Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 32-33

La question géorgienne

Quatrième Internationale, n° 32-33 · mai-juillet 1989 · p. 123-134 · 5 892 mots

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L'affaire géorgienne

L'interview qui suit, publiée par la Pravda le 12 août 1988, donne une idée des débats qui se développent actuellement parmi les historiens soviétiques sur des sujets brûlants. Ce sont

V. V. Shouravljov, qui fait partie du departement du marxisme-léninisme auprès du comité central du PCUS, et A. P. Nenarokov, historien, qui travaille à l'Académie des sciences, qui répondent aux questions posées par le journaliste. « L'affaire géorgienne » est évoquée dans l'article de Antonio Moscato qui paraît dans ce même numéro de notre revue.

Le Jer Congrès des soviêts a proclamé l'union fraternelle des républiques soviétiques, fondée, selon le principe de Lénine, « sur un pied d'égalité ». Des lecteurs ont eu raison de nous rappeler que, peu avant ce congrès, il y avait eu une aggravation du conflit en Transcaucasie. Il s'était produit ce qu'on a appelé

« l'incident géorgien ». Il est manifestement nécessaire de revenir sur ces événements.

Récemment, l'Institut pour l'histoire du parti auprès du comité central du Parti communiste géorgien a organisé une discussion scientifique sur les problèmes de cette période. Le journal Sarija Vostoka a publié en juin 1988 un article intéressant de G. K. Shvani. Mais jusqu'à maintenant, on a dit très peu sur les raisons et le fond du conflit en Géorgie qui avait provoqué de véhémentes réactions de la part de Lénine. Cela avait conduit, par ailleurs, à une aggravation de ses conditions de santé.

Il est clair que Vladimir Illitch attachait beaucoup d'importance à ces problèmes...

Oui, parce qu'il s'agissait en fait d'un événement extraordinaire : fin octobre 1922, le comité central du PC géorgien donnait unanimement sa démission. Une telle chose ne s'était encore jamais produite dans l'histoire du parti. Quelle fut la raison de cette démission ? Rappelons-nous le cours des événements après le 24 juillet, c'est-à-dire après la signature des onze points fondamentaux concernant la création de l'Union fédérative transcaucasienne (les signataires furent A. Myasnikov, N. Narimanov, B. Mdivani et S. Kirov. On avait élaboré des formulations susceptibles de satisfaire toutes les parties et de calmer les passions. Mais selon F. I. Macharadzé, subsistèrent principalement des divergences tactiques « sur les méthodes de se rapprocher des masses ». Comme le rapportait Macharadzé, aussi bien en 1921 qu'en 1922 au comité central du PCR(b), « l'utilisation du communisme de guerre dans des conditions de paix, la solution du problème avec des méthodes utilisées dans la période de la guerre civile, jouait un rôle vraiment néfaste en Transcaucasie. »

La situation s'exacerbait particulièrement à cause du souhait du comité central du Parti communiste de Géorgie de développer une analyse et une évaluation indépendante, ainsi que de son attitude critique à l'encontre de la pression du comité transcaucasien du PCR(b). Cette attitude provoquait une irritation extrême de la part de Staline, qui y voyait une confirmation de son idée « que la peur de vexer les "nationalistes" pourrait provoquer une scission dans le parti, car la spontanéité "nationale" dans la périphérie ne travaille pas dans le sens de l'unité des républiques soviétiques, et l'indépendance formelle ne fait qu'y contribuer. »

L'« explosion » se produisit le 19 octobre, lors du plénum élargi du comité de Tiflis. Les membres du comité central du PC géorgien, K. M. Zinzadzé, M. S. Okoudsava, S. I. Kavtaradzé et F. I. Macharadzé faisaient des déclarations dans lesquelles ils saluaient la décision du plénum du comité central du PCR(b) sur la fondation de l'URSS, mais formulaient des objections « à propos d'un point »: la Fédération transcaucasienne. Ils considéraient qu'elle ne serait « pas viable » dans sa forme actuelle, et que la nouvelle forme de la Fédération transcaucasienne, qui n'était pas conforme aux accords de juillet, était une erreur. Les membres du comité central géorgien proposaient d'examiner la possibilité pour les différentes républiques d'entrer séparément au sein de l'URSS

Cela fut considéré immédiatement comme « une violation inadmissible de la discipline du parti ». Ordjonikidzé déclara que l'affaire « serait transmise au comité de contrôle et à Moscou ». Il eut des propos très insultants dans le genre: « le

L'AFFAIRE GEORGIENNE 125 sommet du Parti communiste géorgien est entamé par un pourrissement nationaliste qu'on devrait éliminer sur le champ » et on en avait « assez de tenir compte de vieillards à la barbe grise » (Macharadzé était barbu).

Dans la nuit du 20 au 21 octobre, Kote Zinzadzé, Silvestr Todrija, Lado Dumbadzé, Parmen Sabaschvili, Filipp Macharadzé, Serguej Kavtaradzé et Jefrem Todrija appelaient par ligne directe le secrétaire du Comité central exécutif panrusse Yenoudidzé et lui demandaient d'informer Kamenev et Boukharine : « La situation sans issue qui a été créée en Géorgie nous oblige à vous déranger. Nous vous prions de transmettre ceci au camarade Lénine : "Nous sommes convaincus qu'une ferme décision de sa part aussi bien que de la vôtre pourra venir à bout de l'anarchie et du désarroi qui prennent maintenant un caractère catastrophique" .»

Ils l'informaient de la décision du comité transcaucasien du PCR(b) de décharger M. Okoudshava de sa fonction de secrétaire du comité central du PC géorgien et transmettaient l'intention du comité central géorgien de réagir à cela par une démission collective. La communication disait : « Nous sommes placés devant une situation dont nous ne pouvons plus longtemps porter la responsabilité. Vu qu'il n'y a aucune autre issue, nous en informerons demain, le 21, le plénum du comité central du Parti communiste géorgien. »

La communication poursuivait : « Tout cela est de la faute d'Ordjonikidzé, pour qui la persécution et les intrigues sont les armes principales contre des camarades qui ne se prosternent pas devant lui. Il est devenu insoutenable de vivre et de travailler sous son régime de muselière. Est-ce que nous n'avons vraiment pas mérite un meilleur dirigeant, du point de vue marxiste et de camaraderie ' Devons-nous être l'objet d'un tel despotisme ? »

Le ton aigu de ce document est frappant. Il est vraiment difficile de croire que ces accusations contre Ordzhonikidzé, qui est connu comme un compagnon valable de Lénine et qui a fait beaucoup pour le parti, avaient des bases solides. Comment a-t-on réagi à Moscou ?

La teneur vexante et la rigidité de ce message sont évidentes et inexcusables. Elles expliquent la réaction véhémente de Lénine, dont nous parlerons plus loin. Staline, lui, ne s'en offusquait pas, parce que lui-même ne pratiquait aucune retenue dans ses paroles.

Dans cette déclaration, Staline voyait avant tout une infraction a la discipline du parti. Elle avait été directement adressée aux membres du comité central en contournant le secrétariat et transmise ouvertement, c'est-à-dire non codée. En plus, la déclaration proposait d'examiner le problème de l'adhésion séparée des républiques transcaucasiennes à la future union. Cela impliquait une révision de la décision du plénum du comité central du PCR(b) du 6 octobre. C'est dans ce sens que Staline donna son avis à Lénine, Kamenev et Boukharine.

Ceci explique probablement la concordance d'une série de phrases dans les télégrammes de réponse de Lénine et dans ceux de Kamenev et de Boukharine : étonnement à propos du ton inhabituel et du fait que la communication n'était pas passée par le secrétariat du comité central. Alors que Kamenev et Boukharine insistaient sur le fait que le problème de la Fédération transcaucasienne était de la compétence du plénum du comité central du PCR(b) et ne pouvait être examiné que là, si cela s'avérait nécessaire (nous constatons que le droit du comité central du Parti communiste géorgien de prendre une telle initiative n'était pas contesté). Lénine ne mentionnait pas cet aspect. Dans son télégramme, on ne trouve pas un mot de réprobation pour la position du comité central géorgien. L'accent est mis principalement sur le ton inadmissible de la déclaration à l'égard d'Ordjonikidze.

Sergo Ordjonikidzé, que Lénine connaissait bien et appréciait beaucoup, avait tendance à « accentuer le côté administratif». Des divergences entre lui et la direction du parti et du soviêt de Géorgie avaient déjà été discutées en septembre au cours de rencontres de Lénine avec Mdivani, Okoudshava, Dumbadzé, Zinzadzé et évidemment avec Ordjonikidzé lui-même, dont Lénine voyait aussi bien les défauts que les mérites. Lénine condamnait le penchant de quelques dirigeants pour les actions administratives et irréfléchies ; cela minait l'autorité du Parti.

Dans sa réponse aux communistes géorgiens, Lénine écrivait : « J'étais persuadé que tous les desaccords avaient eté tranchés par les résolutions adoptées lors de la réunion plénière du comité central avec ma participation indirecte et la participation directe de Mdivani. C'est pourquoi je condamne catégoriquement les injures à l'adresse d'Ordjonikidzé et j'insiste pour que votre conflit soit porté, sur un ton convenable et loyal devant le secrétariat du comité central du PCR i" tranchera, et a qui je transmets également votre communication par fil direct.

Le 25 octobre, Macharadzé, Kavtaradzé, Zinzadzé, Dumbadzé, Sabaschvili, Okoudchava, Toroschelidzé, Eschba et S. Todrija télégraphiaient à Lénine : « Nous regrettons sincèrement le chagrin que nous vous avons causé par le ton effectivement très dur de notre télégramme sur les relations actuelles entre le comité central géorgien et le comité transcaucasien du PCR(b), représenté par le camarade Ordjonikidzé, et nous vous assurons que ce sont les relations tendues qui nous y ont amenées. A ce propos, nous déclarons que nous sommes tout à fait d'accord avec la décision du plénum du comité central du PCR du 6 octobre, à propos de laquelle il existe une décision unanime du plénum du comité central du Parti communiste géorgien du 21 octobre. Nous y avons ajouté une correction insignifiante : nous demandons au comité central du PCR d'examiner le problème de l'adhésion de la République (c'est-à-dire la Géorgie, NDA) à l'Union, non pas dans le cadre de la Fédération transcaucasienne, qui n'a pas encore de comité central exécutif ni de conseil de commissaires du peuple, mais séparément. Nous estimons que la situation intérieure aussi bien qu'extérieure de la Géorgie l'exige. Le comité transcaucasien du PCR(b) a vu dans notre demande une infraction à la discipline du parti et nous a donné une réprimande. »

Dans aucun des articles, lettres ou notes suivantes de Lénine, cette demande ne fut qualifié d'incorrecte ou d'infraction à la discipline du parti. Le comité central du Parti communiste géorgien ne s'était pas opposé à une décision du plénum, mais avait demandé d'en examiner un point.

Staline partait d'une position diamétralement opposée. Il insistait auprès d'Ordjonikidzé afin que celui-ci prenne des mesures sévères, suite à quoi les passions s'enflammèrent de nouveau. Dans un télégramme codé, il écrivit : « Nous avons l'intention d'en finir avec les intrigues en Géorgie et de punir lourdement

L'AFFAIRE GEORGIENNE 127 le comité central géorgien. » Ce point de vue trouva son expression dans la directive suivante : « Selon moi, on doit prendre une attitude resolue. Chaque trace de nationalisme doit etre bannie du comite central. »

Staline demanda à Ordjonikidzé s'il avait gardé une copie du télégramme de Lénine aux membres du comité central du PC géorgien, et il donna sa propre interprétation de l'attitude de Lénine: «Il en a été ému, il est mécontent des nationalistes géorgiens. »

Le 23 octobre, Ordjonikidzé télégraphiait à Staline : « Selon moi, on doit les relever et former un nouveau comité central. » Le lendemain, Staline, dans un télégramme codé, donnait son consentement: « la demande de démission de l'actuel comité central du PC géorgien doit être accordée », vu qu'apparemment, il n'accomplit pas « les tâches de réalisation loyale et prompte des directives du comité central du PCR. » Staline imaginait, d'après ses propres mots, des « combines » pour envoyer les membres démissionnaires du comité central du Parti communiste géorgien à Moscou sans provoquer des remous. D'après lui, on pourrait « nommer Macharadzé au présidium du comité central exécutif panrusse, et Kavtaradzé comme membre du comité central exécutif... ou quelque chose de ce genre. » Avec cette combine, la révocation de Zinzadzé n'attirerait pas l'attention des cercles concernés. Le souhait suivant caractérise la façon de travailler de Staline : «Il ne serait pas mauvais d'opérer une scission dans la fraction des communistes nationalistes en y enlevant Filipp. » Les deux « combines » furent partiellement réalisées plus tard

C'est à cause de ce contexte d'intolérance et de grossièreté qu'on en est venu aux graves insultes et aux voies de fait d'Ordjonikidzé, qui giffla Kabachidzé après que celui-ci l'eût qualifié d'« âne stalinien ». Ces actes sont profondement indignes d'un communiste.

Fin novembre, le bureau politique du comité central du PCR(b) envoyait une commission spéciale en Géorgie : F. E. Dzerjinski (président), D. S. Manouilski et W. S. Mizkevitch-Kapsukas. Lors du vote sur la composition de la commission, Lénine s'est abstenu principalement parce que Staline avait nominé Manouilski à la place de L. S. Sosnovski, membre du parti depuis 1904, dont l'attitude politique était plus indépendante.

Alors que la commission était déjà au travail et que Staline était mis au courant de la déclaration de Kabachidzé devant la commission centrale de contrôle, il rassurait Ordjonikidzé et lui conseillait « de contrôler encore une fois les informations sur le comportement agressif des Géorgiens et de produire une déclaration officielle à propos de cette affaire, signée par tous ceux qui la connaissent... Et d'attendre ensuite les mesures de Moscou. » Il lui recommandait : « Soit prudent et n'exagère pas le danger. »

Mi-décembre, la commission de Dzerjinski transmettait au bureau politique du comité central du PCR(b) un rapport dans lequel la ligne politique du comité transcaucasien du PCR(b) était complètement approuvée, tandis que la position du comité central démissionnaire du Parti communiste géorgien était condamnée. On y lit que les accusations contre Ordjonikidzé étaient sans fondement. La commission passait sous silence les déclarations à propos de l'atmosphère d'into- lérance et de l'infraction aux normes éthiques. Elle ne s'entretenait pas avec les auteurs de ces déclarations, elle ne les mentionnait même pas. Elle ne mentionnait pas non plus la giffle, bien que cet incident füt connu et figurât parmi les accusations contre Ordjonikidzé.

Nous savons que Lénine fut mécontent du travail de la commission Dzerjinski, que la communication de ses conclusions provoqua chez lui « les craintes les plus sérieuses ». Lénine exigea « une enquête nouvelle sur tous les documents de la commission Dzerjinski ». Et il constata : « Il va de soi que c'est Staline ou Dzerjinski qui doit être rendu politiquement responsable de cette campagne foncièrement nationaliste grand-russe. » Apparemment, il connaissait bien le rôle que jouait Staline dans cet affaire.

Sans aucun doute. Mieux encore, il se doutait de ce que la commission avait, déjà avant son départ de Moscou, une position établie. La justesse de ce soupçon fut confirmée ultérieurement par G. J. Zinovier dans une conversation avec L. A. Fotijeva.

Le 12 décembre, le lendemain du retour de Tiflis de Dzerjinski, Lénine avait une conversation avec lui. Plus tard, en janvier 1923, il disait à L. A. Fotiéva : « A la veille de ma maladie, Dzerjinski m'a parlé du travail de la "'« incident », et cela m'a produit une très pénible impression. Commission et de

Le 13 décembre, Lénine eut deux crises graves. La maladie progressait. « Avec beaucoup de difficultés », lit-on dans l'histoire de sa maladie, « on réussissait à convaincre Vladimir Illitch de ne participer à aucune réunion et d'abandonner temporairement tout travail. Finalement, Vladimir Illitch se déclarait d'accord et disait qu'il commencerait ce jour même de mettre de l'ordre dans ses affaires. »

Le 14 décembre déjà, Lénine voulut dicter une lettre sur la question nationale, sur la formation de l'URSS. Dans la nuit du 15 au 16 décembre, son état de santé se détériora rapidement. Lorsqu'il obtint l'autorisation de dicter, le 27 ou le 28 décembre, il indiqua, parmi d'autres thèmes, à traiter « la question nationale et l'internationalisme (en liaison avec le conflit récent dans le parti géorgien) ». Le 30 décembre, jour de la fondation de l'URSS, Lénine commençait, au même moment où s'ouvrait le premier Congrès des soviêts, à dicter ses remarques sur « la question des nationalités ou de 1"autonomie"». Lui, qui consacrait toutes ses forces, toutes ses connaissances et toute sa conviction à la fondation d'une union fraternelle des peuples de notre pays, condamnait avec l'énergie et la passion qui lui étaient propres l'idée d'opérer l'autonomisation par la force, en enfreignant les principes de l'internationalisme prolétarien.

A l'époque, les notes de Lénine ne furent ni publiées ni communiquées à la direction du parti. Ce n'est que le 16 avril 1923 que le bureau politique du comité central du PCR(b) prit connaissance de la lettre de Lénine. Au XII° Congrès du parti, elle fut lu devant les délégués. Est-ce que Staline et d'autres dirigeants du comité central étaient au courant de l'attitude de Lénine sur les conclusions du travail de la commission Dzerjinski ?

On peut dire avec certitude que Staline, même s'il ne savait pas tout, ne se

L'AFFAIRE GEORGIENNE 129 trompait apparemment pas à ce propos. Non sans raison, il imposait l'adoption de la communication et des propositions de la commission par le bureau politique. Le 25 janvier 1923, il était décidé, avec l'abstention de la majorité des membres, d'adresser une lettre spéciale aux comités des gouvernements et des régions, contenant évidemment les appréciations de Staline et sa version des faits.

Un détail caractéristique : la veille, Vladimir Illitch avait appelé L. A. Fotiéva pour la charger de réclamer auprès de Dzerjinski ou de Staline les documents de la commission sur la questions géorgienne. Ensemble, avec N. P. Gorbounov et M. I. Gljasser, elle devait les étudier soigneusement et préparer un rapport pour Lénine « dont il avait besoin pour le congrès du parti ». Dans le journal de la secrétaire de service, celle-ci notait à ce propos : « Sans doute ne savait-il pas que elt ai oriser a reprise des documents. 1

Jusqu'à début février, Vladimir Illitch demanda régulièrement si les documents dont il avait besoin avaient été transmis et chaque fois la réponse fut négative. Staline ne les transmettait pas en se réclamant du bureau politique. Ce n'est que le 1ª février que le bureau politique autorisa la remise des documents

Le 6 février, par le biais de son secrétaire Nasaretjan, Staline chargeait M. J. Gljasser de communiquer sur le champ à Lénine la lettre que le comité central avait envoyée aux comités de gouvernements et des régions à la suite de la décision du bureau politique concernant l'affaire géorgienne (25 janvier) ainsi que la lettre sur la Constitution de l'URSS. Lorsque M. J. Gljasser lui rappela que les médecins ne permettaient pas à Lénine de s'occuper des affaires courantes, et que le rapport général se basant sur les documents de la commission Dzerjinski, destiné à Lénine, ne serait prêt que dans trois semaines, Staline expliqua qu'on pouvait encore attendre, mais que Lénine ne pouvait être informé sur l'affaire géorgienne que dans le contexte des documents qu'il avait indiqués.

On sait que Trotsky a été impliqué dans ce conflit. Pourquoi Lénine lui demanda-t-il de prendre sur lui la défense de la question géorgienne ?

La réponse à cette question doit être cherchée dans des documents dont nous parlerons encore plus loin. Pour le moment, nous retournerons encore une fois au moment où Lénine décida d'examiner aussi bien « l'incident » que les documents de la commission Dzerjinski.

Lorsqu'il chargea les secrétaires du conseil des commissaires du peuple de préparer pour lui un rapport sur l'affaire géorgienne, il formula très précisément, comme d'habitude, les questions qui l'intéressaient :

« 1. Pour quelles raisons l'ancien comité central du Parti communiste de Géorgie a-t-il été accusé de déviation ? 2. En quoi consistait la violation de la discipline du parti qui lui a été reprochée ? 3. Pourquoi accuse-t-on le comité de territoire de Transcaucasie d'avoir étouffé le comité central du PC de Géorgie ? 4. Moyens physique de coercition ("biomécanique"). 5. La ligne du comité central (du PCR(b), NDA) en l'absence de Vladimir Illitch et en présence de Vladimir Illitch . 6. L'attitude de la commission. A-t-elle examiné uniquement les accusations portées contre le comité central du PC de Géorgie, ou également celles contre le comité de territoire de Transcaucasie? A-t-elle examiné les cas de "biomécanique" ? 7. La situation actuelle (la campagne électorale, les mencheviks, la repression, la mésentente entre nationalités) . » Lénine se concentrait ainsi sur les problèmes clés, dont la compréhension était indispensable à son propre jugement sur l'affaire.

Le 14 février, Fotiéva notait : « Indications de Vladimir Illitch : faire comprendre à Soltz (à ce moment membre du présidium de la commission centrale de contrôle du PCR(b), NDA) que lui (Lénine, NDA) se range du côté de celui qui est offensé. Faire comprendre à quelqu'un parmi ceux qui sont offensés qu'il est de leur côté. Trois éléments: 1. Il ne faut pas se battre. 2. Il faut faire des concessions. 3. On ne peut pas comparer un grand Etat avec un petit.

« Est-ce que Staline le savait ? Pourquoi n'a-t-il pas réagi ? Traiter les gens de "déviationnistes" pour tendance au chauvinisme et au menchevisme dénote la sance. léviation chez ceux qui font preuve d'un chauvinisme de grande puis-

Le 3 mars, Lenine recevait de Gorbounov, Fotiéva et de Gljasser un rapport écrit et une opinion sur les documents de la commission sur le conflit géorgien. Ils avaient été dactylographiés afin de lui faciliter le travail. Le texte avait été divisé en différents paragraphes qui portaient comme titre les questions posées par Lénine. Les exposés avaient été notés à droite, sur une large bande qu'on avait laissé en blanc. En annexe, on avait ajouté une série de documents supplémentaires qui se rapportaient directement au sujet :

1. Une note de Fotiéva, disant que, d'après les informations de Soltz, la déclaration d'A. Kabachidzé, qu'elle avait demandé au nom de Lénine, avait été perdue dans le comité central. 2. A la place de cette déclaration, on avait joint, sur le conseil de Soltz, une copie d'une lettre d'A. I. Rykov, qui avait été témoin de l'incident dans la maison d'Ordjonikidzé à Tiflis. Il est vrai que Rykov n'avait pas entendu ce que disait Kabachidzé mais il affirmait que l'insulte était de caractère personnel. 3. Une lettre de M. Okoudshava qui faisait état d'une autre conversation très tendue avec le dirigeant du comité transcaucasien du PCR(b). 4. Une déclaration de K. Kabachdzé, selon lequel Ordjonikidzé lui avait proposé de prendre des mesures contre Mdivani, qu'il qualifiait de « petit esprit ». 5. Des déclarations personnelles d'Ordjonikidzé, dans lesquelles toutes les accusations étaient rejetées et qualifiées de mensonges nés de fractionnisme. 6. Les notes d'une conversation de L. A. Fotiéva avec G. I. Zinoviev qui rapportait sur le vote au comité central en l'absence de Vladimir Illitch : « Sergo est allé trop loin mais Staline l'encourageait davantage au lieu de le freiner. Sergo est coupable à 20 %... Sans l'autorité du comité central, Macharadzé aurait la majorité dans le parti (entendre, la majorité au comité central du PC géorgien, NDA). Un compromis se dessine. On envoie deux camarades prestigieux, Kuibyshev et Boukharine ou Kamenev, à leur congrès (du PC géorgien, NDA). Pas d'accord avec la ligne d'Ordjonikidzé : Zinoviev, Trotsky, Boukharine, Kamenev (hésite). Le compromis : faire retourner une partie des dissidents (qu'on avait rappelés plus tôt de Géorgie, NDA). Zinoviev : on doit absolument laisser Ordjonikidzé sur place. On peut envoyer Staline en Turkestan pour un an. »

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Après qu'il eut pris connaissance des documents et eut compris que sa présence au plénum du comité central prévu pour fin mars était incertaine, Lénine dicta, le 5 mars, une lettre à Trotsky : « Cher camarade Trotsky. Je serais desireux que vous vous chargiez de la défense de l'affaire géorgienne devant le comité central du parti. Cette affaire est actuellement l'objet des "poursuites" de Staline et de Dzerjinski, et je ne peux pas compter sur leur impartialité. C'est même tout le contraire. Si vous consentiez à vous charger de la défense, je pourrais être tranquille. Si, pour une raison quelconque, vous n'êtiez pas d'accord, renvoyez-moi tout le dossier. J'interpréterai cela comme le signe de votre refus. Meilleures salutations fraternelles, Lénine. »

On pense généralement que Trotsky, invoquant la maladie, ne prit aucun engagement dans cette affaire...

Cela n'est pas tout à fait vrai. La lettre de Lénine fut transmise à Trotsky par téléphone par une collaboratrice de son secrétariat, M. A. Voloditchéva. Celle-ci prit note de la réponse de Trotsky selon laquelle, en raison de sa maladie, il ne pouvait prendre un tel engagement. Mais Trotsky avait ajouté qu'il espérait une prompte guérison et demandait qu'on lui « envoie les documents (si personne d'autre n'en avait besoin) pour en prendre connaissance au moment où son état de santé le permettrait ». Voloditchéva notait en outre, « il disait qu'il ne connaissait pas du tout ces documents, qu'il avait parlé avec Macharadzé et Mdivani et avait écouté Ordjonikidzé au plénum du comité central et que, alors qu'il avait hésité au début, il était maintenant convaincu qu'on avait commis de graves erreurs. »

Il vaut la peine de regarder de plus près les paroles de Trotsky et de Gljasser lors du plénum de février 1923 du comité central du PCR(b) : « Gljasser : "Camarade Trotsky, lors de la discussion sur la question nationale, vous avez dit qu'alors que vous aviez des doutes au moment de l'adoption des décisions sur le conflit géorgien (entendre, la décision du plénum de janvier 1923, NDA), maintenant (au cours de la discussion), vous êtes de plus en plus convaincu que cette decision fut incorrecte et que la ligne d'Ordjonikidzé en Caucase fut une erreur. Est-ce que je vous ai bien compris ?"

«Trotsky: "Je ne comprends pas tout à fait pourquoi vous posez cette question : est-ce qu'on fait un procès-verbal de ce débat ? J'ai dit à peu près ceci : si j'avais des doutes concernant la justesse de la politique d'Ordjonikidzé et la décision du bureau politique, maintenant ces doutes se sont cent fois renforces (après le discours d'Ordjonikidzé)." »

Ce petit papier, dont l'original est conservé aux archives Lénine explique pourquoi Vladimir Illitch a contacté Trotsky à propos de l'affaire géorgienne. Il était au courant de son attitude au plénum de février du comité central et il pouvait donc compter sur son soutien.

D'après une déclaration de Trotsky, qu'il envoya tôt le matin du 16 avril 1923 aux membres du bureau politique, il recevait le 5 mars de Lénine une contribution dictée par lui : « La question des nationalités ou de "l'autonomie" ». Ce texte serait en même temps le projet de discours que Lénine comptait faire au XII° Congrès du parti.

Trotsky faisait pour son propre usage une copie de cet article important du point de vue des principes et il l'utilisait, d'après ses propres mots, comme base aussi bien pour ses propositions de modification des thèses de Staline (que celui-ci accepta) que pour son article sur la question nationale à publier dans la Pravda.

Les thèses en question furent élaborées par Staline pour le XII ° Congrès du parti. Elles concernaient les aspect nationaux de la construction du parti et de l'Etat. Staline y exagérait le danger des déviations petites bourgeoises et mencheviques dans la périphérie, et du libéralisme national au centre. Mais il évitait consciemment toute référence au danger du chauvinisme de grande puissance, qui se montrait très clairement dans ses aspirations à la centralisation et dans l'imposition à outrance d'un style de direction qui reposait sur des méthodes administratives et de commandement.

Le plénum de février 1923 du comité central du PCR(b), qui acceptait les thèses de Staline comme base, mettait en même temps l'accent sur l'élaboration insuffisante de la partie programmatique, ainsi que sur l'absence de toute référence à l'influence très négative de toute forme de chauvinisme de grande puissance sur les relations entre les peuples soviétiques. Il insistait pour qu'on donne un bref aperçu de la façon dont fut résolue en pratique la question nationale dans le parti et dans les organes de l'Etat soviétique. On doit constater que ce furent aussi les divergences sur la questions nationale qui contribuèrent à envenimer la lutte personnelle entre Trotsky et Staline. Mais cela est déjà un autre thème.

Comment Staline réagissait-il à la critique de Lénine ? Quelles conséquences en tirait-il ? Sur ces questions, il n'y a pas de position unanime parmi les spécialistes. Beaucoup de gens pensent que Staline a pris au sérieux les indications de Lénine et qu'ultérieurement, il les a suivies correctement.

Cette dernière opinion est loin de la vérité. Lénine n'est pas parvenu à mener jusqu'au bout la lutte contre le style de commandement de la direction, par lequel les accusations politiques devenaient la norme juridique, et la grossièreté et les injures envers ceux qui avaient d'autres opinions deviennent la coutume. Sa maladie l'en a empêchée. Et même si le comité central du PCR(b) se basa sur des décisions collectives et si l'approche de Staline des problèmes de la construction nationale-étatique fut corrigée sur beaucoup de points. Staline s'accrocha pendant les années vingt et bien plus tard encore à la ligne dure, en accusant constamment les autres de nationalisme. Encore aujourd'hui, ses erreurs se font sentir.

Contraint par les critiques de Lénine à passer des compromis (acceptation d'une partie des membres de l'ancien comité central dans le nouveau en Géorgie, retour dans la république de camarades qui avaient été rappelés, signature d'un accord spécial qui prenait en considération leurs revendications), dans les années trente, Staline regla ses comptes de façon terrible avec Mdivani et les autres dirigeants de Géorgie.

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Dans notre conversation, vous avez plusieurs fois mis laccent sur l'estime et le tact de Lénine envers les sentiments nationaux, ainsi que sur sa condamnation sévère du chauvinisme de grande puissance. Il pourrait en ressortir l'impression que Vladimir Illitch accordait beaucoup moins d'importance à la lutte contre les tendances nationalistes des petites nations.

Je l'ai déjà mentionné, et il faut insister encore une fois en ce qui concerne les problèmes de la construction nationale étatique, de la formation de l'Union des Républiques soviétiques socialistes, Lénine partait de la position de l'internationalisme socialiste qui n'est conciliable ni avec le chauvinisme ni avec le nationalisme. Vladimir Illitch tenait fermement à l'union volontaire des républiques, au respect, dans la politique pratique, du droit des nations à disposer d'elles-mêmes, à la solution démocratique de toutes les questions, sans commander et sans utiliser des méthodes bureaucratiques. Son attitude envers le nationalisme ne permet aucun doute : il abordait toutes ses manifestations, dans lequelles il voyait une contradiction avec les idéaux humanistes de la société socialiste, de façon irréconciliable, et se basant sur les principes, il ne faisait aucun compromis sur ce point. Il suffit de relire les textes connus de Lénine sur la question nationale pour s'en convaincre.

Nous pouvons dire en passant que, dans ses conversations de septembre 1922 avec Mdivani et d'autres dirigeants géorgiens, Lénine mentionnait sans compromission des erreurs réelles. Il corrigeait patiemment ces camarades et les mettait en garde contre une exagération de l'aspect nationaliste qui pourrait nuire à la communauté des républiques sœurs

De même, on ne peut pas perdre de vue une autre circonstance. Les événements dont nous parlons ici se déroulèrent à une époque où une nouvelle organisation nationale étatique était en train de naître, une Union des Républiques égales en droit, qui devait se fonder selon Lénine « sur une confiance absolue, sur un consentement absolument libre ». Il est tout a fait compréhensible que les déviations de ces principes, tolérées dans le conflit géorgien, l'indignaient tellement. On avait néglige le fait qu'à l'égard d'une question comme la formation de l'Union, il fallait beaucoup de patience et de circonspection « pour ne pas gâter les choses, ne pas éveiller la méfiance, pour faire disparaître cette méfiance.

Le XII ° Congrès du PCR(b), en 1923, fixa le cadre général de la construction étatique de l'URSS, se basant sur l'égalité des droits et des obligations des républiques de l'Union, aussi bien dans les relations entre elles qu'avec le pouvoir d'Etat central. Le II° Congrès des soviêts de 1924 adopta la première constitution de l'URSS et créa ainsi l'Etat de l'Union en tant que federation de républiques soviétiques souveraines. Le caractère volontaire de l'accord fut souligné par le droit à sortir librement de l'Union aussi bien que le droit d'y adhérer pour toutes les républiques, déjà existantes ou futures.

La politique étrangère, le commerce extérieur, les finances, la construction de l'armée, les transports et les médias étaient du ressort du gouvernement de l'Union. La solution des autres questions était confiée aux gouvernements des Républiques de l'Union. Le comité central exécutif de l'URSS fut composé de deux chambres équivalentes, le soviêt de l'Union, élu par un congrès de tous les délégués, et le soviêt des nationalités, élu par des délégués de toutes les républiques de l'Union et des républiques autonomes, ainsi que des régions autonomes. L'adoption de la première constitution de l'URSS mettait fin à la première étape d'un grand travail compliqué, qui fut accompli sous la direction du parti, pour la fondation et la consolidation de l'Etat d'Union au profit de toutes les nations et les peuples du pays.

D'après vous, quelles sont les leçons de ces événements ? Ont-elles une signification pour la période actuelle ? Tout cela s'est passé quand même il y a sept décennies.

L'histoire de la génèse de l'URSS et l'approche de Lénine des problèmes compliqués des relations nationales sont sans aucun doute très instructives. Evidemment, nous vivons aujourd'hui dans une autre époque, et beaucoup de choses sur lesquelles on se cassait la tête, sont maintenant évidentes. Soit dit incidemment, cela prouve, de manière convaincante, la vitalité des principes de Lénine sur la politique des nationalités, qui ont résisté à l'épreuve de l'histoire.

Le chemin que nous avons parcouru montre que les questions des relations nationales exigent toujours une très grande attention, que les principes de Lénine doivent constamment être conservés et développés, que notre amitié doit être consolidée. Ici, tout a son importance: aussi bien le souci pour le progrès économique de chaque république, pour l'élévation de leur contribution au complexe économique global, que l'attention pour les problèmes sociaux, pour le développement de la culture et des langues nationales.

Ce n'est pas sans raison que la XIX ° Conférence du parti adopta une résolution spéciale sur la question nationale, qu'un plénum du comité central du PCUS y sera consacré, que le rôle des soviêts des nationalités du Soviêt supprême de l'URSS sera élargi et que d'autres mesures seront prises pour perfectionner le systême politique de notre société. Et il va de soi que les leçons de l'histoire sont extrêmement utiles dans cette question.

Il est évidemment important de rétablir la justice envers ceux qui ont souffert de l'arbitraire de Staline. Mais, répétons-le, l'essentiel est de tirer des conclusions pratiques de cette connaissance, afin d'accomplir les tâches actuelles, afin de consolider cette amitié entre les peuples de l'URSS, dont les débuts remontent à Vladimir Illitch.

1. V. I. Lénine, Œuvres, tome 45, p. 601.

2. id., ibid., tome 36, p. 623.

3. id., ibid., tome 42, p. 512

4. id., ibid., tome 42, p. 512.

5. id., ibid., tome 42, p. 514.

6. id., ibid., tome 42, p. 660.

7. id., ibid., tome 42, p. 662.

8. id., ibid., tome 45, p. 628.

9. id., ibid., tome 30, p. 303.

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