marxiste avec les courants nationalistes) valorise, pour la première fois, la résistance des Tchetniks royalistes au détriment des communistes « sanguinaires », et dans la foulée, les vertus « démocratiques » de l'Ancien régime... Le régime titiste n'a pas brimé (encore moins méprisé) le peuple serbe. Mais il a certainement remis en cause l'idée que sa souveraineté devait s'affirmer au détriment des autres.

Mais nous l'interprétons comme un souci politique, pas comme une preuve de démocratisme : il était évident que le pouvoir politique s'effondrerait si les tensions nationales croissaient. C'est pourquoi les réponses de Tito se caractériseront par une combinaison de concessions/répression, de droits décentralisés et de continuité dans la pratique stalinienne du parti unique.

Les limites de la rupture avec le stalinisme

Certes, la rupture avec Staline eut des effets de long terme bénéfiques sur le régime politique yougoslave qui se distingua rapidement de ses voisins par bien plus de libéralisme. Libéralisme culturel, religieux. Libéralisme dans la circulation des idées et des personnes ; on peut trouver, depuis longtemps, du Trotsky et du Mandel dans les librairies du parti et, pendant les années soixante en gros, des marxistes du monde entier pouvaient se retrouver chaque année dans l'ile de Korcula pour débattre de façon critique de multiples problèmes. Les philosophes de la revue Praxis, marxistes de très grande réputation à l'époque, animaient ces séminaires. Le marxisme, grâce à la rupture avec Staline, resta vivant et influant en Yougoslavie dans la jeunesse de 1968, celle qui se mobilisa contre l'intervention americaine au Viêt-nam, contre la « bourgeoisie rouge » et la réforme marchande, contre les privilèges de fonction et contre ceux de l'argent, pour « l'autogestion de bas en haut ». A l'université de Belgrade, on trouvait à l'époque Rouge et ses cahiers, et les étudiants pouvaient y inviter des dirigeants de la IV° Internationale pour y présenter leurs idées...

Les idées, oui. Mais dès lors qu'elles tendaient à se transformer en force collective, en organisation, en manifestation indépendante, alors il y avait, il y eut répression. Il y eut répression stalinienne... contre ceux qui défendaient Staline après la rupture (cf. le très beau film Papa est en voyage d'affaires) de même qu'il y avait eu répression contre tous ceux qui l'attaquaient avant. La revue Praxis fut réprimée quand son influence se traduisit par les occupations de facultés convergeant avec les grèves ouvrières. On réprima ceux qui avaient le malheur d'appliquer la ligne des réformes, quand celle-ci fut jugée négative. Et l'on intenta des procès pour « trotskysme », « nationalisme », « libéralisme », « kominternisme » et autre « isme » contre tous ceux qui avaient le malheur de « dépasser » les limites de la ligne officielle de l'heure, voire même d'exprimer (mais tout seuls) cette même ligne : par exemple, des manifestations de protestations contre le coup de Jaruzelski valurent quelques mois de prison pour leurs auteurs alors même que le gouvernement Yougoslave avait condamné la répression de Solidarite...

Les différentes réformes du système yougoslave furent ainsi introduites d'en-haut, et supprimées d'en-haut (par les mêmes dirigeants au pouvoir jusqu'au tournant des années quatre-vingt). Cependant, elles exprimaient à la fois les contraintes d'un régime issu d'une révolution et les limites d'un système politique qui n'avait pas pleinement rompu avec les pratiques staliniennes. Dès lors, loin d'être arbitraires, ces tournants seront à chaque fois des façons de répondre à des pressions « d'en-bas » pour renforcer la légitimité populaire du régime, tout en maintenant le pouvoir du parti unique.

Du centralisme aux reformes

Au lendemain même de la prise du pouvoir, c'est l'objectif de consolidation rapide de la victoire par l'industrialisation du pays qui a prédominé. La rupture de 1948 avec Staline, suivie du blocus des pays « frères » et des menaces d'intervention soviétique, ne pouvaient que renforcer cette dimension très centraliste (au plan politique et économique et, par conséquent, national). La planification changea certes de forme avec l'introduction de l'autogestion après 1950. Mais jusqu'en 1957, elle resta en substance très redistributrice des régions riches vers les pauvres. Les résistances des républiques riches ne furent pas pour rien dans l'introduction d'une plus grande décentralisation dès le milieu des années soixante. Toutefois, il faut mesurer la façon dont l'absence de démocratie réelle du système a pesé sur les réponses apportées.

Globalement, la localisation, en Serbie, des institutions fédérales facilitait inévitablement l'assimilation de toute planification centralisée bureaucratiquement avec une domination serbe. Il est loin d'être prouvé que la Serbie ait bénéficié d'une telle redistribution de façon privilégiée (cf. le revenu par habitants juste en-dessous de la moyenne, et le tableau ci-joint) ; et elle a toujours été traitée comme république développée (alors que son niveau de vie est très inférieur à celui de la

Croatie et de la Slovénie) pour alimenter les fonds de developpement aidant les « moins développées » ; cela fait partie du contentieux.

Quoiqu'il en ait été, le plus menaçant politiquement, du point de vue des autorités du pays, était la défiance liée au passé grand-serbe et donc la rapide perception du centralisme comme étant « serbe ». Mais une telle défiance se nourrissait de l'absence de transparence et de démocratie réelle et donc de l'absence de contrôle des ressources distribuées, par les républiques riches notamment. Les gaspillages bureaucratiques dans l'utilisation des fonds n'ont pas manqué de stimuler les résistances à cette logique redistributive dont l'efficacité n'était pas évidente.

Mais ce n'est pas par l'élargissement de la démocratie nécessaire à la planification que la direction titiste répondra aux pressions nationales : elle y répondra, en 1965, en supprimant la planification avec extension du marché, puis en augmentant les pouvoirs républicains, sans démocratisation du régime et du parti.

Le libéralisme

You la démocratie ?

Comment se distinguer du « modèle » stalinien, qu'il a bien fallu critiquer, lorsque tomba l'excommunication ? On attribua au centralisme de l'Etat/de la planification la cause de la dégénérescence bureaucratique de l'URSS mais sans revenir de façon critique sur le système politique de parti unique. Certes, on remplaça le mot « parti » par le mot « Ligue » pour illustrer l'idée qu'il fallait influencer, convaincre et non pas imposer.

Et d'une certaine manière tel fut souvent le comportement des militants. Mais le droit de tendances et le pluralisme politique fut exclu. Dès lors, la LCY fut pénétrée des différenciations sociales et nationales stimulées par les réformes, mais en perdant, au fil des décennies, toute cohérence politique que seule une vie démocratique interne et publique pouvait créer.

En outre, si on ne se dissociait fondamentalement pas du stalinisme sur le parti unique (il y aura même régression affichée vers le « rôle dirigeant » tristement connu, dans les années soixante-dix), alors on ne pouvait trouver d'autres modèles que dans la combinaison : plus de marché et de droits décentralisés. Ceci fut appliqué pour l'autogestion, dont on ne parlera pas ici, et pour les républiques. Malheureusement pour le régime, les mécanismes marchands sont désagrégateurs et creusent les inégalités. Ils introduiront également un processus de différenciation dans la Ligue des communistes selon des lignes de fractures à la fois nationales et sociales. Le bureaucratisme se nourrira de toutes les limites imposées à la démocratie et des réformes: plus de marché et plus de droits décentralisés signifieront aussi plus de pouvoir politique et de carriérisme au nom de la « nation ». La question du marché et de la nature du système socio-économique se combinera de plus en plus aux questions nationales.

Du Printemps de Prague au printemps croate

L'idée dominante (défendue en Yougoslavie par les partisans de la réforme marchande) est que celle-ci fut interrompue (en 1971, après la montée des manifestations croates) parce que les dirigeants du régime tendaient à perdre le pouvoir. Tito aurait en quelque sorte été l'équivalent, si l'on ose dire, des troupes soviétiques interrompant le Printemps de Prague en 1968 (en l'occurence printemps croate). C'est aller un peu vite dans l'analogie, pour ne retenir à nouveau qu'une partie de la réalité : outre le fait que Tito et Kardelj n'étaient pas, dans leur rapport à la population, de simples Brejnev, la réforme marchande s'est réellement appliquée entre 1965 et 1971 en Yougoslavie, bien au-delà de ce qu'avait pu rêver les réformateurs tchécoslovaques (suppression de la planification par la suppression des fonds centraux d'investissement et l'augmentation de la part du surplus restant dans les entreprises et les banques; décentralisation du système bancaire désormais régi par des principes de rentabilité ; adaptation des prix internes sur les prix mondiaux en même temps que diminution des protections dans l'ouverture au marché mondial ; extension du secteur privé).

Ce n'était pas une restauration capitaliste (le même Etat qui avait introduit la réforme l'interrompra en s'appuyant sur l'autogestion ouvrière), mais les pressions allant dans le sens d'une restauration n'avaient pas manqué de se manifester. Concrètement, il manquait au marché trois attributs pour être « général » (pleinement capitaliste): un marché du travail (droit de licenciement) et du capital (propriété privée des entreprises, avec les droits correspondants et marché d'actions)... et un Etat qui protège les sus-dits droits. Les effets socio-économiques, que les projets de réforme tchécoslovaque n'avaient guère eu le temps de produire. se développèrent rapidement en Yougoslavie: inflation, chômage, croissance des inégalités, différenciations sociales. Trois logiques distributives s'affrontaient dans un sytème « impur » : « à chacun selon son poste », « à chacun selon son travail », et « à chacun selon les résultats sur le marché »...

Dès lors, les tensions considérables qui ont conduit à l'interruption de la réforme yougoslave ne se résument pas au mouvement croate (qui était, à son tour, autre chose qu'un Printemps de Prague).

La montée des tensions sociales et nationales.

Entre 1968 et 1971, la Yougoslavie a connu, en effet, trois grands types de conflits ouverts.

La montée des grèves ouvrières, d'abord. Elle s'étendirent à un point tel que les syndicats modifieront leur attitude à cet égard. C'est de cette époque que date le début de tolérance de fait, officielle, envers les grèves analysées comme un témoignage de « dysfonctionnements » de l'autogestion. Il s'agissait sans aucun doute aussi d'un moyen de laisser s'exprimer le mécontentement ouvrier vers des cibles locales, les directions d'entreprise, qui avaient tendance à s'autonomiser autant des contrôles centraux que des ouvriers: incontestablement, le marché émoussait les conflits en permettant au système une bien plus grande tolérance à leur expression que chez les voisins (en Pologne, la hausse des prix était décidée « en haut», la moindre question économique prenait une dynamique politique contre le pouvoir d'Etat...).

En parallèle aux grèves ouvrières, il y eut la fronde de l'intelligentsia de gauche sous l'influence prépondérante des enseignants marxistes de la revue Praxis: le juin 1968 des étudiants yougoslaves fut, à bien des égards, le pendant du Mai 68 français (occupation des principales universités, lutte pour des bourses, internationalisme, dénonciation de la « bourgeoisie rouge », revendication d'une autogestion «de bas en haut » à la fois contre les privilèges et contre la privatisation de l'économie, revendications contre le chômage et les inégalités provoquées par la réforme).

Les tensions nationales, enfin, imprimèrent au tout une dynamique explosive. Elles se développèrent, elles aussi, à la faveur d'une décentralisation qui stimulait politiquement l'expression d'exigences étouffées mais qui les nourrissait aussi de conflits socio-économiques accrus (le marché creuse les écarts entre riches et pauvres). En gros, les républiques riches (Slovénie et Croatie) voulaient davantage encore d'autonomie politique et financière, moins de redistribution de leurs ressources, notamment en devises. Les régions moins développées allaient en sens inverse sur le plan socio-économique. Mais elles convergeaient, en revanche, dans les revendications d'affirmation de leur identité nationale. A cette époque, la représentation de leurs nationalités respectives fut renforcée dans les appareils républicains et provinciaux. Les congrès vont désormais se dérouler au niveau des Etats avant le congrès fédéral et non l'inverse.

Pourtant, ce libéralisme politique ne s'accompagna pas d'une possibilité de confrontation démocratique des intérêts. En même temps, les divergences d'intérêts vont justement se creuser : les rapports marchands, loin de stimuler l'association autour de projets communs, orienteront davantage les républiques vers l'extérieur. Dans la vente, c'est le dernier maillon en contact avec cet extérieur qui est tenté de concevoir les devises comme « son » dû. Les Croates, ayant la chance d'être dotés d'une splendide côte adriatique propice au tourisme, en oublieront volontiers que les devises ne payaient pas seulement « leur » travail. Outre la rente « naturelle », elles payaient aussi la nourriture de leurs hôtels, une nourriture produite par un travail accompli dans la province serbe de Vojvodine... A « chacun selon son travail » s'opposait de plus en plus à sa version « selon les ventes ».

Le bureaucratisme, l'usage souvent irrationnel des ressources distribuées centralement, favorisera I'« égoïsme » des plus riches ou des mieux dotés. Au lieu de déboucher sur l'exigence d'un contrôle de l'usage des ressources librement mises en commun (autrement dit, au lieu de porter sur la démocratisation de l'Etat fedéral, du parti et du plan), le bureaucratisme nourrira les revendications nationalistes et libérales marchandes: les manifestations croates, soutenues par les dirigeants locaux libéraux de l'appareil, exigeaient plus de pouvoir contre le centre

LES QUESTIONS NATIONALES EN YOUGOSLAVIE 33 « serbe ». Mais elles ne répondaient nullement aux revendications de démocratisation radicale avancées par la gauche marxiste. Elles ne répondaient pas non plus aux problèmes soulevés par la montée des grèves (y compris en Croatie) et par une partie de l'intelligentsia sur les effets des réformes marchandes. La classe ouvrière croate ne s'est pas impliquée à l'époque dans les manifestations nationalistes (elle pouvait le faire massivement, comme aujourd hui la population serbe, protegee par les dirigeants en place). La base sociale de celles-ci restait limitée à une partie de l'appareil, aux couches intermédiaires, à la paysannerie et à une partie de l'intelligentisa (les étudiants furent divisés souvent selon la nature des études suivies : les facultés de philosophie et de sociologie, ayant plutôt soutenu le mouvement internationaliste de 1968, etaient, comme leurs enseignants de la revue Pravis en Croatie, tres hostiles au nationalisme ; les facultés orientées vers le commerce et la gestion soutenaient davantage les réformes marchandes, et le mouvement croate).

Ces trois types de mouvements restèrent distincts : Tito ne leur laissera pas le temps d'une osmose, en particulier quant aux deux premiers (ouvriers et gauche intellectuelle de 1968), dont les programmes convergaient. Tout en réprimant les leaders étudiants, Tito fera la louange des aspirations socialistes de cette jeunesse et donnera raison à son hostilité envers certains maux sociaux des réformes. Le libéralisme économique, hier ligne officielle, fut dénoncé d'autant plus qu'il se combinait à des mouvements centrifuges. Les concessions, faites ensuite à ces différents types de mouvements, n'auront pas de réelle cohérence parce que, dans ces mouvements eux-mêmes, deux logiques socio-économiques divergentes s'opposaient et parce que les « réponses » apportées furent bureaucratiques.

Quel tournant en 1971 ?

Les réponses de Tito s'adressaient en effet à la fois aux ouvriers, à l'intelligentsia « soixante-huitarde », d'une part, et aux nationalismes montants. de l'autre. Elles s'efforcèrent de démanteler ces divers mouvements en tant que forces contestataires indépendantes, critiques chacune à leur façon, du monolithisme politique. Il y aura à la fois répression et réappropriation par « en haut » des principales revendications d'en bas (en dépit de certains aspects contradictoires) pour tenter de désamorcer les conflits.

Le tournant de 1971 sera d'abord marqué par une répression accompagnée d'une mini « révolution culturelle ». S'adressant à la population par-dessus les instances du parti, Tito appuiera la purge contre les dirigeants libéraux de Croatie (puis de Serbie et de Slovénie, pour équilibrer...) sur une campagne contre la corruption et les milliardaires. Il empruntera à la gauche marxiste (après l'avoir reprimée) une partie de son programme (en faveur d'une planification autogestionnaire) en le vidant de sa substance démocratique : alors que le marxisme yougoslave était resté vivant et populaire, la crise idéologique va se creuser dans les années soixante-dix car il s'agira d'une ère de censure visant à réaffirmer bureaucratiquement « le róle dirigeant du parti » contre toutes les « déviances » (qu'elles soient dites « kominternistes, nationalistes ou gauchistes »...). Parallèlement à cette tentative de reprise en main, la représentation séparée de l'armée dans l'appareil d'Etat se renforce.

Mais la façon dont la réforme fut interrompue ne se réduit pas à la répression et elle fut très différente de la normalisation tchécoslovaque. Il y aura certes arrêt de l'extension du marché au profit d'une nouvelle forme de planification ; mais ce système et la nouvelle Constitution (« Loi sur le travail associé ») mise en place en 1974-1976, cible des remises en cause actuelles, incorpore des droits accrus pour les autogestionnaires et les républiques: ce n'est pas par hasard si, dans les enquêtes menées dans la classe ouvrière de Croatie par le sociologue J. Zupanov, la période postérieure à 1971 est ressentie comme une valorisation du statut des ouvriers autogestionnaires. Il n'est pas non plus anodin de voir les Croates, les Slovènes et les manifestants albanais du Kosovo s'appuyer sur cette Constitutior (en se revendiquant de Tito et Kardelj) contre le centralisme serbe actuel. Il faut donc aller y voir de plus près.

Sur le plan socio-économique, le pouvoir « titiste » va, dans cette tentative bureaucratique de reprise en main, s'appuyer sur l'autogestion ouvrière contre la technocratie des banques et des grosses entreprises et contre les leaders libéraux purgés, tendant à s'autonomiser à la tête des trois principales républiques. A la campagne contre la corruption s'ajoutent des réformes en faveur de l'autogestion ouvrière et portant un coup d'arrêt aux automatismes marchands (démantèlement des grosses entreprises en « organisations de base du travai associé », OBTA, petites unités de production et gestion d'un revenu, de la dimension d'un atelier, supposées plus contrôlables par les travailleurs ; subordination du système bancaire aux entreprises). On réintroduit la planification. Mais ce n'est pas pour autant un retour à la planification hiérarchique d'autrefois : le système puisait sa légitimation dans sa rupture avec Staline, dans l'introduction de l'autogestion, dans sa politique nationale. Il s'agissait là de contraintes fortes. La « Loi sur le travail associé » introduit la « planification autogestionnaire » par contrats. Les décideurs des contrats devaient être les organisations autogestionnaires de base (OBTA) et, au plan de la fédération, les républiques et provinces.

En réponse aux tensions nationales et, en particulier, aux revendications croates, il y eut une décentralisation républicaine et provinciale accrue notamment donc dans la forme de la planification, dans la gestion du commerce extérieur et celle des devises. Le système se confederalise (avec droit de veto des republiques sur les questions les concernant). Dans la même logique, il accentue l'autonomie des provinces de Vojvodine et du Kosovo au sein de la Serbie, ces provinces acquièrent un droit de veto sur la politique serbe, alors que l'inverse n'est pas possible. La Serbie est donc de fait compartimentée en trois entités. D'où le sentiment d'injustice des Serbes aujourd'hui, dont la république est la seule a ne pas contrôler l'ensemble de son territoire. Des présidences collégiales (avec une représentation égalitaire des républiques quelle que soit leur taille et la rotation annuelle du président) sont introduites, visant a empêcher la domination d'une nationalité sur les autres. Enfin, à l'exception notable de l'armée, « unitariste » (on y reviendra) et où la langue de « communication » (langue de répression, dans le

LES QUESTIONS NATIONALES EN YOUGOSLAVIE 35 cas du récent procès militaire contre les jeunes Slovènes) est le serbo-croate, toutes les institutions étatiques, politiques, scientifiques, culturelles des différentes républiques sont dominées par l'ethnie, la langue et les programmes d'enseignement correspondants. Le Kosovo, en depit de son arriération économique relative, a plus d'étudiants par habitants que les autres régions yougoslaves dans son université en albanais de Pristina. L'albanisation de l'appareil de la province autonome a été favorisée dans les années soixante-dix par une politique de quotas qui a remis en cause la position privilégiée des Serbes. Les nationalités ont chacune leurs écoles, leurs publications. Les deux alphabets, cyrillique et latin, sont utilisés couramment. Les religions (catholiques principalement en Croatie et Slovénie. orthodoxe chez les Serbes, et musulmane) sont pratiquées.

On ne peut nier le caractère progressiste de ces transformations. Mais, globalement, le nouveau système accentue des droits décentralisés accordés aux ouvriers et aux nationalités sans mécanisme politique et économique stimulant la confiance réciproque et la cohérence des choix et les lieux d'expression d'intérêts commun. Il n'existe pas de véritable chambre de l'autogestion ouvrière au plan de la fédération, par exemple. Au plan politique, surtout, la direction titiste escomptait contenir les tendances centrifuges par la centralisation (répressive) du parti. Mais la répression renforce tous les replis sur soi et favorise le carriérisme. Le parti lui-même se confédéralisera de plus en plus, tout en étant massivement pénétré par l'arrivisme et la corruption (puisqu'il faut avoir sa carte pour avoir une responsabilité, et que les droits nationaux sont valorisés, on assistera à la montée de nouveaux cadres nationaux corrompus ou œuvrant plus simplement a leur propre politique de pouvoir et de prestige).

Dans ce contexte chacun défendra ses intérets à court terme et localement. Les féodalismes régionaux, le repli extrême de l'autogestion (incitant les « bons » ateliers à ne pas s'associer avec les « mauvais ») accentueront toutes les irrationalités de gestion, tous les coûts et déséquilibres et donc aussi l'endettement externe (la crise mondiale, la hausse du prix du pétrole dramatique pour un pays qui avait fondé sa stratégie de développement sur les indications de prix mondiaux, ne feront qu'aggraver les causes internes de cet endettement).

Ainsi, l'elargissement des droits des républiques dans les années soixante-dix et les aspects progressistes de la Constitution de 1974 sur ce plan, s'accompagnérent-ils d'une régression dramatique pour l'avenir socialiste : les Albanais du Kosovo sont les premiers à en faire les frais.

La croisée des chemins

Les droits qui ont été reconnus à l'autogestion et aux nations et nationalités ont été croissants à chaque étape du régime yougoslave d'après-guerre. jusqu'a la fin des années soixante-dix en dépit du fait qu'ils étaient contredit en pratique par l'absence de démocratie réelle. Pour la première fois, le tournant qui s'amorce au début des années quatre-vingt met à l'ordre du jour une régression de ces droits et pour l'autogestion et pour les républiques et nationalités. Le paradoxe est que c'est au nom de la réunification marchande du système que ces menaces sont avancées.

Autrement dit, la réforme marchande était identifiée hier (en 1965) par ceux qui l'avançaient, à plus d'autogestion et plus de droits nationaux. Aujourd'hui, si elle a tant de mal à s'appliquer depuis le début des années quatre-vingt, c'est parce qu'elle se heurte précisément à des droits reconnus. En même temps, la société a atteint un état de décomposition sociale, politique et morale avancée qui donne toute sa force à la montée des chauvinismes et des idées libérales marchandes dans l'intelligentsia et l'appareil d'Etat/parti.

La société yougoslave est l'enjeu de forces antagoniques puissantes dont aucune ne domine clairement. L'opacité est d'autant plus grande que la carte du parti ne signifie pas grand chose dans un système de parti unique inévitablement traversé et par la révolution et par la/les contre-révolution(s).

Le caractère massif des manifestations, en Serbie et au Monténégro, exprime certainement l'aigreur populaire accumulée face à la crise économique, aigreur renforcée par le constat de l'enrichissement et de la corruption des appareils d'Etat/parti (nous ne pleurerons pas, de ce point de vue, la démission de leaders exécrés en Vojvodine et au Monténégro, obtenue par les manifestants). Mais tout cela ne doit pas cacher l'essentiel de la dynamique politique et du contenu idéologique de ces mouvements. « Le Kosovo est à nous ! », « Pendons VIlasi » (un des dirigeants albanais actuellement réprimé comme « responsable » des grèves... après avoir d'ailleurs lui-même, il y a quelque temps, caractérisé les mouvements albanais de « contre-révolutionnaires »), « Slobodan, nous sommes les tiens, seuls les traîtres sont contre toi! », « Nous sommes tous Serbes! », « Donnez-nous des armes », « A mort les Albanais ! », « Nous tuerons VIlasi ! », « Slobodan Milosevic, ne laisse pas tomber le domaine serbe ! »... Il y a pour l'instant une convergence (provisoire ?) entre une aile de l'appareil du parti qui a écarté tous ses opposants de façon stalinienne, des courants nationalistes « grand-serbes » et pro-tchetniks éminemment anti-communistes, et enfin une composante populaire anti-bureaucratique que la démagogie du discours de Milosevic, valorisant la « mission » des Serbes contre tous les (autres) bureaucrates, a pour l'instant conquis. Les philosophes de l'ex-revue Praxis se sont intégrés à ce mouvement en y trouvant une possibilité d'expression qu'ils avaient perdue depuis le début des années soixantedix... Cet ensemble composite s'est globalement soudé dans une haine anti-albanaise alimentée par une campagne passionnelle sur le « génocide » pretendûment perpétré au Kosovo contre les Serbes et Monténégrins qui y sont minoritaires. C'est par l'abus du terme « génocide », détourné des causes réelles de l'exode des slaves hors du Kosovo, c'est-à-dire les tensions nées de l'albanisation culturelle et politique de cette région, que les Serbes veulent conserver comme « leur », et un exode socio-économique dû à la pauvreté de la province. Le statut de république, revendiqué par les Albanais, est le seul qui puisse les protéger de la régression colossale de droits qui les affecte déjà en Macédoine. Il leur donnerait la dignité de citoyens yougoslaves sur un pied d'égalité avec les autres nationalités. Le vote

LES QUESTIONS NATIONALES EN YOUGOSLAVIE 37 qui vient d'avoir lieu entérinant les amendements constitutionnels qui recentralisent la Serbie n'est que le début d'une logique qui conduira à des affrontements fraticides dramatiques.

Solidaires des mineurs albanais, les Slovènes se sont dressés en masse (cf. introduction) contre ce qu'ils ressentent comme un risque pour eux-mêmes : la remise en cause des droits reconnus dans la Constitution de 1974. Toutes les institutions de l'Etat et du parti et toutes les organisations indépendantes de la république ont pris position en faveur des mineurs du Kosovo. La démocratisation politique que connait la Slovénie est un espoir pour l'avenir Yougoslave. Mais elle est évidemment porteuse de logiques différentes, certaines tournées vers l'Europe capitaliste, d'autres qui restent attachées aux valeurs socialistes démocratiques. Une composante essentielle du mouvement, au sein de la jeunesse notamment, a déjà obtenu que les mouvements « alternatifs » (pacifistes, féministes, homosexuels...) soient acceptés par les institutions du régime. Elle s'oppose à la logique d'une libéralisation de la seule Slovénie, en se battant pour une démocratisation de la Yougoslavie toute entière, seule condition de son non-éclatement. Car un tel éclatement renforcerait immédiatement les évolutions polaires néo-staliniennes d'un côté, et pro-capitalistes de l'autre. Ils sont rejoints sur ce plan par une partie de l'intelligentsia croate qui vient de constituer une Association yougoslave pour l'initiative démocratique, notamment composée des anciens membres croates de Praxis. Ils demandent que le Kosovo soit provisoirement mis sous la tutelle de la Fédération, et qu'à l'issue d'un débat démocratique, un vote d'autodétermination soit organisé dans cette province. Les mineurs du Kosovo ont été le ferment de ces développements. La solidarité des mineurs de Slovénie indique peut-être un espoir: que les travailleurs se dotent enfin eux-mêmes de moyens collectifs d'expression indépendante de leurs intérêts. Le drame yougoslave est l'atomisation provoquée par les réformes marchandes. Mais le caractère global de la crise a de plus en plus transformé les luttes ouvrières en luttes politiques. Un Solidarnosc yougoslave serait le seul à pouvoir briser à la fois les logiques nationalistes réactionnaires, les réponses néo-staliniennes et les pressions en faveur d'une pleine restauration capitaliste qui sont simultanément à l'œuvre.

L'armée yougoslave reste une inconnue à bien des égards. D'un côté, sa composition nationale est (pour des raisons historiques) très massivement serbe dans les rangs des officiers, bien que la haute direction de l'armée respecte la « clé ethnique ». On peut imaginer que, dans le cas d'un conflit ouvert, elle balancerait du coté d'un projet serbe, du fait de cette composition. Cette hypothèse, en quelque sorte « statistique » ne peut être exclue. Elle signifierait immédiatement l'éclatement de la Yougoslavie. Mais le plus probable du point de vue politique est que l'armée reste marquée par les traditions plus « titistes » que néo-staliniennes ou grand-serbes : si cette variante l'emporte, alors on peut s'attendre à une répression « équilibrée » des Serbes... et des Slovènes (éventuellement, s'ils se réveillent, des Croates, ce qui n'exclut pas une fronde d'officiers serbes...). Les risques de guerre civile sont grands dans tous les cas où une solution chercherait à s'imposer par la force.

AUTRICHE

HONGRIE

• Lubluna

ITALIE

SLOVENIE

VOJVODINE

CROATIE

ROUMANIE

BELGRADE

BOSNIE

•Sar.Aevn

SERBIE

MONTE-

Prist"sa

NEGRO

KOSOVO

• BULGARIE

•Titograd •

•Stopin

ALBANIE

MACEDOINE

GRECE

HETEROGENEITE ETHNIQUE EN YOUGOSLAVIE

(républiques et provinces autonomes)

Zone de la Vojvodine habitée par des

Zones en-dehors du Kosovo habitées

Magyars et autres non-Yougoslaves par des Albanais

Zone de la Serbie habitée par des

Serbes

Zones en-dehors de la Vojvodine

Zone du Monténégro habituée par des habitées par des Roumains et des

Montenegrins

Valaques

Zone de la Croatie habitée par des

Zones en-dehors de la Voivodine habitées par des Magyars et d'autres

Zone de la Macédoine habitée par des

Zone dena Slovénie habitée par des ns non-Yougoslaves

Macédoniens

• Zones en-dehors de la Macédoine

Slovenes habitées par des Macédoniens et des

Zone de la Bosnie habitee des

Bulgares nose du kosovo halle par des

Zones de la Macédoine habitée par

BELL des Turcs

Albanais

Zones en-dehors de la Serbie habitées par des Serbes

Zones en-dehors de la Croatie habitées par des Croates

Zones en-dehors de la Bosnie habitées par des musulmans yougoslaves

Slovénie

Croatie

Vojvodine

Bosnie et

Herzegovine

Serbie*

Monténégro

Kosovo

Macédoine

Yougoslavie

Population

(milliers)

1,871

4,437

1,977

4,155

5,574

0,604

1,760

1,954

22.334

Produit social par habitant

Produit par ouvrier

(secteur social)

Revenu net par personne

(milliers)

3140

2208

1885

1736

1846

1522

1418

1399

2045

Oxford, 1989.

* Sans Kosovo et Vojvodine

Source : Yugoslavia in Crisis,

Chômeurs en % !

de la force de travail

(secteur social)

1,7

7.7

15,2

23.9

17.7

24.5

55,9

16,2

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