Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 32-33

Notes de lecture

Quatrième Internationale, n° 32-33 · mai-juillet 1989 · p. 135-142 · 2 327 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

Daniel Singer, Is Socialism Doomed ? The Meaning of Mitterrand, (Oxford University Press, 1988)

Daniel Singer est le correspondant européen du plus grand périodique progressiste des USA, The Nation. Proche ami d'Isaac Deutscher, il est connu aussi bien en Angleterre qu'aux USA pour ses ouvrages antérieurs : Prelude to Revolution : France in May 1968 et The Road to Gdansk : Poland and the USSR.

Dans son dernier livre, il établit un bilan sans complaisance du premier gouvernement de la gauche (1981-86) en comparant ses promesses avec ses accomplissements, c'est-à-dire, en examinant la conversion de François Mitterrand et du Parti socialiste qui avaient, avant 1981, annoncé leur intention de « rupture avec le capitalisme » aux vertus du marché et de l'entreprise.

Il s'agit d'une étude précise, documentée et fondée sur une connaissance profonde des dossiers. Par ailleurs, l'auteur ne cache pas ses convictions socialistes et révolutionnaires, et son point de vue critique sur les capitulations successives des gouvernements présidés par Mitterrand. Ecrit dans un style agréable, souvent polémique et ironique, il est sans doute le meilleur ouvrage publié jusqu'ici sur cette première experience gouvernementale de la gauche (socialiste et communiste) dans la Veme République.

La victoire électorale de 1981 a suscité un très grand espoir du côté du « peuple de gauche ». Du côté des possédants, en France et dans le monde atlantique, régnait un certain désarroi et une vraie inquiétude. Néanmoins, très rapidement, la gauche gouvernementale allait battre en retraite, vers le regne du compromis et du consensus. Elle a été incapable de riposter à l'offensive idéologique réactionnaire (par exemple, la prétendue « nouvelle philosophie ») et de proposer une politique économique nouvelle pour affronter la crise. Et surtout, elle n'a rien fait pour mobiliser effectivement les travailleurs : au contraire, après Mai 68, aussi bien les socialistes que les communistes ont investi toutes leurs énergies pour convaincre leurs partisans que la seule voie pour changer la société était le parlement. Cela leur a couté beaucoup d'années mais finalement ils ont si bien réussi qu'en 1981, (contrairement à 1936) il n'existait plus de mouvement extraparlementaire capable d'imposer les changements.

Pendant les premiers mois du gouvernement Mauroy il est indéniable qu'une série de réformes significatives ont été accomplies: élévation du SMIC et des retraites, cinq semaines de congés payés, nationalisation de plusieurs trusts (CGE, Thomson, Rhône-Poulenc, PUK) et banques (Paribas, Suez), lois Auroux, abolition de la peine de mort. Mais la gauche n'a pas essayé de rassembler ces mesures dans un tout cohérent, sous forme de politique alternative à l'ordre établi. Au contraire, très rapidement l'autogestion et la planification ont disparu du programme gouvernemental - tandis qu'en politique extérieure, le gouvernement soutenait la politique de Reagan en Europe (installation des missiles Pershing en Allemagne fédérale).

A partir de 1983, on observe un changement d'axe croissant : de la solidarité vers l'initiative privée, de l'égalité vers la profitabilité, de la lutte contre le chômage au combat contre l'inflation. La nouvelle religion du gouvernement a été proclamée par Jacques Delors: « assurer une meilleure performance du capitalisme en France ». Cela exigeait un plan d'austérité conduisant au déclin du niveau de vie des couches populaires et une montée du chômage. Le PCF, malgré ses critiques à tel ou tel aspect de la politique du gouvernement, a été parfaitement incapable de présenter une alternative cohérente et radicale. Sa sortie du gouvernement en 1984 n'a donc pu enrayer sa marche vers le déclin historique.

Pour Daniel Singer, rien ne serait plus faux que de voire dans l'échec des gouvernements Mauroy et Fabius « une oraison funèbre pour le socialisme»: il faudrait plutôt penser à un « requiem pour la social-démocratie »... En d'autres termes : les événements de 1981 à 1986 ne prouvent rien sur la possibilité ou non de construire le socialisme dans un pays comme la France. Ils brisent, en revanche, les illusions qu'une telle transformation pourrait être accomplie « graduellement, sans rupture, à l'intérieur des institutions existantes, par des moyens purement parlementaires, sans la participation active du peuple dans ses usines et ses bureaux, sans la vision explicite d'un monde différent, indispensable pour produire une telle mobilisation».

Le socialisme, rappelle Daniel Singer dans la conclusion du livre, ce n'est pas le système « réellement existant » en URSS et Europe de l'Est, ni les pâles réformes réalisées par la social-démocratie. C'est le projet d'une société sans classes et sans exploitation, qui reste plus valable que jamais, mais qui doit être moralement ressuscité et actualise.

Le renouveau du socialisme passe par la prise en charge de la demande générale de démocratisation du pouvoir et de la vie économique (aussi bien au niveau des usines que de la planification), et par l'intégration au cœur même du programme socialiste des thèmes avancés par les mouvements sociaux : l'écologie et le féminisme. Daniel Singer a raison de souligner que, si la plupart des féministes et des écologistes ne se sentent pas à l'aise dans ses rangs, le mouvement socialiste européen ne pourra pas triompher, et en réalité, ne mérite pas de vaincre.

Állons-nous vers une « américanisation » de la culture politique française ? Allons-nous vers une société du consensus, gouvernée alternativement par une droite de type reaganien et une gauche dont le modèle serait le Parti démocrate des USA ? Selon Daniel Singer, les commentaires des medias vaticinant une telle évolution sont pour le moins prématurés : les mouvements de jeunesse et les grèves ouvrières de 1986 ont montré la force des sentiments égalitaires et critiques. Il est vrai que vingt années après Mai 68, dans une Europe capitaliste ou dix-neuf millions de personnes sont au chômage, l'ordre établi règne. Son auto-assurance, son arrogance même, sont dues à l'absence d'opposition sérieuse, à la résignation des mécontents et à la crainte qu'inspire la dégénérescence du socialisme à l'Est. Il existe néanmoins un potentiel subversif, aussi bien dans la classe ouvrière que dans les mouvements sociaux. Refusant le mythe bourgeois selon lequel l'histoire termine avec le capitalisme, Daniel Singer croit que, pour échapper au désastre nucléaire, l'humanité devra reprendre sa lutte monumentale et inachevée pour la maîtrise de son propre destin. Toutefois, il insiste à juste titre sur la nécessité d'une vision d'ensemble du changement révolutionnaire : depuis que l'amère expérience russe lui a appris qu'il n'y a pas de route automatique et inévitable entre la révolution et la démocratie socialiste, la masse du peuple ne se mobilisera pas à nouveau pour l'action sans un projet global, sans une vision claire de l'avenir vers lequel on va, et sans des garanties démocratiques pour le chemin.

Michaël Lowy

Catherine Samary, Le Marché contre l'autogestion, l'expérience yougoslave, (La Brèche et Publisud, 1988)

Il manquait jusqu'ici un livre marxiste sur la Yougoslavie proposant un bilan critique de quarante années d'autogestion. L'ouvrage de Catherine Samary est la première tentative - fort réussie - de présenter une telle vue d'ensemble. Mais l'intérêt du livre dépasse les limites d'une expérience spécifique : les questions qu'il aborde - notamment celle du rapport entre plan et marché dans une économie post-capitaliste - sont au cour des débats actuels sur la réforme économique en URSS, en Europe de l'Est et en Chine.

Tout en partageant les prémisses fondamentales du courant trotskyste dans l'analyse des pays de l'Est, C. Samary préfère - à juste titre, il me semble -désigner la Yougoslavie (ou l'URSS) comme une société post-capitaliste plutôt qu'en « transition au socialisme ».

Ce n'est qu'après la rupture avec Staline en 1949 - dont elle montre la portée mais aussi les limites (absence de démocratisation politique) - qu'un système original, fondé sur le principe de l'autogestion, est mis en place en Yougoslavie. Ce système, qui va durer, dans sa première version, jusqu'à 1965, comportait des audaces remarquables (à peine ébauchées en URSS trente ans plus tard) comme, par exemple, l'autonomie de gestion des entreprises (avec la participation des ouvriers) à la place des ordres administratifs. Néanmoins, cette autogestion était limitée au niveau local : à l'échelle macro-économique les options étaient décidées de façon extrêmement administrative - dans un contexte politique caractérisé par un Etat-parti monopolisant tout le pouvoir. En dernière analyse, l'autogestion a été, dans cette première étape, « étouffée » par le plan.

Dans les chapitres suivants, Catherine Samary examine de façon détaillée et précise les différentes phases de la gestion économique yougoslave dans les trente dernières années. En 1965, un tournant est pris : suite aux contradictions générées par la tendance trop « étatiste » de la première étape (et sous la pression du courant technocratique au sein du parti et de Etat les principaux dirigeants yougoslaves (lito, Kardelj) decident de taire appel, de laçon massive, a la rationalite marchande pour résoudre les problèmes de l'économie du pays. En réalité, ce tournant vers le libéralisme économique était une façon de limiter la démocratie (aussi bien économique que politique), de décentraliser la gestion pour mieux assurer le monopole politique stable du parti.

Les résultats de cette réforme marchande se sont fait sentir très rapidement : l'autogestion s'est progressivement vidée de tout contenu, les inégalités sociales et régionales, le chômage, la corruption, l'inflation et la dette extérieure se sont considérablement aggravés. En un mot: le marché a « étouffé » l'autogestion... Bientôt sont apparues des formes de résistance sociale à la logique marchande : des grèves ouvrières et en 1968 une vague de révolte des étudiants et des intellectuels. Comme le montre C. Samary, ce « juin 1968 » n'était pas sans avoir des points communs avec le Mai 68 français : il affichait des aspirations antibureaucratiques et socialistes, critiquait les inégalités sociales et la « bourgeoisie rouge », et se montraient hostile aussi bien à l'étatisme qu'à la réforme marchande. Les enseignants liés à la revue marxiste Praxis (Mihailo Markovic, Lubomir Tadic, Gajo Petrovic, etc) furent tenus pour « responsables » des troubles etudiants et soumis à des mesures administratives

La montée des tensions sociales et nationales a finalement obligé les dirigeants « historiques » à négocier un nouveau tournant (le dernier du vivant de Tito) : à partir de 1971, est appliquée une combinaison paradoxale entre le renforcement de l'autogestion locale (et de l'autonomie régionale) avec une limitation du marché et une reprise en main politique (antipluraliste). La toute puissance du marché en mane polis re antipe pare). avait été bridée mais ne fut pas remplacée par une autogestion effective à tous les niveaux. Limitée à la sphère locale elle est restée impuissante à imposer une nouvelle logique économique.

Au cours des dernières années, on assiste à un repli nationaliste vers les républiques régionales, et à une insertion croissante de la Yougoslavie dans la « division mondiale du travail » — c'est-à-dire dans la politique du Fonds monétaire international. Ce qui se paye par un endettement croissant (20 milliards de dollars !) et une aggravation du chômage (1,2 millions de chômeurs). Pour l'avenir, reste à savoir qui l'emportera : la logique sociale de résistance à l'austérité marchande - par exemple, les grèves ouvrières contre les licenciements imposés par l'Etat, suivant les « conseils » du FMI - ou l'éclatement du pays en nationalisme exarcerbés (serbe, croate, albanais, slovène, etc.).

Le formidable laboratoire d'expériences qu'a été la Yougoslavie pendant toutes ces années est riche de leçons. A contre-courant du nouveau conformisme qui règne maintenant à l'Ouest et à l'Est, Catherine Samary montre, a travers l exemple concret et vivant de la Yougoslavie, que le marché n'est pas, en tant que tel, une solution aux errements de la planification bureaucratique : on ne peut éviter l'impasse de l'étatisme en s'engouffrant dans le cul-de-sac du « socialisme de marché » - et vice versa !

Reste une trosième solution (tertium datur), celle que les dirigeants yougoslaves n'ont jamais mise en pratique : l'extension de l'autogestion à toute la nation, par la démocratie politique et économique, par le pluralisme politique et économique, par le pluralisme politique et par des choix démocratiques centraux sur les orientations macro-economiques.

Par la richesse de ses analyses et la cohérence de son point de vue critique, ce livre constitue un apport de première importance au debat qui, dans le sillage de la glanost et à la perestroïka, commence à se développer sur les voies de sortie de la crise des économies administrées - aussi bien en URSS que dans les autres sociétés post-capitalistes.

Michaël Lowy

Les Congrès de la quatrième internationale, (La Brèche, 1988)

Le cinquantième anniversaire de la fondation de la IVème Internationale a été l'occasion pour relancer les volumes qui contiennent les textes adoptés par ses congrès mondiaux aussi bien que par d'autres instances de notre mouvement.

Ainsi, le troisième volume de la série est apparu vers la fin de l'année dernière et un quatrieme est actuellement sous presse et sera donc à la disposition des militants et des chercheurs dans quelques semaines.

Le troisième volume, titré « Bouleversements et crises de l'aprés-guerre », couvre la période allant de 1946 à 1950. Sa première partie est entièrement consacrée au Ileme Congrès mondial qui a eu lieu en avril 1948 et contient résolutions, motions, amendements, etc. concernant la situation mondiale, l'URSS et le stalinisme, les luttes des pays coloniaux et la révolution coloniale. Elle contient aussi le rapport d'activité de la direction sortante sur la période de la guerre et les premières années de l'après-guerre de même que les statuts de l'Internationale.

La deuxième partie inclut des textes sur la crise yougoslave, éclatée en 1948, l'évolution des pays d'Europe orientale et la révolution chinoise.

La préface à ce troisième volume avait été rédigée par Pierre Frank peu avant sa mort. Sa publication est un hommage à ce camarade exemplaire qui tant a contribué à la bataille pour la construction de la IVeme Internationale de même qu'à la publication, pendant des décennies, de notre revue. Des introductions aux deux parties ont été rédigées par Rodolphe Prager et Michel Lequenne.

Le quatrième volume, dont nous avons annoncé la publication prochaine, est consacré au IIIeme Congrès mondial (1951) et à la crise de notre mouvement en France l'année suivante.

Une erreur sur cette page ?