Documents de la IVe Internationale

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La revue › 3e série n° 3

Perspectives et tâches en Orient

Léon Trotsky · Quatrième Internationale, 3e série n° 3 · janvier-février-mars 1981 · p. 109-118 · 4 778 mots

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Nous publions le texte d'un discours prononcé par Léon Trotsky en 1924 à l'Université communiste des travailleurs d'Orient.

Le discours, qui aborde les problèmes du développement des pays d'Orient et des perspectives révolutionnaires dans cette région du monde, reflète les orientations exprimées par les premiers congrès de l'Internationale communiste, notamment les thèses sur la question nationale et coloniale adoptées lors du II° Congrès (juillet 1920). Il confirme que ces orientations n'avaient rien à voir avec les conceptions que la direction stalinienne a défendues par la suite, à partir de la révolution chinoise de 1925-27. On remarquera surtout que Trotsky se préoccupe de mettre en garde contre le danger représenté par l'idéologie nationaliste, en reprenant la nette distinction établie dans les documents de l'Internationale entre mouvements nationalistes bourgeois et mouvements révolutionnaires des masses.

Il faut toutefois préciser que les thèses de l'Internationale communiste n'impliquaient pas l'acceptation de théorie de la révolution permanente. Au demeurant, à l'époque, Trotsky lui-même n'appliquait pas sa théorie aux pays coloniaux. Cela ressort aussi du texte que nous reproduisons. Ce texte approuve la politique du PC chinois face au Kuomintang et explique, entre autres, que « si le Kuomintang parvient à unifier la Chine sous un régime démocratique national, le développement du capitalisme en Chine connaîtra un progrès extraordinaire ».

C'est justement l'expérience dramatique de la deuxième révolution chinoise qui amènera Trotsky à développer ses idées sur la révolution coloniale et à parachever la théorie de la révolution permanente. Il expliquera à partir de cette date que, si le prolétariat, appuyé par les paysans, n'a pas le rôle dirigeant, et par conséquent si la dynamique permanente de la révolution ne se développe pas, les objectifs démocratiques bourgeois ne seront pas réalisés non plus ou seront vidés de leur contenu. Des pays coloniaux ou semi-coloniaux pourront même accéder à l'indépendance, mais il s'agira d'une indépendance qui n'empêchera pas l'impérialisme de maintenir sa domination. De même, des réformes agraires pourront être proclamées, mais elles n'entraîneront pas une émancipation réelle des masses paysannes et, en dernière analyse, elles ouvriront le chemin à des formes d'exploitation « nouvelles ».

Soulignons, pour finir, que Trotsky avance l'hypothèse d'un déplacement du

« centre de gravité du mouvement révolutionnaire vers l'Orient ». Une révolution en Orient pourrait précéder la révolution dans les pays européens développés et lui donner un « élan nouveau ». « C'est une des possibilités historiques, précise

Trotsky, que nous ne devons pas perdre de vue ».

Les événements des vingt années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, ont démontré qu'une telle hypothèse n'était pas sans fondement.

Camarades,

Bien qu'il ne soit pas traditionnel à l'occasion d'un anniversaire, d'utiliser son temps de parole pour engager une discussion théorique, permettez-moi cependant de faire quelques remarques générales pour soutenir mon affirmation selon laquelle votre université n'est pas une institution de formation ordinaire et révolutionnaire, mais un instrument d'importance historique.

Les mouvements politiques et culturels actuels sont fondés sur le capitalisme. Ils sont issus du capitalisme ; ils se sont développés à partir du capitalisme pour, finalement, sortir de ce cadre. Mais on peut dire, en schématisant,

By a deux types de capitalisme — le capitalisme des pays impérialistes et le capitalisme colonial. L'exemple le plus évident du capitalisme du premier type, c'est la Grande-Bretagne. A l'heure actuelle, il est dirigé par le gouvernement soi-disant « travailliste » de Ramsay MacDonald.

La Grande-Bretagne est la patrie du capitalisme de type classique. Marx a rédigé Le Capital à Londres. Il a été en contact direct avec le pays le plus avancé du, monde et a pu en observer le développement. Dans les pays coloniaux, le capitalisme n'est pas le produit de conditions et d'une évolution locale ; il a été engendré par la pénétration du capital étranger Voilà l'explication de l'existence de deux types de capitalisme. Alors, bien que ce ne soit pas rigoureusement scientifique, on peut poser la question suivante : « Comment se fait-il que MacDonald soit si conservateur, si borné et si ennuyeux ? » La réponse est la suivante : « Parce que la Grande-Bretagne est la patrie du capitalisme, parce que, dans ce pays, le développement du capitalisme est organique - de la production artisanale, en passant par la manufacture, pour arriver à la production industrielle que nous connaissons aujourd'hui — et parce que ce développement fut graduel et "évolutif". » C'est pourquoi, si nous disséquions le cerveau de MacDonald, nous y trouverions non seulement une accumulation des préjugés d'hier et d'avant-hier, mais aussi les scories intellectuelles et préjugés des siècles précédents.

Au premier abord, il semble qu'il y ait une contradiction historique dans le fait que Marx soit un enfant de ce pays arriéré qu'était l'Allemagne de la première moitié du 19e siècle, le pays le plus arriéré de tous les pays européens (à l'exception de la Russie naturellement !). Comment se fait-il donc qu'a la fin du 19e siècle et qu'au début du 20° siècle, l'Allemagne ait pu produire un « Marx » et la Russie un « Lénine »? Cela peut sembler une anomalie grossière ! Pourtant, c'est une anomalie qui s'explique par ce que nous appelons la dialectique du développement historique. Avec les machines et les textiles britanniques, l'histoire nous a fourni le facteur de. développement le plus révolutionnaire. Mais ces machines et ces textiles se sont développés au cours d'un processus lent et, dans l'ensemble, l'esprit et la conscience de l'homme sont profondément conservateurs. Quand le développement économique est lent et systématique, la clarté pénètre lentement dans l'esprit lourd de l'homme de la rue.

LES FORCES MOTRICES DE L'HISTOIRE

En général, les subjectivistes et les idéalistes disent que la conscience humaine, la pensée critique, etc., etc., hale l'histoire, tout comme les remorqueurs tirent les péniches. Mais il n'en est pas ainsi ! Nous sommes marxistes et, par conséquent nous savons que les forces motrices de l'histoire sont les forces productives qui, peut-on dire, se sont développées jusqu'à ce jour dans le dos des gens ; ce sont ces forces qui ont tant de mal à pénétrer les esprits lourds et conservateurs, à éveiller en eux la moindre idée politique nouvelle. Je le répète, c'est un processus très lent quand le développement est lent, organique et évolutif. Mais quand les forces productives de la métropole, d'un pays capitaliste classique comme la Grande-Bretagne, pénètrent des pays plus arriérés comme l'Allemagne de la deuxième moitié du 19e siècle ou la Russie de la fin du 19e siècle/début du 20e siècle et comme l'Asie d'aujourd'hui ; quand les facteurs économiques interviennent de manière révolutionnaire en bouleversant l'ancien système ; quand le développement n'est plus graduel et « structurel », mais qu'il se produit sous forme de convulsions violentes et de changements radicaux des conceptions sociales antérieures, alors il est plus facile pour l'esprit critique de trouver une expression révolutionnaire à condition que les présupposés théoriques nécessaires existent déjà dans le pays en question.

Voilà, pourquoi Marx est apparu en Allemagne durant la première moitié du 19e siècle, voilà pourquoi Lénine est apparu ici, en Russie, et voilà pourquoi nous constatons, ce qui peut sembler un paradoxe à première vue, que le capitalisme européen le plus développé et le plus réussi, c'est-à-dire la Grande-Bretagne, est la patrie du « Travail » le plus conservateur ! A l'opposé, dans notre Union soviétique, dans un pays au développement économique et culturel très arriéré (je peux le dire franchement car c'est la réalité), nous avons le parti communiste le plus avancé du monde.

Il faut ajouter qu'en fonction de son développement économique, la Russie se situait à mi-chemin entre la métropole classique, comme l'est la GrandeBretagne, et le pays colonial, comme le sont l'Inde ou la Chine. De plus, ce qui fait la différence entre notre Union soviétique et la Grande-Bretagne, au niveau des méthodes et des formes de développement, est encore plus clair si l'on considère le développement des pays orientaux. Là, le capitalisme pénètre sous la forme du capital financier étranger. Il introduit, dans ces pays, la mécanisation, il détruit leurs anciens fondements économiques et construit, sur ces ruines, les bases du développement économique capitaliste. L'introduction du capitalisme en Orient, n'est ni graduel ni lent ; elle n'est, en aucune manière, le produit d'une évolution, mais elle représente un bouleversement et un changement beaucoup plus important que celui qui s'est produit dans la Russie tsariste.

Camarades, c'est à partir de cette analyse fondamentale que nous devons étudier les événements qui se produiront en Orient ces prochaines années ou plutôt ces prochaines décades. Si vous prenez le temps d'étudier des documents aussi prosaïques que les rapports des banques britanniques et nord-américaines, pour les années 1921-1922-1923, vous trouverez dans les chiffres des bilans des banques de Londres et de New York une prévision des événements révolutionnaires imminents en Orient.

Une fois encore, la Grande-Bretagne a joué le rôle d'usurier du monde. Les Etats-Unis ont accumulé des quantités énormes d'or : les caves des banques en contiennent 3 billions de dollars. Cela freine le système économique nord-américain. Vous allez demander à qui les Etats-Unis et la Grande-Bretagne prêtent-ils donc leur argent ? Bien sûr, vous savez que ce n'est pas à nous, la Russie soviétique. L'Allemagne, elle non plus, n'a rien reçu ; quant à la France, elle a réussi à en tirer quelques miettes pour en sauver le franc. A qui donc accordent-ils des prêts ? Ils «donnent» principalement de l'argent aux pays coloniaux pour financer le développement économique de l'Asie, de l'Amérique du Sud et de l'Afrique du Sud. Je ne perdrai pas de temps à vous lire les chiffres que j'ai là sous les yeux. Il suffit de dire qu'avant les récentes guerres impérialistes, les pays coloniaux et semi-coloniaux recevaient des Etats-Unis et de la GrandeBretagne environ la moitié de ce que recevaient les pays capitalistes développés, tandis qu'aujourd'hui, les investissements de capital financier dans les pays coloniaux dépassent dans des proportions importantes ceux effectués dans les vieux pays capitalistes. Pourquoi ? Il y a plusieurs raisons, mais les deux principales sont d'une part le manque de confiance dans la vieille Europe, affaiblie et en faillite, avec à son coeur le militarisme français outrancier qui prépare de nouveaux bouleversements ; et d'autre part, les intérêts que peuvent rapporter les pays coloniaux en tant que fournisseurs de matières premières et consommateurs de biens d'équipements et de biens manufacturés britanniques et nord-américains.

LE DEVELOPPEMENT DES PAYS ORIENTAUX

Pendant la guerre et aujourd'hui, nous assistons à une industrialisation fébrile des pays coloniaux, semi-coloniaux et, plus généralement de tous les pays arriérés : le Japon, l'Inde, l'Amérique du Sud et l'Afrique du Sud. Il ne fait aucun doute que, si le Kuomintang parvient à unifier la Chine sous un régime démocratique et national, le développement du capitalisme en Chine connaîtra un progrès extraordinaire. Et cela conduira à la mobilisation d'innombrables masses prolétariennes qui d'une situation préhistorique, semi-barbare, se trouveront, du jour au lendemain, projetées dans le tourbillon de la société industrielle. Par conséquent, dans ces pays, les scories des siècles passés n'auront pas le temps de s'accumuler dans les esprits des travailleurs, C'est, pour ainsi dire, une guillotine qui fenetionnera dans leurs esprits, qui, d'un coup, séparera le passé du futur et qui les obligera à chercher des idées nouvelles, de nouvelles façons de vivre et de nouvelles méthodes de lutte. Alors, toutes les circonstances seront réunies pour la première apparition des partis marxistes-léninistes dans certains de ces pays et pour leur développement rapide dans d'autres. Dans ces derniers cas, je pense bien sûr aux Partis communistes japonais, chinois, turc en indien.

Camarades et travailleurs des pays d'Orient, en 1883, en Suisse, le groupe russe « Pour l'émancipation du Travail » a été créé. Cet événement est-il si loin de nous ? De 1883 à 1900, il y a 17 années ; de 1900 à 1917, il y a aussi 17 années ; si on ajoute les deux cela fait 34 années, un tiers de siècle, une génération. En un tiers de siècle, on a vu la constitution du premier groupe propagandiste des idées marxistes, sous la règne d'Alexandre III, et le renversement de la Russie tsariste par le prolétariat. Ceux qui ont vécu cette période savent combien elle a été longue et difficile. Mais, du point de vue historique, les événements se déroulés avec une extraordinaire rapidité. Et, dans les pays d'Orient, le rythme du développement sera encore plus rapide (nous avons toutes les raisons de la croire). De ce point de vue, quel est donc le rôle de l'Université communiste des travailleurs d'Orient ? Elle est le foyer des groupes « Pour l'émancipation du Travail » pour les pays d'Orient.

Nous reconnaissons tous que les dangers auxquels se trouvent confrontés les jeunes marxistes d'Orient, sont grands, et nous ne devons pas les minimiser. Nous savons, et vous le savez aussi bien que nous, que la création du Parti bolchevik a été marquée par une lutte très dure, externe et interne. Vous savez que, durant les dix dernières années du 19e siècle, une conception de marxisme abâtardie et falsifiée, constituait, en grande partie, l'éducation politique des intellectuels bourgeois, les partisans de Strouvé, qui sont ensuite devenus les laquais de la bourgeoisie; puis ils ont rejoint les Cadets (les Démocrates constitutionnels), pour finalement fusionner avec les Octobristes et s'orienter de plus en plus vers la droite.

CES BOURGEOIS QUI EXPLOITENT LE MARXISME

La Russie était un pays arriéré, non seulement du point de vue économique, mais aussi du point de vue politique. La théorie marxiste expliquait le caractère inévitable du capitalisme, et ces éléments bourgeois-progressistes qui voulaient le capitalisme en tant que tel, et non le capitalisme en tant qu'étape vers le socialisme, ont ainsi accepté la théorie marxiste après avoir vidée de son contenue révolutionnaire. De telles utilisations, temporaires, du marxisme, au service des intérêts d'une politique bourgeoise-progressiste, sont typiques dans les pays du sud-est des Balkans tout comme dans notre pays. Voyons, maintenant, si ce danger existe pour le marxisme, en Orient. Dans une certaine mesure, oui. Pourquoi ? Parce que les mouvements nationaux en Orient sont des phénomènes progressistes du point de vue de l'histoire mondiale. En Inde, la lutte pour l'indépendance est hautement progressiste, mais nous savons tous qu'elle est, aussi, une lutte limitée à des objectifs nationalistesbourgeois. En Chine, la lutte de libération nationale, fondée sur l'idéologie de Sun-Yat-Sen, est une lutte démocratique, son idéologie est progressiste, néanmoins elle est bourgeoise. Nous approuvons le soutien des communistes au Kuomintang en Chine, que nous nous efforçons de révolutionner. C'est une chose inévitable bien qu'il y ait encore, dans ce cas, un danger de renaissance d'un nationalisme démocratique. Ce danger existe dans tous les pays où se déroulent des luttes nationales de libération contre l'esclavage colonial. Le jeune prolétariat des pays d'Orient doit s'appuyer sur ces mouvements progressistes. Mais il est évident que les jeunes marxistes d'Orient courent le risque de s'écarter de la ligne du groupe « Pour l'émancipation du Travail »et de subir l'influence de l'idéologie nationaliste.

Mais vous avez l'avantage, par rapport aux vieilles générations des marxistes russes, roumains et d'autres, de vivre et de travailler à une époque où non seulement le marxisme a été enrichi par l'expérience, mais aussi par les apports de Lénine. Votre avantage, c'est d'être directement issu de l'époque qui sera connue dans l'histoire comme l'époque de Lénine. Aussi bien Marx que Lénine étaient des hommes politiques pour qui la théorie était en parfaite harmonie avec la pratique. Cette affirmation au niveau général est naturellement correcte et indiscutable. Cependant, il faut faire une distinction, une distinction évidente, entre ces deux figures historiques, qui tient non seulement à leurs personnalités, mais aussi aux époques différentes pendant lesquelles ils ont vécu.

Le marxisme n'est pas, bien sûr, une science académique mais un levier pour l'action révolutionnaire. Cette idée est clairement exprimée dans cette affirmation de Marx : «Le monde a suffisamment été expliqué par les philosophes, il est temps de le changer.» Mais était-il possible que le mouvement ouvrier utilise pleinement le marxisme pendant la vie de Marx et à l'époque de la Première et de la Seconde Internationale ? La théorie marxiste a-t-elle été mise en pratique pendant ces périodes ? Bien sûr que non. Marx a-t-il eu l'occasion et la grande joie de mettre en pratique sa théorie dans l'action lors d'un événement historique décisif : la conquête du pouvoir par le prolétariat ? La réponse est négative. Il n'y a rien d'académique dans • l'enseignement du marxisme car Marx, lui même, représente pleinement un produit de la révolution et d'une évaluation juste et critique de la décadence de la démocratie bourgeoise. Il a publié son Manifeste en 1847. Il a vécu la révolution de 1848 avec des positions qui se situaient à gauche du courant bourgeois-démocratique, et il a analysé tous les événements de cette révolution de façon marxiste, on pourrait dire dans un esprit marxiste. Il a écrit Le Capital à Londres et, en même temps, il a été un des fondateurs de la Première Internationale du prolétariat de tous les pays. Mais il n'a jamais été à la tête d'un parti qui aurait pu décider de la destinée du monde ou même de celle d'un seul pays. Quand nous voulons répondre brièvement à la question suivante : Qui est Marx? Nous disons « Marx... est l'auteur du Capital. » De même quand nous demandons : Qui est Lénine ? Nous disons : «Lénine est le père de la révolution d'octobre. » Lénine, plus que tout autre, insistait sur le fait qu'il n'avait nullement l'intention de réviser, mitait ser les fait qui na aie nul en ines o de episr reprendre l'expression biblique, est venu non pas pour changer la loi de Marx mais pour l'accomplir.

Je le répète : personne plus que Lénine n'a insisté plus sur ce fait. Pourtant, dans le même temps, il a dû libérer les enseignements de Marx des interprétations erronées qu'en avait données la génération qui sépare Marx de Lénine — celle des Kautsky, des MacDonald mais aussi celle du conservatisme des couches supérieures de la classe ouvrière, de la bureaucratie réformiste et nationaliste. Puis, il a dû utiliser pleinement l'arme que représente le marxisme véritable (délivré des interprétations erronées et des falsifications) face au plus grand événement de l'histoire mondiale. Bien que Marx, luimême, ait eu la possibilité d'inclure dans sa théorie la dynamique d'événements qui se sont déroulés pendant des dizaines d'années et de siècles, ses enseignements ont ensuite toutefois été découpés en éléments indépendants et dans la lutte quotidienne ils ont souvent été assimilés de façon partielle et erronée. Mais Lénine est arrivé. Dans des circonstances absolument nouvelles, il a rassemblé tous les enseignements de Marx et les a appliqués à un événement historique d'importance internationale. Nous avons été les témoins de cette action, nous y avons participé. Cela vous donne une responsabilité, et c'est pour assumer cette responsabilité qu'a été créée l'Université communiste des travailleurs d'Orient.

Il y a tout lieu de croire que l'Université communiste des travailleurs d'Orient produira un noyau de travailleurs qui agira comme un « levain » ayant une claire conscience de classe, marxiste et léniniste, dans le mouvement ouvrier des pays d'Orient.

Camarades, vous allez être confrontés à d'importantes responsabilités et, comme je l'ai dit, cela ne se produira pas de façon graduelle mais d'un seul coup, pour ainsi dire « de façon catastrophique ». Je vous conseille de relire un des plus récents articles de Lénine : « Un peu moins mais un peu mieux. » Le thème central de cet article, c'est l'organisation mais il y traite aussi des développements à venir dans les pays orientaux par rapport à l'évolution en Europe. L'idée centrale et fondamentale de cet article est qu'un recul de la montée de la révolution en Occident est possible. Ce recul pourra être dû au macdonaldisme qui est la force la pius conservatrice en Europe.

Nous assistons au renversement du califat en Turquie et à son rétablissement par MacDonald. N'est ce pas un remarquable exemple du menchévisme contrerévolutionnaire de l'Occident et du démocratisme national-bourgeois et progressiste de l'Orient ? L'Afghanistan connaît, à l'heure actuelle, des événements réellement 2222 tragiques : la Grande-Bretagne de Ramsay MacDonald y combat l'aile gauche, nationale-bourgeoise, dont l'objectif est l'européanisation d'un Afghanistan indépendant. Elle tente d'installer au pouvoir dans ce pays les éléments les plus arriérés et les plus réactionnaires, imprégnés des pires préjugés du panislamisme, du califat, etc. Une analyse juste des deux forces en présence vous permettra de comprendre pourquoi l'Orient sera chaque jour plus entraîné vers nous —l'Union soviétique et la Troisième Internationale.

LES PERSPECTIVES REVOLUTIONNAIRES EN ORIENT

Nous assistons en Europe, dont le développement a été la cause de l'émergence dans les couches supérieures de la classe ouvrière d'un conservatisme monstrueux, d'une détérioration et d'une désintégration économique constante. Il n'y a, à l'heure actuelle, aucune issue pour le vieux continent. Ce fait est, en partie, prouvé par les hésitations des Etats-Unis à concéder des prêts. Ces hésitations fondées sur l'hypothèse juste que l'Europe est « hors jeu » au niveau économique. Dans le même temps, nous voyons que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne sont contraints de financer le développement économique des pays coloniaux, les entraînant par là même sur le chemin de la révolution. Et, si l'Europe est maintenue dans son état actuel de décomposition par le macdonaldisme borné et aristocratique des couches supérieures de la classe ouvrière, le centre de gravité du mouvement révolutionnaire se déplacera vers l'Orient. Et alors, il deviendra évident que, si plusieurs dizaines d'années ont été nécessaires au développement du capitalisme en GrandeBretagne, et avec l'aide de cet élément révolutionnaire pour sortir notre vieille Russie et le vieil Orient de leur sommeil, il faudra une révolution en Orient pour briser (s'il le faut) en retour ces esprits lourds qui dominent la GrandeBretagne, et tout ceci donnera un élan nouveau à la révolution prolétarienne en Europe (applaudissements). C'est une des possibilités historiques que nous ne devons pas perdre de vue.

J'ai lu le document que vous m'avez envoyé sur l'extraordinaire audience qu'a rencontré à Kazan une étudiante de votre université - une femme turque - quand elle a parlé devant les femmes de cette ville, y compris devant des femmes âgées et analphabetes. Cela peut paraître comme un événement mineur, il a cependant une importance considérable au niveau historique. La force et la signification du bolchévisme résident justement dans le fait qu'il s'adresse aux masses opprimées et exploitées et non pas aux couches supérieures de la classe ouvrière. C'est pourquoi le bolchevisme trouve un écho chez les peuples des pays d'Orient, non pas à cause de ses analyses et théories qui sont loin d'être pleinemeni comprises, mais à cause de son esprit qui signifie libération et liberté. Votre propre journal nous explique comment le nom de Lénine est connu, non seulement dans les villages du Caucase, mais même dans les régions les plus réculées de l'Inde. Nous savons que les travailleurs chinois qui n'ont sans doute jamais rien lu de Lénine, sont irrésistiblement attirés par le bolchevisme. Telle est l'influence considérable de ce grand événement historique ! Ils ressentent, au plus profond d'eux-mêmes, que c'est un enseignement qui s'adresse aux exploités et aux opprimés, à des centaines de millions de gens pour qui il représente l'unique chemin de salut. C'est pourquoi Lénine est écouté avec une attention passionnée par les femmes de la classe ouvrière qui représentent le secteur le plus opprimé de la société. En voyant l'audience de votre camarade étudiante à Kazan chez les femmes tartares analphabètes, cela me rappelle la courte visite que j'ai récemment faite à Bakou où, pour la première fois, j'ai entendu parler une communiste turkmène et où j'ai pu observer, dans la salle, l'enthousisame de plusieurs centaines de femmes, qui, après avoir écouté notre message sur leur libération, ont entrevu une vie nouvelle. Alors, pour la première fois, j'ai compris que les femmes joueront un rôle, dans la lutte de libération, encore plus important en Orient qu'en Europe ou qu'ici en Russie (applaudissements). Il en sera ainsi car les femmes en Orient sont encore plus opprimées et prisonnières des préjugés ancestraux que les hommes.

C'est pour cette raison que les idées nouvelles, qui animent les mouvements populaires, touchent encore plus profondément les femmes que les hommes. Bien que l'Orient soit encore aujourd'hui sous l'influence de l'Islam, des vieilles croyances, des préjugés et des coutumes rétrogrades, cette influence se dissipe rapidement. Nous pouvons comparer l'Orient d'aujourd'hui à un tissu qui s'en va en lambeaux. Vu de loin, ce tissu et ses broderies paraissent encore en parfait état, ses plis sont aussi élégants qu'avant. Mais le moindre effleurement, le moindre zéphyr suffirait à le transformer en lambeaux. Donc, en Orient, les vieilles croyances semblent profondément enracinées, mais, en réalité, elles ne sont plus que l'ombre du passé. Par exemple, en Turquie, le califat a été aboli et ceux qui ont renversé cette institution ancestrale n'ont pas été frappés. Cela montre que les anciennes croyances, dans les pays d'Orient, ont perdu leur pouvoir et que, au cours de la mobilisation historique imminente des masses révolutionnaires, ces croyances ne représenteront pas un obstacle sérieux. Mais cela signifie aussi que les femmes d'Orient, aujourd'hui esclaves et frustrées dans toutes leurs aspirations, une fois libérées de leur voile, ne trouveront plus de support idéologique dans les nouvelles conditions économiques. Elles seront avides d'idées nouvelles et leur prise de conscience leur permettra d'obtenir la place qui leur est due dans la société. Croyez moi il n'y aura pas, en Orient, de meilleurs camarades, de meilleurs combattants pour les idées révolutionnaires et communistes que les femmes travailleuses (applaudissements). Dorien te pati ain la artison a bien: le Camarades, voilà pourquoi votre université a une telle importance au niveau historique et international. A partir de l'expérience idéologique et politique de passer à l'action est imminent. Le capital financier britannique et nord-américain détruit les bases économiques de l'Orient. Il crée des conditions nouvelles. Il détruit le passé et crée la nécessité de construire le futur. Vous allez semer les graines du communisme et vous récolterez une moisson révolutionnaire encore plus riche que celle des vieilles générations des marxistes européens.

Pourtant, camarades, je ne voudrais pas que mes remarques élogieuses éveillent en vous la vanité orientale (rires). Mais je vois qu'aucun de vous n'a interprété mes remarques en ce sens. En effet, une telle arrogance ou un tel mépris pour l'Occident ne peut être qu'un chemin de traverse pour rejoindre l'idéologie nationale-démocratique. Camarades, les étudiants communistes et révolutionnaires doivent apprendre à analyser notre mouvement international dans son ensemble et à utiliser ses forces, en Orient comme en Occident, pour l'accomplissement de notre glorieux objectif. Nous devons apprendre à coordonner le soulèvement des paysans hindous avec la grève des bourgeois démocrates du Kuomintang, la lutte pour l'indépendance en Corée, la régénération démocratique bourgeoise en Turquie et le travail d'éducation et de construction économique dans la République soviétique de Transcaucasie.

Il faut prendre en compte tous ces éléments, par rapport au travail de l'Internationale communiste en Europe et, en particulier en Grande-Bretagne où lentement, (beaucoup plus lentement que nous le souhaiterions) mais irrésistiblement, le mouvement communiste britannique mine les bastions conservateurs de MacDonald (applaudissements). Je le répète, vous avez l'avantage, par rapport aux vieilles générations, d'apprendre l'ABC du marxisme, non pas dans des cercles d'émigrés (isolés par rapport à la réalité vivante), dans des pays dominés par le système capitaliste (c'était en effet notre destin), mais dans le contexte de la victoire de la révolution, dans une atmosphère imprégnée par le léninisme. Nous ne pouvons pas dire si le dernier chapitre de la lutte révolutionnaire contre l'impérialisme sera conclu d'ici un, deux, quatre cinq ans. Mais nous savons que chaque année, une nouvelle équipe quittera l'Université communiste de l'Orient. Chaque année, il y aura un nouveau noyau de communistes qui auront assimilé l'ABC du léninisme et qui auront vu, de leurs propres yeux, la mise en pratique de cet ABC. Si des événements décisits se produisent dans 12 mois, nous aurons alors une équipe formée. Dans deux ans, nous aurons deux équipes et ainsi de suite. Quand l'heure décisive de passer à l'action arrivera, les étudiants de l'Université communiste des travailleurs de l'Orient diront : « Nous sommes prêts. Nous n'avons pas seulement appris à traduire les idées du marxisme et du léninisme dans les langues parlées en Chine, en Inde, en Turquie et en Corée; nous avons aussi appris à traduire en langage marxiste les souffrances , les aspirations, les revendications et les espoirs des masses laborieuses de l'Orient. » Quand les masses vous demanderont qui vous appris cela, vous répondrez : « L'Université communiste des travailleurs de l'Orient. » (Ovation enthousiaste et L'Internationale).

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