L'article qui suit a été publié en janvier 1989 dans le supplément hebdomadaire de Konsomolskaya Pravda, Sobesednik. Il reflète les débats qui ont lieu en Estonie où, de même que dans les autres Républiques baltes, la question nationale est un sujet d'une brûlante actualité. Rappelons que la grande majorité des ouvriers des grandes entreprises estoniennes sont de langue russe. Ils soutiennent la plupart des revendications fondamentales du Front populaire estonien, mais non sa politique linguistique. Le Parti communiste estonien est lui aussi divisé selon le clivage ethnique. Il veut apparaitre sensible aux aspirations du mouvement national, mais il s'efforce en même temps de ne pas se heurter ouvertement à la bureaucratie de Moscou.
Rappelons qu'au mois de novembre dernier, le Soviêt de la République d'Estonie avait adopté une série d'amendements, anulés par la suite par le présidium du Soviêt suprême de l'URSS. Ces amendements prévoyaient entre autre qu'étaient désormais « propriété exclusive » de la république la terre d'Estonie, ses ressources naturelles, ses eaux, ses entreprises, ses immeubles et ses banques. Ils introduisaient aussi un droit de veto de la république sur les lois adoptées par l'Union.
A l'origine du Front populaire d'Estonie (FPE) le mouvement de masses qui s'est formé ici, et a obtenu en l'espace de quelques mois un soutien de masses très large, il y a les problèmes qui vont décider du sort de la république. Le peuple estonien ne doit pas devenir une minorité nationale dans son propre territoire ; il est nécessaire d'arrêter l'immigration, protéger la langue estonienne et lui donner un statut de langue d'Etat; retablir les symboles nationaux, introduire une citoyenneté républicaine, créer un régime économique d'autofinancemnt régional, rétablir la souveraineté dans le cadre de l'URSS et développer une démocratisation consequente.
Mais le Front populaire s'est avéré incapable de devenir vraiment populaire, d'unir la majorité de la population indépendamment de la nationalité. Le Front est en réalité à 90 % estonien. La maladie infantile de I'« enthousiasme national » de certains de ses dirigeants, le caractère hâtif et irréfléchi de certaines déclarations ont soulevé des suspicions dans la population de langue russe (40 % environ du total) sur la possibilité de futures discriminations. Le mouvement international (MI) est apparu sur la scène politique. Tout en exprimant son attachement à l'idée de la perestroïka, il estime que son véritable but est la défense des intérêts de la minorité de langue russe.Le Conseil unifié des collectifs de travail, qui a été formé par la suite dans les grandes entreprises dépendantes de Moscou, a pris une attitude similaire.La sobre déclaration de Viktor Palm, membre de l'Académie estonienne des sciences à l'adresse des militants du FPE, a été trop tardive. « Le mouvement national, a-t-il dit, peut déclencher un très grand enthousiasme... Mais, il n'y a aucune raison de s'attendre à un tel sentiment de la part des représentants des autres nationalités qui vivent à côté... En tant qu'hommes politiques, les activistes du Front populaire devraient se préoccuper davantage des intérêts des autres. »
Le résultat du plénum du Comité central du Parti communiste d'Estonie n'a pas calmé les passions. De nombreux communistes n'ont pas accepté sa ligne. Ainsi, la chose est devenue claire : sous plusieurs aspects la question qui se pose est plus une question politique qu'une question de rapports inter-ethniques. La lutte a lieu entre de nouvelles et de vieilles approches.
La version initiale du projet de loi sur la langue a provoqué de vifs débats : certains pensaient qu'il fixait la sphère d'utilisation de la langue estonienne alors que d'autres estimaient qu'il empiétait sur les droits de la langue russe...
Une partie importante de l'opinion a considéré que les projets d'amendements à la constitution de l'URSS et à la loi électorale (proposés par les autorités centrales) représentent un empiètement de la souveraineté de la république (parmi les personnes interrogées dans une enquête, 85 % des Estoniens et 49 % des Russes se sont prononcés contre ces projets). Le FPE a proposé de les retirer de la discussion. L'idée a été avancée de défendre la souveraineté de l'Estonie en provoquant un conflit constitutionnel car on ferait un pas en avant en adoptant des amendements à la constitution de la république estonienne. C'était la position du Conseil des délégués du FPE. Les circonstances de la convocation du Soviet suprême de la république, le 16 novembre dernier, étaient complexes. Après un meeting de protestations massif organisé par le FPE, la mise en demeure d'un des militants, H. Valk, était concrète: « Nous pouvons encercler le siège du Soviet suprême par une foule de cent mille personnes et les députés ne voteront certainement pas contre la volonté du peuple. » Pourtant, la contre-démonstration convoquée par le Conseil des collectifs de travail de cent quatre-vingt-dix-sept entreprises a rassemblé plus de cent mille personnes.
La session du Soviet suprême de la république a adopté les decisions bien connues qui ont été annulées par le présidium du Soviet suprême de l'URSS. Gorbatchev a exprimé son appréciation de ce qui s'était passé. Il a été reconnu qu'il était nécessaire d'envisager, à la prochaine étape de la réforme politique, un système de mesures et de mécanismes constitutionnels permettant de sauvegarder les droits politiques et socio-économiques des républiques de l'Union. Le problème de l' harmonisation des rapports avait mûri. Je veux souligner un point important : après le 16 novembre, la confiance dans les députés est passée de 67 à 97 % pour la partie estonienne de la population, et de 42 à 59% pour la partie de langue russe ; ce qui donne matière à réflexion.
Selon le président du conseil des ministres de l'Estonie, nous devrions analyser nos décisions du point de vue politique aussi bien que du point de vue légal. Du point de vue légal, ces décisions étaient évidemment incorrectes. Mais elles étaient correctes du point de vue politique. Un bon nombre de nos amendements à la Constitution de l'Union et à la loi électorale ont été acceptés. Je ne veux pas juger dans quelle mesure une telle « démonstration » est justifiée. Mais, cela s'est passé, et nous devons en comprendre les raisons : les gens en ont assez des diktats des organismes centraux, de leur gaspillage des ressources et de la nature.
Qu'est-ce que nous avons vu en Estonie ? Sur l'arrière-fond d'une carence de produits dans les magasins, il y a eu une activité politique sans précedent. L'intérêt pour les réunions régulières du Soviet suprême d'Estonie a été énorme.Le statut de la langue estonienne comme langue d'Etat est garantie par la Constitution estonienne. Cela a été l'objet d'un débat très vif. Des décisions importantes ont été prises en matière d'environnement. Ces jours-là, j'ai senti que le sort de la perestroïka estonienne dépend des positions qu'adopteront les mouvements de masses, du choix qu'ils feront : consolidation des acquis ou affrontement ?
« Notre petite Estonie... » : ces mots, pleins d'orgueil national, revenaient dans les conversations avec mes interlocuteurs, qui par volonté du destin, sont devenus des dirigeants politiques importants. Ils avaient parfois des opinions diamétralement différentes. Mais ils considéraient tous que l'Estonie était leur patrie. C'est pourquoi, malgré leurs divergences, ils peuvent s'unir sur la base de leur préoccupation pour le sort de la perestroïka dans leur république et de leur sincère désir d'améliorer la vie de leur groupe ethnique.
Le Mouvement international n'est pas dans les bonnes grâces de la presse locale et ses dirigeants se plaignent du manque d'objectivité de cette presse. En fait, leur meeting, auquel j'ai assisté, avait été annoncé en petits caractères dans la page publicitaire du journal Tallin Soir. Je crois que les gens du FPE qui étaient présents au meeting, ont eu un sentiment de malaise en voyant que sous les drapeaux rouges et les drapeaux de la republique estonienne (pas un seul drapeau estonien) il y avait des slogans comme « le FPE est un frein à la perestroïka », « A bas le monopole du FPE sur la radio et la télévision ! », « A bas les girouettes du Comité central du parti communiste estonien ! » Après le meeting nous avons parlé avec un membre du comité de coordination du MI, l'enseignant Oleg Morozov. Voilà un résumé de notre conversation :
Oleg, quelle est l'ampleur de votre mouvement et quelle est sa composition ?
«Selon des sociologues estoniens désintéressés plus de cent mille personnes ont soutenu ouvertement le MI cet automne. Un tiers était composé d'Estoniens, mais sa majorité est Russe. »
Quels sont vos buts?
« Démocratie pour tout le monde. Aucun privilège accordé selon des critères nationaux. Nos divergences avec le FPE ont été souvent exagérées. Nos revendications démocratiques sont similaires. Nos divergences concernent la question nationale.»
Si vous acceptez en grande partie le programme du FPE, pourquoi ne participez-vous pas à son activité et ne cherchez-vous pas à changer ses positions ? »
Nous avons soutenu l'idée de Front populaire. Mais nous n'acceptons pas la politique de certains de ses dirigeants. Ils ont commencé à exprimer ouvertement des idées nationalistes, et sous prétexte de défendre les droits de la population indigène, ils proposent d'empiéter sur les droits des autres. Ils accusent les Russes d'être responsables de tous les problèmes, de la détérioration de la situation économique, etc. On comprend que des gens qui ont désormais ici leurs racines, qui maintenant aiment ce pays, se considèrent insultés par une telle agitation. Le MI est surgi pour riposter à cette excitation des passions nationales. »
Quelle est votre position sur la question de la langue d'Etat ?
« Nous nous sommes prononcés pour un bilinguisme selon le modèle de la Finlande, où il y a deux langues — le finnois et le suédois — à statut égal. Pourquoi 40% de la population de l'Estonie n'aurait-elle pas les mêmes droits que la population de langue suédoise en Finlande, qui pourtant ne représente que 6% de la population du pays ? Il y a eu, aussi, une proposition de compromis, c'est-à-dire donner à la langue russe un statut de langue de communication internationale, mais l'idée a été rejetée. »
Comment conçois-tu la souveraineté de l'Estonie dans le cadre de l'URSS ?
« La république doit avoir plus de droits et de possibilités de décider en ce qui concerne ses problèmes économiques. Nous sommes pour un régime de "calcul économique" au niveau républicain. Mais nous sommes contre un transfert automatique de pouvoir de la bureaucratie de Moscou à la bureaucratie locale. Le "calcul" doit commencer au niveau le plus bas, sur la base d'une pleine autonomie des entreprises qui formeront des unions trusts, etc. »
Le FPE avance le mot d'ordre d'autonomie nationale-culturelle (pour les Estoniens). Quelle est ta position ?
« On n'a pas suffisamment réfléchi sur la question. Les gens du FPE font référence à l'Estonie bourgeoise : voilà, selon eux, le modèle. On n'a qu'à rétablir les anciennes lois. Ma foi, elles étaient excellentes : pour un simple concert d'un chœur russe il fallait avoir la permission du chef de la police ! Il serait plus logique d'envisager la création de districts autonomes dans les zones où la population est presque entièrement russe (Narva, Prichud'e, Kohtla-Jarve...). »
Quelle est ta réaction aux décisions prises par le Soviet suprême le 1" novembre 1988?
« Ils ont convaincu les députés que c'était la meilleure façon de se defendre contre les bureaucrates de Moscou. Bon, on connait les résultats. Dans d'autres pays les députés auraient démissionné après un tel échec (le Soviet suprême de l'URSS a rejeté la plupart des amendements à la constitution estonienne). "
Ne sont-ils pas victimes de trop d'accusations des deux côtés ?
«Nous disons tous parfois des choses inexactes. C'est inévitable, car nous n'avons pas encore la culture politique nécessaire. Mais tu peux comprendre, par exemple, l'indignation d'un ancien combattant qui entend des appels à réhabiliter parmi "les victimes de Staline" des gens qui ont collaboré avec les nazis. »
Est-ce que tu crois qu'un compromis est possible entre le FPE et le MI ?
« Nous sommes pour la coopération et le dialogue. Le meilleur cadre serait un congrès des mouvements démocratiques d'Estonie. Mais nous ne pouvons pas accepter les positions extrêmes. Nos propositions permettraient à la population de langue russe de vivre avec le même statut que la population indigène. Nous devons lutter pour la perestroïka et la démocratisation de la vie dans le pays tout entier, et non mettre un coin entre les peuples.
Contre le courant
Nous avons eu aussi une conversation avec Gustave Naan, membre de l'Académie estonienne des sciences.
Quelles sont, selon vous, les raisons de la détérioration des rapports ethniques en Estonie ?
« La population subit une baisse très sensible de son niveau de vie. La conscience d'une catastrophe écologique possible s'est renforcée. Finalement, il y a un ensemble de questions compliquées concernant la souveraineté de la république dans le cadre de l'URSS.
Des mythes agissent actuellement sur la conscience des masses : il s'agit d'un mélange étrange d'éléments réels et d'illusions. Par exemple, il existe une foi dans le pouvoir miraculeux du "calcul économique" au niveau régional. On n'explique pas aux gens que les réformes ne donneront pas de résultats rapides. Ainsi, il faudra de sept à huit milliards de roubles pour moderniser l'économie estonienne. Il faut les trouver."
Comment expliques-tu qu'un de tes articles a pu provoquer une véritable fureur contre toi ?
« Beaucoup de gens avaient l'illusion que par miracle les décisions prises par le Soviet suprême de la république, le 16 novembre, resteraient en vigueur. Moi, je ne crois pas aux miracles en politique. A mes yeux, le cactère illogique des décisions adoptées était évident. Si le Soviet suprême de la république décide qu'il a le droit de ratifier ou de rejeter les lois de l'Union, alors les soviets de district pourraient demander le même droit en ce qui concerne les decisions des organismes superieurs... Et nous avons quinze republiques souveraines. J'ai fait appel à ne pas agiter le drapeau du maximalisme, à être réaliste. Beaucoup de gens estimaient qu'il s'agissait d'une trahison des intérêts de la nation. Des protestations spontanées surgissent à partir de la vie quotidienne. Les produits sont insuffisants. Il semble qu'il faille en considérer responsables les étrangers. Les iles de bien-être ont effectivement leur attraction. Aussi bien à Moscou qu'en Estonie, il y a des gens qui veulent accuser en premier lieu les "limitchiki", c'est-à-dire les travailleurs immigrés des provinces avec des permis de séjour temporaires, et en deuxième lieu les "immigrés" plus généralement. Il y a aussi des gens, parfaitement conscients de ce qu'ils font, qui présentent les processus de crise ojbectifs comme des machinations delibérées des bureaucrates de Moscou, dont le seul rêve serait de détruire le peuple estonien, sa langue et sa culture. Ce n'est pas nouveau. Par exemple, on peut présenter les processus objectifs du déclin du taux de naissance, phénomène qui se produit dans la majorité des pays développés, comme le résultat d'une trahison. La chasse aux "ennemis" permet de manipuler la conscience des masses. Entretemps, les données objectives ne sont pas publiées. Par exemple, aucun journal, sauf Molodezh' Estonii (Jeunesse estonienne), ne publie ce que j'ai écrit sur la question du taux de naissance. »
Plusieurs publications républicaines ont accusé la presse centrale de décrire d'une façon unilatérale la perestroïka en Estonie...
« Sans doute, elles se réfèrent au fait que la presse centrale n'accepte pas les affirmatrions prétensieuses selon lesquelles l'Estonie serait l'avant-garde de la perestroïka. Pour ma part, je ne veux pas juger qui est devant et qui est derrière. Certains veulent faire oublier que la presse républicaine elle-même n'est pas suffisamment pluraliste. Souvent, elle ne réserve sa place qu'à ceux qui reprennent sans critiques les mots d'ordre du FPE. »
Crois-tu qu'il soit possible de stabiliser la situation ?
« Cela ne se produira pas si vite. Il est nécessaire d'abord d'améliorer la situation économique. Les gens doivent pouvoir constater que les changements sont réels. Ce n'est qu'à partir de ce moment-là que l'hostilité réciproque commencera à décroitre. Pour l'instant les passions ont le dessus sur la rationalité. Le processus qui devrait amener à un dialogue entre les deux communautés linguistique sera, donc, difficile et il prendra plus d'une génération. Les perspectives immédiates ne sont pas du tout favorables. »
La sociologie de l'alarme
La république attendait l'événement: le congrès de fondation du FPE est ouvert. On discute les documents programmatiques et il y a une discussion ouverte sur les chemins de la perestroïka. Voilà un résumé de ce qu'a dit à la tribune Marju
Layristin, un sociologue qui dirige le département de journalisme de l'Université Tartu :
« La base du monopole du pouvoir par le parti n'a pas été l'article 6 de la Constitution de l'URSS, mais la pression constante de l'appareil et des mécanismes de contrôle. Pour les communistes, cela signifiait renoncer volontairement à leur propre conscience et à leur capacité de juger les événements de façon critique. Tout cela est devenu la cause du drame le plus cruel, la terreur stalinienne. Le fardeau de culpabilité est encore si grand qu'il entrave le développement de la perestroïka, la libération spirituelle de notre société de la démagogie et d'une double moralité... En tant que communiste, je peux affirmer que le Parti commmuniste d'Estonie sera capable de se libérer de ce fardeau. Mais il ne pourra le faire que s'il cesse de fermer ses yeux face au passé et d'obliger les communistes, au nom de la discipline, a faire un choix inhumain et immoral : votre carte du parti ou votre honneur ; votre carte du parti ou votre humanité ; votre carte du parti ou la liberté de votre peuple. Nous, les communistes d'Estonie, nous sommes préparés à un tel choix. Nous choisissons l'honneur, l'humanité, l'Estonie. Je suis convaincu qu'il y aura la perestroïka et que nous ne devrons pas faire un tel choix ! »
Voilà la conversation que nous avons eu avec Marju Layristin :
Quel est, selon toi, le problème le plus urgent que le FPE doit aborder aujourd'hui ?
Le problème de la collaboration au sein du FPE entre des gens de différentes nationalités est très sérieux. Nous avons abordé cette question dès le début, mais nous nous sommes trouvés face à de gros problèmes. Une partie importante de la population de langue russe n'a pas compris le processus de glasnost. Elle a reçu moins d'informations que la population de langue estonienne. Les rumeurs ont commencé à courir. La presse républicaine en langue russe n'a pas réagi comme il fallait et nous n'avons pas eu la possibilité de mener notre agitation.
Les documents programmatiques du FPE et du MI ont beaucoup de choses en commun. Est-ce qu'un compromis est possible ?
Il y beaucoup d'éléments sérieux dans les conceptions du MI, mais lorsque je lis ce qu'ils écrivent, il m'arrive de me souvenir que même à l'époque stalinienne on avançait beaucoup de mots d'ordre magnifiques sur la liberté et la démocratie, alors que la pratique était tout à fait différente. Nous devons vérifier dans la pratique si les mots du MI correspondent aux faits. Il y a de quoi être prudent: le MI utilise couramment des schémas idéologiques stéréotypés. Une offensive est en cours contre les nouveaux dirigeants de la république qui jouissent de la confiance populaire. Il ne s'agit guère de problèmes inter-ethniques, mais de problèmes politiques. C'est le vieux qui s'oppose au neuf. Je crois que la consolidation au niveau des centres organisationnels est impossible aussi longtemps que les activités de nos opposants reviennent à des manifestations de néo-stalinisme.
Incontestablement, il y a parmi vos opposants des gens qui n'aiment pas les réformes. Mais il y a aussi des gens de ton organisation qui ont effrayé la population de langue russe par des déclarations outrancières. Rappelle-toi que H. Valk a déclaré que ni les staliniens ni les partisans de la stagnation (c'est-à-dire de Brejnev) ni les membres du MI ne pourraient briser le peuple d'Estonie. De telles affirmations ne pouvaient que provoquer de dures réactions.
Si nous allons vers un processus d'autorégulation de la société, devons-nous examiner chaque mot à la loupe et le classer ? Ce ne serait pas le chemin vers la démocratie ; ce serait le contrôle absolu. Les Estoniens savent que le sécrétaire de l'Union des artistes, Valk, est un homme émotif et non un politicien professionnel, et ils en tiennent compte. En revanche, les dirigeants du MI ont des réactions tout à fait disproportionnées.
Il me semble que, maintenant, les deux parties doivent peser leurs mots avec un grand sens de responsabilité.
On ne peut pas tout expliquer. C est très dommage que des gens qui vivent ici depuis des années ne connaissent pas encore les différents personnages. • Pourquoi nous insistons tellement sur la nécessité d'apprendre la langue estonienne ? Nous ne pouvons pas traduire et commenter chaque phrase, tout ce qui arrive
Ne crois-tu pas que parfois le FPE n' a pas pris suffisamment en considération le fait que les causes de beaucoup de conflits inter-ethniques sont sociales ?
Comment le Front populaire a-t-il été formé ? Un mouvement écologiste de masse contre le traitement des phosphates a uni le peuple. Les gens ont défendu l'idée d'« un calcul économique » au niveau républicain. La lutte économique s'est transformée en lutte politique. Ainsi, le FPE a surgi sur la base d'un programme économique de rénovation. Mais nous savons qu'on ne peut pas résoudre les problèmes socio-économiques sans résoudre des problèmes politiques essentiels. Tout cela est aussi strictement lié aux problèmes nationaux. Les forces productives ne consistent pas seulement dans les machines, mais aussi dans les gens, qui parlent leur propre langue, pensent et aiment.
Considère le problème du statut de la langue estonienne comme langue d'Etat. Pour la population indigène c'est devenu un problème: des gens, dont la langue maternelle a été progressivement éliminée de la vie quotidienne, peuvent-ils se sentir chez eux dans leur propre pays ? Tout ce qui traumatise les gens, doit être éloigné.
Mais en faisant cela, nous ne devrions pas empiéter sur les intérêts et les droits légitimes d'autres gens.
Notre position sur la question de la langue se situe à deux niveaux. L'un est le niveau des droits individuels, qui ne doivent pas être violés, indépendamment de la nationalité, de la couleur de la peau, de l'éducation. L'autre est le niveau de la nation. Des violations ne doivent pas avoir lieu sur ce terrain non plus. Mais beaucoup de gens ne le comprennent pas. Il n'y a aucune discrimination, même pas dans le premier projet de loi sur la langue, qui pourtant était assez mal formulé du point de vue du style. La nouvelle variante prend beaucoup plus en considération les intérêts de la population de langue russe de la république.
Le FPE offre l'autonomie culturelle nationale aux minorités nationales sur le territoire de la république. Pourquoi ?
Nous devons considérer la société comme un écosystème. Les minorités nationales, qui ne peuvent pas défendre elles-mêmes leur culture sur notre territoire, ont besoin d'un système qui défende leurs intérêts, par exemple, des clubs, des écoles, des maisons d'édition. En Union soviétique, de tels arrangements existaient jusqu'en 1937. A Leningrad, il y avait des clubs, des écoles, des théâtres estoniens et finnois.
Nous serions heureux si les Biélorusses, les Lithuaniens, les Ukrainiens et tous les autres pouvaient en avoir. L'autonomie culturelle nationale a aussi un aspect internationaliste. La culture « mère » aiderait tous ses membres, partout dans le pays. De tels liens deviendraient réguliers et ils ne se limiteraient pas aux fêtes, comme c'est le cas aujourd'hui. Il y a une proposition excellente, celle de créer un réseau de télévision au niveau de toute l'Union, qui serait utilisé par les studios républicains, et un journal dans lequel les journalistes de chaque république auraient leur colonne. de langue russe. Qu'est-ce qu'il faut penser d'une telle idée ?
Dans des localités comme Narva, Prichd'e, etc., où il existe une population russe qui a des origines anciennes, une telle question peut se poser. Mais nous ne croyons pas que ce soit le moment de la soulever. Une telle autonomie n'est pas concevable comme une espèce de société d'immigrés. A Tallin, il y a une majorité non estonienne. Devrait-on diviser la ville en districts? A l'heure actuelle, une telle politique comporterait une colonisation en douceur. Faisons un parallèle hypothétique: imaginons que la Chine avec son milliard d'habitants rejoigne l'URSS. Dans ce cas des habitants de la république russe et d'autres républiques comenceraient à se préoccuper et à se demander comment on pourrait empêcher l'assimilation à la suite du mouvement naturel de la population de la nouvelle majorite.
Il y a beaucoup de débats sur les décisions du 16 novembre. Quelle est ton appréciation ? S'agit-il d'une tentative de consolider les changements ou de l'expression d'un désaccord avec la politique du centre sous forme de manifestation parlementaire ?
Nous avons déjà fait quelques expériences : la république a fait ses propositions à Moscou. Ces propositions n'ont pas été prises en considération. De nombreux estoniens ont pensé, jusqu'à une période récente, que toute possibilité de changement était un mythe. Il fallait des démarches décisives. Les décisions du 16 novembre sont l'expression d'une nouvelle approche globale des rapports entre le centre et la république. C'était incontestablement un défi au centre. Mais un défi pour établir un dialogue. Et, comme on a pu le voir, le dialogue a commencé
Avez-vous pris des mesures pratiques réelles pour consolider tous les groupes nationaux?
La structure autonome du FPE — sa section russe - est en train de se renforcer, d'augmenter le nombre de ses membres, tout en ayant du mal à percer le mur de conceptions préconçues. Dans un certain sens, cette section est étrangère parmi ses propres gens. Mais je crois qu'à la suite des confrontations et des débats du dégel, les Russes ont commencé à mieux comprendre la population estonienne. Cela vaut aussi pour les Estoniens. J'ai l'impression qu'on ne s'est découvert réciproquement que maintenant.
Est-ce que vous demandez un statut spécial pour l'Estonie ?
Nous devons partir de la réalité que représente l'Union Soviétique. C'est un pays qui pendant des décennies s'est considéré comme le plus progressiste, comme un bastion de la démocratie, de l'internationalisme, de la science et de la technologie, et qui maintenant n'est plus rien de tout cela. Nous sommes en train de vivre une crise socio-politique et économique profonde. Et toute ce que nous faisons - en tant que communistes, en tant que membres du FPE et, moi-même, en tant que sociologue -, nous le faisons parce que le seul moyen de rénover le pays est d'organiser un mouvement de masse au soutien de la perestroïka et de mobiliser la majorité de la population. Chaque république, chaque région doit donner sa contribution à la transformation de la société. Comme la cybernétique l'a indiqué depuis longtemps, un grand système ne peut être efficient que par l'autorégulation et l'autocorrection. Nous sommes inspirés non par un nationalisme mythique, mais par l'idée d'une croissance systématique. Notre mouvement est, pour nous, une école politique et nous devons agir de façon que ses participants assimilent eux-mêmes l'idée de la démocratisation, d'une société basée sur la loi et la souveraineté.
En guise de conclusion
Nous espérons tous que les choses s'arrangent pour le mieux, que les passions se calment, que l'atmosphère émotive se rafraîchisse. Alors nous pourrons voir ce qu'il y a derrière les mots et les slogans. Rappelons-nous que, d'après Lénine, l'internationalisme, du côté de l'oppresseur, implique non seulement le respect de l'égalité formelle des nations, mais aussi une inégalité qui compense les inégalités qui existent dans la pratique en faveur de l'oppresseur.
C'est vraiment l'heure d'établir des rapports normaux entre les organismes de pouvoir de l'Union et les organismes des républiques en assurant à ceux-ci au maximum le droit de résoudre leurs problèmes politiques, économiques et écologiques dans le cadre de l'Etat fédéral. Cela doit impliquer un traité de l'Union qui établisse les devoirs et les droits réciproques, et I'« auto-financement » républicain. Mais ce qui me préoccupe, c'est autre chose. Parfois, on utilise abusivement des mots de Lénine dans le but de faire valoir certains critères dans les rapports entre la majorité estonienne et la minorité russe dans le cadre de la république estonienne. Il est clair qui est la « grande nation » dans une Estonie souveraine. Mais pour certains, cela n'est pas évident. Ils expliquent que, derrière la majorité, il y a un peuple de cent millions. Conclusion ? La minorité de langue russe doit se résigner à des violations de ses droits.
Je n'accepte pas un tel raisonnement. Est-ce qu'un ouvrier ou un intellectuel de la république russe a moins souffert que les Estoniens de l'hypercentralisation, de l'absence de démocratie, du bureaucratisme? A mon avis, si nous voulons combiner nos efforts, nous devons nous rappeler, même en ce qui concerne les rapports à l'intérieur de la république, que, selon Lénine, « il vaut mieux forcer la note dans le sens de l'esprit d'accomodement et de la douceur à l'égard des minorités nationales que faire l'inverse » (voir T. 36, p. 622).
Il est évident que plus la solution des problèmes sociaux urgents traîne et plus il y a d'obstacles aux réformes à cause des hésitations des uns et de l'opposition des autres, plus il est probable que le mécontentement populaire s'exprime dans les rapports inter-ethniques. C'est dommage car les énergies nationales pourraient rendre efficace notre économie.